Un beau cadavre

Où sommes-nous ? Pénétrant  dans la grande salle de la MC2 de Grenoble, en ce jeudi soir, nous sommes  accueillis par des cris, des bras en l’air et une sorte de meneur hurlant dans son mégaphone. Nous sommes invités à monter sur scène. Les nombreux collégiens et lycéens, présents probablement sur le conseil de leur prof qui voit là une façon joyeuse même si hors programme d’honorer Shakespeare, s’en donnent à cœur joie. Ce n’est pas tous les jours qu’on est sur scène. A l’occasion, bel exemple de la manière dont on peut faire faire et crier n’importe quoi à une foule docile. De notre côté, bon d’accord, nous acceptons de pousser quelques cris, sans conviction. Bras en l’air, oui, un peu. C’est quoi ? C’est une représentation théâtrale, celle de « au moins, j’aurai laissé un beau cadavre » de Vincent Macaigne, d’après Hamlet, déjà représenté en Avignon cet été, et qui migre sur Grenoble… Spectacle époustouflant évidemment. Les acteurs hurlent, avec si besoin micro ou mégaphone. La musique tonne – on distribue des protections auditives pour les oreilles fragiles – la lumière de mille projecteurs déchire le noir profond. Ça entre et ça sort de tous côtés et… par tous les bouts. Les comédiens sont dans le public. Claudius, qui a tué le père de Hamlet, apparaît comme une grosse banane (je n’ai pas compris le symbole). Il fait plusieurs « annonces solennelles » (à chaque fois, le public est convié à se lever), prévenant de ce que nous allons voir, la triste histoire de Hamlet qui, le même jour, doit rire d’un œil pour le mariage de sa môman et pleurer de l’autre pour l’enterrement de son pôpa. Une fosse est là, en lieu et place d’une tombe au bord de la scène, remplie d’eau (espérons-là tiède) dans laquelle se vautre Hamlet, dans laquelle atterrissent les corps à corps, qui ne sont pas seulement dus à la lutte des personnages, mais aussi corps à corps amoureux. Une simulation de rapport sexuel a lieu (entre Claudius et Gertrude, respectivement oncle et mère de Hamlet), scène très douce enfin – inaugurée par une Gertrude imitant Marylin Monroe chantant « happy Birthday, Mister President », et se dévêtant lentement – qui  finit dans la fosse. Il n’y a pas à se plaindre : c’est vivant comme spectacle. Je note à l’occasion combien tout corps, même le plus anodin dans la vie courante, devient beau sur scène pour peu qu’il soit bien éclairé. Ophélie dit « p’tain » tous les trois mots. Hamlet et Ophélie sont campés comme des enfants de quatre ans. Après l’entracte – vingt minutes – le décor a changé : au lieu du cimetière lugubre (surmonté d’une mezzanine fermée où l’on aperçoit parfois par les vitres les comédiens qui gesticulent), une bâche grise. Elle va s’enfler. En attendant, la violence atteint un paroxysme. Hamlet rejoue le meurtre du père. Dans la pénombre, un comédien s’acharne sur un corps donné pour déjà mort. Le sang gicle. La scène se couvre de sang – c’est du faux sang, ça n’est pas grave, disent les personnages eux-mêmes  – et c’est là que la soufflerie entre en action et fait de cette bâche grise vaguement sanguinolente peu à peu un grotesque château muni d’un trône. Les acteurs n’en finissent plus de se renverser des seaux de faux sang les uns sur les autres avant que tous finissent comme des poissons morts au fond d’un grand aquarium. Clins d’œil au public, Jeanne Moreau en squelette, chèvres réelles sur scène, feux d’artifice de confettis, le spectacle est complet. Même si au bout de trois heures, on fatigue, notre don d’émerveillement, ou notre capacité à recevoir des coups s’émoussant. Je ne sais plus pourquoi à la fin, Hamlet remercie Giscard… il doit bien y avoir une raison mais ne m’en demandez pas plus. De toutes façons, le texte est tellement hurlé qu’on en perd la moitié. Mais on se marre bien, vraiment. Mais heu… à la sortie, on se demande si jamais à un seul moment de ce spectacle, disons-le encore : époustouflant, on a ressenti la moindre émotion. Bien sûr le choc de la violence, les coups, le sang. Mais comme on s’habitue vite… comme on reste extérieur, pur spectateurs d’un happening où rien de nous ne semble se jouer sur un plateau mis à distance. D’ailleurs, à tout bout de champ, on nous rassure : c’est de la guignolade.

Je ne veux pas paraître rabat-joie face à un spectacle qui demande… autant d’énergie ( !) et qui très certainement est dans une certaine continuité shakespearienne : le sang, la chair, la violence, la mort. Le pouvoir aussi. Faire sentir combien le spectacle peut être un instrument de pouvoir : pouvoir sur les corps des comédiens (se dénuder de manière légitime) comme des spectateurs (astreinte à des positions, des mouvements, des gestes, des évitements – le premier rang est recouvert d’une housse pour que les gens se protègent), pouvoir sur les sens : pas de possibilité d’échapper. Nous sommes pris dans la nasse et obligés de VOIR et même de SENTIR (fumigènes etc.).

Pas rabat-joie, non, mais quand même. Peut-être par l’effet d’un télescopage avec ma lecture de ce petit livre excellent de Susan Sontag, « sur la photographie » où la critique d’art américaine évalue le travail de Diane Arbus, j’ai envie d’appliquer à ce spectacle ce qu’elle dit de cette explosion de violence et de grotesque dans une certaine conception de l’art aujourd’hui :

Une grande partie de l’art moderne se consacre à abaisser le seuil de l’effroyable. En nous accoutumant à ce qu’autrefois nous n’aurions pas pu supporter de voir ni d’entendre, à cause de l’excès de révolte, de douleur ou de gêne qui en serait résulté, l’art fait évoluer la morale – cet ensemble d’habitudes psychologiques et de sanctions sociales qui trace une vague frontière entre ce qui est émotionnellement, immédiatement intolérable, et ce qui ne l’est pas. Au fur et à mesure que notre délicatesse s’émousse, nous approchons d’une vérité assez pauvre : celle de l’arbitraire des tabous érigés par l’art et par la morale. Mais notre capacité à avaler des doses croissantes de grotesque, sous forme d’images (animées et fixes) et de texte, se paye cher. A la longue, ce n’est pas une libération qu’éprouve la personnalité, mais un amoindrissement : une pseudo-familiarité avec l’horreur renforce l’aliénation, en diminuant la capacité à réagir dans la vie réelle. (Susan Sontag, « sur la photographie », trad. P. Blanchard, p. 65).

voir ici la critique qu’en avait donnée « le Monde »

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9 commentaires pour Un beau cadavre

  1. J’ai échappé à ce spectacle, lors du dernier festival d’Avignon.
    Je préfère, par exemple, Anne de Keersmaeker de loin (ou de près), dans la cour d’Honneur du Palais des papes, au petit matin pas ensanglanté à seaux déversés sur des spectateurs masos.

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  2. BRRR…
    Quelle belle retenue dans cette critique argumentée! Et quelle résistance pour avoir supporté jusqu’au bout!

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  3. JEA dit :

    Un « beau » cadavre n’est pas automatiquement « exquis » pour autant (en emportent les croque-morts).

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  4. Chassigneux dit :

    Votre avis et les prolongements au delà de cette pièce sont intéressants.
    Voici mon avis tel que je viens de le déposer sur le site de la MC2
    Je crois qu’il s’agit du cadavre du théâtre; la carcasse de l’Hamlet d’un certain Shakespeare n’est qu’un prétexte éclaboussant avec bien plus de peinture utilisée que dans bien des installations d’art contemporain.
    Je ne me suis pas ennuyé une seconde pendant ces trois heures alors que je craignais le pire.
    Le niveau sonore intense fait ressortir les silences, le souffle d’un acteur, la tension pour deviner se qui se trame derrière un volet roulant qui vient de s’abaisser, les petites lumières rouges des micros dans la salle plongée dans le noir. Poésie violente. L’auteur n’est pas dupe des ficelles déjà vues : acteurs dans la salle, acteurs nus, changement à vue, porte voix, paillettes et serpentins, moutons , le château gonflable est une excellente idée, et puis « ferme ta gueule !»
    Les mots ont beau être répétés, hurlés, scandés, ils ont beau être beaux, drôles, pathétiques, ils clignotent et se dissolvent derrière les spots braqués sur nos faces, derrière les fumées habituelles, les « splach !», maquillés de faux sang.
    En effet si les effets ont été de peu d’effet sur mes émotions, j’ai été intéressé et j’ai apprécié l’implication des acteurs, les recherches du puissant metteur en scène « joyeux désespéré ».

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    • sarah dit :

      théatre à VINCENT MACAIGNE est une éthique, est la solidarité humaine,Vincent a une pensée novatrice et un souci d’intelligibilité. Vincent Macaigne est un grand du théatre d’aujourd’hui il nous esy précieux . Bonne continuation et Bravo à tout équipe.

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  5. jeandler dit :

    Chaque époque n’a-t-elle pas le théâtre qu’elle mérite ?
    Le théâtre mais également l’art.
    L’homme indifférent…

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  6. Alain L dit :

    @Chassigneux : J’admets en effet que ce théâtre est un genre de poésie.
    @sarah: intelligible, je ne sais pas. Solidarité sans doute entre les membres de la compagnie théatrale (c’est déjà ça…)
    @jeandler: ne soyons pas trop sévères. Nous mêmes faisons être les choses telles qu’elles sont.

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  7. sarah dit :

    le théatre à Vincent Macaigne parle du fondement *le principe de la morale : si certains ne comprennent pas , c’est qu’ils sont de l’autre coté de la barrièrre ; Vincent Macaigne parle des pouvoirs (pouvoirs d’âge,pouvoirs des puissances, pouvoirs des pays, pouvoirs sur les innocents enfants, sur les innocents sans voix, sans entendre) : Le théatre à Vincent Macaigne c’est la *solidarité humaine* : Vincent Macaigne tente de nous éclairer : C’est quand individu veut toujours + et encore plus, « même si est aux détriments de la vie de ses propres enfants ! C’est pourquoi Vincent Macaigne montre les atrocité des pouvoirs (les différents pouvoirs).
    à reconnaitre aussi : Que Vincent Macaigne est un homme courageux, persévérant, travailleurs, aime le partage, intelligent, simple , aime les êtres humains. Le théatre à Vincent Macaigne c’est des peintures vivantes, colorées , sonore.Son théatre est de la poésie ,( il est capable de faire des mises enscène avec chaises et tables et lire des beaux textes). Mais Vincent parle de la part ceux qui n’ont pas de voix.Comme Vincent Macaigne dit souvent / demain peut-être il ne présentera pas avec la même démesure.
    Vincent Macaigne continue , on veut voir toujours vos créations dans l’avenir. Vous êtes précieux.Bravo! à tout votre équipe.

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    • alainlecomte dit :

      ok, sarah, ok. J’ai compris. Ma critique ne cherchait pas à déprécier le travail de Vincent macaigne, on a quand même juste le droit de se poser des questions, non? « de l’autre côté de la barrière » de quelle barrière?

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