Lire « La peste » au temps du coronavirus

Que peut-on lire en ce moment de plus à propos et de plus informatif sur les comportements sociaux en période d’épidémie que « La peste » d’Albert Camus ? Quel livre extraordinaire, que je n’avais pas relu depuis… cinquante-cinq ans! Il est extraordinaire d’abord par la lucidité extrême de son auteur, qui analyse une situation qui est pour lui fictive et dont il ne peut imaginer les traits que par ses lectures et son imagination. Et il est extraordinaire aussi par la faculté que montre Camus à pénétrer très intimement les ressorts les plus cachés de l’action humaine. Le roman, sorti en 1947, a longtemps été présenté comme une allégorie de la résistance au nazisme, il faudrait lire « la peste » comme s’il s’agissait de « la peste brune » et lorsque Barthes a contesté cette interprétation, Camus est venu lui-même la réaffirmer. Il est vrai qu’en exergue, on peut lire la fameuse citation de Daniel de Foe : « Il est aussi raisonnable de représenter une espèce d’emprisonnement par une autre que de représenter n’importe quelle chose qui existe réellement par quelque chose qui n’existe pas ». Soit. Sauf que la peste existe bel et bien, et la crise actuelle du coronavirus aussi, et les épidémies en général, et même les crises climatiques, et qu’il n’est nul besoin de convoquer un autre fléau (guerre ou occupation ennemie) pour comprendre et analyser les réactions humaines face à ces catastrophes.

Le présent à étreindre

Le roman de Camus a suscité de nombreux débats dans les années cinquante : c’était l’époque où l’on théorisait beaucoup l’Histoire avec un grand « H », où, entre autres, l’équipe des Temps Modernes se montrait très pointilleuse sur cette question. Sartre n’était déjà pas d’accord avec Camus et lui reprochait une représentation de l’histoire diluée dans un humanisme de bon ton. Camus aurait oublié « le sens de l’histoire »… Pour sa défense, celui-ci faisait valoir que son récit était tout entier traversé par une réflexion sur l’histoire mais qu’à la différence de la conception sartrienne ou marxiste, il voyait celle-ci comme une sorte de substance avec laquelle l’humanité devait se dépêtrer, mais qu’elle n’avait ni sens ni orientation. Que ces débats nous semblent lointains aujourd’hui ! L’histoire n’a évidemment pas de sens. Et Camus nous montre « seulement » – même s’il croit qu’il en est autrement – l’héroïsme des petites gens, des médecins, des infirmières et de ceux qui, un temps, acceptent d’interrompre leur activité quotidienne pour les aider dans leurs tâches, ce à quoi la crise que nous traversons en ce moment nous rend particulièrement sensibles. Autrement dit, oui, bien sûr, nous sommes dans un monde de l’absurde, mais cela est devenu de nos jours tellement évident qu’il ne viendrait à personne je crois l’idée de le contester. Un monde absurde c’est un monde où passé et avenir sont déboulonnés de leur piédestal et où il ne reste en fin de compte que le présent, et c’est déjà beaucoup. Et que les êtres de raison s’emploient justement à maintenir. Et rien d’autre. Améliorer ? On n’en est même pas là. Contentons-nous de faire vivre. C’est, quant à moi, la leçon que j’en tire.

Ce qui me frappe dans les critiques du livre, c’est donc l’accent qui fut mis sur les idées générales et la philosophie camusienne. On dira facilement que « La peste »  est un ouvrage qui annonce « l’Homme révolté » par exemple. Alors que je suis, moi, plutôt admiratif devant le style de l’écrivain et son immense connaissance de l’âme humaine. C’est, à mon avis, cette qualité d’écriture et d’analyse qui emporte tout face à la question de la conception de l’Histoire ou à l’idée abstraite de révolte (il en va de même aussi chez Sartre d’ailleurs, chez qui certains critiques ont vu avec justesse que la qualité littéraire l’emportait sur le talent du philosophe). Et cela nous montre le rôle irremplaçable de la littérature, son utilité qui est celle de nous apporter avec des mots et des structures de phrases un lot de connaissances que rien d’autre ne peut nous apporter, même pas la science (fût-elle « sociale »).

Oran, ville laide

Style de l’écrivain. Dès le début, on trouve cette sobriété d’expression, qui est la marque de Camus, dans la description de la ville, Oran. « la cité elle-même, on doit l’avouer, est laide. D’aspect tranquille, il faut quelque temps pour apercevoir ce qui la rend différente de tant d’autres villes commerçantes […]. cette cité sans pittoresque, sans végétation et sans âme […] greffée sur un paysage sans égal, au milieu d’un plateau nu, entouré de collines lumineuses, devant une baie au dessin parfait. On peut seulement regretter qu’elle se soit construite en tournant le dos à cette baie et que, partant, il soit impossible d’apercevoir la mer qu’il faut toujours aller chercher ».

Ce lieu est donc l’endroit où un beau jour, le docteur Rieux, pourtant logé dans une maison confortable, dotée d’un concierge scrupuleux, découvre un rat mort, une petite flaque de sang sortant du naseau. Ce sera une farce qu’on a voulu vous faire ! Mais d’autres rats morts apparaissent, trois puis quatre, puis des dizaines, des centaines, des rats à pleins tombereaux qui font l’objet d’articles de journaux où se fait part un certain étonnement… Le valeureux concierge, qui a pris les bestioles par les pattes pour aller les jeter, est la première victime. Fièvre, bubons, étouffement, douleurs intolérables. La panoplie des symptômes du Grand Mal. Mais il faudra d’autres morts pour que le mot fatidique soit enfin prononcé : la peste.

Le mot de « peste » venait d’être prononcé pour la première fois. A ce point du récit qui laisse Bernard Rieux devant sa fenêtre, on permettra au narrateur de justifier l’incertitude et la surprise du docteur, puisque, avec des nuances, sa réaction fut celle de la plupart de nos concitoyens. Les fléaux, en effet, sont une chose commune, mais on croit difficilement aux fléaux lorsqu’ils vous tombent sur la tête. Il y a eu dans le monde autant de pestes que de guerres. Et pourtant pestes et guerres trouvent les gens toujours aussi dépourvus. (p. 32)

Le fléau n’est pas à la mesure de l’homme, on se dit donc que le fléau est irréel, c’est un mauvais rêve qui va passer. Mais il ne passe pas toujours et, de mauvais rêve en mauvais rêve, ce sont les hommes qui passent, et les humanistes en premier lieu, parce qu’ils n’ont pas pris leurs précautions. Nos concitoyens n’étaient pas plus coupables que d’autres, ils oubliaient d’être modestes, voilà tout, et ils pensaient que tout était encore possible pour eux, ce qui supposait que les fléaux étaient impossibles. Ils continuaient de faire des affaires, ils préparaient des voyages et ils avaient des opinions. Comment auraient-ils pensé à la peste qui supprime l’avenir, les déplacements et les discussions ? Ils se croyaient libres et personne ne sera jamais libre tant qu’il y aura des fléaux. (p. 33)

La douleur de la séparation

Cette dernière phrase de Camus – personne ne sera jamais libre tant qu’il y aura des fléaux – n’a l’air de rien, pourtant elle pose quelques questions. J’ai lu récemment qu’une philosophe affirmait que la santé était condition de la liberté, ce à quoi on lui répondait que non, elle ne faisait qu’agir sur l’exercice de la liberté, laquelle restait intacte. Mais qu’est la liberté si elle ne trouve pas à s’exercer, peut-on parler de la Liberté comme d’une Idée platonicienne ? Je ne le crois pas et, visiblement, Camus ne le croit pas non plus. La liberté se prouve en avançant.

A aucun moment, Camus ne fait d’ailleurs appel aux grands principes ni aux grandes valeurs, qu’il s’agisse du sens de l’Histoire ou de la Liberté, il faut plutôt penser qu’il fait l’éloge de l’humilité. Non qu’il ne s’exprime au nom de valeurs, car il est tout sauf nihiliste, mais ce sont des valeurs intimes pourrait-on dire, comme l’amour et la tendresse. Ainsi, l’un des thèmes essentiels du roman est la séparation. Que nous apparaît-il en effet en premier lors de ces crises qui nous cloisonnent et nous enferment, si ce n’est la peur d’être séparés ? Le drame absolu serait – du moins dans les premiers temps – l’impossibilité que l’on pourrait avoir de ne plus être ensemble, de ne plus pouvoir se rejoindre. Chacun souffre en pensant aux amants qui ne pourront plus s’étreindre parce que la mesure de confinement les aura pris au dépourvu (et il faut bien dire ici que parmi les causes de sortie figurant sur la fameuse attestation que nous devons montrer aux gendarmes en cas de contrôle, ne figure pas l’argument « je dois rejoindre celui ou celle que j’aime », tout au plus peut-on arguer d’enfants à garder ou de vieilles personnes à secourir…). Dans « la peste », ce thème est incarné par Rambert, le journaliste qui était venu pour toute autre chose et qui, tout à coup, se trouve coincé. Au début, il se révolte, évidemment, « je n’ai rien à voir avec tout ça », comme si les autres avaient demandé à avoir la peste, mais l’humain est ainsi : nous raisonnons en pensant en premier à l’absurdité de notre situation, j’aurais très bien pu ne pas être là, pourquoi m’y suis-je trouvé ? Mais c’est la même chose pour un accident, j’aurais bien pu freiner avant l’obstacle, pourquoi me retrouvé-je à l’hôpital avec des côtes cassées (ou pire) ? Rambert est amoureux, il ne pense pas pouvoir vivre sans son aimée et fera tout, même les choses les plus illégales, pour la rejoindre. Avant que son entreprise ne réussisse, il faudra bien qu’il s’occupe, qu’il aide aux tâches de soin [non, à vrai dire, ce n’est pas cela, ce n’est pas par « désoeuvrement », c’est parce qu’il a eu une conversation avec Tarrou et Rieux, au cours de laquelle il a appris qu’il n’était pas le seul à souffrir du manque de l’autre, Rieux aussi a dû se séparer de sa femme, mais pour d’autres raisons, celle-ci étant partie à la veille du confinement pour soigner sa tuberculose, dont elle mourra], et comme on sait, de là, viendra qu’au moment où une ouverture se fait jour pour qu’il puisse franchir les portes de la ville, il décide de rester.

Pourtant, au bout de quelques semaines, quelques mois, l’image de l’absent se brouille dans la mémoire, l’urgence des tâches à accomplir dans l’instant empêche qu’on y pense, les séparés qui s’étaient soustraits au sort du commun parce qu’ils pensaient être uniques en leur malheur se rendent bien compte que cette attitude n’est plus de mise et qu’ils partagent avec les autres le même harassement, la même angoisse, « alors que jusque là, ils avaient soustrait farouchement leur souffrance du malheur collectif, ils acceptaient maintenant la confusion. Sans mémoire et sans espoir, ils s’installaient dans le présent. A la vérité, tout leur devenait présent. Il faut bien le dire, la peste avait enlevé à tous le pouvoir de l’amour et même de l’amitié. Car l’amour demande un peu d’avenir, et il n’y avait plus pour nous que des instants » (p. 147)

(Il me semble voir là un trait fondamental de la pensée de Camus. En un sens, la situation de crise sanitaire est l’exacerbation de conditions qui existent toujours en temps ordinaire de manière diluée. Ne sommes-nous pas toujours dans la peste ? N’est-il pas vrai que d’une manière ou d’une autre, toujours, nous soyons privés d’avenir et que le passé s’efface aussi (ne serait-ce qu’avec l’âge) ? Alors ne resterait que le présent, les instants où nous pouvons vivre certes un amour, mais un amour extrêmement lié à l’instant, un amour charnel).

Pour en revenir à Rambert, s’il ne part pas alors qu’il en aurait la possibilité, c’est qu’il aurait honte de le faire. « Mais Rieux se redressa et dit d’une voix ferme que cela était stupide, et qu’il n’y avait pas de honte à préférer le bonheur. « Oui, dit Rambert, mais il peut y avoir de la honte à être heureux tout seul » » (p. 166).

L’héroïsme et les raisons de l’action

Ceci nous amène à l’autre grand thème, dans la continuité de la question de savoir pourquoi Rambert décide de rester, c’est bien sûr la question des ressorts de l’action humaine. Pourquoi agir ? pourquoi en ces temps troublés où la mort rôde, allons-nous prêter notre concours à celles et ceux qui agissent pour que l’épidémie se résorbe, pour qu’il y ait moins de morts et que les souffrances soient moins lourdes ? Ce n’est pas par « héroïsme », piètre mot. Si dérisoire aux yeux de Camus qu’il est prêt à le réserver à ce pathétique personnage de Grand qui, outre qu’il travaille à la Mairie et participe aux formations sanitaires, passe ses soirées à écrire et réécrire cent fois une seule phrase à laquelle il apporte chaque fois une modification minime, car il veut écrire, et qu’à ses yeux il n’est pas tâche plus noble que d’écrire : « Oui, si les hommes tiennent à se proposer des exemples et des modèles, qu’ils appellent héros, et s’il faut absolument qu’il y en ait un dans cette histoire, le narrateur propose justement ce héros insignifiant et effacé qui n’avait pour lui qu’un peu de bonté au coeur et un idéal apparemment ridicule ». Et Camus d’ajouter : « Cela donnera à la vérité ce qui lui revient, à l’addition de deux et deux son total de quatre, et à l’héroïsme la place secondaire qui doit être la sienne, juste après et jamais avant, l’exigence généreuse du bonheur ». (p. 111) L’héroïsme existe ainsi quand même mais à sa juste place, jamais avant l’exigence du bonheur, tâche glorieusement inutile que l’on accomplit dans le secret. Peut-être Camus dirait-il que le Facteur Cheval était un héros. Ce qu’il était sans doute. Mais ce n’est pas de cela qu’il veut parler. Car voici ce qu’il dit :

Ceux qui se dévouèrent aux formations sanitaires n’eurent pas si grand mérite à le faire, en effet, car ils savaient que c’était la seule chose à faire et c’est de ne pas s’y décider qui alors eût été incroyable. […] Cela est bien. Mais on ne félicite pas un instituteur d’enseigner que deux et deux font quatre. On le félicitera peut-être d’avoir choisi ce beau métier. Disons donc qu’il était louable que Tarrou et d’autres eussent choisi de démontrer que deux et deux faisaient quatre plutôt que le contraire, mais disons aussi que cette bonne volonté leur était commune avec l’instituteur, avec tous ceux qui ont le même coeur que l’instituteur et qui, pour l’honneur de l’homme, sont plus nombreux qu’on ne le pense. [Le narrateur] aperçoit très bien l’objection qu’on pourrait lui faire et qui est que ces hommes risquaient leur vie. Mais il vient toujours une heure dans l’histoire où celui qui ose dire que deux et deux font quatre est puni de mort. L’instituteur le sait bien. Et la question n’est pas de savoir quelle est la récompense ou la punition qui attend ce raisonnement. La question est de savoir si deux et deux, oui ou non, font quatre. Pour ceux de nos concitoyens qui risquaient alors leur vie, ils avaient à décider si, oui ou non, ils étaient dans la peste et si, oui ou non, il fallait lutter contre elle. (p. 107)

On pourrait dire ici pour détendre un peu l’atmosphère que cela fait penser à la fameuse blague : pourquoi Johnny dévalise-t-il les banques ? Réponse : parce que c’est là que se trouve l’argent.

Le facteur Cheval héros camusien?

Autrement dit nous sommes toujours renvoyés au plus terre à terre, à la question quasi triviale et à sa réponse qui l’est presque autant : pourquoi vivons-nous ? Pour faire ce que nous avons à faire. Une autre réplique de Rieux est parlante à ce sujet. Tarrou lui demande : « Pourquoi vous-mêmes montrez-vous tant de dévouement puisque vous ne croyez pas en Dieu ? » et alors, « sans sortir de l’ombre, le docteur dit qu’il avait déjà répondu, que s’il croyait en un Dieu tout-puissant, il cesserait de guérir les hommes, lui laissant alors ce soin » (p. 102). Là encore, la réponse la plus plate en apparence, la plus terre à terre est celle qui convient. Pourquoi faisons-nous telle ou telle chose ? Parce que personne ne la fera à notre place. Et encore moins un Dieu perdu dans ses limbes, qui n’est qu’une idée en laquelle on ne croit plus guère (« personne au monde ne croyait en un Dieu de cette sorte, puisque personne ne s’abandonnait totalement »).

A la place de « l’héroïsme », on peut donc mettre simplement le fait d’être à sa place, de faire son boulot, de faire ce que l’on sait le mieux faire. Ainsi la chancelière Merkel dit-elle dans son allocution aux Allemands du 18 mars que tout se passera bien « si chacun fait sa tâche » (précisément, en sous-titres anglais : « I firmly believe that we will pass this test if all citizens genuinely see this as THEIR task »).

Angela Merkel, 18 mars 2020

La tendresse humaine

A la fin, quand « la paix » sera revenue (nous pouvons nous souvenir de temps en temps de l’aspect métaphorique voulu par Camus : la peste comme représentation de l’occupation nazie) qu’adviendra-t-il ? Qui aura gagné et qu’aura-t-il alors gagné ? Certes, ceux qui, comme Rambert ont continué de croire en leur amour auront gagné quelque chose d’infiniment précieux : retrouver l’être aimé, ceux là sauront que « s’il est une chose qu’on puisse désirer toujours et obtenir quelque fois, c’est la tendresse humaine ». Mais les autres ? Rieux par exemple qui aux derniers jours de la crise a perdu sa femme à cause de la tuberculose ?

Mais lui, Rieux, qu’avait-il gagné ? Il avait seulement gagné d’avoir connu la peste et de s’en souvenir, d’avoir connu l’amitié et de s’en souvenir, de connaître la tendresse et de devoir un jour s’en souvenir. Tout ce que l’homme pouvait gagner au jeu de la peste et de la vie, c’était la connaissance et la mémoire (p. 233)

quant aux autres encore : « Pour tous ceux […] qui s’étaient adressés par-dessus l’homme à quelque chose qu’ils n’imaginaient même pas, il n’y avait pas eu de réponse ». Comme si l’on ne vivait que pour connaître et se souvenir, autrement dit pour maintenir la vie (car à quoi sert d’autre la connaissance ? Et comment pourrions-nous échafauder une vie sans la mémoire?), ce qui est une manière de faire des boucles à l’infini, de reproduire sans cesse le même sans qu’il y ait jamais à un moment une quelconque transcendance définitive qui éclairerait le sens de nos actions.

« La peste » et la crise actuelle, vivons-nous une période camusienne?

Comme l’ont fait déjà remarquer beaucoup de commentateurs (j’ai conscience de ne pas être le premier!), la crise du coronavirus a beaucoup de points communs avec ce que décrit Camus dans « la peste » : incrédulité des débuts, hésitation des autorités responsables, effroi parfois démobilisateur devant la durée que l’on prévoit, angoisse des séparés, désespoir face à la montée du nombre de morts (même si celui-ci est évidemment bien moindre que dans le cas d’une peste,), envie de porter aux nues les gens qui, par leur métier et leur engagement, se dévouent pour le bien-être de la population. Elle a aussi ses différences bien sûr, et on ne saurait négliger celles-ci. On l’a dit : le taux de mortalité est bien moindre. Et puis, il y a cette chose qui peut sembler une grâce miraculeuse (pardon pour ce vocabulaire quasi religieux) qui est qu’elle n’atteint pas durement les enfants (en tout cas pour l’instant). Car un passage connu du livre de Camus, particulièrement poignant, est celui où meurt le petit Othon, le jeune fils du juge, passage célèbre qui sert à Camus dans sa démonstration concernant la position de l’Église (celle-ci est illustrée par le père Paneloux, violemment affecté par la mort de l’enfant, qui va en tirer un sermon dont la substance est en quelque sorte l’anti-Camus par excellence, le curé affirmant qu’il faut quand même accepter un tel scandale car rien ne serait pire que « nier Dieu »), et là, on est saisi d’horreur face à la description du jeune corps qui lutte contre la maladie puis finit par succomber. Une épidémie qui s’en prendrait indifféremment aux adultes comme aux enfants serait une épreuve bien pire que celle que nous vivons en ce moment. Comment pourrions-nous nous délivrer de cette angoisse permanente de voir nos enfants et petits-enfants atteints par le mal ?

Beaucoup de commentateurs mettent en avant le fait que dans la crise actuelle aussi, le présent est valorisé par rapport au futur et au passé. Nous serions renvoyés aux mêmes valeurs intimes que celles qui fondent la problématique de « La peste ». Amour, tendresse, patience. En somme, s’ouvrirait devant nous une période camusienne… et l’on parle de lendemains qui ne seront plus jamais pareils que les jours que nous avons vécus avant, tout comme les survivants de la peste ont dû le croire, et sûrement l’ont vécu d’ailleurs, avant que des jours n’arrivent bien plus tardivement où le cours des affaires (celui du capitalisme nu) reprit ses droits, business as usual. Sauf qu’ici cette crise en préfigure d’autres, et qu’à la longue, peut-être enfin, les comportements des humains auront changé.

Oran, le front de mer

[Oui, Oran tourne le dos à la mer : je le sais, j’y ai habité les années 76 et 77 quand je faisais office de coopérant. Le vieux quartier, celui qu’évoque Camus, avait alors été quasiment détruit par la guerre. On y lisait encore sur les murs des inscriptions « OAS ». Des maisons avaient été éventrées et, à l’époque, n’avaient pas été reconstruites. La vie se concentrait plus bas, dans une ville plus moderne où il y avait la rue d’Arzew, devenue Larbi Ben Mhidi, que je crois citée à un détour de page, et des halles (le marché Michelet) où la foule se pressait pour acheter les rares fruits et légumes dont les marchands avaient pu s’approvisionner, les fruits étant principalement des oranges ; quand des bananes étaient présentées, c’était la ruée et elles étaient achetées à prix d’or. Mais probablement qu’en 194. date où Camus situe l’action du roman, il en était autrement. Les massacres, qui ont fait tant de victimes de part et d’autre n’avaient pas eu lieu. Je revois bien le port. Pour dire à quel point la ville tourne le dos à la mer : il faut pour rejoindre le boulevard du Front de Mer, gravir une pente interminable, et une fois qu’on est là-haut, c’est vrai, on ne fait plus que deviner la présence des vagues. A moins de se pencher par-dessus le muret qui borde la chaussée].

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Un commentaire pour Lire « La peste » au temps du coronavirus

  1. Chaque événement d’importance nationale ou mondiale déclenche désormais la mise en avant de son livre emblématique : après les attentats de Paris le 13 novembre 2015, ce fut « Paris est une fête », d’Hemingway.
    Maintenant, peu après la célébration même de Camus, c’est « La Peste », pour une raison pandémique.
    On peut essayer d’espérer qu’un troisième livre nous fera, un jour, passer à d’autres lectures déjà faites, regrettables découvertes a posteriori pour certains…
    Je m’en vais de ce pas relire « Le Feu » d’Henri Barbusse. 😉

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