Art des adivasi

Entre deux conférences de Chomsky, l’autre dimanche : escapade au musée du Quai Branly pour y voir une exposition très originale , celle consacrée aux « autres » maîtres de l’Inde. Qui peuvent bien être ces « autres », qui supposent bien sûr qu’il existe des non-autres ? Ces non-autres et qui pourtant pour nous sont encore bien autres, ce sont tous les maîtres de l’art officiel et principalement religieux de l’Inde classique. On rêve ici des magnifiques sculptures des temples anciens de Bellur, de Konarak ou de Somnathpur, ou bien des miniatures cachemiri. Ou bien ce sont les maîtres contemporains de l’art indien, comme cette Nalini Malani entr’aperçue dans une galerie de Dublin.

Les « autres », ce sont ceux qui avaient pour vocation de passer inaperçus parce qu’ils se confondaient avec le terreau du peuple, ou plus précisément des milliers de peuples dits « tribaux » qui forment la partie la plus mystérieuse de l’Inde, la plus ancrée aussi dans un âge lointain. « Adivasi » les appelle-t-on. Ils sortent du système des castes, des religions officielles, ils n’adorent pas forcément Vishnu, ni Ganapati. Certains habitent au fond des forêts, ce qui ne les empêche pas de cultiver le café, le poivre ou les gousses de vanillier. Ils ont des villages avec des cimetières bariolés. Les ethnologues les étudient car ils sont les « peuples premiers ». Pris pour des « sauvages » par l’administration coloniale (une salle expose des photographies anciennes qui mettent en valeur les traits supposés appartenir à ces peuples, de la prétendue « innocence «  à la lascivité des courtisanes indigènes), ils s’affirment dans l’Inde d’aujourd’hui comme citoyens à part entière (qui peuvent parfois s’enrôler dans des mouvements radicaux). Cet art vient donc d’un artisanat ancré dans les coutumes et l’univers mythique d’une population restreinte, mais ce n’est pas pour autant que ses auteurs restent anonymes. Certains deviennent d’authentiques professionnels et s’auréolent d’une renommée qui dépasse leur peuple. Ainsi de ces artistes que sont Jivya Soma Mashe (de la tribu warli), Jangarn Singh Shyam (de la tribu Pardhan Gond) ou Kalam Patua (des « patua » de Kalighat).

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L’artiste Mohanlal, de Molela, au sud du Rajasthan, a ainsi créé spécialement pour l’exposition cette œuvre en assemblage de tuiles de terre cuite sur le modèle des poteries qui ornaient autrefois les sanctuaires de la région, avant que sous l’impulsion de son frère Khermraj, elles deviennent œuvres profanes.

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Ces figures équestres en « terracotta » honorent le dieu Ayyanar qui protège des villages du Tamil Nadu.

Jyvya Soma Mashe aujourd’hui âgé de 75 ans, de la tribu warli, près de Bombay, peignait au départ des œuvres rituelles pour les mariages. Il eut l’idée de les dé-ritualiser et d’en faire des tableaux qui racontent sa vie (ce sont des œuvres de gouache, d’ocre et de bouse de vache).

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Jangarh Singh Shyam, de Bophal, a connu la gloire avant de se suicider au cours d’une exposition de ses œuvres au Japon, ne supportant visiblement pas la marchandisation de ses toiles.

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maitres-de-linde-7-tsunami.1276188030.jpgQuant à Madhu Chitrakar, du Bengale de l’Ouest, il a tout simplement maitres-de-linde-6-11septembre.1276188010.jpg

voulu adapter son art aux grands évènements de l’actualité… 11 septembre et tsunami !

Un conseil : demain (vendredi 11 juin, c’est gratuit!)

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Jean-Claude Milner dévoile le pot aux roses

Lire les articles consacrés à Chomsky dans « le Monde des Livres » d’aujourd’hui réserve des surprises et en particulier un scoop incroyable : il y aurait selon J.C. Milner (ex-linguiste chomskyen devenu philosophe) une spécificité des philosophes français que les étrangers ne comprennent pas : ils ne prennent tout simplement pas en compte l’existence d’une logique de l’argumentation ! Le passage que je reproduis ci-dessous est stupéfiant :

Il y a des raisons de fond [à l’hostilité que rencontre Chomsky auprès des intellectuels français]. Il faut bien voir que Chomsky place au centre de l’activité intellectuelle un certain type de raisonnement, reconnaissable à deux critères.

Premièrement, une argumentation digne de ce nom doit pouvoir être représentée, sans reste, par le calcul des propositions : si un raisonnement ne peut pas être présenté sous forme logique, il ne vaut rien.

Deuxièmement, la conclusion doit être présentée comme falsifiable, c’est-à-dire comme pouvant être confrontée à un test empirique, comme cela se pratique dans les sciences de la nature. Or, en France, beaucoup d’intellectuels considèrent que la logique formelle classique n’épuise pas le champ des raisonnements possibles ; ce n’est pas vrai seulement de Derrida ou Lacan, c’est aussi vrai de Sartre ou de Lévi-Strauss.

Traduisons pour ceux qui trouveraient (légitimement) cela obscur.
La première chose que l’on demande en principe à quelqu’un qui prétend être philosophe ou scientifique et qui souhaite donc présenter des idées, voire une théorie, est d’être capable d’argumenter en faveur de ces idées ou de cette théorie, c’est-à-dire de présenter des justifications et des arguments face à des objections potentielles. Un discours qui ne s’impose pas ce genre d’impératif est un discours religieux. Nul ne songe à interdire un tel discours, de même que nul ne songe à interdire la poésie et plus généralement la littérature. Mais il ne faut pas mélanger les genres. Argumenter suppose le respect par tous les participants dans une discussion d’une certaine norme. Cette norme est la logique. Les raisonnements que l’on avance doivent pouvoir s’articuler (afin d’être discutés) au moyen de règles d’inférence. La règle fondamentale est appelée depuis l’époque médiévale le modus ponens. Elle est très simple : si vous admettez qu’un fait A implique un fait B, si vous avez A, vous avez B. Cette règle est la règle fondamentale du calcul des propositions dont parle Milner. Si vous n’admettez pas cette règle, si vous vous autorisez à ne pas la suivre, alors vous n’avez plus aucune règle d’inférence, et votre discours n’est plus soumis à aucune norme rationnelle. Evidemment, les textes que nous lisons ne se présentent pas en conformité immédiate avec les règles en question, ce serait bien sûr trop lourd et trop pénible à lire. Aristote avait déjà vu le problème et, dans sa Rhétorique, il disait qu’il fallait laisser le syllogisme à la science (le syllogisme étant une variante du modus ponens, en fait) et que dans le discours ordinaire, ou en philosophie, on devait utiliser l’enthymème. Un enthymème est une figure de style qui ressemble à un syllogisme, sauf qu’on lui a retiré sa proposition du milieu. Imaginez que vous ayez :

          BHL est un intellectuel parisien

          Or, les intellectuels parisiens ignorent la logique

          Donc BHL ignore la logique

Ceci est un syllogisme. L’enthymème que l’on en tire est simplement : BHL étant un intellectuel parisien, il ignore la logique. Ca suffit, dit comme ça : à nous de rétablir la phrase du milieu. Mais on voit qu’en s’exprimant de cette manière, on se ménage toujours la possibilité de présenter les choses conformément à la logique « propositionnelle ». Aristote dit que souvent on s’exprime par enthymèmes parce que, grâce à ce moyen, on peut gommer les vérités générales qui, si elles étaient exprimées, révèleraient un peu trop à notre d’interlocuteur le lieu d’où nous parlons ! Mais on peut toujours rétablir, avec un peu d’efforts, les prémisses manquantes.

Dire comme le fait Milner que « en France, beaucoup d’intellectuels considèrent que la logique formelle classique n’épuise pas le champ des raisonnements possibles » c’est laisser entendre qu’il y a d’autres raisonnements ( ?) mais que leurs critères de validité sont mystérieux, autrement dit, auxquels personne ne peut objecter puisque personne ne connaît la règle permettant d’objecter quoique ce soit ! Milner révèle alors ce que bon nombre de chercheurs (à commencer par Chomsky bien sûr, mais pas seulement, en France il y a Bouveresse par exemple, mais bien d’autres encore) disent ou soupçonnent depuis longtemps, à savoir qu’une certaine littérature philosophique qui emplit les rayons des bibliothèques françaises n’est tout simplement pas de la philosophie, n’articule aucun discours rationnel et qu’on ferait mieux de l’ignorer si on veut comprendre quelque chose.

Ceci sonne, pour moi, comme un coup de tonnerre. Pendant longtemps en effet, j’ai essayé de comprendre ce qu’un Derrida voulait dire. Souvent je ne comprenais rien et quand je croyais comprendre, je trouvais ce que je comprenais absurde. Mais je continuais, me disant : « il y a des subtilités qui m’échappent ». Maintenant que je sais que Derrida, comme d’autres, a toujours considéré qu’il ne valait pas la peine de s’embêter avec la logique de l’argumentation…. Je n’aurai plus de scrupules ! Je suis très content pour mes amis blogueurs (comme Carole ) qui depuis longtemps posent des questions sur leur blog, se demandant avec anxiété comment s’orienter dans la masse de livres qui existent. Ils savent, maintenant !

Dernier mot : les propos de Milner sont évidemment absurdes. Le pauvre Claude Lévi-Strauss doit se retourner dans sa tombe fraîchement creusée, lui qui au contraire, accordait une grande valeur à la rigueur logique (le fait qu’il ait confié une partie de son œuvre à formaliser par des mathématiciens comme André Weil le prouve amplement).

Encore un tout dernier mot: dans cet article, Milner, l’intellectuel parisien type, accuse Noam Chomsky de…. provincialisme! Cela en dit long sur l’arrogance de nos prétendues « élites ».

A propos de Milner, lire aussi ceci , car c’est très édifiant.

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Comment marchent les médias

Soit un journaliste un peu penaud devant qui toutes les portes se ferment : il s’est fait piquer sa place d’amphi au Collège de France parce qu’il n’aimait pas les sandwiches ( !), il n’a pas pu obtenir d’entrevue avec Noam Chomsky parce que celui-ci avait déjà un emploi du temps hyper chargé et qu’il s’y est pris trop tard. Il ronge son frein. Il se rapproche donc de membres du comité d’organisation de la venue du célèbre linguiste, leur dit quelques mots flatteurs et arrive vaguement à copiner avec, au point que l’un d’eux se laisse aller à quelques confidences. Celui-ci exprime son amertume face au peu d’audience (de son point de vue) de Chomsky auprès des linguistes et, plus généralement, des intellectuels français, face au fait que son labo ait un peu traîné les pieds. Je suis membre de ce labo. C’est moi qui suis responsable d’avoir colporté un propos de couloir : une collègue m’a dit qu’elle trouvait ça « bling-bling », la venue de Chomsky (c’est son droit de le penser et de le dire mais ça n’engage qu’elle) j’ai eu le malheur de le répéter. L’ami Pierre le répète à son tour, entre deux meetings, au journaliste. Qu’en fait le journaliste ? Il l’utilise évidemment à son profit. Il va mettre ce propos à sa place dans un récit, largement fictionnel, où, en substance, il expliquera qu’il n’a pas pu tout suivre, mais c’est pas grave car il n’y avait rien à comprendre : Chomsky n’a rien dit de plus que d’habitude, rien de plus que ce qu’ont dit déjà Bourdieu ou d’autres en France, et en plus les linguistes ne le suivent pas. Conclusion : circulez, il n’y a rien à voir. Bien sûr, on l’aura noté : pas un mot sur le contenu de ce qui est dit.

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Platon, Orwell, Chomsky

Les conférences, les conversations, les entretiens avec Chomsky nous détournent très souvent des voies que nos habitudes mentales nous incitent à suivre. C’est là la marque d’une pensée exigeante, c’est même à cela que sert de penser, et c’est là ce que devrait toujours être le rôle d’un penseur.

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(copyright Alain L.)

Il est de nombreuses prétendues vérités qui forment la « doxa » dans beaucoup de domaines, alors que si on y regarde de près, on découvre que rien ou presque ne les fonde. Ainsi est-ce une croyance communément admise (et enseignée dans les « meilleures universités ») que le langage est fait pour la communication. Il ne fait pas de doute que nous l’utilisons effectivement pour communiquer, mais nous communiquons aussi de bien d’autres manières. Nos gestes, nos mimiques, la façon de nous habiller sont aussi des moyens de communiquer quelque chose à autrui. Certes, souvent on appelle cela des « langages », mais c’est par métaphore. Il y a loin du système de la langue, basé sur la récursivité (le fait que l’on puisse produire et comprendre des séquences de mots présentant des degrés arbitraires d’enchâssement et de subordination) aux systèmes de mimiques ou de signes du code de la route ! Il est même impropre de s’exprimer ainsi, car cela laisse supposer qu’il y aurait continuité, simple différence de degré, alors qu’il y a différence de nature. Peut-être y a-t-il plus de ressemblance entre l’activité de parler des humains et celle de construire des nids des oiseaux qu’il y en a avec les systèmes de cris des animaux ou les codes en usage dans le monde des images et de la publicité, or la construction des nids n’est pas un phénomène de communication. On peut présumer que le langage (au sens d’un langage interne) soit apparu chez les humains et sélectionné par l’évolution pour d’obscures raisons que nous ne connaîtrons peut-être jamais, et qu’un jour quelques membres de l’espèce humaine aient pensé à s’en servir pour communiquer… Il leur est apparu alors probablement, comme il nous apparaît aujourd’hui, que cet « outil » était bien impropre à cette finalité, puisqu’il permettait plus d’ambiguïtés et de non-sens que de manières d’aller droit au but dans l’expression d’une information. Si Chomsky pense à la « grammaire universelle » comme à un module enraciné dans le biologique et donc, en dernier lieu, comme une dotation génétique (a genetic endowment), il se défie de tout raccourci vers des hypothèses faciles et en général vite falsifiées, comme celle d’un prétendu « gène du langage » (on a fait jouer ce rôle au fameux FoxP2), autant qu’il se défie des « récits » vite bricolés sur « l’origine du langage ». On ne sait déjà presque rien sur l’évolution de quelque trait ou système présent chez des espèces animales inférieures (genre insectes) que ce soit, presque rien sur le système de navigation des insectes, comment voulez-vous savoir quelque chose sur un système tellement plus complexe comme peut l’être le langage humain ? Seules quelques propriétés dites « de grammaire » sont connues à ce jour. Pour le reste, « that goes far beyond our understanding »…

Les mensonges de la politique internationale

Cette façon de pourfendre les fausses évidences s’étend, bien entendu, au domaine du politique. Notre monde occidental est censé apporter un modèle de démocratie qui fonde, paraît-il, l’action extérieure des Etats-Unis, alors que la démocratie américaine a largement démontré toutes ses failles (dites-moi quel candidat a l’appui des puissances financières, possède le budget de campagne le plus grand et je vous dirai qui sera « élu »). On parle de la démocratie américaine mais peu de la démocratie en Bolivie par exemple, alors que là, de vraies élections libres ont pu avoir lieu qui ont mené au pouvoir un Indien Aymara choisi par ses compagnons de lutte. Une idée communément admise est que le bombardement de la Serbie a permis d’empêcher des atrocités au Kosovo, alors que si on regarde de près, c’est l’inverse qui s’est produit, les pires atrocités ayant été commises pendant et après le bombardement. Le rapport Gladstone sur l’entrée d’Israël dans Gaza conclut simplement au caractère « disproportionné » de la réaction d’Israël face aux lancers de roquettes palestiniens, ce qui est le point de vue généralement adopté, mais on a oublié qu’au départ du processus, c’est Israël qui a déclenché le blocus de Gaza (qui dure toujours) pour la seule raison que le résultat des élections ne lui plaisait pas (comme il ne plaisait pas, d’ailleurs, à l’ensemble du monde occidental) et ainsi de suite. Dans tous ces cas et bien d’autres encore, une vérité consensuelle s’impose par le biais évident des médias.

Pointer l’ensemble de ces contradictions devrait être le boulot normal de ceux qui, par leur statut et leur position dans la société, ont les outils critiques leur permettant de traiter l’information. S’ils ne le font pas la plupart du temps, c’est qu’il semble bien plus avantageux de développer des théories cachant les faits derrière un écran de fumée (voire professant qu’ils n’existent tout simplement pas !). Bien sûr, il est plus conforme à une certaine idée de la bonne éducation (celle qui est instillée à Sciences Po ou ailleurs) de développer des discours idéologiques sur la faillite de l’Europe, comme le fait un Pascal Bruckner récemment dans « le Monde », que de révéler que des idéologues américains avaient tout simplement décidé une bonne fois pour toutes, il y a quelques mois, de dire « Good bye, Europa » au prétexte que l’Europe ne participait pas suffisamment aux efforts guerriers déployés par les Etats-Unis au Moyen-Orient et en Afghanistan…

Platon et Orwell

Noam Chomsky rappelait ce lundi, dans le grand amphithéâtre « Marguerite de Navarre » au Collège de France (pourvu que Birnbaum ait apporté ses sandwiches…) que deux problèmes l’avaient passionné toute sa vie, qu’il a caractérisés comme le « problème de Platon » et le « problème d’Orwell ».

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Le premier problème peut se formuler ainsi : comment se fait-il que les humains, tout en ayant une information tellement partielle sur le monde, parviennent à en connaître tant ? Platon le résolvait par la réminiscence. Le second problème peut, quant à lui, et à l’inverse, se formuler par : comment se fait-il que les humains, qui ont tellement d’informations disponibles devant eux, parviennent pourtant à connaître si mal les choses…. Deux questions en apparence contradictoires. La première conduit à s’interroger sur notre questionnement. Y a-t-il un sens à dire que nous pouvons tout connaître ? Aurions-nous la faculté d’élargir notre champ de connaissances indéfiniment ? Ne connaissons-nous pas le monde au travers d’un système d’acquisition du savoir qui est nécessairement borné car ancré dans notre organisation biologique ? Et elle débouche sur les travaux du linguiste.

La deuxième question, elle, concerne le versant politique de la pensée de Chomsky, et il l’a d’ailleurs introduite au moyen d’exemples politiques. Dans de multiples circonstances, nous sommes face à des faits qui devraient logiquement nous faire induire certaines conclusions, mais quelque chose nous en empêche, et c’est en général la force de la propagande. Noam Chomsky fait remonter à la Première Guerre Mondiale l’affirmation que, désormais, la contrainte physique (militaire, policière) ne suffit pas pour que l’Etat s’assure la soumission de ses sujets, mais qu’il faut y ajouter la contrainte idéologique. Il n’a pas fallu attendre Patrick Le Lay et sa proposition de « vendre aux annonceurs du temps de cerveau disponible », pour voir apparaître l’idée sous la plume de certains idéologues libéraux comme Edward Bernays (1928) que « les minorités intelligentes [devaient] enrégimenter jusqu’à la moindre parcelle de l’esprit public, exactement comme une armée enrégimente le corps de chacun de ses soldats » (Chomsky, Raison & Liberté, p. 230, éditions Agone).

Chomsky s’est toujours défendu de la « thèse du complot ». Si les médias fonctionnent d’une certaine manière, ce n’est pas suite à un plan concerté, car ils n’en ont pas besoin. Le processus de sélection des « élites », au travers des (toujours « grandes » !) écoles est en général suffisant pour que les classes dirigeantes (au premier plan desquelles figurent évidemment les tenants du capitalisme financier) soient sûres d’avoir près d’elles des agents fiables et dociles. La thèse des « chiens de garde » autrefois défendue par Nizan, continue de s’appliquer. Les « traitres » (Bourdieu, Rancière … ) sont dénoncés avec hargne par ceux que les hebdomadaires présentent comme « nos intellectuels influents » (même s’ils y incluent Badiou… un loup qui s’est fait bien agneau ces derniers temps !). Ou bien, ces médias font ce qu’ils font en ce moment : passer l’évènement de la visite de Chomsky à Paris presque sous silence. Chut !! Il ne s’est rien passé. Chut !! Il n’a rien dit d’intéressant. Vite, allez voir ailleurs !

Or, la présence de Chomsky à Paris a, je crois, apporté un souffle de fraîcheur et de liberté que l’on n’avait pas connu depuis longtemps. Toujours raison, Chomsky ? Non, rassurez-vous, je ne pense pas ça… et il y a bien des points où j’aurais aimé le titiller si j’en avais eu l’occasion. Mais ceci est une autre histoire, que je développerai un jour…. Si vous le voulez bien !

NB : on peut trouver la version intégrale de la conférence donnée par Chomsky à la Mutualité sur plusieurs sites y compris un blog hébergé par Le Monde.fr , je n’en parlerai donc pas, m’étant concentré plutôt sur les aspects des conférences données ces derniers jours qui ont été peu couverts jusqu’ici. On trouve aussi toujours un grand ensemble de documents et de videos ici .

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Can eagles swim? [Chomsky à Paris, le 29 mai]

dsc_0084_2.1275287158.JPG On peut étudier la langue de différentes manières. On peut prendre des corpus de textes monstrueux et chercher à décrire comment sont faites les phrases, les expressions, les mots. On dira par exemple : telle langue possède un modèle de formation de question déterminé, telle langue possède plus de deux valeurs à son trait de nombre (le duel en plus du singulier et du pluriel par exemple), telle langue ne possède pas de flexion sur les mots (le chinois par exemple), ou bien telle langue ne possède que deux temps, et en tout cas pas le futur et ainsi de suite et on peut s’arrêter là. Ou bien, prenant acte de ces observations, on peut dire aussi : mais, après tout, notre langue est d’abord dans notre esprit et elle joue un rôle dans son fonctionnement. Aristote en son temps l’avait bien dit : qu’est-ce qu’une langue si ce n’est un moyen d’apparier son et sens ? En termes modernes on dirait : une manière d’assurer un lien entre des modules distincts de l’esprit humain. La langue devient alors un système biologique et on se propose de l’étudier comme tel. On s’est souvent mépris sur ce que Chomsky nomme « Grammaire Universelle » (terme peut-être impropre d’ailleurs), on a pensé y voir une sorte de grammaire commune à toutes les langues, qui serait en ce cas un dénominateur commun, un ensemble d’universaux au sens traditionnel du terme. Or, ce que Chomsky conçoit par là, ce serait plutôt un dispositif commun à tous les membres de l’espèce humaine (mais propre à chacun de nous) au même titre que le système de la vision ou celui de la locomotion. Ce système est déjà là, présent au moment de la naissance, puis il se développe à condition qu’il rencontre des conditions environnementales satisfaisantes. Pourquoi alors les langues possèdent-elles une telle diversité ? Le linguiste du MIT a l’audace de suggérer que cette diversité ne serait qu’apparente et résulterait des nombreux choix possibles en matière d’externalisation de cette faculté de langage. C’est que notre espèce n’a pas la chance d’être télépathe. Le langage doit passer par le canal étroit de nos dispositions articulatoires et phonétiques. Ces dernières exercent des contraintes de formes variées. Ainsi la langue des signes est-elle débarrassée des contraintes particulières dues au système vocal étroitement séquentiel (un son après l’autre, et en essayant de réduire l’effort que commettent nos mandibules à articuler des sons parfois éloignés), il en résulte une organisation linguistique (remarquablement stable d’ailleurs d’une langue des signes à l’autre) très différente de celle des langues vocales. Porter donc l’accent sur la diversité extrême des langues, c’est pour Chomsky se laisser abuser, c’est accorder plus d’importance à l’accident qu’à l’essence. Peut-on étudier ce système du langage lui-même ? autrement dit ce système mental sous-jacent à toutes les réalisations possibles ? C’est là quelque chose de difficile puisqu’on ne connaît que ces dernières…
D’où la nécessité d’hypothèses fortes qui serviront de principes méthodologiques permettant de nous guider dans cette exploration. Par exemple on partira de l’idée que le cerveau humain privilégie en principe les solutions les plus simples, c’est-à-dire en l’occurrence les modes opératoires les plus directs. Pourquoi « can eagles swim ? » et pas « eagles swim can ? ». Dans une telle phrase (la première), « can » sert deux fois, d’abord à intervenir sur le verbe « swim » (il le modalise en quelque sorte), ensuite à marquer qu’il y a question. Dans une phrase affirmative, on aurait « eagles can swim » : le modal (ou l’auxiliaire, ou l’inflexion) est juste devant le verbe. Dans l’interrogative, il s’est déplacé : c’est à cela qu’on fait la différence entre les deux modes. Mais autre chose aurait pu tout aussi bien se déplacer, par exemple le nom, comme dans la deuxième proposition. Seulement voilà, dans la structure hiérarchique de la phrase, c’est l’inflexion (« can ») qui se trouve le plus proche d’une position- « clé » en tête de la phrase. La recherche du déplacement minimum conduira donc à préférer une solution à l’autre.
La conférence donnée par Chomsky samedi matin au campus des Cordeliers (rue de l’Ecole de Médecine) tournait autour de ces questions. Chomsky y a mis l’accent sur l’efficacité « computationnelle », que nous cherchons à maximiser. Celle-ci se trouve parfois en conflit avec une autre efficacité, qu’on pourrait appeler « efficacité communicative », mais étrangement dans de tels cas, c’est l’objectif de maximisation de la première qui prend le dessus. Par exemple, il est observé régulièrement dans les langues que des éléments sont interprétés à diverses places. Par exemple, dans « quel livre crois-tu que Jean a acheté ? », « quel livre » est interprété en début de phrase, là où sa position indique qu’il s’agit d’une question, mais est aussi interprété à la position qui se trouve à droite de « a acheté » car il s’agit d’une question sur l’objet de l’achat, et pas sur le sujet. Mais une seule de ces deux positions conduit à une prononciation effective. Il s’agit là d’un principe d’économie régissant notre système de production langagière. Il peut entrer en contradiction avec un impératif communicationnel : si beaucoup de positions en viennent à être ainsi « non prononcées », il peut en résulter des lectures difficiles voire ambiguës mais c’est ainsi… Comme si, finalement, la finalité du langage n’était pas tellement la communication !
Les lecteurs auront remarqué que dans ce billet, j’ai tendance à utiliser indifféremment les mots de « cerveau » et « d’esprit ». C’est que, pour Noam Chomsky, il s’agit en réalité d’une entité toujours hybride. Il y a des articles très intéressants où il traite du problème des rapports entre sciences, et notamment biologie et linguistique. Une vision simpliste consisterait à tenter une « réduction » de la seconde à la première, mais de telles vues réductionnistes, on l’a remarqué dans le passé à propos de la physique et de la chimie, ou bien de la physique et de la biologie, ne marchent pas. Chaque fois qu’il y a eu tension aux frontières des disciplines, on a vu en réalité opérer une sorte d’unification : la manière de concevoir les entités de chaque niveau se trouvait affectée. Ainsi Chomsky parle-t-il usuellement dans ses écrits d’une entité mixte « esprit / cerveau » (the mind / brain).
Beaucoup l’auront constaté au cours de cette visite de Chomsky à Paris : il est difficile d’établir un lien entre le Chomsky linguiste et le Chomsky théoricien du politique, les deux entreprises sont parallèles et n’ont que de rares points de rencontre (si ce n’est la notion de « fait » sur laquelle il faudra revenir), mais il est à mon avis indispensable de connaître l’essentiel des idées scientifiques de Chomsky si on veut parler de lui d’une manière autorisée (ce que ne font pas nécessairement la plupart des journalistes. Espérons que les responsables de l’émission de télé de ce soir auront fait l’effort… !)

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Noam Chomsky, le 29 mai à 11h – copyright Alain L.

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Chomsky est à Paris

Chomsky est à Paris. Tout est dit déjà des foules qui se pressent contre les grilles du Collège de France (article du Monde, signé Jean Birnbaum). Hier la Mutualité était pleine, et Daniel Mermet se plaisait à raconter d’une mine gourmande qu’on n’avait pas vu aussi rapide achat des places mises en vente depuis… le Dalaï-Lama et Sœur Emmanuelle. Comment interpréter cet engouement ? Certains ne manqueront pas d’ironiser sur le phénomène « gourou », d’autres plus simplement remarqueront que même lorsque les grands médias ne sont pas là, les gens en quête de réflexion savent trouver le chemin pour éclairer leur lanterne. Les médias qui, à longueur d’année, nous bassinent avec ceux qu’elles veulent à tout prix nous imposer comme authentiques gourous – en pure perte – les BHL, les Bruckner, les Finkielkraut etc. ont beau jeu de hurler au gourou dès qu’un intellectuel échappant à leur système, et qui plus est « venu d’ailleurs » se présente à Paris. Serge Halimi disait hier que Chomsky n’était pas venu en France depuis le début des années quatre-vingt  et que ce n’était pas « par un malheureux concours de circonstances », mais par un choix délibéré… la fréquentation des intellectuels « de petit calibre » qui sont en vogue à Paris ne lui disant décidément rien. Comme il est d’usage dans les grands médias, je dis ici que je reviendrai très bientôt sur les conférences que Chomsky a données à Paris (et qui n’ont pas encore toutes eu lieu à l’heure où j’écris ces lignes) !

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Oh! Joyce

trinity-dublin-square.1275035791.jpgJ’ai été invité à Dublin pour faire office d’examinateur extérieur à Trinity College. Pour une filière d’informatique et de traitement des langues. Ils ont ce système, en Irlande, comme ailleurs peut-être – mais pas en France (!)  – qui consiste à faire venir de l’extérieur des gens pour évaluer ce qu’ils font, et notamment la teneur des examens qu’ils font passer. Pas bête comme pratique. J’imagine qu’en France, un truc comme ça, ce n’est même pas envisageable, c’est bien connu, on se suffit à soi-même, n’est-ce pas ? et puis il faudrait encore payer. Vous vous rendez compte ce que ça coûte faire venir un étranger pour chaque discipline qui existe, il faut lui payer le voyage, l’hébergement, le repas du soir et l’inviter à un lunch le jour de la réunion du jury. Enfin bref, me voilà à Dublin. J’aime cette ville. La seule capitale européenne qui soit reposante. Les plages sont à un quart d’heure de train, cette ligne de train – le DART – qui fait le tour de la baie, et vous emmène jusqu’à Bray et Greystones d’un côté, Howth de l’autre. Elle passe par des lieux mémorables comme le fameux stade de Lansdowne Road, et Sandycove, où je suis allé cet après-midi, célèbre for what ?

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Pour la tour de Martello, joyce_tower_sandycove2.1275063995.jpgcette tour où commence la journée décrite par Joyce dans Ulysse. Je n’avais jamais bien compris cette scène « En majesté, dodu, Buck Mulligan émergea de l’escalier, porteur d’un bol de mousse à raser sur lequel un miroir et un rasoir reposaient en croix. Tiède, l’air matinal soulevait doucement derrière l’homme une robe de chambre jaune dénouée à la taille. Elevant haut le bol, il entonna : – Introibo ad altare Dei. » Ceci est la nouvelle traduction en Français, celle qui est sortie en 2004, menée par tout un aréopage d’universitaires et d’écrivains sous la houlette de Jacques Aubert. Elle est beaucoup plus vivante et sans doute plus proche du texte original – par le travail de la langue, les traducteurs ont su notamment introduire des mots-valises pour exprimer les néologismes joyciens, comme « chaudememmitouflé », par exemple, pour une personne (ou une statue) emmitouflée dans des vêtements chauds – que la vieille, celle de 1929, à laquelle collabora Valéry Larbaud. Les tours Martello sont des fortifications qui furent construites à partir de 1804, de place en place, le long de la côte entre Dublin et Greystones, celle de Sandycove avait été louée une bouchée de pain par un ami de Joyce. Au premier étage, on a reconstitué la pièce où les trois compères dormaient, dont le hamac où dormait Haynes (l’Anglais). « L’escalier » sus-mentionné est un minuscule et très étroit escalier de pierres qui monte en spirale vers la terrasse fortifiée. Le rez-de-chaussée est aménagé en musée : premières éditions, lettres, portraits etc. Joyce rencontra Nora Bernacle en 1904, il avait vingt-deux ans, elle devait être jusqu’au bout la femme de sa vie. Ils eurent deux enfants, dont une fille, Lucia, qui fut hélas atteinte de schizophrénie. Ulysse ne fut publié qu’en 1922, et grâce aux bons soins de la dame qui dirigeait « Shakespeare et Compagnie » à Paris. Ni les Anglais ni les Américains n’en avaient voulu : on ne badine pas avec la décence, or explorer les détails de toute une journée, par le menu menu, oblige nécessairement à parler de ces moments que la décence paraît-il réprouve, qui consistent pour l’essentiel à s’enfermer dans les toilettes avec un bon journal… Joyce partit assez tôt de son pays pour vivre en différents endroits : Trieste, Paris, Zürich, et même une courte année un village près de Vichy, au début de la guerre, il y attendait un visa pour gagner la Suisse, mais vainement semble-t-il, ce qui ne l’empêcha pas d’aller en Suisse avec sa famille, à cette époque le gouvernement helvétique demandait… un état des finances des candidats à l’immigration pour s’assurer qu’ils ne resteraient pas à charge des hôtes ! on voit ainsi une lettre de déclaration de fortune à destination des autorités zürichoises. Il devait avoir triché un peu si on en croit d’autres lettres où il se plaint amèrement de sa situation matérielle, il se plaint notamment quand il est à Paris (beau quartier, près de la Tour Eiffel) auprès de son père. Il lui met les points sur les « i » des fois que le paternel s’imagine que le fiston roule sur l’or, eh bien non Pappie (c’est comme ça qu’il l’appelle) ne te fais pas d’illusion, je suis probablement moins riche que toi.
Ainsi l’Irlande, c’est chouette : on peut y lire Joyce, et entrecouper sa lecture de ruminations. Je me demande dans quelle mesure le pari joycien est tenable jusqu’au bout : exprimer le fameux « flux de conscience » de toute une journée sans rien rater. Si on est complètement honnête, cela signifie que forcément on doit retranscrire toutes les pensées qui nous passent par la tête, y compris les plus inavouables. Il ne faut pas craindre la censure du « politically correct ». Noter en fait que cette censure se manifestait à l’époque de Joyce pour tout ce qui touchait à pipicaca, enfin, dit savamment, aux mouvements et substances organiques issues du corps, cela de nos jours serait sans doute accepté (et l’est objectivement, il n’y a parfois qu’à écouter certaines radios ou chaînes télé pour s’en rendre compte). Ce qui gênerait aujourd’hui ce serait les pensées dites déplacées à propos du physique des personnes. Or, on en a tous, pas vrai ?
Je suis assis dans le DART au retour de ma ballade en bord de mer. En face de moi, en diagonale, une dame, la cinquantaine, qui gratte allègrement ses cuisses nues sous sa jupe, et qui jongle avec son portable, gloussant et se trémoussant, un appel chassant l’autre. A côté une fille aux longs cheveux, dont je ne verrai jamais les yeux, qui lit un livre en polonais. En face des hommes en costard, tous ont leurs oreillettes dans le coin des oreilles, ils sont tous aïe-podés en quelque sorte et ne lâchent les écoutilles que lorsque leur portable à eux sonne à son tour, allo, no, I am still not engaged…. Yes, exactly, this week end, l’autre à côté : I have two programs presently, yes I have problems with them. Depuis que je me suis légèrement laissé pousser la barbe, je suis frappé de ce que les hommes de mon âge (ou à peu près) se ressemblent. Ces poils de trois jours, aux trois quarts blancs, censés vous donner l’allure d’un baroudeur, tu parles, ça ferait beaucoup de baroudeurs dans le monde, mais on a au moins ça pour se reconnaître. C’est un peu la honte, quand même. Je descends à la station Pearse. On m’a dit que la rue qui longe Trinity College est parcourue par Bloom, je n’ai pas encore trouvé le passage. Je n’avance pas vite.
Le retour à Trinity me remet sur le thème des études. J’ai demandé à mon collègue Carl V. si les frais d’inscription étaient chers à l’université. En fait, les étudiants paient mille euros pour l’inscription proprement dite et le gouvernement paie les charges diverses…. Mais si l’étudiant échoue, il doit rembourser ! ce qui lui fait sept mille euros à rembourser… Y a intérêt à réussir dans ce pays… Moi, dans mes ruminations, j’avais pensé autre chose, car c’est vrai, et tout le monde me le dit ici, il faut bien que les Français résolvent la crise de leur université. L’Etat pourrait payer les études des étudiants (comme en Irlande) mais il se ferait rembourser par un impôt particulier qui serait payé par les ex-étudiants ayant trouvé un travail grâce à leurs études, et au prorata bien entendu du salaire qu’ils touchent, cela me semblerait plus juste. Quel système préférez-vous ? J’ai encore une nuit à passer à Trinity avant de rendre mon rapport….

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Leonardo Cremonini, une fenêtre qui se ferme

cremonini-2.1274511819.jpgDepuis plusieurs jours, à la page nécrologie du Monde, je vois figurer le nom de Leonardo Cremonini , peintre admiré des années soixante-dix. Je me souviens d’une exposition de ses œuvres qui eut lieu à Grenoble en 1983, quand le musée de peinture était encore l’un de ces édifices napoléoniens qui bordent la Place de Verdun, et quand il avait pour conservateur un excellent théoricien de l’art qui se nommait Pierre Gaudibert . Cette peinture fluide, en larges pans liquides mixant les mauves, les roses et les jaunes d’or, ou bien les gris et les bleus délavés, me fit beaucoup d’effet. Je confesse que dans mes rares essais de peinture qui n’étaient pas l’aquarelle, je me suis souvent vu tenter d’imiter platement de telles harmonies. Mais Leonardo Cremonini n’était pas seulement un riche coloriste, il était aussi un narrateur. Ses tableaux se regardaient à la manière de textes à déchiffrer.

cremonini-le-tableau-et-les-voyers-sito.1274511858.JPGDans « Le tableau et les voyeurs », de 1971, par exemple, que voit-on ? un buste romain sur le coin d’un meuble de style soutenant un miroir, parallèlement au miroir un tableau, dans le miroir, une porte fenêtre qui s’ouvre sur un extérieur qu’on devine être une plage, et par cette porte fenêtre pénètre la tête d’une jeune fille (d’un enfant ?) qui se reflète encore partiellement dans la vitre. Jeux de miroir et jeux de plans. Le temps est en suspens. On comprend qu’en ces années « lacaniennes », cela ait plu à beaucoup. Umberto Eco, dans une préface au catalogue rappelle que « le nombre d’auteurs qui ont écrit sur Cremonini reste impressionnant : Alberto Moravia, Stephen Spender, Louis Althusser, Pierre Emmanuel etc. » et bien sûr, Eco lui-même.

« Les naïfs pensent que les miroirs servent à se reconnaître (c’est vraiment moi) et au contrôle (ma cravate est bien droite). En fait ils servent surtout à épier ce que l’on ne devrait pas voir. S’ils servent à reconnaître, ils sont toujours traumatisants (c’est moi, cet Autre ?) ; le stade du miroir pressent notre identité au moment où il nous livre pour la vie au doute et à la division. »

Chez Cremonini, chaque tableau est une fenêtre. Lui disparu, c’est donc une fenêtre qui se ferme.

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La pêche aux crabes et le sens moral

Les rencontres de l’esprit sont, autant que celles qui se produisent dans la réalité, des évènements imprévisibles. Vous ne pouvez pas prévoir que vous allez lire deux livres en même temps et que l’un parlera de la pêche aux crabes au Japon dans les années 1930, et l’autre de la naissance du sens moral chez les bébés …. Et puis qu’est-ce que cela a à voir ? Mais on trouve toujours quelque chose à accorder, même une machine à coudre et un parapluie, eût dit Lautréamont. Ainsi va la pensée, elle se nourrit de tous les hasards, de tous les évènements. Vous y mettez un germe, et le voilà qui pousse et si vous n’y prenez pas garde, cela vous entraînera très loin, vers une redéfinition du monde ou une méditation sur ce qu’il convient de changer en lui.

takiji-kobayashi.1274435346.jpgDans « Le bateau-usine », le roman récemment redécouvert du Japonais Kobayashi Takiji , « l’une des figures majeures de la littérature prolétarienne de l’entre deux guerres » (quatrième de couverture), mort torturé par la police en 1933 à l’âge de 29 ans, des marins et des ouvriers embauchés sur un bateau usine dévolu à la mise en conserve des crabes pêchés au voisinage des côtes du Kamtchatka, partis sur une chaloupe, dérivent et par miracle sont sauvés et recueillis par des paysans russes. On leur a décrit les Russes sous des traits tellement hostiles qu’ils n’en reviennent pas d’être traités par eux comme des hommes, ce qui n’arrivait jamais sur leur bateau. Au cours de cette rencontre, ils vont faire la connaissance des  idées du communisme et ils se promettent bien, à leur retour de les mettre en pratique. Heureux temps où les lendemains étaient encore chargés d’espérance et où l’on pensait qu’il allait suffire de renverser la classe dirigeante pour installer à demeure un état d’harmonie où enfin les hommes seraient traités comme des hommes et non comme des esclaves. Cette prise de conscience d’un autre monde possible ne va pourtant pas sans mal :  Kobayashi Takiji nous montre des hommes humiliés chaque heure de chaque jour, mais qui pourtant pleurent à la seule évocation des « valeurs de la patrie » (quand un destroyer de l’Armée Impériale croise leur route par exemple). Pourquoi sommes-nous tellement attachés à « notre groupe » (notre nation, notre drapeau), même quand cet attachement est contraire à nos intérêts et nous maintient dans ce qu’il faut bien appeler objectivement une aliénation ?

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(scène du film adapté du roman en 1953)

alison_sm_cropped.1274435567.jpgAlison Gopnik (cf. billet antérieur du 26/04), dans les derniers chapitres de son livre si riche « Le bébé philosophe » (qui est plus un livre de philosophie qu’un livre sur les bébés à proprement parler, et qui n’est en tout cas pas un « livre de recettes pour bien élever son enfant »), aborde la question du sens moral. Elle y montre que celui-ci émerge à partir de l’empathie, attitude que le jeune enfant possède dès la naissance à l’égard de son entourage, car il sait, le chérubin, se reconnaître dans les sourires et les éclats de joie de ses proches, il adopte même littéralement, dit-elle, les sentiments des autres. A dix-huit mois, Minie éclate ainsi en sanglots quand elle voit sa maman (ou sa grand maman) soigner une ampoule au pied, car elle sait d’emblée se mettre à la place d’autrui et elle réalise que ce bobo pourrait être le sien. De là vient l’altruisme : si je souffre moi-même de ce que l’autre endure, alors je vais essayer de supprimer la source de cette douleur. Si nous en restions là, comme l’humanité serait heureuse ! Mais l’empathie se manifeste pour le meilleur comme pour le pire : percevoir la colère d’autrui met en colère le jeune sujet. La haine suscite la haine et la violence, la violence. Il se développe ainsi des cycles vicieux de l’interaction sociale au même titre que des cycles vertueux.

Autre défaut grave, et qui nous conduit au cas des pêcheurs japonais : apparaît vite la propension à établir des classifications et des groupements : prenez un groupe d’enfants (et même d’adultes) et distribuez leur arbitrairement des maillots rouges et des maillots bleus. Supposons que le sujet qui nous intéresse se voit assigner un maillot bleu. Très rapidement, vous allez le voir manifester une préférence pour les bleus. Et cela conduit bien sûr aux bagarres de supporters, aux massacres inter-ethniques et aux guerres fratricides. C’est que l’empathie semble-t-il a bien du mal à sortir des limites du groupe social d’appartenance (voire de la tribu, ou de la famille), même quand celui-ci est déterminé arbitrairement. Les religions et les doctrines révolutionnaires s’efforcent d’étendre cette notion de groupe, mais se heurtent aux limites de celui qu’elles définissent elles-mêmes par leur appartenance.

On se réjouit d’un certain progrès moral : l’abolition de l’esclavage, après tout, est un de ces pas qui ont conduit à la reconnaissance que tous les humains étaient semblables, (quand bien même des formes modernes d’esclavage demeurent, notamment sous la forme de l’esclavage sexuel).

Renouveler la pensée de gauche, entend-on souvent. Il le faut en effet, mais cela passe nécessairement par une prise en compte sérieuse des découvertes scientifiques les plus récentes en sciences humaines. Il sert à peu de choses de s’évader dans une doctrine idéaliste qui ne prendrait pas en compte les déterminants de base de l’espèce humaine. C’est à partir de ceux-ci qu’on peut se poser des questions utiles comme : existe-t-il des moyens de développer l’empathie entre les humains, de faire en sorte qu’ils adoptent un parti pris de coopération mutuelle ? Comment combattre l’effet dévastateur de l’argent ? La question était déjà posée par les marxistes et les léninistes du début du XXième siècle : que substituer au stimulant matériel ? La genèse du sentiment de possessivité vis-à-vis de l’argent (« toujours plus » quand on en a déjà bien assez) n’est pas étudiée par Alison Gopnik : c’est un manque. Il faudrait pourtant la comprendre, n’est-elle pas à la base de notre économie et de sa « crise » ?

Est-ce que la réflexion que semble avoir le PS autour de la notion de « care » va dans cette direction ? Par charité, on pourrait répondre par l’affirmative, même si c’est une avancée encore bien modeste… et qui, pour modeste qu’elle soit, n’a pas fini de se voir ridiculisée par les « beaux esprits », de Valls à Mélenchon.

chomsky2.1274435899.jpgDans les entours de cette pensée figurent aussi les réflexions politiques de Noam Chomsky, que cite le dernier numéro du « Monde Diplo » (Je pense que ni l’histoire ni l’expérience ne démentent les suppositions d’Adam Smith et de David Hume selon laquelle la sympathie et le souci pour le bien-être des autres sont des traits fondamentaux de la nature humaine).

 

(Il est vrai toutefois que la théorie du sens moral développée par les chomskyens est sensiblement différente de celle d’Alison Gopnik : ils le font dériver d’une sorte de système de règles inné, un peu comme dans le cas du langage, mais je ne crois pas que cette analogie soit nécessairement la bonne et je préfère décidément la thèse de l’empathie).

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Chomsky et « Le Monde »

Noam Chomsky, qui sera bientôt à Paris pour plusieurs conférences, débats, rencontres etc. est avant tout l’un des esprits majeurs de ce siècle dans le domaine des sciences humaines (qui englobe, bien entendu, la linguistique) au même titre qu’un Levi-Strauss. Il se double d’un remarquable polémiste, penseur politique et philosophe de l’esprit, ce qui l’inscrit dans la lignée d’un Bertrand Russell, présidant dans les années soixante le Tribunal International des crimes de guerre commis au Vietnam. Mais « Le Monde » le présente avant tout comme « une idole de la contre-culture américaine », comme une vulgaire pop-star. La formulation apparaît dans un article où « le Monde » relate (comme il le ferait d’une anecdote pittoresque concernant une personnalité du show-biz) le fait que Chomsky ait été bloqué à la frontière israélienne, alors qu’il devait se rendre à l’université Bir Zeit de Ramallah pour y donner un cours. Le plus étonnant dans cette histoire, et relativement drôle, est que l’auteur de l’article se perd en conjectures sur les raisons qui ont bien pu pousser le célèbre linguiste à, finalement, rester modeste face à cet incident,  « Cela n’a rien changé au cosmos, a-t-il dit. Israël se tire une balle dans le pied. mais ils ont fait pire avec d’autres personnes » (car bien entendu, il est loin être le seul à avoir souffert de ce genre de limitation). Ainsi, le non événement fait l’événement et « le Monde «  tirera sans doute la conclusion que cette « figure de la vie intellectuelle de la gauche américaine » est décidément bien imprévisible, donc, n’est-ce pas, assez peu fiable…. En d’autres temps, « Le Monde » avait taxé Chomsky « d’esprit sulfureux ». Est-on sulfureux dès qu’on est tant soit peu attaché à la vérité, et  exigeant sur le respect des droits humains ?

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Bertrand Russell

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