Feuilleton: troisième épisode

(Résumé des épisodes précédents: Antoine voyage dans un pays d’Amérique du Sud. Il s’arrête un jour dans un grand hôtel dont il espère pouvoir utiliser le réseau Wi-Fi. Cet hôtel a pour réceptionniste une charmante blonde prénommée Daniela. Le soir, Antoine visite les blogs qu’il affectionne. Un nouveau lien attire son attention, mais malheureusement, il n’arrive pas à l’atteindre.)

Cette petite barre verte qui n’arrivait pas jusqu’au bout de l’espace qui lui était imparti tracassait Antoine : il est bien long à se charger, ce blog. Il se déconnecta et relança complètement la machine. Il se mit à jurer car cette fois c’était pire : un message apparaissait, assénant brutalement à l’utilisateur ces mots : « connectivité limitée ou inexistante ». Voilà bien autre chose… s’était-il mis trop loin de l’antenne Wi-Fi ? alors en ce cas, existait-il une zone de l’hôtel plus propice à la réception ? Certes il était tard et la journée du lendemain allait être fatigante, mais, quand même, l’affaire méritait d’être éclaircie d’autant plus que cette idée de « prédictions de Humahuaca » commençait sérieusement à l’intriguer. Humahuaca était justement sur sa route, il avait prévu de s’y rendre d’ici deux à trois jours, c’était sur le chemin de la Bolivie. Antoine prit donc aussitôt son ordinateur portable sous le bras et déménagea vers les salons de l’hôtel. A cette heure là, les couloirs étaient déserts. Il songea qu’il ne risquait pas hélas de rencontrer la blonde Daniela… Installé cette fois près d’une lampe d’opaline avec un pied en marbre, branchant l’alimentation au moyen d’un adaptateur universel sur une prise branlante (il en avait déjà détruit quatre ou cinq au cours de son voyage soit que le poids de l’assemblage adaptateur + chargeur détache la prise du mur où elle aurait dû être fixée, soit qu’en tirant un peu trop fort sur le cordon, tout vienne avec…), il recommença la manœuvre… ce n’était pas mieux. Il eut alors l’idée d’aller plus haut dans les étages (après tout, l’antenne était peut-être située en altitude…) et pour cela de prendre l’ascenseur. Il se souvint alors que, dans le fond, il n’avait guère étudié cet hôtel, ainsi il ne s’était pas encore rendu compte que la plupart des fenêtres étaient fausses, les vraies étant comme celle de sa propre chambre c’est-à-dire donnant sur une mini-cour intérieure, et que de nulle part on ne pouvait voir l’extérieur. Il avait aussi sous-estimé la taille du bâtiment. S’arrêtant à un étage choisi au hasard, il déboucha sur un couloir interminable dont on percevait à peine l’extrémité, et c’était pour constater qu’il y avait un virage à angle droit et que ledit couloir se continuait vers la droite. Il se mit à parcourir cette longue ligne droite puis ce virage. Il ne savait pourquoi mais il avait le sentiment que les chambres devaient être inoccupées. Avec appréhension, il découvrit qu’une porte était entrebâillée. En d’autres occasions, il serait passé bien vite devant cette demi-béance, ne voulant évidemment risquer de déranger personne. Il aurait fait beau voir qu’il tombât sur une touriste anglaise ayant oublié de fermer sa porte, toute occupée par ses soins de beauté, ou sur un couple en voyage de noces prêt à faire grincer les sommiers avant de monter au plafond… Mais là, tout semblait désert. Antoine glissa sa tête par la porte entrebâillée… un drôle de sifflement émanait de la chambre. Il entra et sentit tout de suite un courant d’air froid. Plaf ! la porte fut claquée derrière lui. Ben, me voilà beau ! mais pourquoi ce courant d’air froid ? Il tâtonna à la recherche de l’interrupteur, en vain. Pas d’électricité ? il fit quelques pas en s’attendant à buter contre un lit mais il n’y avait rien. La chambre était vide ! et elle était parcourue de courants d’air froids qui émettaient un drôle de sifflement. Lui qui était peu habillé se dit immédiatement qu’il allait choper un rhume. Et surtout il remuait dans sa tête avec perplexité les solutions possibles qui lui auraient permis de sortir de là… eh bien, il n’y en avait pas beaucoup. Eh bien, il n’y en avait peut-être pas… Appeler ? mais qui donc parmi les anges m’entendrait… se dit-il en se remémorant tout à coup du Rilke, c’était bien le moment, tiens ! Voilà où me mène mon addiction aux blogs se dit-il, et puis à la réflexion, il corrigea cette pensée : addiction ou pas, il aurait de toutes façons été dans cet hôtel, lequel n’en aurait été pas moins mystérieux. Descendre en rappel par une fenêtre ouverte ? c’est parfois possible ce genre de chose, mais l’est-ce encore quand les fenêtre sont fausses ? quand on n’a pas de corde ? quand on n’a aucune idée de la hauteur où l’on se situe ? Enfoncer la porte peut-être…. Il essaya. Mais sans succès. Tout à coup il se rappela ce pour quoi il était là : connecter son ordinateur le plus près possible d’une source Wi-Fi. Et si c’était là le point le plus près de la source ? Fébrilement, il redémarra son PC. Il allait falloir faire vite car il n’y avait évidemment pas de source d’alimentation dans les parages et sa batterie n’était pas chargée au maximum. Mais enfin, il y avait des chances pour que… l’écran s’alluma, seule clarté bleutée dans cette obscurité sinistre. Par chance, cela avait l’air de marcher… il essaya de charger le site rétif (il y tenait encore !) et les petits tirets verts pour une fois allèrent jusqu’au bout de la barre et s’éteignirent. Incroyable ! il allait enfin savoir pourquoi il était là ! l’écran s’éteignit. Cela ressemblait à un film dont la pellicule n’aurait pas été impressionnée, manifestement c’était mouvant, mais on ne voyait rien, que du noir. Cela ressemblait à ce qui l’entourait. Là, il commençait à avoir peur. Encore plus fébrilement que l’instant d’avant, il se mit à chercher d’autres connexions, revenir au menu principal, tiens une idée : envoyer un email à la direction de l’hôtel ! il n’y avait personne pour lire le courrier électronique à cette heure, certes, mais au moins, le lendemain matin, s’il n’avait toujours pas trouvé un moyen de sortir, quelqu’un lirait le message et viendrait le délivrer. Il envoya dons son SOS, et comme il avait très sommeil et qu’il ne trouvait pas d’autre acte à accomplir dans le sens de sa délivrance, il décida de se rouler en boule dans un coin et de s’endormir.

Le sommeil ne venant pas tout de suite, il entreprit de s’atteler à une tâche de réflexion. Le sujet était : « comment concevoir un blogueur ou une blogueuse sans blog ? peut-on le (ou la) décrire ? ». A première vue, un blogueur sans blog est comme un romancier sans roman ou un alpiniste sans alpe, autrement dit comme un couteau sans manche. A deuxième vue… il fallait réfléchir plus à fond. Enlevez l’alpe, le concept persiste, au moins comme réalité virtuelle, on en venait toujours là, un blogueur sans blog peut exister à condition que le blog existe potentiellement… dans un autre monde possible, autrement dit. Antoine, qui connaissait un peu la logique mathématique, pour s’endormir, entreprit de passer en revue les théorèmes qu’il connaissait en logique des mondes possibles. Par exemple, celui selon lequel un univers où chaque monde est accessible à lui-même est propice à l’introspection.

Dès qu’il bascula dans le sommeil, de drôles de phénomènes se déclenchèrent dans son cerveau : celui-ci était représenté comme une grande chambre vide traversée continuellement par des flux de données digitalisées. Ces derniers portaient des messages. La chambre vide s’éclairait à cause des traces lumineuses laissés par les trajets qu’ils parcouraient. Antoine se dissolvait, devenait un de ces flux, il se déplaçait à la vitesse de la lumière dans sa propre tête. Il arrivait toujours invariablement sur des écrans d’ordinateur disséminés dans le monde, plaf ! il s’écrasait sur les sites des blogs qu’il avait consultés dans la journée, se retrouvant d’un coup dans la boite aux lettres chinoise pour mettre un commentaire à Coco (lui dire que lui aussi était un ancien coco), chopant au passage la solution à l’énigme de marie.barrière, récoltant un flot d’injures sur un blog qui ne partageait pas ses opinions politiques, ne trouvant plus personne au blog « des petits riens » et la clé sur la porte au blog des microcèbes. Se pouvait-il que tous ces blogs logent en son propre cerveau ? ce voyage interne, ou plutôt cette série de voyages internes accomplis en parallèle, lui révélait quelque chose qu’il aurait dû savoir : que tout était là, qu’il pouvait percevoir le monde comme il le faisait à l’état éveillé chaque jour grâce à cette activité neuronale permanente, mais que « lui », Antoine, n’était situé dans aucun des réseaux qui s’allumaient et s’éteignaient sans arrêt, ou alors qu’il était présent dans tous à la fois, ou plutôt présent et absent car il fallait tenir compte du scintillement, des brusques illuminations de parties du cerveau comme des brusques extinctions, en somme son « lui » CLIGNOTAIT ! mais alors quand il disait « je », c’était pure fiction. Ainsi en son sommeil il percevait de manière concrète, physique, que le sujet n’avait de statut que grammatical… que c’était la grammaire, oui la grammaire, qui lui donnait une pseudo-identité, pseudo car la vraie était vacillante. Impermanente. Se dissolvant dans l’activité en apparence incontrôlée de milliards d’impulsions qui, toutes, dans le fond, n’étaient pas dans leur essence différentes de celles qui parcourent l’univers cosmique.

Ce fut pendant ce profond sommeil que la porte de la chambre s’ouvrit en grinçant pour laisser apparaître une jeune femme blonde à la démarche souple, souriante malgré le côté lugubre des lieux, tendre en son regard… la réceptionniste.

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6 commentaires pour Feuilleton: troisième épisode

  1. Posuto dit :

    Ha ! (interjection montrant l’étonnement, l’incrédulité et la soif d’en savoir plus).
    Le Je, où est le Je, qui est le Je, que dire de ce Je ??? (questions qui fusent sous l’étonnement, l’incrédulité et la soif d’en savoir plus)
    Ah. (monosyllabe indiquant que l’émetteur du Ah prend patience)
    Kiki 🙂

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  2. Michèle dit :

    « Un romancier sans roman, un alpiniste sans alpe un couteau sans manche. »
    Bon.
    Définition par l’absence. Et anaphorique. Trois fois.
    Bon plus Kiki, cela donne ah bon.
    Et j’attends la suite sans impatience.

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  3. Alain dit :

    à Michele: mais que faites-vous de la potentialité, de la virtualité du blog possible? La question est bien: comment décrire un monde possible auquel on n’a pas accès…

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  4. Michèle dit :

    Ben justement c’est là que l’imaginaire intervient. Comment ont fait Jules Verne et tant d’autres ?
    J’ai retenu dans le portrait ce qui m’a marquée comme quand l’on commente où l’on saisit dans le texte du billet ce qui nous fait sens. Dans votre blog précisément ce qui me fascine m’interpelle m’interroge me titille c’est le lien que je perçois entre les mathématiques et la littérature. Comme je tente de me réconcilier avec les premières et que je vous ai vu solutionner une énigme chez Chantal Serrière, je fais un bout de chemin sur votre blog. En tout anonymat mais une rencontre avec vous et C. et les autres bloggeurs serait possible. Je n’habite pas très loin géographiquement de Grenoble. Cependant est ce souhaitable de nous voir ? N’est-ce pas superfétatoire ? Pour ma part je reste dubitative, mais je suis ouverte à vos arguments et souple dans mes décisions si elles sont prises à l’unanimité.
    Au fait, je relis votre texte et je ne comprends pas la phrase c’est pour cela que je n’interviens pas sur ce point là « théorèmes en logique des mondes possibles ». Je suis de nouveau dans quelque chose d’hermétique. Mais bon, j’ai du temps devant moi.

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  5. alainlecomte dit :

    Non, je ne pense pas que des rencontres réelles soient nécessaires. Le virtuel n’est pas en soi un défaut. je voulais seulement dire, suite à votre remarque sur le fait qu’il n’y avait rien sur les blogueurs sans blog dans ma « nouvelle », qu’il est évidemment difficile de faire un portrait de blog (car c’était de cela qu’il s’agissait, et pas de portrait de gens que je ne connais pas) quand il n’y a pas de blog! On peut juste dire en ce cas que le blog existe mais « dans un autre monde possible ». Si vous vous intéressez aux maths et à la logique, « théorèmes en logique des mondes possibles » réfère à l’étude de la logique modale (logique du nécessaire et du possible, ou bien de l’obligatoire et du permis ou bien encore du savoir – logique dite « épistémique » -), laquelle admet une sémantique en termes de « mondes possibles ». Ce qui est nécessaire par exemple est vrai dans tous les mondes possibles, ce qui n’est que possible n’est vrai que dans au moins un monde. On raffine cette notion au moyen d’une relation d’accessibilité entre mondes. En fonction des propriétés de cette relation d’accessibilité, on obtient des théorèmes de logique différents (par exemple, on peut démontrer que la nécessité de la nécessité de p est équivalente à la nécessité de p, ou bien que si p est nécessaire, alors p est vrai, alors que si p est obligatoire, p n’est pas forcément vrai etc. On trouve les origines de cette logique déjà chez les Grecs, et la notion d emonde possible évidemment chez Leibniz. C’est David Lewis, le philosophe, qui a le plus spéculé sur cette notion à l’époque moderne, on lui doit un livre qui vient juste d’être traduit en Français (« la pluralité des mondes possibles ») aux éditions de l’éclat. Là où le lien entre mathématiques et littérature réapparaît, c’est dans le fait que Jacques Roubaud a donné le même titre (en faisant référence explicitement à Lewis) à l’un de ses plus beaux recueils de poèmes.

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  6. Michèle dit :

    Titre noté, merci. Est-ce une lecture accessible à une néophyte ?

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