Magie d’une écriture

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(illustration de Karl Walser pour le livre de poèmes « au bureau » de son frère Robert, ed. Zoé, 2009)

robert_walser_01.1266481914.jpgIl y a  longtemps que je ne suis pas revenu sur Robert Walser. La dernière fois que j’en avais parlé, cela m’avait valu une invitation à répondre (par téléphone) à une interview sur France Culture (évidemment ils n’avaient gardé pour l’émission qu’un tout petit bout). Depuis quelques années il est devenu célèbre : exposition, nombreux livres, et même un livre sur son écriture : « Robert Walser, l’écriture miniature », un titre qui convient bien à l’auteur suisse.

Car oui, Walser est un écrivain suisse, et il ne me déplaît pas, en en parlant, de répondre ainsi indirectement à cet autre « écrivain », ou « scripteur », plutôt un histrion, qui a cru pouvoir faire parler de lui en déversant un tombereau d’injures sur les habitants de l’Helvétie, tous confondus dans la même exécration, au prétexte de Polanski et de l’affaire des minarets. On pourrait pourtant objecter à ce monsieur que c’est de Suisse même que sont venues certaines des protestations les plus fortes contre l’internement du réalisateur, puisque, même, un écrivain suisse, et non des moindres (Jacques Chessex) en est mort, dans ce qu’on appelait autrefois une « attaque d’apoplexie ».

J’aime Walser à cause de son style, à cause de la modestie apparente de son propos et aussi pour ce qu’il incarne pour moi d’une certaine Suisse. De la même façon que j’aime Alain Tanner, le cinéaste.

Amis suisses, défendez-vous. Dites que votre pays n’est pas tout entier résumé dans Gstaad. Qu’il y a des vallées isolées et encore pauvres loin des bords de la Limat. Que les villes suisses n’ont pas toutes l’éclat des cartes postales montrant des géraniums. Que ceux qui croient cela n’ont jamais débarqué du train à dix heures du soir en gare de Bienne, n’ont jamais pataugé dans la neige sale sur les trottoirs du Pod (c’est à la Chaux-de-Fonds), ni écouté un ouvrier de chez Longines évoquer ses souvenirs de misère. Qu’ils ne sont jamais passé de l’autre côté de la voie ferrée à Genève. Qu’ils ne savent rien de la présence de Bakounine dans les rues de Renan et ne savent pas pourquoi dans tel bourg du vallon de Saint-Imier il y a des cafés qui s’appellent encore « cercle ouvrier ». Qu’ils ne savent même pas qu’à Saint-Imier, justement s’était tenue en 1872 le congrès de l’Association Internationale des Travailleurs , regroupant « les fédérations de l’Internationale qui refusaient de reconnaître la politique autoritaire menée par Marx et le Conseil Général de Londres ».

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Saint-Imier, canton de Berne, janvier 2009

Et puis si l’on vous objecte quelques « votations » ayant eu des résultats malheureux, pensez à dire que vous au moins n’avez pas inventé cette drôle de politique pratiquée en Sarkozie, exaltant « l’identité nationale » et utilisant en sous-main la police pour terroriser sa population.

Mais revenons à Walser, né à Bienne, en 1878 (six ans après le fameux congrès, donc). Ce livre, « Robert Walser, l’écriture miniature » est une merveille. Il reproduit les manuscrits de celui qui, à partir de 1918 inaugura une technique assez unique dans le monde de la littérature : une écriture en deux temps. D’abord écrire au crayon, explorer avec la mine les moindres recoins de la feuille, faire de la ligne un long serpentin qui circule en passant par le plus grand nombre de points (on croirait un problème mathématique : connaissant un ensemble de points dans un rectangle, trouver la courbure qui passe par tous), et une fois qu’on a terminé cette œuvre (la critique a appelé ça un « microgramme »), si on est satisfait, repasser au stylo. Walser a couvert des kilomètres par ce procédé et on n’est pas encore parvenu à tout déchiffrer. De ce déchiffrage s’est révélé un jour l’un des meilleurs romans : « le Brigand ».

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Un grand connaisseur de l’œuvre de Walser, Peter Utz, écrit :

Quiconque s’efforce de les lire [les microgrammes] devine comment Walser, en réduisant et abrégeant à l’extrême l’écriture scolaire habituelle de son temps s’obligeait à se concentrer exclusivement sur le geste d’écrire. Au moyen du crayon, il prolonge ce geste, sans l’interrompre, jusqu’à la fin du paragraphe que lui-même définit. Cette concentration, garante de lenteur et d’intensité, qui inscrirait presque Walser au nombre des adeptes de la méditation calligraphique, lui laisse une liberté d’autant plus grande sur le plan du contenu. Plus le champ dans lequel se pressent les caractères se resserre, plus l’horizon thématique vers lequel ils peuvent tendre s’élargit. Resserrement du procédé d’écriture et débordement du plaisir d’écrire se ressemblent dans leur linéarité, en tant que mouvement créatif qui ne saurait tolérer d’interruption sous peine de voir tarir avant terme les ressources de la langue et de l’imagination. Ils se rejoignent en outre dans la sollicitude attentive de Walser à l’égard de ce qu’il ya  de plus petit, dans le monde et dans les mots.

En même temps que ce très bel ouvrage (qui comporte entre autres une biographie année par année de l’écrivain, en fin de volume, sur laquelle je reviendrai dans un billet futur tellement elle révèle la personnalité étrange et attachante de cet homme), paraît aussi aux mêmes éditions Zoé (une maison d’éditions suisse qui publie des trésors) les premiers poèmes écrits par Walser, à l’âge de vingt ans, illustrés par son propre frère, Karl, poèmes doux et beaux comme des haïkus.

La lune est la blessure de la nuit,
Les étoiles sont des gouttes de sang.
Même éloigné du bonheur florissant,
A modestie, du moins, suis réduit.
La lune est la blessure de la nuit.

Célèbres chez les walsériens, sont les « Promenades avec Robert Walser » , le récit des entretiens qu’eut un mécène suisse des années trente et quarante, Carl Seelig, avec Walser lorsque celui-ci était interné à l’Hôpital Psychiatrique d’Herisau, où il resta durant les vingt dernières années de sa vie (il est mort en 1956), n’écrivant plus rien (il déclarait à Seelig qu’on ne peut écrire que dans la liberté), ce qui pour lui était synonyme de mort. N’avait-il pas écrit en 1900 cette belle et étrange phrase :

Les sensations sont des pointes de flèches qui me meurtrissent… Que faire des sentiments, sinon les laisser frétiller et crever comme des poissons dans le sable de la langue. C’en sera fini de moi aussitôt que j’aurai cessé d’écrire, et cela me fait plaisir. Bonne nuit !

Il y a aussi un numéro spécial passionnant de la revue « Intervalles  », qui est la revue culturelle du Jura bernois et de Bienne, sur Walser, n° 19bis, datée de 1987 et rééditée en 2006, qui expose notamment les problèmes de traduction de l’œuvre de Walser par sa principale traductrice en français, Marion Graf.


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Chomsky on Human Rights

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(cliquer sur l’image)

Noam Chomsky a donné une interview en juin 2009 à deux membres de l’Université Paul Valéry à Montpellier sur les Droits de l’Homme dans le monde. L’intérêt majeur de cette interview réside surtout à mes yeux dans sa première partie. On connaît la volonté des Etats-Unis (et par extension des nations occidentales) d’apparaître comme les « civilisateurs », ceux qui apportent le droit et la démocratie à des peuples qui prétendument les ignorent, en général dans des états du tiers-monde. Ainsi furent justifiées de nombreuses interventions dont celle en Irak. Mais ni les Etats-Unis ni les autres nations occidentales (et en particulier la France) ne respectent ces droits. Noam Chomsky montre ici que les Etats-Unis ne respectent pas les deux tiers de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Ils ne respectent ni les droits sociaux et économiques, ni les droits culturels. Les interventions « humanitaires » sont motivées par des volontés de main mise sur des états. Chomsky fait abondamment référence à Haïti (plusieurs mois avant la catastrophe que cette demi-île vient de connaître) et au rôle qu’ont eu la France et les Etats-Unis dans sa situation économique misérable. Il rappelle aussi le droit inaliénable des réfugiés, qui n’est respecté dans aucun pays occidental actuellement et en particulier évidemment pas par la France.

 

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Les aimants

Un soir où je zappais devant l’écran de télévision, je suis tombé sur une émission littéraire sur France 5, où il était question d’amour. Etaient là pour dialoguer quelques auteurs à succès qui badinaient gaiement en ne disant rien qui vaille vraiment la peine d’être dit, il y avait le Bruckner explosant de fatuité, une Laure Adler roucoulante et quelques autres. Au milieu de  ce marivaudage inconsistant, une phrase tout à coup : un homme faisant l’éloge de la femme qu’il avait aimée (et qui était décédée) disait qu’en une vingtaine d’années de vie près d’elle, il ne l’avait jamais entendue dire une connerie. J’ai aussitôt pensé qu’un homme glorifiant l’intelligence de son aimée ne pouvait être mauvais et je me suis empressé de lire son livre. les-aimants.1263661060.jpgIl s’agissait de Jean-Marc Parisis et le livre s’intitule « les aimants ». Déjà le titre : « les aimants » et pas, banalement, « les amants ».
Les aimants, ce sont des pièces métalliques qui s’attirent mutuellement, ou bien deux personnes qui s’aiment (les premiers physiciens qui ont nommé ces choses ont usé d’une belle métaphore). Le parti pris (une sacrée gageure) est de faire un livre d’amour, tout entier dédié à une seule femme, sans que jamais n’apparaisse une scène d’amour physique ou alors par allusion. Le livre commence ainsi :

Ava était-elle si exceptionnelle ? N’ai-je pas croisé pendant toutes ces années d’autres femmes comme elle, essentiellement disposées à la beauté, à la vérité ? Je ne le pense pas, Ava était vraiment incomparable. Mais, admettons. Il faut alors croire que j’aurai tenu ces autres femmes à distance. Car ce n’était plus l’heure ; j’avais déjà rencontré Ava, j’étais dans son orbite. Toute vie est soumise aux lois de l’attraction. Ava aura polarisé la mienne très tôt, à un âge où certains corps sont très sensibles à la lumière.

Puis le récit de leur rencontre, de leurs visites réciproques, d’un essai de vie commune, de leur éloignement aussi à un certain moment, hélas (c’est moi qui l’ajoute) (« Les jours heureux avaient fini par se ressembler. Cette décoloration m’inquiétait. L’inquiétude réveilla des démons longtemps assoupis»). Ils lisent, ils vont au cinéma, ils regardent Nick’s Movie et parlent de la mort. Ils couchent ensemble mais la description est plus que pudique :

Coucher tard. Mes pieds enserrent les siens, toujours froids, malgré le bain coulé juste avant. Nous lisions ou pas. Nous nous endormions en chien de fusil, l’un contre l’autre, paisibles dans nos rêves différents.

Des rêves différents… belle expression de la part d’incommunicable. Ils sont épris tous deux de cet informulable qui transcende les efforts de vie commune, dépasse l’effusion des corps. On lit parfois l’expression attristée de cette in-communication, comme si l’amour finalement nous rejetait, telle la mer qui refuse les galets et les condamne au rivage, avec nos impossibilités à tout comprendre de l’autre. Mais pouvons-nous « tout » comprendre ? Comme s’il y avait une place en nous pour ce « tout ».
Il n’y a qu’en mathématiques qu’on s’autorise à appréhender d’un seul geste un infini actuel.
Ca doit être pour ça qu’on en fait, d’ailleurs.
Un autre nom d’infini serait : « inépuisable ».

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(Picasso)

Presque simultanément, je lis le nouveau « best-seller » d’Alain Badiou : Eloge de l’amour . Je dis « best-seller », ça a l’air ironique. Oui, un peu, avec un titre pareil on est assuré d’un franc succès et les libraires, qui ne s’y trompent pas, mettent l’ouvrage à côté de la caisse, comme les supermarchés exposent les paquets de bonbons à la convoitise des files d’attente. Mais ceci mis à part, le livre est sympathique, même s’il ne nous révèle pas des vérités profondes et insoupçonnées. Valoriser l’amour, en faire une vérité alors que tant d’auteurs (ou d’amuseurs, il n’y a pas longtemps j’entendais P. Bouvard sur la radio publique !) visent à le rabaisser au niveau d’histoires de cul et de mensonge permanent, voilà qui est hautement louable. « Et pourtant je vous dis que l’amour existe » chantait Aragon, « ailleurs que dans les cieux ». Pour le philosophe, l’amour est la vérité de l’être Deux. L’Un c’est le fusionnel, le religieux. Le Deux, c’est l’accord terrestre, la dyade instable et qui à cause de cette instabilité nous condamne chaque jour à réinventer. C’est une expérience extraordinaire de parvenir à voir le monde à deux et c’est ce qui nous le fait découvrir sans cesse. Il y a une condition pour que vive cet amour là bien entendu, et Badiou ne s’y trompe pas, c’est la durée, ou si l’on veut, la fidélité. Vieille vertu volontiers décriée à partir d’une philosophie de la jouissance bien commode, et qui est devenue pourtant en ces temps, une bien belle affirmation de résistance à la marchandisation régnante. L’être Deux, la différence vécue au jour le jour, s’opposent au réflexe identitaire qui est toujours là, lui, embusqué, exploité par les politiques de droite à des fins martiales.

marzano.1263661317.JPGUn autre ouvrage parle de l’amour en des termes philosophiquement riches, c’est le petit livre de la brillante philosophe italienne Michela Marzano  : « La fidélité ou l’amour à vif ». Michela Marzano repousse d’emblée une acception de la fidélité qui en fait simplement l’adhésion à une valeur, à une norme. Que vaut la fidélité sur le plan de l’amour si elle n’est qu’un devoir qu’on s’est fixé ? Pourquoi glorifier la Princesse de Clèves si ses tourments ne sont causés que par le devoir qui la lie à monsieur de Clèves ? La fidélité ne vaut que comme preuve d’amour.

C’est la répétition qui la fonde, mais cette répétition n’est pas celle, mécanique et obligatoire qui conduit à faire et refaire toujours les mêmes gestes, à dire et redire toujours les mêmes mots. Seule la recherche sans fin de la nouveauté épuise, car dans ce genre de quête, on ne fait que reproduire, avec des gens différents, les mêmes gestes, sans se rendre compte que ce n’est qu’avec les mêmes personnes que les gestes peuvent être toujours différents.

(M. Marzano, La fidélité ou l’amour à vif, Hachette Littérature, p. 139).

Parisis, disant n’avoir jamais entendu la femme qu’il aimait dire des conneries en vingt ans, met ainsi l’accent sur la durée, cette répétition de gestes du corps autant que d’attitudes de l’esprit marquant le plaisir à voir dans l’autre cette expérience de la dualité.

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Amour et Psyché, tableau de Lagrenée

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Mathématiques et schizophrénie

john_nash.1265131963.jpgJohn Forbes Nash est un grand mathématicien à qui on doit en particulier les développements de la théorie des jeux de von Neumann. Il a formulé des théorèmes devenus célèbres concernant les situations d’équilibre . Ses travaux ont inspiré les économistes, les politiciens et les stratèges internationaux. Ils lui ont valu le Prix Nobel d’Economie (improprement appelé car créé longtemps après les autres Prix Nobel et ne pouvant avoir ce label officiel) en 1994. Mais Nash était un schizophrène paranoïde : il avait des visions, entendait des voix et souffrait le martyr. A cause de cela, il a du interrompre ses recherches pendant une bonne trentaine d’années. Sa biographie, « A Beautiful Mind », a été écrite par Sylvia Nasar, en 1999. Le réalisateur Ron Howard en a tiré un film dont le titre français est « Un homme d’exception ». Le mathématicien de génie y est magnifiquement interprété par Russell Crowe . Ce film passait sur France 2 ce dimanche et je dois dire que je suis resté scotché devant mon écran. Ce n’est pas que ce soit un film que l’on sent fidèle à la réalité historique. C’est d’abord un film américain. Cela signifie que bien entendu, il se doit d’avoir un happy end, qu’il doit glorifier la famille et mettre au pinacle la patrie, mais une fois qu’on a mis de côté ces contraintes obligées, il reste un film qui malgré tout dit quelque chose. Entre autres que l’on peut finir par vivre avec ce type de maladie, même en se passant de drogues, au prix d’un sens critique toujours en éveil, mais que cela ne vient pas sans un extraordinaire soutien de la part de l’entourage (notamment l’amour, qui joue un grand rôle, probablement dans toutes les manières de soigner les maladies mentales d’ailleurs). On trouve sur le net des interviews de Nash instructives, et même une séquence vidéo où il est avec son fils, qui a hérité de la maladie du père (et lui aussi brillant PhD en maths).

pierre-vaneck.1265132293.jpgDe fil en aiguille, ma pensée m’a porté vers la disparition de Pierre Vaneck. Non qu’il fût un schizophrène paranoïde, du moins je ne crois pas, mais parce que le rôle le plus étonnant que je lui ai vu tenir fut celui de Ludwig Wittgenstein dans la pièce « Déjeuner chez Wittgenstein » de Thomas Bernhard (il y avait aussi Edith Scob, et Catherine Rich, c’était merveilleux). Il savait rendre la folie de celui-ci de façon tragique (car entre nous, Ludwig W. n’était pas tellement bien portant non plus, à ce qu’il semble).affiche.1265132484.jpg

Nous sommes toujours bouleversés par le spectacle de la folie, encore plus lorsqu’elle survient chez de grands esprits, des gens, des philosophes, des scientifiques, qui ont révolutionné la pensée de leur temps. Comme si un esprit brillant ne pouvait être un esprit malade, ce qu’il est parfois. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, la vie intellectuelle intense fragilise : elle fait sombrer dans des abîmes où celui qui s’aventure se sent bien seul et de cette solitude peut naître le pire. J’ai été frappé par un article de Jean Birnbaum dans « le Monde Magazine » du 16/01/10, où il défend l’idée que ces grands intellectuels sont même plus exposés que les esprits moyens aux dérives telles que le fanatisme ou le sectarisme. Il explique cela en citant le sociologue Gérald Bronner, pour qui « le fanatique est plus rationnel que l’homme ordinaire, il met son action tout entière au service d’un système de valeurs sévèrement hiérarchisé et cohérent, une fois qu’on en a admis les prémisses » (La Pensée extrême. Comment des hommes ordinaires deviennent des fanatiques, Denoël ed.).

A première vue, cela entre en contradiction avec le fait que Nash ait pu surmonter sa maladie mentale grâce à un esprit critique vigilant lui permettant d’apprendre à distinguer les hallucinations du réel. Dans ce cas particulier, c’est bien ce même esprit qui se retourne sur lui-même et parvient à se guider soi-même. Peut-être faut-il y voir le rôle d’une forme d’entraînement de l’esprit. C’est sans cet entraînement que l’esprit peut errer, sombrer dans le délire ou le fanatisme. Et l’entourage, là encore, joue un rôle fondamental.

Evidemment, la relation inverse ne marche pas : être fou ne prédispose pas au génie… Il faut éviter de se trouver dans la situation de ce collègue, qui me disait pour rire : « Cantor est mort fou, Gödel délirait dans son désert, Nash était schizophrène…. Et moi-même, je ne me sens pas très bien » !

On peut aussi être stupéfait, bien entendu, que le grand spécialiste de l’équilibre soit justement l’homme le plus fragile du point de vue de son équilibre mental….

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Marseille, Sarko et la psychanalyse

 

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L’autre jour, à Marseille, dans un petit hôtel refait à neuf au fond d’une ruelle bien noire, là-bas en haut de la rue de Paradis – j’étais là pour le travail – je rentrai assez tôt le soir, après une trop copieuse bouillabaisse qui avait aligné un rouget grondin, une dorade et un loup, rien que ça, et me laissai tomber sur le lit à peine défait. Las de fatigue – le voyage, la journée de travail – je me laissai aller à allumer la télé. C’était le jour où Sarko causait dans le poste. J’avais raté le début, mais j’ai tout de suite pensé que ce n’était pas grave. C’était le moment où il commençait à « s’entretenir avec les Français », bref, où il débutait son auto-justification face à un « panel ». Il répondait d’abord à la jeune chômeuse de 26 ans et bac +5, qui avait fait des études de marketing et de communication. « Mais que voulez-vous, mademoiselle, dans les temps de crise, sur quoi rognent en premier les entreprises, hein, je vous le demande ?  eh bien sur le marketing et la communication ». Pas de chance, elle, elle avait suivi les conseils de tous ceux probablement qui lui avaient dit d’aller faire des études qui ont de vrais débouchés, qui peuvent rapporter ensuite, et le marketing c’est du sérieux. « Et dans quelle université ? » demande l’autre, perfide. Manque de bol ce n’était pas dans une de ces universités gauchistes comme il en reste encore (trop, moi je vous le dis) mais dans une école du groupe ESG, Ecole Supérieure de Gestion, ça l’a interrompu un moment, le Sarko. Ah bon, ces écoles là-aussi… « mais prenez bien note mademoiselle – j’ai pas de crayon – mais c’est une façon de parler… bien sûr. Vous allez sûrement vous en sortir ».

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Après venait le fameux syndicaliste, celui dont on ne fait plus qu’entendre parler, avec ses boucles d’oreille et, paraît-il, son pin’s du Che. Il a beaucoup plu, à l’évidence, c’t homme là, même à Sarko je suis sûr : ça permettait tellement de le poser en homme prêt à tout entendre. « Mais vous serez étonné, monsieur ***, je suis d’accord avec vous sur presque tout ». Bien sûr, d’autant que loin de lui savonner la planche, à Sarko, le syndicaliste avait plutôt tendance, objectivement, à lui faciliter les choses, notamment en faisant référence lui-même aux années d’avant 2000, trop facile pour l’autre à ce moment là de se défiler : c’était pas moi ! Tout de la faute du gouvernement d’alors (« c’est m’sieur Jospin qui a dit qu’il y pouvait rien ! ») et à l’ancien PDG de Renault, vous vous souvenez ? « un homme de sensibilité de gauche, qui était même pour le SMIC à 1500 euros ». Voyant la tournure que prenaient les choses, je décidai que le plus sage était de fermer la télé et de m’endormir.

Tôt. Trop tôt. Me voici réveillé vers 23 heures, je rallume la télé. Sarko était fini (enfin, façon de parler), mais à la place ça discutait à n’en plus finir sur les conclusions à tirer de la prestation présidentielle.

Je pris donc la direction d’Arte. Et là, c’était une merveille : un petit film réussi qui mettait en scène Sigmund Freud et Gustav Mahler sur un fond de Symphonie n°5, dont je n’ai vu malheureusement que la fin. Onfray a beau dire, (le philosophe « du peuple » qui a juré de régler définitivement son compte à l’inventeur de la psychanalyse) Freud a apporté à notre temps une technique d’analyse, par la parole, ayant ouvert un champ infini. Rien n’effacera cela.

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Gustav et AlmaMahler dans le film-documentaire dePierre-Henri Salfati
diffusé sur Arte (Eric Frey, Marianne Anska)

Il n’y eut semble-t-il qu’une seule rencontre entre Freud et Mahler, elle tournait beaucoup autour du rapport à la mère, puis à la femme du musicien, Alma. Un amour tumultueux, tragique, endeuillé par la mort de leur petite fille de cinq ans. Mahler devait mourir quelques mois après cette rencontre. La psychanalyse l’avait juste aidé, disait le film, « à s’accepter lui-même ».

Je pouvais me rendormir, jusqu’au matin.

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Le langage et ses « technologies » – II

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Quels risques pèsent sur la langue du fait des technologies ? Pourquoi s’alarmer de risques pesant sur la langue ? Comment pourrait-on compenser ces risques ? Y a-t-il un « bon » emploi des technologies ?

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se rendre vers la Villette…

Du 7 au 9 janvier, s’est tenu à la Cité des Sciences de la Villette , un grand colloque « quel avenir pour les STIC ? », sous les auspices de l’ANR (« Agence Nationale de la Recherche », je rappelle ici qu’il s’agit de l’agence, créée en 2005, destinée à répartir les crédits de recherche des laboratoires sur la base de projets d’une durée limitée (3 ou 4 ans), je rappelle aussi que STIC est l’acronyme pour « Sciences et Technologies de l’Information et de la Communication », et que cela remplace ce qu’autrefois on appelait simplement « Informatique » – ce qui était d’ailleurs une jolie trouvaille terminologique). Evidemment, les questions posées ci-dessus n’étaient pas à l’ordre du jour d’un tel colloque, entièrement tourné vers la prospective « positive », autrement dit celle qui présuppose qu’on avance droit dans ses bottes et qu’il n’y a plus qu’à trouver de nouvelles « innovations », lesquelles bien entendu, auront un impact économique et permettront à la France de rebondir après la crise. On connaît le discours , un discours peu compatible avec des questions sur l’impact environnemental, surtout quand celui-ci ne vise pas ce qui est désormais admis sous ce terme (ressources physiques du globe, réchauffement climatique, pollution des éléments…), mais une forme d’environnement qui existe aussi : notre environnement « humain et culturel ».

Ces deux formes d’environnement sont-elles pourtant si opposées ? Il semble exister aujourd’hui un rapprochement toujours plus grand entre « nature » et « culture » (on en est à se demander par exemple si les grands singes n’ont pas eux aussi, une « culture ») qui pourrait nous amener à poser la question de la diversité des cultures (et des langues) dans les mêmes termes que celle des espèces biologiques. Or, dans ce colloque, la part destinée aux technologies du langage était très modeste (environ 10%) et, de plus, en général orientée vers une seule direction : la possibilité d’usage immédiat dans le secteur commercial (marketing, e-commerce etc.). Rien à voir avec ce que j’avais vu en Inde il y a quelques années (en 2003) en visitant un Centre « d’Indian Studies » dévolu à la préservation et à l’enseignement des multiples langues de ce pays (y compris les moins connues, parlées par les peuples dits « tribaux »).

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(CIIL – Mysore)

Les industriels sont intéressés principalement par des questions d’évaluation d’images au travers des mots, et aussi, il faut en convenir, avec la sempiternelle  question de la traduction automatique, vieux monstre qui hante nos fantasmes : faire enfin un jour que la différence des langues s’abolisse pour le grand bien de « la communication » (entendons en fait : de la globalisation). Comme toujours, lorsque la demande socio-économique est plus forte que ce que permettent nos connaissances, la science se mue en tours de magie. L’essentiel, c’est que « ça marche ». Ce qui devrait être un colloque scientifique devient une sorte de Concours Lépine évolué où le vendeur a bien du mal à vous expliquer pourquoi « ça marche »…

Ainsi de ce stand où un fringant et jeune chercheur bien sapé expliquait avec conviction qu’il avait, avec son labo, inventé un logiciel permettant de dresser un baromètre des opinions positives et négatives de personnalités rien qu’en analysant les textes diffusés sur les blogs. L’idée était de tenter d’étiqueter les phrases selon leur tonalité positive, ou négative. Ce n’est pas une mince affaire et notre vaillant technologue du langage montrait que si par exemple, vous avez une phrase comme « n’est-il pas intéressant que… », il pouvait s’y cacher une opinion positive alors même qu’elle se présente comme une négation. Certes. Le problème était qu’au résultat, il y avait toujours plus d’opinions positives que négatives…

Dans une présentation orale, cette fois, un autre chercheur exposait sa solution à la traduction automatique : solution, il est vrai, pratiquée par la plupart des spécialistes actuels et qui consiste à recourir massivement aux statistiques. Au lieu d’analyser les phrases (syntaxiquement, morphologiquement, lexicalement), ce qui s’avère une technique fort complexe et… fort chère, on stocke des masses de plus en plus grandes de corpus bilingues que l’on dit « alignés » : autrement dit, les phrases en deux langues différentes sont appariées. Cela permet ensuite lorsque vous entrez une phrase dans la langue L, d’obtenir une phrase correspondante en langue L’. L’algorithme consiste à rechercher la phrase la plus proche de celle qu’on a entrée. Si vous avez un immense corpus (à la limite, c’est l’ensemble de toutes les phrases d’une langue, corpus infini), vous pouvez obtenir parfois de bons résultats. L’ennuyeux est que d’éventuelles aspérités (augmentant la distance entre des phrases proches) sont gommées. Le traducteur de Google travaille comme cela : il n’est pas rare qu’une phrase entrée avec une négation (ne … pas) ressorte en anglais… sans la négation ! Ce qui, vous avouerez, est fâcheux.

Dans le cas de la présentation orale dont il est ici question, l’orateur était fier de montrer des traductions assez bonnes dans le domaine juridique. Elles avaient l’inconvénient de ne pas faire la différence entre les mots « inculpé » et « accusé ». Bah, disait notre chercheur, est-ce si important ? Et si dans le fond, on pouvait aboutir grâce à ces techniques à des lissages de vocabulaire. Toutes les distinctions entre les mots valent-elles la peine d’être gardées ?

Ce genre de réflexion fait bien sûr froid dans le dos, nous sommes presque dans la caricature… mais combien de « techniciens » du langage entretiennent ce rêve secret : parvenir finalement à simplifier la langue ? Faire en somme qu’il devienne bien plus facile de repérer les opinions positives ou négatives dans les discours parce que les scripteurs auraient accepté docilement de s’exprimer dans un « langage simple » ?

Tant que des langues sont libres, elles vivent et évoluent (et il est hors question dans ce blog d’adopter des attitudes puristes à la Finkielkraut qui sont des non-sens absolus), des distinctions de vocabulaire peuvent mourir, et avec elles des mots : on se console en pensant que sans arrêt des néologismes sont inventés. Le langage à l’état libre (et bien portant !) est un processus sans sujet et sans fin. L’asservir à des finalités hors langage (comme l’exploitation économique des techniques qu’il permet ou laisse entrevoir) c’est le lier, et à partir de là s’exposer à ce que son évolution n’aille que dans une seule direction : la disparition des mots, le lissage des vocabulaires.

Encore une raison, donc, de défendre la poésie.

Noter cependant qu’il y a des outils technologiques que le défenseur des langues peut utiliser en tant qu’alliés. Est-ce un hasard si, la plupart du temps, ils sont basés sur des connaissances scientifiques authentiques ? Je pense à ces programmes savants mis au point par un informaticien ami (et membre de l’Académie des Sciences), dans le but de faciliter l’apprentissage de la morphologie du sanskrit . Mais qui s’intéresse au sanskrit, me direz-vous ?

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(yantra produit par un programme en CaML écrit par G. Huet)

Eh bien, justement… c’est peut-être aussi le moment de s’y intéresser !

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Le langage et ses « technologies » – I

 

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L’accent que j’ai mis il y a deux jours sur la défense de la poésie par Jacques Roubaud est du en grande partie à une certaine sensibilité que j’ai développée à l’égard de ce qui est langage. La plupart des citoyens alertés à juste titre par les dangers qui pèsent sur notre environnement, à cause de développements technologiques dont on connaît encore mal les retombées (je pense aux nanotechnologies et aux biotechnologies) semblent ne pas beaucoup se soucier des dangers qu’encourent la langue et la culture et, plus au fond, nos libertés. Je vois ici déjà froncer les sourcils de certain(e)s qui se demandent tout à coup quelle mouche me pique : va-t-il nous parler des attaques contre la langue française, partir en guerre contre une quelconque corruption de la langue causée par des parlers qui se développent sur les marges de nos villes ? Un nouvel Hagège peut-être ? Eh bien, non, rassurez-vous. Le danger ne vient ni des expressions utilisées dans ce qu’on appelle « le parler djeune », ni « de l’anglais » comme supposée langue universelle. Si danger il y a, il viendrait plutôt des technologies, là encore, dont on ne soupçonne pas les retombées. Il y a deux types de dangers : appauvrissement de la langue d’abord (j’y reviendrai plus tard). Et puis, par traçage de nos discours, débusquage de nos idées, de nos pensées au moyen d’outils qui peuvent devenir sophistiqués (ils ne le sont pas encore) et auxquels nous ne pourrions nous soustraire qu’en développant des formes de langage susceptibles de leur échapper. Après tout, les siècles précédents ont connu de ces formes qui permettaient à certaines communautés et confréries (les bouchers par exemple) d’échanger sans être compris de leur entourage (voir le louchebem, voir l’origine de certains mots comme louf, loufoque, loufdingue, tous dérivés de fou par une règle appliquée avec méthode). Mais leurs recettes étaient pauvres et leurs « secrets » bien vite décodables. Les écouteurs indésirables sont bien plus redoutables aujourd’hui et le seront peut-être encore plus bientôt. Ma position professionnelle me met au courant de travaux dits « scientifiques », de « thèses » qui, quand on en lit le thème prêtent à sourire avant que le sourire ne vire au jaune. Je donne un exemple ci-dessous :

ANNONCE : J’ai le plaisir de vous convier à ma soutenance de thèse de doctorat intitulée « Modeling and Mining of Web Discussions » (Modélisation et fouille de discussions du Web).

*************Résumé**************
Le développement du Web 2.0 a donné lieu à la production d’une grande quantité de discussions en ligne. La fouille et l’extraction de données de qualité de ces discussions en ligne sont importantes dans de nombreux domaines (industrie, marketing) et particulièrement pour toutes les applications de commerce électronique. Les discussions de ce type contiennent des opinions et des croyances de personnes et cela explique l’intérêt de développer des outils d’analyse efficaces pour ces discussions.
L’objectif de cette thèse est de définir un modèle qui représente les discussions en ligne et facilite leur analyse. Nous proposons un modèle basé sur des graphes. Les sommets du graphe représentent les objets de type message. Chaque objet de type message contient des informations comme son contenu, son auteur, l’orientation de l’opinion qui y a été exprimée et la date où il a été posté. Les liens parmi les objets message montrent une relation de type « répondre à ». En d’autres termes, ils montrent quels objets répondent à quoi, conséquence directe de la structure de la discussion en ligne.

Avec ce nouveau modèle, nous proposons un certain nombre de mesures qui guident la fouille au sein de la discussion et permettent d’extraire des informations pertinentes. Les mesures sont définies par la structure de la discussion et la façon dont les objets messages sont liés entre eux. Il existe des mesures centrées sur l’analyse de l’opinion qui traitent de l’évolution de l’opinion au sein de la discussion. Nous définissons également des mesures centrées sur le temps, qui exploitent la dimension temporelle du modèle, alors que les mesures centrées sur le sujet peuvent être utilisées pour mesurer la présence de sujets dans une discussion.

La représentation d’une discussion en ligne de la manière proposée permet à un utilisateur de « zoomer » dans une discussion. Une liste de messages clés est recommandée à l’utilisateur pour permettre une participation plus efficace au sein de la discussion. De plus, un système prototype a été implémenté pour permettre à l’utilisateur de fouiller les discussions en ligne en sélectionnant un sous ensemble d’objets de type message et naviguer à travers ceux-ci de manière efficace.

La « fouille » de discussions est ainsi à la mode, sans aucune suspicion de la part des « pauvres » doctorants, du voisinage que ce terme peut avoir avec celui, plus anciennement utilisé, de « fouille merde », qualifiant quelqu’un qui aime porter son nez en des endroits nauséabonds pour extraire de la fange quelques détails croustillants dont on peut faire ses dimanches. La fouille de discussion promet à nos dirigeants, publicitaires, commerciaux, dictateurs en herbe en effet de beaux dimanches, ce ne seront peut-être pas pour tout le monde les beaux dimanches de la vie. Alors pratiquons la poésie, car la langue des poètes a au moins ce mérite-ci : de ne pouvoir être traquée, d’être intraçable en quelque sorte.

L’un des promoteurs de cette thèse est J. G. Ganascia, « philosophe » et « spécialiste de l’Intelligence Artificielle et des sciences cognitives », auteur d’un ouvrage récent sur la « sousveillance »….  On peut voir à cette adresse une vidéo où l’auteur roule des yeux gourmands en parlant de sa « découverte » : celle selon laquelle, selon lui, les citoyens auraient conquis le pouvoir grâce aux nouvelles technologies. Le fait qu’il y ait un site « nosdéputés.fr » par exemple, qui permet de cafter les présences et absences de nos élus serait l’un des indices de ce nouveau pouvoir. En gros : faites gaffe monsieur Sarkozy, Dupont, avec son petit portable est en train de vous surveiller… ! Il y a de quoi rire devant tant de naïveté, qui n’est peut-être pas de la naïveté d’ailleurs…

(je reviendrai sur ce thème qui me tient à cœur)

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Défendre la poésie

roubaud.1264007045.JPG« Le Monde Diplomatique » de ce mois consacre une double page à la défense de la poésie, sous la plume d’un de nos meilleurs poètes : Jacques Roubaud. Le fait est suffisamment exceptionnel pour qu’on le souligne et qu’on en parle. J’ai toujours été plein d’admiration pour Jacques Roubaud, à la fois mathématicien et poète (j’ai longtemps gardé dans un coin un exemplaire de sa thèse, sur les catégories appliquées aux arbres), membre de l’Oulipo, compagnon d’Alix Cléo décédée en 1983, grande photographe et dont on a récemment réédité le merveilleux journal. Roubaud est l’auteur de nombreux volumes de poésie dont epsilon, « quelque chose noir », « la pluralité des mondes possibles de Lewis » etc. Il a aussi produit une œuvre romanesque expérimentale gigantesque (« Le grand incendie de Londres »). On trouve dans cette œuvre de nombreux chapitres de souvenirs, notamment dans « Mathématique », où il campe un étudiant de la fin des années soixante auquel j’eus parfois la faiblesse de m’identifier. Je ne l’ai rencontré qu’une fois, à l’occasion d’une conférence qu’il donnait à l’invitation d’étudiants d’une grande école grenobloise. Son dos un peu vouté (mais ses yeux pétillants), ses cheveux qui mordaient sur le col de sa chemise et son pardessus usé donnaient au personnage une allure un peu décalée par rapport aux jeunes gens aux dents longues qui se préparaient un avenir pécuniairement heureux. La poésie existe-t-elle encore, autrement qu’au travers de son fantôme ? alix-cleo-roubaud.1264007103.jpgVoilà la question qu’il pose dans ces pages du MD. Son fantôme c’est-à-dire ce qui reste d’elle à titre d’ectoplasme quand on vante « la poésie » de tel lieu, de tel film ou de tel texte qui pourtant est en prose ? La poésie n’existe plus vraiment parce qu’elle se vend mal. Evidemment, on dit : il existe aujourd’hui d’autres formes de poésie… Le slam par exemple… Roubaud a raison de dire qu’il ne faudrait pas prendre des vers de mirliton, des rimes scolaires pour « de la poésie ». La poésie, la vraie, est savante et difficile. Elle l’a toujours été, même au temps des troubadours, n’en déplaise à ceux qui nous parlent de quelques chansonniers comme des troubadours des temps modernes. C’est dur de faire tenir ensemble les mots d’un poème, en risquant quelque audace et en ne se contentant pas de reproduire à l’infini ce qu’ont fait les grands anciens. Où trouve-t-elle encore refuge ? je ne vois guère que quelques blogs… dont celui de Leila Zhour qu’il faut donc remercier pour son obstination.

noir2.1264007131.jpgMais qu’est-ce que la poésie ? Une forme d’écriture, à n’en pas douter, mais encore ? Une écriture qui cherche (et ne trouve pas forcément) et pour cela invente des écarts par rapport à la norme tout en respectant des règles, mais des règles peut-être dont elle peut jouer, autrement dit les faire varier à l’infini. Rien n’est plus productif qu’une règle quand on se l’est choisie librement. Y a-t-il des règles absolues ? Non, que pourraient-elles bien être ? Mais il y a les règles qu’on se donne pour jouer librement. Ce qu’on recueillera ensuite peut-être tombera dans l’oubli ou bien sera glorifié, peut-être répété, peut-être trop souvent répété, jusqu’à l’ennui, jusqu’à nausée, jusqu’à la nuit. Qui n’a entendu mille fois le vers d’Eluard « La terre est bleue comme une orange » ? La poésie réussie se niche dans cet entre-deux, ni oubliable, ni répétable indéfiniment, juste ce qu’il faut pour qu’on apprivoise un autre langage… Un écart minime peut faire l’affaire, ainsi de ce titre de Jacques Roubaud ; « quelque chose noir », et pas, non, pas « quelque chose DE noir » comme le commanderait notre syntaxe, non, juste « quelque chose noir » et tout à coup on sent mieux que dans tout long discours le désespoir qui s’empare d’un monde.

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Yuki et Jinhee

Il semble qu’à part les Etats-Unis – et l’Inde bien sûr, pour une production essentiellement interne – le nombre de pays développant un cinéma indépendant soit restreint, parmi eux : la France, le Japon, la Corée. Pas étonnant dans ces conditions de voir apparaître des coproductions entre ces pays, qui sont parfois très séduisantes. Ainsi de deux films vus récemment, qui ont beaucoup de liens entre eux d’ailleurs (et que Jean-Marie a déjà commentés sur son blog cinéphile ) : Yuki et Nina , signé par le tandem franco-japonais Hyppolyte Girardot – Nobuhiro Suwa, et Une Vie toute neuve , de la franco-coréenne Ounie Lecomte . Dans ces films sensibles et émouvants, on peut voir les traces, les influences de tendances a priori étrangères les unes aux autres, mais qui se rencontrent pour produire des effets singuliers, sortes de mélanges de l’esprit de Truffaut (pour ce qui est de la justesse de la description d’un monde enfantin) et de celui de Murakami (pour Yuki et Nina), pour le saut soudain, sans avertissement, dans le fantastique, à partir de la quotidienneté la plus banale. Ces deux films semblent se répondre de manière symétrique : il s’agit dans un cas d’une petite fille, Yuki, dont les parents, formant un couple franco-japonais, divorcent, et qui ne veut à aucun prix suivre sa mère au Japon, et dans l’autre cas, d’une autre petite fille, Jinhee, que son père abandonné dans un orphelinat catholique dans le but qu’elle se fasse adopter, et qui ne veut en aucun cas quitter son pays, la Corée.

 

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Yuki et son père

La petite Yuki va développer des trésors d’ingéniosité, aidée en cela par sa copine parisienne Nina, écrivant une lettre « anonyme » à sa mère signée du « dieu de l’amour », pour tenter de la convaincre de rester avec le père ou, tout simplement, fuguant avec Nina vers une forêt qui pourrait être celle de Fontainebleau. Et là se produit l’étrangeté : au cœur de la forêt se trouve un point mystérieux d’échange entre France et Japon. Voilà qu’on sort dans une clairière… côté japonais. Ainsi parti d’un climat bien parisien à la Klapish, nous retrouvons le thème de la forêt si cher aux Japonais (voir par exemple Kenzaburo Oe et ses « Mystères de la forêt »). Le verso de la feuille n’est heureusement pas moins séduisant que son recto : côté Japon, c’est simplement un autre univers enfantin, où les grands-mères font aussi des crêpes à leurs chérubins. Et la technologie Internet est là pour réduire le drame de la séparation, par Skype sans doute, Yuki donne à Nina sa première leçon de langue japonaise.

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la forêt

« Une Vie toute neuve » est plus dramatique. La réalisatrice, qui met ainsi en scène sa propre autobiographie, parvient, pour son premier film, à nous faire ressentir le drame de l’amour filial trahi. La petite Jinhee est longtemps murée dans sa douleur. Ses rages éclatent en refus d’accepter les dons (une scène terrible la montre détruisant rageusement les poupées offertes) et elle va jusqu’à simuler de s’enterrer vivante dans le jardin de l’institution.

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ounie-lecomte_250_250.1263799194.jpgLe film est rythmé par le ballet des limousines noires qui amènent les étrangers faire leur choix de fille adoptée, jusqu’à la fin, lorsque c’est le tour de Jinhee, dont on devine qu’elle prend l’avion pour Paris, avec à l’arrivée un couple Français qui l’accueille. Si c’est autobiographique, ça finit bien, puisque la petite fille est devenue cinéaste et que son film a été invité au dernier Festival de Cannes, hors compétition. Ce film le méritait : outre l’émotion qu’il dégage et l’observation d’un monde de l’orphelinat tout en nuances (où tous les adultes font de leur mieux, on est loin des caricatures et des outrances des « Choristes » !), sa valeur documentaire est importante : nous avons tous eu l’occasion de rencontrer des personnes adoptées d’origine coréenne, mais nous ne connaissions pas « l’autre côté », comment cela se passait en vérité côté coréen. Dans une interview lue dans Libé (je crois) Ounie Lecomte raconte à quel point la situation était culpabilisante : on les persuadait qu’ils avaient beaucoup de chance alors qu’eux souffraient et ne se sentaient pas autorisés à souffrir. (en photo: la réalisatrice)

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Catastrophes naturelles

img-1.1263648088.jpgLisant le titre du Chasse-Clou : « Haïti : une catastrophe « naturelle »  ? », je pense à la Petite métaphysique des tsunamis , de Jean-Pierre Dupuy , livre de mai 2005, donc d’après le 11 septembre et le tsunami en Asie du Sud-Est. C’est une réflexion sur le chassé croisé constant qui s’opère dans les commentaires à propos des évènements catastrophiques que vit l’Humanité, entre « naturalisation » des catastrophes causées par l’homme (la Shoah, Hiroshima…) et « humanisation » des catastrophes naturelles, comme si nous éprouvions le besoin, dans le premier cas, de gommer la responsabilité des humains, et dans le second, de donner malgré tout un sens à ce qui n’en a pas. Dupuy fait commencer la querelle au XVIIIème siècle, avec le tremblement de terre de Lisbonne et les débats qui s’en suivirent entre Leibniz, Voltaire et Rousseau. On connaît l’ironie de Voltaire à l’égard du premier et de son assurance selon laquelle tout ayant un sens voulu par Dieu, un tel cataclysme faisait partie de la nécessaire dose de mal qu’il doit y avoir dans « le meilleur des mondes possibles ». Voltaire à cela rétorque qu’il n’y a pas de sens au mal et « qu’aucun philosophe n’a jamais pu expliquer l’origine du mal moral et du mal physique ». On connaît moins la réaction de Rousseau qui, lui, va dire que c’est dans tous les cas « les hommes qui font leur malheur eux-mêmes » et même que « la plupart de nos maux physiques sont encore notre ouvrage » affirmant pour cela que le tremblement de terre de Lisbonne n’eût pas fait autant de victimes si les humains n’avaient pas eu la malheureuse idée de s’agglutiner en un même lieu. En cela, Rousseau restitue un « sens » au mal, puisque ce sont les humains n’est-ce pas, qui font toujours leur propre malheur, d’où la pensée d’un futur harmonieux où « tout le monde aurait enfin compris », la science et la technique trouvant les bons moyens de nous prémunir et de nous laisser nous endormir sur nos deux oreilles. Dupuy, en philosophe du « catastrophisme éclairé » ne partage évidemment pas ce point de vue puisqu’au contraire il pense que ce n’est que notre attention permanente à la catastrophe future causée, elle, par l’homme (qui ne peut qu’arriver) que nous aurons peut-être la chance d’y échapper et qu’il n’y a donc pas d’espoir mécanique à attendre des découvertes scientifiques (on sait bien que malgré tous leurs efforts, les séismologues, d’ailleurs, sont incapables de prévoir les tremblements de terre et ne semblent pas près de l’être).

 

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Le tremblement de terre de Lisbonne – gravure – 1755

On peut entendre aujourd’hui dans les commentaires à propos de l’effroyable catastrophe haïtienne les mêmes mots, les mêmes insinuations que lors des précédentes catastrophes naturelles, en remontant jusqu’à Lisbonne. Certes le discours selon lequel Dieu a voulu punir les haïtiens n’est sans doute plus l’apanage que de quelques sectes particulièrement nuisibles, mais il y a comme un envers de ce genre d’idée lorsque l’on entend à longueur des bulletins d’information, que « Haîti avait bien besoin de ça ! » ou que le malheur s’abat toujours sur les plus pauvres. J’ai même entendu une journaliste de France Inter demandait à l’écrivain Jean Métellus s’il pensait « qu’il y avait une malédiction sur Haïti » ! Comme s’il fallait qu’on accepte l’insupportable, tet pour cela, tenter désespérément de lui donner un sens, or (c’est du moins ce que tente de nous dire Jean-Pierre Dupuy) le mal, la mort, la douleur, l’effondrement n’ont PAS de sens.

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