Escale à Bergen

Bryggen – Bergen

J’accompagne C. à Bergen (elle est là pour une réunion de travail avec des ingénieurs en sismologie de l’Université. Ils travaillent à savoir comment échanger leurs données). Nous logeons dans un minuscule studio au bas de la rue Skuteviken dans le quartier Sandviken. Ce quartier est le plus anciennement conservé de la ville. Ailleurs, les entrepôts ont brûlé ou ont été détruits et les maisons ont été rebâties en pierres. A Sandviken, elles restent en bois et donnent une idée de ce que fut autrefois la plus grande ville en bois d’Europe. Beaucoup de rues sont très pentues, revêtues d’un pavage serré. Elles sont parcourues en leur centre par d’étroits chemins de pavés qui furent plantés comme des arêtes afin de faciliter la progression des chevaux. Quand je fais cinquante mètres vers le bas de ma rue, je découvre une impressionnante barre bleue qui s’est logée là au cours de la nuit : un paquebot en partance vers le grand nord. C’est le 1er mai. Ici aussi, fête du travail et jour de vacances. Manifestation bon enfant escortée par les cuivres et les cymbales. Magasins fermés. Sauf une ou deux boutiques pour les touristes qui vendent des broderies, des pulls à gros motifs bariolés ou des maquettes de bateaux enfermées dans des bouteilles. Les prix impressionnants nous contreignent à modérer nos haltes dans les restaurants et les bistrots. Pourtant la veille en fin d’après-midi, nous n’avons pu nous empêcher de boire une bière à la terrasse du « Dr Wiesener », un pavillon art nouveau dominant le quartier. Le soleil de fin de journée allumait des reflets dorés dans les cheveux des femmes et des hommes âgés en tenue de marins émettaient des grognements appuyés de signes entendus. Je n’ai pas vu de pipe, ce n’est plus l’époque. Mais des cigarettes, naturelles ou électroniques. Les tables étaient encombrées de déchets de crevettes roses que les gens du quartier étaient venus picorer. Le verre de bière fait ici 0, 5 l, cela laisse le temps de regarder…

Noter que pour se nourrir à prix normal, il y a les supérettes, ici KIWI, écrit en très grosses lettres vertes. Il y aurait aussi 7-eleven. Si on voulait. Ou bien des pizzerias-kebabs bon marché tenues par des étrangers, peut-être des pakistanais ou des indiens allez savoir. C’est vrai qu’on rencontre pas mal de gens qui semblent venus d’ailleurs, dans les bus et les tramways surtout, comme celui qui nous a amenés de l’aéroport, et qui parcourait de nombreux ilôts résidentiels, maisons isolés au flanc des collines ou immeubles ressemblant à des jeux de Lego, voire de Playmobil dans la nature. Montaient et descendaient aux arrêts des femmes et des hommes ayant cet air paumé qu’on reconnaît chez tous les migrants du monde.

Il pleut. C’est aussi ordinaire que dire « nous respirons ». Quelques éclaircies font des feux d’artifices de blanc de titane, de jaune cadmium ou de rouge carminé. Du haut de Floyen, un promontoire auquel on accède par funiculaire, on aperçoit au loin des îles reliées par des ponts tancarvilliens. Une forêt de pancartes dit que nous sommes, à cet endroit, plus près encore de Paris que du Cap Nord. Ce qu’il faudrait, c’est prendre l’Express côtier qui remonte toute la côte jusqu’à Kirkenes, s’arrêter dans chaque port pour partir en excursion dans quelques fjords…

Retour en bas. Le Musée hanséatique nous apprend comment vivaient les marchands envoyés ici pour organiser l’échange entre poissons séchés et céréales : principalement de jeunes allemands qui vivaient en vase clos dans ces hautes maisons de bois dont certaines sont encore en place le long d’un quai. Ces jeunes parfois très jeunes – des enfants – logeaient par paquets de dix dans des lits fermés grands comme des maisons de poupées. Quelques femmes parfois passaient tout de même par là mais s’évanouissaient par des escaliers secrets.

morues séchées

Des paniers suspendus au plafond contenant des branches mortes ? Ce ne sont pas des branches mortes, mais des morues séchées. Culte de la morue. Dans presque chaque pièce, un poisson mort est suspendu au plafond, c’est le roi, ou la reine des poissons. Dans morue, il y a mort. Elles sont péchées au large des Lofoten où elles sont pendues à des séchoirs comme du linge offert aux vents, mais elles ne doivent guère offrir un parfum analogue à celui des draps propres… Millions de tonnes de poisson attrapées, tuées, séchées, consommées au cours des siècles… comment s’étonner qu’il n’en reste plus beaucoup. Les pêcheurs se meurent aussi au fil des côtes : seules les grandes compagnies peuvent se payer les fameux « quotas ». C’est hors de prix pour les petits pêcheurs qui désormais ne peuvent plus rêver se mettre à leur compte. Le musée des pêcheries (même circuit de visite) renferme des trésors qui ont failli disparaître lors de la « modernisation » des entrepôts : des décorations murales à la détrempe qui ajoutent une étonnante fantaisie à ce qu’on devine d’austérité et de rigueur dans ces vies de froid et de tempêtes. On ne pourra éviter une salle dédiée à la chasse aux phoques. Les amis de la cause animale, ceux qui se souviennent des combats menés par Brigitte Bardot dans les années soixante-dix, défailliront. On voit les coups de harpon donnés aux jeunes animaux marins et les horribles taches de sang qui souillent la glace… ce n’est pas si vieux. A en croire les magasins qui vendent, dans la partie la plus touristique de la ville, peaux de phoque et fourrures soyeuses, cela doit encore partiellement exister… Y a-t-il vraiment des lois internationales pour interdire ce commerce ? L’ancien directeur de la chasse aux phoques, un certain Rieber, qui doit être mort depuis qu’il a été filmé pour les besoins du musée, se défend… Il « nous » accuse de sensiblerie déplacée : le sang n’est-il pas versé chaque jour au sein des abattoirs ? Il n’a pas complètement tort. A nous de faire ce qu’il faut pour réduire l’étendue de ces massacres normalisés. Mais certains rétorqueront sans doute que le but visé n’est pas le même dans les deux cas et que ce n’est pas la même chose de nourrir les gens et de leur fournir des articles de mode.

Maison de Grieg à Troldhaugen

A une dizaine de kilomètres de Bergen, au bord d’un petit lac, au lieu-dit Troldhaugen, s’élève la maison où vécurent Edvard et Nina Grieg, à laquelle se trouvent adjoints aujourd’hui un musée et un auditorium. Grieg est l’un des grands hommes de la Norvège. Il eut beaucoup de succès de son vivant déjà. Grand pianiste et compositeur, il parcourait toute l’Europe pendant les hivers où il n’habitait pas cette maison aux hauts plafonds difficile à chauffer. Il avait épousé sa cousine, qu’il avait côtoyée jusqu’à l’âge de huit ans, avant qu’elle ne parte avec ses parents ailleurs en Europe. Ils se retrouvèrent à Copenhague. Elle était une bonne soprano et d’humeur plutôt enjouée si l’on en croit ce que l’on raconte sur sa propension à s’entourer de beaucoup d’amis, au point qu’Edvard devait s’être fait construire une cabane isolée en contrebas de la maison où il pouvait réfléchir et composer. Edvard Grieg avait eu la tuberculose dans sa jeunesse, on lui avait enlevé un poumon et tirait de cet épisode une physionomie bancale, une épaule plus basse que l’autre : il essayait de cacher ça au moyen de gros pulls et de vestes très amples. C’est probablement du même bacille qu’il mourut en 1907 à l’âge de 64 ans. Nina lui survécut jusqu’en 1935. Elle eut le temps d’organiser son culte. Ils n’avaient eu qu’un seul enfant, Alexandra qui mourut à l’âge de 18 mois. Il était de coutume de brûler tout ce qui avait appartenu à l’enfant, pourtant ils gardèrent une photo du bébé avec sa mère. Nostalgie de l’enfance, regret de l’enfant perdu, Grieg dînait avec un tableau en face de lui qui représentait des enfants en train de jouer. Ami d’Ibsen, il composa, comme on sait, la musique du drame Peer Gynt. Il disait de cette pièce qu’elle était la moins propice à la musique qu’il eût connue, et pourtant il en fit le succès que l’on sait. Au sein de l’auditorium sont donnés chaque jour ou presque, à l’heure du lunch, des concerts de piano où brillent de talentueux musiciens locaux. Sonorité exceptionnelle. Le son des notes vibre longtemps après que l’instrument se soit tu. Les pièces pour piano de Grieg passent pour être très difficiles à jouer, au début influencées par Schumann, mais plus tard beaucoup plus personnelles, parfois sombres, énigmatiques, nourries d’un folklore issu du centre de la Norvège.

Auditorium

Un autre grand homme de la Norvège est Edvard Munch dont quelques œuvres sont exposées au musée « KODE », dans une collection léguée par un marchand et collectionneur de Bergen, Rasmus Meyer, qui fut sans doute le premier à acheter ses toiles. Pas de « cri » ici mais une « Frise de vie » censée dépeindre les sentiments (mélancolie, jalousie…) sous les apparences de personnages archétypiques. Réussite ? Echec ? On sent chez Munch une sorte de désespoir à atteindre les êtres dans leur vérité propre, ce qui le conduit à peupler ses toiles de figures fantomatiques qui errent sur des fonds sombres. Visages hallucinés, remords affichés, sentiment du péché, tout cela transparaît jusqu’à au moins cette période de 1908 où il fait soigner sa dépression dans une clinique de Copenhague. Il y fait son auto-portrait dans un tout autre style et finit par renouer avec la réalité extérieure dans des toiles enfin joyeuses aux fraîches couleurs.

Munch – auto-portrait 1909

Autres tableaux, autres artistes : Heyerdahl, Werenskjold, Munthe, Sohlberg, peintres des champs, des paysans et du labeur, à la jonction des XIXème et XXème siècles, stimulés, surtout dans le cas du dernier, par cette lumière des soleils sans fin des jours d’été (quand il y en a!).

Harald Sohlberg – Une rue d’Oslo, 1911

Je pars rassasié de pluie… un énorme immeuble flottant a remplacé le paquebot bleu du premier jour. Comme une boîte de sucre renversée qui laisse échapper des colonnes de fourmis, il a libéré dans Bryggen (le quartier le plus touristique) ses files de passagers qui se ruent sur les marchandises-souvenirs.

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Ô saisons, ô chateaux

La poésie a ceci de particulier qu’elle est le seul langage qui permette d’inscrire en lui, en premier lieu la vie dans ce qu’elle semble avoir de plus inexprimable, et donc la mort, et en second lieu l’impression fugace laissée par le cours du temps qui s’exprime souvent en termes de saisons (ce n’est pas un hasard si un livre très poétique de Charles Juliet s’intitule « Dans la lumière des saisons », ni si des recueils de poèmes de Jaccottet se nomment : « A la lumière d’hiver » ou « La semaison »). J’ai été frappé ces temps-ci par la découverte concomitante d’un ensemble de textes signé Frédéric Boyer : « peut-être pas immortelle » et d’un autre ensemble de textes émanant, celui-ci, de Laurence Nobécourt sous le titre « Vivant Jardin ». J’ai lu aussi « La Présence pure » de Christian Bobin et « Dans la lumière des saisons » de Charles Juliet. Parlons d’abord de Frédéric Boyer (auquel je consacrai il y a peu un billet après ma lecture de son « là où le cœur attend »). On le sait – ou on ne le sait pas : sa compagne, Anne Dufourmantelle, psychanalyste et écrivaine, est morte noyée il y a quelques mois (en tentant de sauver un enfant). Ce qu’il devait à Anne, il l’exprimait déjà dans son ouvrage précédent : elle lui avait ouvert la porte de la guérison après une dépression très intense. Et puis voilà que c’est elle qui disparaît. Comment dire cette perte, la séparation ? On penserait naïvement que c’est impossible. Or, Frédéric Boyer le fait dans ces trois petits textes que sont : « peut-être pas immortelle », « une lettre » et « les vies ». N’ayant jamais vécu une telle douleur, il m’est difficile de comprendre comment, d’abord on y survit, et comment, ensuite, on parvient à l’écrire à la transmuer en mots. Je crois que ce qui caractérise un tel texte c’est qu’il n’y a pas ou plus de syntaxe. Car la syntaxe est le régime de normalité dans la vie de tous les jours de la langue. Cela nous rappelle Celan qui, pour écrire la honte d’Auschwitz, transgresse les règles de la langue, comme s’il fallait pour cela créer un nouvel allemand que personne, jusque là, et donc sûrement pas les bourreaux, n’avait pratiqué. Il n’y a pas de bourreaux bien sûr dans le cas de Boyer, ou alors il n’y a de bourreaux que métaphysiques. Cela donne :

je ne sais rien de cette aventure-là

moi survivant devenu
dans combat perdu

toi blottie dans cet immense destin-là

notre devenue
d’un coup ma

vie

seule déracinée

Il faut aussi que les mots s’alignent avec les cris, les plaintes, les rythmes rauques du souffle qui n’en peut plus, ni de pleurer ni de maudire.

je te vois minuscule
qui réapparais
dans un bref essaim de larmes
non ce n’est pas vrai
non ce n’est pas vrai
non ce n’est pas vrai

choses sans nom

peut-être jamais plus n’auront

de choses à elles

que non non

non sommeil non silence

**

ne plus être toi ne plus ne pas pouvoir toi
ne pas te toucher ne plus te parler ne plus
rien ne pas t’attendre ne plus rien ne pas tu
es toujours là sans baiser donné

Frédéric Boyer – crédit éditions POL

***

Le livre de Laurence Nobécourt est loin en apparence de cette ode funèbre. Mais un appel à la vie n’est jamais très loin de la mort. Idée que tout autour de nous, est, si nous savons le voir, un Vivant Jardin. L’architecture du premier texte (divisé en chapitres) est assez étrange (alors que le second lui, est la version imprimée du « poème perdu » que nous avions entendu déjà à la Maison de la Poésie à Paris et en la salle de mairie du Poët, en Drôme Provençale (deux extrêmes, on avouera… la plus grande ville de France et l’un de ses peut-être plus petits villages…)). Trois personnages à cet appel : la narratrice, Yazuki et Aru. Yazuki est cet auteur japonais fictif que jadis elle imagina… jusqu’à aller chercher sa trace (et la trouver) au Japon – récit raconté dans « La Vie spirituelle », avant dernier opus de l’oeuvre laurencienne. Aru est nouveau : c’est l’amant, sans doute venu lui aussi d’un orient lointain, qu’on imagine indien. Laurence (ou Laura, dans le texte) explique qu’il y a deux façons de faire l’amour. Elles sont incarnées par les deux personnages : Yazuki dit qu’une voie possible est par l’écrit, et Aru – plus classiquement ! – que l’autre voie est le sexe. Finalement, le sexe s’empare de l’écriture. Le rapport aux mots est entièrement charnel. On griffe la page comme on se scarifie (cela rappelle certains travaux, notamment ceux de la linguiste Marie-Anne Paveau sur le tatouage et le rapport à l’écriture) mais cela était surtout bon pour des ouvrages antérieurs de L.N. comme « L’usure des jours ». Dans celui-ci, la souffrance semble s’envoler, il ne reste que la jouissance pure : Laurence s’est réconciliée avec elle-même (elle avait déjà commencé de le faire dans « Lorette », le livre où elle raconte comment elle retrouve son vrai prénom, qu’elle avait remplacé par un faux comme si l’on pouvait décider soi-même ce que l’on est vraiment, c’est-à-dire aussi la manière dont on nous nomme). Laura est un être à la fois mythique et mystique. Mythique elle est car de fiction, comme elle l’avoue elle-même : elle a cette propriété que seuls ceux-ci peuvent avoir, de connaître la date de sa mort (« c’est grâce à cette révélation qu’elle a réussi à faire bifurquer la trajectoire tragique de son existence où s’était inscrit, comme une issue inéluctable, le suicide ») et mystique parce que, pour elle, il ne saurait y avoir d’intermédiaire entre elle et ce qu’il y a à connaître (la connaissance n’est pas le savoir, par exemple) : « devenir qui l’on est c’est détruire absolument tout ce que l’on croit être ».

Tout n’est pas parfait dans ce livre : on y trouve des passages à mes yeux inutiles (phases de dialogue banal entre l’homme et la femme, à propos d’un tiramisu au citron vert), quelques afféteries (abus du « quantique »), mais si dans un livre, on peut extraire quelques authentiques diamants, c’est déjà immense et on doit s’en réjouir. Elle écrit par exemple :

La poésie est une condensation de la langue, de même que le langage est une condensation du temps.

ou bien

Vieillir conduit à la mort.
Mûrir à l’éternité.
Je ne cesse de retenir la leçon.

La connaissance est ma passion et ma tâche.
Je méprise le savoir. Et j’ai tort de le mépriser ainsi. C’est l’endroit où je ne suis pas encore assez humble.

ou bien encore :

Yazuki me dit : Ce qu’on appelle la réalité est la masse des phénomènes les plus célèbres sur la plus longue durée. Il en existe bien d’autres, mais parce qu’ils n’ont pas été expérimentés par le plus grand nombre, ils ne sont pas admis comme faisant partie de la réalité. Ils sont la réalité des avenirs

(Un célèbre savant atomiste du XX-ème siècle disait que le concret n’était jamais que de l’abstrait auquel on s’était habitué).

Où se rencontrent ces deux ensembles de textes, a priori très différents dans leur structure autant que dans leur écriture (les textes de Laurence étant beaucoup plus proches de la syntaxe classique que ceux de Frédéric Boyer) ? si ce n’est dans cette foi en l’écriture qui fait que s’incarne dans et par le verbe ce qui est d’emblée inexprimable et trouve pourtant, miraculeusement, une porte de sortie, sortie de l’Etre, mais pour mieux y revenir.

A la fin, j’ai envie de faire appel à la parole de Charles Juliet, plus apaisée en apparence, mais qui est sur la même crête.

L’après-midi commence, et j’aime tout particulièrement un tel moment : une longue plage de temps libre en avant de moi, et cette émotion naissante, frangée de fine angoisse, à savoir imminente l’immersion dans ce silence où, recueilli, voué à la lenteur, je vais attendre que monte le murmure. Mouvements d’approche et de repli. Emotion qui croît, puis meurt, puis naît à nouveau. Insensiblement, la chaleur interne s’élève de quelques degrés. Quels mots vont soudain surgir qui rétabliront l’accord, m’ouvriront à ce que je suis, feront de cette région et de celui qui la parcourt, ce noyau de vie dilaté par la joie grave de la présence à soi-même ?

(Dans la lumière des saisons, P.O.L, 1991, p. 53).

Rencontre entre Laurence Nobécourt et Charles Juliet le 7/04/2018 en Drôme provençale

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Lectures japonaises

« Je flâne dans le bosquet de bambous.
C’est le début de mars. A l’ombre, il reste encore de la neige ici et là ».

Petasites japonicus

Ainsi débute le court et simple roman intitulé « Fuki-no-tô » d’Aki Shimazaki, une auteure que je ne connaissais pas jusqu’ici. Court roman ou longue nouvelle ? Qu’importe. Aki Shimazaki dresse dans ce récit le portrait d’une femme, Atsuko, qui a hérité d’une ferme, baptisée « tomo » en hommage à son père Tomohito, et se livre à divers travaux de culture. Elle est mariée avec Mitsuo, un homme dont elle a eu deux enfants, qui travaillait au début pour une revue avant de décider de fonder la sienne, Azami, qu’il a installée dans la petite ville tout près de la ferme de son épouse. Azami est le nom de la fleur du chardon, fuki-no-tô désigne la tige florale du pétasite. (Le pétasite du Japon (Petasites japonicus), en japonais : 菜蕗, également appelé fuki (フキ), est une plante herbacée vivace constituant une espèce du genre Petasites, famille des Asteraceae, Cette plante est native de l’Asie de l’est et cultivée au Japon principalement dans la préfecture d’Aichi, nous dit-on sur le web). Le bosquet de bambous reviendra souvent au cours du récit comme un symbole de notre vie sans cesse à entretenir : il nécessite des travaux coûteux (retirer les vieilles pousses pour laisser la place aux nouvelles). Tout va pour le mieux donc, et a priori rien ne devrait venir perturber le rythme des saisons ni la relation homme – femme. Les fuki-no-tô fleurissent au printemps. Monsieur R., restaurateur local vient les chercher chaque matin pour fleurir sa salle. Ce restaurant réunit souvent la famille, y compris la mère d‘ Atsuko qui implore sa fille d’être plus « féminine », plus aguicheuse afin que son mari n’ait pas la tentation d’aller courir ailleurs, comme il l’a déjà fait une fois, avec la belle et sensuelle Madame T. Mais nous dit Atsuko, c’était l’époque où ils était « sexless »… Nouveau mot pour moi, éveillant ma curiosité. Ainsi être « sexless » est une catégorie au Japon (peut-être dans le monde anglo-saxon si l’on en croit la formation du mot). Nous aurions du mal à le traduire en français (un couple sans sexe???). Nous pouvons croire en tout cas que Atsuko et Mitsuo ne le sont plus puisque cela va mieux entre eux (Madame T. s’est effacée). Cela jusqu’à ce que la fermière exprime le souhait d’embaucher une aide, notamment pour faire les papiers, la comptabilité… Fukiko sera recrutée, qui n’est pas n’importe qui : elles se sont connues au lycée. D’où découlera une délicate histoire d’amour, qui s’épanouit dans l’île de Sado en raison d’un aimable concours de circonstances : les deux époux devaient s’y rendre en voyage d’agrément mais le mari dut y renoncer. Quoi donc de mieux que de le remplacer par sa meilleure amie ?

Aki Shimazaki est une auteure japonaise qui vit depuis longtemps à Montréal, elle écrit en français. Pas de traducteur donc pour cette nouvelle japonaise qui miroite à la lecture comme un plan d’eau calme qu’à peine une brise légère vient parsemer de rides.

Osamu Dazai

Il en va autrement d’Osamu Dazai, mort depuis longtemps, lui, et profondément ancré dans son Japon natal, écrivain que l’on dépeint comme dépravé, auteur de plusieurs tentatives de suicide avant, finalement, de parvenir à son but en une nuit de juin 1948.

J’ai lu « Soleil couchant » sous la recommandation de la grande traductrice du japonais vers le français qu’est Corinne Atlan (traductrice entre autres de Murakami). Je suis troublé, et pas déçu. C’est très fort, pour un écrivain masculin, de se mettre dans la peau d’une jeune femme. Seul peut-être Tchékhov y était arrivé auparavant. Et il y a justement beaucoup de Tchékhov dans ce livre-ci.

Kazuko, l’héroïne, est d’abord dépeinte comme une jeune fille docile et dévouée, tant à sa mère qu’à son frère Naoji – parti au front et dont on est longtemps resté sans nouvelles, à le croire disparu, puis qui a refait surface, mais abîmé par l’alcool et la drogue. Ils forment une famille issue de la noblesse en un temps, l’immédiat après-guerre, où l’empire titube et la noblesse doit faire profil bas. Il leur reste une maison à Izu achetée l’année de la capitulation en remplacement d’une belle résidence tokyoïte, et un champ de trois cents mètres carrés environ, mais leurs ressources diminuent sans cesse. Ce sont des aristocrates en perdition, regardés de travers par le voisinage. Kazuko est une « incendiaire » : elle a mal éteint les cendres de son feu qui a attaqué le tas de bûches dont on se sert pour chauffer la salle de bain. Heureusement, par indulgence, l’agent de police ne fait pas de rapport. On sent Kazuko apeurée, seule, désespérée. Elle a déjà été mariée, mais cela s’est terminé en divorce, en grande partie à cause du frère qu’elle a dû renflouer en cachette avec l’argent du mari. Ce frère, Naoji, s’est entiché d’un homme dépravé : un écrivain en qui on peut, semble-t-il, reconnaître Dazaï lui-même, qu’un jour Kazuko va rencontrer pour le convaincre de raisonner Naoji. Las, au lieu de cela, c’est elle-même qui s’en entiche.

Nous retrouvons la figure mythique de l’écrivain, de l’acteur, ou plus généralement de l’artiste si souvent présente dans une littérature qui dépeint la décadence des classes aisées, que celles-ci soient russes ou japonaises. Tchékhov est là, bien sûr, même si la jeune femme se défend bien de toute ressemblance avec la Mouette ou quelque autre héroïne de la Cerisaie. Mais comment la croire ?

Dans cette perdition qui affecte une famille, mais aussi un peuple, à quoi peut-on se raccrocher ? Qu’est-ce qui vaut la peine d’être vécu ? Ce cœur pur qu’est Kazuko ne voit que deux choses : l’Amour et la Révolution. Elle lit Lénine et Rosa Luxembourg, elle croit aux idées socialistes comme à une bouffée d’oxygène qui emplirait son cœur au moment même où la mère, elle, en manque cruellement puisqu’elle se meurt de la tuberculose.

Après le décès de la mère, la jeune femme court sa chance, erre dans la banlieue de Tokyô pour trouver l’écrivain M. Uehara, de bar en bar, dans les quartiers sombres. Elle le trouve, passe une nuit avec lui, connaît un matin qui se terminera de la manière la plus terrible (et la prose de Dazaï, magnifique, resplendit ici particulièrement) :

M. Uehara, sans ouvrir les yeux, m’a entourée de ses bras :
– je me sentais si peu de chose ! Un fils de paysan !
Désormais, je ne pourrai plus me séparer de lui.
– Maintenant, je suis heureuse. Les quatre murs auront beau faire entendre leurs cris désolés, le sentiment que j’ai de mon bonheur est à son point de saturation. Le bonheur va me faire éternuer !
M. Uehara a laissé échapper un petit rire.
– Mais il est bien tard, a-t-il dit. Voici le crépuscule !
– C’est le matin !
Mon frère Naoji, ce matin-là, s’était suicidé .

Le roman se termine par les états d’âme d‘une Kazuko qui, malgré tout, renaît à la vie :

Tout en ce monde : guerre, paix, échanges commerciaux, syndicalisme, politique, tout a une raison d’être ; et je commence à comprendre ce qu’est cette raison d’être. Elle vous échappe sans doute : et c’est pourquoi vous êtes voué à un malheur éternel. La raison d’être de tout, je vais vous la dire : c’est que les femmes puissent mettre au monde des enfants sains et beaux.

Ce beau roman nous emporte au sein d’une société que nous connaissons mal, où il apparaît plus de fascination pour l’Occident que ce que nous pourrions croire, où non seulement les idéaux révolutionnaires mais aussi l’espérance chrétienne sont présents (Ne prenez dans votre ceinture ni or ni argent. Ne prenez pas de sac pour le voyage, ni deux tuniques, ni de chaussures, ni de canne. Voyez ! Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. Soyez donc rusés comme les serpents et purs comme les colombes, est-il cité d’après les Evangiles).

Ce livre d’Osamu Dazaï (auteur aussi de La déchéance d’un homme) nous permet de regarder la littérature japonaise comme un lieu de réflexion profonde sur le sens qu’il y a à continuer de vivre ou sur ce que le traducteur Didier Chiche nomme, reprenant la formule à Balzac : « ce parti d’opposition qu’on appelle la Vie ». On a pu parler d’ingénuité voire de naïveté pour le personnage central, mais ne sont-ce pas de tels personnages qui nous fascinent tout au long de l’histoire de la littérature comme modèles d’échappatoire aux divers maux qui ont affecté les siècles passés ou affectent notre présent ? On songera un peu au prince Mychkine, l’Idiot de Dostoïevski. Les œuvres qui les mettent en scène continuent à nous guider longtemps après qu’ils aient disparu.

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Poésie chinoise : de l’alternance du plein et du vide

Cela fait plus de deux ans maintenant que j’apprends – laborieusement – le chinois mandarin et c’est, chaque mardi matin, avec un pas léger et un cœur primesautier que je franchis le seuil de l’élégant « salon de culture asiatique » (Elegasia) dirigé par Fan Ping qui, depuis ce temps, est devenue presque une amie. Mais c’est seulement depuis quelques séances que s’ouvre à moi, grâce à elle, l’univers mystérieux et envoûtant de la poésie chinoise, celle, notamment, de la période Tang (618 – 907) … Elle a bien voulu une première fois m’initier à la poésie de Li Po grâce à ces deux vers :

举 杯 邀 明 月
jǔ bēi yāo míng yuè
对 影 成 三 人
duì yǐng chéng sān rén

Fan Ping

Elle m’a d’abord expliqué le sens du caractère , qui contient, à gauche le radical zou (pour aller (vers un endroit)), au centre et de haut en bas : (la couleur blanche) et (un endroit), puis à droite , associé à la langue écrite, ce qu’on peut interpréter comme « quelques passages écrits pour dire à quelqu’un d’aller en certain endroit » (!), autrement dit typiquement… un carton d’invitation ! 明 月, c’est la lune brillante, c’est montrer et un verre, d’où une interprétation possible du premier vers comme : « je lève mon verre en invitation à la lune brillante ». Pour le deuxième vers, je connaissais , que l’on retrouve dans 电 影 qui signifie « cinéma », mais c’est parce que , c’est le noir, le sombre, c’est l’exactitude, le devenir et 三 人 évidemment, c’est « trois personnes ». D’où : avec l’ombre, nous devenons exactement trois… Traduit librement, ce poème donnerait en français :

je lève mon verre à la Lune
et avec mon ombre, nous nous retrouvons trois.

Magique, non ?

François Cheng

Dans la petite mais belle anthologie des poèmes des Tang dressée par François Cheng, on retrouve ces deux vers, insérés dans un poème plus vaste. Au « mot à mot », Cheng traduit :

Lever coupe / inviter claire lune
face à ombre / former trois personnes

ce qui donne en traduction libre fluidifiée :

Levant ma coupe, je salue la lune
avec mon ombre, nous sommes trois.

Je donne ici la suite du poème, traduite par François Cheng :

la lune pourtant ne sait point boire
c’est en vain que l’ombre me suit
Honorons cependant ombre et lune :
La joie ne dure qu’un printemps !
Je change et la lune musarde
Je danse et mon ombre s’ébat
Eveillés, nous jouissons l’un de l’autre
Et ivres, chacun va son chemin…
Retrouvailles sur la Voie lactée :
A jamais, randonnée sans attaches !

Ce qui est, encore une fois, traduction bien libre, puisque le dernier vers s’écrit :

se promettre / lointain nuage-fleuve !

Autre poème étudié avec Fan Ping, d’un certain 周 贺 (Zhōu Hè) cette fois, qui aurait vécu à la fin de la période Tang mais dont je n’ai trouvé la trace ni dans l’anthologie de Cheng ni sur Google :

出 关 后 寄 贾岛
chū guān hòu jì jiǎdǎo
故 国 知 何 处,西 风已 度 关 。
gù guó zhī héchù, xī fēng yǐ dù guān
归 人 值 洛 叶,远 路 入 寒 山 。
guī rén zhí luò yè, yuǎn lù rù hán shān
多 难 喜 相 识,久 贫 宁 自 闲 。
duō nàn xǐ xiāng shí, jiǔ pín níng zì xián
唯 将 往 来 信,遥 慰 别 离 颜 。
wéi jiāng wǎng lái xìn, yáo wèi bié lí yán

que j’ai commencé à traduire par :

Sortie après douane Jia Dao (??)
Je ne sais plus où est mon ancien pays / le vent d’ouest passé la douane
les feuilles tombées / route longue vers montagnes froides
très difficile trouver nouveaux amis / lontemps pauvre travailleur seul
seules les lettres unissent / loin du pays ancien

(Fan Ping dit que le dernier vers est très célèbre en Chine et que beaucoup de lettres de regrets et de nostalgie se terminent par les caractères qui le forment).

Le premier étonnement que nous avons lorsque nous lisons ces poèmes tient à l’absence en eux des mots souvent dits « vides » (alors qu’ils ne le sont pas tant que cela en réalité) qui dans toutes les langues indiquent des relations. Dans cette catégorie entrent les pronoms personnels, qui bien sûr existent en chinois, mais dont on ne trouve aucune trace dans la plupart des poèmes, dont le dernier cité. Nous comprenons juste que celui-ci est un aveu triste et nostalgique de la part d’un « je » qui s’avère parti de chez lui probablement pour trouver du travail ailleurs, puisque c’est lui qui se décrit comme « pauvre travailleur seul » alors qu’aucun « je » explicite n’apparaît. Dans cet indispensable ouvrage : « L’écriture poétique chinoise » (suivi de « Une anthologie des poèmes des Tang »), François Cheng étudie le phénomène sous sa dénomination de « Vide-Plein ». Il dit qu’une savante alternance entre mots vides et mots pleins peut procurer un rythme subtil, mais que les poètes éprouvèrent vite l’intérêt qu’il y avait à passer sous silence les vides afin d’ « introduire dans la langue une dimension en profondeur, celle justement du vrai vide » (p. 38), celui qui unit le yin au yang, autrement dit le fameux « ciment des choses », l’interstice entre elles, cet espace où se rencontrent les êtres et les mots. En note (p. 38 toujours), il ajoute quelques remarques sur la pensée grammaticale chinoise telle qu’elle s’est épanouie sous les Tang mais a continué ensuite y compris sous les Qing. A cette époque, Yuan Ren Lin étudie les mots vides et indique clairement : « Par l’économie de sa forme, la poésie est appelée à se passer des mots vides. Avec le contexte, il n’est pas nécessaire que ceux-ci y figurent réellement. Sans être présents, ils sont pourtant là. On peut les prononcer ou ne pas les prononcer, c’est cela justement qui fait le charme mystérieux d’un poème. Il en va de même pour un texte en prose très concis. Jadis, le maître Cheng (Cheng Yi, des Song) lorsqu’il récitait un poème, se contentait d’ajouter de lui-même un ou deux mots vides et tout le poème prenait vie, soudain articulé et chargé de transformations internes […] L’art des mots vides en poésie n’est pas tant dans leur emploi réel que dans leur absence, laquelle préserve tout leur pouvoir virtuel ».

Heureuse langue où l’on peut demeurer ainsi dans l’indétermination relativement à qui parle et en particulier à son genre. Dans le poème cité plus haut : homme ou femme le saura-t-on jamais, et du reste cela a-t-il une quelconque importance… Roland Barthes avait raison : la langue est fasciste – car elle oblige sans arrêt à choisir un nombre, un genre, un mode… – encore aurait-il pu dire que c’est surtout la langue française qui l’est, et on voit bien aujourd’hui les ravages que cela fait lorsque une moitié de l’humanité réclame son dû, lassée d’être assimilée à un ordre mineur. Si la langue française suivait la règle chinoise, nous ne soupçonnerions même pas l’embarras qu’il y a à accepter une règle telle que « au pluriel, le masculin l’emporte sur le féminin » et nous ne serions pas sans arrêt contraint à dire s’il s’agit d’il ou d’elle, au point que l’on soit contraint parfois à inventer le pronom il/elle (qui a aussi sa variante en anglais, sous la forme s/he!).

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Rencontre avec Charles Juliet

Charles Juliet pendant la rencontre

Accueilli Charles Juliet au Poët. Cela ne pouvait être que ce que cela a été : un grand moment. Recherche de Charles Juliet à la gare de Montélimar, ce vendredi à 14h47. Il descend du train avec madame, autrement dit celle qui figure dans son Journal avec les initiales ML, et qu’il appelle en effet « ML » dans la réalité. Deux vieilles personnes qui se tiennent par la main sur le quai d’une gare. Cela a quelque chose de bouleversant. Nous franchissons en voiture la distance – environ 80 kms – qui sépare la gare de Montélimar de notre village perdu. En route, nous faisons connaissance. Il me pose quelques questions sur moi, veut savoir si je suis enseignant, est un peu surpris d’apprendre que oui, en effet, je l’ai été, mais dans une discipline inattendue : les mathématiques. Nous nous arrêtons à Nyons car ils n’ont rien mangé ni bu et qu’il est bien temps de penser à se restaurer un peu. Après avoir trouvé une place de parking, nous allons nous asseoir à une terrasse de la place des Arcades. Moment inoubliable, qui n’a pas été photographié hélas. Nous trois autour de cette table sous un soleil d’avril. Ils sont visiblement heureux d’être là, ensemble. Lui revit de lointains souvenirs d’une fois où il est déjà venu ici, rendant visite à Paul Otchakovsky-Laurens, son éditeur, qui possédait une belle maison donnant sur cette place. Celui qu’on connait surtout par ses initiales, P.O.L., qui est mort accidentellement début janvier dans l’île de Marie-Galante (« il roulait tranquillement avec sa femme sur une route et un chauffard est venu le percuter de face ») avait du autrefois vendre cette maison en raison de difficultés financières liées à quelques choix éditoriaux malheureux sur le plan commercial…

Notre-Dame de Beauvert

Vingt-cinq kilomètres encore à faire. Nous parlons un peu de littérature. Je suis heureux d’apprendre qu’il tient Frédéric Boyer en haute estime, et notamment son dernier livre, « Là où le coeur attend », dont j’ai parlé sur ce blog il y a peu. Son livre préféré de Boyer est celui qui parle de Dostoïevski : « Comprendre et compatir ». Ce titre en lui-même dit tellement, est tellement en harmonie aussi avec l’œuvre de Charles Juliet. Arrêt à la petite église romane de Notre-Dame de Beauvert, pour admirer le portail et l’intérieur de la nef…

Nous grimpons, la route se fait suite de lacets serrés, elle circule d’abord entre les vignes puis entre les champs de lavande. Une petite chapelle romane, mais privée celle-ci, s’élève solitaire au-dessus d’un de ces champs, avant que la route ne longe un ravin profond et que nous ne voyions sur notre gauche apparaître les maisons et le clocher du village.

Chez nous, il n’y a encore personne. Albert arrive sur ces entrefaits, venu de Clermont-Ferrand, et nous faisons ensemble le tour du village. Charles Juliet est immédiatement intéressé par la qualité de clermontois de notre ami, puisqu’ils peuvent ainsi parler rugby. On sait que le rugby a joué un grand rôle dans la formation de l’écrivain. C’est parce qu’il avait pu intégrer l’équipe de son école des enfants de troupe, côtoyant ainsi quelques « anciens », qu’il avait pu échapper aux épreuves les plus humiliantes que ceux-ci infligeaient aux bizuths. Comme par exemple d’obliger les plus jeunes à monter à genoux des escaliers dont les angles des marches étaient nantis de lames métalliques extrêmement coupantes.

Samuel Beckett

Nous commençons à faire chauffer les casseroles quand C. arrive, venue de son côté (col de la Croix-Haute etc.) avec un chargement de victuailles. D’autres amis arrivent aussi. Charles nous tient toute la soirée avec de nombreux souvenirs, que l’on a souvent déjà rencontrés à la lecture du Journal. Nous parlons un peu de l’adaptation au cinéma de son livre « L’année de l’éveil », qu’il ne trouve pas très bonne. Au départ, c’est Alain Corneau qui avait été pressenti pour réaliser le film, puis pour d’obscures raisons, ce fut un autre réalisateur qui fut choisi et qui, hélas, fit appel à toute sa famille pour aider à l’adaptation mais… pas à Charles Juliet lui-même ! Il en résulte un film qui sonne faux sur bien des aspects. Nous parlons aussi d’Albert Camus dont Charles nous enjoint de lire, si nous ne l’avons déjà fait, « Le premier homme », et de Samuel Beckett qu’il rencontra à plusieurs reprises grâce à l’entremise de Bram Van Velde, dont on lui avait dit qu’il était redoutable d’avoir à s’entretenir avec lui puisque il avait été capable, la fois précédente, avec un autre interrogateur, de rester muet pendant deux heures… Samuel Beckett souffrait beaucoup, avait des crises d’angoisse pendant lesquelles seule la présence de son frère l’apaisait. Charles Juliet attribue cela à une mère qui avait eu un comportement constant de « double bind ». Il nous avoue que c’est lui qui, au bout d’un certain temps, a renoncé à aller voir Beckett, tant il le trouvait « mortifère ».

La peinture et la sculpture tiennent une grande place dans la vie de Juliet. Nous en parlons beaucoup. Le premier artiste plasticien à l’avoir initié fut Maxime Descombin, un sculpteur qui me semble oublié mais à qui on doit une gigantesque (et magnifique) sculpture qui trône aujourd’hui au milieu du parc Paul Mistral, à Grenoble (reste d’un symposium qui eut lieu de manière quasi concommittente aux J.O. de 68). Descombin avait une conception de l’art généreuse mais erronée selon Charles Juliet : voulant que tout le monde puisse profiter de l’art et se procurer des œuvres à des prix modestes, il avait entrepris de faire produire celles-ci à de nombreux exemplaires, il en restait alors des produits quasi industriels, qui n’avaient plus la caractéristique essentielle de l’œuvre d’art qui est d’être une production directe à partir de la main et de l’élan spirituel de l’artiste. L’art, me dit Charles Juliet, doit être sans intention. Il doit provenir uniquement de l’être profond de l’artiste. Nous parlons, bien sûr, de Bram Van Velde (et accessoirement de son frère Geer, que Charles apprécie beaucoup moins), mais aussi de Soulages et d’Estève, rencontrés au cours de la réalisation d’émissions sur France-Culture.

Estève

Descombin

Le lendemain, nous commençons la journée, le matin, par une visite à Maud Leroy, notre jeune amie éditrice (« Les éditions des Lisières ») qui expose ses travaux à Nyons, dans le cadre d’une « journée européenne des métiers d’art ». A notre arrivée, Maud est très émue. Elle ne s’attendait pas à voir arriver sur son stand un écrivain de la taille de Charles Juliet. Elle nous montre les différentes étapes de la réalisation d’un livre aujourd’hui, ainsi que la manière dont elle réalise elle-même les couvertures. Elle offre à Charles et à ML un exemplaire de « Gardienne de troupeaux », le premier livre qu’elle a édité, ensemble de poèmes illustrés (aquarelles et linogravures) écrits par Laetitia Gaudefroy-Collombat et datant de l’époque où celle-ci gardait des chèvres sur le plateau.

Après repas et sieste, la rencontre publique a lieu.

De nombreuses personnes affluent (la salle contiendra jusqu’à quarante-cinq personnes). Nos amis de Beauvoisin sont là, ainsi que Serge Pauthe, du Buis. Laurence Nobécourt arrive avec son jeune fils depuis Dieulefit. Des gens sont venus de hameaux perdus des Hautes-Alpes par des routes sinueuses (au moins une heure et demie de trajet). D’autres sont venus de Rosans, village également des Hautes-Alpes qui se trouve à une trentaine de kilomètres, mais de l’autre côté du col de Soubeyrand. Malheureusement peu de gens du village lui-même à part l’apiculteur ami, la voisine, l’ancien maire et un personnage quelque peu excentrique qui aime poser des questions que l’on ne comprend pas toujours… Dommage que nos institutrices n’aient pas été disponibles, elles auraient pu transmettre à leurs élèves une connaissance de ce qu’est un écrivain.

Une rue du village

Après une courte présentation que je fais de lui, Charles Juliet parle et répond patiemment aux questions qui lui sont posées pendant une heure trente. L’auditoire boit ses paroles tellement elles sont fortes et émouvantes. Il commence bien sûr par rappeler les conditions très dures de son enfance passée dans l’Ain (dans le petit village de Jujurieux), les longues périodes d’été où il devait garder les vaches toute la journée (sans un livre, sans autre chose à faire que veiller sur le troupeau), sa découverte tardive de l’existence de sa vraie mère (biologique) dont il fut séparé à l’âge d’un mois et dont il apprend qu’elle est morte en hôpital psychiatrique au cours de l’année 1942 (les autorités de Vichy ayant décidé de laisser mourir de faim les gens étiquetés comme « malades mentaux »). Ceci est raconté dans « Lambeaux ». Il raconte aussi ce qu’il nomme sa chance : que la famille ait eu à héberger un lieutenant-colonel qui leur apprit l’existence de l’école des enfants de troupe, son acceptation au sein de celle-ci, pour les dures années que l’on sait (qui sont, elles, racontées dans « L’année de l’éveil ») jusqu’à son orientation vers l’école de santé militaire, puis là, son choix d’interrompre ses études de santé pour se lancer dans sa vocation d’écrire.

Charles Juliet a une haute idée de l’écriture. Il s’entend parfaitement en cela avec Laurence Nobécourt (magnifique rencontre entre ces deux écrivains) qui lui pose la question de la différence entre « ceux qui publient mais ne sont pas écrivains » et « les vrais écrivains ». Nous sommes tous amoureux de « la littérature »… « Littérature », ce beau mot… mais nous ne saurions oublier qu’il en existe aussi un sens dévalué, auquel fait référence Verlaine quand il dit « … et tout le reste est littérature ». Littérature ici au sens de discours vide, de blabla insignifiant, comme il s’en trouve abondamment sur les étals de nos libraires, productions d’académiciens qui manient la rhétorique avec habileté, ou produits quasi-industriels là encore (il existe par exemple une « littérature régionale, voire régionaliste » qui se vend beaucoup dans le coin) qui font marcher le tiroir-caisse des libraires (oui, je sais, il faut bien que l’on vive…). La vraie écriture, selon Charles Juliet, est celle qui vient d’une ardente recherche de soi-même, et qui est travail de la langue. Il nous dit qu’il est un écrivain laborieux, qu’il réécrit quatre ou cinq fois chaque page. Jusqu’à ce qu’elle soit le plus près de ce qu’il sent avoir à dire. Ceci dit, ce travail de la langue ne doit pas aboutir à un jeu, à un excès qui pourrait mener à la complaisance, à la facilité d’un style dont on s’enivre (il donne comme exemple Louis-René des Forêts) mais qui n’a plus comme soubassement l’authenticité de l’être cherchant à s’exprimer. S’il n’aime pas tellement en général les philosophes (qui, selon lui, s’abusent souvent de mots), il fait exception pour les plus grands : Kant, Spinoza et… Descartes, dont il admire les Méditations Philosophiques parce qu’elles représentent bien cet affrontement du soi avec soi qui est au coeur de son oeuvre.

Une personne de la salle rend un vibrant hommage à la présence de ML. Elle à qui, en effet, l’écrivain doit tant. Elle qui a accepté toute sa vie de le soutenir dans son élan vers l’écriture, et surtout dans les quinze premières années de recherche de soi durant lesquelles, bien souvent, Charles Juliet doutait de lui-même, de sa réelle capacité à pouvoir devenir « écrivain », et qui, à cette époque, assurait par son travail (d’enseignante auprès de jeunes enfants) les revenus nécessaires à la subsistance du couple.

Pour terminer, Charles Juliet décide de nous lire quelques poèmes extraits du recueil « Moisson », et de nous dire cette histoire, si bouleversante, de « la petite fille sur le quai de la gare de Bellegarde »…

avec le comédien Serge Pauthe

Les gens repartent, se dispersent, chacun remportant par devers soi, une part de poésie intime, l’émotion d’avoir rencontré un grand des lettres qui les a incités à aller toujours plus avant dans la connaissance de soi. Certains le connaissaient depuis longtemps (comme cette dame qui était professeure dans un lycée du Forez et qui a entretenu une longue correspondance avec lui, ayant pu ainsi, comme elle me le dit « lui dire ses peines quand elle en avait, et maintenant ses joies »), d’autres l’ont découvert et se sont rués sur les livres que nous avions apportés depuis la librairie de Nyons.

Le lendemain dimanche, après une visite à l’ancien maire, Marc B., dans cette maison où, de la salle de séjour, on embrasse en un clin d’oeil tout le Ventoux, nous aurions encore beaucoup de choses à nous dire, au cours d’un trajet en voiture depuis notre village jusqu’à Lyon – grève de la SNCF oblige…

PS : Un grand merci à :
C., Albert G., Huguette B., Pierre et Sabrina M., Eva et Olivier D. pour l’aide apportée à la réalisation de cette rencontre.

crédit photos de Charles Juliet: Sabrina Mistral

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Un voyage poétique: de Lausanne à Grignan

Rondes de nuit Beau livre sur la littérature suisse, ou plutôt suisse romande, et plus spécifiquement encore sur les poètes de Suisse romande et sur celui qui a été leur mentor, leur éditeur : un dénommé Henry-Louis Mermod. Pourquoi ce titre ? À cause de Rembrandt, bien sûr. L’auteur, Amaury Nauroy, dit qu’il se plaît à ressortir de sa poche une carte postale reproduisant le célèbre tableau du Rijksmuseum chaque fois qu’il se sent pris de doutes à propos de ce qu’il écrit (ses petites proses, dit-il) et il dit qu’il en a beaucoup. Il aime alors à s’identifier à ce personnage étonnant que tout contemplateur du tableau a noté sans jamais arriver à expliquer sa présence : la jeune fille blonde qui va à contre-courant de ce qui semble un cortège, d’une manière énigmatique. Elle semble être témoin de la procession de tous ces grands personnages et s’être trouvée là sans l’avoir voulu sans doute, un poulet mort à la ceinture, le regard un peu effrayé. L’auteur a lui aussi des personnages d’admiration, tous pris à cette période lumineuse de la littérature suisse de l’entre deux guerres, qui se poursuit aujourd’hui hors-sol, dans le si joli village de Grignan.

On peut, selon moi, parler d’un axe poétique Lausanne – Grignan. Il est parsemé de noms que connaissent tous les amateurs de poésie : Charles-Ferdinand Ramuz, Gustave Roud, Maurice Chappaz sous la férule d’un éditeur inépuisable : Henry-Louis Mermod (H.L.M), avec un descendant prestigieux irradiant depuis sa maison grignanaise : Philippe Jaccottet.

Amaury Nauroy – dont c’est le premier livre – possède un style magnifique, tout en petites touches, en traits précis et aigus. Il nous parle de tous ces gens comme s’il venait de les quitter la veille. Or, va pour Jaccottet, qu’il fréquente assidûment, mais ce n’est guère le cas pour les autres, dont beaucoup sont morts depuis longtemps. Afin de donner cette impression néanmoins, il lui a fallu faire un travail d’archiviste opiniâtre et rencontrer les descendants, enfants, petits-enfants, dîner souvent avec Catherine, la petite-fille de Mermod, chez qui il fut, dès leur première rencontre, hébergé, en cette villa Fantaisie des environs de Lausanne (« dans le haut d’Ouchy ») qui fut un haut-lieu de rencontre littéraire au temps des années trente ou quarante (Jean Rochat, compositeur suisse ami des lieux, avait dressé une « liste quasi complète des personnages ayant fréquenté la villa », on y trouve : Rilke, Eluard, Cocteau, Aragon, Camus, Carco, Paulhan, Michaux, Claudel, Ponge, Valéry et bien d’autres encore).

Mermod et Ramuz

Il s’avère que ce Mermod, né en 1891 à Sainte-Croix (canton de Vaud) avait une fortune qu’il devait, comme beaucoup de ses compatriotes « ayant du bien » à l’industrie horlogère : son père avait lancé une intéressante entreprise de boîtes à musique qui envoyait ses rouages musicaux dans le monde entier. Plus tard, le jeune Henry-Louis, devenu avocat, investit dans la production d’aluminium du côté de Martigny avant de trouver que sa vraie vocation était la littérature et de devenir celui que les médias helvétiques nomment encore « le Gaston Gallimard suisse ». Il est dépeint comme un drôle de personnage, dandy mécène au profil d’oiseau (que Picasso appelait pour cela « Pinsonnet ») que Corinna Bille, la grande poétesse, dépeignait ainsi quand elle écrivait à Chappaz (le 8 juin 1944) : « j’ai pris le thé dans un endroit où l’on vous sert les plus subtiles et savoureuses pâtisseries du monde. En face de moi est venu s’asseoir cette étrange trinité de crapule-satyre-tocson réunie en un seul homme : Mermod ». NB : je ne sais pas ce qu’est un « tocson »… ça ne doit pas être bien beau à voir…

Mermod, comme beaucoup d’éditeurs suisses, fructifia dans les années guerrières : nombre d’auteurs français qui répugnaient – comme on les comprend – à publier dans les maisons collaboratrices (on mentionne ici Bernard Grasset) se réfugiant dans le paradis helvétique. Mais une fois la Libération survenue, ceux-ci refluèrent, ce qui était bien compréhensible aussi, laissant alors les maisons d’accueil un brin exsangues… Le Gallimard suisse sut alors bien tirer son épingle du jeu, fréquentant assidûment Paris pour se mêler à tout ce qui faisait alors la gloire de la poésie française, de Ponge à Michaux et d’Eluard en Aragon, et même en Supervielle. Il eut même l’idée d’envoyer dans la capitale un représentant attitré qui n’était autre que Philippe Jaccottet. Là, ce dernier – qui connaissait Mermod depuis l’âge de seize ou dix-sept ans – fit de belles rencontres, avec tous ceux déjà cités. Le 11 avril 48, il écrivait à son directeur : « J’ai aperçu Eluard qui m’a demandé à quoi en était sa Léda : ceci parce qu’on la lui réclame de divers côtés avec insistance. C’était au vernissage du bar que Hugnet a ouvert au Catalan, dans un joli décor un peu surréaliste usé, où cinq cents personnes, créatures emplumées et caquetantes ou vieux Charlus, froissaient leurs gloires et leurs perles ».

Philippe Jaccottet – (co Le Simone)

C’est en 1953 que Jaccottet décida de s’installer avec sa femme Anne-Marie à Grignan. Je me souviens l’avoir entendu dans une interview dire que c’était en partie pour fuire une influence trop pressante de la part de tous ces poètes qu’il fréquentait alors, et notamment de Francis Ponge.

Grignan

Les autres parties du livre de Nauroy sont alors consacrés aux étoiles qui gravitèrent et gravitent encore autour de l’astre qui prit son essor en pays vaudois. Parmi ces étoiles, j’aime à reconnaître Isabelle, la libraire de Grignan à l’enseigne de « Ma main amie », à qui je rends visite chaque fois que je passe par là, mais qui, d’une fois sur l’autre ne me reconnaît pas, ce qui me vaut au début un regard plein de méfiance, pour qu’au bout d’une demi-heure, il devienne tout à coup accueillant et plein de chaleur : elle me remet, et sait que je ne suis pas là seulement en touriste, mais aussi pour lui acheter des livres dont je sais que je ne les trouverai jamais ailleurs, et aussi pour lui demander des nouvelles du maître : « comment va-t-il ? », à quoi il m’est répondu : « pas trop mal » ou bien « oh ! Pas très fort en ce moment ». C’est qu’il se fait âgé. Entre parenthèses, quel capharnaüm, cette librairie. Isabelle veille sur ce bazar avec une pipe ou bien un cigare à la bouche. Isabelle est belge des environs de Namur. Ses petits-enfants sont d’ailleurs en Belgique. Je le sais car la dernière fois que je la vis, il n’y a pas plus de dix jours, déposant chez elle une pile de prospectus (que d’aucuns nomment « flyers ») annonçant la venue en mon village de Charles Juliet, je la vis me sourire en partant avec un regard malicieux : « j’irais bien… mais j’ai mes petits enfants car c’est les vacances en Belgique ». Noter que cette fois-là, je lui pris deux volumes de Georges Haldas, un recueil d’articles de Jaccottet fraîchement republié dans la collection « Poésie » de Gallimard et un magnifique album d’aquarelles d’Anne-Marie, accompagné d’un texte du poète Alain Lévêque. Elle m’a arrondi le prix, selon son habitude, ce qui me mit tout ça à la très modeste somme de cinquante euros. Ceci pour planter le décor et situer le personnage. Amaury Nauroy parle d’elle en termes très chaleureux. Il a beau l’appeler « l’inénarrable Isabelle », on sent combien il l’aime et combien il l’admire quand elle chevauche avec beaucoup d’allant sa somptueuse deux-chevaux décapotable avec laquelle elle lui fit un jour traverser le village pour l’emmener directement à la demeure du maître, « m’initiant de la sorte, tête et bras nus, à la sauvagerie de ce paradis drômois ». Elle a grimpé l’étroite rue des Remparts avant de plonger dans une descente presque à pic jusqu’à la maison des Jaccottet. Amaury Nauroy donne l’adresse exacte : je ne me risquerai pas à le faire moi-même. Si le lecteur est assez intéressé, après tout, il n’a qu’à acheter et lire le livre. Moi, je ne vendrai pas la mêche. L’auteur va même jusqu’à dévoiler le lieu où crèche la reine des libraires et des amazones réunies, un lieu nommé Cordy, que je ne connais pas, mais qui est sans doute très accueillant puisqu’on y rencontra plein d’écrivains et de poètes, dont, justement, Charles Juliet, pris dans une drôle de situation : « dépité d’avoir découvert une crotte de chien devant sa porte de chambre ». On apprend aussi qu’Isabelle a pour livre de chevet Le maître ignorant de Jacques Rancière (dont je parlai sur ce blog il y a bien longtemps), ce qui la rend encore plus sympathique, mais n’est pas tant étonnant si l’on s’en tient aux assonances : le héros du livre de Rancière, révolutionnaire exilé en Belgique en 1818 – et qui passa son temps à tenter d’enseigner le français à de jeunes Flamands dont il ignorait la langue – ne s’appelait-il pas Jacotot ?

Ce livre fourmille donc d’anecdotes toutes plus révélatrices les unes que les autres sur l’état d’esprit de ce petit monde qui irradie la planète poésie. On y vit même littéralement les joyeuses fêtes qui se donnent dans la demeure du poète, pour des anniversaires à l’occasion desquels Jaccottet s’ingénie à trousser d’innocents quatrains pour chacun de ses hôtes. Où l’on voit que, féru d’humour, le poète n’hésite pas à commettre toutes sortes de calembours, signant par exemple : « Jaccottet de ses pompes ».

Ramuz

Pour en revenir à ses prédécesseurs, il faut toujours noter combien ces grands écrivains romands sont passionnants à lire encore aujourd’hui : Ramuz, Chessex, Roud ou Cingria. Ils ont fait de leur enracinement en pays vaudois la source d’une grande force d’expression : ils n’en ont pas tiré du pittoresque ou du descriptif, n’ont pas cherché à exalter une beauté de la nature qui parle d’elle-même et n’a nul besoin d’un orateur pour la mettre en chanson, ils sont partis de cette beauté, toute naturelle à leurs yeux, pour la transcender et fabriquer à partir d’elle une littérature universelle, une sorte d’hymne à la beauté du monde en général. C’est bien sûr le travail qu’a continué, voire amplifié, Philippe Jaccottet, en prenant appui sur une lumière dont il a souvent dit qu’elle se différenciait de celle du pays vaudois : la lumière drômoise, plutôt dorée alors que l’autre est plus blanche, virant presque toujours au soir vers un rose puis des tons de feu qui résonnent avec l’ocre des collines.

Roud

Comme je passe en ce moment de longues journées en Drôme provençale, à environ une cinquantaine de kilomètres de Grignan, je suis bien placé pour goûter cette lumière et lire, sous un soleil qui reste encore froid – surtout quand l’immutabilité apparente des choses en vient à être troublée par un mistral de tous les diables – quelques poètes suisses, dont Charles-Ferdinand Ramuz, dans l’oeuvre de qui j’extrais ce court poème qui me semble comme l’accompagnement symétrique de la fougue adolescente qui faisait l’objet de mon précédent billet – sur Mai 68 :

Nos derniers jours seront paisibles,
nous aurons fait ce que nous devions faire ;
il y a une tranquillité qui vient,
une grande paix descend sur la terre.

Sachant qu’il fera hurler, bien sûr… car parler de paix descendant sur la Terre en ces temps si troublés… pensez donc…

Et pourtant.

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Mai lointain

Commémorations, nostalgie, analyses, fresques d’histoire, mais aussi attaques et reniements, tout ça s’accumulant en une surenchère risquant d’être pathétique. Et pourtant je ne peux pas m’empêcher d’en parler, d’ajouter mon petit grain de sel pour dire « j’y étais ». Oui, j’y étais, et qu’est-ce que j’y ai appris ? Tout. Car Mai 68 me fut, comme pour beaucoup de ma génération, le commencement d’une vie, le moment où ce qui était avant – l’enfance, l’adolescence un peu morose – disparaissait dans quelque chose d’indistinct, de confus, comme si cela n’avait pas été bien vécu, pour faire place à, enfin, une envie de vivre et de comprendre ce qu’il y avait autour de moi, bref à une soif d’autonomie.

L’enfance ? Celle de tout le monde. Des parents aimants mais se protégeant du dehors, qui sortaient de la guerre, avaient, le soir, des conversations interminables sur ce qu’ils avaient vécu de frustrations à cause d’elle, avaient peut-être cru en l’armistice de 40 comme bien des Français, avant d’être emportés par la vague gaulliste, ils aimaient De Gaulle et c’est pour cela que Mai 68 pour eux était un sacrilège, et que j’étais pour eux le premier des blasphémateurs. Ils ne m’avaient appris que ce qui était dans leur pouvoir de m’enseigner, bonnes manières, respect de l’autorité, souci de se fondre dans la masse de ceux que Brassens appelait « les gens honnêtes ». L’école, le lycée avaient un air de caserne. Heureusement, certains cours étaient passionnants : ils nous donnaient, pour ceux et celles qui désiraient les recevoir, l’amour du savoir, le goût de la littérature et surtout de la poésie, les profs d’histoire nous préparaient à la Révolution. Ils expliquaient ce qui s’était tramé en Algérie. Un vent de marxisme soufflait sur nos cervelles parfois endormies. Heureusement qu’il y avait ça. Mais ça ne faisait pas une Vie.

Mai 68, ce fut la Vie. Peut-être les garçons sages n’avaient-ils pas en leur possession tous les moyens d’en profiter. Il eût fallu être plus sûr de soi, meilleur parleur, plus audacieux : on a toujours des regrets, on peut les additionner, en souffrir, mais l’essentiel était là : une Liberté à prendre d’assault.

Si aujourd’hui on me demande quelle figure de Mai 68 a le mieux symbolisé l’événement, je répondrai contre toute attente (car on s’attend à Daniel Cohn-Bendit, à Alain Geismar, voire à Krivine ou Jean-Paul Sartre) : Maurice Clavel. Clavel écrivait une tribune hebdomadaire dans l’Obs. Début mai, il racontait sa rencontre avec un jeune étudiant ingénieur qui avait décidé d’envoyer balader ses études pour s’orienter plutôt vers la métaphysique afin de trouver un sens à sa vie. Je m’identifiai à cet étudiant. Plus tard, dans un contexte professionnel, je devais le rencontrer : il avait établi un compromis entre la science et la métaphysique en devenant historien des sciences et spécialiste d’épistémologie. Je constatai alors que j’avais suivi une voie semblable. Nous en rîmes. Notre conversation avait lieu à « la Cigale », célèbre restaurant nantais.

Clavel, donc, voyait en l’insurrection un « soulèvement de la vie ».

C’est le titre qu’il donna à un magnifique petit film d’une dizaine de minutes en 1971 pour la télévision lors de l’émission « A armes égales » où il devait affronter l’élu de droite Jean Royer, maire de Tours, et qui fut l’occasion du fameux esclandre à cause d’un bout censuré, clot sur le célèbre « Messieurs les censeurs, bonsoir ! ». Ce film est à revoir. Il est magnifique. Il dit tout, tout ce que l’on avait compris en mai 68, et dont, à mon sens, l’essentiel a été perdu.

Mai 68 fut avant tout un événement, c’est-à-dire une singularité qui surgit au milieu d’un temps et d’un espace. Comme tout événement, il s’inscrit à l’intersection de plusieurs séries temporelles. Les données historiques, politiques, sociologiques d’avant l’événement se trouvent reconfigurées, composées autrement, certaines deviennent méconnaissables. D’autres, malheureusement peut-être, restent inchangées : c’est à cela qu’on voit que « l’insurrection » n’a pas réussi. En un sens, heureusement qu’il n’y a pas eu « révolution » : toutes les révolutions sont des échecs, elles visent simplement à redistribuer les cartes, mais une fois que cela est fait, on s’installe dans un ordre conservateur pour un bon bout de temps. La chose importante aura été le fait de l’insurrection en lui-même. En mai 68, la Vie s’est bel et bien soulevée, même si Clavel en appelle encore, trois ans plus tard, à un tel « soulèvement ». Soulèvement vite retombé… mais ça ne fait rien : il a formé une génération, lui a donné un idéal, une espérance, au sens où en parle Frédéric Boyer dans « Là où le coeur attend ». Cela n’est peut-être pas visible : on tend plutôt à souligner les « séquelles » de ce mois de mai, à dénigrer ses acteurs pour s’être « embourgeoisés ». Il est vrai que beaucoup d’entre eux se sont casés (dans les médias, la publicité, l’édition, l’université). Mais même si on peut voir là du négatif (mai 68 n’aurait été qu’un vulgaire tremplin pour des ambitions individuelles), il ne faut pas négliger ce qu’il peut y avoir de positif dans ce négatif : ils ont vécu, ont défendu des idées, fait vivre un idéal qui aura duré la longueur de leur existence. Tous ceux qui ont vécu mai 68 en ont gardé un souvenir qui les a aidé à vivre le reste de leur vie, leur donnant une lueur pour espérer. Il n’y a toutefois pas eu de transmission aux générations suivantes. Car les générations suivantes ont eu leur propre régime de vie, se sont « libérées » à leur manière, qui n’était pas celle-là, mais peut-être cela n’importe pas. Elles se sont libérées au travers de mouvements lents, donc moins perceptibles, mais elles sont parvenues aussi à des « acquis », notamment en matière de moeurs. Et puis, elles ont partiellement échoué, aussi, comme décidément toutes les entreprises humaines, prises peut-être par les effets de la drogue, de la facilité, du mercantilisme, de l’attrait de l’argent (mais il existe une partie de la jeunesse qui, encore aujourd’hui, tente de se frayer une voie entre ces écueils : création artistique, agriculture biologique, recherche d’un vrai « dépaysement » – au sens littéral du terme).

Doit-on le regretter ? Un événement ne se reproduit pas. Or, Mai 68 était un événement, ce n’était pas une doctrine, encore moins une religion. En tant que tel, il répondait à une situation historique bien précise : les jeunes étouffaient dans un carcan de lois et de principes qui perdaient de plus en plus leur signification. Avant mai 68, dans certains lycées de France (surtout en province), il était interdit d’introduire des romans (même « Poil de carotte » était interdit!). J’ai dit ici déjà que, même dans un lycée de région parisienne, les élèves se passaient sous le manteau des oeuvres de Victor Hugo auxquelles sans doute était reproché un excès de romantisme, autrement dit d’exaltation de la passion. Car la passion : voilà ce qui était posé comme ennemi par la bien-pensance d’alors.

Les discours de mai 68 étaient imprégnés de marxisme : Sartre n’avait-il pas rendu le verdict selon lequel il s’agissait là de la philosophie indépassable de notre temps ? Or, à y regarder de près, rien n’était moins marxiste que cette révolte. Ce n’est pas la classe ouvrière qui déclencha l’événement. Si les syndicats d’alors ont vu une opportunité à saisir, c’était pour afficher des revendications salariales et une demande de plus de reconnaissance de la part du patronat, mais cela demeurait en décalage par rapport à « l’esprit de mai ». Les organisations ouvrières, CGT et PC en tête, ont tout fait pour freiner le mouvement : il correspondait si peu au schéma qu’ils avaient conçu, celui qui sera réalisé plus tard, avec le « Programme Commun »… Les étudiants du PC, gênés aux entournures, défilaient en clamant : « une seule solution, la Révolution, un seul moyen : le Programme Commun ». C’était ridicule, bien sûr. Quand des délégations étudiantes allèrent à Billancourt (j’en fis partie) pour « rencontrer les ouvriers », elles trouvèrent l’usine bloquée et les services d’ordre syndicaux déployés autour des portes d’accès. Les organisations qui se réclamaient du marxisme « et de la lutte des classes » étaient fortement divisées : qu’y avait-il de commun entre un maoïste qui croyait dur comme fer à un renversement total des relations hiérarchiques dans la société, tant au niveau du pouvoir qu’à celui du savoir (les deux étant souvent confondus) et un trotskyste lambertiste qui défilait avec ses autres camarades en rangs serrés sur le Boul’Mich en scandant simplement : « 500 000 travailleurs au Quartier Latin » ? que pouvait-il y avoir de commun entre un « mao-spontex » (type qui ne jure que par le spontanéisme) et un althussérien plein de « structure » et de « surdétermination » dans la tête ? L’avantage était que cela provoquait des discussions, discussions sans fin, libération de la parole car derrière ces mots, d’autres réalités et d’autres rêves s’échangeaient. Début de la libération des femmes, des homosexuels, dénonciation du racisme. Expression – n’en déplaise à maints conservateurs d’aujourd’hui – d’un certain progrès.

Mais en fin de compte, quand même, ce sont les syndicats ouvriers qui en sont sortis vainqueurs (les accords de Grenelle), avec le mouvement gaulliste, évidemment. La « gauche » devra attendre treize ans. Et encore… elle en a eu si marre d’attendre qu’elle est partie sur la pointe des pieds, quelque part entre 2012 et 2017. En tout cas, le schéma marxiste ne cadre pas avec un mai 68 qui n’était pas une traduction de la lutte de classes (pas plus que ne le furent tous les événements importants qui se sont produits ensuite).

Que l’on regarde bien le film de Clavel, il commence par ces mots : « nous ne nous aimons pas », illustrés par les escaliers du métro qui emportent vers le haut ou vers le bas des silhouettes lasses de réveils trop matinaux et de retours trop tardifs. Il veut dire que nul n’a le moindre regard pour l’autre. Le film se termine par une séquence hautement symbolique, celle de la fontaine. Normalement, la vie devrait s’écouler librement, sans entrave. Dans la réalité, elle est obstruée, l’eau sort comme elle peut, elle gicle, le jet se tord. Là est l’esprit de mai dans cette volonté que la vie jaillisse librement. Et c’est cet esprit qui, finalement, s’est éteint, ou bien n’a survécu que dans quelques cercles épars, liés le plus souvent à la poésie.

Remontons le temps, reprenons le fil des événements : le 3 mai 1968, j’écris sur mon cahier d’exercices (je faisais des mathématiques) : « nous faisons la révolution », en lieu et place du compte-rendu de la séance de Travaux Dirigés qui aurait dû se dérouler à cette date. Je sors dans la rue. Sur le Boul’Mich étrangement interdit à la circulation, je vois des patrouilles de CRS déambuler au milieu de la chaussée. Ce jour-là, des affrontements ont eu lieu, plus loin, la police a évacué la cour de la Sorbonne. N’étant pas proche des dirigeants d’organisation (bien que militant du PSU), je suis dans l’ignorance de ce qui se passe. Je serai comme ça longtemps au cours de ce mois de mai, un peu comme Fabrice parcourant le champ de bataille de Waterloo….

Si un mai 68 devait éclater aujourd’hui, ce serait évidemment sur de tous autres sujets, dont nous n’avons peut-être même pas idée (j’ai peur toutefois qu’une nouvelle révolte soit dictée davantage par des idées contraires à celles de mai 68 : revendication identitaire, rejet des intellectuels, fermeture des frontières…).

Au cours d’une émission sur France-Culture, le philosophe Patrice Maniglier dit ceci :

Ce qui aujourd’hui redonne une dimension historique ce n’est plus l’utopie c’est l’apocalypse. C’est cela qui est nouveau. Et peut-être c’est plus fort. Ce sentiment d’une inéluctabilité de la fin est peut-être plus puissante pour inspirer le désir de changer que l’espérance. La perception du tolérable et de l’intolérable est quelque chose qui peut trembler. Peut-être qu’un jour voir de la viande ou voir un MacDo deviendra intolérable. On ne sait pas où l’on va. Mais on sait ce que c’est qu’un événement. Un événement c’est ça, c’est quand il y a un changement radical dans ce qui est tolérable ou intolérable.

 

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