Carnet de lecture – La Montagne magique

Voici une rubrique nouvelle. Jusqu’à présent je ne parlais d’un livre qu’après l’avoir lu, pour en faire ce que les gens instruits nomment une « recension ». A faire cela, on se concentre sur un résultat, celui d’une lecture finie. Or, la lecture est un chemin, et il peut y avoir aussi un intérêt à décrire ce chemin, de la même façon que l’on aime à décrire le sentier par lequel nous faisons une randonnée en montagne, ou bien ce que l’on nomme, lorsque le voyage est lointain, un trek. Décrire un trek, c’est dire les étapes, les arrêts au sommet d’un col, la dureté, l’aspérité de la pierraille, le sentiment de frayeur à dominer les précipices, la peur qu’un caillou nous entraîne au fond d’un ravin, d’une rivière tumultueuse ou d’un lac dormant sous les cimes enneigées. La lecture, souvent, c’est exactement cela, avec ses moments d’ennui aussi, lorsque le fond d’une vallée nous apparaît monotone, avec ses passages arides lorsqu’on a à traverser une plaine désertique, sur un sol salé et sous un soleil de plomb, et puis ses joyeuses épiphanies, découverte d’une plante inconnue, observation d’un oiseau rare que l’on ne peut voir que là où on est, au bord des étangs du Tsokhar par exemple, en Inde du Nord.

Plaine du Tso Khar en 2000 – photo A.L.

Je vais donc faire un carnet de mes lectures comme jadis je fis de jolis carnets de voyage, m’arrêtant parfois au pied d’un chörten pour sortir mon attirail d’aquarelle et brosser en vingt minutes le paysage coloré qui s’offrait à moi.

Je parlerai par exemple de ma lecture de « La Montagne magique », livre célèbre de Thomas Mann, que me recommanda mon ami Albert, lequel me disait récemment qu’il me trouvait bien mou à cette lecture… voulant dire bien sûr que j’avançais lentement. J’avais beau dire que j’avais d’autres choses à lire… que j’avais commencé d’autres livres… Mais je commence toujours trente-six livres en même temps et je ne vais pas au bout de tous, malheureusement. Autrement dit, mes lectures sont comme des chemins multiples et parallèles, à se demander parfois comment je n’embrouille pas mes pas. Il y a eu récemment aussi le décès de ce grand poète, Philippe Jaccottet, qui m’a conduit à lire ou relire quelques unes de ses œuvres… j’en parlerai bientôt. Sans compter qu’en général la lecture d’un écrivain me fait penser à un autre, selon ceux que cet écrivain cite. Ainsi Jaccottet parle-t-il d’André du Bouchet et de Jacques Dupin qu’il me faut bien lire aussi… On entre donc dans la lecture comme on entre dans un jardin sombre et touffu aux multiples allées que l’on voudrait toutes emprunter simultanément. Voilà même qu’ayant assisté à l’émission de Busnel, je me suis laissé tenter d’acquérir le dernier Delerm, ayant renoncé à Chantal Thomas car ne l’ayant pas trouvée chez mon libraire… Lionel Duroy m’a fait de l’œil, mais j’ai résisté… il me semble un peu fêlé, cet homme-là… (je plaisante, hein). (non que je me refuse à lire ce qu’écrivent les gens fêlés, loin de moi… mais si l’écrivain n’est que fêlé, alors non, ça ne vaut pas le coup).

Thomas Mann, donc. Livre étrange car il nous parle d’une expérience qui nous semble lointaine dans le temps. Lointaine car il y a longtemps, fort heureusement, qu’il n’y a plus de sanatorium dans les Alpes et que les gens ne meurent plus de tuberculose par centaines de milliers chaque année. La vaccination a décidément du bon et il faut rendre grâce ici à messieurs Calmette et Guérin. Car au temps de ce roman, la maladie explosait, rares étant les familles dont un membre au moins ne devait pas partir se mettre à l’écart dans un de ces centres qui faisaient vivre les populations rurales de nos montagnes, ou de nos bords de mer : j’ai eu de quoi connaître le cas des tuberculoses osseuses qui se soignaient exclusivement en centre hélio-marin, soit à Berck, plage du Nord, soit au Grau du Roi, port de pêche près de la Camargue, à cause de mon père qui souffrit à l’époque – on était dans les années cinquante – du mal de Pott, mal causé par le bacille attaquant les vertèbres. Le sanatorium de Davos où se situe l’histoire contée par Mann me rappelle donc ces années où, petit enfant, j’allais voir mon père allongé sur la galerie exposée aux airs marins de cet hôpital un peu particulier. J’y trouvais d’autres enfants de mon âge, qui, comme moi, avaient leur père alité. Nous jouions ensemble aux petites voitures sous les draps qui retombaient des lits et les barres métalliques qui portaient les matelas, et au-dessous donc, de ceux qui souffraient. Et même, parfois, mouraient (le mal de Pott cervical étant le pire, celui qui souvent se terminait par un décès).

Les gens qui ont lu le livre ne m’en voudront pas de rappeler qu’il s’agit de l’expérience vécue par un certain Hans Castorp, âgé de vingt-quatre ans, qui est venu simplement rendre visite à son cousin Joachim Ziemssen. L’arrivée dans la station suisse est déjà en elle-même un petit chef d’œuvre : on escorte le jeune Castorp dans sa lente montée à bord d’un de ces tortillards de montagne qu’affectionnent tout particulièrement les Suisses (il en reste encore beaucoup, qui vous font grimper à Zermatt, Zinal ou Morteratsch). Le jeune hambourgeois peu familier des montagnes connaît là ses premières frayeurs, impression que la masse rocheuse gigantesque va lui tomber dessus, certitude que le train ne parviendra jamais à franchir les a-pics, angoisse face à l’ombre qui s’agrandit au cours de la journée. « A droite, des torrents grondaient dans les profondeurs ; à gauche, de sombres épicéas, entre des blocs rocheux, tentaient de se hausser vers un ciel d’un gris minéral ». Quand il arrive à Davos-Dorf, son cousin l’attend. Une personne de l’établissement prend les valises, et les deux compères se mettent à deviser. Hans est surpris par la manière dont Joachim, qui a adopté pleinement le rythme de vie de l’institution, projette une représentation du temps qui n’est plus celle que l’on partage habituellement en bas, dans la vallée, un temps où trois semaines sont l’équivalent d’une journée et où il apparaitrait normal d’accueillir un visiteur pour six mois, ce qui est bien plus que ce que Hans a prévu de passer auprès de son cousin. D’ailleurs plusieurs fois par la suite, il insistera sur le fait qu’il n’est que de passage, inutile d’acheter une malle de fourrure quand on doit repartir bientôt, inutile bien sûr de se faire ausculter par les médecins puisqu’on est là en simple visite… Il est tout autant étonné par cette insistance portée par Joachim à parler de ce « nous, là-haut » comme si déjà le jeune cousin s’était aggloméré à un groupe que Hans ne connaît pas encore, mais ne peut lui apparaître à ce moment-là que comme une société étrangère et bizarre. Surpris aussi que la mort soit devenue si familière à son cousin qui parle désormais sans gène de ces « cadavres que l’on doit descendre en bobsleigh du sanatorium le plus élevé ». Leurs cadavres ? Allons bon, et puis quoi encore ? S’écria Hans Castorp, soudain pris d’un rire effréné, irrépressible, qui ébranla sa poitrine et fit presque grimacer de douleur son visage engourdi par la bise. En bobsleigh ? Et tu me débites ça comme si de rien n’était ? Et quand il découvre sa chambre, la 34, c’est pour apprendre incidemment que si elle se trouve libre c’est parce que l’avant-veille… une Américaine y est morte. Ensuite la découverte du milieu ambiant, des rituels des repas, des tics et habitudes des pensionnaires. Personnages étranges comme cette femme en noir, mexicaine éplorée qui erre dans le jardin et que l’on a baptisée « Tous les deux » car elle ne cesse de raconter à chacun sa triste histoire de mère ayant perdu ses deux fils de la redoutable maladie, « oui, tous les deux », ou bien ce couple russe qui n’est décidément pas sortable car ils font l’amour bruyamment dans la chambre d’à coté, ou cette madame Stöhr, « rougeaude aux cheveux gras » et qui est si bête, qui manque tellement de culture qu’elle confond les produits cosmétiques avec les produits cosmiques… Comédie humaine rythmée par les repas, les siestes obligatoires et les conversations enflammées. Hans n’y comprend pas grand-chose, il croit même à une mauvaise blague quand il rencontre sur son chemin un groupe de jeunes gens qui « sifflent du ventre », quelque tour de passe passe sans doute, mais non, il s’agit de personnes ayant subi un pneumo-thorax, autrement dit le gonflement au moyen d’un gaz d’un poumon en mauvais état pour lui éviter de travailler, les gens ainsi soignés ne respirant qu’à demi-poumon. Cette société a rompu les codes admis par le monde d’en bas, on peut y voir un médecin qui rabroue son patient mourant en lui disant : « vous serez bien gentil d’arrêter vos histoires ! »

J’ai été étonné par un passage qui aborde le sujet du temps (Digression sur le sens du temps, p. 159). Il y est dit que notre vécu du temps menace de disparaître lorsque la monotonie est incessante, or c’est ce vécu qui est associé à la joie de vivre. On pense que la nouveauté fait passer le temps, alors que l’ennui le ralentit, mais en réalité, le vide et l’ennui ne font-ils pas dilater l’instant et le rendre interminable tout en allégeant les énormes masses de temps – les mois et les années – jusqu’à les réduire à néant ? A l’inverse, ce qui est intéressant à vivre raccourcirait l’instant mais, en donnant à la vie dans son ensemble plus de poids, feraient se passer plus lentement les années intéressantes… Si rien n’interrompt le train-train, de grands laps de temps diminuent d’une façon qui nous donne un coup au cœur ; chaque journée étant comme les autres, tous les jours ne semblent n’en faire qu’un ; si l’uniformité était totale, la vie la plus longue serait perçue comme fort brève et s’éclipserait sans crier gare. L’habitude endort notre sens du temps. Introduire des changements d’habitudes et des renouvellements est, on le sait bien, le seul moyen de se maintenir en vie, de réactiver son sens du temps, de rajeunir, renforcer et ralentir notre vécu du temps, et, ce faisant de restaurer toute notre joie de vivre. Tel est le but des changements d’air et de décor, des villégiatures balnéaires, telle est la vertu réparatrices des diversions et des épisodes.

On comprend ainsi que les premières journées puissent donner lieu à des descriptions minutieuses et paraître fort longues, mais qu’ensuite, la routine aidant, il n’y ait plus à s’étendre sur ces détails, un jour est un jour, tous se confondent et l’on peut en effet vivre trois semaines comme si c’était un seul jour, voire beaucoup plus : vivre une vie comme si elle s’était déroulée en un instant. Le lecteur ne peut faire autrement que se rapporter à sa propre vie et trouver alors de multiples exemples illustrant cette « théorie », comme la rapidité avec laquelle s’écoule le temps de la vieillesse, lequel par définition est moins marqué par la nouveauté, sauf quand tout à coup surgit du nouveau qui nous porte à revivre des moments de notre jeunesse, comme un voyage fait dans un pays que nous ignorions ou la manière de se lancer dans une activité nouvelle.

Ainsi,La montagne magique a un immense rapport à la réalité présente, notre confinement, et je m’étonne qu’on ne l’ait pas davantage dit. La Peste de Camus a fait l’objet de multiples références au cours du premier confinement, mais il y est question d’une maladie ayant des effets très différents de notre Covid (on y meurt beaucoup plus, et beaucoup plus certainement)… alors que l’existence au sein d’un sanatorium, où la mort rode certes, mais n’est pas aussi inévitable que dans le cas de la peste et laisse en tout cas de nombreux jours avant de se manifester, peut être rapproché de la vie sous confinement, comme si, en somme, nous vivions sans arrêt en ce moment dans un sanatorium à ciel ouvert. Ainsi sur le déroulement du temps, il est probable que nos périodes de confinement nous sembleront plus tard comme des temps très courts, des parenthèses toujours vives en mémoire certes mais en face desquelles nous nous demanderons toujours comment nous avons fait, comment nous nous sommes pliés à toutes ces règles sans souffrir davantage et surtout comment il se fait que nous ne nous soyons pas davantage ennuyés, que nous n’ayons pas été davantage affligés. La monotonie et le respect des règles auront contracté notre perception du temps, le rendant finalement insignifiant, tel qu’il restera à tout jamais dans la mémoire des plus jeunes (pour les plus anciens aussi, mais moins fortement puisqu’ils ont déjà pris l’habitude d’une certaine régularité…).

Il y aurait bien sûr quelques différences de taille à développer. Je ne crois pas que le climat actuel soit propice – hélas ! – aux effervescences des nouvelles rencontres, aux plaisirs d’assister à des conférences et des concerts aptes à nous faire sortir de la morosité. La vie dans un sanatorium ressemble à l’atmosphère d’une bulle grâce à laquelle les malades s’abstraient de la routine « d’en bas », qui est une autre sorte de routine, ce qui permet l’ouverture vers des aventures possibles. Et qui parle d’aventure parle inévitablement d’aventure amoureuse. On disait beaucoup autrefois que les malades envoyés en sanatorium y donnaient libre cours à leur libido, on attribuait cela à la maladie, qui aurait contenu en elle-même les germes d’une sensualité débridée, mais le roman de Thomas Mann nous montre plutôt que cela résulte de l’ambiance pour le moins étrange qui règne en ce monde coupée du « réel », dans cette opposition entre « monde d’en haut » et « monde d’en bas ». Ainsi, plus il se développe, plus ce roman apparaît comme une gigantesque métaphore, une parabole de ce qu’il advient lorsque le monde se dédouble en deux sous-mondes qui s’opposent, l’un tenant lieu de base concrète où se déroulent les transactions économiques (Hans sort des études, il est promis à un bel avenir d’ingénieur dans les constructions navales, ses oncles gèrent sa fortune) et l’autre d’un univers de rêveries où se déroulent les amours, un peu éthérées, et où l’on discute d’œuvres d’art ou de grandes idées philosophiques (avec l’homme de lettres Settembrini par exemple).

Très vite apparaît une femme dont la présence va finir par s’imposer. La manière dont Mann la fait entrer dans la narration est magistrale. Vers la page 120, une porte claque. Hans ne peut supporter ce genre d’inconvenance : dans la bonne société, on sait retenir les portes et les empêcher de claquer. Cela l’intrigue, qui peut bien être à l’origine de ce bruit intempestif ? Quand il voit surgir à l’entrée de la pièce cette femme jeune et élancée… la première réaction est : « une bonne femme ! J’en étais sûr ». Quel premier contact étonnant, et qu’on jugerait aujourd’hui bien sexiste, avec un personnage dont il va tomber amoureux.

Elle s’appelle Madame Chauchat. Une Française ? Non, une Russe, mais dont le mari sans doute à une ascendance française, d’où son nom. De plus en plus souvent, Madame Chauchat laisse son emprunte parfumée auprès de Hans Castorp… où cela va-t-il nous mener ? C’est l’occasion de disséquer, pour Thomas Mann, la naissance d’un amour. Quel rôle joue par exemple le souvenir d’une émotion antérieure, qu’elle vienne d’une femme ou d’un homme, comme c’est le cas ici de cet ancien copain d’école secrètement admiré et qui s’appelait Pribislav Hippe, dit « le kirghize » ? Madame Chauchat, que l’on n’appelle pas encore de son prénom, Clavdia, en a les yeux, un peu fendus, un peu obliques, séparés par un espace un peu trop large, surplombant les pommettes saillantes un peu trop rouges. Va jouer un rôle aussi sûrement la conférence du professeur Krokovsky (spécialiste en « décomposition psychique », où l’on voit une allusion à la psychanalyse), qui porte sur l’amour, justement, et les rapports entre l’amour et la maladie, celle-ci n’étant peut-être qu’une manifestation d’un amour refoulé (ah ! Le conflit entre amour et chasteté, désir individuel et convenance sociale) ?

Enfin arrive ce que l’on pressent : éternuements, toux, frissons. Ce que l’on met aussitôt sur le dos d’un mauvais rhume (n’y a-t-il pas tant d’occasions de prendre froid au cours de ces balades que l’on va inévitablement faire en montagne?), mais qui bien vite s’avère plus grave. Voilà notre héros pris à son piège, lui qui jouait les hommes en bonne santé, les membres de la société valide, qui ne font qu’un petit tour parmi les malades et puis s’en vont… le voilà cloué au lit pour au moins trois semaines et avec aucune perspective de repartir avant des mois… (si tout se passe bien). Dans notre situation actuelle, combien se sont sentis aussi forts, hors d’atteinte, prêts à refuser toute mesure de précaution afin de continuer à profiter des plaisirs de la vie, restaurants, bars, salles de spectacle, avant de se retrouver en piteuse posture, affreusement malades quand ce n’était pas en réanimation dans un hôpital saturé. La nuance est que la tuberculose attaque en douceur, laissant voir le temps passer quand les malades de la Covid sous forme grave ont à peine le temps de réaliser ce qui leur arrive.

J’en suis là de ma lecture. Elle suivra son chemin…

L’une des raisons essentielles qui font que l’on hésite souvent avant de se lancer dans une grande œuvre est qu’on ne peut la lire sans s’engager fortement : la lire c’est la vivre, or, il faut bien avouer qu’on a toujours quelque appréhension à aller dans une aventure qui va nous couper de la vie, ou du moins, de ce que nous imaginons spontanément être la vie, à savoir le quotidien, la distraction perpétuelle de l’attention, l’absence de stabilité, l’esprit qui sautille, alors que l’œuvre nous ramène toujours au même point, nous oblige à nous concentrer. Dès que nous la retrouvons après l’avoir abandonnée un court temps, c’est, et nous le savons, pour la reprendre au point exact où nous l’avions laissée : elle nous attendait et elle n’a pour nous aucune indulgence, nous devons nous replonger, quoiqu’il en coûte… Ces périodes comme celle que nous traversons en ce moment auront donc eu le mérite important de nous donner des plages de temps très longues pour cela.

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Comment peut-on être homme?

La question du genre bouscule nos habitudes. Récemment, j’entendais à la radio l’ethnologue Martine Segalen (auteure de « Avoir vingt ans en 2020 ») faire part de son étonnement, après avoir envoyé un questionnaire à des jeunes, de recevoir de nombreuses protestations outrées au sujet de la rubrique « sexe » qu’elle avait demandé de renseigner de façon routinière. Elle n’avait pas vu le changement qui s’était produit dans les toutes dernières années. Elle aurait demandé « genre » à la rigueur… et même là, les destinataires lui auraient demandé ce que ça pouvait bien lui faire. Car le genre se choisit, alors que le sexe n’est rien. Du moins c’est ce qu’ils pensent. Moi, qui suis d’un autre temps, je suis un peu effrayé face à ce qui me semble être la plus grande entreprise de déni que l’on ait tenté depuis les débuts de l’humanité. Mais peut-être me trompé-je.

Je pense que l’on aime se débarrasser de ce qui nous gène. Et le sexe nous gène. Il s’impose à nous, il est tyrannique. On le voit sans cesse, il fait la une des journaux et les gros titres de l’actualité. Il n’est pas reluisant sous ces formes-là. Quand on est un homme (ce que je suis et que j’assume) on a honte de son sexe, car à n’en pas douter, ce sont les hommes qui violent, qui asservissent, qui contraignent mineurs et femmes à en passer par leur « irrésistible désir », du moins c’est ce qu’ils disent : que leur désir est irrésistible alors qu’il est le plus souvent mêlé à autre chose, leur volonté de pouvoir (ou de puissance, si l’on est plus nietszchéen).

Peut-on aujourd’hui écrire un billet qui s’intitulerait « Être homme », similaire à ce que j’ai lu sous la plume d’une jeune blogueuse que j’admire beaucoup, qui a écrit son article « Être femme » ? C’est la question que je me suis posée en la lisant, et que je lui ai posée. « Etre un homme », cela vous a des allures moralisatrices de texte à la Kipling mais c’est principalement à cause de l’ambiguïté du mot : il sert aussi à désigner l’humain dans son ensemble. Philip Roth, qui s’y est essayé sous la forme d’un roman autobiographique, a proposé le titre « Everyman », traduit incorrectement en Français par « Un homme ». L’expression française n’évite pas l’ambiguïté signalée plus haut, alors que le titre américain est moins substantialiste, il fait appel à ce qu’un logicien (que je suis) nomme un quantificateur, autrement dit une expression linguistique n’ayant pas de contenu substantiel par elle-même (noter qu’en logique, « everyman » se représenterait par une abstraction sur toutes les propriétés qui pourraient découler du fait que l’on soit un homme… c’est bien exactement ce que nous voulons!).

Il est risqué de se lancer dans l’écriture d’un tel billet, surtout lorsqu’on est déjà âgé, déjà un vieil homme. Inévitablement, on sera accusé de remettre au devant de la scène des notions anciennes, peut-être dépassées, de s’exposer en tant que vieux sage qui sait, lui, alors que les plus jeunes ne savent pas. Et pourtant, je ne juge pas cela dénué de tout intérêt. On l’a compris depuis longtemps : ce blog n’est pas fait pour donner des leçons, ni même pour être lu (!), mais juste pour moi, pour approfondir et clarifier ma pensée. S’il est lu, tant mieux, cela pourra permettre de faire naître un dialogue, mais il me faut avertir encore le lecteur : un blog est, par définition, un lieu public et on ne dévoile pas en public le fond de son intimité, que l’on ne s’attende donc pas à ce que je me dévoile, ou que je livre quelques détails trop intimes. Il faut tenter de dire une certaine vérité sur soi tout en restant dans la pudeur et le respect. Je note que Charles Juliet qui, pour moi, est une sorte de modèle en ce qui concerne la connaissance de soi ne dit presque rien sur sa sexualité, cela peut paraître contradictoire avec l’objectif poursuivi, et pourtant, on arrive à comprendre qu’il y ait une voie possible entre le discours théorique et l’étalage de coucheries (si coucheries il y a…).

Qu’est-ce que se sentir homme ? Qu’est-ce que cela fait d’être un homme ? Bien sûr, cela commence très tôt par l’attrait pour l’autre sexe, la curiosité qui se mue en désir. Enfant, parmi toutes les attractions de cirque, ma préférée était les numéros de trapéziste car on y voyait de jolies jeunes femmes très légèrement vêtues… ou bien, lorsque j’allais à la mer, je lorgnais les belles baigneuses. Même à dix ans et peut-être avant. J’avais commencé ma scolarité dans des écoles de garçons. J’ai souvent raconté ma joie de débarquer en quatrième dans un lycée mixte, sentiment d’avoir accès enfin à l’autre moitié du monde, des êtres plutôt fins et jolis, ayant un rire frais et des voix enchanteresses en cours de musique au lieu de balourds ricanants aux traits taillés à la serpe et à la voix qui déraille. On est très vite amoureux, on ne pense plus qu’à l’une d’entre elles, on croit avoir son nom écrit dans les lignes de sa main, mais quand on a la possibilité de cueillir un baiser de sa part, on disparaît, on flanche, il n’y a plus personne. Le sexe apparaît à ce moment-là, sous la forme d’un démon en soi dont on ne sait que faire.

Je n’ai jamais supporté que l’on dise du mal des femmes, peut-être le dois-je à mon éducation : aussi loin que je me souvienne je n’ai jamais entendu de propos méprisants à leur égard que ce soit venant de mon père ou de mes grands-pères. Il n’y eut qu’un cousin de mon père qui proférait parfois des paroles grivoises, mais je n’ai pas le souvenir que ce fût méchant, juste parce qu’il fallait bien rire un peu. Récemment, un ami drômois me prêta un livre qui avait été écrit par un de ses amis et publié à compte d’auteur, il voulait savoir si ce livre était intéressant et s’il justifiait que l’ami fût invité à l’une de nos réunions littéraires. Le livre était organisé en rubriques. A l’une d’elles, il était question de premier amour. Je lus avidement. Cet homme racontait effectivement son premier amour avec une petite paysanne du village où il habitait, mais il terminait par un éclat de rire : un de ses copains lui avait dit plus tard que « machine était une pute ». Je refermai ce livre avec dégoût. Voilà qui est répugnant chez un homme, traiter l’autre sexe avec mépris, ne pas respecter ses premiers émois, ne pas marquer la moindre fidélité à celle pour qui notre cœur a battu une fois. Et puis, ce mot, que veut-il dire ? Je n’en sais rien. Il m’est arrivé dans ma prime jeunesse de vivre des amours déçus, des échecs amoureux et de tristes débandades, il m’est arrivé d’en vouloir à certaines car j’avais le sentiment d’avoir été humilié par elles, mais ce mot…

Racontant cela sans vouloir faire le héros, le pur ou le meilleur que les autres, je me rends compte à quel point la masculinité a à voir avec l’orgueil, la fierté voire un assez stupide sentiment d’honneur.

Beaucoup d’hommes font comme si « la femme » était un problème, et qu’il faille en faire le tour une bonne fois, pour s’en débarrasser, afin que la question soit réglée et que l’on passe enfin à autre chose. Du moins c’est ce que j’ai cru comprendre en conversant avec certains d’entre eux. Ce collègue qui m’avait dit un jour avoir tout soldé en allant « voir une pute » (nous y voilà encore à ce mot…), cet autre qui conseille à son fils souffrant d’un chagrin de liquider une bonne fois le problème et de faire comme lui : aller voir les putes (encore!) quand il a « besoin d’une femme ». Ce sont là des recettes d’autrefois, colportées de père en fils dans le secret des familles. N’existait-il pas alors dans les grandes familles bourgeoises la tradition « d’offrir une fille » à son garçon pour ses dix-huit ans ? On ne saurait mieux exemplifier la construction sociale de la masculinité.

Réfléchissant beaucoup à la question d’être homme, il me vient inévitablement à la pensée le souvenir d’une amie dont j’avais été très amoureux à l’âge du lycée et avec qui l’affaire ne s’était pas très bien passée – manque d’expérience, peur, gaucherie… on n’est pas un latin lover au premier essai… Je la revis plus tard et nous sommes restés amis (qu’elle me pardonne si elle me lit) et nous reparlâmes rarement de nos rendez-vous manqués, sauf une ou deux fois dont une où elle m’écrivit sur une carte postale qu’il était dommage que nous n’ayons pas été du même sexe. Cela me lassa pantois et même en colère. Je ne répondis pas et j’interrompis les échanges pendant quelques temps. C’est lorsqu’on vous dit des choses pareilles que vous êtes amené à vous poser le genre de question qui nous occupe ici, question de son propre rapport à son sexe ou à son genre. Elle voulait évidemment dire qu’elle m’eût préféré en ami plutôt qu’en amant. Mais outre que je ne crois guère, contrairement aux conseils donnés par le doux Montaigne, que l’amitié soit supérieur à l’amour (voire fondamentalement distincte… l’amitié n’est-elle pas une forme d’amour sublimée?), cette affirmation abrupte me faisait me demander dans un vertige si c’était elle qui se fût préférée en homme ou bien moi qu’elle eût préféré femme ? Les deux cas étaient gênants, mais à supposer que ce soit le deuxième qui prévale, cela me conduisait à un profond désarroi : comment aurais-je pu être femme ? Y a-t-il forme de négation pire que celle où l’on vous dénie d’être du sexe qui est le votre ? Je ne me sentais pas attaché à ma virilité et pourtant il me fallait bien admettre que l’être-homme en moi était constitutif de ma personne et que mon amie aurait voulu me le retirer.

Mais tous les exemples ici donnés, les mots, les échecs, les sentiments évoqués, tout cela ne renvoie-t-il pas au fond à un seul sentiment : la peur ? La réaction de l’homme qui croit résoudre ses problèmes en se réfugiant vers certaines femmes « qui seraient faites pour ça » (??), celle de celui qui réagit fortement à la seule idée qu’on lui retire son sexe, l’usage de mots méprisants, cassants, tout cela ne traduit-il pas avant tout la peur ? Peur de l’autre bien entendu, peur de qui est vu si différemment que nous ne sommes, peur de qui peut avoir un tel ascendant sur nous en nous faisant « tomber amoureux », peur surtout de ne pas être à la hauteur, de ne pas savoir rendre ce que l’on nous donne ? La peur est là si tôt… je l’ai déjà évoquée à propos des premiers émois amoureux et légèrement plus tard, quand on doit passer à l’acte sexuel, peur que le sexe ne bande pas, ou pas assez, ou mal, peur « qu’on n’y arrive pas » et sentiment terrible que plus on pense à cette peur-là plus elle se trouve justifiée, car en effet elle finit par nous inhiber. Rien n’est plus triste dans certains films que ces histoires de héros qui ont glorifié en imagination la femme dont ils ont été séparés et qui, le jour des retrouvailles enfin arrivé, perdent leurs moyens. Je me souviens d’un bel exemple d’un tel film avec Maria’s Lovers, d’Andreï Kontchalovsky datant de 1984 avec Nastassja Kinski et John Savage. Ce film, quand je le vis, me fit beaucoup de bien car… il se termine bien !

photo du film « Maria’s lovers » d’Andreï Kontchalovsky

L’amour enfin rencontré dissout cette peur (c’est la leçon optimiste à tirer de Maria’s Lovers), mais elle persiste toujours plus ou moins, elle revient à l’occasion d’un accident de la vie et elle revient dans la vieillesse. Les derniers romans de Philip Roth l’ont suffisamment montré : tout tourne presque toujours autour de la prostate du héros… Le cancer de la prostate chez les hommes est le pendant sans doute du cancer du sein chez la femme, avec ceci de particulier que dans de nombreux cas, un nerf fondamental se trouve sectionné lors de l’ablation, qui est celui qui commande l’érection. Je me souviens à ce sujet de La balance des blancs, le livre de Jacques Henric… tout entier écrit alors que l’auteur subissait annonce du diagnostic, attente et opération. Là encore, cela se termine bien. Mais l’angoisse de la perte est là, béante. Henric croit y voir la source de nombreuses œuvres, ainsi de Suzanne et les vieillards, tableau auquel il consacre des pages éblouissantes.

Mais d’où vient cette peur ? Il est commun de dire, notamment dans les discours féministes, qu’elle n’est qu’une peur de perdre le pouvoir, la faculté en somme d’asservir les femmes à son propre désir, à sa propre volonté, comme si, à ne pas avoir ce petit organe, nous, hommes, nous retrouverions nus, sans pouvoir et sans prestige. En somme, notre sexe bandé serait une arme, un gourdin que nous assénons à celles sur lesquelles se serait jeté notre dévolu. Vieille gravure d’une préhistoire naïve montrant des êtres sauvages mi-humains mi-bêtes qui n’auraient obéi évidemment qu’à leur instinct et auraient ignoré l’amour – une invention moderne ! – alors que toutes les visites que nous pouvons faire à la Grotte Chauvet nous enseignent que nos lointains ancêtres étaient bien peu différents de nous. On l’a compris, je n’y crois guère. Cette peur est celle de perdre non pas ce qui nous permet de dominer l’autre, mais ce qui nous permet de l’atteindre. De l’atteindre enfin. Jacques Lacan avait introduit la notion de point de capiton pour décrire la façon dont l’inconscient rejoignait le réel, cette même notion peut à mon avis servir pour désigner la façon dont « je » fusionne avec « tu ». Ces points de capiton sont alors les moments où l’on fait l’amour. Ils nous font éprouver l’expérience de sortir hors de soi, d’annihiler un bref instant la distance qui nous sépare de l’autre, dans ce feu d’artifice dont on ne retrouvera jamais l’intensité dans d’autres types d’expériences. Cet amour, ressenti physiquement, est ce qui donne sens à notre vie, bien plus que ne le feraient le pouvoir, l’argent et même la religion.

A l’âge de la vieillesse, on perd certes un peu de cette faculté magique à se transcender dans l’amour sexuel, d’où nos craintes, à nouveau nos peurs. J’ai honte de dire que je suis bien heureux de vivre à une époque et dans des lieux où la science a suffisamment avancé pour permettre à la chimie de suppléer quelques manques et continuer malgré les années à aimer de toutes ses forces. Ici, il faut donner la parole à Vladimir Jankélévitch dans Le Paradoxe de la morale (p. 63) : « S’arrêter ? Mais il ne faut jamais s’arrêter ! Même pour souffler, même pour survivre… Cesser d’aimer est un crime ». Ce qu’il complète par la maxime de saint Augustin selon laquelle la seule mesure de l’amour est d’aimer sans mesure.

Qu’il y ait des hommes pour ne pas se plier à cette maxime, voilà qui est bien dommage, on ne s’étonnera pas, après, qu’il y ait tant d’hommes malheureux. Qu’il y ait des hommes pour non seulement ignorer cette maxime mais en plus la bafouer au nom d’une perversion de l’amour qui n’en donnerait que d’odieux simulacres emprunts de violence, voilà qui non seulement est dommage mais qui fait honte au genre humain.

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Latour, où es-tu ? – 2

Univers genré ?

La semaine dernière, nous avons commencé l’étude du dernier texte de Bruno Latour, Où suis-je ? où il fut question de l’usage des métaphores chez un certain nombre de philosophes contemporains (et donc plus généralement des tropes), ainsi que de la façon dont Latour introduit le mythe de Gaïa en tant que représentant cette couche particulière de la Terre (planète) où se déploie notre vie, couche qui, par certains aspects, rappelle ce qu’est la termitière pour l’insecte qui la construit. Le philosophe nous incite à regarder autrement notre mode d’être, à la lumière de l’événement que nous sommes en train de vivre et qui se nomme « confinement ». Celui-ci en effet aurait l’avantage de nous faire toucher du doigt notre réalité intrinsèque qui serait loin de consister en une existence pure et abstraite, dégagée de la nature et des autres espèces, mais reposerait au contraire sur notre faculté de reptation, de recherche de proche en proche des manières de résister au mieux à l’adversité du monde. Cette couche fine de matière où nous nous mouvons serait « Terre », sans article, et elle s’opposerait à « Univers », les deux entités se différenciant par leurs moyens d’engendrement, façon d’introduire ici l’épineuse question du genre.

Latour: faut-il abandonner l’humanisme?

Une telle introduction ne va pas de soi, surtout en cet endroit du discours, un peu comme s’il fallait à tout prix mélanger les thèmes promus au même moment dans la configuration idéologique que nous traversons. Dans le dialogue conflictuel entre Terre et Univers, nous devrions voir l’opposition entre deux lignées d’engendrement, l’une, on s’en doute, serait « féminine » et l’autre « masculine »… La première serait propre aux terrestres (ceux qui ne cherchent pas à s’évader vers un horizon hors d’atteinte), elle concernerait ceux dont nous dépendons et sont nos ancêtres, et ceux qui dépendront de nous. « Terre », cette fine pellicule de vie, se définirait d’ailleurs par ces filiations et ces engendrements. La seconde serait plus abstraite, comme ces lignées d’hommes qui s’imaginent venus de nulle part, se considérant comme de purs esprits qui s’adonnent à la science et aux spéculations intellectuelles.

D’ailleurs, dit Latour (et c’est là que le bât blesse) ce n’est pas un hasard si, au moins dans notre langue, « Terre » est féminin alors qu’ « Univers » est masculin.

J’ai appris à me méfier de toute phrase commençant par « ce n’est pas un hasard si… », souvent révélatrice d’un désir (délire?) excessif d’interprétation. Et là, justement, je ne suis pas d’accord. Car, si ! c’est un hasard ! et le raisonnement de Bruno Latour confond ici, comme cela se voit souvent, le signe et son référent, le genre grammatical et le genre sexué. Que le mot « Terre » ait reçu en Français le genre féminin ne prouve rien… ou alors il faudrait admettre que s’il existe des langues où ce n’est pas le cas (soit qu’il s’agisse d’une langue non marquée pour le genre, soit que le mot « Terre » y ait un autre genre), alors le raisonnement de Latour traduit dans ces langues ne fonctionnerait pas… ce qui l’affaiblirait considérablement. C’est encore un effet du raisonnement métaphorique, il est si tentant de transposer ce qui se passe au niveau des signes propres à une langue particulière vers la réalité qu’ils sont censés dénoter. Or, en l’occurrence, la transposition ici est basée sur une erreur méthodologique et des faits bien connus des linguistes. Le genre des mots ne reflète que très imparfaitement le caractère sexué supposé du référent… Il n’y a aucune raison que le Brésil, le Canada ou l’Equateur soient masculins et la France, la Chine ou la Bolivie féminines… On n’a pas vu de différence de fond entre les politiques menées au Canada et en Australie quant au Covid, ou à autre chose, qui pourrait faire sentir que le premier agit « en masculin » et la seconde « en féminin »… Les exemples linguistiques abondent : ainsi, le mot « sentinelle » est féminin et bien peu de sentinelles pourtant sont des femmes… (dans le même ordre d’idée, une carpette n’est pas une petite carpe… contrairement aux régularités morphologiques qui, en général, associent le suffixe « ette » à un diminutif). On devrait avoir acquis ces choses-là depuis longtemps. Ce genre de projection de l’ordre des symboles sur celui des réalités, s’il tient bien à la métaphore (mais ici fautive) tient aussi surtout au sophisme. Aristote l’aurait qualifié de sophisme du conséquent : « en général les objets ou personnes ayant un caractère sexué féminin reçoivent le genre féminin (mais pas seulement eux), le mot « Terre » a le genre féminin, donc l’objet auquel il réfère est féminin ». NB : une talentueuse blogueuse a écrit un bel article sur le sujet, il n’est donc pas utile que je m’y étende. Elle me signale par ailleurs un autre blog où est signalé un autre type de sophisme souvent en vogue, celui de l’étymologie fallacieuse, à propos de déclarations de Vinciane Despret qui trouverait que… « ce n’est pas un hasard si »… les mots « inquiétude » et « enquête » ont la même racine… ce qui est simplement FAUX!

La fin de la science « classique »

Mon but n’est pas de démolir la position de Bruno Latour, il y a longtemps que je me suis fait à l’idée qu’un texte peut avoir une valeur, littéraire ou philosophique, quand bien même il contiendrait quelques petites erreurs, quelques sophismes, et que nous n’en sommes plus à considérer qu’un discours est nécessairement inconsistant s’il contient une seule faute (conception pourtant admise couramment par les mathématiciens). Disons seulement qu’on aimerait avoir la conviction que les penseurs que nous lisons dans un but de compréhension de notre monde… ne disent pas n’importe quoi. Le raisonnement « métaphorique » ne doit pas envahir la pensée.

Le livre de Bruno Latour est important cependant car il nous met en garde contre l’excès de confiance, l’idée que tout finirait par se résoudre au seul moyen de mécanismes de raison identifiables à des automatismes. Où l’on retrouve des points communs avec les réflexions de Bernard Stiegler, de Giuseppe Longo ou de Jean-Pierre Dupuy analysées précédemment ici même. La raison scientifique classique héritée de Galilée fait l’hypothèse d’un monde homogène, de régularités formulables par des lois que seules des perturbations secondaires peuvent altérer, elle a permis d’explorer loin dans l’Univers, mais il arrive un stade où les perturbations ne sont plus des causes négligeables (les fameux « frottements ») et deviennent essentielles. La science n’est pas totalement démunie face à ces irruptions de ce qui, à première vue, est un irrationnel. Au sens propre mathématique, l’irrationnel a bien surgi, fort tôt dans l’histoire, à l’époque de Pythagore, quand il s’est agi de rendre compte que le rapport du côté du carré à sa diagonale ne s’écrivait sous la forme d’aucune fraction « rationnelle », premier coup de boutoir dans la vision harmonique du monde, et pourtant la raison aristotélicienne s’en est relevée. A notre époque, la continuité et l’homogénéité ont laissé la place, depuis les conquêtes de l’informatique, au calculable, mais nous savons que tout n’est pas calculable ; sur ce plan là, Latour et les précédemment cités ont raison. D’où notre attention à l’imprévu, au « cygne noir », à ce qui ne se comprend pas de loin mais seulement quand on a le nez dessus, comme font les animaux quand ils flairent une truffe ou qu’ils suivent une trace (voir ici le beau livre de Baptiste Morizot sur les traces, commenté ici). Mais tout cela n’invalide ni la raison ni la science, cela ne fait qu’exiger d’elles une poursuite et une remise en cause toujours accrues, des mathématiques plus subtiles, la fin délibérée des croyances dans le « tout calculable », l’acceptation de ce qu’ont énoncé déjà depuis longtemps des théorèmes d’indécidabilité ou d’incomplétude établis par Gödel et Turing. Pas seulement la logique, mais la science même est incomplète. Constitutionnellement incomplète. Mais ce n’est pas une raison de la rejeter [Je précise, pour mes lecteurs ou lectrices qui ne seraient pas au courant, ce que signifie l’incomplétude : il ne s’agit pas d’une « tare » qui affecterait toute théorie en raison d’une triste fatalité… mais de ce fait qu’il n’existe pas de langage formel permettant d’exprimer – de démontrer, plus exactement – tout ce qui est vrai dans une théorie donnée, ainsi toujours une vérité échappe, quel que soit l’essai de langage que nous faisons, mais… ce n’est pas forcément toujours la même ! Quant à l’indécidabilité, c’est juste le fait qu’il n’existera jamais d’algorithme universel grâce auquel on pourrait décider de la vérité ou de la fausseté d’un énoncé quelconque, ce qui n’empêche pas de traiter le problème en question, mais empêche seulement de s’en remettre à un automatisme. Ces théorèmes fondamentaux, qui ne souffrent aucune objection, ne sont donc pas les expressions des limites de notre raison – comme voudraient le croire beaucoup de philosophes spiritualistes – mais des limites de toute tentative de mécanisation de la pensée… ce qui est bien différent ! ]

La raison des ethnologues

Alors que faire quand surgissent des irrationnels ? On peut évidemment regarder ailleurs, se poser la question de comment font les autres quand ils sont confrontés aux mêmes phénomènes. Les sociétés qui sont restées en marge de notre développement industriel et scientifique et qui n’ont pas eu accès aux propositions de la science ont à nous apprendre beaucoup à ce sujet, car lorsque nous sommes démunis face à des phénomènes imprévus, nous nous retrouvons comme elles, et c’est une leçon d’humilité. Nous renseignent à ce sujet les travaux des ethnologues : Philippe Descola, Nastassja Martin etc. On assiste alors à une superposition de systèmes de pensée. Les travaux des ethnologues ne sont pas « anti-rationalistes » par essence, ils mettent seulement en suspens la voie que notre raison a pu prendre au cours des derniers siècles pour écouter la voix d’une autre raison, laquelle n’est, intrinsèquement, ni « inférieure » ni moins valide puisqu’elle est analysable aussi en termes de cohérence interne (elle est seulement moins universelle, ne s’appliquant qu’à une localité territoriale, celle où se meut la collectivité qui la porte). Je crois qu’on ne peut percevoir cela et résoudre les contradictions qui en résultent (la question du « relativisme » par exemple) que lorsqu’on essaie de saisir ces modes de pensée de l’intérieur, à partir des données qui leur sont accessibles, à partir « du bas » dirait Bruno Latour.

Comment vivre la métamorphose ?

Finalement la question de Kafka dans La métamorphose est : comment se comporte un humain qui se prend enfin pour ce qu’il est, à savoir un vulgaire cloporte ? Qu’est-ce que ça lui fait de se ressentir ainsi ? N’a-t-il pas quelque chose à en tirer de positif ? Le confinement dans lequel nous sommes depuis un an aurait quelque chose, en tout cas d’après Bruno Latour, qui nous obligerait à nous poser ce genre de question. Il aurait donc du bon : « le confinement aide les terrestres à fuir hors de la fuite hors du monde » (p. 132).

Quand il parle de terrestres, il ne nous gratifie pas d’un épithète banal (oui bien sûr, nous sommes terrestres, et pas martiens par exemple), il nous oppose aux « universels », c’est-à-dire ceux qui se verraient bien continuer, comme autrefois, à se projeter dans un univers infini. Il n’a pas l’air de se douter que, malheureusement peut-être, il nous demande un deuil impossible. Nous avons vécu, et des dizaines de générations avant nous, dans l’idée de nous échapper de ce monde fini, de quitter la Terre (au propre comme au figuré) et si nous ne pouvions pas le faire physiquement, de trouver refuge dans un monde mental de théorisations scientifiques, de systèmes philosophiques, de poésie et d’art, toutes activités ayant les propriétés qui nous rappellent sans cesse notre rêve d’infini. Bien sûr, nous étions confinés sur cette Terre, dont la petitesse et l’isolement à l’échelle de l’espace nous effrayaient, mais l’esprit nous dé-confinait (et continue de le faire).

La perspective de Latour semble vouloir même nous priver de ce déconfinement-là. Il faudrait désormais nous contenter d’une pensée près du sol, qui refuse de prendre la tangente, de substituer aux aspérités des astres et des roches, les courbes magnifiques d’un univers aussi silencieux que majestueux…

Je veux bien comprendre tout cela… mais sommes-nous prêts ? Le jeu en vaut-il la chandelle ? Allons-nous dire, comme Latour, qu’il faut imaginer Gregor heureux ? Allons-nous faire ce pari pascalien qui ne consisterait plus, cette fois, à croire en Dieu, mais en Gaïa ? Allons-nous accepter de réintégrer si facilement le règne animal commun? N’y a-t-il pas un hiatus irréductible entre notre volonté d’humanité et notre situation proclamée de terrestre ? Acceptons-nous un avenir de ver de terre ? Certes, Latour et les autres se veulent rassurants : allons, nous ne faisons qu’attirer votre attention vers ces formes de vie que vous avez oubliées, nous ne disons pas que vous devez être vers de terre, juste que vous devriez peut-être parfois vous en inspirer… Bien sûr… mais jusqu’à quel point ? S’il se défend de nous pousser à « abandonner l’humanisme », ce n’est pas par adhésion à ses valeurs, mais seulement parce que, faisant cela, nous ne serions pas fair-play envers les autres espèces ! Il dit : « Abandonner franchement toute prétention à l’humanisme ? La tentation est forte maintenant que les formes de vie courent dans la même direction. Et pourtant, quelle esquive ce serait d’abandonner l’anthropocentrisme juste au moment où les humains modernisés, par leur nombre, par leurs injustices, par leur expansion bel et bien universelle, se mettent à peser sur le sort des autres formes de vie au point d’être mesurés, dans certains calculs, comme l’agent d’une sixième extinction » (p. 136). Mais « humanisme » est-il un mot équivalent à « anthropocentrisme » ?

Est bien sûr originale et féconde l’idée que, loin que l’humanité doive « s’adapter » à son environnement comme si celui-ci avait été toujours-déjà là, elle doit résoudre la contradiction qui consiste dans le fait que cet « environnement », c’est elle, avec ses comparses vivants, les différentes espèces qui l’accompagnent, qui l’a construit, c’est elle, ou plutôt ce sont eux qui ont œuvré à faire d’un tout au départ hostile un monde dans lequel il fasse bon vivre, et que maintenant, elle s’en détache et contribue à faire l’inverse : c’est-à-dire rendre ce monde impossible à vivre, cette idée est même une rupture fondamentale par rapport au discours désormais rituel sur « la préservation de notre environnement » car elle indique qu’il n’y a pas de séparation entre notre environnement et nous, tout cela est un. Mais il ne fait guère de doute que ce « nous » est aussi ce monde de rêves et d’envolées hors du monde qui nous constitue.

C’est là depuis longtemps ce qui est reproché à la pensée écologiste : se détourner avec dédain de nos passions humaines pour les transformer en tares, ou pire, les considérer comme des « péchés ». Or, nous appartenons à notre monde imaginaire autant qu’à notre monde terrestre. L’humain est double : être biologique sensible à tout bouleversement écologique d’un côté, et être de langage et de création spirituelle de l’autre, qui veut bien se nourrir de végétaux bio d’un côté, mais se nourrit aussi, pour l’autre, de voyages, d’amour et de spéculations.

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Latour, où es-tu? – 1 (l’art des métaphores)

Latour et l’histoire des sciences

« Où suis-je ? » demande Bruno Latour dans le titre de son dernier livre. Il est donc normal de lui répondre « où es-tu ? ». Je ne suis pas un spécialiste de Bruno Latour, même si, à une époque, il y a près de quarante ans, je me suis beaucoup intéressé à la philosophie et à l’histoire des sciences. La démarche de Latour m’intriguait : il avait réussi un coup de maître avec son livre « La vie de laboratoire », et je m’engageais dans une voie semblable tellement j’étais désireux de savoir comment la science se faisait. Je sentais bien confusément qu’il n’y suffisait pas d’une simple bonne volonté, d’une envie de connaître, de méthodes infaillibles appliquées sur un matériel expérimental depuis toujours donné, là, présent et prêt à se faire examiner. Faire de la science nécessitait bien sûr un savoir et des méthodes, mais plus encore des outils et une pratique. Les outils eux-mêmes étaient des condensés de théorie, des dérivés de recherches antérieures. Tout cela s’inscrivait dans une histoire. Histoire des savants et des chercheurs mais plus encore histoire des concepts et des méthodes. D’où viennent les idées ? Quels rapports existe-t-il entre la science et le langage ? Comment les figures du langage (les tropes) sont-elles utilisées pour accoucher de nouvelles idées, de nouvelles théories ? Ces questions ne sont pas encore bien éclaircies aujourd’hui… et le grand public croit toujours que le chercheur regarde la réalité, que celle-ci s’offre à lui, et qu’il n’y a plus qu’à tirer les conclusions qui s’imposent. On lira que les chercheurs de l’institut de recherche X ou Z ont mis en évidence que… , ou bien ont prouvé expérimentalement que… etc. mais d’où leur venait l’idée de poser la question Q qui a amené à la réponse R ainsi « prouvée expérimentalement » ? Il n’est pas facile de répondre à ce genre de question. Encore dans les sciences dites « dures », cela semble accessible : les théories déjà formées conduisent à faire des expériences pour valider les hypothèses et selon le résultat de ces expériences, on procèdera à d’autres recherches et à d’autres hypothèses : démarche normale de la pensée où s’illustre une dynamique du concept. Mais dans les sciences dites « sociales »… il n’en va pas tout à fait de même. Pourquoi, par exemple, se demander si les réactions de violence sont plus ou moins bien admises en fonction de l’adhésion ou non aux idées défendues ? Une telle question vient-elle d’une tradition de recherche antérieure qui aurait abouti à ce que l’on traite le concept de violence de cette manière-là ? Il semble que dans ce cas, la motivation soit elle-même sociale, voire politique.

En retour, inévitablement, on se demandera si dans les sciences dites dures, il n’y a pas aussi des motivations de cet ordre. Après tout, si l’on cherche dans telle ou telle direction, ce doit être aussi parce qu’on attend des retombées sociales ou politiques (penser aux recherches sur l’énergie, sur les semences, sur la biotechnologie). Ces questions sont naturelles. Ce que j’admettais moins et trouvais moins naturel c’est que l’on pousse l’analyse dans cette voie jusqu’à mettre en doute le caractère objectif de la science, comme si toute la science n’était que construction sociale, ce qui fut affirmé un temps par Bruno Latour (et d’autres que lui). Or, je peux vous l’assurer, dans l’édification d’une théorie mathématique par exemple, la construction sociale, si jamais elle existe, est tout simplement anecdotique, de même en physique ou en biologie moléculaire. Les chercheurs ne sont pas des sujets qui s’amusent à mettre en évidence les fantasmes qui les animent. Leurs démonstrations ne portent pas la marque de leurs désirs secrets, ni même de leur appartenance de classe. Si, comme le disait Latour dans les années quatre-vingt, la science n’est qu’un système de croyances comme un autre, elle a cette particularité qui fait toute la différence avec les autres systèmes, que les « croyances » qu’elle articule sont régulés par une notion-clé, celle de vérité. On ne sait pas toujours prouver la véracité d’une hypothèse, mais on sait très souvent prouver… sa fausseté (et c’est le grand mérite de Karl Popper d’avoir dégagé le critère selon lequel une théorie scientifique est une théorie falsifiable, c’est-à-dire une théorie au sein de laquelle on peut toujours imaginer l’épreuve qui va la contredire). Je concède évidemment que tout dans la réalité ne soit pas aussi idyllique, que certains, face à des contradictions préfèrent parfois mettre sous le tapis les résultats qui les gênent, qu’une hypothèse, comme le disait Duhem, ne peut être soumise à l’épreuve de l’expérience de manière isolée, que c’est alors toujours un ensemble structuré d’hypothèses qui peut l’être et alors, en ce cas, qu’il y a beaucoup de pas possibles avant de décréter la fausseté de la théorie, qui passeront par ses multiples refontes et reformulations… La science se fait sur un temps long, et c’est bien ce qui a gêné beaucoup de commentateurs dans la période présente marquée par la pandémie… mais en dépit de tout cela, qui est bien réel (et peut en effet justifier une sociologie de la science afin de mettre en évidence les causes des blocages, des aveuglements ou des tendances à se mettre sous un autre régime que celui de la vérité), la science n’est pas comparable aux autres systèmes de croyances : elle possède des critères fiables grâce auxquels il peut être décidé si un énoncé lui appartient ou ne lui appartient pas, ce qui n’est pas le cas d’une religion par exemple.

Latour et les métaphores

Le point de vue développé par Latour dans son dernier opuscule (et dans les précédents ouvrages probablement, mais que je n’ai pas lus) renouvelle cette approche. Bruno Latour est sans doute toujours à classer parmi les « anti-rationalistes », dans la mesure où selon lui, la science et la raison ne sont pas les idéaux transcendants qui doivent prévaloir en toute circonstance, mais où il faut leur adjoindre la sensibilité et l’intuition et accepter d’entendre la voix des êtres qui, apparemment, n’appartiennent pas au règne de l’homme raisonnable, comme les oiseaux ou les arbres, voire même les glaciers et les volcans. Et même si on penche, comme c’est mon cas, plutôt vers le rationalisme, on a quelque chose à tirer de ses réflexions, comme de celles des chercheurs de sa mouvance que l’on a parfois baptisés du nom « d’écosophes » (Baptiste Morizot, Emmanuele Coccia, Nastassja Martin, Vinciane Despret etc.) parce qu’ils font entrer dans notre champ de pensée des phénomènes et des objets qui jusqu’à présent étaient perçus comme négligeables.

Une particularité des chercheurs du genre de Bruno Latour (ou Isabelle Stengers, ou Vinciane Despret etc.) est qu’ils affectionnent les métaphores. C’est comme si, selon eux, la métaphore était une figure de raisonnement aussi fiable que, mettons, le modus ponens ou le refus de la contradiction. Ont-ils raison, ont-ils tort ? Ceci, comme tout, bien sûr, se discute. Personnellement, cela me laisse songeur. Dans l’absolu, la métaphore a autant de « valeur » qu’une déduction logique : j’entends par là que les deux sont des mécanismes de langage. Elles se différencient par le fait que l’une est de l’ordre « vertical » ou paradigmatique : il s’agit de substituer un terme à un autre, les deux étant supposés avoir une ressemblance structurelle (et non substantielle), alors que l’autre est de l’ordre « horizontal » ou syntagmatique : il s’agit de substituer à un terme un autre qui figure en relation de continuité (ou contiguïté?) avec le premier, cette relation reposant sur une règle admise qui régit des entités de même niveau de langage (exemple : si on annonce de la pluie, je vais mettre mon imperméable). Si la déduction logique est régie par des lois jusqu’à faire système (on parlera par exemple de système logique du premier ou du deuxième ordre), la métaphore ne l’est pas. Une théorie formelle de la métaphore est à envisager, mais on peut douter de sa faisabilité. C’est pourtant ce qu’ont tenté de faire sémioticiens et spécialistes de théorie littéraire à une époque déjà lointaine (structuralisme des années soixante), et je note d’ailleurs qu’au début de ses travaux, Bruno Latour a voulu se rapprocher de l’un des sémioticiens les plus connus de l’époque, Algirdas Julien Greimas, en reprenant sa notion d’actant. Finalement, la notion de métaphore apparaît fragile en tant qu’outil de raisonnement, mais pas complètement hors d’usage : après tout, une ressemblance de structure peut être validée ou réfutée, elle aussi. Ne peut-on pas penser que lorsqu’on applique un modèle mathématique à une réalité quelconque, c’est de métaphore qu’il s’agit ? Ainsi des modèles mathématiques souvent appliqués en épidémiologie. Mais Latour ou Stengers se méfient de ces modèles car ils y voient surtout du réductionnisme.

Le confinement et la métamorphose

Le texte de Latour commence par une métaphore, justement. Notre position actuelle, qui est très soudaine et nous plonge brutalement dans un ensemble de contraintes que nous n’envisagions même pas avant le confinement, aurait pour homologue celle du jeune Gregor Samsa, le héros de Franz Kafka, lorsqu’il se réveille en grosse blatte. Finis pour lui les mouvements qu’il exécutait si facilement auparavant, finie la sensation d’infinie liberté qu’il éprouvait chaque matin en se levant. Le voilà désormais cloué sur son lit, ne pouvant plus qu’agiter ses petites pattes dans des efforts grotesques pour se relever, inspirant le dégoût, rejeté par les membres de la famille qui, eux, sont restés à l’étape d’avant. Mais en même temps éprouvant d’une manière totalement nouvelle son sentiment d’appartenir à la nature, d’être au même niveau que les autres êtres qui la composent (bactéries, insectes, batraciens, poissons, arachnides, etc. jusqu’aux mammifères et aux humains), sans qu’aucun de ces êtres ne domine les autres… Bref, dit Latour, il faut imaginer Gregor Samsa heureux. D’autant que le devenir-insecte est ce qui nous attend tous. Nous éprouvons un drôle de sentiment, nous qui sommes sans arrêt ramenés à notre finitude, obligés de penser sans cesse à ce que nous rejetons de CO2 dans l’atmosphère, à ce qu’est notre poids sur la Terre, notre nuisance à empoisonner les sols, faire fuir les animaux, restreindre leurs possibilités de vie pour que finalement nous apparaisse le spectre de l’effondrement. Si nous vivions comme un termite ou une fourmi, alors nous aurions moins de mal, car nous pourrions avancer parmi nos déjections et secrétions et nous comprendrions enfin la dualité présente entre nous, comme corps avançant dans la pénombre, et notre milieu, celui que nous engendrons au fur et à mesure que nous avançons… car, dit Latour :

Un urbain tout nu, cela n’existe pas plus qu’un termite hors termitière, une araignée sans sa toile ou un Indien dont on aurait détruit la forêt. Une termitière sans termite, c’est un tas de boue, comme les quartiers chics, pendant le confinement, quand nous passions désœuvrés devant tous ces bâtiments somptueux, sans habitant pour les animer. (p. 18)

Nous voyons donc ici une métaphore productive : si notre situation de confinement peut être comparée à celle que vit Gregor Samsa en se réveillant en blatte (ou en cafard, on ne sait trop) parce que dans un cas comme dans l’autre, nous sommes dans un premier temps tristes d’avoir perdu ce qui nous paraissait si évident auparavant (pour nous par exemple, aller boire un café au bistrot du coin, nous déplacer, voyager sans limite, prendre l’avion et franchir les frontières pour atteindre la Chine, le Japon ou l’Amérique du Sud avec l’aisance d’un humain libre – pour peu toutefois que nous en ayons les moyens financiers, que nous appartenions donc à cette classe un peu riche « qui peut se le permettre »), on peut aussi spéculer sur ce que nous pouvons tirer de positif de ces deux situations. Nommément un recentrage vers ce que nous sommes vraiment : des êtres pas si glorieux après tout, et qui n’auraient jamais du oublier de quoi ils sont faits, ni leur dualité avec les structures qui les environnent et que, le plus souvent, ils ont eux-mêmes construites. Comme les termites ont construit eux-mêmes leur termitière : celle-ci ne leur a jamais pré-existé. (Pourtant Gregor n’est pas un termite, Kafka aurait mieux fait, donc, de le métamorphoser en termite : apparaissent toujours, à un moment ou à un autre, les limites d’une métaphore…)

Gaïa, notre termitière

Bruno Latour nous montre avec talent ce qu’est la zone infime et fragile (que les chercheurs nomment la « zone critique ») sur laquelle se déroule notre existence, frêle pellicule à la surface de la planète Terre assimilable depuis l’espace à une couche de lichen. Un peu de poussière finalement qu’un rien pourrait arracher… au point qu’on finit par se demander si la défense de si peu vaut la peine… (c’est là le risque encouru par ce genre de position car nous n’avons envie de vivre ni comme grain de poussière ni comme cloporte et cela ne nous stimule pas dans la défense de notre humanité). Cette pellicule, cet habitat semblable à ce que la termitière est pour le termite, qui nous façonne autant que nous le façonnons, c’est Gaïa, ou simplement « Terre », sans article bien sûr, parce que c’est la façon de faire la distinction avec la terre, autrement dit cette planète comme une autre que l’on peut voir de loin dans le cosmos. Deux perspectives créant deux objets différents, l’un serait ce que les anciens nommaient le sublunaire, et l’autre le supra-lunaire, ce qui débute au-delà du limes, que ce soit quelques kilomètres en-dessous de nous ou quelques kilomètres au-dessus, bref, tous les lieux auxquels on ne peut accéder que bardé d’instruments et dont nous ne pouvons donc avoir une connaissance qu’indirecte. Même le cosmonaute quand il se lâche dans l’espace hors de sa capsule ne possède aucun rapport direct avec l’espace qu’il explore, les galaxies ne sont connues que par des engins époustouflants – j’ai vu récemment à la télévision le radio-télescope situé dans le district de Pocahontas, en Virgine Occidentale, qui permet de « voir » les galaxies et d’évaluer leur luminosité réelle, mais « voir » ici est métaphorique, ce qu’on « voit » ce sont des reconstitutions grâce à des programmes informatiques à partir de signaux perçus dans le très-lointain. On dira bien sûr que ce point de vue n’est pas nouveau : il y a beau temps que nous savons que la science est faite pour aller bien au-delà de nos sensations. Jusque là, on y voyait un avantage de la science, or, dans l’esprit de Bruno Latour, c’est un handicap… comme si ce que nous percevons sur nos écrans n’était pas le « tout-à-fait vrai » en somme, et qu’il faille le percevoir avec circonspection. C’est donc à un renversement de tendance que nous invite le philosophe-sociologue, bien résumé par ce passage :

Contrairement aux illusions des générations précédentes qui voyaient Gaïa comme des taches bizarres se détachant sur un espace homogène, lisse et continu d’Univers, les terrestres ont plutôt tendance, en inversant l’image, à rencontrer sur leurs chemins des îlots d’Univers maintenus à grands frais qui se détachent clairement, par le tranchant de leurs bords, sur le léger tapis tissé par l’enchaînement que les vivants emmêlés ne cessent de ravauder. (p. 49)

Nous aurions donc depuis longtemps créé des illusions de savoir au lieu de nous concentrer sur l’immédiatement percevable. On objectera que ces prétendues illusions nous ont permis de concevoir ce qu’est un espace, ce que sont des forces, comment les astres tournent, comment nous pouvons atteindre Mars ou Saturne, d’où viennent les ondes terrestres, comment se forment les séismes, d’où viennent les continents, comment soigner les malades, augmenter l’espérance de vie et bien d’autres choses encore qui font que nous vivons et que nous nous émerveillons face aux aurores boréales, aux levers de soleil en montagne, aux créations artistiques et aux grands textes de la littérature. Mais l’imminence des catastrophes, selon Latour, devrait nous faire renoncer à cette puissance, laquelle aurait été toujours acquise au détriment de l’infra-humain ou du non humain.

à suivre (la semaine prochaine)

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Une anomalie littéraire

« Anomalie » a au moins trois interprétations dans le roman qui vient d’être couronné du Prix Goncourt : c’est bien sûr le récit d’une anomalie de taille dans l’espace-temps, j’y reviendrai, c’est aussi le titre du livre surprise produit par l’un des personnages du livre, un certain Victør Miesel (ensemble vide s’il vous plaît!) et puis… c’est une anomalie en lui-même quand on songe à ce que sont en général les livres qui reçoivent le prix Goncourt… Les jurés de cette année ont été savamment déviés de leur orbite, un coup du virus sans doute. Un livre drôle, inspiré en partie par la science, qu’on ne lâche pas en route… un livre de métaphysique, où ne se trouve pas la moindre trace de sociologisme (contrairement à maints romans contemporains), ni même une once d’indignation bon ton. Si ! Sauf au début, mais c’est de bonne guerre, et… justifié (selon moi) quand il est dit ceci :

Blake fait sa vie de la mort des autres [Blake est un tueur à gages]. S’il vous plaît, pas de leçon de morale. Si on veut discuter éthique, il est prêt à répondre statistiques. Parce que – et Blake s’excuse – lorsqu’un ministre de la Santé coupe dans le budget, qu’il supprime ici un scanner, là un médecin, là encore un service de réanimation, il se doute bien qu’il raccourcit de pas mal l’existence de milliers d’inconnus. Responsable, pas coupable, air connu. Blake, c’est le contraire. Et de toutes façons, il n’a pas à se justifier, il s’en fout.

C’est dit une bonne fois, sans qu’il soit nécessaire d’y revenir, bien plus efficace que des tonnes de déploration. Ensuite… eh bien, ensuite, le récit va bon train. Dans la première partie, la présentation des personnages, un par un en file indienne s’il vous plaît. Tous des cas individuels, comme nous le sommes tous. Chacun avec ses bizarreries, ses talents cachés, ses déboires et ses rêves. Victor Miesel (quand son « o » n’était pas barré, signe du vide) a rencontré la femme de sa vie… seulement voilà, il ne lui a presque pas parlé, et elle a disparu, il ne l’a jamais revue. C’est bête quand même. Cela me fait penser, allez savoir pourquoi (mais si, vous savez pourquoi, car il est question d’Oulipo dans les deux cas) à Raymond Queneau (photo ci-contre) et à son personnage de Cidrolin dans Les fleurs bleues, qui s’appelait Cidrolin parce que… c’est si drôle, hein ? Je crois d’ailleurs me souvenir que ce roman aussi était construit sur une idée de dualité : Cidrolin, notre contemporain (enfin… dans les années soixante) rêvait au Duc d’Auge (qui, lui, vivait au Moyen-Âge), et réciproquement, dès qu’il s’endormait, le Duc d’Auge se rêvait en Cidrolin… Mais dans le roman d’Hervé Le Tellier, la dualité est dans l’instant présent, l’un ne rêve pas qu’il est l’autre puisque les deux sont 1) rigoureusement identiques l’un à l’autre (mêmes gênes, même vie intérieure, mêmes sentiments) et 2) vivant dans le même temps – si ce n’est un décalage de quatre mois, que l’un a vécu mais pas l’autre, ainsi pour Blake, il y a un Blake Mars et un Blake Juin… Allez comprendre quelque chose… Je peux bien le raconter, puisque tout le monde déjà en a entendu parler : on doit ce prodige à un événement surprenant qui se serait déroulé le 10 mars 2021 autour de 16h13 , date à laquelle le vol Air-France Paris-New York fut pris dans une tempête inouïe qui causa des turbulences telles que beaucoup de passagers crurent leur dernière heure venue, mais fort heureusement, peu de temps après, l’avion est sorti du cumulonimbus embrasé par un soleil radieux, et a failli aller se poser sagement comme convenu à JFK. Sauf que… le même avion s’était déjà posé et que nous n’étions plus au mois de mars mais en juin. Quelque chose n’allait pas et « les autorités » comme on dit, ne tardèrent pas à intervenir et l’avion fut redirigé vers une base militaire. Autrement dit, le temps avait bifurqué ! A un moment très précis, on était passé sans transition du 10 mars mars au 24 juin, un avion et toute sa cargaison de passagers s’étaient littéralement dupliqués. Il y eut deux Blake comme deux Joanna, comme deux Victor, deux Lucie, deux Sophia (une petite fille), deux David (le pilote) ou deux Adrien… Voici l’intrigue. Et maintenant, sachant cela, comment en venir aux explications ? La thèse favorite est celle de la simulation. La (re)production en deux points distincts de l’espace temps d’un complexe d’objets, cela ressemble à un programme d’ordinateur qui enverrait un scan sur deux imprimantes différentes à deux moments différents, par simple erreur de code. Cela semble magique. Mais cela supposerait que nous soyons tous et toutes, et nos environnements en même temps, de pures simulations créées sur ordinateur. Ne lisant pas ou peu de science-fiction (je sais, c’est un tort) j’ignore si des auteurs ont déjà songé à cela, il ne m’étonnerait pas que ce soit le cas, et alors ce roman serait un récit de science-fiction tombé par erreur dans ce qu’on appelle « la littérature blanche », et en cela, une anomalie comme dit plus haut. Il y a eu Matrix, célèbre film, mais comme le fait remarquer un personnage clé de « L’anomalie » (un chercheur convié à résoudre le problème), dans Matrix, de vrais humains se mêlent à des simulations au sein d’un vaste programme qui les emprisonne. Ici, il n’y aurait pas de « vrais » humains. Mais d’abord qu’est-ce que cela voudrait dire… « de vrais humains » ?

« L’anomalie », roman passionnant parce qu’il pose une foule de questions philosophiques. Bien entendu sur l’identité d’abord. Ou l’indiscernabilité. Peut-il exister deux objets indiscernables l’un de l’autre ? Si on ne peut pas discerner deux objets, alors ils ne sont qu’un. Or, ici on parle d’individus qui sont deux, ils ne sont donc pas vraiment indiscernables – d’ailleurs ils ont quatre mois d’écart – ce qui invite à créer un concept intermédiaire. Entre l’indiscernabilité et la gémellité, par exemple. Que sont deux clones l’un par rapport à l’autre ? Sans compter qu’au cours d’un laps de temps de quatre mois, il peut s’en passer des choses… on peut mourir par exemple. C’est ce qui est arrivé à Victor/Victør. Victor Mars a eu le temps d’écrire son « Anomalie », texte fulgurant qui l’a fait sortir de l’ombre, puis de se suicider en sautant d’une falaise, mais Victor Juin, celui qui revient… n’a nulle envie suicidaire, et ne se reconnaît guère dans ce recueil d’aphorismes un peu vaseux…

Si nous sommes des programmes, qui nous a créés ? Des programmes eux aussi ou bien de vrais êtres ? Admettons que nous soyons créés comme programmes. Cela résout évidemment nombre de nos questions métaphysiques : il n’y a plus ces éternelles discussions sur l’opposition entre libre arbitre et déterminisme. Spinoza se lit sans aucun sentiment de contradiction. Les expériences de Libet prennent sens : avant que nous ayons conscience de l’intention de lever le bras, l’impulsion de lever le bras est déjà partie, et oui, puisque notre conscience n’est que le film produit a posteriori pour nous donner l’impression d’être libre et que cela justement fait partie des spécifications du programme qui nous anime. Avouons que ce serait pas mal comme « solution ». Sauf que l’on se heurte à ça : ceux qui nous ont programmé, qui sont-ils ? Pourquoi seraient-ils plus « vrais » que nous ? Pourquoi ne pas penser qu’ils le sont aussi, programmés ? Par qui ? Et ainsi de programmeurs en super-programmeurs, on va loin dans les niveaux « méta »… sans arrêt prévisible. Alors, qu’y gagnerait-on? Bon je sais ce qu’on va me dire : ce truc là, c’est Dieu. Autrement dit, Le Tellier aurait trouvé une nouvelle preuve de l’existence de Dieu… Au dix-huitième siècle, Dieu était le grand horloger, aujourd’hui, c’est le grand programmeur… tout est fonction de la technologie qui prédomine à une époque. Mais l’idée du monde informatique, de l’informatique céleste comme l’a dit si bien le philosophe Mark Alizart, était déjà dans l’air depuis longtemps (Alizart pointe du doigt… Hegel en personne!). Seulement moi, je ne crois pas en ces poupées gigognes de programmeurs de programmeurs de etc. Je crois que c’est nous qui programmons. Vous voulez que je vous dise ? Eh bien, voilà : l’univers et le temps sont refermés sur eux-mêmes, cycliques. L’humanité programme de mieux en mieux et l’informatique devient à jamais toute puissante, si bien qu’à la fin, elle retourne au début, et là elle engendre le monde dans lequel nous sommes, avant que le même cycle se reproduise un nombre indéfini de fois. Façon de dire comme, je crois, un philosophe actuel dont je n’ai pas retenu le nom, que Dieu n’est pas au début, mais à la fin et que c’est nous qui le construisons.

Allons… Dieu existe, Elon Musk l’a déjà rencontré.

Bon, je blague, hein… (mais pas tellement si l’on prend au sérieux les travaux du philosophe suédois Nick Bostrom, sur lesquels sont basées les hypothèses du présent livre, qui affirme que rien ne s’oppose à ce qu’à force de sophistication, un simple ordinateur portable puisse contenir dans le futur des milliers d’esprits simulés qui ne se distingueront plus des esprits humains ordinaires, et que donc, peut-être déjà, si ça se trouve, nous sommes dans un tel ordinateur…).

La fin du livre de Le Tellier, autant le dire, est angoissante. Qu’est-ce qu’un esprit standard peut faire de son double ? Cela ne semble pas prévu dans le programme… Nous revenons à la même question: comment être à la fois identique et différent ? Certains personnages se sacrifient pour laisser vivre leur double, d’autres se séparent en espérant plus jamais se revoir, des couples se déchirent car celui qui reste au milieu des deux doubles ne sait plus où donner de la tête, il peut avoir donné naissance à un embryon dans l’intervalle des quatre mois, auquel cas, bizarrement, l’autre exemplaire n’est pas enceinte, or c’est la même personne, etc. etc. On voit le nombre de paradoxes et de situations intenables que la duplication des esprits engendre. Le roman de Le Tellier ne va pas très loin dans cette exploration, il préfère qu’on en finisse d’une manière plus radicale… mais je ne vous dirai pas la fin.

Jolie image que celle d’un texte qui se désagrège en même temps que la réalité…

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Monde d’après

Sommes-nous en crise ou sommes-nous en catastrophe comme le disait récemment Boris Cyrulnik ? La crise disait-il, c’est simple, vous allez bien, tout à coup vous avez mal aux dents, vous souffrez, vous allez chez le dentiste, il vous soigne, vous n’avez plus mal, c’est ça la crise. Plus savamment, la crise est une phase grave d’une maladie. « Catastrophe » c’est autre chose, « cata » – « strophein » : il y a l’idée de « retournement », le monde n’est donc plus après ce qu’il était avant. Au cours du premier confinement, on parlait beaucoup du monde d’après, certains pour y croire (vous allez voir, il va se développer plus d’empathie, plus d’attention à l’environnement, plus de  care…), d’autres pour le railler (« le monde d’après sera pire que le monde d’avant » selon Michel Houellebecq, mais aussi Jean-Yves Le Drian). Aujourd’hui, on en parle moins, on a appris sans doute à être discret sur la question… quelle preuve a-t-on qu’un monde d’après serait plus accueillant ? Quelle preuve a-t-on d’un « monde d’après » ? La plupart des gens souhaitent sûrement qu’en guise de monde d’après… on retourne au monde d’avant, que ce ne serait pas si mal. On ne demande plus l’impossible, on ne rêve plus. Et pourtant… ce monde d’après ressurgit en filigrane. Ce n’est plus comme l’expression d’une volonté, voire d’un volontarisme, mais comme quelque chose d’inscrit, de désormais inévitable. Le monde d’avant a fini par sécréter un poison et nous sommes liés à lui. Il y a quelques temps, les médias donnaient la parole à des philosophes, des scientifiques qui se répartissaient en deux groupes : ceux qui nous disaient prendre conscience de la gravité de la situation et nous disaient d’attendre, ceux qui la refusaient et nous disaient qu’on en faisait trop, qu’il fallait nous détourner des discours mortifères pour ne penser qu’à la vraie vie et pas à la seule vie « biologique ». Parmi ces derniers, il y avait même ceux qui se disaient sûrs que cette « crise » n’était qu’une manière de nous imposer, par voie détournée, règlementations et contraintes (masques, tests, interdictions de réunion). En somme, le « système » avait trouvé cette aubaine pour nous contraindre à rentrer dans le rang. C’était ainsi qu’Orwell finissait par avoir raison. Grâce à un virus… et qui sait d’ailleurs s’il n’avait pas été « inventé » ?

Or, voilà que les discours changent, voici que les médias recherchent d’autres voix, ayant épuisé jusqu’à la corde les Comte-Sponville, les Onfray, les BHL et autres Agamben. Ces temps-ci, Bruno Latour fait… le tour des plateaux télé et des unes de magazines. Je l’ai vu sur la Cinq en compagnie de Boris Cyrulnik, c’était un très beau duo.

Que se passe-t-il ? Finirait-on par comprendre que cette pandémie, loin d’être un phénomène isolé qui ne se reproduira plus dès que l’on aura trouvé les bons remèdes et les bons vaccins, loin d’être une sombre manigance inventée par Bill Gates (version 1) ou par Xi Jingping (version 2), est une sorte de répétition générale avant les vrais ennuis… D’autres virus peut-être. Et surtout les dégâts causés par le réchauffement climatique et la nouvelle extinction des espèces. Que Moderna ou AstraZeneca nous sorte pour un temps d’affaire, il demeurera au-dessus de nos têtes fragiles une épée de Damoclès et nous aurons à faire face à des cataclysmes atmosphériques qui nous forceront à nous protéger avec encore plus de précautions qu’en ces temps de Covid. C’est la thèse de Latour. D’autres voix s’étaient déjà exprimées dans le même sens (le climatologue Edouard Bard en avril 2020). Début mars, Slavoj Zizek disait quelque chose de semblable, mais on ne les écoutait guère. De fait, ce que disait Zizek n’était pas exactement la même chose. Il disait : « contrôler, surveiller, punir ? – oh oui, s’il vous plaît » et ce n’était pas par masochisme, mais tout simplement pour exprimer que nous étions désormais confrontés à une situation qui nous dépassait, ce qui entraînait… qu’on fût bienheureux qu’un État prenne en charge les décisions à prendre, et les assume ! Mais aujourd’hui, même ces propos ne sont plus de mise car ils sous-entendaient que le mauvais cap allait être dépassé. Car aujourd’hui, nous ne savons pas. Nous nous sommes laissés prendre par toutes les lueurs d’espoir… il n’y aurait pas de deuxième vague (quelques charlatans ont fait leur beurre de cette fausse nouvelle), il y aurait une deuxième vague, mais, par chance, les vaccins allaient arriver, ce virus avait bien eu déjà quelques mutants mais sans gravité, nous allions être tous vaccinés d’ici l’été etc. etc. C’était sans envisager les retards de production et l’apparition de nouveaux variants et la course qui se profile entre les variants du virus et les adaptations du vaccin. Un coup l’un, un coup l’autre. J’avance mon pion, tu avances le tien. Peut-être une partie infinie. Atmosphère qui sent la lente extension d’une situation qui dure. Comme une dépression atmosphérique qui s’installerait dans la durée. Il nous faudrait revêtir imperméable et parapluie, k-way ? Ciré jaune des matelots ? Finies les tongues, les bermudas, les ombrelles et les shorts fleuris… Plus grave : finis les voyages (et donc les métiers qui les organisent), finis les restaurants et les bistrots, finies les stations de ski et les emplois qui vont avec (pisteur, moniteur, serveur de bar, gérant de remontée mécanique…). Le professeur d’éthique Emmanuel Hirsch dit les choses avec justesse quand il appelle à une adaptation progressive de notre part, non seulement adaptation de nos comportements, mais aussi adaptation de nos institutions, de notre conception de la démocratie : on ne peut plus accepter que quelques dirigeants décident (parfois… un seul) et que les gens ordinaires appliquent. Les gens ordinaires doivent participer aux décisions, dire ce qu’ils pensent dans des dialogues qu’il faut bien sûr savoir organiser. Si vaccination il y a, dans quel ordre, selon quels hiérarchies d’urgence ? Les principes auxquels on obéit aveuglement ne marchent plus. Il n’y a pas de recette à suivre, de principe a priori selon lequel ce sont les personnes (très) âgées qui devraient passer en tout premier, par exemple. Ça se discute. Car s’il y a des gens plus jeunes dont notre avenir dépend (au plan de l’économie, de l’éducation, de la recherche, de la santé) alors ce sont peut-être eux qu’il faut d’abord protéger. On a beaucoup dit que ce n’était pas la peine de s’en préoccuper puisque le virus ne s’en prenait gravement qu’aux plus âgés et plus fragiles, mais cet argument est dépassé : demain, des variants peuvent arriver qui s’en prendront aux jeunes adultes et même peut-être aux enfants. Et puis de plus en plus se révèlent des cas de personnes peu âgées mais qui souffrent gravement, et restent handicapées pour un temps très long, ce qui nous prive de toutes façons de leur apport à la société pendant toute la durée de leurs symptômes.

Bruno Latour, Jean-Pierre Dupuy, Boris Cyrulnik

Les discours d’Agamben (discours repris par le romancier Philippe Forest), de Stiegler (Barbara, pas Bernard) ou de BHL sont déjà devenus ringards, discours de philosophes dénués de connaissances précises autant en virologie qu’en épidémiologie et qui tentent de plaquer sur une situation inconnue jusqu’ici des analyses pré-construites. On ne veut plus entendre que la protection de la vie tue la vie, que l’appareil pandémique a pour but de supprimer nos libertés ou que l’acceptation des mesures-barrières est une odieuse compromission avec le système ultra-libéral. Zizek avait déjà répondu à Agamben, Jean-Pierre Dupuy lui répond encore ainsi qu’à Comte-Sponville ou à Luc Ferry et à ceux qui opposent vie au sens biologique et vie humaine, et qui ont dénoncé une soi-disant « sacralisation de la vie », comme Olivier Rey. Ces penseurs s’offusquent que l’on attache autant d’importance à la simple vie, à la « vie nue » car, à leurs yeux, il est d’autres valeurs qui méritent que l’on s’attache à elles, et même que l’on sacrifie sa vie pour elles. Autrefois, disent-ils, on n’avait pas peur de sacrifier sa vie pour une cause plus grande que soi… la Patrie par exemple, ou bien une certaine conception de Dieu… mais ils ne sont pas allés demander aux pioupious de Verdun s’ils avaient vraiment l’intention de sacrifier leur vie à la Patrie. Et ils n’osent peut-être pas aller jusqu’à rendre hommage aux djihadistes qui tuent et se tuent pour leur Dieu (soi-disant) – bien qu’il me soit arrivé d’entendre ce genre de propos après les attentats, idée selon laquelle ces jeunes qui les commettent ont un idéal, au moins, eux ! Je sais qu’il est facile – et moi-même, je m’y suis laissé prendre au début de la pandémie – de dire que la préservation de la santé à elle seule ne justifie pas tout car il y a bien d’autres choses susceptibles de rendre notre vie heureuse, l’amour bien sûr, sous toutes ses formes, mais aussi le goût de l’art, les plaisirs de la nature, l’écriture, le théâtre… mais c’est oublier que la santé, si elle n’est « valeur » en elle-même est toujours condition pour l’existence de ces sources de bonheur. Un ami me fit remarquer qu’il ne faut pas confondre maladie et handicap. Une personne handicapée peut développer les sources de bonheur mentionnées ci-dessus, et vivre heureuse. La maladie, elle, le plus souvent, l’empêche, surtout quand elle fait planer une menace de fin prochaine, ou alors celui ou celle qui en souffre essaiera de donner le change, de donner l’apparence d’un bonheur d’autant plus extériorisé qu’éphémère, comme le montre si bien La Montagne magique (dont un autre ami m’a conseillé la lecture, surtout dans la nouvelle traduction française!). Entendons-nous bien : je serais prêt sans doute à risquer ma vie dans des circonstances exceptionnelles, notamment pour venir au secours d’une personne en danger, et je ne renie pas le fait d’avoir dit que j’étais prêt à risquer d’attraper le virus en me proposant pour faire l’école à nos petits-enfants durement atteints dans leurs possibilités d’envisager l’avenir sous un jour heureux. Je veux seulement dire que je ne verrais jamais cela sous l’angle d’un « sacrifice ». On ne sacrifie une chose ou une vie que par rapport à une divinité. On peut risquer sa vie pour une autre vie parce qu’on estime que cette dernière a au moins autant de valeur que la sienne propre, c’est un jugement rationnel. En revanche, qui « sacrifie » une vie pour une autre le fait en fonction d’une morale mystique qui n’est pas la mienne (et ne devrait même pas être celle de gens qui se réclament de la Bible si l’on en croit Jean-Pierre Dupuy qui cite le Deutéronome : « Je prends aujourd’hui à témoin contre vous le ciel et la terre : je mets devant toi la vie ou la mort, la bénédiction ou la malédiction. Choisis donc la vie, pour que vous viviez, toi et ta descendance […] »).

Dupuy défend la vie parce qu’il n’y a rien d’autre au monde, finalement. Certains philosophes dénigrent la vie biologique parce qu’ils dénigrent la biologie, ce qu’ils font parce que celle-ci est une science, terme honni. De façon très brillante, il montre que cette attitude est puérile : la science n’est pas la continuation du discours galiléen, elle n’est plus depuis longtemps seulement inspirée par un déterminisme qui traiterait les humains comme des choses inertes, elle a pris connaissance de l’imprévisible, de l’incertitude et même du chaos. On a arrêté de considérer que la biologie s’achevait avec la carte du génome humain (voir mon billet sur Giuseppe Longo). On ne saurait opposer la vie et le monde comme l’effectif et le possible, l’immanence et la transcendance car tout est beaucoup plus difficile. « La vie, dit Jean-Pierre Dupuy, fût-elle la plus nue qui soit, réduite à ce qu’en dit sa science, la biologie, est la condition de possibilité du monde ». Si, dans le cas de pandémie que nous connaissons, la préservation de la vie peut donner l’impression de menacer la vie c’est pour d’autres raisons que métaphysiques : parce que, par exemple, les règles édictées pour préserver la vie se retourneraient contre elle en ce qu’elles engendreraient des désarrois psychiques tels que l’on commencerait à voir des suicides. Ce qui se passe effectivement. Et c’est là que doivent intervenir des spécialistes de la santé mentale et de l’éthique pour mettre en garde et dire que les mesures à prendre pour contrecarrer le virus doivent être déterminées collectivement, après information véritable et débat public.

Jean-Pierre Dupuy note encore que, bien souvent, ceux qui s’élèvent contre cette prétendue « sacralisation de la vie » sont les mêmes que ceux qui s’attaquent aux défenseurs de l’écologie, comme si, là encore, on allait empêcher les gens de vivre simplement pour sauver ce qui reste à sauver. Ainsi par leurs négateurs aussi, la gravité de la Covid et le réchauffement climatique (ainsi que la disparition des espèces) auraient partie liée. C’est donc à raison que Bruno Latour conjoindrait les deux situations. Je ne sais pas si Jean-Pierre Dupuy reconnaît sa pensée dans celle de Bruno Latour, et réciproquement si Latour reconnaît la sienne chez Dupuy. Sans doute ont-ils des différences, Latour fait quand même partie de ces « irrationalistes subtils » dont parle Pascal Engel. Néanmoins ils se rapprochent par leur vision exigeante de l’écologie.

J’approuve Latour quand il exprime le souhait que l’écologie désormais supplante l’économie. Car ce serait remettre le monde à l’endroit. Marx disait « la dialectique avait la tête en bas, je l’ai remise sur ses pieds », on pourrait dire la même chose du couple économie-écologie. Car l’économie, surtout depuis un demi-siècle, s’est arrogée un pouvoir surnaturel, au point qu’elle a développé une sphère de rapports de force et d’intérêt planant au-dessus de nos têtes, qui finit par ne plus avoir de relation avec le monde concret, avec notre planète Terre. Il n’y a aucune rationalité distinguable dans les mouvements boursiers. En plein été, Yannis Varoufakis exprimait sa stupeur face à certains phénomènes par un tweet ainsi libellé : « Le capitalisme financier s’est découplé de l’économie capitaliste, s’envolant hors de l’orbite terrestre, laissant derrière lui des vies et des rêves brisés. Alors que le Royaume-Uni s’enfonce dans la pire récession de tous les temps, et que les États-Unis se rapprochent du statut d’État en faillite, le FTSE100 augmente de 2 % et le S&P500 bat tous les records ! ». Il importe donc de retrouver le contact avec le sol, et c’est sûrement sous la pression du changement climatique que ceci peut être amorcé, de même que la pandémie a, au moins momentanément, mis en panne l’économie réelle (mais pas la spéculation, apparemment).

La question de la démocratie se trouve posée : quelqu’un m’a objecté sur FB qu’il n’était pas évident que l’on puisse aller de l’écologie vers la social-démocratie, alors que, selon cette personne, le trajet inverse apparaîtrait plus facile. Il me semble en réalité, et c’est là ce que disent Latour et les gens proches de lui (cf. le livre récent : « Le cri de Gaïa »), que l’écologie fasse appel à un concept plus large que celui de démocratie au sens strict, mais qui l’englobe : l’idée d’être à l’écoute du vivant, ce qui inclut évidemment le vivant humain. Le problème est qu’on ne sait guère comment faire pour donner la parole à ce qui n’en a pas et que jusque-là, la démocratie n’avait de sens qu’entre les êtres parlants.

Il faudra pourtant trouver une solution à ce problème, faute de quoi les non-parlants finiront bien par s’exprimer par une voie détournée, et alors il sera un peu tard pour organiser enfin les débats publics dont nous avons besoin…

NB: les articles de Jean-Pierre Dupuy et de Bruno Latour sont dans la revue électronique AOC, Latour a également publié récemment « Où suis-je – Leçons du confinement à l’usage des terrestres », aux éditions Les empêcheurs de tourner en rond, le livre « Le cri de Gaïa – penser la terre avec Bruno Latour » est sous la direction de Frédérique Aït-Touati et Emmanuele Coccia aux mêmes éditions. Boris Cyrulnik a publié récemment « Des âmes et des saisons » aux éditions Odile Jacob.

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Nerval toujours vivant

Le Grand Meaulnes m’ayant naturellement conduit à me souvenir de mes lectures de jeunesse, je ne puis faire autrement que revenir à Gérard de Nerval, reconnu souvent comme le plus grand écrivain romantique français, dont la découverte vers l’âge de 16 ans m’a profondément marqué. Dans ma solitude de jeune homme plein de désirs et d’aspiration à aimer, étourdi par la beauté des corps de jeunes filles qui dansaient autour de moi dans la cohue du lycée, Nerval mettait en mots ce que j’éprouvais confusément. Le modèle proposé était celui de l’amour romantique, où la femme figurait comme un idéal, superposition d’images plus ou moins réelles, expression d’un « plus d’être » que l’on ne pouvait atteindre qu’en s’élevant au-dessus des banalités et des vulgarités de l’existence.

Nerval m’inspirait, même si je savais que la voie qu’il avait suivie dans sa vie l’avait conduit au suicide et qu’elle avait traversé des moments de folie.

Dire que la femme figurait comme un idéal n’est nullement faire état d’un « idéal féminin », ensemble de normes qui pèsent sur les femmes et leur dictent comment elles devraient vivre, s’habiller, se comporter dans le monde social, à la façon dont il existe aussi un modèle viriliste qui pèse sur les hommes. « Idéal » est ici à prendre au sens d’un but à atteindre, de représentation rêvée de ce que l’on aimerait que soit l’amour, à mille lieux des conventions et des propos cyniques, des grivoiseries et des rabaissements du sexe différent du notre. Par exemple, je ne supportais pas les blagues salaces. Et aujourd’hui encore, comment ne pas être révolté de voir sur son écran de télévision une émission où les interventions d’animateurs populaires et d’autres hommes sur le plateau semblent ne viser qu’à humilier une femme, comme je l’ai vu récemment par hasard au cours d’une émission en direct diffusée sur France 2, où une bande d’hommes à l’œil légèrement allumé entourait une belle femme qui présentait son spectacle de meneuse de revue. La femme était belle. Ces messieurs s’obstinaient à vouloir prouver qu’elle était donc sotte. Et cela en 2021, en pleine dénonciation du sexisme et remise en question des clichés genrés. Cette anecdote, bizarrement, me faisait penser à Nerval, amoureux d’une belle actrice, Jenny Colon qui, pour elle, aurait tout donné et dont la sensibilité était blessée par les quolibets et les allusions salaces que des hommes de ce temps adressaient aux actrices, toutes plus ou moins assimilées à des prostituées. L’actrice, sous le nom d’Aurélie, est l’une des femmes que l’on rencontre dans Sylvie, la nouvellela plus célèbre du recueil Les Filles du feu. C’est après une soirée théâtrale à laquelle assistait le narrateur amoureux qu’il lui vient à l’idée, en consultant un journal où il est dit en deux lignes « Fête du Bouquet provincial. Demain les archers de Senlis doivent rendre le bouquet à ceux de Loisy », de revenir au temps passé, celui où il jouait innocemment avec les jeunes filles de son village de Loisy (dans le Valois, non loin d’Ermenonville) dont deux en particulier sont toujours présentes en sa mémoire: la grande Adrienne, et la plus jeune, Sylvie. Alors il se représente, au cours de la nuit, avant de se décider à partir, « un château du temps de Henri IV avec ses toits pointus couverts d’ardoises et sa face rougeâtre aux encoignures dentelées de pierres jaunies ». Des jeunes filles dansent en rond sur la pelouse et lui est le seul garçon au milieu de la ronde, venu avec sa compagne toute jeune encore, Sylvie, « une petite fille du hameau voisin, si vive et si fraîche, avec ses yeux noirs, son profil régulier et sa peau légèrement hâlée ». Il remarque l’une des filles, plus grande que les autres, que le hasard conduit à ce qu’il l’embrasse. C’est Adrienne. Il ne la verra qu’une fois. Lorsqu’il reviendra dans la région, elle aura disparu. Au cours de la nuit, vers 1h du matin, il se décide à partir pour ce lieu qui reste pour lui empreint de brumes et de poésie, en calculant que tôt le matin il sera auprès de Sylvie, celle qu’il aimait tant et qu’il n’a pas revue depuis trois ans, mais en chemin il se remémore un autre voyage, une autre excursion vers Loisy à l’occasion déjà d’une fête des archers, ainsi les souvenirs se collisionent-ils, forment-ils comme des successions de vieilles photographies qui vont finalement se confronter au réel. La rencontre aura lieu, plutôt joyeuse. Sylvie a épousé le frère de lait du narrateur, lequel peut rentrer à Paris à temps pour être à cinq heures au théâtre où il peut s’adonner à son adoration pour l’actrice.

Senlis dans les années soixante – photo A.L.

C’est une nouvelle magnifique, que l’on ne se lasse pas de relire. Raymond Jean, qui était professeur de littérature à Aix-en-Provence et a écrit un joli livre sur Nerval dans la collection « Ecrivains de toujours » au Seuil (1964) en fit une analyse subtile qui la comparait au projet proustien de La Recherche du Temps perdu. Selon lui, elle est basée, comme c’est le cas de l’œuvre de Proust, sur une représentation savante du temps et de la mémoire. Chez Nerval comme chez Proust, le temps n’est pas linéaire, il est gigogne : un événement évoque un souvenir, puis un autre, et lorsqu’on s’installe au temps du souvenir, alors s’ouvre un nouveau souvenir, mais à l’intérieur du premier. Ceci apparaîtrait comme un processus sans fin s’il ne fallait clôturer la nouvelle et, à un certain moment, revenir en surface au temps du « maintenant »… dont on ne sait jamais s’il n’est pas aussi imaginaire que les autres. Et puis lorsqu’on est revenu à ce « présent », on pourrait s’attendre à ce que l’histoire s’arrête. Mais non, car le propre du présent… c’est toujours de se continuer. Alors Nerval parle déjà du lendemain (il part en Allemagne) comme s’il voulait vraiment nous donner une preuve qu’il est maintenant bien vivant, sorti de ses songes. L’été suivant, il revient et entreprend cet impossible : confronter l’image de celle qu’il a définitivement perdue avec celle qu’il aime dans le présent. Les deux ne s’accordent pas, au point qu’Aurélie l’éconduit : « Vous ne m’aimez pas ! Vous attendez que je vous dise : « la comédienne est la même que la religieuse » ; vous cherchez un drame, voilà tout, et le dénouement vous échappe. Allez, je ne vous crois plus ! » et le pauvre Gérard (ou le narrateur) de conclure : « cette parole fut un éclair. Ces enthousiasmes bizarres que j’avais ressentis si longtemps, ces rêves, ces pleurs, ces désespoirs et ces tendresses,… ce n’était donc pas l’amour ? Mais où donc est-il ? ». Ainsi, les mirages se défont. Nerval nous décrit non pas une régression (comme c’est un peu le cas du Grand Meaulnes) mais une progression, il a cherché et obtenu un dépassement de ses rêves d’enfant. Là où l’on pourrait craindre une lamentation, un retour attristé vers le passé, il se contente avec joie de retrouver une Sylvie mariée et qui le bouscule avec tendresse : « Je l’appelle quelquefois Lolotte, et elle me trouve un peu de ressemblance avec Werther, moins les pistolets qui ne sont plus de mode ». et puis : « J’oubliais de dire que le jour où la troupe dont faisait partie Aurélie a donné une représentation à Dammartin, j’ai conduit Sylvie au spectacle, et je lui ai demandé si elle ne trouvait pas que l’actrice ressemblait à une personne qu’elle avait connue déjà. « A qui donc ? – Vous souvenez-vous d’Adrienne ? » Elle partit d’un grand éclat de rie en disant : « Quelle idée ! » Puis, comme se le reprochant, elle reprit en soupirant : « Pauvre Adrienne ! Elle est morte au couvent de Saint-S***, vers 1832 ». Et la fin de Sylvie propose, comme pour faire diversion (allons, cette histoire n’était pas si dramatique) un joli panorama des chansons et légendes du Valois, car en fin de compte, ce que cherche surtout Nerval, c’est à nous faire aimer et comprendre l’esprit populaire de son temps.

On sait que ces nouvelles furent écrites par un Gérard qui vivait les dernières années de son existence, sur les conseils de son médecin qui voyait probablement là manière de libérer l’écrivain de ses fantasmes et angoisses. Tous les chefs d’œuvre de Nerval furent d’ailleurs écrits dans cette période, ils incluent aussi évidemment les extraordinaires sonnets des Chimères comme El Desdischado, le poème qui s’est ancré à jamais dans le cerveau de tout lecteur qui l’a découvert un jour, que ce soit au cours de sa scolarité ou simplement par l’effet du hasard et où l’on parle du « soleil noir de la mélancolie » expression qui me paraît au summum de ce qui peut s’écrire en poésie.

Les nouvelles qui composent le recueil Les Filles du feu sont donc les projections d’un esprit qui souffre, on pourrait penser qu’elles ne sont que cela et nous pourrions aussi prendre Aurelia, ce grand texte sur la folie, comme un compte-rendu clinique, et pourtant elles agissent en nous encore comme ayant une portée universelle, la folie ici apparaissant comme un « dérèglement de tous les sens » en même temps qu’un accès de lucidité. Nerval avait parlé de « super-naturalisme » et Breton et ses amis s’en inspirèrent pour parler de « surréalisme ». mais si l’on peut lire encore Nerval aujourd’hui, et je suis sûr qu’il a à dire beaucoup aux jeunes gens actuels revenus d’une approche de la sexualité centrée sur l’instrumentalisation des corps et la dévalorisation de la relation amoureuse, c’est que son talent d’écrivain et sa lucidité dépassent de loin la simple affection mentale dont il souffrit et pour laquelle il se fit interner à deux reprises, notamment à la clinique du fameux docteur Blanche sur la colline de Montmartre…

Certes, je pourrais en venir à l’analyse des raisons qui ont motivé ce tropisme dirigé vers cet auteur romantique, comme je l’avais ébauché dans mon billet récent sur Rilke, et finir par constater que, là aussi, comme dans le cas de l’auteur allemand, se cache sous la splendeur d’une œuvre, une réalité, un contexte socio-historique qui peut expliquer que nous la percevions à une autre époque comme toujours opérante en raison d’une similitude qui persiste entre le contexte de la production et celui de sa réception. Je l’ai dit : j’étais seul. Je vivais ma jeunesse en un temps où les facilités de la contraception n’existaient pas encore, pas étonnant que s’en déduise un sentiment d’inaccessibilité du corps de la femme, et donc une idéalisation de celui-ci. Et Nerval sans doute, éprouvait ces mêmes scrupules, cette même volonté de ne pas importuner que d’aucuns traduisent comme de la timidité, alors qu’il ne s’agit que d’une réserve respectueuse à l’égard de l’objet de son désir, d’où il s’en suivait une idéalisation, une perception de la femme comme superposition d’images.

Mon admiration pour Nerval n’aura alors été que la traduction d’une relative identification avec l’auteur dans sa recherche de réalisation de ses désirs, mais cela ne la discrédite pas pour autant puisqu’elle aura puisé dans l’œuvre de Nerval une sorte de modèle, de voie où se reconnaître dans une édification difficile. Ainsi, toujours, la littérature nous propose-t-elle des mythes, des figures qui nous sont indispensables dans la construction de nous-mêmes, qui sont comme des échafaudages de notre personnalité.

Rue de la Vieille Lanterne

Un soir où j’attendais d’aller chercher quelqu’un à la Gare de Lyon, au croisement de la rue des Ecoles et du Boulevard Saint-Michel, dans un bistrot qui fait face à la Sorbonne, je rencontrai une très jeune fille dont l’alcoolisme avait déjà attaqué l’émail des dents. Elle était perdue et s’était un moment raccrochée à moi (et je n’eus ni le courage ni la force de l’aider). Au moment de s’en aller, elle me dit « la nuit sera blanche et noire », comme Gérard l’écrivit à sa tante avant de se pendre non loin de la Tour Saint-Jacques. Les jours et semaines suivantes, il m’arriva de repasser par là en me disant que peut-être je la verrais à nouveau pour lui apporter quelque secours, mais je ne la vis plus jamais. Un vieux souvenir de Nerval planait donc encore en ces lieux.

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Pierrot le Fou et Louis le Poète

Toujours grâce à LaCinetek, j’ai revu récemment Pierrot le Fou, le film de Godard des années soixante, de 1965 exactement… Pour moi l’un des grands chefs d’œuvre du réalisateur suisse. Le souvenir de ma première vision de ce film est fortement ancré en moi. J’avais quoi… 18 ans ? Autant dire je n’avais pas vu grand-chose et un tel film m’ouvrait les yeux : ainsi le cinéma, ce pouvait être de l’art, du grand art. Comme le déclarait Godard lui-même à l’époque, Pierrot le Fou est un film sur la peinture. Il débute, on s’en souviendra, par Jean-Paul Belmondo, nu dans sa baignoire et lisant à sa fille un extrait de l’Histoire de l’Art d’Elie Faure sur Velasquez et les Ménines. Il enchaîne avec des reproductions de Picasso et de Renoir. Si le personnage central est appelé « Pierrot » plutôt que « Ferdinand » (son « vrai » nom) c’est peut-être parce que, comme le dit le personnage joué par Anna Karina, on peut chanter « au clair de la Lune, mon ami Pierrot… » mais pas « Au clair de la lune, mon ami Ferdinand… », mais c’est aussi surtout pour nous rappeler le Pierrot de Picasso, épinglé en carte postale au-dessus du lit de l’héroïne. Quant à Marianne, l’héroïne jouée par Anna Karina, son nom de famille est « Renoir », autre clin d’œil à un grand de la peinture. Eloge de la peinture il l’est aussi et peut-être surtout par son emploi de la couleur, comme si la pellicule était peinte à la manière parfois des impressionnistes mais, plus souvent, à celle des Fauves. Pierrot le Fou, c’est l’intensité, la densité, la force du rouge et du bleu notamment, le rouge du sang, le bleu du ciel et de la mer – ici, la Méditerranée.

Pour moi, ce film est indissolublement lié à Aragon et aux Lettres Françaises parce que j’avais lu à cette époque-là l’article du premier dans un numéro des secondes, et c’était un merveilleux texte, qui m’avait illuminé, et convaincu qu’il fallait à tout prix voir Pierrot le Fou. Et je l’avais lu allongé sur un transat dans le jardin des parents de la fille dont j’étais amoureux (c’est peut-être aussi pour cela que la chose m’a marqué…). J’ai retrouvé cet article, et je reste toujours pantois. Certes, Louis Aragon n’y allait pas avec le dos de la cuillère dans la grandiloquence et l’excès dont il était souvent coutumier (il suffit de l’écouter lire ses propres poèmes… on ne lirait plus comme cela aujourd’hui), mais ce qu’il dit est déterminant pour qui souhaiterait comprendre en quoi un véritable cinéma artistique existe, en marge d’un spectacle d’amusement. Il compare ainsi Pierrot le Fou à la Mort de Sardanapale, d’Eugène Delacroix. Tant par sa réception (Godard fut très critiqué à la sortie du film, comme le fut le grand peintre romantique à qui l’on reprochait ses excès de couleur et de réalisme dans la monstration des corps, du sang et des cadavres) que par sa forme et surtout son emploi des couleurs. Lorsqu’on parle du rouge et du bleu, comme je l’ai fait plus haut, cela n’est pas suffisant, car il existe une foule de rouges et une foule de bleus, tout peintre sait cela. Ce qu’Aragon voit, c’est « Dans la palette de Delacroix, les rouges, vermillon, rouge de Venise et laque rouge de Rome ou garance, jouant avec le blanc, le cobalt et le cadmium » et il les voit comme dans le film, au point que, dit-il, sortant du cinéma, « je ne voyais rien d’autre de Paris que les rouges : disques de sens unique, Yeux multiples de l’on ne passe pas, filles en pantalons de cochenille, boutiques garance, autos écarlates, minium multiplié aux balcons des ravalements, carthame tendre des lèvres et des paroles du film, il ne me restait dans la mémoire que cette phrase que Godard a mise dans la bouche de Pierrot : Je ne peux pas voir le sang, mais qui, selon Godard, est de Federico Garcia Lorca, où ? qu’importe, par exemple dans La plainte pour la mort d’Ignacio Sanchez Mejias, je ne peux pas voir le sang, je ne peux pas voir, je ne peux, je ne. Tout le film n’est que cet immense sanglot, de ne pouvoir, de ne pas supporter voir, et de répandre, de devoir répandre le sang. Un sang garance, écarlate, vermillon, carmin, que sais-je ? »

Louis Aragon et Elsa Triolet dans les années soixante. Crédit photo : Pablo Volta, Fonds Maison Elsa Triolet-Aragon

Ce film, lorsqu’il est sorti, bouleversait les codes du cinéma classique, il semblait agir directement sur la réalité en entremêlant étroitement éléments du réel et éléments de fiction, empruntant ainsi à la technique du collage, où l’on retrouve une référence picturale, mais au cubisme cette fois. Ainsi des personnages connus à l’époque et clairement identifiables surgissent, tels Samuel Fuller – le producteur de cinéma qui se pose des questions sur l’art – une princesse libanaise improbable qui sort de son yacht en déclamant le nom de ses amants passés et présents, ou bien Raymond Devos soi-même, saisi sur un quai portuaire en train de dire un de ses sketches les plus célèbres ici s’inscrivant dans un contexte qui en accentue à la fois le cocasse et l’onirique. Est-ce que vous m’aimez-é-é-é ? elle a dit : non ! Puis plus tard, à une autre : est-ce que vous m’aimez-é-é-é ? elle a dit oui ! Et ça fait vingt ans que ça dure, monsieur, vingt ans ! C’est cette phrase que Belmondo a en tête avant d’en finir avec la vie…

On aime aussi retrouver la critique, très en vogue à l’époque, de la société de consommation, comme dans la fameuse scène d’une réception où tous les participants s’expriment avec des slogans publicitaires, vantant une laque, un modèle de voiture, une marque d’électro-ménager… ou bien la marque d’essence qui s’affiche en grosses lettres, TOTAL, pour passer à « Total, c’est une histoire d’aventure » dit par Pierrot en se retournant vers le spectateur, « à qui tu parles ? » demande Marianne, « eh bien au spectateur, bien sûr ! ». Tout cela peut paraître aujourd’hui d’un autre temps, un temps où l’on s’amusait avec la pellicule, où l’on découvrait des ressources artistiques nouvelles et où l’on ne s’embarrassait pas tellement de « politiquement correct », temps de grande créativité qu’on semble avoir un peu oublié. Temps où l’information commençait à envahir le champ de notre perception visuelle ou auditive, mais ne l’avait pas encore submergé comme c’est le cas actuellement. Ainsi l’émotion pouvait-elle paraître sincère. Lorsque l’information fuse à la radio selon laquelle des résistants vietnamiens ont encore été tués par l’aviation américaine et qu’Anna Karina réfléchit un instant sur le fait que ces gens dont on parle sans s’y attarder, comme s’ils n’étaient que des numéros, sont en réalité des êtres de chair et de sang comme elle et comme Pierrot, cela nous paraît d’un autre temps hélas, nous qui avons depuis subi tant d’annonces de morts et de blessés aux quatre coins du monde dans des conflits toujours plus sanglants, les bombes s’ajoutant aux bombes et les massacres aux massacres (Iran-Irak, Syrie, guerre du Golfe, Algérie, Yemen…), au point que nous avons cessé même de compter. Nous réalisons à ces moments-là que nous sommes devenus comme anesthésiés, désormais incapables de manifester nos émotions, notre protestation contre les guerres, les coups d’état et les oppressions. Le scandale absolu du sort infligé actuellement aux Ouïghours par les autorités chinoises nous laisse en spectateur éploré, mais ne nous transforme pas en manifestant de rue et ne paraît donner à aucun nouveau Godard l’inspiration pour un film de notre temps. D’ailleurs nous voyons une ironie amère dans le fait que ce soit si manifestement les dirigeants chinois, plus ou moins directement descendants de Mao, qui se livrent à de telles atrocités, lorsqu’au temps de Pierrot le Fou, il semblait que seuls les Américains avaient le pouvoir, au nom de l’impérialisme, de déverser du napalm et de chercher à éliminer un peuple, la Chine de Mao figurant alors comme un exemple de révolution prometteuse…

Aragon, encore lui, souligne « l’extraordinaire moment du film où Belmondo et Anna Karina, pour faire leur matérielle, jouent devant un couple d’Américains et leurs matelots, quelque part sur la Côte, une pièce improvisée où lui est le neveu de l’oncle Sam et elle la nièce de l’oncle Ho… But it’s damn good, damn good ! jubile le matelot à barbe rousse… ».

L’histoire de Pierrot le fou ne se raconte pas, elle est d’ailleurs en arrière-plan, et c’est très rare dans un film ou un roman que l’histoire soit ainsi à ce point réduite à n’être que prétexte. On n’y pense pas, on voit bien sur l’écran qu’il y a des choses suspectes, des brigands plus ou moins politisés, des anciens de l’OAS qui courent après Marianne, laquelle a dû leur faire un sale coup, on voit bien qu’elle leur échappe et que, dans sa course, elle montre des talents de lutteuse et de manieuse de ciseaux, mais ce n’est pas sur ces péripéties que notre œil se braque, c’est plutôt sur le hors-champ, ce que nous révèle de ce temps la caméra qui se balade alentour, se posant sur un HLM en construction ou sur une route ou sur un rivage de la Méditerranée, sur une maison provençale ou des escaliers dans les rochers. Jamais à cette époque on avait filmé si bien de tels lieux.

L’image finale me revient souvent, ce cadrage sur la mer et le ciel, inondés de soleil, avec en voix off le poème de Rimbaud sur l’éternité… je sais que cela peut paraître désuet aujourd’hui, Rimbaud étant devenu tellement à la mode, cet effet de poésie montré par Godard étant même presque devenu un cliché… et pourtant il est bon parfois de revenir aux sources.

Mais en dépit, ou peut-être à cause de sa beauté formelle, Pierrot le Fou reste un film désespéré, non seulement parce qu’il se termine avec le suicide du héros, mais surtout parce qu’il nous fait sentir à quel point le monde pourrait être différent, plus beau, plus poétique, et en même temps, qu’il ne le sera jamais, que le cours des affaires continuera, les passions tristes prendront le dessus et l’ouverture poétique ne peut se produire qu’en un court instant, celui de l’art et de la poésie.

[Il me faut ici remercier un certain monsieur Julien d’Abrigeon qui développe un site sur Jean-Luc Godard à l’enseigne de tapin.free.fr (tapin pour Toute Action de Poésie Inadmissible sur le Net), car c’est grâce à lui que j’ai pu retrouver cet article d’Aragon, aujourd’hui quasiment introuvable. Une réédition récente des meilleurs articles des Lettres Françaises m’avait laissé espérer l’y trouver, mais non, manque de chance, cet article, pour moi historique, n’y avait pas été sélectionné. Alors ce monsieur dit qu’il a retrouvé la source et qu’il l’a retapé pour le net, et c’est ainsi grâce à lui que l’on peut retrouver ces lignes].

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Charles Juliet, au volume X de son journal

J’ai rencontré Charles Juliet en avril 2018, je l’avais invité à parler de son œuvre dans le cadre de l’association dont je m’occupe dans le Sud de la Drôme. J’étais allé le chercher à la gare de Montélimar et j’avais eu la surprise de le trouver tenant la main d’une vieille dame, sa femme, la fameuse M.L. que l’on trouve entre les pages de son Journal. M.L. était déjà bien atteinte par la maladie, il était avec elle d’une patience extrême. Nous avions fait la route de Montélimar au Poët en nous arrêtant à Nyons parce qu’ils n’avaient rien mangé en ce milieu d’après-midi, et il était allé acheter des sortes de beignets à la boulangerie des Arcades, celle qui débouche sur la place par un couloir étroit. La rencontre avec les habitants des villages alentour qui s’étaient déplacés s’était très bien passée. Il avait été écouté avec une immense attention et à la fin, beaucoup de gens étaient venus vers lui, qui pour obtenir une dédicace, qui pour lui parler et lui faire part d’une émotion. Il y avait un agriculteur depuis longtemps dans la vallée qui était venu le voir car il était le fils d’un professeur que Charles Juliet avait eu lorsqu’il était à son école d’enfants de troupe d’Aix-en-Provence. C’est Mélina, la petite fille, qui nous avait mis au courant… J’avais essayé de le mettre en contact avec des gens qui pouvaient l’intéresser, des agriculteurs, lui qui évoque si souvent son passé de paysan et même de gardien de vaches dans l’Ain, ou une éditrice fabriquant elle-même ses livres. Et puis, le lendemain, comme c’était jour de grève de la SNCF, je m’étais proposé pour les reconduire chez eux, rue Victor Hugo, à Lyon (au moins trois heures de route). Je me souviens de notre arrivée au bas de leur immeuble. J’avais aidé M.L. à descendre de l’auto et avais ouvert le coffre pour leur donner leurs bagages et il m’avait serré la main en me promettant que nous resterions en contact, qu’il m’enverrait quelque chose pour me remercier. Je garde un souvenir intense de ce week-end.

Charles Juliet – 7 avril 2018

Il y eut bien un envoi à titre de remerciement : une édition reliée de son recueil sur les phrases qui nous aident à vivre (« Ces mots qui nous nourrissent et nous apaisent »), accompagnée d’une carte contenant simplement quatre lignes séparées chacune par un tiret, par lesquelles il me remerciait du transport jusqu’à Lyon, de la lettre que je lui avais envoyée et des photos qui l’accompagnaient. Je lui écrivis plusieurs fois, mais sans jamais recevoir de réponse… Je me suis depuis souvent posé des questions sur cette absence. Peut-être ne devais-je pas m’attendre à plus, mais néanmoins je ne pouvais m’empêcher de me demander ce qu’il avait pensé. M’avait-il trouvé peu intéressant, indigne d’une relation plus fournie ? Lorsque je m’étais présenté à lui, s’était-il méfié de mon passé d’universitaire, de mathématicien ? Nos amis qui étaient venus à la rencontre et avaient aidé à son organisation avaient-ils manqué d’attention à son égard ? À l’égard de sa femme ? M’avait-il trouvé trop lisse, sans drame à lui raconter, ma vie, telle que je la vois, ayant été somme toute relativement calme et sans histoires, ou trop calme et trop sans histoires pour lui. Je manquais peut-être de désespoir en moi. Je lui avais donné un exemplaire d’un numéro d’une revue poétique où figuraient quelques-uns de mes poèmes, attendant bien sûr, comme on le devine, de sa part, un mot, une appréciation, bonne ou mauvaise, oui, même mauvaise, je conçois très bien que l’on puisse trouver mes poèmes mauvais, mal écrits, cherchant peut-être un peu trop l’image, le contraste. Mais je ne suis même pas sûr qu’il ait ouvert le fascicule. Peut-être a-t-il pensé que je voulais qu’il m’aide à les publier ? Sans doute a-t-il estimé que ce n’est pas ainsi qu’on doit écrire de la poésie si j’en juge surtout par sa propre poésie telle qu’elle vient d’être publiée en anthologie chez Gallimard, mais même cela, j’aurais aimé qu’il me le dise. Il y a évidemment une multitude d’autres raisons à ce silence, peut-être était-il trop absorbé par son travail d’écriture ainsi que par les soins qu’il devait apporter à son épouse, par la vie quotidienne, par les allées et venues à Jujurieux, la petite commune de l’Ain d’où ils viennent tous les deux et où ils avaient une maison. Et il serait inconvenant de ma part de lui en vouloir.

J’ai revu Charles Juliet à la télévision il y a quelques semaines dans l’émission « La Grande Librairie » où il était invité en même temps que Jean-Marie Le Clézio. L’animateur avait donné la préséance au Prix Nobel, qui s’exprimait seul au début de l’émission au sujet de son beau livre sur la poésie des Tang, et il me semblait que Charles Juliet en souffrait. Il ne m’avait pas fait d’éloge de Le Clézio lorsque je lui en avais parlé, et là, il se voyait préférer un auteur qui, finalement, ne compte pas tellement pour lui. Quand on en vint à son Journal, l’animateur, un peu balourd à son accoutumée, voulut faire dialoguer les deux écrivains, demandant ainsi à J.M.G. s’il n’avait pas eu un jour l’intention d’écrire son propre journal. Le Clézio fit alors cette réponse qui nous paraît naturelle : il ne voulait pas écrire de journal parce que cette forme d’écriture lui paraissait devoir inéluctablement enfler un peu trop le moi de l’auteur, aller vers une expression narcissique, et lui, il essayait au contraire de s’oublier, de donner la parole à des êtres du bout du monde qui sont loin de lui. Cela ne pouvait que chagriner Juliet qui pouvait voir dans ces propos une critique indirecte de sa démarche. Il tenta une contre-attaque en suggérant que Le Clézio n’avait peut-être rien fait d’autre dans son œuvre que se raconter lui-même… Le Prix Nobel, homme discret et plein de courtoisie, après un court silence, eut un sourire à peine perceptible pour concéder gentiment un timide « oui, vous avez peut-être raison » mais sans sembler y croire davantage… Nous venions d’assister au seul moment vraiment intéressant de cette émission. L’entreprise louable de se connaître soi-même, éventuellement par l’écriture d’un journal, se heurte toujours à l’écueil de la glorification possible de soi, je ne dis pas que Charles Juliet en est là, mais simplement que c’est un risque que voulait lui signaler l’écrivain voyageur.

Voici donc de ce Journal, le dixième volume, intitulé « Le jour baisse ». J’avais commencé de le lire au huitième, « Apaisement » et l’avais poursuivi avec « Gratitude », non sans entre-temps, m’être rattrapé sur la lecture des précédents (dont le premier, Ténèbres en terre froide, qui commence en 1957, est le plus sombre, le plus désespéré, celui où on touche au plus près l’ampleur du désarroi, la proximité du suicide). Depuis « Apaisement », ce que je recherche et trouve le plus souvent dans la lecture de ce journal c’est cette impression de fluidité qui, justement, m’apaise. Lors de la lecture de ce volume VIII, je me trouvais en Haïti pour faire un cours à l’Université d’État ; la situation étant peu sûre dans le pays, à cause de troubles politiques et de manifestations étudiantes quasi quotidiennes dans la capitale, Port-aux-Princes, on m’avait quasiment enfermé dans un hôtel transformé en bunker gardé par des hommes en armes. Cela m’angoissait, je ne m’étais jamais autant senti prisonnier, mon seul espace était une petite terrasse entourée de murs en béton d’où n’émergeait que le sommet de deux ou trois palmiers. Sur cette terrasse, dans un transat, je lisais avidement ce volume et j’avais l’impression que cela m’aidait à survivre.

Charles Juliet sait s’adresser directement au noyau de nos inquiétudes, son écriture ne s’embarrasse pas de détours, il a acquis au cours du temps l’art et la manière de mettre les mots justes là où nous nous sentons perdus. Ces mots ne sont pas forcément des mots graves, ils peuvent aussi être légers, voire même drôles. Il raconte des anecdotes et parmi elles des histoires pouvant nous faire sourire autant que pleurer. Et puis au milieu de ces anecdotes, qui ont toujours un sens, on trouvera les traces d’une réflexion profonde sur l’écriture, sur la peinture, sur l’enseignement donné par certains mystiques. Son exploration de lui-même, les questions qui le hantent en permanence depuis qu’à l’âge de quelques mois, il fut abandonné par sa mère mise en asile psychiatrique, sont bien sûr toujours là, affleurantes au texte, de même que les expériences pénibles qu’il dut subir lorsqu’il fit ses études à l’Ecole des enfants de troupe d’Aix-en-Provence, et dont il a tiré un livre connu, « L’année de l’éveil » (porté au cinéma), puis les doutes qui l’assaillirent lorsqu’il décida d’abandonner les études de médecine auxquelles sa trajectoire le destinait pour se lancer dans la carrière d’écrivain. Le volume X est semblable aux précédents, il couvre la période de 2009 à 2012, Charles Juliet y parle de nombreux écrivains qui font partie de son panthéon littéraire. Ainsi de James Agee, l’auteur de Louons maintenant les grands hommes, cette fresque bouleversante sur les paysans pauvres qui ont été ruinés par la Grande Dépression de 1929, illustrée par les inoubliables photographies de Walker Evans. Nous apprenons que les articles qu’Agee écrivit avec tant de passion après avoir rencontré ces gens que personne ne songeait à questionner n’intéressaient pas les journaux de l’époque, qui les trouvaient illisibles. Surtout, la révélation de tant de misère dans le pays le plus riche du monde (ou qui allait le devenir s’il ne l’était pas déjà tout à fait) ne pouvait que gêner les lecteurs, et encore plus les politiciens. [A notre époque actuelle, marquée par l’ère du trumpisme, nous pouvons nous poser des questions également sur l’état de misère de ces gens désespérés du Sud et du Centre des Etats-Unis… se sont-ils seulement remis des drames des années trente? Comment ont-ils survécu à la dépression plus tardive de 2008 ?].

Camus eut aussi une énorme influence sur lui. Il raconte avoir fait, lors d’un hommage, un exposé sur un texte important mais peu connu : Misère de la Kabylie, où l’on trouve une affinité entre l’écrivain français et l’écrivain américain. On dit peu souvent à quel point les colons français ont réduit la Kabylie à la misère dans ces mêmes années trente / quarante. « Des femmes font de 30 à 40 kilomètres pour aller chercher le blé qui leur est distribué en quantité insuffisante. Un hiver, quatre vieilles femmes parties chercher leur ration d’orge, sont mortes dans la neige lors du retour ». « Dans les écoles, il arrive que les enfants s’évanouissent, faute d’avoir mangé ». « En octobre, à la rentrée des enfants sont arrivés nus et couverts de poux ». Evidemment, de tels articles publiés dans Alger républicain ne pouvaient plaire à l’administration coloniale, et Camus dut quitter l’Algérie pour trouver du travail en métropole.

Je ne dirai pas beaucoup plus de tous ces exemples de travaux de réflexion tirés du Journal de Charles Juliet, ce serait presque réécrire le volume ! Tous disent l’intérêt porté par le diariste français au sort des gens les plus simples, voire les plus pauvres, et le respect qu’il porte aux écrivains qui ont tenté de l’exprimer.

On trouvera aussi foule d’exemples de son talent d’observateur, qui va de pair avec celui de restituer l’observation en quelques mots. Le 25 janvier 2010, après avoir noté que la serveuse au café avait un anneau d’argent accroché à la base du nez, il revient à l’époque de ses dix ans, lorsqu’il accompagnait le « taureau des Maillard » qui portait un tel anneau au museau, vers une vache en chaleur, et il se rappelle :

« Il est allé droit sur la vache. Dans un premier temps, il l’a longuement sentie, reniflée, et l’a montée. Sans perdre une seconde, le père Maillard a empoigné d’une main ferme le dard luisant et l’a introduit avec vigueur dans la vulve ».

Comment écrire d’une manière plus directe, plus précise, en évitant toute circonvolution ou paraphrase ? C’est tout le talent de Charles Juliet.

En même temps que ce volume, paraît l’anthologie de ses poèmes à laquelle il a lui-même travaillé, sous le titre « Pour plus de lumière – anthologie personnelle 1990 – 2012 ». Elle est dédiée à M.L. dont j’apprends incidemment par la presse qu’elle est décédée récemment. Comme la prose du Journal, la poésie de Juliet est unique en cela qu’elle aussi va droit au but, qu’elle atteint directement la cible, cette cible étant à peu près constante : savoir qui nous sommes, ce que nous sommes, d’où nous venons (de quelle mère en nous qui continue même au plus profond de l’âge de nous interpeller). Jamais la moindre mièvrerie (cela paraît aller de soi mais est si peu vrai de maints soi-disant poètes que nous lisons en ce moment), on ne cherchera même pas d’image, nous sommes loin du surréalisme et parfois même nous sommes comme face à un squelette de poésie, une essence pure, une esquisse, un signe tracé d’un seul trait (pas étonnant que Charles Juliet admire tant Fabienne Verdier!).

Partout je t’ai cherchée
Dans les bars et dans les rues
dans les gares et les trains
sur les plages et dans les ports
Partout je t’ai cherchée
Dans bien des villes
et bien des pays
Partout je t’ai cherchée
Et je te cherche encore
Tu es cette morte
qui n’a cessé
d’enténébrer ma vie

ou bien :

j’ai voué à la solitude
ce corps qui m’entrave
et le plus souvent que je puis
je le déserte l’abandonne
à ses fièvres et fatigues
il traîne où il veut
tue le temps comme bon lui semble
et quand il me revient
je continue de l’ignorer

je cherche le noyau

la racine

Dans le premier de ces deux poèmes, on comprend à la fin, que c’est de sa mère qu’il s’agit… « tu es cette morte qui a enténébré ma vie » est la chute qui nous étreint et nous fait vivre sa blessure, dans le deuxième, même type de chute : la cible est atteinte en quelques mots, c’était « le noyau », « la racine ». On ressent ce qu’on éprouve en lisant certains haïkus, mais sans la contrainte formelle, un peu trop rigide, qui disent en un mot final ce qu’on avait commencé d’apercevoir au travers des premiers vers.

La seule chose que je regrette dans ce volume de poésies, c’est la présence d’une préface, d’une « présentation » par un membre autorisé de l’intelligentsia poétique française, comme si l’on avait besoin d’une telle présentation qui ne fait, en réalité que paraphraser et décrire maladroitement ce que l’ensemble de textes va dire, ou bien essayer de lui donner des « lettres de noblesse » en le rapprochant des poètes-piliers, passages obligés, comme s’il y avait un sens à comparer la voix unique de Charles Juliet avec celles de Char, de Juaroz, d’Eluard ou de Machado. A quoi bon ? Ici, le texte seul se suffit à lui-même.

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L’amour au temps du Grand Meaulnes

Relire Le Grand Meaulnes aujourd’hui, en plein 21ème siècle et si longtemps après la première lecture… qu’est-ce que cela nous fait ? C’est à l’occasion de la parution du volume consacré à Alain-Fournier en édition de La Pléïade (avec une présentation de Philippe Berthier), offert en cadeau, que l’aventure m’est arrivée. J’avais lu Le Grand Meaulnes dans ma prime jeunesse… comme tout le monde peut-être, mais alors que beaucoup l’ont lu par obligation scolaire, ce n’était pas mon cas. J’en avais entendu parler, on m’avait dit que compte tenu de mes goûts manifestés antérieurement, cela devait me plaire, mais cela ne m’avait pas plu autant que cela et peut-être en étais-je resté à la première partie. En tout cas je trouvais que cela n’atteignait ni la beauté ni l’intensité ressenties à la lecture de, par exemple, Nerval et ses Filles du feu… car Sylvie restait et allait toujours rester comme un chef d’œuvre de la littérature évocatrice de souvenirs d’enfance et d’adolescence (et il faut bien dire que la construction narrative de Sylvie est objectivement un chef d’œuvre, ce qui me fut révélé de façon particulièrement claire lorsque je lus le commentaire très subtil qu’en fit Raymond Jean, l’auteur, dans la collection Ecrivains de toujours, du volume sur Gérard de Nerval).

Cette première partie du livre me semble encore aujourd’hui un peu décevante, on y décrit les mœurs des jeunes élèves en cette fin de XIXème siècle, bagarres, jeux, dont jeux de séduction. Augustin Meaulnes est un grand type qui débarque un jour dans la maison du narrateur qui est en même temps celle du directeur de l’école (puisque le narrateur est le fils de celui-ci) et sa venue va bouleverser les habitudes des écoliers… On pourrait presque croire qu’il est semblable à l’invité qui surgit dans Théorème de Pasolini, dont je parlais la semaine dernière. Mais jamais cela n’atteindra ce niveau. Le narrateur est séduit, comme le sont la plupart des autres enfants. Les adultes sont décontenancés. On apprend à cette occasion que les mœurs scolaires de l’époque étaient très tolérantes à l’égard des escapades ou des arrivées à l’improviste dans la classe, mais peut-être était-ce que les travaux des champs devaient primer sur l’école… Le maître se confond souvent avec les enfants, partageant leur curiosité et leurs étonnements naïfs. Les élèves apportent leur contribution au ménage, à l’approvisionnement en bois, au déneigement. Dans cette première partie, le passage-clé, celui de la première rencontre entre Meaulnes et Yvonne de Galais dure très peu de temps, une demi-page peut-être, enchâssé dans le récit d’une fête comme Nerval aussi en évoquait le souvenir. Fête curieuse, donnée pour le retour du frère d’Yvonne, censé se fiancer avec une jolie jeune fille pauvre qu’il est parti chercher. Les gens des alentours sont arrivés à cheval, en calèche, il est question d’un bateau à moteur qui promène les paysans dans leurs beaux atours sur les étangs de Sologne (à moins que ce ne soit sur le Cher). C’est là que tout à coup, n’en croyant pas ses yeux, Meaulnes aperçoit cette jeune fille blonde, si belle, si pure. Instantanément, il sait qu’elle sera la femme de sa vie. Après quoi tout peut revenir au prosaïque, la fête se termine dans le désenchantement, le fiancé n’est pas venu, ou plutôt si, mais ce sera trop tard, de toutes façons il est arrivé seul, sans sa promise, qui, au dernier moment, s’est refusée. Meaulnes, qui est là par hasard (il s’était proposé d’aller chercher les grands-parents du narrateur à Vierzon mais s’est perdu en route) va trouver une bonne âme pour l’escorter jusqu’à six kilomètres du village où vivent les Seurel (nom du narrateur, François), et en chemin sera témoin d’une scène inquiétante, violente, qui aura plus tard des répercussions.

un château qui pourrait être celui du Grand Meaulnes, à Chedigny (Indre-et-Loire) dans les années soixante

La deuxième partie est comme une sorte d’attente. Il ne s’y passe pas grand-chose si ce n’est des scènes où s’affrontent les écoliers, où apparaissent deux bohémiens – c’est ainsi qu’on les nommait – qui jouent un jeu étrange. Ils entraînent les écoliers contre Meaulnes et le narrateur, mais en même temps, l’un des deux semble proche, quasi fraternel par rapport à Meaulnes. On a vite deviné qu’il n’est autre que Frantz, le frère d’Yvonne de Galais, qui a réchappé de sa tentative de suicide. Meaulnes part. Le domaine où a eu lieu la fameuse fête semble avoir disparu, être hors d’atteinte.

On en vient à douter qu’il ait vraiment existé. C’est là un point qui me semble central dans Le Grand Meaulnes : tout ce qui arrive n’est peut-être jamais arrivé, la fête fut peut-être un rêve puisque, d’ailleurs, personne n’est capable de la situer sur une carte, et donc la fille entraperçue par Meaulnes n’existe peut-être pas. C’est sans doute là ce qui a fait le grand charme de ce roman, le fait qu’il ait marqué les esprits de ceux qui l’ont lu : il se pourrait que tout cela ne soit qu’un songe.

Et pourtant la troisième partie nous remet dans le réel. Oui, la fête a eu lieu. Et par un retournement assez stupéfiant, il apparaît même qu’elle s’est déroulée… tout près de chez François Seurel, dans un village, le Vieux-Nançay, tellement connu que le narrateur y possède une partie de sa famille chez qui il vient passer des jours de vacances ! Ainsi le contenu du rêve était-il tout proche. Yvonne de Galais, que l’on croyait inaccessible, est là, visible sur simple demande ! Elle est très belle en effet, elle a juste le défaut que lorsqu’elle est troublée, cela se marque par des taches de rougeur sur le visage. Tout cela paraît étrange au lecteur, comme si une porte dérobée s’était ouverte tout à coup, comme si ce dont nous rêvions n’était « que cela », on appréhende déjà la dimension décevante de cette dernière partie. Yvonne confirme : le domaine n’existe plus. On l’a vendu et les acheteurs (des chasseurs) ont tout détruit sauf une maison à un étage où elle vit avec son père. Les chevaux ont été vendus aussi, sauf Belisaire, le très vieux cheval blanc qu’elle monte encore pour aller faire ses courses au village…. Ainsi, le rêve avait-il quand même une vague substance, sauf que certains de ses éléments sont apparus bien réels et que d’autres ont été détruits, balayés, forclos. Et alors, cette troisième partie va se poursuivre comme l’envers de la première : en détricotant ce qui avait été édifié à coups de sentiments, de pureté et d’idéalisme. Le narrateur, infatigable narrateur en qui l’on devinera un lointain parent du personnage central du Messager de Joseph Losey (ce brave petit gars qui consume sa vie dans la fonction d’intermédiaire entre un homme et une femme, et qui finalement en perdra toute possibilité de désir), va réunir Augustin et Yvonne, qui vont s’épouser. Alors tout est fini ? Tout finit bien ? Eh bien non, il faut tout un écheveau complexe de contraintes par lesquelles les personnages se sont liés (Augustin et Frantz notamment) pour que finalement le château de sable construit à grand frais s’écroule, submergé par un tsunami qui a tout l’air d’un fiasco, selon le terme introduit par Stendhal qui avait déjà théorisé ce qu’il advient à l’amoureux transi lorsqu’il a trop idéalisé l’objet de son amour… car on ne nous fera pas croire que ces deux là ont connu, même le temps d’une nuit de noce, l’épanouissement heureux d’une relation sexuelle correspondant à leurs envies.

Le messager (Joseph Losey) 1971

Ce n’est pas cette dimension décevante que je reprocherai au roman célèbre d’Alain-Fournier – qui, d’ailleurs n’a peut-être pas été perçue ainsi par les premiers lecteurs et encore moins par les malheureux enfants à qui on l’a donné à lire – mais l’enchevêtrement de coïncidences et de coups de théâtre qui ponctuent la fin du récit, qui n’apporte rien à ce que nous avions déjà deviné et ne fait que se conformer à la tradition des romans populaires et des feuilletons chers à l’époque.

Loin de ces imbroglios peu vraisemblables, le point essentiel est qu’à la fin, Meaulnes n’est plus le glorieux invité de Théorème, il est devenu un adolescent attardé incapable de vivre la passion qu’il éprouvait – ou croyait éprouver – pour Yvonne de Galais, et qui la laisse seule et enceinte d’un bébé qui aura du mal à naître, l’accouchement entraînant finalement la mort de la jeune mère. Brrrr… quelle issue sinistre. On pourrait imaginer une autre fin… peut-être Meaulnes pourrait-il continuer à fuir, mais François, le narrateur, lui, assumerait son rôle, nouerait une relation véritable avec Yvonne (qui ne serait pas morte en couches) et réaliserait enfin son désir.

Si Le Grand Meaulnes apporte aujourd’hui quelque chose à ses lecteurs et lectrices, n’est-ce pas donc plutôt négativement, ou, en quelque sorte, en creux, puisque s’y dessine tout ce que nous voudrions que soit évité dans le drame – ou la comédie – de la relation humaine que l’on définit comme amour ? Qui en aucun cas ne doit conduire à la mort, ni même au remords, mais à la joie véritable.

Ce qui est frappant dans cette vision « romanesque » de l’amour au temps du Grand Meaulnes, c’est donc que l’on y parle peu de désir (même si, comme le suggèrent certains critiques, celui-ci est omniprésent, s’exprimant dans les paysages ou dans les rêves des adolescents, dont des rêves de voyage en ce qui concerne Meaulnes). Le corps d’Yvonne de Galais est évanescent. Si une petite fille naît de l’union des deux supposés amants, il aura bien fallu pourtant qu’à un moment les corps se rapprochent, se caressent, tendent l’un vers l’autre, or cela est absent du récit, on ne sait plus même très bien à quel moment cela a pu se produire puisque dès la nuit de noces, on nous présente Augustin Meaulnes comme tourmenté par un soucis bien plus grand (répondre à la promesse qu’il a faite à son beau-frère!). Mais cela était semble-t-il courant dans la littérature de l’époque… Comme si l’invention du désir était finalement récente, en tout cas sa traduction en mots, qui signifie sa prise en compte au niveau symbolique. Le temps du Grand Meaulnes serait ainsi celui de l’imaginaire et de la régression s’opposant à celui du symbolique, c’est-à-dire du récit qui s’organise autour du désir, là seulement où la jouissance peut apparaître, voire se dire (chez Duras par exemple). On apprend incidemment en lisant la préface que Le Grand Meaulnes est paru la même année que Du côté de chez Swann, y a-t-il symbole plus clair de l’opposition entre deux époques, l’une finissante et l’autre commençante ?

En lisant Le Grand Meaulnes aujourd’hui, j’ai cette impression que l’on ressent lorsqu’on explore un rêve qui nous a enchanté à ses débuts par ses couleurs vives, ses jeux innocents et qui vers la fin, a tourné au cauchemar. Rêve qui nous laisse avec notre angoisse de ne pas réussir à l’interpréter, face à un sentiment d’échec.

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