Que devient la littérature ?

Je n’ai pas du tout aimé quand, pendant l’émission « La Grande Librairie », après qu’Emmanuel Carrère eût fait part de ses doutes sur la justesse de ce qu’il avait écrit, Pascal Quignard s’est penché vers lui d’un air plein de componction pour lui dire : « mais est-ce si grave le mensonge ? Continuez donc à mentir, c’est ce que vous faîtes de mieux ». Je n’ai pas du tout aimé quand, pendant la même émission, Barbara Cassin a surenchéri en disant avec un mépris distant que, elle, elle au moins, « ne croyait pas en la Vérité ». Certes, avec un grand « V » ajoutait-elle, mais on ne pouvait dire avec certitude qu’elle croyait en celle avec un petit « v » (d’ailleurs, où est la différence?) Et quand l’animateur François Busnel lui a justement objecté que s’il n’y avait pas de vérité, la phrase même qu’elle prononçait à ce moment-là n’avait pas de vérité non plus, elle a balayé d’un revers de main en semblant ne même pas comprendre ce qu’il voulait dire… Or, il y a parfois dans ces émissions des moments de… vérité ! C’est un moment de vérité quand une « philosophe spécialiste des sophistes » se met à bafouiller et révèle qu’elle n’a pas grand-chose à dire. Pour se moquer de l’animateur, elle lui a répondu… qu’il la faisait penser à Aristote ! Mon Dieu quelle horreur… si maintenant on se met à rire des gens parce qu’ils ressemblent à Aristote…

Pascal Quignard et Barbara Cassin dans « La Grande Librairie »

Ce qu’il faut reconnaître à Carrère c’est qu’il semble avoir, lui, une notion de vérité, de cette frontière qui sépare la vérité du mensonge, même s’il sait, comme nous tous, que cette frontière est parfois poreuse et que nous avons du mal à la délimiter. Il sait quand il raconte quelque chose qui lui est vraiment arrivé, et quand il brode, quand il invente. On doit lui savoir gré pour cela. Quand Aragon formulait son fameux principe du « mentir-vrai », il savait aussi pertinemment ce qu’il voulait dire, que justement la connaissance d’une barrière entre le vrai et le faux nous permet de comprendre ce qu’il y a de vrai dans une fiction. Il ne faut pas confondre fiction et mensonge, il serait ridicule de croire que parce qu’on invente des personnages, on est dans le mensonge. Les personnages sont vrais non pas dans la mesure où ils existent dans le réel mais dans celle où ils portent des sentiments et des émotions que nous savons être vrais parce que nous les ressentons ou sommes capables de les ressentir.

On me dira : qu’un écrivain doute de la vérité… passe encore, on mettra ça sur le dos d’une coquetterie, c’est pour une philosophe que c’est plus ennuyeux. J’ai feuilleté en librairie le livre de Barbara Cassin, une éloge du « moi, je » à mon avis catastrophique. Elle n’écrit pas mal, elle a appris à parler, à dire ces mots qui font tant plaisir à l’auditeur cultivé… lequel se sent mis dans la confidence et en accord complet avec la locutrice puisque, la plupart du temps, il se fiche lui aussi pas mal de la vérité car celle-ci est vraiment trop dure à attraper et qu’elle exige trop de lui. La philosophe aux multiples récompenses se vante d’avoir manié le mensonge tout au long de sa vie, elle a menti – dit-elle – à ses amants, à son mari, comme elle a menti à ses parents, il n’y a qu’à ses enfants qu’elle dit ne pas avoir menti. J’en conclus donc qu’elle a menti aussi à ses étudiants, à ses collègues, aux gens à qui elle a fait passer des concours. Elle a été très heideggerienne, mais, aujourd’hui, dit-elle dans une interview récente, « je n’ai plus envie d’être heideggerienne… ». Comme si la manière dont on se détermine dans ses choix philosophiques était une simple question d’envie…

Pascal Quignard n’est certes pas philosophe, il s’en défendrait je pense, et il a su trouver une écriture qui ravit le lecteur par sa concision et les marques qu’elle donne d’une érudition extraordinaire. Il revendique pourtant, lui aussi, le mensonge et semble dire sans arrêt : je vous épate, mais peut-être ce que je vous dis est faux, qu’importe, c’est si beau. Comme le dit le proverbe italien : si non è vero, è ben trovato.

Or, qu’est-ce que la littérature sans rapport à la vérité ? Des guirlandes de mots et d’expressions. J’avais été troublé, lorsque j’étais très jeune, par les mots du père d’une de mes amies qui m’avait dit qu’il n’aimait pas la poésie parce que ce n’était qu’un jeu avec les mots. Je me suis vite conforté dans l’idée qu’il avait tort en lisant Apollinaire, Reverdy, Eluard, Aragon puis plus tard Jaccottet ou Bonnefoy… mais j’ai du reconnaître aussi que parfois il avait un peu raison… il y a des poètes de plateau-télé qui semblent penser qu’un poème consiste en l’assemblage de mots d’un lexique particulier, celui des mots dits « poétiques ». Ils parleront donc de : bonheur, amour, joie, fleurs, paradis, infini… Rien n’est plus facile qu’en extraire des éléments et d’en faire une phrase… qui sonnera toujours bien. Regardez, par exemple, je fabrique : « l’amour est une fleur dont chaque pétale ouvre une porte vers l’infini » (???) Magnifique n’est-ce pas ? Et pourtant tirée au hasard… elle ressemble à celle-ci : « le bonheur est l’art de faire un bouquet avec les fleurs qui sont à notre portée » que je n’ai pas produite, mais qui est une vraie citation dont je vous laisse le soin de trouver l’auteur. Ceci est de l’ordre du jeu fait pour séduire un parterre souvent conquis par avance. Or, la vraie poésie ne repose pas sur un « lexique ». Reverdy a très bien exposé cela dans « Cette émotion appelée poésie » :

Quand Rimbaud commence son poème Le Cœur volé par ces deux vers, qui n’ont rien de ce que l’on a coutume d’appeler un sentiment ou un sujet poétique :

Mon cœur triste bave à la poupe
Mon cœur est plein de caporal

il n’y a là rien d’extraordinaire, rien d’exquis, de précieux, simplement l’expression d’un malaise que quiconque peut s’être mis dans le cas d’éprouver pour avoir trop fumé étant jeune – ou pour avoir pris le bateau par gros temps. Il n’en reste pas moins que, depuis que le monde est monde […] il n’y en a qu’un qui ait exprimé une chose aussi vulgaire avec autant de simplicité, de force et de bonheur, et c’est Rimbaud.

On doit se méfier du « bien parler », la littérature n’est pas concours d’éloquence, et la philosophie encore moins, en dépit des sophistes. Dans son dernier livre, « Les vices du savoir », le philosophe Pascal Engel (que je critique quelquefois, quand je l’appelle Ange Scalpel, mais jamais méchamment), s’en prend à une tradition de la philosophie française, qui veut que la beauté du style l’emporte sur la recherche de la vérité. Ainsi trouvera-t-on toujours que Michel Foucault est un grand philosophe même quand il déforme l’histoire afin de mieux la faire coller à ses thèses. « Nous blâmons un scientifique qui fraude, mais nous parvenons toujours à trouver à un philosophe que nous jugeons grand des excuses pour s’être engagé dans le nazisme, ou à un soi-disant bon écrivain pour s’être illustré dans la Collaboration, comme nous pardonnons aisément à un escroc intellectuel, du moment qu’il écrit bien ». (P. Engel, p. 27).

***

Évidemment, toute personne qui défend la notion de vérité se voit rétorquer ironiquement que bien malin qui saurait la définir… « qu’entendez-vous par là ? ». On ne saurait éviter d’aborder cette question, même s’il faudrait tellement de temps et d’espace pour la développer. Disons simplement qu’il existe un rapport des mots au réel qui nourrit l’authenticité. Pour un philosophe, ce sera le fait de se conformer à un état des connaissances donné, pour un mathématicien à l’existence d’une preuve, pour un écrivain, de façon plus générale, à un sentiment éprouvé, à ce qui s’extrait d’un exercice souvent douloureux de connaissance de soi ou… des autres. Les grands écrivains donnent ainsi l’impression d’écrire avec des bouts de leur propre chair. Je dis cela en pensant par exemple au dernier livre, Saturne, de Sarah Chiche, dont j’avais déjà apprécié Les enténébrés. Mais cela s’applique aussi, toute réflexion faite, à Yoga d’Emmanuel Carrère. Et probablement cela s’applique au dernier livre de Quignard (que j’ai seulement feuilleté) étant donné ce qu’est, à ce qu’il dit, son rapport à la dépression. Cela ne recouvre pas que les récits autobiographiques, que dire par exemple de l’extraordinaire entreprise dans laquelle s’est lancé Laurent Mauvignier avec Histoires de la nuit (que j’ai commencé et dont je ne suis pas prêt de terminer la lecture)? N’est-ce pas aussi avec des bouts de sa propre chair que l’on écrit un récit aussi vaste et tortueux dont la narration est si prenante et même angoissante ?

Je me rends compte que lorsque je dis cela, je me place du point de vue de la littérature comme connaissance. D’autres points de vue existent. Celui de la littérature comme distraction, bon moment à passer, récit dont on a besoin avant de s’endormir, vieille réminiscence des contes que l’on nous lisait lorsque nous étions enfants. On parlera alors d’une lecture agréable, d’un « page-turner », d’un livre que l’on dévore parce que l’on veut à chaque instant connaître la suite. Ces points de vue ne sont pas négligeables, cela appartient au loisir, mais toute littérature n’est pas loisir. On attend aussi d’elle qu’elle nous apporte une connaissance véritable. Même la poésie. Même et surtout la poésie. Et c’est là qu’intervient la problématique du vrai et du mensonge. Il s’agit donc d’un point de vue épistémique, dépendant d’une fonction que nous attribuons à la littérature, celle de nous faire connaître un réel que nous ne connaîtrions pas sans elle, ou dont nous n’aurions pas conscience, ou insuffisamment conscience.

On réalise alors qu’il est probable que lorsque Quignard s’adresse malicieusement à Carrère en lui demandant si c’est mal de mentir, ce n’est pas à ce plan épistémique qu’il se place mais au plan moral. Quel lien y a-t-il entre les deux ? Pouvons-nous toujours affirmer qu’un manquement épistémique (le fait de préférer le mensonge à la vérité même si cela induit chez autrui des « connaissances fausses ») entraîne un manquement au plan de la morale ? Autrement dit, est-ce moralement mal de mentir ? C’est à cette question principalement qu’Engel tente de répondre dans l’ouvrage cité ci-dessus dont je me garderai bien de donner une synthèse ici en si peu d’espace. Mais est-ce bien là ce qui nous intéresse en premier ? Nous sommes bien d’accord qu’écrire n’est pas un geste moral, alors à quoi bon transposer le débat sur ce plan ?

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Faire dévier la question de la vérité du plan épistémique vers le plan moral trahit quelque chose de la littérature : le fait que celle-ci a non seulement le droit mais le devoir de s’emparer de tous les sujets sans préoccupation d’ordre moral ou politique. Or, ce principe est remis en cause aujourd’hui. Il serait ainsi « mal » de raconter la vie et l’histoire de quelqu’un qui n’appartient pas à notre culture ou à notre « race » (dans ce retour du mot « race » qui n’a pas fini de nous surprendre) comme l’affirment ceux qui parlent à ce propos « d’appropriation culturelle ». Si cela est vrai, on en vient à penser qu’à la limite, ce serait mal de raconter l’histoire de quelqu’un qui ne serait pas « moi », et c’est justement ce que semblent penser certains auteurs actuels (Eddy Louis par exemple) qui se félicitent de ce que, selon eux, la fiction soit en passe de mourir. Ou bien d’autres (Nathalie Azoulai) qui remettent foncièrement en doute le fait même d’écrire des romans.

C’est se méprendre encore une fois sur ce que l’on peut et doit entendre par vérité dans la littérature, celle-ci en effet n’est pas automatiquement atteinte parce qu’on dit « je » comme si… le simple fait d’emprunter la posture subjective nous garantissait de toujours dire vrai (il y a des « je » qui mentent… et même sans doute beaucoup). C’est autre chose qui est visé : pas la vérité « dénotationnelle » du rapport d’un dit avec le réel régi par le principe de correspondance, mais une vérité « intensionnelle » (excusez l’anglicisme) qui repose davantage sur une conception « cohérentiste » du vrai. Le roman est vrai parce qu’il expose un point de vue cohérent sur le réel, que nous saurions faire notre si nous étions dans telle ou telle disposition décrite par l’auteur (le poème est vrai parce qu’il donne l’expérience d’un sentiment, d’une sensation dont nous savons qu’elle appartient à notre fond commun à tous, comme l’a dit aussi Reverdy, mais que le poète seul arrive à exprimer).

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Le propos de Nathalie Azoulai est encore plus inquiétant : si elle trouve qu’il ne faut plus écrire de roman, ce n’est pas à cause seulement de la prévalence du « je » par rapport à tout « il » ou « elle » qui pourrait advenir mais c’est simplement parce que la lecture d’un roman demanderait trop d’efforts à nos concitoyens ! Lesquels sont déjà bien assez harassés par leur journée de travail, il ne faudrait pas en plus les obliger à lire des pages et des pages pleines de personnages que l’on risque d’oublier d’une fois sur l’autre… « car lire un roman a un coût. Et adhérer à la fiction d’un livre coûte au lecteur actuel plus d’efforts qu’au lecteur d’autrefois, que ne tentaient pas autant de supports fictifs concurrentiels et que ne menaçait pas, surtout, l’effondrement du temps d’attention qui nous menace tous, comme si le moindre roman contemporain demandait à son lecteur, pour qu’il s’y embarque, le même effort que les romans russes surchargés de noms et de généalogies. » (Nathalie Azoulai : « Le doute creuse en moi son sillon : et si le roman, c’était fini ? », Le Monde, 13/14 septembre 2020). Stupéfaction. Ecœurement. Feu Bernard Stiegler, dans « Bifurquer », nous avait prévenu que les inventions technologiques avaient pour but, entre autres, de capter nos efforts d’intelligence en réduisant notre attention, et que c’est contre cela qu’il fallait lutter si nous ne voulions pas devenir les vassaux des systèmes d’IA. Azoulai, elle, n’en a cure, au contraire, elle se précipite dans cette voie d’abandon que Stiegler dénommait anthropie.

Ces idées qui apparaissent en ce moment menacent la littérature, autrement dit quelque chose de notre humanité, ce n’est donc pas un hasard si elles apparaissent maintenant (et simultanément). Les annonces triomphales faites par des boîtes d’IA à propos de la possibilité désormais d’utiliser des générateurs automatiques de textes qui parviennent à simuler Balzac ou n’importe quel autre écrivain (voir Syllabs) ne doivent pas être traitées indépendamment de ce mouvement de repli. Toutes ces tendances convergent vers la même idée de renoncement, « d’à-quoi-bon-isme », de facilité dans l’expression qui finira par dévaloriser le langage, avant, tout bonnement, de dévaloriser l’humain.

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Passage de milans

Oiseaux bariolés sur perchoirs en fibres, les coureurs cyclistes foncent dans l’air bleu des villes à destination de succès imprévus et de gloires éphémères…

Le 12 septembre à Lyon passait le Tour de France. Je ne pouvais pas manquer ça. Il montait sur le plateau de la Croix-Rousse pour redescendre ensuite par la Montée de la Boucle : plongée vers le Rhône avant de longer à toute allure le quai jusqu’au pont Wilson… c’est ce « à toute allure » qui me fait vibrer. Beaucoup ne le comprendront pas, beaucoup ne comprennent pas une seule seconde qu’on puisse se passionner pour spectacle aussi vain. Quoi ? Une bande de cyclistes qui se tirent la bourre sur des pavés ou du goudron pour finir exténués. Parfois (toujours?) dopés dit-on, et précédés par des chars ridicules vantant les mérites de Cochonou, de la banque Cofidis ou des bonbons Haribo… J’ai honte. Ce samedi, je ne devais pas être le seul, à en juger par les rangs clairsemés auprès des barrières de sécurité, nombre de gens ayant dû penser que ça ne se faisait pas ou que ça ne se faisait plus d’aller applaudir les coureurs du Tour de France.

Le 12 septembre dans Lyon Croix-Rousse, le peloton emmené par le Suisse Marc Hirschi – photo A.L.

Que dis-je, honte ? Et bien non, j’assume. Le Tour de France est un spectacle d’émotion. J’ai souvent dans ma vie, rêvé d’être un grand sportif, et surtout un grand cycliste. Il m’est arrivé de me galvaniser, de me donner des coups de fouet, à la montagne au cours d’une marche un peu longue, au passage d’un col himalayen qui demandait un surcroît d’effort, ou même face à des livres où mon désir de comprendre des choses absconses rencontrait une difficulté imprévue (un col de première catégorie en quelque sorte), en pensant simplement à quelques gestes de grands sportifs que j’avais admirés. Le but marqué à la dernière minute du match par Sylvain Wiltord lors de la finale France-Italie de l’Euro 2000… les derniers mètres de l’ascension du Ventoux par Richard Virenque en 2002 après 200 kms d’échappée ou bien les championnes françaises battant les américaines en finale du 4×100 m des championnats du monde 2003 au stade de Saint-Denis (j’y étais) tout aussi bien que le saut en longueur admirable de l’athlète ex-sierra-léonaise Eunice Barber ou la course de Carole Merle aux J.O. d’Albertville en 1992 (j’y étais aussi).

Que se passe-t-il dans notre tête à ces moments-là ? Quelle projection s’opère qui fait que nous, si peu sportifs, voire même maigrichons et vite essoufflés, nous nous sentions catapultés en peu de minutes dans la peau de ces héros d’un instant, car oui, en plus, leur gloire ne dure pas longtemps, que dit le nom de Richard Virenque à un jeune d’aujourd’hui ? Qui se souvient de Carole Merle et qui connaît par coeur les noms des quatre finalistes du 4×100 mètres à part quelques spécialistes qui enregistrent les records comme le fait un botaniste des noms latins des plantes ?

Romain Bardet au départ d’une étape
du Critérium du Dauphiné, en 2018

Les biologistes du cerveau ont leur mot à dire là-dessus, il serait sans doute question de neurones-miroirs, ces neurones qui sont excités « aussi bien lorsqu’un individu exécute une action que lorsqu’il observe un autre individu (en particulier de son espèce) exécuter la même action, ou même lorsqu’il imagine une telle action » (wikipedia). Ces gestes que nous avons admirés, auxquels nous nous sommes identifiés, s’inscrivent en nous, oserais-je dire qu’ils nous marquent à vie ? D’autant que chaque année, ils se renouvellent, réapparaissent sous une nouvelle modalité, avec d’autres corps, d’autres équipes, d’autres casquettes. Le contexte a changé, mais l’invariant est toujours là : l’effort, la vitesse, l’audace, et pourquoi ne pas le dire aussi : l’art du geste. Voir un coureur en descente, un coureur qui enroule un énorme braquet dans un contre la montre, et même un coureur qui sprinte… évoque en plus de l’impression d’effort, la recherche d’un style : mise en équilibre d’un corps en situation périlleuse, comme procède le danseur sur le parquet glissant de la scène. La comparaison n’est pas saugrenue. Il y a, à coup sûr, une chorégraphie du vélo. Je me souviens avoir lu il y a quelques années une interview de Romain Bardet après une étape du Dauphiné Libéré qu’il avait remportée, et qui comportait la dangereuse descente du col de la Madeleine, dans laquelle il racontait comment il avait gagné : il avait appris par coeur les virages avant de la faire, au point qu’il aurait pu dévaler la côte les yeux fermés. Cette fois-ci, ce même Bardet, hélas, a raté son coup, résultat: commotion cérébrale et abandon. J’ai été très triste pour lui en apprenant cette nouvelle. J’espère qu’on reverra sa silhouette si gracieuse et si fine. Je me souviens l’avoir rencontré dans un avion, c’était sur la ligne Lyon – Toulouse, et je me rendais à un colloque de logique et tout à coup j’avais vu dans l’allée centrale un groupe de très jeunes gens en blazer bleu, d’une minceur hors du commun, ils s’étaient installés au rang juste derrière mon siège, ce qui fait que je pouvais entendre leurs conversations qui tournaient évidemment uniquement autour du vélo et des courses précédentes qu’ils avaient disputées, des chutes qu’ils avaient faites et de celles qu’ils avaient su éviter, et aussi de leurs soucis au sujet des incessants contrôles dont ils étaient l’objet. Que je les écoute si ostensiblement ne leur avait sans doute pas plu, ils se méfiaient un peu quand je leur adressai la parole pour savoir où ils allaient. Mais Bardet m’avait répondu qu’ils allaient disputer une épreuve qui existait en ce temps-là et qui s’appelait « la Route du Sud ».

Ma passion pour le Tour de France date de mes douze ans. Cette année-là, Federico Martin Bahamontes, surnommé « l’Aigle de Tolède », terminait en jaune, devant un tout jeune champion français dont je fis mon idole : Henry Anglade. Il ne figurait pas dans la liste des favoris, n’ayant pas été sélectionné en équipe de France (en ce temps-là, le Tour se courait par équipes nationales). Il courait pour l’équipe régionale « Centre-Midi » et il remporta l’étape-reine du Tour de cette année-là : Albi – Aurillac. L’année suivante, sélectionné en équipe de France, il revêtit le maillot jaune dès les premières étapes, mais les dirigeants lui préférèrent Roger Rivière. Il fut distancé lors d’une étape ultérieure et n’eut alors plus aucune chance de revenir au classement. Il fut champion de France deux fois, en 1959 et en 1965, puis il disparut lentement de l’actualité. Je me souviens qu’une fois j’entendis parler de lui comme s’étant mis à la sculpture sur métal. Je savais qu’il vivait dans la région lyonnaise. L’an dernier, je tombai par hasard sur un article qu’un journaliste avait fait sur lui dans le journal « L’Equipe ».

Soixante ans après, ce journaliste l’avait retrouvé. Il avait quatre-vingt-cinq ans et prévenait qu’il n’avait plus toute sa tête, que sa mémoire lui faisait défaut. Mais il avait toujours gardé son maillot jaune et faisait toujours du vélo, bien que désormais sur home-trainer. Le reportage était bouleversant. Malgré l’âge il parvenait à rassembler quelques souvenirs. En 1960, les coureurs se partageaient entre deux managers, lui avait choisi le gentil, Rivière le méchant. Tout était fait pour que Rivière gagne mais Anglade avait perçu le défaut principal du coureur stéphanois : il descendait mal. Anglade savait que, piqué au vif, Rivière ferait tout pour suivre Gastone Nencini dans les descentes, là où l’italien était un virtuose, et il avait dit craindre que l’on ne fût obligé d’extraire un jour le recordman de l’heure du fond d’un ravin. Hélas, c’était justement ce qu’il était advenu dans la triste descente du col du Perjuret. On sait que le champion français ne s’en remit jamais. Handicapé à vie, il termina ses jours tristement en 1976, miné par les drogues. On sentait que cela avait bouleversé aussi la vie d’Anglade. Heureusement, il avait eu deux filles. Une aide ménagère lui apportait son repas à domicile. Celle qu’il appelait « ma petite femme », atteinte par la maladie d’Alzheimer, avait été mise en EHPAD, et était morte tout récemment.

Henry Anglade et sa femme en 1959 – photo Alamy Stock

Ainsi se défont les vies, les carrières, même celles des grands champions. C’était Henry Anglade. Henry avec un « y » parce que « sa petite femme » trouvait que ça faisait tellement plus joli.

Ce samedi 12 septembre à l’angle de la rue Philippe de Lassalle et de la rue Hénon, en haut de la Croix-Rousse, nul n’avait probablement le souvenir d’Anglade, tous les regards se portaient sur Julian Alaphilippe car c’était un parcours fait pour lui, ressemblant au tracé de la course Milan San-Remo qu’il avait gagnée l’an dernier et avait failli encore gagner cette année, il tenta sa chance dans la montée des Esses mais quand le peloton passa devant nous, il avait été repris, le Suisse Marc Hirschi menait la course bon train. C’était avant que le Danois Kragh Andersen se détache dans la descente et finalement gagne en solitaire au bout de la longue ligne droite… que d’émotions !

Ainsi, dans le miaulement des rouages et des roues, les claquements des freins et des vitesses, les coureurs cyclistes disparaissent au bout des routes, dansent auprès des cols ou virent au ras des pistes. La victoire ne les attend pas, elle fuit le plus souvent telle un renard dont le dos roux s’éteint au crépuscule.

Des arches en papier saluent des combats menés à coups de grands braquets et de reins rageurs et des vents fragiles enveloppent leurs corps dans de mortelles descentes.

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Ce qui nous passe par la tête (Emmanuel Carrère)

Emmanuel Carrère est facile à lire, son dernier opus s’avale en un rien de temps, il fait pourtant presque 400 pages. Cela vient probablement de ce que, pour le lire, il suffit de se mettre dans la position de quelqu’un qui écoute des confidences, qui écoute quelqu’un qui lui raconte sa vie. Ça peut être passionnant, (comme ça peut être ennuyeux), on pourra être accroché à certains passages, et à ce moment là admirer la personne pour ses trouvailles, sa réflexion, son intelligence, mais on pourra au contraire en considérer d’autres comme des transitions bavardes… Ah ! Ces fameuses étapes de transition dans le Tour de France…

Est-ce que cela suffit à faire de la littérature ? La question mérite d’être posée, d’autant qu’il se la pose lui-même. Au départ, je n’en étais pas sûr (mais, comme je le dirai plus tard, mon jugement a évolué). Carrère anticipe la critique, il sait déjà qu’on va lui dire ça : que dire tout ce qui nous passe par la tête ne suffit pas à faire une œuvre littéraire, alors il se trouve des alliés. Montaigne et Robert Walser, rien que cela. Avec de tels arguments, on ne peut que s’incliner. Emmanuel Carrère serait-il un Montaigne en notre siècle ? A certains moments, on le pense, lorsqu’il fait part de son doux scepticisme – ou « scepticisme modéré », ce qui serait plus correct philosophiquement parlant – (ce passage, je l’ai vu recopié déjà sur Facebook, il a l’air de plaire) : « Moi, je ne dis pas le contraire, je dis rarement le contraire de quiconque, mais je ne suis pas aussi certain qu’il y ait une sortie, ni que le seul but de la vie soit de la chercher, ni que ce soit la seule raison de faire du yoga. J’oscille, c’est mon caractère. Un jour je le crois, le lendemain pas. Je ne sais pas ce qui est vrai ni s’il y a une vérité. Et même si je chemine vers la montagne, je ne pense pas que j’en atteindrai le sommet. Jamais je ne serai un de ces alpinistes de l’esprit qu’on appelle un mystique, et ce n’est pas grave car entre les neiges éternelles et le fond de la vallée où je n’ai pas non plus envie de croupir il y a une voie du milieu. Il y a ce qu’on appelle parfois avec dédain, la montagne à vaches. Je suis un méditant de montagne à vaches. » Qui ne se reconnaît pas là ? Du Montaigne ? Oui, peut-être, quand on pense que beaucoup de gens aiment dans Montaigne, avec son scepticisme, le fait de s’y reconnaître… L’évocation des amitiés, aussi, est un thème récurrent qui rapproche l’auteur de l’ancien maire de Bordeaux.

L’autre citation par laquelle Carrère justifie son entreprise est tirée d’un livre qu’il dit avoir beaucoup aimé (et que j’aime aussi), les Promenades avec Robert Walser de Carl Seelig, où se trouve reproduit le conseil d’un certain Ludwig Börne (« une figure mineure du romantisme allemand ») : « Prenez quelques feuilles de papier et, pendant trois jours de suite, écrivez, sans le dénaturer et sans hypocrisie, tout ce qui vous passe par la tête. Ecrivez ce que vous pensez de vous-même, de vos femmes, de la guerre turque, de Goethe, du crime de Fonk, du Jugement dernier, de vos supérieurs, et au bout de trois jours vous serez stupéfait de voir combien de pensées neuves, jamais encore exprimées, ont jailli de vous. Voici l’art de devenir en trois jours un écrivain original ». Cette citation, on sent que Carrère y tient, qu’elle fournit le fondement de sa démarche. Et il en rajoute : « Les écrivains qui écrivent ce qui leur passe par la tête sont ceux que je préfère, Montaigne étant notre saint patron, lui qui fait exactement ça, écrire ce qui lui passe par la tête, dans la plus royale indifférence à l’opinion des gens qui disent qu’on s’en fout, de ce qui lui passe par la tête, et qu’il faut être bien prétentieux, bien égocentré, pour en tenir registre, car il pense, lui Montaigne qu’il n’y a rien de plus intéressant, d’autant plus intéressant qu’il est un homme ordinaire, pas un dont on lit les mémoires pour des actions d’éclat mais un qui n’a pas d’autre particularité que d’être un homme et de pouvoir, à ce titre seulement, sans être encombré d’exception, témoigner de ce que c’est d’être un homme. » Voilà le clou bien enfoncé. On ne se demandera même pas si Emmanuel Carrère est bien « un homme ordinaire »… après tout, on peut en douter, ne serait-ce que de naissance, il n’est pas n’importe qui, et son statut social lui autorise des aventures dont le commun des mortels restera privé. On notera au passage le glissement du « ils » au « nous »: « Les écrivains qui écrivent ce qui leur passe par la tête sont ceux que je préfère, Montaigne étant notre saint patron ». Pas de doute que Carrère fait partie des écrivains que Carrère préfère… Je ne dis pas cela méchamment : on a bien le droit de se préférer à tout autre.

Il n’y a visiblement qu’un seul écrivain que Carrère préfère à lui-même, c’est Houellebecq, ce n’est pas très étonnant, il y a évidemment du Houellebecq chez Carrère, une même négligence de plume dirai-je, une même nonchalance, la même conviction que, sans trop d’effort, on parviendra à trouver le mot, la phrase, l’idée justes, du moins ceux qui conviennent le mieux au temps présent. C’est une question de réceptivité au monde actuel et on ne fera pas l’injure de dire à ces deux auteurs qu’ils en manquent, ils seraient plutôt du genre éponge, à percevoir tout ce qui se dit, tout ce qui se trame, tout ce qui intéresse la gent cultivée à un moment X. Mais là encore est-ce bien là la littérature ? Ne cherche-t-on pas chez l’authentique écrivain justement un décalage par rapport à la prose journalistique, au temps présent ? Des étonnements, des trouvailles que l’on ne trouverait nulle part ailleurs, et parmi ces trouvailles, des trouvailles de langage ? La langue semble peu travaillée chez Carrère ou Houellebecq car leur parti est de laisser le langage tel qu’il est dans l’actuel (cf. « s’en foutre » dans « l’opinion des gens qui disent qu’on s’en fout »), de le laisser couler de manière fluide sans que le lecteur ne soit jamais arrêté par une figure de style, une longueur de phrase, une rupture syntaxique à la Duras qui pourrait l’éloigner s’il tient à sa rapidité de lecture. J’ai lu autrefois sous la plume d’un critique de Houellebecq que ce que celui-ci recherchait justement c’était cela, cette fluidité, tout simplement parce qu’elle rend la traduction plus facile, et on trouvera à un moment chez Carrère la même préoccupation : il tient à ce que ses livres soient traduits, et en particulier dans le monde anglo-saxon. Il y a des auteurs qui peuvent donner l’apparence de cette fluidité, et dont l’écriture est effectivement fluide, mais c’est au prix d’un travail analogue aux efforts intenses que doit accomplir un danseur pour faire passer ses gestes techniquement impossibles à reproduire par tout un chacun pour des mouvements qui s’enchaînent avec grâce et facilité. Certains poètes sont ainsi. Mais pas que des poètes, d’autres font cet effort dans un but théoriquement fondé, comme c’est le cas d’Annie Ernaux, connue pour une écriture plate qui est là pour être lisible par tous, entendons : même par des lecteurs de milieu populaire, c’est la manière pour la littérature d’atteindre un universel en supprimant tout ce qui l’attache a priori à un monde cultivé, élitiste, disons le mot : bourgeois. Il est évident que Carrère et Houellebecq, eux, n’en ont rien à faire, d’atteindre cet esprit-là. Ils auraient même plutôt tendance à se contenter d’être lus surtout dans l’entre-soi des lecteurs « cultivés », ceux de Télérama ou de l’Obs (je dis ça mais… je suis un lecteur de l’Obs). Je ne crois pas qu’Annie Ernaux écrirait : « on s’en fout », qu’elle se permettrait ainsi un clin d’oeil aux facilités du langage parlé actuel pour mieux se rapprocher du lecteur… ça, justement… elle s’en fout (!) et elle a bien raison car l’enjeu est ailleurs, il n’est pas dans la reprise des mots que tout le monde est censé utiliser, mais dans la précision qui s’adresse au cœur de chacun.

Revenons-en à la citation attribuée à ce certain Ludwig Börne, qui est comme la clé de voûte de ce livre, car elle mérite d’être analysée (ce que fait un peu Carrère d’ailleurs, il faut le lui reconnaître). Elle dit ceci : écrivez, sans le dénaturer et sans hypocrisie, tout ce qui vous passe par la tête. Oui, « sans le dénaturer et sans hypocrisie », voilà une condition bien exigeante ! Comment ne pas dénaturer ce qui nous passe par la tête au moment où on le projette sur une feuille… le conseil ne le dit pas. A nous de trouver, et c’est peut-être là justement, dans cette ouverture, que s’insinue la littérature, car tous ceux qui écrivent auront compris depuis longtemps que cette opération de projection ne va pas de soi, que même « l’écriture automatique » chère aux surréalistes a ses limites, car entre nous soit dit, Breton, Desnos ou Soupault, c’est quand même du « ré-écrit », ce n’est pas la pure projection des rêves. Et que si elle ne va pas de soi, il va falloir justement travailler la forme et le style pour rester au plus près de « ce qui nous passe par la tête », ou, dit autrement, de ce verbe propre qui est en nous. Sinon, on tombe dans la superficialité un piège que n’évite pas Carrère, hélas. Vous voulez des exemples ? Je trouve que la partie « 1825 jours » est d’une superficialité accablante. C’est là où notre héros (comme on dit dans les histoires pour enfants) est extrait nuitamment de sa retraite bourguignonne pour aller rendre hommage à Bernard Maris, tué dans l’attentat contre Charlie-Hebdo (nous sommes donc le 7 janvier 2015). Il n’est au courant de rien, son stage de Vipassana consistant justement à être retranché du monde pendant dix jours, et tout à coup il apprend l’événement, la mort de son ami et la demande qui lui est faite par la compagne de ce dernier d’aller faire un discours lors de l’enterrement. On pourrait presque dire qu’en apparence… cela ne le touche presque pas. Il est surtout heureux que la mort ne soit pas tombée sur l’un de ses proches, plus proches de lui que ne lui est Bernard Maris, et cela donne prétexte à de nombreuses digressions qui sont toutes plaisantes à lire… voire carrément drôles… Emmanuel Carrère montre qu’il a de l’humour, qu’il sait voir dans le manteau de son ami celui d’un proxénète russe par exemple, ce qui est assez amusant. Il est juste content d’avoir su faire le discours. Ouf ! Des fois qu’il ait déçu… qu’il ne se soit pas montré à la hauteur du grand écrivain qu’il veut être ! Face à tout cela, au décalage existant entre cette situation qu’il faut bien dire un peu artificielle (celle d’un stage de Vipassana avec plein d’individus bizarres qui sont venus là on ne sait trop pourquoi) et l’horreur de l’attentat… il se sent juste… « emmerdé » ! (c’est le titre d’un paragraphe : « je suis emmerdé »). Ne nous y trompons pas, il s’agit là d’une pudeur bien compréhensible, on ne voudrait pas non plus qu’il se lance dans des implorations larmoyantes, d’autant que ce n’est pas ce qu’il ressent, probablement. Mais justement : est-ce là véritablement ce « dire ce qui nous passe par la tête sans le dénaturer et sans hypocrisie » qui est présenté comme modèle d’écriture ? Vouloir s’exprimer avec pudeur et un certain humour quand on est frappé aussi durement dans ses amitiés, c’est bien sûr rechercher avant tout la reconnaissance d’autrui, ce n’est pas explorer le fond d’émotions que l’on a en soi, et donc pas tellement respecter la consigne d’écrire « sans hypocrisie ». On peut évidemment penser que peut-être, cette affaire, présentée en toute innocence, n’est pas étrangère à la dépression qui va suivre. Mais on n’en saura pas plus. Décidément, « dire ce qui nous passe par la tête » n’est pas synonyme d’avancer dans la connaissance de soi. Rien à voir avec les introspections exigeantes à la Charles Juliet. On se contente d’aligner les anecdotes, lesquelles sont souvent, il faut le dire, savoureuses, comme la consultation chez François Roustang, ou le souvenir d’une séance de tai-chi dans le nord du Canada (d’une manière générale les scènes autour du tai-chi sont impressionnantes, j’aimerais connaître le coup des « mains dans les nuages »!). C’est en cela que je parle de superficialité.

Pourtant, cette superficialité plaît. Pour reprendre son mot : on ne s’emmerde pas en le lisant. Comme on disait autrefois, influencés que nous étions par le vocabulaire psychanalytique, « ça nous parle », ça nous parle tout le temps. Sans doute y a-t-il chez lui finalement une technique qui ne se montre pas, un sens de la narration étonnant qui ne nous apparaît pas lorsque nous avons les yeux rivés sur la page, et qui pourtant se révèle lorsque nous prenons notre distance, comme cela se produit à la perception d’un tableau impressionniste vu d’abord de trop près puis de plus loin. Dans son entretien croisé avec Daniel Mendelsohn paru dans Le Monde du 28 août, il parle d’avancer en formes circulaires, par digressions successives, et non linéairement. C’est cela sans doute qui nous ensorcèle et nous fait lire à toute vitesse ces presque 400 pages au cours desquelles il est vrai que nous avons souvent le sentiment de repasser par les mêmes endroits (la femme aux gémeaux, les sentences de Chögyam Trungpa, les diverses définitions de la méditation…), mais ce n’est pas grave c’est comme si nous suivions plutôt la forme d’une spirale.

Il y a, je l’ai dit, des passages de transition d’importance secondaire, des sortes de boutades ou de mots pour rire, et puis il y a des passages d’une grande puissance.

Revenant à la question initiale : « est-ce que « dire tout ce qui nous passe par la tête » suffit à faire de la littérature ? », la réponse est sans doute : non, mais cela ne fâchera pas Emmanuel Carrère… puisque, finalement, il fait tout le contraire « d’écrire ce qui lui passe par la tête » : tout cela est très construit, les souvenirs et impressions qui lui passent par la tête au moment où il écrit sont soigneusement sélectionnées car, si ce n’était pas le cas, on n’aurait pas cette sensation de cohérence. Les scènes accumulées dans le récit (de façon un peu similaire à ce qui se passe dans le film « Youth » dont j’ai parlé récemment) sont là pour laisser en nous des marques indélébiles et elles culminent vers la fin vers un endroit où le fond du récit (n’oublions pas qu’il est question en premier lieu du Yoga et donc nécessairement de philosophie reliée au bouddhisme et notamment à sa variante zen) rencontre délicatement son contenu narratif : scène émouvante où l’auteur retrouve la femme aux gémeaux par hasard dans une salle d’attente d’aéroport, il la reconnaît, il sait qu’elle le reconnaît, elle s’assoit plus loin mais face à lui, les deux ouvrent chacun un livre, leurs regards se croisent, et même ils s’affleurent dans l’avion, mais sans rien se dire, sans rien marquer de leur reconnaissance mutuelle, et Carrère de dire que ce fut une magnifique façon de faire l’amour, et pour le lecteur une scène d’érotisme plus chaude encore que celle qu’il nous délivre au début du récit qui, elle, est une scène où ils font « réellement » l’amour. Mais qu’est-ce que « réellement » veut dire? Plus généralement, qu’est-ce que « réel » veut dire dès qu’on est dans la littérature ? N’apprend-on pas, à un détour du livre (page 377 exactement) que… tout cela pourrait très bien ne pas être vrai, « la femme aux gémeaux » n’avoir jamais existé (et donc les rencontres sensuelles à l’hôtel Cornavin non plus… ce qui serait bien dommage pour l’auteur) et la grande Erica qui prend une présence forte dans la dernière partie se réduire… à quelques traits d’une personne ayant réellement existé mais que Carrère n’aurait finalement pas si bien connu… Révélations dont nous sortons ébranlés, ne sachant si nous devons être déçus ou si au contraire, nous devons tirer notre chapeau pour ce tour de force, qui est d’ailleurs celui qu’accomplissent tous les grands écrivains : faire exister des personnages à partir de rien, juste de nos songes.

En fin de compte, comme il m’arrive souvent dans mes « critiques », je commence par exprimer doutes et réticences puis finalement, je me laisse charmer, conquérir, je m’incline devant l’ampleur d’un travail, face à un talent que je n’ai pas. Moi aussi je peux dire : « J’oscille, c’est mon caractère. Je ne sais pas ce qui est vrai ni s’il y a une vérité. Et même si je chemine vers la montagne, je ne pense pas que j’en atteindrai le sommet. » Sans le savoir, j’étais un adepte de Montaigne, moi aussi. Mais pour ce qui me concerne, ce n’est pas un effet de style. C’est vrai !

NB : celles et ceux qui auront lu le livre comprendront la raison d’être de cette vidéo où Martha Argerich joue la Polonaise héroïque de Frédéric Chopin.

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La vipère de la Fouly et l’éco-philosophie de Baptiste Morizot

L’éco-philosophie a le vent en poupe. Toute une brochette de talentueux auteurs ou autrices qui s’en réclament emplit les rayons de nos librairies au rayon philosophie autant qu’au rayon nature. Tous, ou toutes, ils ou elles nous engagent à remettre en cause notre rapport à la nature, à ne plus faire de celle-ci un cadre plus ou moins harmonieux pour s’y faire dérouler nos vies, mais un univers dans lequel nous sommes intégralement plongés, partie prenante au premier chef, acteur ou actrice qui n’est pas mieux placé ni plus prestigieux que le premier renard, la première belette voire même le premier lombric venu. Est-ce un changement de paradigme qui se déroule sous nos yeux ? On le dirait. Nous serions tout à coup enfin revenus à l’humilité qui sied à une époque où notre humanité fuit de toutes parts, submergée par des catastrophes que nous avons engendrés par méconnaissance de notre inclusion, de notre dépendance à l’égard de la nature. C’est un peu tard. Peut-être trop tard. Mais évidemment il vaut toujours mieux tard que jamais.

Pour paraphraser une question que l’animatrice posait aux participants à son émission sur France-Inter chaque matin de cet été (une bonne émission en général, l’animatrice s’appelait Dorothée Barba) et qui était : « sur quoi avez-vous changé récemment d’avis ? », je me demande à moi-même s’il y a un domaine où ma façon de voir les choses a changé depuis mon adolescence. C’est bien sûr cette question du rapport à la nature qui apparaît en premier. Rien d’étonnant à ce que notre réveil à l’écologie soit si tardif quand nous réfléchissons au point d’où nous sommes partis. Je ne suis pas le seul à avoir négligé cet aspect des choses, la totalité de mes camarades en faisaient autant. On disait qu’on « aimait la nature » mais c’était une manière de dire qu’on aimait se balader un moment sous des arbres dont nous ignorions les noms. La nature était une entité abstraite, à peine si nous en devinions la présence dans l’au-delà confus des immeubles de nos quartiers. C’était à vrai dire des « terrains vagues », des petits bois où les citadins allaient jeter les carcasses de leurs bagnoles rouillées. Ou bien autour de Paris, les forêts de Senlis ou Chantilly où l’on allait cueillir les jonquilles les beaux jours de mars avant de rentrer par une nationale saturée au nord du Bourget. De temps en temps une visite dans un zoo (quand ce n’était pas au cirque) pour apprendre à quoi ressemblait un animal sauvage. Mes parents avaient eu des parents qui venaient de la campagne et des grands-parents qui avaient souffert de cette vie misérable qui était celle des paysans de la fin du XIXème siècle, et il était hors de question d’y retourner, mieux valait sans doute travailler en usine ou, comme mon père, dans les ateliers d’un aéroport. Pour lui, sans doute, les avions étaient plus beaux que les oiseaux. Les premiers étaient la démonstration éclatante de la supériorité de l’intelligence humaine, alors que les seconds, tout juste des piafs qui égayaient un peu notre existence. Je partageais ce point de vue. Sans doute aurais-je préféré que l’on me montrât une Maserati dernier modèle plutôt qu’un chamois ou une marmotte… En ce temps-là, les habitants des zones pavillonnaires préféraient souvent daller leur jardin plutôt qu’y cultiver des fleurs (« c’est quand même plus propre »). Plus abstraitement, nous vivions sous l’autorité des discours politiques et philosophiques qui nous promettaient le domptage de la nature : on domptait bien l’atome. Dompter la nature signifiait éradiquer tout ce qui, en elle, nous paraissait désagréable : les moustiques, les guêpes en premier lieu – quelle angoisse quand nous partions en pique-nique, de se faire piquer par un insecte ! – et ne parlons pas des serpents ! Quant aux loups, ils ne peuplaient que les contes pour enfants où ils avaient le plus mauvais rôle. Jamais nous n’aurions pensé les voir revenir sur nos territoires « civilisés ». La marche à pied était condamnée (trop lente, trop fatigante) et le vélo commençait à l’être aussi, sauf pour animer les mois de juillet par un Tour de France rituel, l’automobile était reine et l’importance sociale se jugeait à la marque et à la cylindrée. L’odeur du kérosène et celle de l’huile de ricin faisaient davantage rêver que les senteurs des bois. La nature, c’était les effluves de purin. Une maison à la campagne était une colonie d’araignées alors qu’un appartement en ville était une cellule propre et sans intrus. Notre divorce d’avec la nature allait donc bon train et nous aurions pu en rester là si les risques de la pollution, les menaces à notre santé, mais aussi les limitations certaines des moyens de transport motorisés, la privation que nous nous infligions des plus beaux spectacles de la nature n’avaient commencé à nous faire penser que nous étions en train de perdre beaucoup. Mais encore à ce stade s’agissait-il seulement de réintégrer la nature dans sa fonction de décor, de cadre fantastique afin d’y mener des aventures qui rendraient nos vies un peu plus épanouies. Il fallait franchir un cran de plus pour que de décor, nous passions au réel, à notre consubstantialité avec elle. On peut faire mille treks au bout du monde, en revenir avec mille photographies, avoir trouvé inoubliables la vue de l’Annapurna au soleil couchant ou celle des geysers bouillonnants en Islande ou en Bolivie et pourtant… n’avoir rien vu, ou pas grand-chose. Sylvain Tesson est allé dans les monts du Ciel et il y a vu quelque chose : la panthère blanche (peut-être a-t-il été aidé pour cela, peut-être avait-il des rabatteurs, l’histoire ne le dit pas, elle dit seulement en général qu’il est extrêmement difficile de croiser la route de ce félin). Nastassja Martin est allée chez les Evènes et elle y a vu quelque chose, ou plutôt devrait-on dire quelqu’un : un ours. Ce sont là des cas exceptionnels, peut-être ne sommes nous pas tous aptes à faire des rencontres si grandioses. Au Népal, j’ai cherché à voir des pandas roux, je ne les ai évidemment pas trouvés, mais sans doute n’étais-je pas armé pour cela, il aurait fallu que je m’entraîne (mon guide, lui, en a vu un, une fois, il y a plusieurs années – en liberté bien sûr car au zoo, ce n’est pas de jeu ! A l’instar des mathématiciens un peu vantards qui calculent leur coefficient d’Erdös comme le nombre d’arêtes du graphe qui les relie à Erdös, une arête reliant un individu x à un individu y si x a co-écrit un papier avec y, je peux dire que mon coefficient « panda roux en liberté» est de deux : j’ai rencontré une personne qui a rencontré un panda roux en liberté, je préfère ça à mon coefficient d’Erdös ou… de J-Y. Girard). La plupart des voyages que nous faisons sont, par la force des choses, trop superficiels. Encore heureux si au moins, parmi les espèces vivantes que nous croisons, nous rencontrons les humains (leur parlons, nous intéressons à eux, à leurs mœurs, à leurs habitudes). Même l’alpiniste chevronné qui grimpe à l’assaut d’un géant des Alpes ou de l’Himalaya, je ne suis pas sûr qu’il voit tout ce qu’il y a à voir, le bharal en équilibre sur un rocher instable, le gypaète surveillant sa proie ou, encore une fois, la panthère rôdant sur les crêtes et ne quittant pas des yeux le troupeau d’ibex en contrebas comme le décrit Baptiste Morizot dans son magnifique livre sur le pistage des animaux, souvent il cherche à établir un record (combien de 8000 dans une seule saison…).

Le panda roux photographié par le guide indien Asish Chettri dans le parc de Singalila en 2015 (photo Asish Chettri)

On ne se change pas en quelques mois ou quelques années, sans doute ai-je encore en moi ces vieux réflexes anti-nature que j’avais à douze, quinze ou même quarante ans. Les livres de Morizot, de Martin, de Coccia ou les écrits de Lebaudy font évoluer néanmoins ma pensée… je m’essaie à être plus présent dans la nature, à tenter de voir par les yeux de l’animal proche (un chat) ou lointain (une marmotte à flanc de montagne).

vipère de type « Walser », La Fouly fin août 2020, photo A.L.

Nous marchions fin août dans une forêt valaisanne, toute proche de la petite station de La Fouly et nous étions assis sur un rocher pour grignoter. Tout en mâchonnant mon sandwich, je me demandais ce qu’était cette forme allongée que je voyais à deux mètres de moi, au pied d’un mélèze, immobile, ressemblant à une pomme de pin mais c’était trop long, à une branche morte mais c’était trop brillant, quand soudain, je réalisais : c’était une vipère qui dormait. Loin de vouloir la déranger, je me suis approché pour la photographier avec mon smartphone, puis C. est venue, le bruit de ses pas l’a faite frémir, elle s’est enroulée et a fui contre une pierre, j’ai pu néanmoins la prendre en photo. En d’autres temps, je ne l’aurais pas vue. Vipère ou panthère, souvent je commets ce lapsus. La première a de la seconde le corps tacheté, les sens en alerte et le regard fascinant, elle se cache tout pareil et fuit bien vite à l’approche de l’humain, elle a plus peur de nous que nous d’elle (et ce n’est pas peu dire!). Celle que j’ai vue appartient vraisemblablement à l’espèce dite « de Walser », une espèce surtout présente dans l’ouest des Alpes italiennes mais qui, ces dernières années, serait devenue plus fréquente au Valais (nous ne sommes qu’à quelques dizaines de kilomètres du Val d’Aoste).

Baptiste Morizot, dans son livre « Sur la piste animale », a des pages intéressantes sur la peur. « La peur est une donnée émotionnelle brute, que la psyché doit bien métaboliser pour que le monde ait un sens », et de fait, dans beaucoup de cultures, elle sert à mettre en avant la bravoure humaine, surtout masculine. Morizot cite la culture scandinave où le combat avec l’ours était manière de prouver sa virilité. Nul doute qu’on pourrait aussi citer en exemple le rite de la corrida. Il parle alors de « ce motif romantique et nigaud de la rencontre comme épreuve de bravoure virile », mais il ajoute « [qu’] il doit bien y avoir d’autres manières de trouver son courage. Par exemple, aller à la rencontre des autres vivants avec si peu de crainte que l’agression violente, qui n’est que le masque de la peur, se dissolve, et laisse place à une intelligence diplomatique ». On le sait (si on a lu un peu les articles sur le sujet), cette idée de diplomatie entre les espèces est devenue centrale dans la pensée du jeune philosophe.

Le courage diplomatique de ces explorateurs qui ont avancé paumes ouvertes vers l’étranger, les armes dormant à la ceinture, mais toute vigilance aux aguets, capable de désamorcer la crise par un extraordinaire décentrement empathique, alors même que la peur rend chacun obnubilé par lui-même, verrouillé sur son point de vue. Le décentrement qui permet de pressentir l’éthologie des autres, et d’imposer, à la force délicate de l’intelligence, une tournure pacifique à une confrontation qui risque toujours de virer au conflit. C’est peut-être là une autre manière, bien qu’ancienne, de se présenter aux vivants. (p. 61)

Cet abord de l’autre, de tout être vivant pourrait-on dire, dépasse le couplage traditionnel ami / ennemi. Les animaux, insectes, arachnides, reptiles ou mammifères y compris les carnivores, ne sont ni nos amis ni nos ennemis : ils exigent seulement le respect dû à tout être vivant. Les peuples où domine l’animisme ou le chamanisme le savent bien : « ces cohabitants de la Terre exigent une forme singulière de respect. Ils excluent toute familiarité dans l’interaction, appellent spontanément une pudeur, et quelque chose comme un cérémonial informel – comme envers un peuple fier et étrange, qui partage avec nous ce monde, et dont la proximité énigmatique élève notre conception de nos propres existences ».

On entend déjà le ricanement des « naturalistes » (on désigne par ce terme le courant de pensée qui instaure une coupure radicale entre nature et culture et qui considère l’espèce humaine comme étant dans le rapport d’étude à la nature qui inspire la philosophie et la science occidentales depuis la Renaissance). Ils diront que c’est s’abaisser que de croire que les autres espèces méritent autant d’attention que la nôtre et que le comportement du chat ferait preuve « d’intelligence » et non d’un seul instinct. Ces débats ne sont pas simples à résoudre : j’ai, par le passé très proche, donné une lecture enthousiaste du livre de Francis Wolff sur l’humanisme. Or, l’un des points défendus par ce philosophe était qu’il ne fallait pas céder aux sirènes du spécisme. Il n’y a de vraies valeurs pour nous que celles qui se fondent sur l’humanisme, qui sait même si la notion de valeur puisse avoir un sens rapportée aux autres espèces ? Il y a chez Wolff l’idée que si, justement, nous apportons soin et estime aux animaux qui vivent parmi nous, c’est bien encore par humanisme, prouvant par là que cette manière de voir les choses est supérieure aux autres, qu’elle les couronne en quelque sorte puisqu’elle en est la condition. Ce qui entre évidemment en contradiction avec l’éthique animiste ou chamaniste. Ceci nécessitera bien sûr un détour par la pensée de Philippe Descola (nous y reviendrons bientôt, ce qui promet un bel automne et même un bel hiver de lecture!). Mais rien ne dit que Morizot soit un « spéciste » au sens entendu par Wolff. Il ne se déclare pas tel, en tout cas. Son livre évoque seulement le pistage (je n’ai pas encore lu le suivant qui parlera des « manières d’être vivant » et qui, peut-être me fera changer d’avis) c’est-à-dire cette procédure incroyable dont nous sommes dotés par laquelle nous pouvons suivre et interpréter des marques laissées par d’autres, plus même : par laquelle nous pouvons nous mettre à la place de l’autre pour comprendre ses réactions, son évolution, ses déplacements. Voir avec les yeux de l’autre. Or, et Morizot le démontre implacablement, cette capacité est à la source de nos aptitudes actuelles telles que… la lecture, l’usage de la langue, et même la recherche scientifique… donc de l’humanisme au sens où l’entend Wolff… Il y a une sorte de circularité de la pensée que nous rencontrons ici : l’humanisme, certes, est la source des valeurs par lesquelles nous portons attention à nos co-habitants, mais en même temps il dériverait de cette attention elle-même, telle qu’elle se montre aussi dans les autres espèces, et qui fait que nous soyons attentifs et vigilants, aptes à interpréter les traces de l’autre.

chouette de Tengmalm – photo Jacques Cloutier (La Fouly, VS, Suisse)

La pensée de Morizot est utile et féconde car il ne se contente pas de réévaluer les espèces animales par rapport à la nôtre, il établit un pont entre les espèces au moyen du concept d’exaption : l’exaption est ce processus par lequel la pression de sélection conduit à un détournement de certains traits « qui n’étaient pas destinés à faire ce que nous faisons aujourd’hui avec nos esprits mais qui le rendent possible – des mathématiques à l’art et la philosophie ». C’est parce que nous sommes dotés depuis l’origine de capacités à pister nos proies, à égalité avec nos congénères mammifères ou autres, bien qu’avec des différences sur nos aptitudes (par exemple, le loup possède un meilleur odorat, ce qui nous oblige, nous, à compenser avec une meilleure vue et surtout avec une capacité à nous poser des questions – pistage spéculatif) que nous avons un goût immodéré pour la recherche, manifesté par des décharges de plaisir au moment de conclure ou d’atteindre l’objet que nous cherchions, ainsi du photographe d’oiseaux qui arrive à capter après une longue quête le petit passereau ou la mésange huppée qui manquent à sa collection (je pense ici aux magnifiques photos de Jacques Cloutier qui étaient exposées à La Fouly cet été).

Ce dont je loue Morizot, en plus, c’est de montrer cette sérénité du chercheur qui lui fait admettre tout aussi bien que les étonnants pouvoirs des animaux, le bien-fondé du savoir humain issu de l’enquête telle que mise au point depuis la Renaissance, voire même de la logique bien plus ancienne. « L’épistémologue Ian Hacking – dit-il – fait l’hypothèse que si les styles de raisonnement scientifiques sont historiquement datés, les aptitudes logiques, elles, sont préhistoriques. Par exemple, le raisonnement par l’absurde semble jouer un rôle décisif dans le pistage ». Ce n’est pas ce que je trouve chez une épistémologue se présentant comme « rebelle » telle qu’Isabelle Stengers, chez qui on jetterait volontiers le bébé avec l’eau du bain (autrement dit le raisonnement mathématique avec le scientisme masculin – forcément masculin (!)).

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Jeunesse au fond des montagnes grisonnes

Grâce à Arte qui le diffusait l’autre soir, j’ai pu voir enfin « Youth », de Paolo Sorrentino que j’avais raté lors de sa sortie, ou que j’avais négligé, me fiant à des critiques acides ou à une affiche qui laissait présager le pire : deux vieillards dans une piscine en train de se rincer l’œil devant une sublime anatomie dont on ne voyait que l’arrière…

Film superbe à voir plusieurs fois pour mieux s’imprégner des images, des sons (très belle musique de David Lang) et des nombreuses scènes inattendues qui émaillent ce récit à la fois drôle et tragique. Car ce film est une succession de scènes qui souvent se suffisent à elles-mêmes. J’évoquais l’autre semaine celle où l’on voit le chef d’orchestre et compositeur Fred Ballinger, joué par Michaël Caine, en train de diriger une symphonie de meuglements de vaches, de souffles de vent et d’envols d’oiseaux. Admirable scène où l’humour se mêle au sentiment de la nature, ce qui n’est pas si fréquent. Mais dans un autre ordre d’idée, on peut aussi mentionner la scène des larmes de sa fille Léna (qui est en même temps son assistante)(jouée par Rachel Weisz) qui vient de se faire plaquer par Lucas(*), fils de Mick, le cinéaste, autre personnage central, et joué par Harvey Keitel ; et la scène qui suit où allongée sur le lit aux côtés de son père, elle lui fait le procès que toute fille fait à son géniteur (ou à peu près) : qu’il ne l’a pas assez prise en considération pendant sa jeunesse, qu’il était toujours ailleurs, ici dans sa musique, sa satanée musique. Ou bien encore, les scènes cocasses où un couple hébergé dans le même luxueux hôtel (quelque part dans les Grisons) mange chaque soir dans l’immense salle de restaurant en n’échangeant jamais le moindre mot, ce qui débouche sur une bonne gifle assénée par la femme à l’homme, puis plus tard sur une scène d’amour sauvage contre un tronc d’arbre : ils se sont manifestement réconciliés… Scènes aussi où un Maradona plus ou moins réel, devenu énorme et perclus d’emphysème signe des autographes, nage péniblement dans la piscine (avec un gigantesque Karl Marx tatoué sur le dos) et de temps en temps rêve à sa gloire passée. Scènes encore auxquelles participe un jeune acteur d’Hollywood, joué par Paul Dano, venu là pour répéter un rôle qui s’avérera un curieux rôle… jeune acteur qui se croit très intelligent, très subtil, qui se plaint de n’être toujours identifié qu’à un seul rôle, celui où il incarnait « un robot dans Mister Q »… compatissant à l’égard du musicien mais dédaigneux à tort à l’égard de Miss Univers (la roumaine Madalina Ghenea) qu’il prend pour une bécasse alors qu’elle se montre pleine d’empathie et d’amitié pour le jeune acteur, et modeste en plus, et qui sait parfaitement répondre aux mots déplaisants du jeune gommeux. Scènes encore où le cinéaste venu mettre un terme à sa carrière au moyen d’un film testament qu’il promet d’être son œuvre maîtresse revoit en songe les femmes qu’il a fait jouer dans ses films, toutes disséminées sur une prairie vert pomme. Et surtout, surtout, scène de retrouvailles entre lui et son actrice fétiche, à qui il réserve le rôle central, laquelle est jouée par Jane Fonda (qui reçut un prix aux Golden Globes pour cela), et qui lui réserve la mauvaise surprise de renoncer à tenir ce rôle parce qu’elle a pris un autre engagement dans… une série télévisée où elle sera bien mieux payée (ce qui lui permettra de payer ses dettes et de s’offrir la villa en Floride dont elle a toujours rêvé) ! Un peu plus tard, la même ayant repris l’avion pour retourner à Los Angeles sera prise d’une crise de remords et voudra redescendre à tout prix ! Maintenue par les hôtesses au sol, désespérée. L’artifice de la mise en scène fera descendre immédiatement après un parachute se posant aux pieds de Fred… « je n’étais pas censé atterrir ici » dit-il…

un chef d’orchestre dans la nature

Et enfin arrive la scène… celle qui donne matière à l’affiche, quand miss Univers, nue, fend l’eau de la piscine devant nos deux compères éberlués, l’un dit à l’autre : « qui est-ce ? » car il ne la reconnaît pas. Habillée, elle était une femme comme une autre, modeste et effacée, ses atouts cachés par ses châles, nue elle est Vénus descendue sur la Terre… « laissez-nous vivre notre dernière idylle » dit le cinéaste que l’on vient déranger car il a un rendez-vous…

Comme on le devine, toutes ces scènes avec leur enchaînement et parfois leur effet cocasse me mettent en joie. Je sais que des critiques ont été sévères : Sorrentino se prenait pour Fellini mais n’en avait pas les moyens, certaines de ces scènes étaient kitsch, ce film était une version édulcorée de son précédent (que je n’ai pas vu) « La grande bellezza » etc. Mais il y aura toujours ce genre de critiques, et de savants cinéphiles viendront ainsi parfois tenter de brouiller notre plaisir. Mais qu’importe si soi-même on a joui du spectacle.

Sur le fond, c’est un film qui nous fait réfléchir et nous émeut, illustrant la conclusion à laquelle arrive Harvey Keitel concernant le cinéma qui est que celui-ci doit avant tout servir à nous émouvoir. Un des fils de la trame concerne une invitation lancée au musicien par un envoyé de la Reine, laquelle souhaiterait que Fred Ballinger vienne lui-même diriger l’orchestre pour une pièce qu’il a jadis composée, « Chanson simple », à l’occasion de l’anniversaire du prince Philip… le musicien refuse à plusieurs reprises pour « raisons personnelles »… mais après un voyage à Venise (où il a dirigé l’orchestre pendant 24 ans) il finira par se plier à la demande. C’est que là, il y a retrouvé Mélanie, l’amour de sa vie et mère de ses enfants, autrefois grande cantatrice qui avait chanté cette « chanson simple », aujourd’hui réduite à l’état de démence dans une maison de retraite de la ville. Le réalisateur ne recule donc devant rien pour nous bouleverser, jouant sur le contraste classique entre sublime et démence. On pense à Nietszche, d’autant que les décors rappellent cet autre film qui fait partie de mes références cinématographiques : le beau Sils Maria d’Olivier Assayas avec Juliette Binoche…

Sublime final où le morceau tant attendu est interprété par deux musiciennes jouant leur propre rôle, la violoniste Viktoria Mullova et la chanteuse japonaise Sumi Jo…

Ce film porte ainsi sur l’avancée inexorable du temps parmi drames et joies profondes, le tout concentré en peu de lieux, un hôtel des Grisons avec piscine, un sommet des Alpes, quelques endroits de Venise, une conversation entre deux vieillards qui tourne souvent autour de leur prostate, des songes comme lorsque le chef d’orchestre heurte sur la place Saint Marc, jour d’aqua alta, une sublime beauté qui l’ignore… une femme autrefois aimée au visage déformé par la folie collé contre une vitre d’hôpital. Le musicien a un dernier dialogue avec le médecin qui l’a suivi au long de son séjour et lui demande : « qu’est-ce qui m’attend dehors ? » ce à quoi le médecin lui répond : « la jeunesse », sans que l’on puisse savoir si c’est sous les traits de la jeune masseuse au physique étrange qui traverse ses rêves et semble l’admirer ou si c’est par pure métaphore, juste pour dire que quoiqu’il advienne, tant que le désir est là, la jeunesse l’est aussi, même pour un octogénaire. Toute vie parcourt des chemins imprévus, nous nous croyons libres alors que nous faisons ce que le contexte, social ou historique, attend de nous. Un ami formé à la méditation zen me disait un jour qu’il en est de la vie comme d’un train où nous serions assis tenant entre nos mains un volant-jouet en plastique, imaginant que nous sommes responsable de la progression du train alors que celui-ci ne fait qu’avancer sur ses rails. La seule chose qui est vraie et nous fait tenir c’est le désir. C’est bien ce que semble nous dire ce très beau film.

(*) Noter que le rôle de Lucas, le fils de Mick, est joué par le romancier autrichien Robert Seethaler (auteur entre autres de « Le tabac Tresniek », recensé ici)

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Musique et nature à la Roque d’Anthéron

Je déteste la musique, et encore plus le piano, dont les notes brutales s’égrainent, détachées les unes des autres, comme des grêlons sur nos pauvres têtes avides de sons continus et fluides comme les ruisseaux des campagnes. Dans le très beau film de Paolo Sorrentino, « Youth », le héros, magnifiquement joué par Michaël Caine, compositeur chef d’orchestre à la retraite qui passe du bon temps dans un luxueux hôtel des Alpes Suisses, se lance seul dans une exécution en pleine nature d’une symphonie imaginaire dont les instruments sont les meuglements des vaches, les souffles de vent dans les arbres, les ruisseaux et les envols de choucas au-dessus de la cime des arbres.

Evidemment, je ne pense rien de tel. J’aime la musique et particulièrement le piano. Même si je comprendrais que l’on me dise ce que j’écris ci-dessus… d’ailleurs une dame que j’estime me l’a dit il y a environ une semaine avant que nous n’allions au Festival de la Roque d’Anthéron. Cette dame n’aime que les liturgies d’Hildegard von Bingen. D’ailleurs elle se prénomme Hildegard ! On peut comprendre que l’on n’aime la musique que sous la forme de chants sublimes, de voix éthérées ou bien des bruits de la nature. Les philosophes actuels qui promeuvent la proximité avec le monde animal, les Morizot, Despret, Lestel ou Haraway devraient se pencher sur le sujet : comment réintégrer les bruits de la nature afin d’en faire des sonorités aussi appréciées que celles de Bach, de Mozart ou de Shoskatovitch ?

En attendant que cela arrive, nous nous replions sur une position plus classique, éprouvée par les siècles de musique qui nous ont précédé, depuis le chant grégorien jusqu’aux sons de la musique contemporaine.

Cet été, le Festival de la Roque d’Anthéron avait l’insigne privilège d’être un survivant des grands festivals. Nous pleurions Avignon. D’autres sans doute pleuraient Orange ou Aix-en-Provence. Nous pleurerons aussi Arles pour la photo. Mais la Roque était là, solide comme un roc. Avec des précautions méticuleusement respectées par les festivaliers : un siège sur quatre d’occupé, masque obligatoire à chaque déplacement, pas d’entracte, donc ni vin blanc ni boisson gazeuse, et pas de grands orchestres (les concertos de Beethoven étaient donnés en transcription pour piano et quintette) et puis tout était en plein air, soit dans l’auditorium du Parc de Florans nanti de cette vaste coquille renversée d’une acoustique idéale, soit à « l’Espace Florans », lieu perdu au fond du parc dans l’alignement de hauts platanes multi-centenaires. Sur la masse des concerts proposés, nous n’en avions choisi que trois, en fonction de nos possibilités d’hébergement (et de nos moyens financiers). Nous logions à Cucuron, à 14kms de là, joli hôtel au bord d’un étang (je recommande aussi le restaurant qui fait l’angle de cette place, loup grillé et émincé de riz de veau excellents…).

Parc de Florans

Premier soir, 21 heures, Auditorium du Parc… Lucas Debargue jouait « autour de Scarlatti »… justement le genre de piano avec lequel peut-être certains ont du mal… des avalanches de notes, comme des ébranlements parfois, des orages magnétiques (je n’aurais pas osé écrire « cykotiniques ») qui nous secouent des pieds à la tête. Après chaque pièce, le jeune pianiste se rejette en arrière dans un geste d’abandon comme pour dire qu’il nous a tout donné… J-S. Bach, concerto italien en fa majeur, Domenico Scarlatti, sonates en ré mineur (K.32), en si mineur (K.27), en ut mineur (K.115) etc. et œuvres contemporaines : de S. Delplace, « jeune » compositeur né en 1953 (prélude et fugue, klavierstück…) et de Lucas Debargue lui-même (Prélude et fugue en sol mineur) qui, lui, est né en 1990… oser jouer une de ses œuvres après une de Bach ne manquait pas d’audace, ce qu’il disait lui-même aux spectateurs… mais le temps se rétrécissait, on se surprenait à trouver qu’entre le XVIIIème siècle et le XXIème, il n’y avait pas tant de différences, après tout. Comme si c’était le fait de jouer sur un même instrument qui dominait. Une pièce de Scriabine en bis couronnait le tout… musique loin de tout épanchement lyrique.

Lucas Debargue (photo Christophe CREMIOT sur le site du Festival)

Deuxième jour, 10 heures, toujours en l’auditorium… j’avais choisi avec délectation d’inscrire à notre itinéraire musical le trio Wanderer et Schubert. Bien sûr, rien à voir avec la veille. Ici, tout coule et resplendit, musique facile diront certains… facile pour nos oreilles peut-être mais certainement pas pour ceux qui l’interprètent… Fermant les yeux, j’avais le sentiment que le piano (joué par Vincent Coq) était un maître tenant en laisse ses deux cordes : Jean-Marc Phillips-Varjabédian au violon et Raphaël Pidoux au violoncelle, et qu’il les pilotait dans un dialogue serré et rigoureux (comme une argumentation?). On dit parfois Schubert triste, en tout cas rêveur, et pourtant à force d’entendre ce Trio opus 100 en mi bémol majeur, je le ressentais de plus en plus comme gai et éclatant de vie. Après ce trio, ce fut le nocturne opus 148, aux sombres harmonies de drapé… et comme il faut bien toujours des bis à un concert, « en cadeau » un étonnant trio dit « de la Poule » de Ludwig van (1er trio avec piano opus 1 en mi bémol majeur), humour contrastant avec ce que nous venions d’entendre… puis la marche miniature viennoise de Kreisler…

le trio Wanderer, photo A.L.

Même jour à 17h, cette fois en « l’espace Florans », Florent Boffard jouait Berg, Debussy et Beethoven. Il avait d’abord fallu nous dépêcher sur les routes sinueuses et encombrées du Luberon, entre Bonnieux et Lourmarin, imprudents que nous étions d’être partis nous promener « si loin »… pour voir de près la Vieille Eglise de Bonnieux (XIIème siècle) immergée dans une forêt de cèdres plantés paraît-il vers 1860, venant de graines venues d’Algérie… D’où notre retard et le ratage du premier morceau, la sonate pour piano opus 1 d’Alban Berg… mais ensuite, ce fut le délice d’écouter sous ces grands arbres quelques préludes de Debussy portant les noms si évocateurs de « brouillards », « les fées sont d’exquises danseuses », « la cathédrale engloutie » ou « ce qu’a vu le vent d’Ouest »… musique narrative qui nous fait partir dans nos rêves

ou nous fait revenir à notre thème initial, celui du rapport entre musique et nature puisque « ce qu’a vu le vent d’Ouest » par exemple évoque irrésistiblement les tempêtes, les bourrasques ou le souffle discret du vent dans la forêt. Mais j’avais choisi ce concert, il faut l’avouer, aussi et surtout pour sa deuxième partie, l’exécution par Boffard de la sonate « Appassionata » qui nous laissa pantois face à un tel brio, une telle envolée lyrique où tout le monde, petits et grands, férus de musique et légèrement ignorants pouvaient se réconcilier face à un chef d’oeuvre universel… suivie en bis par la valse n°10 opus 18 de Franz Schubert… pas très connue, tendre et triste, souvent paraît-il offerte aux débutants pour qu’ils s’entraînent, mais Florent Boffard est justement connu aussi en tant que grand pédagogue de la musique et ceci explique sûrement cela.

Voilà

Lacoste depuis le haut de Bonnieux

J’aime la musique, et encore plus le piano, dont les notes parfois brutales s’égrainent, détachées les unes des autres comme des gouttes de pluie sur nos front brûlants, les soirs d’été de canicule sous les arbres multi-centenaires du parc de Florans. Dans le très beau film de Paolo Sorrentino, « Youth », le héros, magnifiquement joué par Michaël Caine, compositeur chef d’orchestre à la retraite qui passe du bon temps dans un luxueux hôtel des Alpes Suisses, se lance seul dans une exécution en pleine nature d’une symphonie imaginaire dont les instruments sont les meuglements des vaches, les souffles de vent dans les arbres, les ruisseaux et les envols de choucas au-dessus de la cime des arbres. Peut-être Debussy en avait déjà rêvé et l’avait même réalisé… quant à Beethoven, n’en parlons pas !

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Eloge des bâtards (Olivia Rosenthal)

Plus tard, je lus le dernier livre d’Olivia Rosenthal, cadeau d’anniversaire fictif (car non envoyable) au milieu de la période de confinement (merci à Claire B.!). J’avais été collègue avec elle lorsque j’officiais à Paris VIII, où elle anime un master de création littéraire. On dit que c’est en suivant ses cours que le dernier « livre-Inter » a pris naissance, écrit par Anne Pauly, un livre qui ne m’a pas laissé un souvenir inoubliable pourtant…

Olivia Rosenthal expérimente des formes et aborde des sujets risqués comme la maladie ou la mort (« On n’est pas là pour disparaître », « Mécanismes de survie en milieu hostile »…), tout en ne « traitant » pas ces sujets au sens où l’on pourrait dire « ceci est un livre sur la mort » ou « ceci est un livre sur la maladie (d’Alzheimer en l’occurrence) » mais en donnant plutôt l’impression de fuites, de courses fantasmagoriques au fond de la nuit, de choses mystérieuses qui peuvent advenir en dehors de toute logique. « Mécanismes… » était un ensemble de cinq récits où des personnages se poursuivaient, se cachaient, avaient peur au sein de maisons comme on ne peut en voir que dans les films de Hitchcock (d’ailleurs Olivia Rosenthal est une fan de Hitchcock, notamment du film « les Oiseaux », ce n’est pas étonnant), ces récits étant entrecoupés de digressions très didactiques expliquant l’effet de mort imminente (EMI) ou bien ce que les légistes savent de la décomposition d’un cadavre. J’apprenais ainsi que l’effet de mort imminente est abondamment documenté, que cela a un sens de dire « j’étais mort et mon esprit volait au-dessus de mon corps », que cela résulte d’un ultime sursaut du cerveau cherchant à se défendre. Quant à l’héroïne dont on suivait la trajectoire en parallèle, et qui disait attendre le retour de parents appelés d’urgence sur un lieu d’accident, on ne savait finalement jamais si elle était bien celle qu’elle prétendait être ou bien la personne qui était morte lors de cet accident… J’apprenais aussi ce qui peut se passer dans le cerveau d’une malade soudainement atteinte d’un grave AVC, ou victime d’une chute de cheval et se retrouvant avec une paralysie de tous ses membres… savoir tout cela ouvre des multitudes de portes à la narratrice car outre ce que des personnages peuvent vivre dans ce qu’on désigne comme « la réalité », il y a tout ce qu’ils vivent aussi ailleurs, dans la mort, dans l’inconscience ou le coma profond. Les gens dans le coma rêvent, ils rêvent qu’ils sont vivants et qu’ils poursuivent des sources d’eau limpide qui sans arrêt se dérobent à eux, et cela traduit leur soif qui, elle, est bien réelle.

Dans ce livre-ci (« Eloge des bâtards ») il s’agit d’opérations de survie dans un monde futur qui est presque déjà le nôtre, manigancées par un groupe de personnes qui ont presque toutes un prénom monosyllabique et qui se réunissent clandestinement les uns chez les autres en principe pour planifier leurs actions futures mais qui, au lieu de cela, se racontent leurs histoires individuelles, toutes marquées par des pères absents ou des mères foutraques. Ainsi se rendent-ils compte qu’ils sont tous bâtards, d’où le titre du livre et le nom qu’ils finissent par donner à leur groupe gentiment terroriste.

Y a eu un silence, peut-être qu’on n’avait pas mesuré à quel point Fox était deux (p. 69)

Ce sont donc des histoires de gens qui sont à la recherche d’eux-mêmes comme Fox, qui a un père qu’il n’a connu que trois fois, dont l’une à la chambre 22 de l’hôtel de Valence où il était venu rencontrer sa mère, enfin, baiser sa mère, pendant que lui on l’avait laissé seul, et qui est revenu dans cette chambre bien plus tard pour y faire l’amour lui aussi mais avec des hommes comme si l’un d’eux allait être peut-être son père. Roman construit autour de la parole à moins que ce ne soit autour de l’écoute : la narratrice angoissée se souvient de sa rencontre avec un autre gars, catalogué schizophrène et qui s’était soigné grâce à un groupe d’entendeurs qui lui avaient appris comment discerner les différents types de voix qui se font entendre à l’intérieur de soi.

Ces gens sont des militants, mais des militants un peu particuliers, qui luttent pour conserver le monde. Le monde ? Une somme d’images qui demeurent en nous et qui lentement disparaissent si l’on n’y prend pas garde ainsi qu’ont disparu les cabines téléphoniques, les juke-boxes, les billards électriques, les anciens bancs publics, les bus à plateforme, et tout ce qui menace de disparaître et dont nous n’avons peut-être pas idée y compris bien sûr les insectes et des espèces d’oiseaux, car tout cela s’inscrit dans notre temps de réduction de la biodiversité et de remplacement des spectacles et des réjouissances corporelles par les éléments du virtuel.

De ce point de vue, nous retrouvons les thèmes de Bifurquer, le livre co-écrit par Stiegler – qui vient de décéder, ce qui me laisse sur le regret de ne l’avoir jamais rencontré – même si c’est de manière moins directement « philosophique ». Parmi les thèmes communs, figure cette suggestion que l’action ne passe pas forcément par les canaux classiques de la revendication et des slogans. De même que Stiegler et al. mettent l’accent sur le développement de tâches qui par elles-mêmes réduiraient « l’anthropie » (comme l’éducation des jeunes enfants), Olivia Rosenthal insinue que parler de soi, savoir le faire, est une manière de faire groupe, de mettre en place des attitudes collectives plus efficaces que les manifestations et les actes violents. Parler de soi suppose évidemment l’écoute de l’autre, deux processus complémentaires qui sont comme le prélude à la mise en place d’une résistance, une nécessité pour que les individus se soudent les uns aux autres.

Dans une interview qu’elle a donnée, elle dit ceci :

Dans le livre, l’idée est de comprendre comment l’individu s’arrime à un groupe. Le groupe finalement ne peut se constituer qu’à partir du moment ou chacun prend la parole en son propre nom. C’est l’idée que l’action n’aura du sens qu’à partir du moment où chacun investit sa propre personne, son individualité, qu’il raconte quelque chose de son identité, sachant que ces identités sont fluctuantes et incertaines. C’est cela l’enjeu : comment arrive-t-on à s’engager en tant que soi-même ? C’est la condition même de l’existence du groupe.

C’est quelque chose que l’on doit méditer fortement, on se rend compte évidemment que ce n’est pas si simple à mettre en œuvre, que déjà, il faut être… plusieurs (!) et pas un ou deux. Dans l’éloge des bâtards, ils sont neuf, c’est plus que un ou deux, mais ce n’est pas beaucoup quand même. Chacun peut se poser la question : autour de soi, qui ? Combien ? Est-ce que le bon fonctionnement du groupe ne requiert pas abnégation, modestie, effacement de soi ? Toutes qualités difficiles à trouver… mais que la littérature aide à trouver, si on est attentif. En lisant ce récit multiple, je pensais à Nathalie Sarraute dans ses Tropismes ou dans un roman comme Martereau, que j’ai lu et aimé autrefois et que j’aimerais relire. La grande écrivaine décortiquait avec un soin extrême les minuscules mouvements de la pensée et du cœur qui se font jour au cours d’une conversation, d’une rencontre, mouvements qu’elle appelait tropismes et qui nous orientent face à l’autre. Il faudrait relire Sarraute, davantage expliquer ce que sont ces mouvements intimes, comment ils se forment, comment à partir d’eux se créent des amours ou des inimitiés. La narratrice d’Olivia Rosenthal s’analyse ainsi pendant qu’elle écoute Fox, Full, Oscar, Filasse, Clarisse, Sturm, Gell ou Macha, elle sait par exemple qu’à certains moments elle doit se protéger ou s’empêcher de parler afin de protéger les autres, c’est ce qu’elle appelle « élever un mur de protection » autour des paroles qui s’échangent.

Au début, j’ai eu du mal à jointer les pierres. Certaines n’avaient pas la forme requise. D’autres s’emboîtaient mal. Mais petit à petit j’ai manié la truelle avec plus d’adresse, mes gestes se sont affermis, le mur a grandi, il s’est élevé, il m’a mise à l’abri de Fox et lui de moi (p. 62).

Le cinéma occupe beaucoup de place dans ce livre, on pourrait presque associer chaque personnage à un film ; défilent ainsi des images des Parapluies de Cherbourg, de l’Armée des Ombres ou de la Prisonnière du désert, comme si les images des films étaient finalement plus sûres que nos souvenirs (ce qui n’est certainement pas faux).

Images, sensations plus fortes, plus fiables que les noms, dont on ne sait jamais vraiment l’histoire. Est-ce que je m’appelle vraiment Untel ou Untel ? Ne vaut-il pas mieux se donner à soi-même un nom arbitraire mais que l’on a choisi, comme simple étiquette ? Cette discussion qui a lieu au début du livre rappelle les vieilles questions abordées par les philosophes grecs, comme dans le Cratyle, où Socrate se demande si les choses ont vraiment un nom bien à elles ? Il fait alors dévier la question vers une théorie des onomatopées, des sonorités ayant par elles-mêmes un sens, contrairement à tout le courant linguistique moderne qui se basera sur l’arbitrarité du signe. Eternel débat entre l’essentialisme et le nominalisme, qu’Olivia Rosenthal tranche plutôt dans le sens de l’arbitraire. Tout ça pour dire qu’une question aussi banale que, c’est quoi ton nom, ça bouleversait nos repères, ça nous renvoyait à nos ancêtres. Et on n’aimait pas ça. Se baptiser soi-même, c’était beaucoup plus sûr. Ça avait l’avantage de nous protéger. (p. 29).

Ce roman est donc plus qu’un, voire plusieurs, récits (Olivia Rosenthal dit quelque part qu’elle s’est inspirée d’interviews qu’elle a faites de gens qui se déclaraient bâtards), c’est aussi un traité de philosophie, en même temps qu’une réflexion sur les conditions à réunir pour intenter des actions de groupe.

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Enfance (Le Clézio)

j’ai pensé qu’il fallait changer mon fusil d’épaule, qu’on en avait peut-être assez de la philosophie. Le partage des idées est certes attirant, mais on n’en finirait plus de multiplier les références, de citer tel ou tel, chacun ayant finalement autant de raisons que tel autre de nous convaincre, comme si chaque « système » ou bloc d’idées avait ses propres avantages et qu’on dût se plier à chacun en négligeant les contradictions qui pourtant doivent exister entre eux. Madame Stengers méritait-elle autant d’attention ? Ce qu’elle dit est charmant, au sens propre du terme, c’est-à-dire que cela nous charme le temps de la lecture et que ce n’est qu’en s’en détachant qu’on se dit mais ai-je bien lu ? Est-ce bien cela qu’elle a voulu dire, lorsque, par exemple, elle néglige les pouvoirs de la vérité ou qu’elle balaie d’un revers de main des siècles de travaux scientifiques au prétexte qu’ils seraient « trop abstraits », trop mathématiques, comme si Schrödinger était un enfant qui n’avait fait que jouer avec des concepts qu’il savait bien manier lorsqu’il produisait le modèle mathématique de la fonction d’onde ? Impression que tout peut se dire pour peu que l’on y mette les formes, que l’on ait un minimum d’aura pour imposer sa voix… mais qu’il n’y aura personne à l’arrivée pour demander mais êtes-vous bien sûr(e) ? De quelle assurance, de quelle certitude tenez-vous ces idées ? Croyez-vous vraiment qu’il suffise de se dire rebelle pour briller plus et parler plus fort que le penseur ou la penseuse d’à côté ?

Alors je suis retourné à la littérature. J’ai lu le dernier livre de J. M. G. Le Clézio, qui m’a enchanté. J’ai lu Eloge des bâtards d’Olivia Rosenthal qui m’a amusé, j’ai eu une pensée pour Aaron Appelfield dont on parlait sur France Culture, et plus tard aussi pour Anna Akhmatova dont on parlait aussi sur France-Culture (comment avait-elle pu écrire une poésie si subtile au temps de la Révolution, en parallèle avec celle de Maïakovski?) et j’ai ressenti comme un réchauffement du moral, un plaisir, une sensation, des émotions, en bref un plus de vie.

crédit photo: © Kiko Huesca/(EPA) EFE/Newscom/MaxPPP
photo prise du blog de Fabien Ribéry

Dans le livre de Le Clézio, Chanson bretonne suivi de L’enfant et la guerre, j’ai appris d’où venait ce nom de Le Clézio : « talus » en breton, et qu’il existe un hameau du centre de la Bretagne, dans la commune de Louargat, qui se nomme « Le Cleuziou ». Apprendre cela a été pour moi autant une révélation, une surprise que savoir tout à coup que des anti-neutrinos pouvaient exister et traverser la planète dans le sens inverse que leurs confrères délivrés de leur préfixe… apprendre où J.M.G. passait ses vacances étant enfant, près de Bénodet, et qu’ainsi existait un « sainte Marine » dont le nom dérive d’un Saint Moran, autrefois un Saint Voran, où il y avait un château appartenant à une lointaine marquise et qu’on y donnait des fêtes chaque année en août où les garçons et les filles se fréquentaient tandis que l’on ne voyait de la marquise en sa haute fenêtre que dépasser le chignon blanc… puis apprendre où ce même J.M.G. avait aujourd’hui posé ses pénates, village au nom discret du côté de Douarnenez, apprendre tout cela, oui, me faisait plaisir et c’était comme si tout à coup j’étais admis dans l’entourage proche du grand écrivain. Je fus aussi très ému de lire les premiers souvenirs, souvenirs de guerre d’un enfant de trois ans, au tympan fracassé par l’éclat d’une bombe de 277 kilos tombée dans le jardin de l’immeuble de sa grand-mère, puis, plus tard lorsque la famille réduite aux mère, grand-mère et frère (le père qui s’était engagé dans l’armée britannique en tant que médecin en Afrique n’ayant pu les rejoindre parce qu’un troufion de garde au poste frontière de Tamanrasset s’était cru malin à interdire l’entrée en France à un soldat anglais forcément soupçonné d’espionnage) s’était réfugiée à Roquebillière, sur les hauteurs du pays niçois, souvenirs de la faim (déjà évoquée dans la Ritournelle de même nom), souvenirs des jeunes garçons résistants dont l’un perdit la vie dans l’éclat de la bombe qu’il transportait… souvenir de la colonne de juifs qui tentait de trouver refuge de l’autre côté de la frontière, passant à Berthemont et s’y faisant massacrée, femmes et enfants compris, et vieillards par les Allemands en embuscade… J.M.G. avait faim, de cette faim dont à cet âge il ne pouvait connaître le nom et qui, pour lui, se manifestait par un sentiment permanent de manque, qui dut probablement le suivre toute sa vie. Connaître cela est tout aussi révélateur que le détail de mémoires dont Le Clézio, prenant exemple sur Isidore Ducasse, dit qu’il ne les écrira jamais. Je reproche beaucoup à Charles Juliet de m’avoir dit une fois qu’il trouvait que Jean-Marie Le Clézio écrivait mal. Ce n’est pas vrai. Il a une écriture discrète mais en même temps sûre d’elle, qui fait avancer la narration avec une clarté qui nous apaise, même lorsqu’elle évoque des événements terribles. Le Clézio, c’est la ligne claire en littérature. J’en veux aussi à cet obscur professeur de lettres qui écrivit un jour une tribune dans le journal « Le Monde » pour dire que « Le Clézio ne méritait pas le Nobel » parce que son livre « L’Africain » commençait par cette phrase, aux yeux du critique dérisoire : « tout être humain est le résultat d’un père et d’une mère ». C’est ne pas avoir compris ce qu’est la phrase inaugurale d’un récit, qui peut être la plus banale qui soit, cela n’a pas d’importance, pourvu qu’elle produise chez le lecteur une attente, qu’elle suscite en lui cette réaction : oui la phrase est banale mais parce qu’elle l’est et parce que celui qui l’écrit est un écrivain dont je présume qu’il a des choses à me dire, je dois aller plus loin pour savoir ce que me cache cette apparente insouciance.

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Critique de Whitehead

champ de lavande – au fond, le Ventoux

Je re-attaque le livre d’Isabelle Stengers, « Réactiver le sens commun ». Attaquer possède deux sens en français, l’un consistant dans la manifestation d’une opposition claire, l’autre, plus modéré, dans le simple fait de se mettre à l’œuvre, comme quand on « attaque » un col à bicyclette (j’attaquerais bien le Ventoux une fois par exemple, mais rassurez-vous : avec un vélo à assistance électrique!). J’attaque donc dans le second sens en attendant de peut-être, s’il y a lieu, attaquer dans le premier. Comme déjà dit dans mon billet précédent, ce livre est une défense et illustration des idées d’Alfred North Whitehead, idées remises au goût du jour et supposées convenir particulièrement à notre époque. Il part de l’axiome selon lequel « opposer les scientifiques à un « public prêt à croire n’importe quoi » – et qu’il faut maintenir à distance – est un désastre politique ». Je veux bien croire en cette idée, je veux bien reconnaître la part d’arrogance qui peut exister dans le discours de certains scientifiques (surtout des scientifiques établis, reconnus, munis d’une aura qui garantirait leur parole) et qui peut conduire à un fossé abyssal les séparant du reste de la population. Je reconnais aussi qu’on a tendance à penser que le grand public est prêt à croire n’importe quoi, et qu’on pense en avoir la preuve à chaque instant lorsqu’on jette un œil distrait sur Facebook ou d’autres réseaux sociaux. Tel affiche sa certitude anti-vaccin, tel autre va jusqu’à nier l’existence des virus, un autre encore se déclare persuadé que tout cela n’est fait que pour enrichir Bill Gates… évidemment sans preuve et sans argument que l’on puisse soutenir plus de trois minutes. Mais dès que j’énonce cette vérité qui me semble aller de soi que la première chose que je demande avant d’accepter une thèse, c’est une preuve ou seulement un argument sérieux… je tombe en porte-à-faux par rapport à ce que défendent Stengers et Whitehead… du moins semble-t-il. Puisqu’il est dit quelque part que le premier devoir du philosophe est de marquer sa vigilance par rapport aux abstractions, aux raisonnements, aux preuves (« l’argumentation ou la preuve ne conviennent pas à la philosophie », p.71). Si l’argumentation et la preuve ne conviennent pas à la philosophie, on se demande bien ce qui lui convient, et, en retour, on se demande à qui ou à quoi peuvent bien convenir la preuve et l’argumentation… Les thèses défendues par Isabelle Stengers ne seraient-elles pas simplement l’incarnation d’un scepticisme sophistiqué ? Auquel cas, elles ont à répondre à l’argument anti-sceptique vieux comme le monde (mon ami Kevin P. me dit qu’il remonte à Platon) selon lequel celui qui soutient que « rien n’est vrai » est pourtant obligé d’admettre le contraire en proposant cette thèse pour vraie… Ici, l’argument doit juste être un peu modifié : si aucune preuve et aucune argumentation ne valent pour établir un fait ou une idée, alors puisque le livre qui le dit est justement une argumentation de cette idée… il ne nous resterait qu’à le refermer ! Nous n’irons pas (ou pas tout de suite) à cette extrémité. Reconnaissons que même lorsqu’un auteur, ou une autrice, expose une idée douteuse, il lui arrive de dire des choses intéressantes.

Alfred North Whitehead

Alfred North Whitehead est sans arrêt présenté comme un grand mathématicien : il le fut sans doute, lui qui a dispensé des cours dont Bertrand Russell a profité, mais quel dégoût des maths s’est emparé de lui pour en arriver à exprimer une telle défiance à l’égard de la discipline ? Sans doute, tel un abbé défroqué, avait-il abandonné depuis longtemps le sens de la rigueur mathématique lorsqu’il s’est mis aux travaux de sa seconde période qu’il a voulu situer sous la rubrique métaphysique. Il n’en reste pas moins que Stengers continue à le nommer mathématicien comme si cette étiquette devait magnifier sa pensée, on conviendra que c’est un peu suspect comme attitude au moment où justement on part en guerre contre l’abstraction… mais enfin… pardonnons.

Maintenant que j’ai lâché mon venin, nous allons essayer de voir les choses intéressantes… avec lesquelles, disons, j’exprimerai plutôt mon accord…

Je crois que l’incompréhension qui existe entre scientifiques et grand public est d’ordre surtout idéologique. Depuis très longtemps (au moins le XVIIème siècle), les sciences sont perçues comme occupant des positions hiérarchiques, avec à la base, celle que l’on pourrait nommer la reine des sciences (si l’on excepte les mathématiques qui ont toujours eu un statut particulier – sont-ce bien des sciences ?) à savoir la physique. D’où il vient qu’aujourd’hui le physicien est toujours présenté avec révérence comme étant le scientifique par excellence (voir par exemple le rôle joué par Etienne Klein dans les médias et dans la réflexion contemporaine) et d’où il vient aussi que la « philosophie spontanée du savant » (pour parler comme feu Althusser) est le physicalisme. La vieille idée positiviste (au sens propre puisqu’elle était celle d’Auguste Comte) prévaut : l’idéal des sciences serait qu’elles se réduisent toutes à la physique. Chimie, biologie, et même neurosciences devraient emprunter les mêmes voies et finalement trouver leur formulation définitive en termes physiques. Dans le dernier cas, celui des neuro-sciences, on connaît les débats déjà anciens, mais qui existent toujours, agitant la « philosophie de l’esprit » : dualisme contre monisme, fonctionnalisme contre matérialisme etc. Les époux Churchland, Paul et Patricia, défendent la thèse connue sous le nom « d’éliminativisme ». En gros, nous ne continuerions à parler des états mentaux en termes « psychologiques » que par commodité, un jour viendra où on pourra complètement se passer de ce vocabulaire en l’ayant remplacé par les corrélats physiques objectifs dans le cerveau des états en question (au lieu de dire « j’ai mal », « ma fibre C est activée » par exemple). Ce jour là, on aura « réduit » les neuro-sciences à la physique. La biologie repose abondamment sur le même schéma : le mystère du vivant serait éclairci le jour où nous aurions enfin pu expliquer « physiquement » les mécanismes de la vie. Evidemment, nous en sommes loin et nous avons de fortes chances d’en rester loin très longtemps (et heureusement je crois!). Nombreux sont les auteurs (Giuseppe Longo est de ceux là en ce qui concerne la biologie, mais aussi Jean-Jacques Kupiec et d’autres) qui avancent que la biologie, ça ne marche pas comme ça…

Paul et Patricia Churchland

C’est bien là que nous tombons d’accord avec Isabelle Stengers (entre autres). Comment connaître la vie, et puis même qu’est-ce que connaître la vie ? (je ne parlerai pas ici de Canguilhem, faute de compétence). Y a-t-il une autre façon de connaître que celle qui consiste à ramener à la physique ? Y a-t-il des obstacles particuliers à la connaissance de la vie qui font que celle-ci ne saurait emprunter la voie d’une mathématisation, ni même celle de « principes abstraits » applicables en tout lieu et en tout temps ? C’est ici que la pensée de Whitehead, relayée par la philosophe bruxelloise, nous intéresse. Et on comprendra aussi que si de tels obstacles existent pour la biologie, alors a fortiori existeraient-ils pour d’autres domaines connexes au vivant comme celui du langage (une mathématisation du langage a-t-elle un sens?) voire même des sciences humaines en général (sociologie, anthropologie…). D’où tout l’intérêt que j’accorde à cette démarche. A-t-on raison de vouloir rendre compte de structures linguistiques ou de structures anthropologiques (par exemple celles de la parenté, selon la démarche immortalisée par Claude Lévi-Strauss) au moyen de structures mathématiques ? (le terme de « structure » a-t-il d’ailleurs le même sens dans les différents usages?).

Alfred North Whitehead doute que les mêmes méthodes puissent s’appliquer à la physique et aux autres sciences, ne serait-ce que, tout simplement, parce que la biologie a affaire avec une réalité – les vivants – dont l’existence n’est pas donnée, comme celle de l’électron ou du proton, mais « continuée au sens d’un accomplissement ». Le biologiste, dit Isabelle Stengers – en fait, elle dit « la » biologiste par parti pris féministe – « ne mettra pas en doute la réalité des vivants parce que elle-même est située par cet accomplissement ». « Elle cherche à comprendre comment cela tient, et plus elle analyse, plus elle s’étonne. Les questions qu’elle apprend à poser ne vérifient pas une hypothèse dérivée d’une théorie, mais dérivent de ce qu’elle observe et qui l’intrigue » (p. 77). On peut méditer là-dessus, bien sûr, se faire la remarque qu’en dépit de ce qui est dit, il y a toujours des idées, donc des hypothèses, qui pré-existent à l’observation, ce qui se passe seulement est que l’on est sans doute plus prompt à rejeter ces idées ou ces hypothèses face à un fait naturel que nous n’avions pas prévu que le physicien n’est prêt à le faire en physique (où là, les hypothèses pèsent d’un poids énorme, du poids peut-être représenté par le coût des expériences – coût à la fois humain, intellectuel et financier ! – qui ont participé à la manière d’échafauder la théorie). Je me souviens avoir entendu sur de tels sujets le philosophe et éthologiste Dominique Lestel lors d’un de ces séminaires LIGC dont j’ai déjà parlé, c’était à propos des études sur les animaux et des surprises incroyables que l’on avait pour peu que l’on refuse les études en laboratoire et qu’on observe les différentes espèces dans leur milieu naturel, en toute liberté. L’intelligence animale à ce moment là se révèle, elle n’est pas bornée comme on a pu l’imaginer auparavant, par « l’absence de langage ».

Contrairement à la manière dont on a pu, par le passé, tenter de réduire le corps vivant à ses éléments physiques, Whitehead a posé l’existence d’entités autonomes, a priori non réductibles. Il les a appelés « organismes », en entendant par là « une entité dont l’existence requiert un maintien à l’existence, dont la réalité est une réalisation continuée, endurante, dépendante de la « patience » de son environnement par rapport à ce que cette réalisation exige d’elle ». Cette réalisation serait de plus « l’accomplissement d’une valeur, celle de la réussite à se conserver soi-même ». Nous sommes ici un peu troublés à cause de notre accoutumance à concevoir une séparation radicale entre faits et valeurs. Il y en aurait donc une, de ces valeurs, qui pré-existerait à notre observation du monde vivant et qui serait peut-être même la condition pour que cette observation soit possible… En plus, on ferait endosser à notre environnement, une autre de ces valeurs, que nous avons coutume de caractériser comme une vertu : la patience… patience de bien vouloir nous accepter tels que nous sommes, de bien vouloir accepter les exigences du maintien de nos vies. Et il en faudrait de la patience, à notre environnement (à la Terre?), pour ne pas réagir plus violemment à ce que nous sommes…

Isabelle Stengers, Nastassja Martin, Guillaume Lebaudy, Vinciane Despret

Pour Isabelle Stengers, mettre le concept d’organisme au cœur de la question ontologique, comme le fait Whitehead, c’est renouer avec le sens commun. « Il n’est, dit-elle, qu’à considérer le succès des histoires d’animaux ». Et de fait, nous avons tous été plus ou moins bouleversés par celles qui sont venues à nos oreilles récemment, qu’il s’agisse de la panthère blanche de Sylvain Tesson, de l’ours de Sibérie tombée sur les épaules de Nastassja Martin, ou, plus proches de nous, des histoires d’élevage de moutons racontées par Guillaume Lebaudy (et des films de Natacha Boutkevitch). Chaque fois, nous avons fait un « Oh ! » de surprise et souvent nos catégories traditionnelles se sont mises à vaciller comme quand Nastassja Martin s’est permise d’affirmer que l’animisme des peuples du Nord était mieux apte à parler de ces expériences que ne l’est notre vision prétendument scientifique. Baptiste Morizot est aussi un penseur de cette tendance, qui nous incite à avoir une pensée hybride à l’approche du vivant, mi-animiste, mi-rationnelle afin d’être plus proches des êtres de nature, l’hybridation n’est-elle pas le propre de la nature quand celle-ci par exemple nous montre, contre toute attente, des hybridations d’espèces que la théorie classique pourtant interdit ? Isabelle Stengers cite également Vinciane Despret qui « demande que les chercheurs posent de bonnes questions aux animaux ». Et ce qui fait vibrer en nous une corde particulièrement sensible, c’est le fait de relever que, notre espèce étant elle aussi animale, ces nouveaux principes d’observation devraient également s’appliquer à nous, pauvres humains qu’une « science » baptisée « sociologie » n’arrête pas de sonder et de découper en strates, catégories, hiérarchies afin d’élaborer, nous concernant, une « connaissance objective » qui sera, dès que prononcée, vouée aux oubliettes parce que les humains que nous sommes refusent profondément, au dedans d’eux-mêmes, d’être ainsi étiquetés et hiérarchisés, et que, de toutes façons, la seule considération de telles opérations dites savantes provoquerait des réactions la faisant voler en éclats…

La philosophe belge est dure avec les sociologues qui se croient tout permis. Cela me rappelle un travail d’autrefois où j’avais été amené à côtoyer des psycho-sociologues (les pires!) dont certains avaient mené un travail d’enquête afin d’évaluer la propension qu’ont des « sujets » en situation difficile (face à un « événement fâcheux » disaient les chercheurs…!) à se laisser délaisser d’objets qui leur sont chers… Ces messieurs allaient dans les hôpitaux et demandaient à des patients prêts à passer en salle d’opération s’ils voulaient bien leur remettre leur montre (!). Et après ça, on remplissait des feuilles de statistiques. Isabelle Stengers, elle, pointe les sociologues enquêtant sur les pratiques addictives : « souvenir de l’époque où j’apprenais à comprendre l’importance des mouvements d’usagers, en l’occurrence celui des « usagers » non repentis ni repentants de drogues illicites, mais surtout souvenir de ma colère à entendre un sociologue souligner le caractère « construit » de ce qu’il pouvait obtenir des acteurs de ce mouvement, bien moins riche en nuances, contradictions, ambiguïtés, disait-il, que le témoignage des « simples consommateurs ». Je me souviens lui avoir craché au visage… ». Les plus sûrs du bon droit des (psycho-)sociologues diront évidemment que tout cela est une question d’éthique, et qu’il suffit d’ajouter des comités d’éthique pour que tout se passe bien, « dans la conformité aux lois ». Je ne crois pas que cela soit si simple… L’éthique conçue ainsi ne fait que censurer (éventuellement), elle n’entre pas dans le cœur de la méthode, or c’est celle-ci qui est viciée quand le chercheur « oublie » sciemment la nature humaine, ou, dans un autre contexte, la nature vivante de son objet.

Est-ce à dire pour autant qu’il faille renoncer aux visées « explicatives » de la science, à une théorisation qui tente de reproduire à l’intérieur d’un modèle l’enchevêtrement des causes et des effets ? Whitehead a toujours eu une attitude sceptique. Il renonce à la « généralité », rien n’est vraiment stable pour lui, ou alors de manière très provisoire, temporaire, comme quand il caractérise une société comme « ce qui, à travers le changement, maintient, ne serait-ce qu’un court laps de temps, la continuité d’un style, d’un caractère » et qu’il dit que « appartenir à une société, pour les occasions actuelles, c’est se déterminer sur un mode conforme à cette continuité » mais que « le respect de cette conformité, rien ne les y oblige, ni même ne le leur demande ». On est loin des catégories quasi essentialistes dont usent les sociologues. Un fait, pour Whitehead, « n’illustre aucune généralité ». On comprend évidemment qu’avec de tels principes, on soit loin de toute théorisation excessive… Certains même pourraient dire : loin de toute rationalité. Car en effet où peut bien venir se loger la rationalité dans toute cela ? Il semble que le métaphysicien ait compris l’objection : « notre doctrine semble avoir détruit le fondement même de la rationalité ». Comme les mathématiques et la logique se fondent pour lui sur une sorte de permanence (les nombres restent stables en dépit des opérations qui les affectent), elles seraient inapplicables. Comment se fait-il que Socrate, dont on déduit qu’il est mortel à partir des prémisses fameuses selon lesquelles il est un homme et que tout homme est mortel, ne soit pas affecté par les prémisses qu’on lui applique, que le Socrate qui sort mortel de ce syllogisme soit le même que celui qui est entré homme dans la prémisse ? On peut sourire de cela, qui reste… éminemment théorique, et pourtant il est légitime d’y accorder une attention. D’où vient en effet le syllogisme ? qu’est-ce qui explique sa force ? On en vient de nouveau à mes billets proposés il y a quelques semaines sur ce blog, inspirés par les travaux de Jean-Yves Girard. J’oserai à peine dire que si Whitehead avait connu la logique linéaire, il aurait été moins sceptique (!) car, justement, celle-ci est l’exemple d’une théorie logique où les prémisses sont affectées par les procédures qui s’appliquent à elles (et pour cause, puisqu’elles sont consommées, non utilisables une nouvelle fois, ce qui résolvait, entre parenthèses, le paradoxe de « l’ensemble des ensembles qui ne s’appartiennent pas à eux-mêmes », l’ensemble qui apparaissait dans sa première occurrence n’étant plus le même que celui qui apparaissait dans la seconde!). Il n’y aurait donc pas, à vrai dire, d’objection à ce que le raisonnement logico-mathématique s’applique à des entités fluctuantes, à des processus, davantage qu’à des constantes ou à des états stables. On ne serait pas forcément astreint à ce que la rationalité soit limitée, comme le prétend Whitehead, à la gestion des analogies ! (« Le fait que nous ne puissions expliquer ni les sociétés, ni le caractère qu’elles maintiennent, ni la façon dont elles cessent de tenir ne nous situe pas dans une réalité inintelligible. Nous procédons par ce mode d’abstraction qu’on appelle « analogie », repérant des ressemblances et des distinctions parmi la diversité »).

La raison réduite à la gestion des analogies, c’est peu de choses. Nous disposons d’un outil, les mathématiques, qui est d’une grande puissance pour générer des analogies, pourquoi faudrait-il s’en priver ?

On devine évidemment que le reproche fait concerne une utilisation des mathématiques qui serait comme un plaquage sur le réel, forçant celui-ci à ressembler au modèle quand bien même il s’en éloignerait. Erreur fatale en effet de bien des travaux de mathématiques appliquées. Mais si l’on suit un mathématicien comme Alain Connes (pour peu qu’il nous soit accessible…) on réalise que le travail du mathématicien n’est pas celui-là, que, concernant la physique, il est de plain pied en elle pour décrire des modèles d’univers qui sont au cœur de la réflexion du cosmologiste qu’aucune autre description ne pourrait procurer.

Alain Connes

Tout ceci donnerait donc plutôt une envie de se lancer dans un plaidoyer pour l’abstraction. Celle-ci étant l’une des facultés essentielles de l’esprit humain, pourquoi faudrait-il s’en méfier plus que d’autres ? Se passer de l’abstraction et des raisonnements qu’elle permet, serait comme se passer de marcher quand on a des jambes. Est-ce que l’on refuse la bicyclette au principe qu’elle est en elle-même une magnifique abstraction du mouvement ? Longo et al., dans le premier chapitre de « Bifurquer », disent le génie de Galilée quand il énonce qu’un mobile laissé à lui-même et soumis à aucune force, loin de rester immobile, se meut selon un mouvement rectiligne uniforme : c’est grâce à cette abstraction, qui n’est perçue par personne, que peut découler la description de tous les autres mouvements, ils la rapprochent de l’affirmation posée dès le premier article de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen : « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit » qui est une abstraction magnifique car contraire à tout ce que chacun peut percevoir autour de soi, et qui pourtant « modèle les organisations sociales en fonction d’un nouvel état de droit » et fournit un outil indispensable car s’en déduisent toutes les luttes pour davantage d’égalité sociale et de liberté.

Le point de vue de Whitehead fait comme si en nous livrant à l’abstraction, nous abandonnerions de ce fait le contact avec le réel, alors que le processus d’abstraction est lui-même dans le réel comme faisant partie de notre esprit, il participe du réel au même titre que d’autres processus, il conduit à une opérationnalité de la raison qui mène à la science, ce dont nous n’avons pas à rougir. A condition de ne pas céder au scientisme qui est une visée simplificatrice et fausse de l’aventure scientifique.

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Sens commun ou intelligence collective?

C’est à croire que tout ce que je lis me ramène à ça : comment faire exister une intelligence qui serait apte à comprendre ce que nous avons du mal à comprendre dans l’univers, mais aussi dans notre monde social, dans notre humanité, une intelligence qui permettrait enfin de trouver des solutions à ce qui nous menace dans le futur très proche (changement climatique, pénurie de ressources dont l’eau, guerres, pandémies…). Dans les billets précédents, j’ai suivi la voie proposée par le collectif « Internation » (Stiegler, Longo, Montévil et al.) qui prétend que l’intelligence est reliée à l’entropie, donc au cosmos, étant une « néguentropie », autrement dit une possibilité, la seule peut-être, de contre-carrer l‘évolution vers une entropie croissante. Cela signifie que non seulement l’intelligence serait nécessaire : qui en douterait ? mais qu’en plus, sa seule existence contribuerait à réduire la vitesse avec laquelle nous allons à notre terme : chaos et destruction. Il y aurait une sorte de performativité de l’intelligence : dès qu’elle se montre, elle agit (quand penser, c’est faire). Des discutants sur FB (le jeune philosophe Jean-Louis Vuillerme en particulier) me font remarquer que nous sommes loin d’atteindre le moment où l’énergie aurait disparu signant notre fin : le soleil est là pour longtemps encore, et, dit J-L. Vuillerme : « l’énergie solaire restera disponible sur Terre bien au-delà de la disparition de l’humanité, quoiqu’elle fasse ». Cela est vrai, bien sûr. Mais le problème avec l’énergie n’est pas tant son existence là ou ailleurs que la possibilité de l’utiliser et de la stocker. Si le problème de l’entropie ne se pose pas dans l’absolu, il se pose néanmoins pour tout système qui ne parviendrait pas à utiliser l’énergie dont il dispose, disons sous forme … d’entropie relative (si cela a un sens). Toutefois, je veux bien reconnaître que l’argument « par l’entropie » n’est pas décisif, voire même simplement, qu’il n’est pas nécessaire. Même sans lui, les problèmes relatifs à l’avenir de l’humanité et à la disparition des espèces suffisent en eux-mêmes à souhaiter accélérer la marche de l’intelligence.

Et alors la question se pose : si son niveau nécessaire ne peut être atteint dans l’enceinte d’une étroite enveloppe individuelle, ne faut-il pas passer à un stade trans-individuel ? L’idée n’est pas neuve. Kevin P. me signale les travaux de Pierre Lévy sur l’intelligence collective qui datent déjà d’un bon nombre d’années. Ils mettent en question la capacité qu’aurait l’espèce humaine (voire… d’autres espèces vivantes ? Toute espèce vivante?) à collaborer pour faire émerger des solutions nouvelles. La problématique des conventions citoyennes, dont l’une a agité la vie publique récemment en France, met particulièrement en avant ce type de question (et peut me chaut que l’on critique ses résultats ou que l’on fasse au pouvoir le procès d’intention de les ignorer).

Jusqu’à présent, on a considéré que la production intellectuelle authentique était du ressort des seuls « autorisés », de ceux et celles qui sont passés par les canaux des études supérieures validées par des diplômes, qui incarnent une certaine professionnalisation de la science et plus généralement du savoir, alors que, semble-t-il, si l’on accomplissait des efforts intenses d’éducation et d’information auprès du grand public, celui-ci serait capable d’émettre des idées qui jusque là faisaient défaut, capable donc de s’emparer lui-même de son destin. Noam Chomsky a souvent fait la réflexion que les personnes ordinaires étaient capables de performances intellectuelles tout autant que les savants et les décideurs, mais que le seul problème était qu’ils ne les mettaient au service que d’objets secondaires. Par exemple, ils déployaient des ressources mentales étonnantes pour commenter… des matches de base-ball. Ce non-accès aux thèmes importants leur était barré, donc, non pas par un manque d’aptitude mais par une division politique des tâches.

J’ai regardé récemment la vidéo d’une conférence donnée par le cosmologiste et astrophysicien David Elbaz faisant le tour des obstacles rencontrés par toutes les tentatives de compréhension de l’univers, que l’on essaie d’appliquer la théorie des cordes, celle des super-cordes, celle de la gravité quantique à boucle, de la supersymétrie, que l’on envisage une anti-gravité ou que l’on aille même jusqu’à suggérer que notre univers ne serait qu’un hologramme (donnant tout à coup de la substance aux théoriciens d’un univers plat – si ce n’est de la terre plate!). A la fin, désolé, il s’adressait au public nombreux qui était venu l’écouter en suggérant que, finalement, des auditeurs suffisamment éclairés des principes de base pouvaient aussi bien participer au développement de la science. Cela sonnait comme un appel au secours.

Sur ces entre-faits, tombe entre mes mains le livre d’Isabelle Stengers, « Réactiver le sens commun », sous-titré : « Lecture de Whitehead en temps de débâcle ». Je connais très peu Whitehead, juste assez pour savoir qu’il collabora avec Bertrand Russell pour l’écriture d’une des bibles logiques des temps modernes : les Principia Mathematica, bible dont on peut dire aujourd’hui qu’elle reposait sur des bases biaisées puisqu’on cherchait à asseoir les fondements des mathématiques là où l’on sait maintenant que la problématique des fondements est illusoire. Le fait est qu’il semble y avoir une longue distance entre ses premiers travaux et ce qu’ils sont devenus par la suite. Sir Whitehead serait devenu une sorte de rebelle. Et cela fait bien les affaires d’Isabelle Stengers qui sans doute elle aussi souhaiterait être considérée comme une rebelle…

Je ne suis pas a priori partisan du « sens commun » dont chacun sait combien il peut être mis en défaut, comment aussi il peut s’avérer prisonnier de préjugés et d’affects (le poussant par exemple à valoriser exclusivement ce qui rassure ou « donne de l’espoir »), « sens commun » qui recouvre souvent ce qu’autrefois on nommait « idéologie » c’est-à-dire cette tendance spontanée que l’on a à interpréter les faits dans un sens dominant (« l’idéologie dominante est l’idéologie de la classe dominante » récitait tout bon marxiste des années soixante…). Le sens commun n’est-il autre chose après tout que l’ensemble des poncifs qui scandent ce que Stengers appelle avec beaucoup d’emphase « notre rumination », comme elle décrirait un troupeau de vaches en accordant le plus grand respect à leur fonction digestive. Le sens commun semble aussi se recouper avec cette « découverte » de l’ère covidienne que l’on a baptisée l’ultracrépidarianisme… se sentir toujours autorisé à aller bien au-delà de son domaine de compétence pour formuler une opinion, et affirmer celle-ci avec d’autant plus de force que, justement, notre compétence est plus faible. D’autres ont parlé d’effet de Dunning-Kruger pour désigner un nouveau biais cognitif qui se traduit par une sur-confiance dans ses capacités intellectuelles qui serait d’autant plus forte, là encore, que celles-ci n’auraient pas donné lieu, jusque là, à des preuves notables de leur efficience…

Mais peut-être cette méfiance légitime occulterait à nos yeux d’autres propriétés du sens commun, un caractère plus noble de celui-ci, moins relié aux idéologies et aux dogmes, plus centré sur ce qu’il y a en nous d’expression inévitable d’un ressenti. Il faut essayer de faire crédit à ces thèses, appliquer une sorte de principe de charité à qui vient aujourd’hui devant nous plaider les mérites dudit sens commun, et je veux bien tenter l’expérience, d’autant que j’ai toujours voulu avoir de moi l’image de quelqu’un prêt à se remettre en cause. En somme, essayons de penser que ce « sens commun » est déjà une incarnation de cette recherche d’intelligence collective ou trans-individuelle dont je parlais plus haut.

Isabelle Stengers débute son livre par une citation de Whitehead (extraite de Modes de pensée, un ouvrage qu’il écrivit en 1938 et ne fut traduit en français qu’en 2004) où il est dit que « Socrate passa sa vie à analyser les présuppositions courantes du monde d’Athènes » et « qu’ il reconnut explicitement que sa philosophie était une attitude face à l’ignorance ». Phrase banale, dira-t-on, mais qui étonne la philosophe : pour elle, c’est une surprise. Sans doute s’attendait-elle à mieux. A quoi alors ? Eh bien elle s’attendait à ce que Whitehead ne balaie pas la question en rejetant immédiatement les croyances et fausses assurances des Athéniens dans la simple ignorance. On pourra bien sûr s’étonner : Socrate dialoguait-il vraiment avec le citoyen athénien ordinaire ? Ne le faisait-il pas plutôt avec des citoyens bien particuliers, les sophistes (comme l’étaient Protagoras, Hippias ou Gorgias). Mais Stengers fait comme si les propos que Socrate déconstruit au fil de ses dialogues étaient bel et bien ceux tenus par le tout-venant, le citoyen athénien. Or, dit-elle, « les citoyens athéniens n’étaient pas ignorants. Ils savaient tout ce qu’il y a à savoir »… Ceci est à voir, bien entendu… (il en va souvent ainsi au long des pages de ce livre : affirmer, proclamer, présenter comme des évidences ce qui toujours nécessiterait des preuves, des argumentations. Défaut involontaire ? Non, une attitude revendiquée, fondée sur la conception de la philosophie exposée par Whitehead. Celui-ci ne dit-il pas (paraît-il) que « l’argumentation ou la preuve ne conviennent pas à la philosophie » ! – nous reviendrons sur ce point plus tard -). Mais cela laisse présager de ce que sera « l’argumentation » (car il en faut bien une, ne lui en déplaise!) de Stengers. Un peu comme si le savoir était déjà là, dans le fond, et qu’il n’y avait plus qu’à savoir le ramasser, l’extraire des têtes des gens.

Or, rien n’est moins sûr évidemment. Un point important développé par Stengers / Whitehead est la méfiance envers l’abstraction, une attitude dont il faut avouer qu’elle est très répandue dans la population. Si l’on en venait à promouvoir ce que les deux auteurs appellent « le sens commun » (sans que jamais ils ne le définissent vraiment d’ailleurs) alors sans doute faudrait-il valoriser un autre type de connaissance que celui qui est fondé sur l’abstraction ou, plus précisément, sur les modes d’abstraction, étant entendu que chaque époque aurait le sien (quelque chose comme une épistémé à la Foucault peut-être) et que la tâche de la philosophie serait d’exercer sa vigilance à leur encontre. Tout mode d’abstraction (on pensera ici à la modélisation dont il était question ici il y a deux semaines) laisse de côté une partie de l’expérience, qui n’est jamais prise en compte – du moins est-ce ce que prétendent nos auteurs. Pour Whitehead, « l’argumentation et la preuve ne conviennent pas à la philosophie, car, qu’elles soient scientifiques, juridiques ou autres, toutes deux relèvent d’un mode d’abstraction particulier et doivent leur pouvoir à tout ce que ce mode d’abstraction leur donne le droit d’omettre ». (p. 28).

Y a-t-il vraiment moyen de faire autrement ? La science est la science, avec ses forces et ses faiblesses. Comme dit déjà sur ce blog, Schrödinger autrefois se rendit à l’évidence – et cela avant les psychanalystes lacaniens – que tout ne peut être dit, que la Vérité ne s’énonce pas, car il y a toujours un reste. Et j’ai dit également ici que c’était justement sur ce reste que pouvait s’édifier l’art et la poésie, et que de ce point de vue là, la poésie est connaissance, elle aussi, mais connaissance d’une autre nature, peut-être une connaissance concrète. Alors… faudrait-il lire les suggestions de Whitehead comme un plaidoyer pour la poésie ? Pas vraiment, en réalité. Si « la visée ouverte et affirmée de la philosophie devrait être d’activer les dimensions de l’expérience que nos modes d’abstraction perceptifs et linguistiques omettent », Whitehead n’en déclare pas moins que la qualité poétique des énoncés philosophiques n’est pas nécessaire. On pourra, dit-il, se contenter d’énoncés prosaïques pourvu… « qu’ils aient le pouvoir de faire vaciller la conscience » ! Ainsi, dit-il :

Notre jouissance de l’actualité est la réalisation d’une valeur, bonne ou mauvaise. C’est une expérience de valeur. Son expression fondamentale est : Attention, voici quelque chose qui importe ! Oui, c’est l’expression la meilleure – le premier vacillement de la conscience révèle quelque chose qui importe.

c’est là décrire notre expérience subjective, et qui ne saurait se traduire qu’en poésie. Mais non, il ne faut pas confondre poésie et sens commun. Même si le poète, en l’occurrence Pierre Reverdy, dit que [L]es sentiments [du poète] sont à peu près ceux de tout le monde (Cette émotion appelée poésie)..

La vision de la philosophie du métaphysicien ami de Russell n’assume donc pas d’être « poésie » tout en visant un objectif semblable. Elle serait dans un entre-deux :

Le sens commun, ruminant les aspects de l’existence, les remet entre les mains de la philosophie pour que celle-ci les élucide en leur donnant une compréhension cohérente

c’est dire qu’elle vise une compréhension cohérente. De quoi ? Et en quoi celle-ci peut être possible ? Je tenterai de parler de cela dans mes prochains billets. Que faire de ce « sens commun » si nous n’en faisons pas de la poésie (et surtout – quand même ! – si nous refusons de le rabattre sur les flots d’idiotie qui parcourent le débat médiatique !) ? S’en servir comme point de départ, veut sans doute dire Isabelle Stengers, autrement dit ne jamais faire comme si l’on partait de rien. On dira alors que c’est une vieille rengaine de la pédagogie moderne. Oui, bien sûr les élèves ont déjà des représentations de ce dont on leur parle et il ne faut pas les ignorer. C’est la lubie des maths modernes qui a voulu passer outre, tâchant d’édifier sur des sols vierges une pensée abstraite qui serait juste parce que « logique » : nous retombons dans les pièges de la transparence dénoncés par J-Y. Girard, et là, on peut rejoindre l’ex-co-autrice avec Prigogine d’un livre sur le chaos.

Les sols sur lesquels se déploient les savoirs ne sont jamais vierges, encore faut-il savoir comment tirer partie de cette préexistence de notions. En explorant cette question, on en vient à aborder un continent vague et flou mais qui mérite d’être parcouru, c’est sans doute ce que Whitehead baptisait « sens commun », et qui se rapproche, de fait, d’une sorte de métaphysique. Nous reviendrons sur ces points plus tard. Il faut juste noter pour conclure que se trouve bien situé en perspective ce que déjà nous avons déjà rencontré avec les conventions : « ce dispositif (les conventions citoyennes tirées au sort) rend possible que des gens « ordinaires » a priori « ignorants » se transforment en un groupe devenu capable d’entendre des experts se disputer sans chercher eux-mêmes désespérément « la bonne réponse », « la position légitime », de telle sorte qu’ils en arrivent à formuler des questions, des propositions et des objections dont la pertinence et la lucidité sont susceptibles de faire bégayer les experts. » (p. 71)

On l’aura donc compris, il ne s’agit pas de prendre pour argent comptant la première élucubration venue, de faire foi aux fake news et autres alternative truths, mais d’attirer l’attention sur ce fait énorme et assez évident en quoi consiste aujourd’hui le rejet de la science par une large partie de la population qui n’agit ainsi, dit Stengers, que par « une sombre volonté de ne rien entendre, de prendre leur revanche contre « ceux qui savent » ». Le monde scientifique se serait beaucoup trop éloigné de ce qu’il est convenu d’appeler « le grand public », rejetant celui-ci nécessairement dans l’ignorance, et campant sur des positions d’arrogance à partir desquelles il est devenu trop facile de renvoyer l’interlocuteur « dans ses vingt-deux mètres » comme on dit un peu vulgairement. Par exemple, malgré tout l’immense respect que j’éprouve à l’égard d’Etienne Klein (un remarquable vulgarisateur de la physique), je vois parfois dans ses propos une incompréhension abyssale dont je ne sais si elle est involontaire ou calculée, à l’égard de certains philosophes exprimant ce qu’on appelle une « pensée critique »… Les physiciens devraient avoir compris que, décidément, non, leurs vérités ne sont pas définitives, même si elles ont souvent un lieu stable d’exercice (mais stable pour combien de temps?). L’exemple de la gravité, souvent invoqué, satisfait il est vrai… le sens commun (!), il est certain que si nous sautons par la fenêtre, nous allons nous faire mal, mais qu’est-ce que la gravité ? Quand Newton l’introduisit comme force, cela fut à l’origine d’un âpre débat avec les cartésiens qui ne voulaient pas entendre parler de ce genre de notion quelque peu « mystique ». Einstein l’a caractérisée comme effet d’une géométrie de l’espace… aujourd’hui certains sont prêts à douter qu’elle existe (voir encore ici la vidéo de la conférence de D. Elbaz). J’ai entendu Klein, dans un interview, se moquer d’une « philosophe de la Sorbonne » et sous-entendre qu’elle était d’une ignorance crasse (et vous vous rendez compte, payée par nos impôts!) parce qu’elle avait eu l’audace de soulever ce genre de question dans une émission de France-Culture où elle débattait avec lui et avec le sociologue Gérald Bronner. Après vérification, il s’agissait de Bernadette Bensaude-Vincent que je connais un petit peu (elle était la présidente de la commission du CNU dans laquelle je siégeais au début des années deux mille), laquelle est loin d’être une idiote… mais ainsi va le débat public, avec souvent plus de postures que d’intentions de débattre… avec de vrais arguments.

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