La vie de Bertrand en BD

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Naturellement, Bertrand c’est Russell, Bertrand Russell, le grand logicien et philosophe anglais, né en 1872 et mort en 1970, presque centenaire… un grand personnage de l’histoire de la pensée contemporaine, qui ne s’est pas seulement mêlé de considérations pures sur la logique et la philosophie des mathématiques, mais qui a aussi été un militant pacifiste, un ardent adversaire de la politique américaine au Vietnam. On lui doit le fameux « tribunal Russell » contre les crimes de guerre au Vietnam, tribunal qu’on essaie de relancer de loin en loin, par exemple pour dénoncer les actions israéliennes à Gaza. Chomsky, lors de sa visite à Paris fin mai, a fait allusion à Russell dans la mesure où il demeure une source d’inspiration.

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Cette BD « géniale » réussit le tour de force de ramasser en un seul récit la trajectoire militante de Russell et l’histoire de sa formation intellectuelle, depuis ses angoisses d’enfant (et sa peur de la folie) jusqu’à la rédaction de ses oeuvres majeures (Principia Mathematicae, avec Alfred Whitehead) et sa rencontre avec tout ce que le monde des mathématiques a pu secrété de génies et de fous (souvent dans une seule et unique personne) au long du XXème siècle. De Cantor (l’inventeur de la théorie des ensembles) que l’on a enfermé dans un asile psychiatrique à Halle et qui termine sa vie à prouver que Shakespeare n’a jamais existé (et que Jésus était le fils de Joseph d’Arimathie)  à Wittgenstein qui s’exile dans une cabane de la forêt norvégienne en croyant qu’il a résolu tous les problèmes, puis revient pour infliger aux enfants d’un village d’Autriche ses recettes en matière d’éducation, on se pose sans cesse la question centrale de ce livre : la logique est-elle fille de la folie ? Entre Cantor et Wittgenstein, il y eut aussi Frege, vieillard acariâtre et sénile qui entre en fureur folle parce qu’on lui a mangé ses gâteaux, et qui se dit convaincu que sa Begriffschrift va permettre d’apporter la preuve de la malignité des Juifs, et Kurt Gödel, qu’on ne voit que très jeune dans la BD, mais dont on sait qu’il mourra de faim dans le désert du Nevada, refusant de se nourrir car persuadé qu’on en veut à sa vie. Or, tous ces gens sont, à n’en pas douter, les héros du siècle passé. Ils ont permis d’accomplir des bonds en mathématiques qu’aucun siècle n’avait fait avant eux, et, couronnement de tout, leurs œuvres géniales ont ouvert la voie à cet autre génie que fut Alan Turing et à qui on ne doit rien moins que l’ouverture du continent informatique, dans lequel notre quotidien se trouve désormais ancré.
Cette BD est donc intéressante et très amusante. Elle présente en plus la particularité de se vouloir elle-même une illustration de ce dont elle parle. La grande découverte de Russell fut en effet celle des paradoxes dits « de l’autoréférentialité ». La propriété, pour une propriété, de ne pas être vraie d’elle-même est-elle vraie d’elle-même ? Si oui, elle est vraie d’elle-même, ce qui contredit sa définition, si non, elle est vraie d’elle-même mais comme elle consiste justement dans la propriété de ne pas être vraie d’elle-même, cela signifie qu’elle n’est pas vraie d’elle même. Donc si elle est vraie d’elle-même, elle ne l’est pas et si elle ne l’est pas, elle l’est. Effroyable contradiction dans laquelle on a cru qu’allait s’engloutir toute la mathématique. Résoudre ce problème n’est pas simple : il faut trouver les bonnes contraintes à exprimer qui empêchent de formuler la question elle-même. Russell a cru y perdre la tête. « Sa » solution est correcte mais quasiment impraticable tellement elle oblige à des complications sans fin. Au départ, elle était simple, elle consistait à partir d’un sol d’objets d’ordre 0, puis à construire toute une hiérarchie (la hiérarchie des types) et à stipuler que les objets de type t+1 ne pouvaient s’appliquer qu’à des objets de type t (en tout cas jamais un objet de type t  à un objet de même type, ce qui interdit d’appliquer une propriété à elle-même). Mais en chemin, Russell a découvert des difficultés considérables. D’autres logiciens, dont on ne parle pas dans cette BD (Church, Curry) ont eu de meilleures idées, des idées qui ont enrichi notre manière de concevoir les programmes informatiques (en particulier… de trouver le moyen d’écrire des programmes dont on est sûr qu’ils sont corrects, ce qui est fondamental – voir les catastrophes que de misérables bugs ont pu causer dans l’histoire récente, en particulier de la NASA).
Mais revenons à la BD elle-même, en quoi est-elle une illustration de ce dont elle parle ? Bien sûr parce qu’elle est autoréférentielle, ce qu’elle raconte, à un premier degré, n’est en effet rien d’autre que sa propre histoire, comment elle est conçue, par qui, aux termes de quels débats. Or l’auto-citation fait partie de ces paradoxes. Imaginez tout simplement un livre, qui soit le catalogue de tous les livres qui ne s’auto-citent pas… doit-il se citer ou ne pas se citer ? S’il se cite, il ne doit justement pas figurer dans la liste des livres cités par le catalogue et s’il ne se cite pas, alors il en fait partie. Cela a l’air d’amusettes, je sais. Pourtant la science, sans arrêt, bute sur ce genre de situation limite. En biologie, une cellule vivante émerge de son environnement moléculaire en spécifiant une membrane qui la distingue de son milieu, mais pour cela, elle doit produire des molécules dont la fabrication nécessite l’existence d’une telle membrane, la cellule se nécessite donc elle-même. Cas d’auto-référentialité typique.
Russell n’était pas près d’en sortir : lui qui croyait « fonder » une bonne fois pour toutes les vérités mathématiques, il se rendait compte au fur et à mesure qu’il écrivait ses démonstrations, qu’il avait besoin d’axiomes qui ne pouvaient pas être introduits en toute rigueur à ce stade, puisque s’exprimant eux-mêmes en termes non encore fondés. Bref, la problématique des fondations se cassait la figure…
Fort heureusement, Russell ne sombra jamais dans la folie. Il avait deux bottes secrètes pour l’éviter : le goût pour les affaires du monde (son militantisme pacifiste) et…. l’amour des femmes (ne voyez pas là ostracisme de ma part, cela aurait pu être aussi l’amour des hommes, comme dans le cas de Turing, mais il se trouve que pour Russell, c’était les femmes).
Il dédaignait si peu « le reste du monde » (contrairement à nombre d’autres logiciens et mathématiciens) qu’il se mêlait même au fameux groupe de Bloomsbury (ça, la BD ne le dit pas), où se retrouvaient des intellectuels aussi dignes et divers que John Maynard Keynes et Virginia Woolf. On chuchote même que Russell eut une influence décisive sur la manière dont Virginia Woolf conçut ses romans. Ceci est le sujet d’un joli essai de cet autre grand logicien, contemporain celui-là, qu’est Jaako Hintikka (« Virginia Woolf et notre connaissance du monde extérieur »). J’y reviendrai !

 

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4 commentaires pour La vie de Bertrand en BD

  1. quotiriens dit :

    Wouah, la montagne vous réussi… L’élévation au cours des longues marches dans les hauteurs.
    Connaissez-vous la « mère » de Virginia? Je l’ai rencontrée par hasard à NY au détours d’une galerie.
    De là à se demander si une cellule de la mère, pour une fille, n’est pas elle-même, est-elle elle-même ?
    En tout cas, la ressemblance était frappante (et touchante).

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  2. jmph dit :

    Ouf, Bertrand Russell a été sauvé par le goût pour les affaires du monde et l’amour des femmes. J’ai craint un instant que ce soit par l’amour des affaires et le goût pour les femmes du monde… comme certains de nos gouvernants ou affidés.

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  3. alainlecomte dit :

    quotiriens: merci de votre appréciation… mais bôf, à la relecture, c’est un peu confus et laborieux, ce billet, non? Ceci dit, la belle Virginia avait en effet un beau profil…
    des petits riens: pas d’inquiétude, rien de commun entre Russell Bertrand et Xavier du même nom!

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