Tintoret et Delacroix

Le Tintoret – présumé auto-portrait

Face à ce magnifique portrait, présumé auto-portrait, Sartre écrit :

On peut voir à Londres, un jeune homme grave et vif, insolent, mal à l’aise, aux grands yeux, qui se retourne prestement vers les visiteurs et les prévient de justesse à l’instant qu’ils vont le surprendre. Il nous regarde, celui-là ; son regard prend au plus vite tout ce qu’il peut attraper. Le reste offre moins d’intérêt : un nez qu’on a traité sans indulgence et puis du poil : une moustache pessimiste, une barbe, nul doute que ce garçon n’ait mis son orgueil dans ses yeux. (Sartre et les arts, revue Obliques, 1981).

Sartre lors d’une interview en 1971

Pour le philosophe existentialiste qui a érigé en méthode une psychanalyse de son cru, « situationnelle » pourrait-on dire, ou « existentielle », qu’il a mise déjà à l’épreuve de Baudelaire et qu’il mettra à celle de Flaubert, Tintoret, dont on voit l’aube du génie en ce moment à Paris au musée du Luxembourg, est l’anti-Titien (Titien est bien plus âgé, il a régné sur la peinture vénitienne pendant trop longtemps, il était une sorte d’aristocrate, il ne venait pas de Venise, alors que Tintoret, lui, était né là, et de milieu modeste). Pourtant en ces débuts troublés et troublants, on le voit conjuguer des influences multiples dont celle du Titien justement, mais aussi celles de Paris Bordone, de Pordenone et de Michel-Ange. Tintoret, ou « Tintorretto » : le petit teinturier. Est-ce dire qu’il se contentait d’un travail de teinture sur les toiles ? Que la peinture somme toute se ramènerait à ça ? C’est qu’en ces années mille cinq cent cinquante, la peinture n’était peut-être pas l’art majeur : l’architecture valait bien mieux et c’est pourquoi sans doute on voit le jeune Jacopo Robusti s’escrimer avec des perspectives profondes, des carrelages presque aussi envahissants que des petits carreaux de Vasarely, des toitures alambiquées, colonnes ioniques, arches, plafonds droits qui occupent plus de la moitié de l’espace sur certaines toiles. Heureusement, les sujets sont là, même s’ils donnent l’impression d’être traités de manière mineure : la femme adultère (ne jetez pas la pierre…), la mort d’Adonis, la princesse, Saint-Georges et le dragon, les muses, le labyrinthe de l’amour… avec ses surprises, ses détails qu’un regard négligent pourrait oublier de remarquer: le reflet de la princesse dans l’armure du guerrier, les musiciennes prétentieuses transformées en pies en tout petit, dans le fond de la toile consacrée aux muses ou bien encore le sanglier qui meurt, atteint pas les flèches des angelots après qu’il ait percé le flanc du bel Adonis qui se meurt au premier plan, entraînant Vénus à son tour dans la perte de connaissance. On sent que Tintoret n’aimait pas seulement la couleur (le colorito) et le trait (il designo), il aimait aussi les histoires et parmi elles les histoires d’amour : il ne s’est pas gêné pour donner libre cours à son désir d’érotisme dans tous ces nus palpitants que le musée expose et qui ont pour prétextes Suzanne et ses fameux vieillards ou bien Adam et Eve qui seront chassés bientôt du paradis (en tout petit, à droite du tableau, Adam étant encore hésitant au premier plan, la main sur la bouche comme s’il disait : « euh… », « attends » ou « pas tout de suite »). C’est amusant, Tintoret de son temps était perçu comme un auteur de sacrilèges : il peignait trop vite, paraît-il, ne prenait pas la peine de s’appesantir ; d’ailleurs, c’est vrai : les visages sur les toiles historiques (par exemple dans la femme adultère) ne sont pas très soignés, un peu tous les mêmes, on dirait : bâclés. Les amis du Titien critiquaient cette forme d’art comme aujourd’hui certains s’attaquent au Street Art : voyons, ce n’est pas sérieux, c’est juste du barbouillage sur des murs lépreux. Vous voyez : à toutes les époques, on a médit des formes d’art un peu renouvelées. La révolution, Tintoret ? (allusion à mes billets précédents consacrés à Rancière) non bien sûr si on entend par là la Grande Révolution sociale, mais oui peut-être si on y voit cette révolution permanente en quoi l’art consiste. Surtout que ces écarts à la norme, au dogme dans le domaine pictural ont nécessairement leur répondant dans celui des mœurs : peut-être tout à coup le désir s’est libéré, on a mis l’accent sur la mansuétude de Jésus à l’égard de la femme adultère plutôt que sur la condamnation, les épaules se sont dénudées, même sous le regard des hommes, et les femmes ont acquis un peu de considération sous les traits de Judith ou de Suzanne, toutes deux héroïnes d’une lutte féministe avant l’heure.

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Delacroix – autoportrait

Quel rapport avec Delacroix ? De là où nous sommes, il semble s’être passé peu de choses en art entre les années mille cinq cent cinquante et les années mille huit cent trente ou cinquante (il est vrai que Sartre a dit que Tintoret avait « tué la peinture »). Pourtant : trois cents ans. Et l’auto-portrait d’Eugène semble répondre à celui de Jacopo. Delacroix aussi s’est intéressé aux plafonds et aux architectures, Delacroix aussi aimait les histoires. Sauf que peut-être, en plus, il aimait l’Histoire. Mais l’Histoire existait-elle au temps de Tintoret ? Pas sûr : le peintre vénitien illustrait des légendes et portraiturait des grands de son monde mais qu’y avait-il de contemporain dans ses sujets ? L’art n’avait pas accompli ce pas. Il fallait attendre Goya. Ou Delacroix. C’est fou comme en ces années de mille huit cents et quelques, les grands intellectuels (on ne devait pas dire comme cela à l’époque) ont eu au cœur de leurs préoccupations et de leur sensibilité ce qui se passait en Grèce, sous conquête ottomane. Les jeunes poètes (Hölderlin, Nerval ou Gauthier) et peintres (Delacroix) ont voulu prendre position sur ces événements politiques qui avaient lieu en Europe. Cela donne par exemple Les massacres de Scio ou bien la belle allégorie de la Grèce sur les ruines de Missolonghi. Et cela donne aussi la sublime orpheline au cimetière, amour de ma jeunesse (je venais passer de longues minutes au Louvre pour la contempler). Perfection d’un visage au regard tourné vers le ciel, comme implorant une aide qui ne viendra jamais. Cette peinture a eu peut-être son répondant dans certaines photographies contemporaines prises lors de siège à Alep ou dans la Ghoutta orientale, peut-être… mais lesdites photos se sont envolées déjà de nos souvenirs, jetées avec le papier des journaux parti dans les poubelles. La jeune fille du cimetière, elle, reste et restera pour toujours, installant bizarrement une prééminence d’un événement historique survenu en plein dix-neuvième siècle sur des événements récents ou actuels. Preuve évidemment d’une immense supériorité de la peinture sur la photographie.

orpheline au cimetière

Vers la même époque que Scio (île de Chios) Delacroix peint son plus célèbre tableau, qui fut autrefois sur nos billets de banque, la Liberté guidant le peuple. Tableau époustouflant. Aucun peintre ni aucun photographe n’a fait plus vibrant, plus « révolutionnaire ». On sent la poudre des fusils, on voit en marche l’alliance des intellectuels et du peuple (Gavroche), bel idéal… qui aura survécu au moins jusqu’en mai 68. Je suis un peu injuste sur la photographie : une photo de mai 68 a survécu. Elle est en noir et blanc. La jeune fille aux cheveux courts qui brandit un drapeau a elle aussi les airs d’une allégorie comme la belle aux seins nus qui brandit l’oriflamme de la République. Mais le tableau a encore la prééminence. Il nous chavire en partie à cause de sa taille, mais surtout à cause de son bruit, de sa fureur, mais c’est vrai que 1830 était autre chose que 1968, les balles n’étaient pas à blanc. L’émotion en est décuplée. Beaucoup est dans l’imagination du spectateur aussi…

C’est une trivialité : Delacroix n’a pas la même palette que le Tintoret. On reconnaît Delacroix entre mille (Tintoret aussi d’ailleurs mais pour d’autres éléments) à son rouge, à ses oppositions de vert et rouge, parfois même des verts bizarres, inhabituels comme ce turquoise qui s’étale en bas à droite de cette crucifixion. Le rouge, nous sommes encore dans la révolution. Ce n’est pourtant pas le rouge sale des drapeaux (ou rouge terne si vous préférez), c’est le vrai rouge de l’éclatement, du bond vers le futur. Les Romantiques croyaient en l’avenir, en cela ils étaient merveilleux. C’est pour cela que je suis resté romantique… mais jusqu’à un certain point (hélas?). Plus tard, Delacroix s’est un peu rangé, il s’est adonné à des sujets quelque peu académiques comme les fleurs et les fauves. Je dois l’avouer : les fleurs m’ennuient. Les fauves non. Surtout quand on déniche dans un recoin de vitrine un chat fait à l’encre et au crayon gras ou de belles crinières léonines à l’aquarelle. Cela évidemment me rappelle mon lion à moi… même si je ne fais guère d’illusion quant à la comparaison.

Sartre, à ma connaissance, n’a pas fait de commentaire sur Delacroix. J’aurais aimé lire ça. Qu’aurait-il dit ? Il aurait dit sans doute qu’il préférait Courbet, car Courbet lui au moins savait étreindre le réel dans sa glèbe, débarrassé de toute idéalisation. C’est bien ce que Delacroix lui reprochait d’ailleurs. Ou bien finalement Sartre aurait fait comme avec Flaubert : commençant par le haïr parce que sa doctrine de l’art pour l’art lui faisait horreur, et puis finissant par l’adopter comme son frère.

oeuvre personnelle – copyright A.L.

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En quel temps vivons-nous – II

Street Art (Grenoble, rue Génissieu)

Je reprends la suite de mon commentaire sur le petit livre de Jacques Rancière, En quel temps vivons-nous. La semaine dernière, j’avais insisté sur la conception qu’il a du rôle de l’art : la révolution sociale se fonde sur la révolution esthétique, et non l’inverse. Rancière écrit en grand témoin des pratiques artistiques actuelles, il souligne ce qui m’était apparu flagrant lors de la Biennale de Lyon : l’un des caractères dominants de l’art d’aujourd’hui, c’est l’établissement de liens transversaux entre des pratiques normalement séparées.

Non seulement l’artiste tend à devenir une sorte de poly-technicien assemblant des matériaux, des techniques et des modes de représentation hétérogènes. Mais aussi il se donne très souvent comme objet spécifique le travail sur les mots, images, sons ou gestes communs qui traversent les frontières entre activités artistiques et activités prosaïques.

Il croit pouvoir établir en cela un lien avec le politique qui serait aussi, selon lui – dans la mesure où il s’inscrit dans une dimension visant à subvertir l’ordre dominant – de la même manière que l’art, une façon de s’intéresser plus «  aux mots et aux images, aux mouvements, aux temps et aux espaces qu’à un renouvellement interne de ce qui est déjà constitué ». Comme si on pouvait faire apparaître, dans le ici et maintenant une sorte d’insurrection silencieuse basée sur l’extension du champ des formes littéraires et artistiques, comme si, dans la pratique et la réception de l’art contemporain (ou de la littérature) se jouait enfin, de manière muette, une reconquête de pouvoir par rapport aux instances dominantes du marché.

C’est, à mon avis, une manière très (trop?) optimiste de voir les choses, car rien ne prouve qu’il en soit ainsi : les pénétrations de l’art et de la littérature en milieu populaire quoi que Rancière en pense, étant souvent très insuffisantes pour que l’on crie victoire. Dans mon petit village drômois, je sais combien il est difficile d’amener des gens du lieu, paysans, petits fonctionnaires et retraités modestes à dialoguer avec des écrivains qui acceptent pourtant de faire le déplacement jusqu’à eux, et qui sont loin d’être les représentants d’une élite hautaine, dont la parole, même, est infiniment proche de ce qu’ils peuvent développer dans leur for intérieur, une parole qui sait dire, par exemple, la dureté d’un début d’existence au sein d’un monde paysan et qui sait parler de la misère rurale d’autrefois (et d’aujourd’hui) (Charles Juliet notamment).

De fait, Rancière a abandonné le terrain politique au sens traditionnel du terme, celui qui consistait dans l’affrontement de classes sociales dans le but d’un avenir meilleur (cf. ce qu’il dit : on ne travaille pas pour l’avenir, on travaille pour creuser un écart, un sillon tracé dans le présent, pour intensifier l’expérience d’une autre manière d’être). Pense-t-il même que l’on puisse abattre le « système capitaliste » ? Je pense que la notion de système lui fait horreur, comme lui fait horreur également la tendance populiste « anti-système ». L’idée selon laquelle il y aurait une « forteresse centrale du pouvoir capitaliste » est de nature, selon lui, à « engendrer de la dépression » :

nous savons comment un certain marxisme s’est fait le propagateur privilégié de cette dépression, sur le mode : rien ne sert à rien tant qu’on n’a pas pris la forteresse imprenable […] Nous savons aussi comment cette vision du pouvoir capitaliste central entretient par ailleurs la résignation ou la complaisance à l’égard d’autres formes d’oppression – étatiques, militaires, ethniques, sexuelles, religieuses ou autres – qui se trouvent légitimées par le fait en tant que conséquences périphériques de cette domination centrale, quitte à ce que les mêmes pouvoirs oppresseurs soient, au gré des humeurs, qualifiés de simples agents de la domination capitaliste et coloniale ou de formes de résistances à cette domination.

C’est ainsi le schéma classique et centralisateur du marxisme qui est mis en cause, celui qui, dès le début et en passant par tous ses grands penseurs y compris Gramsci et Althusser, a considéré que c’était l’exploitation économique qui était en première cause, la sphère économique étant l’infrastructure à quoi toute la vie sociale et culturelle doit être ramenée. Or, va jusqu’à dire Rancière : « cette dépendance causale n’a jamais été vérifiée ».

Que les pouvoirs étatiques aient servi et servent encore dans nos pays les intérêts des capitalistes n’entraîne aucunement un tel lien de hiérarchie causale entre les formes d’oppression. Les deux grandes révolutions anticapitalistes du XXème siècle ont été marquées non par le dépérissement des pouvoirs oppressifs de l’Etat mais, au contraire, par leur accroissement démesuré. Et elles ont abouti à une autre forme d’exploitation du travail vivant car, de fait, la forme capitaliste n’est aucunement la seule forme d’exploitation économique.

On a bien lu : «  la forme capitaliste n’est aucunement la seule forme d’exploitation économique ». Voilà de quoi faire grincer les dents de beaucoup « d’anti-capitalistes » proclamés dans certains partis comme en dehors des partis constitués.

En situant « l’ennemi » dans un lieu propre à l’abri de solides murailles à l’assaut desquelles il faudrait monter, on développerait ainsi une conception fantasmatique de la lutte pour ce qui nous paraît essentiel or le capitalisme est plus qu’un pouvoir, c’est un monde, et c’est le monde au sein duquel nous vivons.

J’éprouve un certain soulagement lorsque je lis cela car cela rejoint ma conviction profonde selon laquelle il est de plus en plus vain de se lancer dans de grandes diatribes vertueuses et combattantes contre une sorte « d’ordre du mal » fantasmé, ce « système honni », alors que ce système nous a fait et qu’il n’existe à l’heure actuelle nulle part dans le monde de « contre-système » qui incarnerait le bien, ou en tout cas un « meilleur » (timidement, j’oserais dire que seules peut-être quelques sociétés dites primitives… mais que nous ne pourrons jamais rejoindre car on ne remonte jamais le temps).

C’est donc au sein de ce système que nous devons développer ces luttes, sachant aussi (cela n’est pas dit par Rancière) que nous tenons dur comme fer à une grande partie de ce « système ». Les biens et avantages qu’il nous procure : santé, éducation, protection contre les agressions de toutes sortes sont des acquis que nous ne voudrions en rien abandonner sous le fallacieux prétexte qu’une loi anarchique ou vaguement communiste serait meilleure. Au contraire, nous attendons d’un gouvernement, d’un chef de l’état qu’ils fassent tout pour leur assurer les moyens de subsister et de se développer, ce qui passe évidemment par la meilleure « gestion » possible et par l’imposition de critères d’efficacité.

Il faut un certain courage à Jacques Rancière pour oser dire à propos du capitalisme et à la face de ses amis traditionnels, tous plus ou moins marxistes, dont certains sans doute flirtent avec les Insoumis :

c’est la puissance qui « donne » du travail aux prolétaires chinois, cambodgiens ou autres pour produire à la fois des marchandises à bas prix offrant aux salariés, chômeurs et semi-chômeurs du monde occidental les moyens de maintenir leur niveau de vie, et des profits redistribuables – par l’intermédiaire des fonds de pension – en retraites pour les petites gens des Etats-Unis ou – par l’intermédiaire de la fiscalité étatique – en RMI, RSA ou indemnités de chômage dont vivent aujourd’hui chez nous pas mal d’ennemis du capitalisme.

En citant ainsi RMI et RSA (et qui sait, demain peut-être un hypothétique « revenu universel » qui ne sera jamais qu’une nouvelle manière de se désintéresser du phénomène objectif de la pauvreté), il met le doigt, peut-être sans l’avoir vraiment prévu au moment où il répondait à cette interview, sur un débat devenu récemment très brûlant…

oeuvre anonyme – Beaux Arts de Grenoble, atelier BD

Le texte de Rancière a le bonheur de nous sortir de deux attitudes stériles : l’indignation à bon compte qui ne produit rien (les Insoumis…) et la grande déploration défaitiste face à un monde qui n’en finirait pas de s’écrouler (le pensée post-heidegerienne).

Face à « nos » faillites, ces échecs déjà énumérés, il y a en effet la tendance à « rapporter toutes ces défaites à une même cause première […] une catastrophe métaphysique qu’on appellera acosmisme, domination de la technique, crise du symbolique ou autre », formulations qui auraient, selon Rancière, une origine commune dans la pensée de Heidegger. Il est vrai que la politique a toujours besoin d’une globalité, d’une perception d’ensemble, la « science » marxiste en donnait une mais, hélas ou heureusement, elle a sombré à cause de toutes ces défaites : « il n’y a plus de savoir de l’action qui se légitime d’une science de la société ». Alors il fallait bien que quelque chose prenne la place, ce quelque chose, Rancière y renvoie comme à « la pensée post-heideggérienne de la grande catastrophe ». Selon elle, le salut viendra d’une « énième critique de l’humanisme, de l’anthropocentrisme et du cartésianisme, mettant la défense de la terre, de Gaia ou de la planète à la place des combats pour la liberté humaine ou l’égalité entre humains ». Nouvelle globalisation qui fait passer au second plan un enchevêtrement de luttes sur des terrains bien réels, « où l’on sait – dit Rancière – pour quoi et pour qui l’on travaille » : « défendre les droits des pauvres qu’on veut chasser de leur logement ou des paysans qu’on veut chasser de leurs terres, lutter contre un projet menaçant l’équilibre écologique, accueillir ceux qui ont dû fuir leur pays, empêcher qu’on ne les renvoie chez eux etc. etc. ». Ces combats particuliers, singuliers, autrefois s’envisageaient au travers d’une forme universelle, il faut seulement aujourd’hui se résigner à ce que ce ne soit plus le cas. Il faut aussi admettre que désormais les gens qui sont en lutte pour telle ou telle cause ne séparent plus les moyens des fins, c’est presque, pourrait-on dire, la forme prise par la lutte qui devient une fin et c’est en cela qu’on retrouverait la forme artistique.

Je disais au commencement que Rancière utilisait encore les mots « d’ennemis » et « d’insurrection ». Si le premier demeure flou (dans sa pensée, comme plus globalement dans la pensée post-marxiste), le second s’éclaire quand il dit que :

une chose est sûre : ceux qui parlent aujourd’hui d’insurrection font en fait une croix sur l’histoire réelle des processus insurrectionnels et feignent d’ignorer que le peuple en armes n’a plus aucune réalité dans nos sociétés.

Et finalement, conclue-t-il en reprenant les idées du « Comité invisible » : « l’insurrection, c’est en fait l’auto-organisation de la vie par les gens ordinaires, laquelle s’oppose au chaos qui caractérise l’organisation de la vie par en haut […] En somme on retombe sur l’idée que la seule manière de préparer le futur est de ne pas l’anticiper, de ne pas le planifier, mais de consolider pour elles-mêmes des formes de dissidence subjective et des formes d’organisation de la vie à l’écart du monde dominant ».

Il n’y a donc rien de plus pacifiste que cette « insurrection » – là. Rancière est-il encore marxiste ? On peut certes en douter: s’il n’y a plus la forteresse du capitalisme, s’il n’y a plus de front bien établi entre deux classes principales la bourgeoisie et le prolétariat, s’il n’est pas prouvé que la sphère économique soit déterminante, si l’on ne peut plus attendre que le « système » meurt de ses seules contradictions internes, s’il n’y a plus d’insurrection armée et si, même selon Badiou, le marxisme s’est trompé sur l’échelle des temps… alors qu’en reste-t-il ? Mais ce n’est pas grave après tout qu’il n’en reste pas grand chose… pourvu qu’il reste une volonté de résister à ce qui nous semble être un ordre dominant cherchant à imposer ses contraintes au niveau de nos pensées et de nos émotions (on pense au monde marchand bien entendu). Si l’insurrection réside dans le fait de développer des formes de vie et des actions à l’écart du monde dominant (monde de la marchandisation surtout), alors ne peut-on pas dire qu’elle préside déjà et depuis longtemps à nombre de démarches ? Qu’on la voie toujours à l’oeuvre dans le théâtre, l’art et la poésie, lorsque par exemple on donne une lecture de Giono par une belle nuit d’orage dans un village de Provence, quand un comédien déclame du Nazim Hikmet dans une église de village ou quand de jeunes créateurs se lancent à fond perdu dans l’édition de poètes inconnus…

Visée (un peu) réconfortante qui, enfin, nous délivre du défaitisme ambiant : le monde autour de nous grouille de tentatives (souvent réussies, à la différence de nos « luttes » d’autrefois) visant à installer dans les interstices laissés libres du monde marchand des floraisons de vie et d’espoir. A nous de savoir développer ces espaces existants.

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Liberté, égalité… révolution esthétique : à propos de Jacques Rancière

Il y a quelques temps, j’écrivais sur nos faillites (à propos du livre de Régis Debray). Mon billet pratiquait l’auto-dérision, mais faisait aussi quelques constats amers. Entre autres le fait que la « révolution » nous a bien eus… que le marxisme n’était pas l’horizon indépassable de la philosophie de l’histoire etc. Des fois que je n’en sois pas sûr, je me suis plongé dans la lecture d’un de nos penseurs de la société, de la politique et de l’histoire les plus importants : Jacques Rancière.

Jacques Rancière

Jacques Rancière a étroitement collaboré dans sa jeunesse avec Louis Althusser, ayant même rédigé certains passages de « Lire le Capital », cet ouvrage qui, pour les gens de ma génération, faisait figure de passage obligé à tout engagement dans le marxisme. Par la suite, Jacques Rancière a pris ses distances avec le marxisme très « structuraliste » et surtout très « déterministe » (on pourrait dire « scientiste ») du caïman de Normale Sup. La vision actuelle qu’il en a est très critique. D’où l’intérêt qu’il y a à prendre connaissance de ce qu’il pense, notamment au travers de ce petit livre aux éditions de La Fabrique qu’il a publié sous forme d’interview avec son éditeur Eric Hazan : « En quel temps vivons-nous ? ».

Mon point de vue subjectif, tel que je l’ai évoqué dans ce blog à plusieurs reprises, est qu’en vieillissant, j’en suis arrivé à me sentir plus attiré par « la liberté » que par « l’égalité ». Peut-être est-ce une faute : nous ne pouvons pas tolérer qu’il y ait de tels écarts dans la population mondiale entre « riches » et « pauvres » et nous devrions avoir toujours en tête l’impératif de leur réduction, avant même que de penser à améliorer les conditions de notre liberté… Mais les bons sentiments font-ils avancer l’histoire ?

C’est ce qu’on appelle un « glissement vers la droite ». Je pourrais me justifier en avouant que les philosophies de l’égalité m’ont déçu. Elles n’ont pas atteint le but qu’elles prétendaient viser là où elles ont paru un temps triompher, ou alors elles étaient prêtes à produire ce qu’on a appelé parfois le « socialisme de caserne », quelque chose qui est aux antipodes de tout ce que j’ai souhaité dans ma vie. Je me suis d’ailleurs souvent demandé, lorsque j’étais adhérent à tel ou tel parti de la gauche « révolutionnaire », pourquoi je me faisais violence à ce point… semblant défendre auprès de mes opposants un type de société, des formes de vie dont je n’aurais jamais voulu pour un empire… L’égalitarisme, qui se confond avec un anti-élitisme radical, rejette tout esprit novateur, toute personnalité qui sortirait du lot, au nom d’une égalisation nécessaire de la société, et c’est là bien sûr où il se nuit à lui-même. Il n’est qu’à regarder le destin des mouvements artistiques révolutionnaires des années vingt (Maïakovski, Meyerhold, Malevitch…) pour être édifié sur la question (voir le dernier livre écrit par Tzvetan Todorov, voir aussi « La génération qui a gaspillé ses poètes » de Roman Jakobson). L’esthétique révolutionnaire a subi un échec en rase campagne et a dû laisser la place au réalisme socialiste… (qui subsiste encore dans certaines conceptions « de gauche » de l’action culturelle, où l’on considère qu’une forme poétique, littéraire ou théâtrale n’est jamais auto-suffisante et qu’il faut lui assigner un sous-texte sous forme de slogan politique « pour que le spectateur moyen y comprenne quelque chose et, surtout, soit orienté vers le message qu’on veut lui délivrer »).

Le point de vue de Rancière est donc particulièrement intéressant puisqu’il est le seul philosophe à ma connaissance qui pose clairement la question de l’esthétique et des formes innovantes au sein d’une réflexion qui se veut empreinte de recherche de « l’égalité ». J’ai toutefois quelque mal à accepter chez lui un vocabulaire droit issu d’une conception belliqueuse de l’histoire : les mots « insurrection », « ennemi » (au sens d’ennemi de classe) sont souvent répétés. Le premier de ces mots, Rancière s’en explique assez bien sur la fin. Le second demeure. Je le récuse. « Ennemi » suppose son contraire « ami »… et je ne comprends pas (je n’ai d’ailleurs jamais compris) l’usage de ces mots dans un contexte où il ne saurait y avoir ni « amis » ni « ennemis »… mais simplement des forces aux contours plutôt confus, qui s’affrontent ou s’allient le plus souvent en fonction des circonstances. Rancière lui-même a quelque mal à identifier des forces fixes qui se feraient face de tout temps (le prolétariat et la bourgeoisie, pour faire bref, dont on sait qu’en bons termes marxistes, ils sont définis comme des positions au sein de l’appareil de production – et non point par exemple en termes de pauvreté et de richesse).

Il reste que de ce magma émergent des relations que l’on ne saurait appeler autrement que « de domination ». Il y a bel et bien, dans la société, une multitude de luttes, parfaitement justifiées, visant à remettre en cause ces formes de domination. Mai 68 a su particulièrement mettre en valeur certaines d’entre elles, et 2018 aussi : après tout, le mouvement #metoo est une forme de lutte contre une domination, la masculine, lutte qui se porte plutôt bien et semble remporter des victoires. En Irlande, pour la première fois, un ordre patriarcal et religieux a été sérieusement mis en échec par la voie du référendum.

Mais tous les rapports ne sont pas « de domination » : les milieux populaires qui s’opposent à l’accueil des migrants n’entrent pas dans des rapports de domination qui opposeraient une classe à une autre. Sans doute subissent-ils l’effet de rapports de domination existant ailleurs, mais c’est de manière fortement indirecte. Les migrants eux, sont probablement des « dominés » mais c’est une autre histoire : ils étaient dominés chez eux, ils le sont toujours par un ordre mondial qui les a précarisés, mais on ne saurait dire qu’en migrant ils affrontent ces instances de domination, ils ne font que les subir et, finalement, personne n’affronte vraiment ces dernières.

Et puis, comme le dit Rancière lui-même : « il faut en finir avec l’idée de la domination comme un grand système cohérent […] L’état des choses au travers duquel la domination opère, c’est une combinaison d’éléments et d’agencements hétérogènes ».

Quand on parle d’égalité, de quelle égalité s’agit-il (au-delà évidemment de l’égalité des droits, qui va de soi, et nous fait préférer la démocratie à tout autre système de gouvernement, mais qui reste une égalité abstraite ) ? Depuis la Révolution de 89, et encore plus peut-être depuis les changements que nous avons connus au cours du XXième siècle (et notamment au cours des Trente Glorieuses puis des années qui les ont suivies), il s’est imposé en France (mais aussi dans les autres pays occidentaux, même si c’est sous des formes variables) l’idée d’une collectivité comme assemblée d’individus libres (voir à ce sujet les travaux de Marcel Gauchet), conception qui, à la lettre, peut se caractériser comme libérale. Elle sous-entend que chaque individu est respecté dans sa singularité. C’est là que viennent se confronter les exigences de liberté et d’égalité : il est difficile d’établir une égalité des singularités. A moins d’avoir un raisonnement de deuxième degré qui pose que ce qui est visé est non pas l’égalité des individus en soi mais l’égalité des attentions à la singularité de chacun, ce qui n’est pas dit en général et qui, même si on le disait, apparaîtrait comme une injonction de pure forme, inopérante.

Quand Rancière caractérise l’être-ensemble comme étant « contre un ordre du monde qui sépare et met en concurrence », il définit un état particulièrement instable : des entités qui tiennent chacune à leur singularité et qui donc, par nature, sont séparées, vont avoir du mal à se tenir ensemble longtemps. Et c’est bien ce que nous observons dans tous les mouvements récents (comme « Nuit Debout » par exemple, qui est souvent mentionné dans ce petit livre). Alors, certes, on voudrait que cette « séparation » ne soit pas vécue comme « mise en concurrence »… mais cela est très difficile à faire tenir aussi. D’où l’énorme difficulté à faire « un peuple » (autrement que par les directives venues d’en haut).

Alors que reste-t-il ? Qu’il existe des moments d’égalité. J’aime assez cette idée, qui demeure modeste. Nous pouvons viser à ce qu’il existe, dans notre temps historique, des moments d’égalité. Qui forment comme des trous dans la trame des rapports marchands et de domination qui constituent notre société. Il n’en résultera pas nécessairement un « ordre fondamentalement changé » mais le développement peut-être illimité de petites oasis dans un désert aride. Rancière renvoie bien sûr ici à la figure de la résistance, mais pas au sens d’une Résistance militaire du genre « résistance à l’occupant » comme parfois dans le passé certains groupes d’extrême gauche y ont appelé, plutôt pourrait-on dire au sens où l’on parlerait d’une « résistance de l’air », celle qui empêche que le vol d’un objet se fasse tout seul, ce qui, pour celui qui a le pouvoir de le lancer serait idéal, mais ce serait compter sans les effets du milieu. Ainsi pour le monde marchand, il serait idéal que tous les lancements (de nouveaux biens, de projets ambitieux…) se fassent dans un vide sans résistance. Ce n’est pas le cas. Heureusement car ce sont les actions exercées contre le mouvement uniforme qui créent des turbulences et des stagnations où peuvent s’exprimer un désir d’autre chose, une valeur esthétique.

Ainsi, le mot « esthétique » est prononcé. Serait-ce au nom de valeurs esthétiques partagées que nous pourrions « tenir ensemble » ? Pour Rancière, la vraie révolution sociale s’ancre dans une révolution esthétique, il tient cette idée de Marx, mais du Marx de 1844 (cf. les Manuscrits de la même date), quand le grand penseur s’attarde un peu sur ce qu’il entend par « communisme » (ce n’est pas si souvent) et qu’il le définit comme « humanisation de sens humains » :

Il est l’état dans lequel l’exercice des sens humains est, pour tous, sa propre fin, où il n’est plus soumis à la grossièreté des besoins qui est elle-même la conséquence de la propriété.

Et Rancière d’ajouter :

C’est Kant qui a vu dans le jugement esthétique un mode d’appréhension de l’expérience sensible à laquelle tous en droit participent parce qu’elle est indifférente à ce qui fait d’une forme sensible une chose utile à une fin et appartenant à un propriétaire. C’est Schiller qui a fait de cette affirmation d’une capacité humaine partagée le principe d’une égalité conçue en termes d’expérience sensible et non plus d’institutions et de lois.

Nous voici au coeur de notre sujet : quelle égalité voulons-nous. L’égalité des fortunes, l’égalité juridique ou l’égalité en termes d’expérience sensible ? Nous comprenons bien ici ce que veulent dire à la fois Rancière et Schiller (et peut-être le jeune Marx) : non seulement il faudrait, comme l’a dit Marx, abolir la division du travail social mais, beaucoup plus profondément, s’en prendre à la distinction des moyens et des fins. Une société communiste serait telle que ce dont nous faisons l’expérience ne soit pas orienté vers une fin extérieure mais se suffise à soi-même, soit sa propre fin. Ceci est contre l’utilitarisme (et pas contre l’utilité). J’ajoute que, comme suggéré dans mon précédent billet, la chose existe au moins dans la communauté des mathématiciens où « l’utilité » de telle ou telle découverte, de tel ou tel théorème, est transcendée par sa beauté (son « utilité » ne sera vue que par rapport à ce que le résultat peut apporter pour développer la théorie ou bien obtenir un autre résultat, peut-être plus beau encore). Comment aller vers ce type de société idéale ? Ici, forcément, les avis divergent. J’ai été amusé d’entendre dans une video diffusée sur FB le philosophe Alain Badiou dire que le marxisme ne s’était trompé sur rien sauf… sur l’échelle temporelle et que, bien sûr, l’avènement d’une société communiste ne saurait se prévoir avant longtemps, autant dire pas à échelle humaine… L’argument est facile qui consiste à renvoyer aux calendes la société rêvée. Encore un pas de plus et on finira par promettre à tout le monde le paradis… mais à la fin de nos jours. Plus sérieuse est la volonté de réfléchir à ce qui, dans le temps présent, montre des ouvertures nouvelles vers une société plus juste, plus fraternelle permettant davantage d’émancipation :

L’émancipation, cela a toujours été une manière de créer au sein de l’ordre normal du temps un temps autre, une manière différente d’habiter le monde sensible en commun. Cela a toujours été une manière de vivre au présent dans un autre monde autant – sinon plus – que de préparer un monde à venir. On ne travaille pas pour l’avenir, on travaille pour creuser un écart, un sillon tracé dans le présent, pour intensifier l’expérience d’une autre manière d’être.

Rancière, qui n’est pas un scientifique, encore moins un mathématicien, pense l’art et l’effet de celui-ci sur le monde social. Pour lui, c’est la critique esthétique qui fonde la critique sociale et non l’inverse. « L’art s’est autonomisé comme sphère d’expérience sensible tout en abolissant les frontières qui séparaient les sujets et les manières de faire des Beaux-Arts du monde de l’expérience ordinaire […] La révolution esthétique établit un lien entre des phénomènes dont le sens global est commun mais dont les formes concrètes, les terrains d’effectivité et les résultats restent souvent séparés. Il y a l’introduction dans le monde de l’art de sujets, personnages et situations prosaïques ou de formes dites populaires et les révolutions formelles des arts qui en ont résulté ; mais il y a aussi l’introduction parmi les hommes et les femmes du peuple de formes de perception, de sensibilité et d’aspirations empruntées à la culture dite aristocratique. Il y a la constitution d’un monde autonome de paroles, formes et performances détachées de leurs usages sociaux traditionnels, mais aussi la formation de nouvelles subjectivités militantes et la constitution de programmes vouant l’art non plus à créer des œuvres mais à transformer les cadres de la vie matérielle sous tous ses aspects ».

On aimerait que tout ceci soit vrai… L’est-ce vraiment ? Je suis à la recherche d’exemples. Je veux bien proposer à ce titre le développement du Street Art, comme la ville de Grenoble essaie en ce moment de le promouvoir (au travers d’un « Street Art Contest » qui dure tout le mois de juin). Le cadre de la vie matérielle s’en trouve en effet transformé, mais sort-on vraiment du cadre de l’œuvre due à un auteur ? En tout cas, le milieu du Street Art est sans doute à explorer dans la perspective invoquée par Rancière. On y trouve en effet, mis de plain-pied, une création artistique et un cadre de vie. De plus, l’œuvre se créant dans la rue, son processus de formation est visible, sous le regard attentif des habitants et des curieux, lesquels souvent n’ont pas de référence esthétique mais sont néanmoins en état de juger le résultat en fonction de leurs critères esthétiques personnels qui, qu’on le veuille ou non, existent toujours. On peut aussi prendre comme exemple le succès des écoles des Beaux-Arts ouvertes au tout-venant qui souhaite s’initier aussi bien à l’aquarelle ou à l’huile qu’au dessin d’observation. Ces ateliers sont bel et bien un creuset d’où se dégage une forme d’art par laquelle se trouve appropriées « des formes de perception, de sensibilité et d’aspirations empruntées à la culture dite aristocratique ».

On en tirera la conclusion provisoire que, de même qu’on a pu dire autrefois, face à la religion, que le paradis était sur cette Terre, on peut dire qu’aujourd’hui la révolution serait parmi nous, silencieuse et souterraine, provoquant une invasion bienvenue des formes artistiques dans l’espace public. Façon optimiste de voir les choses, mais qui, peut-être, ne règle pas tous les problèmes…

Il y a l’introduction dans le monde de l’art de sujets, personnages et situations prosaïques ou de formes dites populaires – copyright Alain Lecomte

/suite la semaine prochaine/

on peut lire aussi, en attendant la semaine prochaine, ce qu’en pense le psychanalyste Jacques-Alain Miller

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Mathématique

Jacques Roubaud

L’ami Roubaud – je l’appelle ainsi bien que je ne le connaisse pas, ne l’ayant rencontré qu’une fois, lors d’une rencontre quiproco qui avait été organisée par une association d’étudiants d’un institut polytechnique, je dis « quiproco » parce que le poète qu’il est avait du mal à se faire comprendre de jeunes futurs ingénieurs et cadres éminents – l’ami Roubaud donc vient de commettre un nouveau livre recueil de ses pensées et élucubrations autour de l’écriture et de la poésie… Mais ce qui me touche le plus dans cet essai ci (cet esséssi) ce sont les réflexions liées aux mathématiques, ou plutôt comme avait eu l’audace en son temps de l’écrire le groupe Bourbaki : la mathématique. Car pour eux la mathématique était une, au grand dam sûrement de beaucoup d’esprits modernes qui doivent penser aujourd’hui qu’elles sont plusieurs (le pluralisme étant à la mode). Mais la mathématique est une comme la poésie est une. Au grand dam là aussi de beaucoup d’esprits modernes qui doivent penser que le singulier entraîne nécessairement l’unicité (la « pensée unique ») et que tout un chacun peut être poète en alignant trois lignes d’inégales longueurs avec vaguement des bouts qui se ressemblent – on appelle ça des rimes. La mathématique était une aux temps où on la disait « moderne » : elle obligeait les professeurs à se recycler, les parents à s’y mettre et les enfants à rêver à un univers de beauté. Car la mathématique, quand elle était une était belle. Dans les années soixante, j’ai reçu comme cadeau de Noël, deux volumes de la collection Bourbaki, je les ai encore. Les énoncés de ces volumes s’égrènent comme des lignes de poésie, elles font dans l’étrange et posent un déni définitif à la prose quelconque – décidément oui, très quelconque – qui s’étale partout, sur les journaux, les magazines, les tweets et les posts sur Facebook. Ainsi quand il est dit que « tout groupe additif est un Z-module » ou que « dans tout ensemble ordonné inductif, tout élément est majoré par un élément maximal », on sent bien que cela est sans appel, et que même si nous ne comprenons pas bien les mots, une poésie s’en échappe qui est comparable à celle qui viendrait d’un monde parallèle où on rencontrerait des Z-modules comme ici bas nous voyons défiler des ormes et des platanes. Il faut noter ici que le deuxième énoncé ci-dessus, dénommé en général « théorème de Zorn », mentionne une notion, celle d’ensemble inductif, qui n’est pas évidente. Mon cahier (à petits carreaux) de l’année soixante-sept qui contient le cours de Maths I de monsieur Lazard, dit ceci : « on dira que E est inductif si et seulement si toute partie de E non vide et totalement ordonnée possède une borne supérieure dans E lui-même (et pas ailleurs) ». J’imagine donc aujourd’hui des séries ordonnées (totalement) qui toutes culminent vers un point de chaleur maximale, cela a quelque chose d’érotique, de bien plus érotique que ce que l’on croit.

Mon petit-fils qui a bientôt neuf ans se passionne déjà pour les mathématiques : il a compris qu’il trouverait toujours auprès de la théorie des nombres une consolation quand il serait déprimé ou rendu triste par des comportements d’adultes autour de lui. Comme je suis heureux d’apprendre cela car comme il a raison ! La mathématique, à coups sûrs, saura l’entourer de ses bras blancs aux moments fatidiques. Il y a à cela une condition bien sûr : qu’on ne l’assomme pas de la notion d’utilité. Les mathématiques ne sont pas d’abord « utiles ». On ne convainc pas vraiment les jeunes de faire des mathématiques en leur disant qu’elles servent à tout, qu’on les trouve partout, inscrites dans le moindre smartphone (ce qui est vrai certes). Je suis sûr qu’ils préfèrent l’argument de la beauté. Lui seul peut convaincre de vivre cette vie d’ermite à laquelle se vouent, de génération en génération, quelques esprits qui ont compris qu’il y avait là, après tout, une manière plus qu’honnête de gagner sa vie (je reprends ici le titre d’un livre de Jean Rouaud).

Le journal « Le Monde » en ce moment propose hebdomadairement des livres consacrés aux « génies des mathématiques » : démarche très louable. On pourrait craindre qu’il ne soit pas possible de parler de Riemann ou de Cantor à un grand public, leurs travaux impliquant des idées trop abstraites ou des résultats trop techniques. La lecture pourtant du volume consacré au mathématicien indien Ramanujan me convainc de l’excellence de l’idée et de la belle réussite de l’entreprise. Cela tient entre autres au fait que l’auteur des textes explicatifs fait preuve d’un sens remarquable de la pédagogie.

Srinivasa Ramanujan

Qui était Ramanujan et qu’a-t-il fait ? Srinivasa Aiyangar Ramanujan, né en 1887 dans le sud de l’Inde, n’avait pas reçu de formation universitaire et autour de 1910, n’avait trouvé qu’un petit job de comptable dans le port de Madras quand il s’adressa à Godfrey Harold Hardy, le grand mathématicien anglais qui officiait dans la prestigieuse université de Cambridge. Derrière les feuilles envoyées par le jeune indien, couvertes de formules, Hardy reconnut aussitôt la possibilité d’un génie : « certaines des formules de Ramanujan me dépassent, mais force est de constater qu’elles doivent être vraies, car personne n’aurait eu l’imagination nécessaire pour les inventer ». Les premiers travaux en question contiennent des égalités fameuses indiquant la somme de quelques séries infinies. Chacun peut imaginer faire la somme d’une infinité de nombres… mais pense alors qu’il n’en finira jamais, d’où le sentiment de peine perdue, or faire ce genre de somme est nécessaire, on le sait depuis au moins les paradoxes de Zénon. Au plus simple : imaginons que nous allions d’un point A vers un point B distant d’une unité de distance et que nous décomposions notre mouvement : il y a un moment où nous avons parcouru la moitié de la distance, puis un moment où nous avons parcouru la moitié de la distance encore à parcourir, puis un moment où nous avons parcouru la moitié de cette nouvelle distance à parcourir etc. De moitié en moitié, nous avons l’impression que nous n’arriverons jamais au bout, or nous savons bien que si nous avons une progression constante, nous y arriverons, et c’est en effet attesté par le fait que la somme de 1/2, 1/22, 1/23, 1/24 etc. (somme infinie donc dont le terme général est 1/2n) est bien égale à 1.

Ce cas est élémentaire, ce n’est pas lui que Ramanajan a exploré, mais des cas extraordinairement plus complexes qui font intervenir des nombres irrationnels, π ou e. Comment des sommes de séries infinies très complexes mais ne faisant intervenir que des fractions ordinaires peuvent être bien, miraculeusement, égales à des expressions contenant le nombre π ? π n’est après tout au départ que le rapport d’une circonférence à son diamètre, alors que vient-il faire là ? Et puis, à l’inverse, ne trouvons-nous pas là des moyens de calculer des approximations de π ? π alors perd de son mystère, mais c’est pour se dévoiler à nous dans sa beauté. Leibniz et Euler avant lui avaient démontré des formules utilisables pour le calcul de π, mais l’une de celles de Ramanujan était telle qu’il suffisait d’additionner les 3 premiers termes pour avoir déjà une valeur approchée de π correcte jusqu’à la trentième décimale ! Et ne parlons pas ici des fonctions modulaires (ces fonctions d’un nombre complexe étranges qui accumulent les propriétés intéressantes – des « symétries » – du genre de f(z) = f(z+1)) dont certaines se retrouvent aujourd’hui dans la théorie des cordes.

Ramanujan mourut jeune (à 32 ans) après un retour dans son pays natal auréolé de toute la gloire que sut lui donner l’université britannique (un peu comme si, vers la même époque la France avait fait entrer au sein de son Académie un obscur paysan venu du fin fond de sa Kabylie natale…). Ses travaux continuèrent d’irradier la planète mathématique. Un carnet de lui que l’on croyait perdu fut découvert en 1976 dans les archives de Trinity College, dont le contenu fut publié en 1987. La théorie qui y était énoncée ne devait trouver sa vérification finale qu’en 2002.

Je ne sais trop pourquoi j’achetai ce livre récemment au tabac-presse du coin de ma rue. Sans doute avais-je en mémoire le vague souvenir d’avoir étudié autrefois dans ma jeunesse une certaine « conjecture de Ramanujan »…

Outre le contenu mathématique si pédagogiquement raconté (regrettons que, dans ce genre de collection, on ait du mal à savoir qui est vraiment l’auteur du texte), on admirera le langage dans lequel les intellectuels des siècles précédant le nôtre s’exprimaient, même les mathématiciens, puisque c’est au mathématicien français Charles Hermite (après qu’il ait démontré la transcendance de e) que l’on doit cette phrase :

Je ne me hasarderai point à la recherche d’une démonstration de la transcendance de π. Que d’autres tentent l’entreprise. Nul ne serait plus heureux que moi de leur succès. Mais croyez m’en, mon cher ami, il ne laissera pas que de leur en coûter quelques efforts.

C’est ce « il ne laissera pas que de leur en coûter quelques efforts » qui me laisse pantois….

Note 1 : Je dis : quand la mathématique était une. Ah bon, alors elle n’est plus une ? Ce que je veux dire ici c’est qu’évidemment, la mathématique a servi à de multiples applications et qu’il peut exister à partir de là une multitude de variétés : mathématiques financières, mathématiques de l’ingénieur, mathématiques pour la biologie, pour la physique, pour la sociologie, l’économie, voire l’extraction du pétrole… ce sont alors des mathématiques, englobant parfois des êtres hybrides, ayant perdu la rigueur originelle de la mathématique et qui donnent au citoyen lambda l’impression qu’on veut l’engloutir sous des flots de formules, assénées comme des vérités sentencieuses dans le seul but de lui clouer son bec. Ce n’est donc pas de ces mathématiques-là que je parle.

Note 2 (plus « mathématique ») : en regardant plus en détails ce qui concerne Ramanujan dans la littérature contemporaine et en particulier sur le web, on découvre des choses amusantes, coïncidant souvent avec des problèmes ardus. Ainsi tout le monde peut s’attendre à ce que la somme de tous les nombres entiers : 1 + 2 + 3 + 4 + etc. soit « égale à l’infini », en tout cas jamais à un nombre fini. Or Ramanujan se fait fort de vous prouver qu’il n’en est rien dans les quelques lignes reproduites ci-dessous :

ainsi, 1 + 2 + 3 + 4 + … serait égal à – 1/12 !!!

cela nous laisse baba, mais c’est aussi qu’il faut prendre quelques précautions avec les séries que l’on sait divergentes, or 1 + 2 + 3 + 4 +… l’est, de toute évidence (au sens où quelque soit l’entier N, on peut trouver une somme finie partielle qui dépasse N) . De même que la série 1 – 1 + 1 – 1 + 1 – 1 etc. Cette dernière est divergente parce que sa « somme » dépend du mode de regroupement des termes que l’on pratique, par exemple (1 – 1) + (1 – 1) + (1 – 1) + … = 0 + 0 + 0 + … = 0, alors que 1 + (– 1 + 1) + ( – 1 + 1) + ( – 1 +1) … = 1 + 0 + 0 + … = 1 et que en changeant l’ordre des termes, on va obtenir par le même genre de procédé -1. Ainsi à suivre nos calculs, démontrerions-nous que : 1 = 0 et que 1 = -1, ce qui représente le comble de la contradiction mathématique et ne ferait qu’induire l’idée que toutes les mathématiques sont fausses ! Eh bien non, elles ne sont pas fausses, mais l’évitement de ce genre de « paradoxe » est ce qui montre la nécessité de définitions extrêmement rigoureuses. Ainsi l’essai de calcul d’une somme infinie ne pourra se faire que si nous savons démontrer au prélable que la série est bien convergente. Le jeune Ramanujan était un grand calculateur mais n’avait pas encore appris la rigueur formelle (ce qui est normal étant donné son absence d’éducation mathématique préalable).

On s’étonne alors de lire que des chercheurs aient pu porter crédit à des résultats sur des séries divergentes au point de s’appuyer sur eux pour étayer des théories contestées comme celle des cordes.

PPS : Un lecteur pourrait ici objecter que le fait de ne rien savoir de l’infini (car c’est bien de cela qu’il s’agit dans notre incapacité à régir les séries divergentes) n’empêche pas de fixer arbitrairement certaines valeurs à des sommes de séries divergentes… et que dans un monde possible la série alternée ci-dessus a pour valeur 0, et dans un autre 1 et encore dans un autre -1… Pourquoi pas… mais il y aurait là sans doute des implications à prévoir totalement insoupçonnées. La construction de mondes mathématiques parallèles est-elle possible ? Connaître l’infini mathématique est-ce comme connaître la gravité quantique ?

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Provinciales…

Beau, long film en noir et blanc qui nous ramène aux beaux temps des films de Rivette ou de Milos Forman (Les amours d’une blonde...). Film sur le cinéma, serait-on tenté de dire en première approche, mais plutôt film sur la jeunesse et l’apprentissage de la vie. Je fais partie des sentimentaux (un personnage du film, Matthias, use beaucoup de cette catégorie) d’où mes yeux embués dès les premières images. Pourquoi je pleure aux premières images, sans doute parce que d’abord je ne peux jamais supporter le spectacle des séparations, et puis parce que je ne peux pas ne pas être violemment ému quand une personne à l’orée de sa vie pénètre dans Paris, pleine d’espoir et de doute, avec devant elle une plaine immense de forêts et de lacs, autant de pièges qui peuvent la faire périr. L’aube d’une vie est terriblement émouvante, c’est pour cela aussi que j’entretiens du chagrin à voir grandir mes petits-enfants. Et puis, retour sentimental encore, dès les premières scènes, on se retrouve à l’Université Paris 8, dans ces couloirs que j’ai si souvent arpentés, la longue passerelle en travers de la route nationale, la mezzanine qui domine cette aula où se croisent étudiants en musicologie et en cinéma. Etienne vient de Lyon, découvre Paris, se retrouve avec d’autres provinciaux dont, parmi eux, le dénommé Matthias déjà mentionné, un type hyper-brillant qui parle du cinéma comme d’un sacerdoce et rejette les formes actuelles pleines de succès que sont les séries, le gore ou les mélanges de violence et de porno. Matthias est un pur. Etienne l’admire et partage en partie ses idées. Jean-Noël est partagé. Jean-Noël est gay, amoureux d’Etienne, abandonnera en cours de route ses projets. Et les filles dans tout cela ? Il y a d’abord Lucie, le premier amour, restée à Lyon, amoureuse ou plutôt accrochée à son ami d’enfance. Il y aura une fille rencontrée à la fac au cours d’une discussion avec Matthias. Il y aura la colocataire qui fait subir à Etienne un interrogatoire serré sur ce qu’il entend par mettre ses actes en accord avec ses idées. Etienne a lu ça dans « Les Provinciales », il a la volonté de ne jamais céder aux petits arrangements, mais n’y a-t-il pas de petits arrangements avec soi-même lorsque l’on clame sa fidélité et qu’on ne la met guère en pratique ? Et il y aura la fille du feu, la belle aux yeux verts (on les devine verts puisque le film est en noir et blanc). Celle qui est aussi intransigeante. Comme Matthias, mais d’une autre intransigeance. Lee (elle s’appelle Lee, comme Annabel Lee, mais qui n’est pas une Annabel Lee car elle se dit très terre à terre, Lee, dit-elle, comme « lit », l’objet), Lee donc est une militante. Qui ne se laisse pas abuser par les mots. Toutes ces belles proclamations de créateurs à la Matthias ou à la Etienne ne sont que vains discours d’esthètes. Que faites-vous pour essayer de sauver le monde et la planète ? « Des films », répondent les jeunes hommes, « et vous croyez que c’est suffisant ? ».

Moi, je suis plutôt comme Etienne et comme Matthias : je crois en l’art et en la littérature, ceux qui lisent mon blog le savent. Qu’y a-t-il qui puisse en ce monde nous donner une idée de ce qu’il pourrait être, de la beauté qu’il pourrait avoir s’il n’y avait l’art, et la littérature ? Et les vrais films ? Et pourtant Lee a raison aussi : il faut agir localement pour soulager la misère, venir en aide aux migrants, s’engager à Calais ou expérimenter en ZAD (moi, je suis trop vieux, peut-être).

Etienne escorte Lee dans une réunion de militants, il est amoureux d’une femme qui lui échappe, que la misère empêche de respirer, qui ne se laisse pas avoir par des relations superficielles… alors que… elle-même se laisse prendre au jeu de la lutte avec Matthias qui revêt une tournure sexuelle. Etienne fera un film, critiqué par Matthias, encouragé par d’autres, dont le professeur qui fait tout pour l’aider (et l’invite chez lui à manger en compagnie de son fils, ce qui va tourner à l’humiliation, une nouvelle crise de doute). Puis Etienne détruira son film. Rencontrera Barbara au cours d’un travail alimentaire dans une boîte de production de séries télé. La vie se chargera un temps d’adoucir les aspérités de la quête de l’absolu… jusqu’à une séquence finale que, pour ma part, je trouve très troublante et angoissante.

Ce beau film romantique est émaillé de citations extraites de Nerval, Novalis ou de Pasolini. Cela donne un tour très littéraire, mais en même temps un peu convenu : j’ai du mal à toujours entendre les mêmes choses sur Gérard de Nerval, à commencer par ce qualificatif de « doux », et le fait qu’il se soit pendu rue de la Vieille Lanterne, une rue qui n’existe plus aujourd’hui, en un lieu dont on a souvent dit qu’il était l’emplacement actuel du trou du souffleur du Châtelet… est-ce vrai, est-ce faux. Légende, légende. Et le beau Matthias d’inévitablement déclamer la première strophe « d’El Desdichado »… mais qu’importe, je suis sans doute décidément trop vieux et je m’emporte parce que de bien plus jeunes que moi découvrent ce que je crois être connu depuis si longtemps…

Et puis Gérard, la Tour Saint-Jacques, le quartier latin, ce film me rappellent cette fille très jeune, alcoolique, ivre, rencontrée un soir rue des Ecoles qui était venue me raconter sa vie – elle disait avoir des parents connus, riches, mais qui ne s’intéressaient pas à elle – très blonde, cheveux courts, dents rendus transparentes par l’excès d’alcool, qui voulait elle aussi se rattacher quelque part à ce poète romantique, me disant la fameuse phrase, celle qu’il aurait écrite en dernier avant de se suicider : « ce soir, la nuit sera noire et blanche ».

La Tour Saint-Jacques en 1859 – cliché de Gustave le Gray

Je tremble à l’idée de ce qu’elle a pu devenir ensuite. En tout cas, repassant souvent par le même lieu, je ne la revis plus jamais.

Peut-être la misère du monde ne nous étouffe pas assez.

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Philip Roth, l’art et l’âge d’homme

Philip Roth vient de mourir… occasion de republier ce billet, écrit il y a trois ans.

Rumeur d'espace

LA GRANDE LIBRARIE

Le film sur Philip Roth, à l’heure de « la Grande Librairie » l’autre semaine (19 mars), sur France 5, où l’écrivain était interviewé par François Busnel, a du déclencher pas mal d’envies, un peu partout, de lire le romancier américain à l’œuvre foisonnante, constituée de plusieurs cycles, dont celui de Nathan Zuckerman, centré sur trois périodes décisives de l’histoire des Etats-Unis. Parmi elles,  l’époque du maccarthysme, sous un titre-choc : « J’ai épousé un communiste ». Occasion de découvrir un roman dont la construction est impressionnante. Le narrateur, Nathan Zuckerman, rencontre dans les années de fin de siècle son vieux prof d’anglais, qui a maintenant quatre-vingt-dix ans et qui se trouve être le frère d’un homme, Ira Ringold, surnommé Iron Rinn et parfois aussi « l’Homme de Fer », qui l’a fortement influencé dans sa jeunesse, autour des années cinquante. Il lui demande donc de parler de ce frère et le récit du vieux prof…

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Eloge de la faillite

J’ai jusqu’ici regardé Régis Debray avec agacement. Je le trouvais décidément trop ronchon, un brin passéiste, vieille baderne toujours à pester contre la dernière réforme comme si celle-ci allait mettre à bas la République, détruire la Civilisation, condamner nos descendants à la mort de l’esprit à petit feu. Il s’était taillé lui-même un beau costard de vertueux parmi les vertueux, de parangon, de figure incontournable des débats parisiens… Vu de loin, en quelque sorte, l’un de ceux qu’on voit en couverture des magazines, Le Point, L’Express et quelques autres qui sont là, et bien là, dès que retentissent quelques paroles bien senties, de celles qui frappent, si possible un peu à contre-courant. Pas Finkielkraut, non. Mais quand même…

Et puis il y a ce livre-ci. J’ai du vieillir, moi aussi. Raison de m’y reconnaître et d’apprécier la prose incisive, pleine de trouvailles, d’allusions brillantes au sujet de « notre cher passé ». Chapeau l’artiste ! C’est rudement bien écrit. J’aurais du mal à rivaliser (si tant est que là fût mon intention). Les sentences sont bonnes et ça sait appuyer là où ça fait mal.

Résumons : notre perspicace analyste de la société, ex-conseiller du prince, ci-devant médiologue et vieux révolutionnaire de l’an 67 (après Jésus-Christ quand même) s’adresse à son fils de 16 ans. Lui en a 76. Soixante ans de différence, un beau chiffre rond pour entamer un débat intergénérationnel. Sur quoi porte le débat ? Sur quelques conseils avisés que l’ancien pourrait donner à son fils, au moment où celui-ci se pose le délicat problème de l’orientation. Et cela est prétexte à un retour en arrière, à un bilan de la vie de Debray. Beaucoup de ses contemporains, moi y compris à quelques années près, même s’ils n’ont eu ni son éclat ni sa renommée, peuvent en prendre de la graine. Ils n’ont pas mieux réussi, et même plutôt moins bien… C’est beau de l’avouer, de dresser la liste des défaites, des renoncements et des désillusions pour arriver en cette année 2018 où j’ai parfois le sentiment qu’à force d’avancer, je suis arrivé derrière moi, encore un pas en retrait par rapport à l’endroit où la course avait commencé. Et oui, comme il dit :

« Nous sommes un certain nombre qui ne nous trouvons pas l’air fin quand nous voyons quelle pente nous avons dévalée. Et qui nous demandons ce que nous avons bien pu faire pour en arriver là » (p. 18).

Je ne suis pas complètement d’accord avec lui : cela ne concerne pas que « ceux qui avaient trahi leur milieu de naissance et que le milieu reprend en main, les fils de bourges instruits de la lutte des classes et qui, sous le sobriquet de « progressistes », avaient pris le parti des pauvres ». Je ne me sens pas fils de bourges. Je suis loin d’avoir grandi dans le luxe doré des salons parisiens fréquentés par la famille Debray – je me souviens que madame Mère, Janine Alexandre Debray, fut membre du Conseil de Paris, personnalité éminente du parti gaulliste – et pourtant, mon constat est le même : « notre tranche d’âge n’a pas perdu une bataille mais la guerre ». Avoir cru en la Révolution, lu Marx en essayant de ne pas sauter une page, s’être même forcé à absorber « Matérialisme et empiriocriticisme » du grand Vladimir (alors que l’empiriocriticisme de Mach valait mieux que cela), s’être enrôlé dans LE parti de la classe ouvrière, l’avoir quitté, certes, mais pour se retrouver un temps mitterandolâtre, puis avoir tenté de ravaler sa honte en se disant que Jospin lui au moins… mais avoir (ou n’avoir jamais) digéré la défaite (due à la frivolité d’électeurs qui jugèrent qu’ils avaient mieux à faire que voter pour un social-traître…), avoir eu un dernier sursaut de foi (mais bien faible) pour croire en Hollande… et tout ça pour finir macroniste… Vous avouerez, c’est la défaite en rase campagne, même pas un troquet encore ouvert pour étancher sa soif avant de rentrer à la caserne, la quasi-certitude de n’être plus jamais qualifié pour une finale.

Je ne crois pas que Debray, lui, soit macroniste : il est carrément revenu de tout. Et quand je me dis macroniste, rassurez-vous : c’est de la provoc. J’aime le personnage romanesque (joli article récent à ce propos de Camille Riquier dans la revue « Esprit »), j’aime celui qui ose affronter un monde de dirigeants internationaux toujours plus monstrueux (est-ce du courage ou de l’inconscience?), celui qui réintroduit l’art du discours dans les cercles très terre à terre de la « struggle for life », mais cela ne signifie pas que j’adhère foncièrement à sa politique. On a voté pour lui parce que les autres étaient trop nuls (tellement nuls qu’on en rigole encore). Si demain, un homme ou une femme de gauche avance avec une pensée construite, une vision d’avenir compatible avec les exigences du présent et que cet homme ou cette femme nous semble un peu plus sérieux qu’un histrion hurlant ses incantations folles ou un aimable garçon surfant sur la vague des désirs tranquilles d’une frange de la société, alors nous reprendrons sûrement nos voix pour les lui adresser. Mais une telle survenue apparaît si peu probable…

On ne peut évidemment, après une telle déculottée, qu’essayer de reprendre un par un les points où « cela a merdé » comme on dit. Ce serait long de réécrire l’histoire et sans doute inutile : qui lirait aujourd’hui un si fastidieux récit ? Chaque révolution s’est terminée en pire que ce qu’elle avait commencé. Celle de 89 a encore un doux parfum (merci 89) tant qu’elle ne s’enlise pas dans ce que Milner nomme, après Polybe, l’ochlocratie (quand « le gouvernement de tous devient gouvernement par la foule », et que « le peuple d’individus libres et autonomes s’absorbe dans la populace indistincte ») précédant de peu le retour au culte initial du chef. Celle de 17 on sait ce qu’il en advint etc. etc. on connaît la chanson… Pour l’époque la plus récente, on hurlait il y a peu au « social-libéralisme » (on a oublié déjà ces hurlements, on entend plutôt majoritairement dire : si seulement…), mais on oubliait que ce social-quelque chose là, c’était au duo Mitterrand -Fabius qu’on le devait, déjà construisant la litanie des renoncements dès 1984. Bref, les événements avancent et nous n’y pouvons pas grand chose sauf à avoir l’intelligence de se soumettre au réel. Or, le réel nous a toujours fait horreur. Nous avons toujours cru que le monde devait être décrit non pas comme il était, mais comme il devait être. Mais « devait être » en vertu de quoi ? De nos envies, de nos désirs, de nos caprices, bref de tout ce qui n’appartient jamais au réel mais tout juste à un peu d’imaginaire.

En un mot comme en cent : l’Argent a gagné. Eh oui, la belle affaire… il fallait s’y attendre. Quand nos contemporains, de toutes parts, n’ont de cesse que de savoir « combien ça coûte » et s’ils ont quelque chose « à y gagner », il ne faut pas s’attendre à ce que l’humaine nature fasse dans l’éthéré et le romantique : on veut des sous, et quand on en a, on en veut encore plus, et ceci sans limite aucune. Les soi-disant rebelles qui applaudissent à la mise en cause des riches fortunes, je voudrais bien les voir dès qu’ils auront eux-mêmes acquis, si jamais cela leur arrive, un début de richesse. Dans les paradis socialistes des années 45 à 89 (en gros, avec l’un d’eux quand même, celui qui a quasi annexé les autres, en place depuis 1917), l’argent circulait un peu différemment mais affluait dans la nomenklatura et la mafia… et je ne parle pas de la Chine, dernier empire « communiste ».

D’où peut-on attendre un vrai changement ? De ma position de vieillesse qui n’ose se dire de sagesse – ce serait trop prétentieux, mais… j’y songe quand même – je ne peux qu’être épaté par le succès, il est vrai relatif, de celui qui est peut-être le seul vrai révolutionnaire de l’histoire : le Christ. Dommage que les forces ennemies, celles de l’argent toujours, aient en grande partie, vaille que vaille au cours de l’histoire, récupéré son héritage pour le transformer en image sulpicienne gardienne des privilèges. Mais qui sait, il en reste peut-être quelque chose. En tout cas, c’est le seul à avoir fait vœu de pauvreté, et à s’y être tenu, ce qui, immanquablement, a du impressionner la foule. Dans le genre, Gandhi n’a pas été mal non plus. Lui aussi, hélas, a vu son héritage éparpillé, mais il y avait de l’idée. Je ne vois personne en France, ni ailleurs dans le monde quelqu’un pour leur succéder (un temps, Pépé Mujica a fait ce qu’il a pu au bord du rio de la Plata, mais il a du assez vite rendre le pouvoir). C’est bien dommage.

Pour en revenir à Régis Debray, les options qui s’ouvrent à son fils (L, ES, S, la réforme Blanquer n’a pas encoré été appliquée) sont autant d’occasions pour le père de brosser le tableau de ses déconvenus. Pour « L » : « Je déconseille d’emblée : économie de niche, peu de débouchés, retour sur investissement improbable. Il n’y a plus de roulement de tambour pour le « grantécrivain », à moins qu’il n’ait, en sus d’un talent incontestable, des yeux bleu outremer et un teint hâlé tout l’hiver ». Autre manière de dire que tout le monde n’est pas d’Ormesson… Pour « ES » : hmmm, on voit tout de suite se pointer Sciences Po, ENA et tutti quanti… tout cela nécessite un sacré estomac. Il y eut bien, au temps de la jeunesse de notre héros, des coups honorables à jouer : le Tiers-Monde (Bandoeng, Giap, Fanon), l’organisation de rencontres secrètes au fond d’un chalet suisse prêté par Ziegler, un continent sud-américain où la poésie des grands auteurs (Garcia Marquez, Cortazar, Fuentes…) savait épouser les enjeux politiques etc. mais le mot « Tiers-Monde » ne se dit plus, on a presque honte d’avoir cru en l’Algérie de Boumedienne à l’heure de Boutef’ et l’Amérique du Sud essaie surtout de solder ses dettes à défaut de ses doutes… et pour la politique, Julien Gracq l’a dit ainsi : « La politique n’est pas une activité sérieuse pour l’esprit ». Rien ne sert non plus de vouloir servir de « conseiller » patenté : « vouloir refiler des idées à une profession où la logique des idées le cédera tôt ou tard à la logique des forces me paraît masochiste ».

Ouf ! Il reste « S » et c’est vers cela justement que Debray fils semble pencher. C’est vrai, il a raison : « s’il y a des lieux où l’histoire ne bégaie pas, où la trouvaille mérite son nom et la découverte sa légende, ce sont bien les labos de physique et chimie, de biologie et nanotechnologie ». et puis… « tu pourras fréquenter des gens qui ne la ramènent pas ». C’est bien que Debray père s’en rende compte : on sent qu’il y a comme du regret en lui. Et oui, il vaut mieux avoir démontré le théorème d’incomplétude de l’arithmétique qu’avoir prétendu l’appliquer hors de son domaine, dans des circonstances n’ayant rien à voir avec les nombres (ce qui a valu autrefois à Debray père une volée de bois vert méritée de la part de Jacques Bouveresse). La science reste fiable quoi que certains disent (on raconte qu’en Italie, sous la double tutelle du mouvement cinq étoiles et du parti fasciste, on veut mettre à mal la culture scientifique sous prétexte sans doute que « le peuple » doit avoir son mot à dire dans la façon de traiter les épidémies ou de prévenir les séismes…). Il faudra juste veiller à ce que les défenseurs de la terre plate ne prennent pas trop d’ampleur…

Livre désespérant ? Que non, il y a de la beauté dans l’échec, plus que dans la réussite, et il est toujours revigorant d’essayer de faire œuvre de lucidité. Les dernières lignes sont optimistes : « c’est à toi que reviendra bientôt de veiller sur ton pupille de père, et de corriger sa copie parce qu’il n’y a pas de cause définitivement perdue ».

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