Fêtons Noël avec les Editions des Lisières : poèmes Nez-percés et poèmes aïnous

Maud Leroy

J’avais prévu de continuer sur Badiou, seulement voilà : pour un billet devant paraître le jour de Noël, c’eût été un peu indigeste (après le foie gras, la dinde etc.). Je voudrais plutôt parler d’autre chose, quelque chose de plus léger, de beau comme un travail artistique bien fait, en l’occurrence des petits livres que je reçois au fur et à mesure de leur parution (je suis abonné) envoyés par Les Editions des Lisières, une petite maison d’édition dirigée avec infiniment de grâce et de compétence par Maud Leroy, une jeune habitante de la Drôme (photo ci-contre). Ces éditions avaient leur siège il y a encore peu au village de Sainte-Jalle. Elles ont déménagé à Nyons mais rien n’a changé de leur présentation et des surprises qu’elles nous apportent à chaque livraison. C’est la libraire de Grignan, Isabelle, l’amie de Philippe Jacottet, qui m’avait mis sur la voie il y a deux ans, puis nous avions fait une belle soirée autour des premiers livres, où s’étaient présentés de joyeux poètes : Laetitia Gaudefroy, Alain Nouvel, Patrick Blanche (traducteur du japonais). Laetitia fut bergère et en tira un recueil de poèmes illustré d’aquarelles splendides où les chèvres rayonnent de bonheur et de couleur (c’est la même chose), Alain égrenait des contes ayant lieu dans tous les villages à la ronde, rencontrant un organiste bizarre à Rosans, dont les mains sculptaient le silence et Patrick initiait son monde à l’art du haïku au travers de sa traduction de Seigetsu, poète peu connu en France jusqu’ici.

aquarelle de Laetitia Gaudefroy

Depuis, les Editions des Lisières se sont ouvertes au monde – à ce que Le Clézio a baptisé la littérature-monde – publiant des poètes irakiens, amérindiens et aïnous. En ces temps de repli, il faut beaucoup de courage pour tenir cette ligne, laquelle apporte tellement d’air à notre vie. Voyager c’est ajouter une dimension de plus à notre existence et si l’on ne peut pas soi-même parcourir le monde, alors laissons le monde venir à nous dans la variété de ses chants et de ses poésies…

Maud ne se contente pas d’éditer des poètes lointains. Sa ligne éditoriale est originale. Il s’agit de tout faire pour qu’on entende les voix des cultures menacées, qu’on perçoive la résurgence de sources qu’on croyait perdues, étouffées par la civilisation industrielle (ou numérique) et condamnées à rendre gorge sous la pression des occupants (la colonisation). Bref, promouvoir la biodiversité… des langues et des cultures. Deux ouvrages récents sont exemplaires de cette ligne.

Autoportrait aux siècles souillés est un recueil de poèmes d’un écrivain Nez-Percé, Michael Wasson. Il témoigne de la force de résistance des cultures indiennes. Wasson, nous dit la traductrice (de l’anglais) Béatrice Machet, « est un descendant des gens qui ont suivi Chef Joseph dans sa fuite vers le Canada pour ne pas avoir à traiter avec les blancs, pour échapper au parcage sur une réserve. Chef Joseph avait fait la promesse à son père de ne jamais vendre la terre qui contenait les os de ses ancêtres, les os de ses parents ». Michael Wasson maîtrise la langue anglaise puisqu’elle a été imposée à sa famille et qu’il l’a pratiquée comme langue maternelle, mais, dit encore la traductrice, « derrière l’anglais son texte pense en langue niimiipuu ». Comme dit Coyote, sur le corps de Monstre (Coyote, c’est ‘iceyéeye) : ‘oykalana pipisne ‘ew’likitx ta’c, ce qui veut dire : rassemble les os et arrange-les bien ! Prenons l’exemple d’un des premiers poèmes du recueil : Swallowed (avalé) :

Now inside you                                                  A l’intérieur maintenant tu
are the boy always                                             es le garçon toujours
on your knees. You think                                   à genoux. Tu penses
we’é we’é but the sound                                     we’é we’é mais le son
of a butterfly wing                                             de l’aile d’un papillon
shimmers into an October                                  miroite dans l’air
air. When you braithe                                        d’octobre. Quand tu respires
you remember the ocean                                   tu te souviens de l’océan
you’ve never been to.                                        au bord duquel tu n’es jamais allé.
How anything collapses                                    De comment dans une mémoire
in a memory                                                     tout s’effondre que tu doives raconter
you have to tell                                                deux fois. Pour que le ciel convoque
twice. So the sky asks                                      dans le lointain
in the distance                                                   un monstre brillant
a bright monster                                                qui te tire dans
who pulled you into                                          cette obscurité de ventre
this bellied darkness                                          peux-tu fermer les yeux
can you close your eyes                                     & te souvenir
& remember                                                       où donc
where it is you are                                             te tiens-tu ? Ta gorge a peur

standing ? Your throat is                                   de sa propre
afraid of your own                                             langue – se déplaçant
tongue – moving                                                depuis un souffle noirci
from blacked breath                                          & jusque dans ce plaidoyer. L’écho
& into this plea. Echoing                                  saisit en profondeur c’est comme de                                                                                  lents
fathoms deep like slow                                      raclements dans le ciel obscur
scrapes into the dark sky                                       du corps.
of the body.

Deux remarques en passant sur ce beau poème. D’abord l’expression we’é we’é, expression Nez-percée signifiant tout simplement… « le son des ailes d’un papillon qui lentement s’ouvrent et se ferment », ensuite cette image forte de la gorge qui a peur de sa propre langue… c’est comme de lents raclements dans le ciel obscur du corps pour dire ce que cela fait que sa propre langue vienne à sonner étrangement au coeur de nous-mêmes.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ces poèmes (j’y reviendrai sans doute).

L’autre recueil passionnant qui est sur la même thématique est : Chant de l’étoile du Nord, carnet de Iboshi Hokuto, poète aïnou (1901 – 1929) (traduction F. Tsukahara et P. Blanche). Les aïnous (habitant principalement l’île de Hokkaïdo) sont encore un de ces peuples opprimés, meurtris par la colonisation (ici japonaise) et dont la culture a failli être anéantie. La langue aïnoue est un isolat, on ne peut la rattacher ni au japonais ni au chinois, elle a été victime d’interdiction par le pouvoir impérial dès la fin du XIXème siècle. Et pourtant, il en est resté quelque chose, grâce en particulier à quelques écrivains qui se sont battus pour elle : Batchelor Yaeko, Iboshi Hokuto et Moritake Takeichi. La poésie de Hokuto repose sur les modèles traditionnels du tanka et du haïku. Le tanka est un poème de cinq vers où alternent déca et heptasyllabes (5/7/5, 7/7), le haïku se limite aux trois premiers vers d’un tanka. Ce qui fait l’originalité de Hokuto, c’est l’âpreté de ses poèmes, et parfois leur crudité. Il a dû comme beaucoup de poètes errants (c’est là une figure récurrente dans les littératures chinoise et japonaise) gagner sa vie dans ce qu’on nommerait aujourd’hui des « petits boulots ». Ainsi par exemple, dut-il à une certaine époque être colporteur. Et que colportait-il de village en village ? Une pommade contre les hémorroïdes ! Et cela donne ceci :

J’suis un débutant
dans la vente de pommade
pour hémorroïdes
Tout doux, gentil toutou noir
ne m’aboie donc pas dessus !

Ou encore :

Au seuil de leur porte :
– Demandez notre pommade
pour hémorroïdes !
Et voici que l’on ricane
j’essuie encore un refus !

Ce qui n’empêche pas de rêver :

Au prochain voyage
j’irai jusqu’à Sakhaline
du moins je l’espère
Mes yeux se tournant au large,
se promènent sur la mer

ni d’avoir pitié de soi-même :

Traversant ce col
pris par les chutes de neige,
la faim me tenaille
Cet Iboshi Hokuto
tout à coup me fait pitié !

Cet Hokuto donc eut une courte vie, la tuberculose lui fut fatale à l’âge de 29 ans… mais il réussit en partie son pari puisque « son décès fut très largement relayé dans les journaux de Hokkaïdo » et qu’il eut même droit à une notice nécrologique dans le Tôkyô Nichinichi shinbun.

La glace flottante
vogue sur la mer avec
des mouettes à bord

et pour terminer l’année :

Une année s’achève…
On ne peut prévoir dit-on,
bonheur ou malheur

On peut se procurer ces très jolis petits livres en les commandant ici.

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Badiou (1) L’être et l’événement: que le vide est le nom propre de l’être

Il y a longtemps que nous n’avons pas parlé philosophie… Par les temps qui courent… c’est un peu comme si l’on parlait du sexe des anges, on va nous demander si nous n’avons rien de mieux à faire, par exemple spéculer sur les divisions sociologiques de notre pays, les chances d’une révolution ou l’émergence de nouvelles classes sociales et, partant, d’une nouvelle forme de la lutte de classes… Mais je laisse cela à de plus compétents que moi sur ces sujets. Il me semble de toutes manières que pour trancher ce genre de question, il faudrait en avoir tranché beaucoup d’autres auparavant. Par exemple celle-ci : comment des individualités diverses peuvent-elles s’agglomérer en collectifs viables, c’est-à-dire susceptibles de durer un certain temps (avant que d’autres collectifs ne se forment et les remplacent) ? La notion de peuple a-t-elle un fondement ? La couleur d’un gilet suffit-elle à fédérer un groupe ? On voit tout de suite que ces questions sont d’ordre ontologique, qu’elles sont même concernées par une théorie en apparence éloignée et quelque peu rébarbative : la théorie des ensembles. C’est pour cela qu’on peut être amené à regarder du côté d’Alain Badiou.

Le peuple en colère

Lire Badiou peut paraître difficile, il y faut, outre quelques connaissances philosophiques un bon savoir des mathématiques, et particulièrement de cette fameuse théorie des ensembles, l’invention semble-t-il de Georg Cantor (1845 – 1918) (je dis « semble-t-il » parce qu’une invention n’est jamais l’oeuvre d’un seul homme et qu’en l’occurrence, il faudrait citer des précurseurs comme Richard Dedekind (1831 – 1916) et d’autres…). Le troisième tome de « L’être et l’événement » vient de paraître, et le premier tome en est à sa première édition de poche (collection Points n° 857). Avant le troisième, il est conseillé, évidemment, de lire le premier et de revenir à ce qui est proposé dès 1988 : rien moins que de considérer les mathématiques comme la base du discours sur l’ontologie. Autant le dire : j’en aime l’idée. Les spéculations de l’auteur sur la politique, son attachement, plus de cinquante ans après, à la Révolution Culturelle peuvent bien me laisser perplexe, il n’empêche que son approche de l’ontologie m’intéresse. Car il va sans dire que le discours mathématique parle de quelque chose. De quoi au juste ? J’ai pensé, modestement, qu’il parlait de tout langage, étant lui-même langage capable de parler de lui-même. Qu’il pût parler de l’être m’a laissé intimidé. Badiou n’a évidemment pas de ces timidités…

Alors quoi ? Le lecteur peu au fait de ces choses doit savoir que l’ontologie se donne comme science de l’être en tant qu’être. Les mathématiques, elles, à mon avis, ne peuvent pas être définies. Activité en apparence bizarre qui est spécifique de l’humain, qui peut-être s’origine de l’âge grec, bien que l’on ait fait des mathématiques dans la Haute Egypte, à Babylone et dans la Chine ancienne. Au départ liées à des histoires d’arpentage de champs, de partage de cultures mais aussi et peut-être surtout de musique (comment couper une corde de façon à ce qu’elle émette un son qui soit juste au milieu de la gamme… problème en quoi on situe l’émergence pour la première fois de l’irrationnalité) mais on ne me fera pas croire qu’on a fait des mathématiques « pour » ériger un cadastre ou couper une corde en deux, on se serait contenté de procédures approximatives, mais de là à spéculer… à se poser des questions sur l’irrationnel, le continu, l’infini… Il faut qu’il y ait à la base une motivation profonde, philosophique et donc ontologique comme le dit Badiou.

Qu’est-ce que l’être ?
L’Être est-il Un, d’abord ? A première vue, on pourrait le penser, et en ce cas on pourrait se replier sur une théologie, si l’Être est Un, Il est Dieu. Point final. Or, va tenter de montrer notre philosophe de la rue d’Ulm, le Un n’est pas. Il n’est d’accès à l’être que lorsque celui-ci se présente à nous, or rien ne se présente comme Un, tout ce qui se présente est multiple. Si nous condamnions au non-être ce qui n’est pas un (donc est multiple), nous nierions l’être de la présentation. Mais, toutefois, il n’échappe à personne qu’avouer que la présentation est un multiple, c’est dire… qu’elle est un multiple, donc Un. Il s’agit là de quelque chose de très difficile : on se trouve ballotté entre le Un et le Multiple sans jamais pouvoir s’arrêter (s’il n’y a pas de un, il y a le multiple mais le multiple est un, et s’il n’y a pas de multiple, tout est un, ce qui contredit notre expérience, à moins que tous les uns se regroupent dans un multiple auquel cas il y aurait aussi des multiples!). On ne peut sortir de là qu’en disant que le Un n’est pas, définitivement. Il n’existerait alors qu’à titre d’opération. Toute situation (qui est une multiplicité présentée) admettrait un opérateur de « compte-pour-un » qui lui serait propre et c’est ce que l’on appellerait une structure. Mais le Un ne préexisterait pas, comme « domaine » par exemple.

Georg Cantor

Or, un multiple est un ensemble et l’on sait bien ce que la mathématique moderne (moderne depuis le sursaut de rigueur qu’ont voulu lui donner les grands mathématiciens du XIXème siècle puis du XXème) doit à cette notion. Mais Cantor, le génial inventeur, démarre avec une « définition » pour le moins boiteuse : « par ensemble, on entend un groupement en un tout d’objets bien distincts de notre intuition ou de notre pensée ». Boiteuse parce qu’on ne sait pas au préalable ce qu’est « un objet », ni ce qu’est « un tout », encore moins une « intuition »… Mots utiles peut-être en ce qu’ils produisent une sorte d’échafaudage de la pensée, mais qu’il faudra bien vite jeter. Et du reste, la faille ne tarde pas à se faire sentir. Cette théorie « naïve » des ensembles est contradictoire. On le sait par la fameuse question de « l’ensemble des ensembles qui ne s’appartiennent pas à eux-mêmes »…. Soit p cet ensemble, si p appartient à cet ensemble, alors il ne satisfait pas à la propriété de ne pas s’appartenir à soi-même, donc il ne lui appartient pas et s’il ne lui appartient pas alors il satisfait la propriété et il lui appartient ! Les mathématiciens en concluent qu’il n’est pas un ensemble et que donc, toute « collection » n’est pas un ensemble… Il est « trop gros », disent-ils… en tout cas, c’est l’exemple même d’une multiplicité qui est en excès par rapport au langage qui devrait la nommer. L’exemple même d’une multiplicité qui ne saurait se réduire à un Un. Le lecteur intéressé par la question du politique peut tout de suite tenter de faire l’analogie avec la notion de peuple : qui peut croire qu’on a cerné le peuple, tout le peuple, jusqu’à en faire un Un (« Le peuple »), sauf (à un moment très dangereux de l’histoire) à tenter de le faire exister de force, mais alors il coïncide avec un Etre qui prétend l’incarner : le Führer, le Père des peuples, le lider maximo… Mélenchon qui ose dire « Je suis le Peuple ».

Cette contradiction met à mal l’édifice cantorien, en tout cas la prétention à définir un ensemble, à dire « un ensemble, c’est…. etc. ». Désormais, si l’on veut maintenir la notion d’ensemble, il faudra que l’on accepte de ne jamais en donner une définition explicite. Une définition implicite, alors ? Qu’est-ce qu’une telle « définition » (qui n’en est pas vraiment une, de fait) ? Les mathématiciens depuis longtemps savent contourner la difficulté grâce à la notion d’axiomatique. Pour les nombres entiers par exemple… qui se hasarderait à dire qu’un nombre est tel ou tel objet (caractérisé par une propriété quelconque) ? Il faudrait remonter à Pythagore pour avoir une telle caractérisation, mais totalement insuffisante (les petits nombres encore… mais dès qu’on envisage les grands nombres, les très grands nombres?). Et c’est Giuseppe Peano, on le sait, qui au début du Xxième siècle, donne une axiomatique des nombres. Pour les ensembles, il en va de même. Travail accompli par Zermelo, Fraenkel et Bernays (se souvenir que la femme de Freud s’appelait Martha Bernays).

Qu’est-ce qu’une loi dont les objets sont implicites ? Une prescription qui ne nomme pas – dans son opération même – cela seul à quoi elle tolère de s’appliquer ? C’est évidemment un système d’axiomes. Une présentation axiomatique consiste en effet, à partir de termes non définis, à prescrire la règle de leur maniement (p.38)

Alain Badiou

A quoi s’oppose Badiou ? A une « ontologie de la Présence ». Pour lui, « il n’y a que des situations » (et oui, Badiou est situationniste…!), autrement dit des multiplicités structurées, toujours au départ inconsistantes (en ce sens qu’encore une fois jamais le Un n’est donné). L’ontologie doit être elle-même une situation, autrement dit l’être est présent dans toute situation, mais non structuré, non Un. Badiou dit : si le Un n’est pas, l’Etre ne peut pas être Un. Or, les ontologies philosophiques classiques (Platon, Heidegger) posent que l’être est un, donc au-delà de toute situation, de toute expérience, un ineffable que seule la Poésie pourrait approcher. Badiou n’est pas sur cette ligne, il aime la poésie mais il réfute une ontologie poétique en lui préférant une ontologie mathématique. La mathématique aurait-elle donc plus à nous dire que la poésie ? Elle est certes plus rigoureuse… mais surtout, elle prend au sérieux l’idée qu’il n’y a au départ de toutes les compositions conduisant à des multiplicités que des situations qui sont des multiplicités inconsistantes, sans quoi nous contredirions l’idée de départ selon laquelle tout ce qui est Un vient « après coup » (après application d’une opération de « compte-pour-un »). Il ne peut donc y avoir au fondement de l’ontologie que du « rien », c’est-à-dire quelque chose d’inconsistant (puisque le consistant ne vient qu’après coup). Or, justement, ce dont s’originent les schèmes ensemblistes pour fabriquer des ensembles c’est bien… du vide (et l’ensemble vide doit bien son existence à une inconsistance : on peut le définir comme ensemble des x qui ne sont pas x) . A l’ontologie poétique qui pose dès le départ une plénitude de l’Etre, répond ainsi dans l’ontologie mathématique la thèse selon laquelle au départ… l’Etre est vide. C’est ce que Badiou appelle la rigueur du soustractif (opposée à la tentation de la présence) « où l’être n’est dit que d’être insupposable pour toute présence, et pour toute expérience ».

Cette thèse est fondamentale, c’est en elle que réside le « matérialisme » philosophique qui est celui de Badiou, qui consiste dans le rejet du Un sous n’importe quelle forme qui donnerait nécessairement plus tard au plan métaphysique la notion d’un Dieu unique et au plan politique celle du Tyran. Il faut partir de l’idée que l’Etre est vide, ou, si l’on veut, formulé autrement par Badiou lui-même : « le vide est le nom propre de l’Être ».

Sur le plan mathématique, cela se traduit par le fait que tous les axiomes de la théorie partent de la préexistence supposée de multiplicités déjà là (ainsi l’axiome de sélection dit qu’à tout prédicat unaire correspond bien un ensemble, mais un ensemble qui est une partie d’un ensemble déjà là, on ne peut faire l’économie de ce dernier, et c’est ce qui permet d’éviter d’ailleurs le paradoxe) sauf un : celui qui pose l’existence du vide. En somme, le vide, comme dit Badiou, est le point (le seul) où la théorie « se suture à l’Etre ».

Je viens de résumer (sans doute maladroitement) seulement les cinq premiers chapitres d’un livre qui en comporte trente-six (tous appelés « méditation») et qui continue sur des développements ardus de la théorie des ensembles. Entre autres choses, Badiou attache une grande importance à ce qui apparaît comme une autre aporie de la théorie, située sur un autre plan que la contradiction toute bête de l’ensemble des ensembles qui ne s’appartiennent pas à eux-mêmes, aporie selon laquelle il n’est pas possible au sein de la théorie de décider de la véracité d’une thèse qui la concerne au premier chef, connue sous le nom d’hypothèse du continu et qui peut se formuler ainsi : soit l’ensemble de tous les sous-ensembles de l’ensemble des entiers, son cardinal (nombre d’éléments) est strictement plus grand que celui de l’ensemble des entiers mais ce nombre infini lui-même est-il le simple successeur de l’infini des entiers (selon la théorie des ordinaux) ou bien y a-t-il un successeur intercalé entre les deux ? Pour montrer que ce problème était indécidable, Paul Cohen (1963) a dû inventer à son tour une théorie (dite du « forçage ») et des concepts d‘indiscernable et de générique que Badiou tentera d’investir dans le champ de sa réflexion ontologique. Mais ceci est une autre histoire….

Paul Cohen

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Le monde mental ment

1848 – Barricade de la rue Mortellerie (Ernest Meissonnier)

Je ne suis pas un chroniqueur politique. Je vois de loin les choses. Elles m’effraient parfois, elles m’étonnent et me déstabilisent. Je crois sincèrement qu’une partie de la population aujourd’hui se réveille, monte à l’assaut après avoir été longtemps silencieuse et pour cette raison oubliée, comme des eaux souterraines qui, à l’occasion d’une inondation, d’une tempête ou d’un tsunami deviennent visibles et se répandent dans les rues, dans les champs, partout… Les gens comme moi qui sont heureux de leur existence et qui cherchent le calme, sont surpris, ils se rendent compte qu’eux aussi n’ont pas très bien regardé, ont pensé que tout cela allait passer, s’améliorer, ont cru dans des courbes économiques, ont préféré penser des choses qui les arrangeaient. Notre cerveau n’est pas fait pour les mauvaises nouvelles. Notre cerveau est limité et ne s’oriente que vers les pensées qui lui demandent le moins d’effort possible. Comme l’a écrit Chomsky à maintes reprises, nous ne sommes pas des anges, c’est-à-dire des êtres immatériels aux pouvoirs illimités. Nos pensées se composent selon des grammaires assez restreintes dans leur capacité d’engendrement… Nos idées ne s’inscrivent pas dans un continuum, elles ne sont que dénombrables. Et nous n’en sommes pas maîtres. Quelque chose sans arrêt pense en nous, qui n’est pas nous. Non, je ne décide pas de ce que je peux dire et penser car tout cela dépend d’un système de règles mentales qui fonctionne à partir de bases fragiles, un échantillon minuscule des données que nous offre le monde. Monde physique. Monde mental. Le monde mental ment, monumentalement (Prévert). Notre cerveau-machine (ou mind/brain comme l’appelle souvent Chomsky) prélève un échantillon, puis oriente son fonctionnement vers, avant tout, la satisfaction de nos pulsions, cette satisfaction n’étant rien d’autre que la recherche d’un équilibre, un état à peu près stable où s’épanouit notre quiétude. Les anglo-saxons appellent parfois cela wishful thinking. Je l’ai souvent pratiqué dans ma vie, ma vie sentimentale ou ma vie professionnelle. C’est par exemple la naïveté du chercheur qui tient tellement à une idée qu’il veut à tout prix la rendre vraie ce qui conduit au pire à la fraude scientifique, et chez le mathématicien à des démonstrations fausses : l’auteur a négligé un lemme, il l’a cru vrai alors qu’il était faux. Aveuglement.

Pour en revenir à la situation sociale : nous ne voyons pas les insurrections qui viennent parce que nous sommes collectivement aveugles, « l’idéologie » (celle qui, comme disait Althusser, « nous interpelle en sujet ») barre notre horizon. J’emprunte ici à Badiou le parallélisme qu’il fait entre les mathématiques, l’amour et le politique. Tous des processus qui se heurtent en régime normal à des murs, et qui, seulement à certains moments de l’histoire, submergent les points de blocage. Nous mêmes, ou ce qu’il reste de « nous mêmes », si tant est que ce « nous mêmes » existe, n’y sommes pas pour grand chose. Les processus s’accomplissent, à nous de nous y couler ou au contraire de nous mettre en dehors. Et même avons-nous cette liberté-là ? Non. Ou si… via la psychanalyse par exemple, qui n’est qu’une manière – processus elle-même – d’amener plusieurs processus à interagir. C’est lorsque des déséquilibres apparaissent qu’une vague configuration en nous peut être considérée comme « percevant » quelque chose de caché jusque là. Et nous entrons à notre tour dans un processus nouveau qui nous fait « voir » les choses autrement. Le terrain neutre de la science est particulièrement apte à fournir des exemples tant sont nombeux les cas où la science s’entête dans des voies sans issue jusqu’à ce que, tout à coup, via une déhiscence d’un processus de croisière, une découverte ne surgisse, introduisant une rupture dans l’ordre normal, ou ce qu’on appelle tout simplement une révolution scientifique. L’informatique vient de là, avec tout ce qu’elle a permis de « voir » mais aussi avec tous les ravages qu’elle ne finit pas de provoquer (surveillance, réseaux sociaux, robotisme et IA suppresseurs d’emplois…). Si la « révolution des gilets jaunes » parvient à s’imposer, nous n’en aurons pas fini pour autant, elle permettra elle aussi de faire voir des choses, mais en occulteront combien ?

Nous pourrions être plus attentifs à ce que nous lisons, à ce que nous entendons, à ce que nous voyons. Nous pourrions nous souvenir que, déjà, Pierre Bourdieu, dans les années quatre-vingt-dix (1993… il y a vingt-cinq ans donc) avait tenté d’établir un grand panorama de la misère. Cela s’appelait « La misère du monde », c’était un gros livre, paru dans un deuxième temps en édition de poche (coll. Points, n° P466). On y trouve par exemple (page 843 et suivantes) le portrait de Pierre, négociant en vins dans une petite ville rurale, plus de 65 ans, « il a subi sans vraiment les comprendre les transformations qui ont affecté sa profession et la société rurale. Il a refusé, par exemple, de s’associer avec tel autre négociant de la région pour acheter le vin en grosses quantités aux producteurs parce qu’il ne voulait pas voir disparaître son nom des transactions commerciales […] Son village se transforme et devient méconnaissable au point qu’il ne s’y sent plus chez lui. Il a le sentiment d’être envahi par des étrangers en qui il voit la cause de son malheur (il ne connaît les immigrés, contre qui il s’insurge, qu’à travers les faits divers de l’actualité télévisée). Il croit au maintien de ces frontières qui protègent et rassurent ». On croit reconnaître un Gilet Jaune type. Sauf qu’à cette époque là, on sent encore dans la description opérée par le sociologue une sorte de conviction que ce type là va disparaître, ces ruraux ne sont-ils pas les témoins d’un monde en déclin? Et puis, vingt-cinq ans plus tard, on se rend compte que non seulement ils n’ont pas disparu mais qu’ils sont devenus plus nombreux encore et que s’agglomèrent à eux des foules de gens qui se sentent déclassés ou bien en voie de déclassement. En 1993, les populations qui semblent porter le flambeau de la misère sont les immigrés et enfants d’immigrés. En 2018, ce sont les petits commerçants, les agriculteurs et les habitants des lotissements éloignés des villes. On ne s’attendait pas à cela. Cela ne veut pas dire évidemment que la misère des immigrés et descendants d’immigrés n’est plus là… bien au contraire. Ce sont deux misères parallèles et, hélas, concurrentes. Quand le sociologue évoque « le sentiment d’être envahi par les étrangers », il ne voit que représentation fautive de la part de l’interviewé (puisqu’il « ne connaît les immigrés que par l’actualité télévisée »), il ne pense pas que ce genre de sentiment va se durcir dans l’avenir, devenir de plus en plus prégnant et que, comme un leitmotiv, les personnes qui se sentent déclassées, laissées à l’abandon, marginalisées par le rouleau compresseur du libéralisme économique vont répéter qu’il « suffit d’être immigré pour qu’on vous accorde des aides et subventions », ce qu’on entend partout aujourd’hui. Je ne juge pas. J’essaie seulement de comprendre et d’écouter.

Pierre Bourdieu

Si Pierre Bourdieu était encore en vie, ne doutons pas qu’il aurait corrigé le tir, il avait un appareillage théorique lui permettant cette adaptation à la mouvance des situations. On ne l’a guère entendu. Et toute une classe d’intellectuels (que je qualifierais volontiers de « néo-libéraux » en pensant à tous ces Enthoven, ces Bruckner ou autres Heinich) n’a cessé de réduire son audience ainsi que celle des chercheurs et écrivains qui ont trouvé en lui une source d’inspiration (je songe en premier à Annie Ernaux, mais aussi sans doute à Eddy Louis). Cette offensive pro-libérale a marché tant que les gens dans mon genre se sont laissés aller à croire que tout marchait bien et que finalement, modernisme aidant, les questions de société allaient se résoudre dans la technologie et le confort apparent. Mais rien n’a été résolu et rien n’est en voie de se résoudre. A l’heure où j’écris ces lignes, le président de la République n’a encore pas prononcé le discours qui est présenté comme fatidique. Les premières fuites laissent à penser qu’il ne marquera aucun recul (sur le rétablissement de l’ISF ou l’amélioration des salaires), privilégiant ainsi le « cap » de sa politique sur les revendications populaires. Encore de beaux samedis noirs en perspective…

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Paris, révolution, art et culture

Aller à Paris par les temps qui courent… les grenades qui éclatent au loin, les fumées des incendies, Paris enfiévré – sommes-nous au bord d’une révolution ? Nous étions à la capitale parce que nous avions des places pour Ivanov… Je ne sais pas si, un jour, plus tard, loin dans le temps (dans l’au-delà?), je répondrai à ceux qui m’interrogeront que le 1er décembre 2018 nous étions au théâtre de l’Athénée. Mort en 1904, Anton Tchékhov n’a pas eu le temps de connaître les révolutions russes, qu’en aurait-il pensé, qu’aurait-il fait ? Il semble qu’il n’ait guère prêté attention aux mouvements révolutionnaires, bien que pourtant si proche des gens pauvres, de la misère sociale, au point d’aller jusqu’à l’île de Sakhaline pour y soulager les bagnards. Je ne connaissais pas très bien Ivanov… juste avant d’assister à la pièce, mise en scène par Christian Benedetti, j’apprenais qu’il en existait en fait deux versions, l’une de 1887 et l’autre datée de deux ans plus tard. La première version n’avait pas plu : la critique l’avait trouvée incohérente, une partie du public l’avait sifflée pour quelques raisons que l’on dirait aujourd’hui de convenance. D’abord, on ne fait pas rire du malheur des gens, on ne mélange pas l’humour et le tragique, il faut se tenir à un cap : comédie ou tragédie ? A la fin de la pièce, Ivanov se suicide, au moment où l’esprit optimiste se dit que peut-être tout pourrait s’arranger : il vient d’épouser celle qu’il aime, cette mort intervient sans qu’on s’y attende. Les premiers spectateurs n’ont pas compris. Alors, la deuxième version s’alourdit de considérations verbeuses où il « s’explique ». Christian Benedetti a dû juger que nous n’en étions plus là et que, en public adulte, nous pouvions comprendre les « surprises » apparentes de la pièce. Les personnages sont pleins de truculence : Borkine, l’intendant qui incarne l’amoralité, l’esprit de lucre et de jouissance (joué par Christian Benedetti lui-même – certains trouveront sûrement qu’il en fait trop), l’oncle Chabelski qui ne veut plus être cantonné à distraire la femme d’Ivanov, et explose d’ennui. Ivanov, lui, remarquablement joué par Vincent Ozanon, se tient de côté, vaguement intellectuel, pris, lui aussi de crises d’ennui, il devrait s’occuper de sa femme phtisique mais au lieu de cela va courir le guilledou chez la famille Lebedev (pourtant ses créanciers), où les femmes expriment en son absence jalousie et méchanceté. Si cette pièce a un lien avec la situation que nous vivons en ce moment, il est bien dans cette mise en avant des frustrations d’une micro-société à l’écart de tout, monde « périphérique » s’il en est, mais en plus de l’analyse sociologique que l’on pourrait en faire, il y a bien sûr, comme toujours chez Tchékhov, et ce qui fait son génie, la part proprement psychologique du personnage principal. Quel psychiatre viendra dire les raisons d’une telle asthénie ? Celle d’un homme dont tout le monde se moque parce qu’il n’a plus le courage de rien faire, même pas le courage d’aimer ? S’il se suicide à la fin, c’est bien parce qu’il a compris que cette jeune Sacha qu’il épouse, et qui est follement amoureuse de lui, il ne va pas tarder à ne plus l’aimer… peut-être même comprend-il qu’en épousant la fille de ses créanciers, il n’a fait que vouloir leur échapper (motivation moins louable que l’amour, on en conviendra…).

On parle de psychiatrie… au musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme, se tient justement une très belle exposition sur Sigmund Freud : « du regard à l’écoute ». Toute la carrière de l’inventeur de la psychanalyse est là, étalée, illustrée, avec le grand tableau d’André Brouillet montrant le docteur Charcot à la Salpêtrière dans un cours où il présente une hystérique, les appareils étranges dont se servirent très tôt neurologues et fervents du magnétisme, ainsi le premier « analyseur du timbre des sons à flammes manométriques » (le locuteur parle devant des cylindres creux dont la résonance fait varier la hauteur des flammes observables dans un miroir en rotation!) ou bien le baquet à magnétiser de Franz Anton Mesmer (1734-1815). On voit aussi un petit film tourné au moment du départ de Freud de Vienne vers Londres, via Paris, en 1938, où l’on voit toute la famille y compris les chiens, Anna toujours très prévenante à l’égard de son père, Marie Bonaparte hôtesse parisienne, Freud et ses petits-fils dont Lucian qui deviendra le peintre que l’on sait… A ce moment, Freud est fatigué, nous savons qu’il ne lui reste que quelques mois à vivre, il est néanmoins guilleret quand il s’agit d’aller poser face à la caméra. Et puis dans un recoin, « L’origine du monde », longtemps détenu par Jacques Lacan qui avait fait confectionner par André Masson un cache en carton stylisant le modèle pour le demeurer voilé au commun des mortels. Le rapport de Freud au judaïsme est mis en exergue, « la spiritualité juive – dit le texte introductif – à défaut d’une foi et d’une pratique, irrigue ses travaux, de L’interprétation des rêves – ouvrage dont l’herméneutique talmudique n’est pas absente –, jusqu’à l’essai final, Moïse et le monothéisme ».

portrait par Salvador Dali

Cette misère sociale dont l’évocation affleure dans les combats d’aujourd’hui, on la trouve exprimée par la peinture chez le Picasso bleu des années 1900. Très belle exposition au musée d’Orsay qui retrace trois périodes successives du maître, la bleue, la rose et l’ocre qui ouvre déjà timidement la porte du cubisme. Pourquoi le bleu est-il associé à la misère, à la tristesse ? Dans son essai sur la couleur bleue, Michel Pastoureau rappelle ce qu’il advint de cette couleur au 18ème et au 19ème siècles et la part prise par le romantisme allemand : « Goethe (Traité des couleurs, 1810), réaffirme contre Newton la forte dimension anthropologique de la couleur. Et c’est lui aussi qui, avec l’habit bleu de Werther (1774), lance le bleu romantique, celui de la « petite fleur bleue » de Novalis, couleur de la mélancolie et du rêve qui aboutira vers 1870 au « blues » anglo-américain ». Mais chez Picasso, le bleu exprime plus qu’une mélancolie, sa froideur est là comme un rappel de la difficulté de vivre dans des conditions de misère où l’eau gèle dans les baquets, où les frêles jeunes femmes qui n’ont pas d’autre ressource que de se prostituer grelottent dans leurs peignoirs trop légers. Un jour, sur la joue d’un portrait – la Célestine – vient un peu de rose… ce rose redonnera enfin un peu de chaleur, jusqu’à l’ocre, découvert en Catalogne, à Gosol, en 1906. Des enfants, des saltimbanques, redonnent vie et joie à cette période, et les femmes deviennent plus douces : bientôt, nous aurons les Demoiselles d’Avignon, oeuvre-clé du XXème siècle.

La lecture de la lettre, oeuvre de jeunesse, Picasso, dessin et peinture à l’essence

Autre peintre qui s’affronte à la misère : Caravage, exposé avec ses amis et ennemis au Musée Jacquemart-André. Lui est d’une autre époque certes, une époque où l’on peignait encore sur commande et pour le compte, la plupart du temps, de « gens très riches », des ducs, des princes, des papes, mais cela n’empêchait pas Merisi de casser les codes en vigueur. Finis les angelots inutiles et futiles, finis les portraits des donateurs, à la rigueur se mettre soi-même dans un coin du tableau mais le plus souvent y mettre des visages de gens ramassés dans la rue, des pauvres, des voyous, des prostituées là encore. Et au cours de ces mauvaises rencontres, éclatent des bagarres au cours desquelles des meurtres sont commis. Un ami est attaqué par une bande rivale, Caravage vient le défendre, en le défendant il perce de son épée la jambe de l’adversaire qui mourra d’hémorragie. Résultat : l’exil, la fuite hors de Rome, vers Naples, puis vers Malte où la même scène se reproduit. Caravage n’a qu’une obsession : revenir à Rome où sont ses amis et ses mentors, il lui faut pour cela convaincre le pape, il emporte avec lui trois toiles parmi les plus belles, mais las, il se fait encore arrêter, voit sa barque dériver, il perd ses toiles et lui bientôt sa vie, on ne sait comment sur une plage de Porto Ercole. Comme toutes les expositions du musée Jacquemart-André, celle-ci est très pédagogique. Il est passionnant de pouvoir « lire » et comparer les styles de peintres contemporains, affrontés aux mêmes problèmes de représentation. L’ennemi Baglione – qui traîna en justice Caravage pour insultes publiques – continue encore à flatter le goût maniériste et à enrober d’angelots les montées dans les cieux. Dans les concours, parfois Caravage perd, comme pour cet Ecce Homo qui, pourtant, a une sacrée gueule, mais on lui a préféré Cigoli qui, lui, est plus doux à regarder.

Détail de Saint-Jérôme (l’écriture)

Week-end à Paris pendant que s’échangent des horions à quelques centaines de mètres de là, mais ce n’est que le dimanche, près du musée Jacquemard-André, boulevard Haussmann, que nous trouvons quelques dégâts apparents, vitres de banques fracassées, motos de luxe incendiées, feux rouges renversés. Pour le reste, la vie a déjà repris ses droits. Mais les esprits seront longs à s’en remettre si l’on en croit les débats politiques, les annonces véhémentes, les « leçons » qu’il faut tirer…

Paris est trop beau, trop riche, trop luxueux… voilà ce que j’en dis. Quoi d’étonnant, dès lors, à ce que des gens qui n’ont pas tout ce luxe à disposition explosent de colère et de frustration. Ce n’est pas seulement le pouvoir d’achat qui fait réagir, c’est se dire que notre vie sera toujours tenue à l’écart des lieux de réjouissance. Si j’étais « gilet jaune », ma première revendication serait que tout français reçoive un chèque lui permettant d’aller passer un week-end à Paris au moins une fois par an, avec visite incluse des plus grands musées, d’expositions temporaires, représentation à l’Opéra, que sais-je encore ? J’entends peu prononcer le mot « culture » dans tous ces débats d’aujourd’hui… et pourtant, art et culture ne constituent-ils pas les deux ressources essentielles permettant de vivre une vie meilleure ?

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Philip Roth – Pastorale américaine : réalité et fiction

J’ai lu ce livre pendant un trek himalayen, j’avais à chaque étape, en fin d’après-midi, alors que la brume s’était étalée sur le refuge où nous nous étions arrêtés, et qu’il faisait froid, tout loisir de lire, engoncé dans mon duvet, attendant l’heure de la soupe. La texture épaisse du roman était comme une forêt tiède et enveloppante qu’il fallait défricher à coups de machette. Ce travail de défrichement c’est l’analyse d’un livre lorsqu’on avance pas à pas sans jamais sauter aucun passage. Qu’est-ce qui nous intéresse tellement dans Pastorale américaine ?

Première partie : le paradis de la mémoire.

Nathan Zuckerman, le narrateur, relate son enfance au sein du quartier juif de Newark, dans les années trente et quarante, avec ses parents, frères et soeurs, son père exerçant le métier de pédicure. Il avait une admiration sans borne pour un garçon de son âge, bel athlète blond que pour cela l’on appelait « le Suédois ». Sportif extraordinaire, Seymour Levov (son vrai nom) réalisait sans cesse des exploits au base-ball et au football américain. Etait adulé des élèves, garçons et filles. Avait un frère, Jerry, beaucoup moins séduisant, au corps plutôt chétif, avec qui Nathan faisait des parties de ping pong que Jerry gagnait toujours. En ce temps-là, Jerry n’avait guère de succès auprès des filles. Les parents Levov étaient gantiers. Au départ tanneurs – un métier terrible, puant et salissant – ils avaient fini par acheter une usine sur laquelle le père Levov régnait sans partage. Toute la famille Levov était dans l’art de coudre les peaux, jusqu’à Jerry qui, pour une fois qu’il pouvait attacher à lui une gamine de son âge, avait voulu lui offrir un manteau fait de ses mains par assemblage de peaux. Hélas, il s’y était tellement mal pris que le manteau résultant s’était avéré cartonneux et mal-odorant, au point que la fille convoitée, en le recevant, était tombée dans les pommes… Trente-six ans après, Nathan rencontre Seymour par hasard, se ressent flatté d’être reconnu par son ex-idole, laquelle, de plus, lui décerne le titre flatteur de Skip la Sauterelle… et sera encore plus étonné de recevoir une missive du Suédois lui disant qu’il avait des choses à lui dire et qu’il souhaitait rédiger un hommage posthume à son père. Nathan se rend au rendez-vous dans un petit restaurant italien de Manhattan, Chez Vincent. Seymour, toutefois, ne lui dit rien, ne faisant que vanter ses trois fils et donner l’impression qu’il a pleinement réussi sa vie, au point que Nathan se demande s’il a bien toute sa raison.

On revient alors sur Nathan, ses soixante-deux ans et ses problèmes de prostate (voilà quelque chose de récurrent dans l’œuvre de la fin de vie de Roth). Depuis son opération, Zuckerman est resté impuissant et incontinent, s’est réfugié loin de tout dans un recoin perdu du Massachussetts, près de la petite ville universitaire d’Athena. Il ne se déplace guère qu’à l’occasion de fêtes où il est invité, lui, le glorieux écrivain, à faire de petits discours, comme cette fois où il va fêter les 45 ans de sa bande de copains du lycée. Le discours qu’il avait préparé était trop sérieux, alors il a improvisé. Tous ses ex-amis se sont présentés à lui, tous fiers de leurs enfants et petits-enfants (alors que lui n’a jamais eu d’enfants), et il est tombé sur Jerry Levov. Jerry est devenu un brillant chirurgien, s’est marié quatre fois, il apprend à Nathan que Seymour est mort… quelques jours après leur entrevue au restaurant Chez Vincent, d’un cancer de la prostate. Et il apprend davantage encore : que le drame du Suédois, c’était sa fille, Merry, qui, dans les années soixante, a viré terroriste, faisant exploser une bombe à la petite poste du village où ils habitaient tous, dans le New Jersey, tuant ainsi une personne, un médecin qui passait par là. Soi-disant pour attirer le regard de l’Amérique sur les horreurs de la Guerre du Vietnam. La vie du Suédois en a été bouleversée. Voilà ce que vraisemblablement Seymour Levov voulait raconter à Nathan Zuckerman au cours de ce repas de midi à Manhattan.

Les mois qui suivirent, je pensais au Suédois six heures, huit heures et jusqu’à dix heures d’affilée parfois. J’échangeai ma solitude contre la sienne, je me mis dans la peau de cet homme aux antipodes de moi, je m’immergeai en lui, jour et nuit, je tentai de prendre la mesure de quelqu’un d’apparemment creux, innocent, simple, de repérer l’itinéraire de son effondrement, je fis de lui, le temps passant, la figure centrale de ma vie. (p. 110)

Donc, à partir de là, ce n’est pas l’histoire du Suédois que nous suivrons, mais celle que lui invente le narrateur.

Cette introduction me fascine du point de vue de la technique romanesque : comment un narrateur justifie-t-il le fait qu’il sache tout de ses personnages ? Souvent (c’est le cas chez Roth, par exemple dans « J’ai épousé un communiste ») il connaît les choses par le récit que lui en fait l’un des personnages. Ici, ce n’est pas le cas puisque le Suédois est mort et qu’il ne pourra jamais lui « dire la vérité », alors Roth invente ce stratagème : faire que le narrateur se fonde avec le personnage principal au point de ne faire plus qu’un avec lui. Nous ne connaissons pas Seymour Levov, nous ne connaissons que l’image qu’en a Nathan Zuckerman, et cela suffit à faire un roman extraordinaire de vérité et de puissance… jusqu’à la fin, où Nathan nous laisse sur notre faim : comment pourrait-il nous délivrer le secret de cette fille détruite par ses actes et qui, dans son désastre interne, à entraîné toute une famille dans une faillite où se lit le drame d’un pays tout entier ? On doit toujours garder ceci en mémoire au cours de la lecture : ce que nous lisons n’est pas la « vraie » histoire. La dite « vraie histoire », nous ne la saurons jamais. C’est un rêve, un fantasme. Mais est-il d’autres cas ? Je veux dire est-il des cas où l’histoire que l’on nous conte est « vraie » ? Comment le savoir ? En procédant de la sorte, Philip Roth nous entraîne dans une interrogation sur la soi-disant opposition entre fiction et réalité. La réalité est fiction de bout en bout.

Au projet de montrer ainsi une phase de catastrophe pour l’Amérique, se mêle bien entendu chez Roth, comme dans tous ses romans, la réflexion sur le problème de l’intégration, ici celle, en apparence remarquable, de familles juives au sein de la société américaine. On est toutefois dans l’indécision (comme dans d’autres romans, tel La tache) à propos de cette intégration, est-elle une réussite irréprochable due au talent des membres de la communauté juive à se conformer aux règles de la majorité blanche et protestante ? Ou bien est-elle au contraire pleine de failles qui, au dernier moment, peuvent se ré-ouvrir, montrant en fin de compte que le travail est toujours à refaire ? Cette interrogation est une raison de plus pour le narrateur de se fondre avec le personnage principal, qui devient son reflet en dépit de tout ce qui les oppose.

Je dissipai l’aura du dîner Chez Vincent, où je m’étais empressé de conclure étourdiment que tout était aussi simple qu’il y paraissait, et je fis monter sur scène le jeune homme que nous allions tous suivre en Amérique, notre chef de file sur la voie de l’intégration, qui se sentait ici chez lui à la manière même des wasps, qui était américain sans se forcer : non pas parce que c’était le Juif qui trouve un vaccin, le Juif de la Cour Suprême, le plus brillant, le plus éminent ou le plus fort, mais au contraire en vertu de son isomorphisme avec le monde wasp où il trouvait sa place par sa banalité, son naturel, son côté américain moyen. Sur les accords sirupeux de Dream, je m’arrachai moi-même à la fête des retrouvailles et je me mis à rêver. Je rêvai une chronique réaliste. J’entrepris de jeter les yeux sur sa vie ; non pas sa vie de dieu ou de demi-dieu dont les triomphes nous faisaient exulter gamins, mais sa vie d’homme aussi vulnérable qu’un autre. C’est ainsi que sans savoir pourquoi – or voici que, comme on dirait ailleurs – je le trouvai à Deal, New-Jersey, dans la villa de bord de mer, l ‘été des onze ans de sa fille, du temps qu’elle ne décollait pas de ses genoux.(p . 131)

Ainsi, Zuckerman invente la scène qui a lieu dans une ville de bord de mer, à Deal dans le New-Jersey, où, Merry, enfant qui souffre de bégaiement est décrite comme amoureuse du père, jusqu’à lui mendier un baiser sur la bouche, ce dont Seymour ressentira la culpabilité toute sa vie. Il la traînera alors chez tous les psychologues, jusqu’à en trouver une qui fait remplir à la gamine un « cahier de bégaiement » où elle doit noter tous les cas qui déclenchent en elle ce symptôme. C’est à ce moment que commence la révolte, précédée par le visionnage à la télévision de ces moines bouddhistes qui s’immolaient au Sud-Vietnam. A partir de 16 ans, elle fréquentera des « amis bizarres », commencera à passer ses week-ends à New York sans qu’on sache vraiment ce qu’elle y fait. Le père obtiendra au moins, comme concession, qu’elle veuille bien dormir chez les Umanoff, un couple d’universitaires, ce qui n’aura lieu, finalement, qu’une seule fois. Puis revient sans s’expliquer vivre à Old Rimrick, là où la famille s’est installée, dans une maison solide qui était le rêve de Seymour lors de son mariage avec celle qui fut Miss New-Jersey.

American pastoral, photo du film qu’en a tiré Ewan Mc Gregor

Comment ne pas être ému du drame de l’adolescence. Confrontation souvent brutale du monde de l’enfance, tout empreint d’amour, de douceur et de gestes d’empathie, avec une réalité qui éclate autour de soi, moment de prise de conscience douloureuse, parfois éclairs de lucidité, dévoilement de vérités cachées (on en apprendra beaucoup lors de la troisième partie). Si l’enfant n’est pas, à ce moment, doté d’une armure le rendant apte à survivre à toutes les turpitudes qui se révèlent à lui, sous la forme de croyances stables, d’intérêts dans des apprentissages, d’admirations (ici, la littérature a son rôle bien entendu), alors il peut à chaque instant basculer dans la négation de tout ce qui a précédé jusque là. Et c’est bien ce qui arrive à la jeune Merry.

La deuxième partie sera donc La chute. Qui culminera dans ce passage hallucinant où, finalement, en 1973 (onze ans après les faits) le père « retrouve » sa fille. Il ne la retrouve évidemment pas en réalité : comment pourrait-il la reconnaître sous la forme de ce squelette ambulant qui tient en permanence un voile jamais lavé devant sa bouche et qui vit dans un recoin d’immeuble abandonné près de la gare de Newark (nous sommes bien après les émeutes qui ont ruiné cette ville, ont contraint les usines à fermer et, parmi elles, la ganterie de la famille Levov, qui n’existe plus qu’à Porto-Rico), il la reconnaît si peu qu’à un moment il doute que ce soit elle et que dans un moment de rage il se rue sur elle et veut lui ôter ce voile sur la bouche et se rend compte alors que cette odeur putride qu’il sent autour de lui depuis qu’ils sont en ce lieu, vient d’elle, de cette bouche d’horreur qui, parfois, se nourrit de sa propre merde.

La troisième partie devrait être la « clé » comme il est d’usage dans les romans classiques. De fait, elle se déroule au cours d’une seule journée, et c’est un tour de force pour le romancier. Après le « paradis de la mémoire », voici le paradis perdu. Ce ne sera pas à proprement parler une « clé » puisque à la toute fin bien des mystères demeureront, nous ne saurons jamais ce qu’il advient de Merry, nous ne saurons pas vraiment ce qu’a été la vie de Seymour entre cette journée fatidique et le jour de sa mort. Que voulait-il dire finalement au narrateur lors de cette rencontre Chez Vincent ? Néanmoins, ce sera une clé car s’y révéleront les côtés obscurs des personnages centraux… Au point que l’on se demande si une seule journée dans la vie d’un homme peut être à ce point capitale. Cette journée a commencé avec la rencontre avec Merry (convertie au jaïnisme etc.). Quand Seymour rentre à la maison, il a à affronter les parents et amis (qui ne sont évidemment pas au courant de l’entrevue) réunis pour un barbecue estival dans le jardin de la maison d’Old Rimrick. Sont présents les Orcutt (un architecte un peu pédant et sa femme sombrée dans l’alcoolisme), les Salzmann (elle orthophoniste qui eut à soigner Merry, et son mari, aimable docteur à l’écoute de tous ses patients), les Umanoff (les universitaires ayant hébergé Merry) et les parents Levov, outre bien sûr Dawn, l’épouse de Seymour dont la légende (le récit officiel) veut qu’elle n’ait postulé à des titres de reine de beauté que pour subvenir aux frais d’études de son jeune frère, et qui, une fois mariée avec le Suédois, a voulu meubler son temps en faisant de l’élevage (souvenirs de scènes bucoliques où Dawn emmenait la petite Merry, neuf ans, soigner les bovidés à une époque où l’enfant vivait à l’unisson de sa famille). C’est à Orcutt que les Levov ont demandé de faire les plans de leur future maison puisque entre temps, le souci et l’amertume ont fini par dégoûter le couple de la maison actuelle. Temps où Seymour pensait encore que les choses auraient une chance de s’arranger, il avait soutenu le projet de Dawn de se refaire le visage à grands frais chez un chirurgien de Genève, des fois que le ravalement d’une façade aurait pu valoir aussi pour l’intérieur… mais en cet après-midi, ce qu’il voit au travers de la vitre de la véranda donnant sur la cuisine le plonge dans la stupeur : sa propre femme, Dawn, se faisant sodomiser par le vil Orcutt… Le château imaginaire s’effondre : ainsi cette maison moderne à venir, Dawn ne prévoyait-elle pas de l’habiter avec son amant plutôt qu’avec son mari ? Elle n’était pas si innocente… Mais lui, Seymour l’est-il tellement ? Après tout, lui-même a eu une maîtresse peu de temps après l’événement dévastateur et cette maîtresse n’était autre que Sheila Salzmann, l’orthophoniste, dont il vient d’apprendre par la bouche de sa fille que c’est chez elle que celle-ci s’est réfugiée après le drame alors que Sheila ne lui a jamais rien dit à ce sujet ! Sheila, la femme froide à qui il vient demander des comptes et qui ne peut un seul instant envisager qu’en protégeant Merry elle ne l’a en réalité que poussé vers d’autres gestes criminels : trois personnes tuées au cours d’attentats dans les années soixante, et qui suspecte Seymour de ne lui révéler cela que « pour lui faire du mal »…

Dur bilan :

Sa fille était une meurtrière démente, cachée sur le sol d’une chambre à Newark, sa femme avait un amant qui l’enfilait par derrière contre l’évier de la cuisine, son ex-maîtresse avait sciemment attiré le désastre sur sa maison, et lui, il essayait d’apaiser son père avec des : « d’un côté bien sûr, mais par ailleurs »… (p. 490)

Dawn, sous les traits de l’actrice Jennifer Connolly

On a souvent traité Roth de misogyne car les femmes chez lui auraient plutôt le mauvais rôle. Il ne sert à rien de le cacher : c’est vrai. Ce qui, bien sûr, n’enlève rien à la maîtrise romanesque, mais quand même… il y a là un parti pris gênant. Car si l’on songe à toutes ces femmes, en particulier Sheila Salzmann et Dawn, sa propre épouse, elles n’inspirent guère la compassion, décrites qu’elles sont en femmes froides et calculatrices, ce qui, du point de vue du lecteur, est très injuste : Seymour a, dans la narration de Nathan Zuckerman, un sacré traitement de faveur ! (pas étonnant compte tenu de cette osmose entre les deux). Or un autre point de vue pourrait tout aussi bien faire ressortir ses propres propensions au calcul. Il est ainsi bien prompt par exemple à se donner des excuses pour sa liaison (certes momentanée) avec Sheila Salzmann et ne fait qu’évoquer sur un ton badin son projet d’alors qui n’était rien d’autre que larguer sa femme pour aller vivre avec l’orthophoniste à Porto-Rico ! Il est connu que Roth avait quelques comptes à régler avec les femmes, qui, à ses yeux, n’avaient pas toujours été tendres avec lui.

La fin ? Le lecteur attend… attend le dénouement final en forme d’apothéose, pourquoi ne pas imaginer que Merry surgisse au milieu de la fête ? Même Seymour y croit, lorsqu’il entend un cri d’horreur poussé par son père du fond de la cuisine où celui-ci s’est réfugié pour tenir compagnie à madame Orcutt, imbibée d’alcool. Mais ce cri ne provient que de ce que la femme ivre a planté sa fourchette près de l’œil du vieux Levov… Nous n’en saurons pas plus, juste la sentence finale de l’auteur qui tombe comme un défi glaçant :

Jamais ils ne s’en remettront. Tout est contre eux, tous les agents, tous les facteurs hostiles à leur mode de vie. Toutes les voix de l’extérieur qui condamnent leur vie sans appel !
Et qu’est-ce qu’on lui reproche, à leur vie ? Qu’on nous dise ce qu’il y a de moins répréhensible que la vie des Levov !

Philip Roth peu de temps avant sa mort

Pastorale américaine est l’un des grands romans du XXème siècle. Comme toujours chez Roth, il y a cette vision de l’histoire au travers du prisme d’une famille, d’un homme (Nathan Zuckerman) de façon à ce que les rayons réfractés explorent tous les coins et recoins d’un monde. Il faudrait aussi dans un compte-rendu de ce livre évoquer les passages extraordinaires où se trouve décrite une ville (Newark) ou une activité industrielle : longues pages où « le Suédois », encore propriétaire de la ganterie de Newark fait visiter à celle qu’il croit être une étudiante (mais s’avérera une « envoyée » de sa fille) toute la chaîne de montage d’un gant, décrivant avec lyrisme le travail de chaque employé…

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Guyotat/Rimbaud soldat en Algérie

Idiotie… Pierre Guyotat. Une manière d’écrire comme si l’on pouvait attaquer les sentiments, les affects au ras du sol, sans s’entourer de précautions ni de convenances. Etreindre le réel à pleins bras. C’est bien ce qu’avait tenté (et plutôt réussi) Rimbaud. D’ailleurs, cette « idiotie », ça vient de lui, non ? Rappelons-nous : « Encore tout enfant, j’admirais le forçat intraitable sur qui se referme toujours le bagne ; je visitais les auberges et les garnis qu’il aurait sacrés par son séjour ; je voyais avec son idée le ciel bleu et le travail fleuri de la campagne... » et puis ceci, dans « les poètes de sept ans » : « cachant de maigres doigts jaunes et noirs de boue / sous des habits puant la foire et tout vieillots, / conversaient avec la douceur des idiots ! ». Guyotat dit ceci, page 149 : « Illumination : (vous voyez ce qu’il doit à Rimbaud) : c’est de la bête que je dois faire une œuvre, de l’idiot qui parle, du « rien », encore un peu de psychologie française, de « personnages » […] et bientôt l’épopée de l’idiot – par l’idiot, détruire l’humanisme, comprendre le monstre politique ou de camp (le culturel n’a pas empêché la pire déshumanisation) – de l’idée fixe : qu’est-ce après tout qu’Antigone, qu’Electre… ? Le Christ lui-même… plus le mental et les préoccupations sont limités, plus le verbe est beau et ample : l’idée fixe comme percée et éclatement du réel ». Après ça, on comprend qu’il n’ait pas été sélectionné pour le Goncourt…

livre de Serge Pauthe paru chez l’Harmattan

Mais que dit-il ? Que raconte-t-il par le biais de cette prose tellement hachée, cassée, novatrice, rimbaldienne ? La Guerre d’abord. Celle d’Algérie. Lui aussi (comme mon ami Serge, le comédien, qui viendra lire au Poët le 18 novembre ses « lettres aux parents », où il dit cette atrocité d’avoir dû partir avec les autres appelés, début des années soixante, au front, sur le lieu des opérations, comme on dit) décrit cette aventure forcée où il a fallu être. La mort, le sang, et ce qu’on voit. L’œuvre de Guyotat est parcourue par la pulsion scopique, c’est toujours voir, regarder par le trou des serrures, sous les jupes, voir sans être pris, voir en faisant le moins possible, pas l’amour en tout cas. On pense encore à Rimbaud : « Mais l’orgie et la camaraderie des femmes m’étaient interdites ». Voir comme voit un myope : en gros plan, le nez dessus l’objet.

Je découperais ce récit en trois parties : 1) l’adolescence (autour de 18 ans), 2) le théâtre opérationnel, 3) le retour, et la longue scène où se montre l’obsession sexuelle du narrateur. Ce sont les deux premières parties qui m’ont le plus intéressé, pour la troisième, il faudrait partager cette obsession autant que lui pour ne pas finir par se lasser. La première partie est – encore ! – très rimbaldienne, on pense là aussi aux « Poètes de sept ans » : « Et qu’il était sous elle, il lui mordait les fesses / car elle ne portait jamais de pantalon / et par elle meurtrie des poings et des talons / remportait la saveur de sa peau dans sa chambre », sauf que ces poètes-là ont (ou sont censés avoir) sept ans, ce ne sont pas des adolescents. Guyotat, lui, écrit, page 21, en parlant d’un très jeune couple : « Lui, assis sur le drap, avant-bras aux genoux levés, membre érigé contre les plis de dessous son nombril, yeux vaporeux derrière la fumée de la cigarette que sa grosse main tient en tremblant, voix à la mue géante emplissant toute la chambre : « … tu ne perds rien pour attendre, ma minou ! » / Quels sauvages enfants à naître d’un inceste d’entre deux défécations en chiotte d’arrière-cour ! ».

Le jeune Pierrot a quitté sa famille. Sa mère est morte d’un cancer. Lui aime son père mais il a honte. Terrible séance d’aveux pour un billet dérobé dans une cassette. Il est voleur et menteur. Tout cela probablement expliquera son errance et son angoisse. Vivant dans un village proche de Saint-Etienne, il part pour Paris où il sera seul et pauvre, trouvera à se loger montagne Sainte-Geneviève, chambrette où il est interdit de se faire à manger, de toutes façons dans une misère telle qu’il ne peut rien s’acheter pour manger hormis du pain et de l’huile, fera ses repas du soir de quignons trempés dans cette huile. Un dimanche, tout grelottant, il se réfugie à Saint-Eustache. La faim le fait chavirer, on le suit dans ses pensées, ses fantasmes, toujours l’idée fixe : le corps de la femme à observer, à aimer en secret. Aveu, rapprochements émouvants, page 56 : « les petites flammes des cierges se couchent vers la direction du porche sous le grand orgue derrière moi ; ses seins sont-ils tendus à cru sous la fourrure qui avance le long de moi ? Un chemisier léger prend, recouvre les seins jusqu’à la naissance du cou, les tétons, gros – mais que sais-je alors des tétons de fille, en vrai, hors photo, film, peinture ? Je n’en ai jamais touché de mes doigts, encore moins de mes lèvres, mais, jadis, non conscient, corps libre, j’ai touché et sucé ceux de ma mère – y affleurent ». Ce « j’ai touché et sucé ceux de ma mère » ici, éclaire beaucoup, la source des fantasmes sexuels serait-elle dans les liens qui nous unirent forcément à notre mère, est-ce par nos liens à elle que s’expliquent par la suite nos comportements amoureux ? Oui, bien sûr, Freud a dû dire cela mille fois… Au retour de son malaise, il revient à son hôtel où il reçoit une lettre de son père. Rapport religieux avec le père (« il me faut l’emporter pour la lire, dans une église ancienne et devant l’autel et son tabernacle allumé »). Il entre dans un cinéma (pour voir Le Carrosse d’or, de Jean Renoir) et là, dans la pénombre, il ouvre la lettre et lit ces mots, non pas « ton père » mais « papa » : « la neige fond sous mes semelles, non pas du peu de chaleur de l’air mais comme de celle qui me descend du cœur ; plus le film avance plus le cœur me serre de ces vies chaudes […] ». Au Louvre, face à une oeuvre du Titien, le Transport du Christ, il pleure : « je suis ce corps qu’on porte vers sa tombe – mais pour qu’il en ressuscite, plus grand encore, face lavée de toutes les illusions. Abattre mon je, vivre sans. Sans retenue, les seuls sens, animal, exister sans être ».

Dérèglement de tous les sens, disait Rimbaud. Je est un autre. Vivre sans je : l’idéal de tout être qui veut éviter le jugement, voudrait vivre sans le surmoi, animal, raccordé à la nature par le seul moyen des sens, et de l’instinct, fuir l’intellect, le poids inutile de ce cerveau qui nous embarrasse, ne plus passer son temps à ruminer, être dans l’extase permanente (ou bien au contraire dans l’abrutissement constant, mais les deux ne sont-ils pas la même chose?).

œil blanc, bleu…

Puis c’est l’Armée. L’armée qui le prend dans ses rets alors que, comme d’autres sans doute il aurait pu y échapper, mais il ne demande même pas le sursis auquel il aurait eu droit, on devine chez lui cette envie de partager avec autrui, ses camarades d’âge, leur sort. Du reste, alors qu’il est déjà écrivain, un « intellectuel » donc, on voit qu’il se complaît dans la compagnie d’hommes qui n’ont ni son savoir ni son goût pour l’art, paysans qui n’ont jamais lu de livres, pauvres gars pour qui la guerre est façon de sortir de chez soi, de voir du pays (j’en connais un comme ça, réformé pour cause de maladie mais qui, à l’époque, le déplorait car c’était occasion pour lui, cette guerre, de sortir de son village…), gens avec qui les seuls mots échangés tournent continuellement autour des mêmes formules (« on n’est pas sorti de l’auberge… »). L’obsession sexuelle sévit, même si tempérée par le bromure abondant dans le triste picrate. Symbole : son ultime compagnon, celui avec qui il s’évade à la fin de la guerre, indépendance proclamée, est un pauvre type qui viole les chèvres et les chiennes, bref tout ce qui passe. C’est avec lui cette errance sans fin de la dernière partie, qui finit par écœurer, dans les villas délaissées par les colons, déjà en partie pillées, où demeurent, on ne sait pourquoi ni comment, un étrange couple enfantin formé d’une fille jeune dont l’odeur du sang fait vibrer le narrateur, non moins que les fentes et orifices qu’il devine au travers des chemisiers trop légers et des culottes trop courtes, et d’un garçon qui manie le canif.

Le sang. Sang de toutes les guerres. On aurait raison de vouloir réunir toutes les guerres dans un même jour commémoratif. Evidemment, certains râleraient et protesteraient car ils tiennent à la spécificité de leur guerre, c’est MA guerre, je ne veux pas qu’on y touche. Or, toutes les guerres se ramènent à cela : le sang versé. Les viscères en plein jour. Les cervelles éclatées. Il n’est pas nécessaire d’aller faire la différence entre des morts par obus, des morts par mitraillette ou des morts par gaz, c’est toujours la même mort dégueulasse, les yeux qui se noient et deviennent fixes et la pâleur cadavérique qui s’étend sur des corps promis à la pourriture. Pourriture, mouches, excréments : des mots qui reviennent souvent sous la plume de Guyotat. Et le sang bien sûr, le sang qu’il classe en plusieurs catégories : Le sang de guerre : comme pour le sexe, c’est toujours la première fois ; pour le sang de paix, celui que mon père rapporte à ses doigts d’en bas son cabinet pour déjeuner et dîner avec nous ou le plus souvent après nous, celui qui jaillit de la chair blessée ou infectée qu’il nettoie, tranche de son scalpel quand, frères et sœurs et moi, nous l’aidons, enfants, adolescents, à tenir le patient, enfant ou adulte ou vieillard (p. 199) et puis encore, pourrait-on dire, sang des vainqueurs, sang des vaincus, sang des révolutionnaires, sang des contre-révolutionnaires, des bourgeois ou des prolétaires, sang des rebelles ou des colons, où est la différence, brièvement, Guyotat l’évoque (p. 156) : « Dans Oran, suite à une panique – provoquée ou spontanée ? – près de deux mille Européens – beaucoup descendus du bled pour s’embarquer pour la France – sont massacrés, certains écorchés vifs, pendus aux crocs de boucherie » (je me souviens maintenant des deux années que j’ai passées en tant que coopérant dans les années soixante-dix, à Oran justement, la cité où nous étions logés – Dar el Beida – distante d’un ou deux kilomètres de cet affreux « petit lac » dont on disait que c’était là que les massacres avaient eu lieu, devenu depuis un quartier de petits artisans où l’on allait pour acheter les planches dont nous faisions nos meubles de fortune – puisque nous ne devions rester que deux années). Serge, qui lira ses propres lettres, me disant l’autre jour : après la dénonciation par l’état français (par Emmanuel Macron – beau geste, et après on va lui chercher des poux parce qu’il a été hésitant sur le cas de Pétain) de la responsabilité de l’armée dans l’assassinat de Maurice Audin, on aurait aimé « qu’ils » nous rendent la pareille…

J’ai lu quelque part (A. O. C. site de réflexion critique) une analyse d’Idiotie, l’auteur (Julien Lefort-Favreau) y relevait une dimension politique de l’écriture, au sens, bien évidemment, d’une subversion qui ne serait pas qu’une indignation conjoncturelle comme on en lit tant (et qui n’a pas beaucoup d’effets, on en conviendra) mais à celui d’une sorte de « soulèvement de la vie », comme ce à quoi en appelait encore Rimbaud. Je connais bien le scepticisme que l’on peut ressentir : après tout, l’art et la poésie n’ont pas changé grand chose à l’histoire, ni aux guerres ni aux massacres. Mais ils provoquent encore ces petits soulèvements individuels dont nous avons besoin pour vivre, et nous convaincre que tout n’est pas encore réduit à l’état de marchandise. Ainsi, un passage intéressant du livre se situe quand le narrateur est soumis à un interrogatoire sévère, de plusieurs jours, parce qu’on a trouvé sur lui des écrits où il racontait son quotidien de l’armée, en même temps que ses états d’âme plus ou moins coupables. Le colonel veut lire des extraits de ces textes en les dénaturant, ce qu’il ne parvient pas à faire : « j’y redécouvre le plaisir, l’assurance qu’on ne peut rien contre la pensée, fût-elle, celle fragile, d’un tout jeune homme » (p. 121). Je me souviens d’une expérience similaire, un camarade de classe ayant voulu prouver que la poésie n’était que mots et que selon la prononciation que l’on en faisait, on pouvait la tourner en ridicule, avait tenté l’expérience avec Baudelaire, mais au bout d’une strophe, il renonçait, vaincu, conscient qu’aucune lecture ne pouvait dénaturer le texte. La poésie était plus forte que cette intention. Politique ? Oui, dans un sens très abstrait, qui touche à la fabrication des sujets.

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Extraits de carnet de voyage

Revenir sur des moments de voyage, des fragments, ce qu’il y a au soubassement. L’endormissement dans le duvet épais, léger et lourd à la fois, englobant le corps comme un sarcophage, tête comprise, seuls émergent la moustache. Les yeux. Les yeux pour lire. La lecture comme seule bulle hors du temps que l’on s’autorise. Le roman a intérêt à être consistant, nourriture spirituelle à défaut de physique. J’avais cette année pris Pastorale américaine de Philip Roth. Dans cette atmosphère hallucinée, en pleine solitude à plus de trois mille cinq cent mètres, ayant croisé pour venir, outre quelques népalaises endimanchées parcourant vingt kilomètres pour se rendre au chef-lieu afin d’y assister à un match de foot, des moines en soutane grenat, bras nus, qui se rendaient à l’accueil de leur être adoré, sorte de dieu vivant, frêle jeune homme aux cheveux liés par un bandana, binoclard en plus, et visage lisse, le quarante-deuxième Trizin Sakhia Rimpoche, les moments forts de ce livre exceptionnel n’ont que plus de relief et l’on y retrouve quelque chose de soi, même dans cette rencontre du père avec sa fille qui, après s’être transformée en poseuse de bombes par « radicalisation » a cherché refuge dans la religion, mais quelle religion, le jaïnisme. Nous voilà donc renvoyés à l’Inde, à ses philosophies bizarres, voire excessives. Les Jaïns font vœu de ne jamais nuire au moindre être vivant. Je me souviens avoir traversé un petit village pas loin d’Udaïpur où vivait une communauté appartenant à cette religion, ils avaient un voile sur la bouche pour s’empêcher d’absorber quelque moucheron et balayaient soigneusement le chemin devant eux pour en faire fuir les minuscules insectes qui, peut-être, s’y trouvaient. A Delhi, en face du Fort Rouge, avoir vu une bande de cinq hommes entièrement nus, sexe au vent dont on constatait, amusé, qu’il était plus sombre que le reste du corps, représentant une variante du jaïnisme. Tout près de l’hôpital des oiseaux, là où l’on recueille les oiseaux blessés. L’héroïne de Roth, elle, c’est dans une clinique pour chiens et chats qu’elle sévit. Elle porte un voile devant la bouche. Infect. Elle ne se nourrira bientôt plus car la sainteté, chez ces dogmatiques, ne s’atteint que dans la mort de faim. On ne saura jamais pourquoi Merry, la jeune héroïne de Roth, en est venue là, était-ce d’avoir vu à la télévision des bonzes vietnamiens s’immoler par le feu ? Etait-ce de sa honte à charrier un bégaiement dont elle ne pouvait se séparer, était-ce d’avoir perçu chez ses parents quelque faille ouvrant vers des turpitudes qu’elle réprouvait… Nul ne saura. Mais je me vois, moi, dans mon accoutrement de nuit, sentant le vent s’engouffrer entre les planches mal jointes de mon abri, m’interrogeant sur les sources du radicalisme chez autrui ou bien, autrefois, chez moi-même, car il a bien fallu moi aussi, à une époque, que j’approuve les cris de révolte, la violence des révolutionnaires puisque c’était, soi-disant, pour le bien général.

Au matin, devant le bol de soupe de pommes de terre, l’estomac se révulse, on ne pourra pas, plutôt périr, pensée bien irresponsable et qui peut coûter cher, comment partir à l’assaut des collines l’estomac vide ? Il n’y aura pas en route de tea stall, et le guide ne semble pas prêt à offrir de la nourriture qu’il aurait pu transporter dans son grand sac. Le brouillard fait coller à la chemise la doublure en aluminium de la veste qui protège… Pas d’animaux dans la forêt, notamment pas de pandas roux là où pourtant ils vivent. L’Inde à sa frontière avec le Népal construit une route revêtue de dalles en ciment. Les véhicules 4×4 en profitent, les Jeeps montent à l’assaut des terres arides avec leurs cargaisons de touristes montés de Calcutta ou de Dacca, ils sont chaussés de tennis, ont des robes légères, ne savent pas ce qu’il fait froid à ces altitudes, ni le manque d’oxygène.

Tea stall

Le matin suivant, quand on a pu trouver place dans le grand refuge un peu plus luxueux, avec des repas qui nous disent quelque chose et même si on le voulait, la possibilité d’une bière, mais on ne le veut pas, dans la chambre de bois d’où l’on a entendu toute la nuit le vent souffler en bourrasques, faisant claquer quelque oriflamme attaché à la façade de l’immeuble, aux vitres totalement embuées par la différence de chaleur entre faces interne et externe, on tend le bras hors du lit, d’un doigt on efface la buée afin de voir…. de voir enfin sorti du néant le sommet qu’on est venu chercher et qui se cachait depuis notre départ, luisant d’une couleur rose dans les premières heures de l’aube. On revêt bien vite ses habits encore humides de la veille par-dessus le pyjama, un bonnet sur la tête et on file dehors où déjà de nombreux pensionnaires se sont rassemblés, perchés sur tous les points hauts environnants, certains avec des jumelles, presque tous avec des appareils photographiques, tous d’humeur joyeuse, la face illuminée d’un soleil qui se lève. Les moteurs des Jeeps déjà toussent et les véhicules se remplissent de bagages. Toutes les origines se côtoient, des Népalais bien sûr, et parmi eux des Gurungs, des Lepchas, des Sherpas, mais aussi des Tibétains et des Indiens des plaines. Une Tibétaine tient dans ses bras un petit chien, qui est probablement celui de sa fille. Notre guide arrive, extrait de ses agapes nocturnes, l’œil vitreux et le parler un peu hésitant. A l’auberge on nous sert des corn-flakes et du café, presque comme à la maison. Puis l’on part pour une avant-dernière étape, peut-être la plus belle de toutes car elle traverse des villages que de temps en temps un rayon lumineux échappé d’entre les nuages honore de reflets vifs renvoyés par les tôles et le bois peint. Des animaux domestiques jouent avec les jambes des trekkeurs. On descend beaucoup puis à la fin, on remonte pour atteindre presque la même altitude que celle que l’on avait en partant. Les villages au soir deviennent déserts. Celui où nous logeons paraît riche et pimpant. Notre homestay est fleuri et tenu par d’aimables jeunes filles de l’ethnie Gurung. L’une ne se fait pas prier pour se faire photographier. Vêtue à l’occidentale, au joli minois, elle semble rodée au service des étrangers. La bouilloire fume, les femmes dans la cuisine pèlent les légumes, la viande sèche. Au matin là encore, on vient nous chercher pour profiter de l’aube sur un sommet majestueux, avant de repartir, descendant cette fois définitivement la montagne pour rejoindre la forêt, au passage des temples, dont l’un, privé, renferme les plus belles statuettes que l’on ait jamais vues, apportées ici par la fuite des Tibétains lors de l’invasion chinoise.

En voyage, plus encore que d’habitude, le corps est l’ennemi. Les routes défoncées sont sans pitié pour les squelettes usés. Elancements dans les lombaires, cervicales compressées… Les intestins parfois nous lâchent. Sur les routes pleine de cahots, c’est la vessie aussi qui s’excite, on arrive à destination tout chamboulé, on se rue aux toilettes avant même d’avoir identifié l’endroit où nous sommes. L’altitude nous assomme, le premier soir, mal à trouver le sommeil… impression que dès que l’on s’endort, on se réveille en sursaut pour mieux respirer. Il faut manger. Lassitude de toujours manger du riz, les mêmes légumes bouillis, boire uniquement de l’eau, ou bien du thé, qui nous envoie encore plus souvent vers les urinoirs. Alternance de chaleur et de froid. Les vêtements en général suffisent mais que vienne un rayon de soleil et on se met à transpirer, alors on ôte la veste un peu trop lourde, dont on ne sait quoi faire, que l’on balance au bout du bras, finalement on la remet car il se met à pleuvoir. Soif. Eau qu’il a fallu assainir à coups de Micropur. Le soir, quand le nuit tombe, il ne reste plus rien à faire. Alors lire, écrire. Corps déjà replié à l’intérieur du chaud duvet, à la lumière d’un lumignon s’il y a l’électricité dans la lodge, ou d’une chandelle dont la flamme, que nous trouvons trop près du mur en bois, vacille. On s’endormira très tôt pour probablement se réveiller au milieu de la nuit, la tête prise dans des tourments, interrogations, l’esprit se dispersant d’une image à l’autre avant qu’enfin le matin ne vienne, avec ses aboiements de chiens. La bonne nouvelle du petit déjeuner : deux œufs au plat qui nous paraîtront un délice.

Mais la marche fait du bien au corps, du moins si on n’endure pas de souffrances particulières, ampoules au pied, genou qui grince, orteils trop à l’étroit dans des chaussures rigides. Avec le temps, ces dernières se sont améliorées, elles sont moins lourdes. Presque des pantoufles. Quand on est en forme, on se sent des ailes. Les bâtons aussi sont devenus beaucoup plus légers. Ils sont indispensables, grâce à eux on soulage la mécanique des jambes, moins lourd pèse sur les rotules. Mais à l’esprit aussi, la marche fait du bien. Quand on en a fini, un doliprane absorbé pour éviter les courbatures du lendemain, on se laisse aller à la rêverie. Des projets de roman s’ébauchent, des souvenirs reviennent de situations similaires où pourtant l’on était moins à son aise, moins fringants, souvenirs cauchemars d’impressions d’être coincés dans une marche sans fin, la neige s’étant mise à tomber, les mollets durcis par la glace et la peur. Quand la toux se branchait à toutes les douleurs. J’ai attrapé la « Khumbu cough » sur un champ glacé peu avant d’arriver à Dingboche. Cette toux ne me quitta pas jusqu’à l’embarquement à l’aéroport de Katmandou. Mauvais souvenir. J’ai raté Kala Patar à cause de cela. Mes jambes ne me tenaient plus à la descente. En panne de calories, j’eus quand même droit à un stack de yak avec des frites au sein de la lodge qui se trouve à mi-chemin entre Lukla et Namche Bazar (Phakding). A Lukla, notre guest-house avait brûlé, mais heureusement pas la partie où nous avions laissé passeports et billets de retour – en ce temps-là, les billets n’étaient pas encore dématérialisés. Repos à Lukla. Un ancien GI qui avait fait la descente depuis le camp de base de l’Everest en deux jours quand il nous en avait fallu cinq, écoutait Charlie Parker. Je n’ai jamais autant goûté la musique de Charlie Parker. Le lendemain, il fallait profiter d’une éclaircie entre les nuages pour embarquer à bord d’un Dornier faisant la navette avec Katmandou. J’ai adoré ce vol. C. elle, était morte de peur. Il y avait de quoi. Ces avions de treize places s’élancent de la piste en ciment inclinée vers le vide, ils tombent littéralement avant de prendre de l’altitude. Les moteurs hurlent. Dans l’autre sens, ils doivent se poser sur cette piste en pente – la pente censée les ralentir – et négocier immédiatement un virage vers la droite s’ils ne veulent pas se fracasser contre le mur. On dit que la femme et la fille de Sir Edmund Hillary y laissèrent leur vie, leur avion s’étant ratatiné contre ledit mur sous les yeux de l’alpiniste venu les accueillir à l’occasion de l’inauguration de la piste. Voilà ce qui nous revient à l’esprit quand on essaie de se réchauffer sur sa couchette en planches, après la marche, à la fin de l’étape.

Après le trek… repos d’un soir dans une villa d’où nous devrions voir un panorama orné des montagnes approchées, mais où hélas, le brouillard s’obstine, nous ne voyons rien, impression d’être suspendus au-dessus du vide alors que là-dessous, nous le saurons plus tard, il y a une verte vallée et des plantations de thé. Le lendemain nous partons en voiture pour le Sikkim. Le chauffeur doit s’arrêter plusieurs fois pour retirer les lourdes pierres qui ont dévalé le lit des rivières lors de la dernière mousson. A la frontière, comme si nous atteignions un autre pays, véritablement. Impression de propreté. La première ville est calme, les coups de klaxon y sont bannis, des rues piétonnières sont propices à la promenade, des enfants jouent sur les bancs à la sortie de l’école, les magasins sont richement achalandés. Jorethang. Nous sommes descendus très bas en altitude : il fait chaud. Repartant et longeant une rivière (la Teesta?) nous voyons sur l’autre rive des temples carrés avec toit en forme de pagode comme à Bakhtapur ou à Kathmandu avant le terrible séisme. On met six heures pour faire une cinquantaine de kilomètres, mais enfin nous atteignons Rabdentse, les ruines de l’ancienne capitale, il fait froid, c’est presque la nuit déjà. Sur la colline avoisinante : le très beau monastère de Pedmayangtse, haut-lieu des Nyingmapas. Interdiction de photographier. Même pas la consolation d’un livre à acheter ou bien quelques cartes postales. Ici, nul ne connaîtra les merveilles de l’art local s’il ne vient sur place les contempler. Halte à Pelling, sorte de « station » de montagne. Toutes les maisons sont des hôtels. Le notre est plutôt bien. Sommes accueillis avec les écharpes blanches (kata) et des verres de liqueur. Au matin, réveillés par des garçons jouant au foot sur le terrain juste en bas, au bout d’un moment, on entend des « Mbappé ! ». La voiture repart. La route sera-t-elle meilleure ? Elle le sera à l’approche de la capitale. Traversée de Ravangla. Juste avant : le seul et unique monastère bön (le culte précédant l’installation du bouddhisme au Tibet, par le moine Padmasambhava, mais qui, loin d’avoir été éradiqué par la nouvelle religion, s’est fondu en elle et lui a même souvent donné ses propres déités). Femmes tibétaines installées là depuis la veille étant venues en pélerinage pour rencontrer, elles aussi, leur rimpoche, parmi elles, l’une qui vient de Sonada, là où j’étais venu quinze ans auparavant. Elle se souvient des Français venus à Sonada. Elle est fière que deux de ses petits-enfants vivent désormais en France. Arrivée dans la nuit. Montée vers le haut de la ville qui nous fait craindre que nous soyons un peu trop à l’écart du centre, mais c’est sans avoir vu les chemins de traverse, escaliers raides qui descendent vers MG Marg (qu’on peut traduire à peu près comme « cours Mahatma Gandh »). Pension Mentokling. Personnel sympathique. Gangtok sera, pour cette fois, le point le plus au Nord que nous atteindrons.

Jorethang, sud-Sikkim

« A taste of Tibet », nom du restaurant. À un premier étage. Noir de monde. On nous installe à une table où sont déjà deux jeunes gens. Ils n’osent trop nous regarder. Se mêlent familles tibétaines et indiennes. Service rapide. Sauce épicée. Soupe (thukpa). Bière ? Pourquoi pas cette fois… dans la nuit noire de Gangtok on pousse le luxe jusqu’à savourer une pâtisserie indienne, une de celles qui ont une pellicule d’argent sur le dessus. La bière ralentit le pas dans la remontée par l’escalier jusqu’à la pension.

dame de Sonada

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