Epistémocrates de tous pays…

Hasard des lectures en ce mois de juillet : l’intéressant numéro de la revue Cités (Philosophie, Politique, Histoire) le numéro 86, paru sous le titre La langue sous contrôle ?, dans lequel interviennent Sonia Branca, Liliane Sprenger-Charolles, Marc Hersant, Yves-Charles Zarka etc. collaborateurs habituels, mais aussi Yana Grinshpun, François Rastier, Jean Szlamowicz, et qui contient une interview de Jean-Claude Milner (par Isabelle Barberis et Franck Neveu) ainsi que la recension du dernier livre de Pierre-André Taguieff sur « L’imposture décoloniale ». C’est surtout pour le titre et pour Milner que je l’avais acheté, mais je n’ai été déçu par aucun des articles. Sans être forcément d’accord avec toutes les positions exprimées, on doit leur reconnaître au moins le mérite d’êtres roboratives. La problématique générale est celle d’une opposition à des mouvements qui tendent aujourd’hui, en tout cas dans le monde intellectuel et universitaire, à imposer leur loi en dépit, semble-t-il, de toute scientificité. Je sais : cela recouvre un débat épineux, très chargé politiquement. En gros : islamo-gauchisme contre islamophobie. Mais aussi : la langue doit-elle être « inclusive » ou non, l’inclusivisme est-il le garant de l’attitude correcte concernant le féminisme ? Faut-il accepter la doctrine selon laquelle tous les symboles d’un passé regrettable doivent être purement et simplement éradiqués ? Etc.

L’angle d’attaque de ce numéro de revue est principalement la langue, puisqu’on demande leur avis à deux des plus grands linguistes que nous aurons connus en France au XXème siècle (et même au début du XXIème) : Jean-Claude Milner et François Rastier. Hommes du siècle dernier, ne manquent pas de dire leurs détracteurs plus jeunes, comme si des pans entiers de la réflexion pouvaient disparaître, non pas à la suite d’arguments décisifs mais seulement parce qu’ils ne seraient plus dans l’air du temps, moins convenables ou devenus gênants et comme si, surtout, l’argument de l’âge pouvait primer sur tout argument de raison.

L’entretien avec Milner montre avec beaucoup de clarté qu’on ne fait pas ce qu’on veut avec la langue, qu’elle résiste aux mauvais traitements, c’est en cela qu’elle appartient d’ailleurs au réel, grâce à cela que l’on peut édifier une science qui a pour nom « linguistique ». La langue nous préexiste quand nous entrons dans ce monde, elle a, à ce moment-là, déjà donné lieu à des milliards d’œuvres, textes de littérature, de philosophie ou de religion. Oublier le réel de la langue serait comme avoir perdu la clé ou le mot de passe qui nous permettrait l’accès à un monde prodigieux qui est justement celui dont nous sommes faits. Depuis des millénaires (pensons à Panini, le grand grammairien indien du IVème siècle avant notre ère, qui a « formalisé » le sanskrit d’une manière encore jugée aujourd’hui indépassable), les connaissances se sont accumulées sur le langage qui ont abouti à la mise en évidence d’unités dont la langue se compose : phonèmes, morphèmes, léxèmes, phrases… De même qu’un phonème n’est pas n’importe quel son (mais un faisceau de traits sonores qui prend sens dans un système d’oppositions, comme l’a magnifiquement montré Roman Jakobson), un morphème n’est pas n’importe quelle façon de découper un mot, ce peut être une racine (nominale ou verbale) ou un affixe quelconque (« ette » dans « chemisette » pour indiquer une certaine petitesse, ou bien « ait » dans « mangeait » pour indiquer un temps et un mode du verbe), mais ce n’est en aucun cas un vulgaire « sous-mot ». Si en écriture « inclusive », on décide par exemple de tronquer le mot « travailleur » en prenant pour pseudo-racine la chaîne de caractères « travailleu », on obtient un découpage qui ne correspond à aucune analyse morphologique qui fasse sens. « travailleur » a pour racine « travail » et suffixe « eur » (ou « euse » pour « travailleuse »). Donc peut-être si nous voulons vraiment pratiquer le code dit « inclusif », nous pouvons noter : « travail.leur.leuse » mais pas « travailleu.r.se »… Il s’agit à ce moment-là d’une vulgaire « factorisation » d’un ensemble de termes, genre de chose que tout le monde a appris à l’école, non pas « en français » mais… en mathématiques. Par exemple 3.4 + 5.4 = (3 + 5).4, tout comme « travailleur ou travailleuse » = « travailleu.(r ou se) ». Ce sont des mathématiques, et cela ressort de la structure dite de monoïde dans laquelle sont les mots vus comme chaînes de caractères. Mais il y a un fossé entre les mots vus comme chaînes de caractères et les mots vus comme entités linguistiques qui font sens, qui se composent entre elles, qui s’opposent à d’autres dans un lexique etc. Cela n’était pas tellement thématisé au début des recherches en linguistique formelle, cela amusait le mathématicien comme cela amusait le poète oulipien. Il était plaisant de dire qu’un langage n’était rien d’autre qu’une partie d’un monoïde libre sur un alphabet… en tout cas cela ne mangeait pas de pain… surtout quand on ne le prenait pas trop au sérieux. Le problème est que maintenant certains donneurs d’ordre (quand ce n’est pas de leçon) prennent la chose très au sérieux, eux ! Et ce qui est drôle c’est que je suis presque sûr que parmi tous ces donneurs d’ordre pleins de certitudes, il en est (peut-être la plupart) qui s’insurgent… contre le technicisme ! lequel se trouve justement réalisé dans cette manière cavalière de traiter la langue.

Revenons à Milner, il dit :

Il est tout à fait exact que la linguistique, telle qu’elle était conçue depuis Saussure, est remise en question. S’ils étaient logiques avec eux-mêmes, les inclusivistes devraient en demander l’interdiction. Ils sont ouvertement linguistosceptiques, mais je discerne, dans leurs propos, un autre doute : secrètement et sans peut-être en avoir conscience, ils sont glottosceptiques. Ils ne croient pas aux langues ; ils les tiennent pour des ensembles de conventions administratives, comparables au code de la route et, comme ce dernier, modifiables à tout instant par décret. Les climatosceptiques accusent de complot ceux qui admettent la réalité du changement climatique ; ils rejettent les preuves avancées par la recherche scientifique et s’insurgent, sans forcément employer le mot, contre l’épistémocratie. Les glottosceptiques agissent de même.

L’entretien fait allusion à un mouvement qui souhaiterait en effet nier le réel de la langue au nom d’un slogan : « la langue est à nous », sous-entendu : elle n’est pas aux linguistes, aux savants… Mais la langue n’est à personne et on se demande bien qui est ce « nous » qui revendique des droits de propriété. En dépit de ce que veulent nous faire croire ces militants d’un genre nouveau, ce « nous » désigne une minorité, et autant le dire : une élite. Déjà que l’apprentissage de la lecture et de l’écriture n’est pas chose simple pour nos enfants, y ajouter une variante inclusive ne le facilitera pas, bien au contraire. Si l’écriture inclusive est de l’ordre d’une mise en facteurs d’une expression algébrique, il faudra attendre quelques années de plus pour apprendre à lire.

Deux épistémocrates, François Rastier et Jean-Claude Milner

Je suis content d’apprendre via cet article de quoi certains de ces pseudo-propriétaires de langue me traiteraient si j’avais à les rencontrer : je serais pour eux… un épistémocrate. Voilà qui me fait voir la vie sous un nouveau jour… je n’avais pas songé à cela et n’avais jamais envisagé qu’un jour, il suffirait d’être un peu critique, un peu attentif, un peu sérieux dans l’abord des sciences pour être ainsi désigné. Ne doutons pas que, bientôt, qui voudra rappeler les grands principes de la mécanique de Newton, ou de la relativité d’Einstein sera lui aussi traité d’épistémocrate. C’est vrai, quelle arrogance il faut avoir pour prétendre connaître la gravité, la vitesse de la lumière ou l’éloignement des astres… Va pour épistémocrate ! Après tout, c’est meilleur que phallocrate ou ploutocrate. La racine « épistémé » me plaît beaucoup. Foucault avait avancé savamment ce terme, en guise de substitut à la notion de « structure » : nous parlions toujours selon lui depuis le cœur d’une épistémé. Compagnons d’épistémé, je vous aime !

***

Autre chose que j’apprends en lisant ce numéro 86 de la revue Cités : qu’il semble impossible désormais à qui ne partage pas en totalité les positions d’un courant qui se veut « inclusiviste », « décolonial » et proche des mouvements queer ou transgenres d’intervenir dans une tribune universitaire, ou de publier un article sur des sujets qui touchent de près ou de loin à ces thématiques. Les empêcheurs se plaignent : si nous laissions parler tous ces « conservateurs », alors nous n’aurions plus de temps pour dire des choses vraiment intéressantes. C’est bien sûr oublier la nécessité du dialogue, le fait que les idées mêmes de ceux qui prétendent avoir la vérité ne pourraient que se trouver renforcées par la confrontation avec leurs opposants. Je vois bien que ces universitaires voudraient être considérés comme des savants, comme appartenant à une nouvelle science, et que pour cela ils miment l’habitus des vrais scientifiques : il est certain que si, après Einstein, un chercheur « de l’ancien paradigme » avait tenu à publier dans une revue scientifique un article sur l’éther, il aurait été impitoyablement rejeté… c’est que dans un tel cas nous aurions été dans un domaine où il est réellement possible de départager les thèses (par des expériences, des raisonnements mathématiques etc.), ce qui n’est pas le cas ici.

La « cancel culture », invention nord-américaine, apparaît comme une menace sur « nos libertés » et surtout, nos « libertés académiques ». Que veut-elle dire ? Comment la traduire en notre langue ? A première vue, c’est une culture de l’anéantissement, une culture de la table rase. Annihilons la culture du passé puisqu’elle est empreinte de préjugés que nous rejetons aujourd’hui. A priori, elle n’est pas absurde, on comprend qu’elle naisse chez des parties de la population qui ont tellement souffert desdits préjugés : femmes, êtres ayant souffert d’une orientation sexuelle non majoritaire, personnes originaires d’Afrique ou d’autres continents que l’Europe etc. Mais évidemment ceux et celles qui la promeuvent sont dans l’erreur s’il s’agit d’inscrire un grand blanc d’amnésie en lieu et place des champs d’idées et de paroles, écrites ou non, qui ont fabriqué ce moment présent, celui qui, aujourd’hui, permet de revoir rétroactivement le processus qui a mené à ce que nous sommes. L’attitude qui consiste à nier l’histoire en considérant que seul le moment présent « a raison » se nomme « présentisme », c’est bien sûr une erreur méthodologique qui se base sur une conception fausse du temps. Même les physiciens ne commettent pas cette erreur. Si certains pensent que « le temps n’existe pas »(*), ce n’est pas au sens où n’existerait que le moment présent, le reste n’étant qu’illusion, mais à celui où toutes les trajectoires temporelles coexisteraient dans un même « espace-temps » et que nous n’aurions comme faculté que celle d’en extraire des échantillons ordonnés, nous donnant l’illusion d’un avant et d’un après, aucun moment « présent » n’existant sans ceux qui l’ont « précédé » (et probablement ceux qui lui « succèdent »).

Anéantir la culture du passé, c’est nous anéantir nous-mêmes. C’est cette culture, aussi imparfaite soit-elle, aussi négatrice d’universel ait-elle pu être (car il est vrai que pendant la très grande majorité du temps passé, elle a totalement ignoré les espaces lointains, les cultures dites « exotiques », les langues parlées par les peuples éloignés), qui a façonné nos inventions (sans lesquelles nous serions peu de chose aujourd’hui), qui a construit notre sensibilité au travers de l’art (qui pourrait amalgamer Rembrandt ou Nicolas Poussin aux ravages des siècles anciens ? Ou Bach, ou Mozart?) et fait de nous ce que nous sommes, y compris dans nos revendications pour plus de justice et… d’universalisme.

Certain(e)s aujourd’hui peuvent bien jeter aux gémonies Stendhal ou Racine, Molière ou Shakespeare au nom de leur sexisme (pardon, on doit dire aujourd’hui « androcentrisme »), cracher sur Voltaire et Diderot suspectés de racisme, il n’en reste pas moins qu’ils ou elles leur doivent sans doute en grande partie la manière dont ils ou elles s’expriment, leur langue, leur manière parfois de ressentir l’amour, mais aussi la violence ou la haine. Donnons-leur crédit que tous ces écrivains du passé ont donné une description « androcentrée » des sentiments puisqu’on y parlait presque toujours d’amours hétérosexuelles et que les femmes accortes y ressemblaient souvent à des êtres délicats et gracieux… mais l’amour n’y était pas moins là, avec ses affres et ses tourments et que ces traits caractéristiques là sont toujours présents, au-delà des orientations sexuelles, avec les mêmes émois, le même trouble devant la grâce et la délicatesse. Je me souviens avoir été bouleversé par la vérité et la crudité de la description de l’amour charnel chez un Jean Genet par exemple alors même que je ne partageais pas en principe les mêmes goûts que l’auteur en matière sexuelle. Il en va de même avec Proust, bien entendu, qu’on ne tardera pas à dénoncer pour… homophobie, alors même que les intermittences du cœur qu’il décrit sont applicables à toutes relations humaines (mais certains trouveront là à redire au nom d’un spécisme supposé, ne faudrait-il pas étendre ces émois au règne animal tout entier ? Ce dont je doute encore, soyez rassurés). On peut certes mener une vie en n’ayant jamais rencontré ni Julien Sorel, ni Fabrice del Dongo, et encore moins Thésée ou Bérénice, en n’ayant côtoyé ni Rimbaud ni Baudelaire (affreux misogyne s’il en est), tout comme on peut avoir vécu sans connaître son meilleur ami, ni son ou sa plus tendre conjoint(e), mais comme on peut le voir surtout dans ce dernier cas, il s’agirait sûrement d’une vie « moindre » (comme aurait pu dire Beckett), serait-ce même une vie… vraiment vivable ?

(*) Carlo Rovelli par exemple

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Chronique d’un été, Loches : l’Aragne et la ribaude

Aimez-vous Loches ? Azay-le-Rideau ? Chaumont ? Votre cœur bat-il à l’évocation de la belle Agnès Sorel ? Avez-vous en mémoire ce qu’on disait, à l’école, de « l’Universelle Aragne », autrement dit Louis le onzième du nom ? Et de ses « fillettes », cages exiguës où il aimait à enfermer ses opposants, des membres du clergé souvent ? Du moins à ce que dit l’histoire… car était-ce bien vrai, cette cruauté ? Je n’en sais rien. Sachant surtout à quel point l’histoire est recouverte par le récit national, ce fameux récit en forme de légende qui voudrait nous faire prendre Louis IX pour un saint roi, Jeanne pour une pucelle et Henri IV pour un boute en train. Tout cela est charmant, apaisant, on ne voudrait faire de peine à personne en ne le croyant pas.

Roi de France de 1461 à 1483, Louis XI était surnommé le Prudent. Pour parvenir à ses fins et vaincre ses adversaires politiques, il privilégiait en effet l’emploi de la ruse et d’un efficace réseau d’informateurs. Une ligne de conduite qui lui vaudra également de la part de ses détracteurs le surnom à consonance péjorative d’Universelle Aragne. C’est l’un d’entre eux, Thomas Basin, évêque de Lisieux, qui fondera la légende noire autour du roi et parlera le premier des fameuses fillettes. Il les décrit comme des cages de fer et de bois si basses et si étroites qu’un homme ne pouvait y tenir debout, et les situe dans les geôles du château de Loches. De telles cages s’y trouvent toujours. Ce sont cependant des reconstitutions modernes destinées aux touristes venant visiter le château, la dernière cage datant de l’Ancien Régime ayant été détruite pendant la Révolution française.

Ces cages, je les ai vues, elles n’étaient pas larges, en effet, mais comme le dit la notice de Wikipedia, elles ne sont pas d’origine, tout juste des attrape-touristes sans doute… et dans le logis royal, les pièces m’ont semblé bien modestes, où ont vécu Charles le septième et sa belle compagne Agnès. Le corps de cette dernière gît juste à côté dans la collégiale Saint-Ours, surmontée de deux étranges cônes qui lui font comme un bonnet d’âne (on appelle ça des « dubes »). Du haut de la terrasse, juste au-dessus d’une barbacane (on appelle ainsi les avancées fortifiées destinées à supporter un siège) on découvre au loin les coteaux de Touraine, les charmants bocages et la basilique de Beaulieu. Agnès Sorel aimait son Roi à ce que dit l’histoire, et savait visiblement le mettre en émoi :

Elle invente le décolleté épaules nues, qualifié de « ribaudise et dissolution » par quelques chroniqueurs religieux de l’époque. De vertigineuses pyramides surmontent sa coiffure. Des traînes allant jusqu’à huit mètres de long allongent ses robes bordées de fourrures précieuses : martre ou zibeline. Elle met à la mode chemises en toile fine, colliers de perles. Elle traite sa peau avec des onguents faisant office de peeling, une crème contre les rides tous les matins et des masques au miel pour la nuit. Elle se maquille avec un fard à base de farine et d’os de seiche pilés qui lui donne un teint d’albâtre très prisé à l’époque, se met du rouge à lèvres à base de pétales de coquelicots, ce qui est condamné par les prédicateurs du Moyen Âge. Elle se fait épiler les sourcils et les cheveux sur le haut du front, ce dernier étant devenu le pôle érotique du corps de la femme à cette époque. Il ne s’agit pas de la « mode florentine » pour se donner un front plus bombé, mais pour équilibrer ses traits car elle a de très grands yeux disproportionnés par rapport à son visage. Rien qu’en 1444, le roi lui offre vingt mille six cents écus de bijoux dont des diamants taillés dont elle est la première à parer sa coiffure si l’on en croit les chroniqueurs de l’époque.

Si elle séjourne enfin en son siège lochois de prédilection, ce n’est pas depuis longtemps : ce n’est qu’en 2005 que cette justice lui fut rendue (là aussi probablement pour quelque motif touristique). Jusque là, son tombeau avait été déplacé sur ordre de Louis XVI et son squelette avait été dispersé et son tombeau ravagé :

En 1794, après que son tombeau porté au-dehors eut été saccagé par les « volontaires » de l’Indre croyant que son gisant est celui d’une sainte, ses restes composés uniquement de dents, de chevelure et d’une tête sont mis dans une urne et déposés dans l’ancien cimetière du chapitre. En 1795 (le 21 prairial an III), un soldat rouvre l’urne, dérobe des dents et cheveux. En 1801, le vase funéraire est retrouvé et remis dans le tombeau restauré en 1806 par le préfet Pomereul qui décide sa mise en place dans la tourelle ou Logis royal. On l’a déplacé en 1970 dans une autre salle du château. Le 2 avril 2005, le tombeau d’Agnès Sorel a réintégré la collégiale Saint-Ours.

Gisant d’Agnès Sorel en la collégiale Saint-Ours

On peut bien sûr se demander ce qui reste d’elle sous ce gisant de marbre. Comme un parfum d’onguent peut-être ? En tout cas, je reste un inconditionnel de sa beauté telle qu’elle est représentée sur les tableaux du Moyen-Âge, où on nous la montre presque toujours avec un sein d’albâtre, rond et gonflé sortant de sa chemise.

Son amant, donc, était Charles VII, celui-là même à qui la pucelle d’Orléans vint rendre visite en ce château de Loches pour le convaincre de revendiquer la couronne. Charles était peu sûr de lui, étant le fils d’un père fou. Louis XI fut son fils aîné, qui regardait la maîtresse de son père d’un sale œil, car elle n’était pas sa mère, bien sûr, celle-ci étant Marie d’Anjou. Quant à Jeanne… ne cherchons pas de liaison de ce côté-là, du moins je ne crois pas. Pour moi, elle est surtout celle dont on entend le nom en écho dans la prose de Blaise Cendrars, « du transsibérien et de la petite Jehanne de France »…

Lorsque j’étais enfant, je passais nombre de mes vacances non loin de là, dans un charmant village du nom de Chédigny, à l’époque très peu connu. Une rue traversait le village avant d’en ressortir par une côte qui conduisait vers un manoir à la tour pointue évoquant le château du Grand Meaulnes, elle passait devant un lavoir aménagé sur un ruisseau d’eau claire. Avec mon cousin, nous y péchions des vairons. Le lavoir était près du portail de la maison qui appartenait à la famille de mon oncle, baptisée « La chaumine ». Aujourd’hui ce village est devenu très touristique, on y expose des roses aux variétés multiples et soigneusement étiquetées et des boutiques ont ouvert, telle une librairie de livres anciens. Les abords de l’église ont été modifiés, on y a planté de vieilles croix pour faire croire à un cimetière abandonné, étouffées par des plantes grimpantes et des roses trémières. La place centrale est occupée par une guinguette, « Chez Jeanne ». Le maire a fait supprimer les trottoirs pour laisser toute la place aux rosiers, et on ne circule plus qu’à pieds. La population a changé, aux paysans d’autrefois, ont succédé des personnes en villégiature, parisiennes ou anglaises. Il n’est plus question de refaire avec mon cousin les étapes du Tour de France sur un tas de sable, avec une bille qui propulsait les coureurs en laiton.

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Sans nom

Je crois en la raison, ce n’est pas croyance comme une autre : c’est le premier pas qu’il faut accomplir pour que le reste de ce que l’on conçoit s’enchaîne, fasse sens, autrement dit s’inscrive dans une logique. De la raison, découle la science, qui n’est pas un « pouvoir » comme un autre, mais est un ensemble de disciplines qui fonctionnent à coup d’hypothèses et de vérifications, selon des schémas et méthodes qui ont été mis au point de manière indépendante des objectifs particuliers à atteindre. La valeur d’une hypothèse réside dans la possibilité qu’a le chercheur de la falsifier, non dans la certitude que l’on aurait de pouvoir la justifier à tous les coups pour peu qu’on prenne la démarche prête à le faire. Cette possibilité de falsification est le prix à payer pour entrer dans le monde des thèses valides.

Qui s’est un peu penché sur ces sujets s’imagine que raison et science vont suffire pour apporter des solutions, atténuer les crises, calmer les colères. Or, il semble que de plus en plus il n’en soit rien. L’opinion s’affole, elle voudrait des remèdes miracles qui n’aient aucun coût, qui ne présentent aucun risque, l’opinion préfère croire en la magie, dans le « on ne sait jamais, ça peut marcher ». Devons-nous avoir raison ? Ce n’est pas de l’ordre de l’avoir, mais plutôt de celui de l’approche. La raison est la seule boussole fiable que nous ayons. Elle n’est en aucun cas « l’ennemie de la liberté » puisqu’au contraire, il n’est pire absence de liberté que celle qui provient de nos croyances non fondées sur elle. Les croyances nous aliènent, la raison nous libère.

Les êtres qui me semblent irrationnels, dois-je me moquer d’eux ? Non, certes, car aussi mystérieux que soient pour moi leurs propos et leurs attitudes, ils n’en obéissent pas moins sans doute à des « raisons », en tout cas, à ce qui est pour eux, « des raisons », et je ne pourrai démontrer que ce n’en sont pas que par une démarche extrêmement coûteuse pour moi, incluant une avalanche d’attaques auxquelles je devrais faire face, où des cris de colère et des mots de haine seront lancés, véhiculés sur les médias et dans les rues, avec la science et les scientifiques pris pour cibles. Autrement dit, le combat n’est plus tout à fait égal. Et pourtant, à terme, je sais bien qui l’emportera, cela se chiffrera en nombre de morts. Déjà, ceux qui ont cru à la science et donc aux vaccins apparaissent beaucoup moins nombreux que les autres dans les admissions à l’hôpital, le rapport est de 1 à 10, il sera bientôt de 1 à 100.

A Avignon, j’ai vu passer un long cortège contre l’instauration du pass sanitaire, composé de personnes qui ne voulaient pas pour un empire qu’on leur conseillât des règles pour se conduire, même si leur santé (leur vie?) était en jeu. Les rares personnes assises aux terrasses des bistrots qui osaient objecter étaient assaillies, submergées de flots d’agressivité, traitées de faire-valoir du gouvernement, de partisans d’un ordre nazi (récemment, à Montpellier, un pharmacien s’est fait traiter de collabo).

Quels étaient leurs arguments ? Leur « raisonnement » semblait ne se fonder que sur la dénonciation de prétendus mensonges. Cette tendance court depuis le début de la pandémie. Cette maladie n’existait pas, ou si elle existait, elle n’était qu’une grippette. Puis ensuite, elle pouvait être soignée facilement grâce à un médicament miracle sorti des ateliers du professeur Schmurz, mais qui n’était pas administré aux patients sous prétexte qu’il n’était pas assez cher, et qu’il fallait avant tout maximiser les profits de l’industrie pharmaceutique et ainsi de suite… Aujourd’hui, les vaccins sont des intrusions de la 5G dans nos corps, ou bien des drogues à diffusion lente qui nous conduisent vers la mort, on veut transformer notre ADN, on veut nous rendre dociles…

Toutes ces affirmations peuvent être facilement contredites. L’ARN n’atteint pas le cœur du noyau (il suffit pour se documenter d’aller consulter le site de l’INSERM), son action est transitoire et il disparaît très vite. Nous ne manquons pas « de recul » : l’ARN messager ayant été découvert en… 1961 (!) et des recherches étant faites depuis dix ans au moins afin d’en venir aux techniques thérapeutiques qui nous intéressent aujourd’hui.

En France, tests et vaccins sont administrés gratuitement, on n’en est vraiment pas à une discrimination entre pauvres et riches comme on l’entend parfois. L’idée d’apartheid parfois avancée afin de décrire la séparation des vaccinés et des non-vaccinés est honteuse par elle-même : elle relativise les situations d’apartheid comme dans l’Afrique du Sud d’il y a quarante ans, faisant comme si, dans ces dernières, les victimes l’avaient été de leur propre choix. Un gouvernement qui prend des décisions afin de contrer l’expansion d’une épidémie ne fait que remplir son rôle, c’est s’il ne le faisait pas qu’il pourrait être suspecté de vouloir attenter à la santé et à la survie de son peuple, comme cela s’est produit dans le Brésil de Bolsonaro ou les Etats-Unis de Donald Trump, voire l’Inde de Nahendra Modi, tous régimes applaudis par l’extrême-droite française qui (co-)organise ces manifestations.

Mais si toutes les thèses mises en avant par ces troupes sont si facilement contredites, comment se fait-il qu’elles aient cours à ce point, qu’autant de gens défilent sous les bannières dénonciatrices ? On parlera bien sûr de manipulation : il est certain que l’extrême-droite est à la manœuvre. Les vrais fascistes ne sont pas ceux qui sont dénoncés comme tels par cette foule désespérée. Et puis il y a la peur, l’insécurité : les perspectives sont sombres, il est plus facile d’être dans la dénégation que dans l’effort de lucidité. Après la Covid, et déjà maintenant, se dessinent des dangers pires encore: surchauffe du climat, inondations, tornades, de quoi générer des pics d’angoisse qu’une grande partie de la population ne supportera plus, autrement qu’à hurler son désespoir. Et puis, quand on arrive au bout des « arguments » qui poussent ces personnes à manifester leur colère, on en trouve toujours un, invariant, qui est comme la matrice de leur expression, l’argument irrationnel par excellence, qui réside dans la simple haine d’un homme, d’un seul homme, lequel n’a rien à voir avec la pandémie : Macron…

Nous pouvons tous tomber d’accord sur le fait qu’un homme politique soit en lui-même nécessairement critiquable, que ses propos puissent être discutés, sa politique attaquée, ses dogmes contestés… mais haï ? Si la politique de Macron est sans conteste d’inspiration libérale, il n’en demeure pas moins que le personnage a rempli son rôle à la tête de l’état et que lui et son gouvernement ont pris des décisions souvent courageuses qui allaient à l’encontre de ce pour quoi ils semblaient s’être engagés (le profit, la réussite économique etc.). Leur en veut-on pour cela ?

J’ai eu peur, bien entendu. Pas peur de leur violence qui n’était après tout faite que de mots, mais peur de ce fossé entre eux et moi, dont je sens qu’il s’élargit chaque jour un peu plus. Pourtant, j’aimerais ne plus être en position de me mettre en colère moi-même contre les autres, je ne supporte pas cette cassure, cette brisure, la refente comme disent les psychanalystes, qui apparaît tout le temps au sein des groupes humains. Je voudrais dominer cela comme le font certains écrivains, Dostoïevski par exemple. Il ne prenait pas partie pour les uns ou les autres, il les embrassait tous et transformait ce tumulte, ces oppositions, cette discorde en une sorte de symphonie. Mais cela est-il envisageable aujourd’hui ? Nous sommes commis de toutes parts à prendre position, et nous savons au fond de nous-mêmes que de cette position dépendent notre vie et celle de nos semblables. Si nous voulons nous opposer au vent de folie, il nous faut combattre des ouragans : mails, textos, commentaires vengeurs sur les réseaux sociaux. Face à cela, nous n’avons plus de chaleur en nous, nous sommes des coquilles vides, le vent souffle au travers des tuiles disjointes, des lattes de bois mal assemblées sans que nous songions à venir réparer. Mais en aurions-nous seulement la capacité ?

J’ai intitulé ce billet « sans nom » parce qu’il m’a semblé aussi tôt que je l’écrivais qu’il n’y aurait pas de « nom », que je ne donnerai pas de « nom » à cette armée de protestataires en tous genres, que je n’utiliserai pas les mots que l’on emploie souvent, que je ne parlerai pas de bêtise, ni de complotisme, je n’utiliserai pas les noms d’oiseau. Je ne nommerai ni la haine ni le silence, ni la contrainte ni la liberté, ni le flot des vagues ni le bruit des feuillages. Ce qui est « sans nom » est comme la peur. Une peur sans nom, dit-on.

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Chronique d’un été – II: Avignon (fin)

deux spectacles en plus, en ce 19 juillet, la chaleur revenue.

Pendant un demi-siècle, les bourgeoises de Pont-l’Evêque envièrent à madame Aubain sa servante Félicité.

Isabelle Andréani est une extraordinaire Félicité, la servante normande chère à Flaubert. Cela se passe à Pont-l’Evêque. La langue est celle de Flaubert, autrement dit précise et n’utilisant jamais un mot pour un autre. On suit la vie de cette pauvre femme, amoureuse autrefois d’un Théodore qui avait voulu la culbuter dans un fossé, puis qui l’avait demandée en mariage, mais pour des intérêts de gros sous l’avait laissée tomber pour épouser une vieille bien plus riche. Félicité s’était mise au service de madame Aubain, veuve, mère de deux enfants, Paul (4 ans) et Virginie (8ans). On devine ce que sera l’attachement de la servante pour ces enfants et surtout pour la petite Virginie. Je ne vous raconte pas l’histoire. Vous la connaissez, on la trouve à prix modique en livre de poche. Un coeur simple (Théâtre de La Luna, mis en scène par Xavier Lemaire) est un des plus beaux « contes » de Flaubert. Il est ici mis en scène de fort belle façon, avec une actrice faisant preuve d’une énergie indomptable, ses rires fusent tout autant que ses larmes. A la fin, elle n’aura plus qu’un perroquet pour se raccrocher, le fameux « perroquet de Flaubert »… Loulou va de branche en branche jusqu’à ce qu’un malheureux coup de froid le conduise à la mort et… à l’empaillage. Félicité perd l’ouïe, a la raison qui défaille, elle croit voir son perroquet au vitrail de la cathédrale sous les traits de Jean-Baptiste. Sa maîtresse une fois morte il ne lui reste plus, elle-même qu’à mourir, ce à quoi elle s’applique, et nous versons des larmes. La mise en scène est simple : quatre estrades de tailles inégales, un coffre, un cintre et quelques vêtements. Quand elle évoque la mer, la première fois qu’elle y va, pour accompagner la petite Virginie qui souffre des poumons, on sent ses effluves entrer dans la salle, nous sommes entre Honfleur et Le Havre… et les embruns nous saisissent, comme à d’autres moments, c’est le parfum des champs, l’odeur des fromages.

Et puis Gulliver, le dernier voyage dans le cadre du Festival In au Théâtre Benoît XII… à vrai dire je ne savais pas ce que j’allais voir. J’avais pris des places pour mes petits-enfants (ils n’ont pas pu venir) en pensant que les histoires de Gulliver ne pourraient que les enchanter, d’ailleurs sur le programme, il était bien dit que c’était pour tout public. Et finalement, c’est vrai : ils auraient aimé, mais pas tout à fait de la manière que je prévoyais. Ce qui est dit discrètement dans la présentation, c’est que la compagnie (dirigée par Madeleine Louarn et Jean-François Auguste) qui joue ce spectacle (où se mêlent les mots de Swift à ceux des acteurs et actrices), atelier Catalyse, est constituée de jeunes souffrant de handicaps mentaux (autisme, trisomie…) et ce spectacle nous ouvre à leur monde, un monde à la fois féérique et tragique, fait d’illuminations (au sens de Rimbaud) et de trous noirs. C’est vertigineux et magnifique. On rit beaucoup aussi. On sait la trame : dans son dernier voyage, Gulliver atteint l’archipel de Laputa, où chaque île héberge une population ayant ses bizarreries propres. Dans l’une, le Roi domine un peuple qui se révolte, lui et sa cour ne comprennent rien à ces re-ven-di-ca-tions, Jupiter (!) finira bien par leur faire entendre raison. Dans une autre, la science en marche invente des machines qui vont permettre aux hommes de ne plus se révolter, de ne plus souffrir. Gulliver (joué par Marion Carpentier, simplement géniale) veut bien se prêter aux expériences, il s’assoit sur un trône d’aluminium et se voit prié de se vider de ses excréments. Ceux-ci sont ensuite analysés par les « scientifiques » : c’est en fonction de leur couleur que l’on devine les pensées de leur émetteur ! Un autre expérimentateur retire le cerveau d’un cobaye et montre qu’en mélangeant des hémisphères issus d’organes différents, on construit enfin des sujets bien sages… Dernier tableau : une femme gouvernante promène une file d’immortels, on les reconnaît à une tache qu’ils portent au front. Immortels ou lobotomisés ? Ils errent sans but et Gulliver n’obtient pas de réponse à sa question vitale : « êtes-vous heureux ? »…

GULLIVER, LE DERNIER VOYAGE Texte librement inspire des Voyages de Gulliver de Jonathan Swift Mise en scene Madeleine Louarn et Jean François Auguste Scenographie Helene Delprat, Lumiere Mana Gauthier, Costumes Clemence Delille, Musique Alain Mahe Dramaturgie et ateliers d ecriture Pierre Chevallier, Leslie Six, Avec Pierre Chevallier et les interpretes de l Atelier Catalyse Tristan Cantin, Guillaume Drouadaine, Manon Carpentier, Emilio Le Tareau, Christelle Podeur, Jean Claude Pouliquen, Sylvain Robic.

Tous ces comédiens vivent leur rôle avec foi, comme si leur vie même était en jeu. De temps en temps, un souffleur les aide, mais cela ne les gêne pas ni ne gêne le spectateur, c’est au contraire comme s’ils vivaient dans un brouillard de mots dont ils saisiraient certains au passage.

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Chronique d’été – I : retour à Avignon

Les chaises, personnages principaux de La Cerisaie de Tiago Rodrigues @Christophe Reynaud de Lage

Retour à Avignon. J’ai passé des heures (un jour au téléphone de 9h du matin à 15h sans discontinuer) pour décrocher deux places pour « La Cerisaie » dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes, avec Isabelle Huppert. Curieux spectacle, Tchekhov façon « opéra-rock »… il y a de quoi être surpris. Tchekhov est un maître du théâtre de dialogue rapproché, intimiste, où les personnages confient leur mélancolie. Mais ici, sur un immense plateau où les comédiens gueulent à la cantonade leur désarroi ou leurs souvenirs d’enfance, cela devient difficile. Alors, on ferme les yeux et on se dit que, de toutes façons, ce n’est pas du Tchekhov, il n’y a qu’à écouter la pièce sans penser qu’il pourrait s’agir d’un Tchekhov. Le retour de Lioubov Andreevna jouée par Huppert est plutôt drôle : l’orchestre rock l’accueille et chante ses louanges. Tout va bien. Puis, il faut bien que, quand même, les personnages s’expriment et alors cela prend une tournure déclamatoire et monotone. On a beau déplacer les lourds lustres montés sur des rails, ou bien mouvoir les chaises, en faire des tas, ou des rangées, on a beau clamer que ces chaises sont le symbole-même de l’ancien monde (vous vous rendez-compte : elles sont les anciennes chaises de la cour d’honneur!), on s’ennuie, et on s’ennuie encore plus aux longs, très longs, intermèdes musicaux qui sont sans motif et sans contenu. Comme le disait un critique du « Masque et la Plume », « madame Huppert sautille »… et oui,son petit filet de voix a du mal à dominer les guitares électriques et la batterie, ou la voix rauque de la chanteuse. Alors… elle sautille. Bien sûr, ce spectacle a un contenu. Ce n’est pas un hasard si de nombreux comédiens, dont celui qui interprète le riche marchand Lopakhine, mais aussi frère et filles de Lioubov sont originaires d’Afrique. Le marchand va finir par racheter le domaine : c’est une vengeance sociale, lui, le descendant d’esclaves (il y a ici collusion intéressante entre les esclaves noirs d’Afrique et les anciens serfs de Russie) dont les ancêtres ont ruiné leur santé sur les terres de la famille de Lioubov, rachète le domaine, et fait d’elle à son tour une dominée, qui n’a plus qu’à repartir vers là d’où elle vient. La cerisaie, avec ses arbres centenaires, va disparaître : on va, à la place, construire des datchas de vacances qui rapporteront beaucoup plus, et surtout, les anciens maîtres vont devoir travailler. Le nouveau monde, c’est cela, aussi : la transformation de la nature, la domination par l’argent et la marchandisation de l’espace. L’attachement au passé devient preuve de sentimentalisme. Huppert / Lioubov est tournée en ridicule, c’est à peine si on l’entend. Ce n’est pas un avenir radieux qui se dessine contrairement à ce que suggère le programme. Nous sommes d’accord avec le constat, mais pourquoi cette lourdeur de ton, cette emphase, cette impression que l’on nous assène un catéchisme ? Quand l’orchestre est parti, on souffle enfin… c’est le quatrième acte. La déchirante séparation de ceux qui pourtant se sont aimés autrefois… On en viendrait presque à être ému, mais c’est trop tard.

Ancien monde / nouveau monde, ce serait un euphémisme de dire que cette édition du Festival tourne autour de cela. Mademoiselle Julie, sublimement interprétée par Sarah Biasini, Deborah Grall et Yannis Baraban dans le cadre du Festival Off, traite un thème semblable à celui de la Cerisaie, sous les auspices du rapport entre maîtres et domestiques. Mais dans cette comparaison, le pauvre Tchekhov part avec le gros désavantage par rapport à Strindberg d’avoir été si mal servi, alors que le texte de l’auteur suédois est scrupuleusement respecté et que l’ambiance de la Suède de l’époque est présente, émouvante, noire comme un film de Dreyer, et que le personnage central est joué avec une maestria ébouriffante par Sarah Biasini.

La Mégère apprivoisée de Shakespeare au Théâtre du Chêne noir, avec Delphine Depardieu, est aussi dans cette approche. Mais là, c’est un paradoxe, car cette pièce shakespearienne est une monstruosité misogyne, alors la metteuse en scène décide d’en tirer partie en exagérant jusqu’à la nausée les traits affreusement anti-femmes, faisant du « héros » Petruchio ce qu’on appellerait aujourd’hui le type même du pervers narcissique. Cela passe d’autant mieux que le choix de la réalisatrice, Frédérique Lazarini, est de situer le cadre de la représentation dans l’Italie des années cinquante (cinéma réaliste, vespa et mobylettes) époque propice aux machos s’il en est… Le discours final, de la mégère « repentie », fait hurler de rire dans le public, mais c’est un rire jaune, l’ambiguïté est là… allons-nous en rester là ? Pour s’en sortir, la réalisatrice a choisi de compléter la pièce par un court (trop court) texte par lequel elle tente de rétablir l’équilibre, faisant appel aux mannes improbables d’une sœur de Shakespeare qui aurait écrit sans doute autrement cette comédie, et elle ajoute un extrait de Une chambre à soi de Virginia Woolf. Mais il était évident que les plus jeunes spectateurs et spectatrices qui avaient assisté à cela sortaient un peu tourneboulés… Est-ce bien ça que voulait dire Shakespeare ? Etait-il bête à ce point ? Avait-il vraiment une sœur ? Une dame racontait à ses enfants que, dans d’autres pièces, ses comédies féériques, il s’était montré sous un tout autre jour. Alors, question de fond : y a-t-il plusieurs Shakespeare ?

Y a-t-il aussi une opposition entre ancien et nouveau monde à l’intérieur du théâtre lorsqu’on évoque le travail d’Antoine Vitez ? Les temps étant ce qu’ils sont, on pourrait s’y attendre, or cela est loin de ce qu’expriment les jeunes apprentis comédiens (de l’École nationale supérieure des arts et techniques du théâtre de Lyon et de l’École régionale des acteurs de Cannes et Marseille) qui jouent et mettent en scène « De toutes façons, j’ai très peu de souvenirs » d’après des textes que l’on a demandés aux anciens élèves de Vitez. Voici de jeunes comédiens et comédiennes qui disent avec passion leur amour du théâtre, et tout ce qu’ils ont tiré de l’enseignement du grand maître, lorsque celui-ci n’imposait pas de loi sévère, ne demandait pas aux élèves de se torturer pour accoucher de ce qu’ils avaient en eux, mais au contraire leur disait de vivre et de prendre plaisir à se trouver sur scène, qu’il leur donnait des conseils (parfois facétieux) pour évacuer le trac, qu’il ne leur demandait pas d’être d’abord valets ou soubrettes avant d’accéder aux rôles les plus grands – comme si le théâtre était une ascension sociale – mais leur disait de s’attaquer immédiatement aux grands rôles. A la fin, l’un des jeunes comédiens s’empare d’une lettre de Vitez où il se confesse : il n’a pas été un bon acteur à ses débuts car il croyait vraiment au besoin de souffrir pour être bon comédien, et ce n’est que plus tard qu’il a découvert que la réussite du jeu était une grâce, qui venait à celui ou celle qui le portait de façon naturelle, sans avoir à tout prix voulu l’attraper. Belle leçon, beaux et belles jeunes comédiens et comédiennes (de plus souvent excellents musiciens et chanteurs) qui nous font aimer mille fois plus le théâtre que certaines gesticulations et clameurs d’artistes plus âgés…

DE TOUTE FACON J AI TRES PEU DE SOUVENIRS Texte et mise en scene Eric Louis, Lumiere Nanouk Marty, Alice Nedelec, Jasmine Tison Son Pierre Etienne Guillem Costumes Noe Quilichini Travail vocal Jeanne Sarah Deledicq Assistanat a la mise en scene Clementine Vignais, Avec Eleonore Alpi, Ligia Aranda Martinez, Maxime Christian, Ioachim Dabija, Adrien Francon, Melina Fromont, Katell Jan, Heidi Johansson, Benoit Moreira Da Silva, Leonce Pruvost, Lola Roy, Quentin Wasner-Launois.
Erik Truffaz et Sandrine Bonnaire dans la cours du Musée Calvet, 18 juillet à 20h

Autre exemple de ce que sont une voix, une posture, une présence en scène : Sandrine Bonnaire était invitée de France Culture pour dire des extraits des carnets de Goliarda Sapienza, la célèbre auteure de l’Art de la joie, et elle était accompagnée par le génial trompettiste Erik Truffaz, avec qui aujourd’hui elle fait sa vie. Très beau texte, très belle diction, les mots de Goliarda sont consacrés à la vie des femmes dans cette Italie de l’après-guerre, dans la Sicile pauvre, à une époque où elle crut elle aussi au communisme, croyance qui fut déchue après un long voyage par le train au travers de la Russie et jusqu’à la Chine de Mao. Mots d’émotion et en même temps d’analyse sociale et historique… quand la raison et le cœur font route ensemble.

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Aurélien Barrau, radical révolutionnaire

Ecouter Aurélien Barrau est toujours passionnant. Je l’ai entendu récemment faire une visio-conférence destinée aux élèves de Polytechnique où il osait leur dire quelques vérités. D’abord qu’ils n’étaient pas les possesseurs d’un savoir absolu, que cette position qu’ils avaient dans la société, ils ne la devaient pas qu’à leur seul mérite, mais aussi à une histoire, la leur et celle des institutions, et à la chance qu’ils avaient eu de naître dans un milieu social qui leur avait garanti une bonne éducation et les meilleures écoles, et qu’ensuite ils avaient une dette à l’égard de ceux grâce à qui ils avaient pu faire de longues études, ceux qui avaient payé pour eux en quelque sorte, puisque la formation en Grande Ecole coûte à la société…. un « pognon de dingue », en tout cas au moins cent fois plus cher que celles dispensées par les universités ordinaires dont certaines, on le sait, sont très pauvres. Et pourtant, disait-il, on n’était pas sûr que lesdits élèves des Grandes Ecoles allaient être capables de rendre ce qu’on leur avait prêté. Ce qu’ils apprenaient, c’était à résoudre des problèmes de manière algorithmique, c’est-à-dire finalement selon des méthodes éprouvées, comme si tout problème qui se pose à un moment donné n’était nécessairement qu’une variante d’un problème déjà résolu, et qu’il suffisait d’adapter une solution déjà connue. Me vient vaguement à la mémoire une fois où je participais à un groupe de travail de statisticiens voulant prédire les effets de vagues de chaleur, un éminent chercheur sorti d’une de ces écoles qui décernent les titres qui autorisent à penser disant que certes, il n’avait jamais étudié les phénomènes liés à la chaleur, mais qu’en revanche, il s’y connaissait bien en température froide… or, « c’était la même chose ». Ce qu’on enseigne aux mathématiciens et aux statisticiens le plus souvent, c’est de savoir ramener une situation nouvelle à des situations connues. Comme si le monde était régi sous l’empire de la continuité et de la contiguïté, deux concepts proches mais différents : la continuité assure que les variations d’un problème à l’autre sont infinitésimales, la contiguïté qu’ils sont proches dans l’espace et le temps. Or, chacun sait très vite que la discontinuité existe : un glissement de terrain lent et de faible ampleur initiale peut engendre une catastrophe soudaine, toute une montagne qui s’écroule sur un village. L’éloignement spatio-temporel existe aussi, entre des phénomènes qui, pourtant, vont se ressembler, concourir au même effet. Aujourd’hui des foules de phénomènes à la surface de la Terre convergent vers des effets globaux identiques, comme le réchauffement climatique par exemple.

Aurélien a raison de dire également que les phénomènes ne sont pas, dans la réalité, linéaires. Le prétendre serait croire que si une condition initiale quelconque s’incarne dans une donnée x d’amplitude deux ou trois fois plus forte que prévu, il n’en résultera qu’un effet du même ordre, c’est-à-dire deux ou trois fois plus grand, comme si, dans la nature, tous les phénomènes suivaient sagement des lois de la forme y = ax + b. Or, cela n’est pas vrai. La fonction peut être de diverses sortes (polynomiale, exponentielle voire totalement discontinue). C’est d’ailleurs la non-linéarité qui semble largement majoritaire. Ce qui complique le travail scientifique, les modèles non-linéaires étant bien plus ardus que les linéaires… On entre là dans le domaine de la complexité, que ce cher Edgar Morin n’a fait qu’effleurer.

Les ingénieurs en prennent pour leur grade, donc. Et ce ne sont pas les seuls. Barrau est sévère également à l’égard des économistes. On est immédiatement tenté de lui donner raison. L’économiste fait comme s’il étudiait un univers de forces aussi immuable que l’univers physique, or, la plupart du temps, il n’en est rien : il ne fait qu’essayer péniblement de prédire les conséquences de choix purement conventionnels effectués par des humains, autrement dit il travaille dans un domaine de conventions. Modifiez celles-ci, il viendra un monde différent où les soi-disant lois n’auront peut-être plus cours. C’est là que nous voyons bien la distinction entre sciences dures et sciences molles, dans le cas des premières, vous savez que nous ne changerez jamais ni les conditions initiales ni les régularités observées, vous tomberez toujours à la même vitesse de la haute tour pourvu que le vent soit faible… alors que dans les secondes, il n’y a pas de telle rigidité, vous avez un certain contrôle (même si on vous jure que ce n’est pas le cas) sur les conditions des phénomènes observés. Les sciences molles essaient de se durcir par le recours aux mathématiques, comme si c’était celles-ci qui conféraient son intangibilité à l’organisation de l’univers, alors qu’elles n’en sont que le décalque dans nos cerveaux pensants. Ce faisant, elles rigidifient un cadre qui n’avait rien pour l’être. Les mathématiques ont été faites pour la physique, mais pas pour les sciences sociales.

Aurélien Barrau nous alerte, ce sont des éléments que nous connaissons déjà pour la plupart, et pourtant il est utile de les rappeler, de les mettre ensemble pour accroître notre conviction que rien ne va plus, que la sixième extinction des espèces et de la vie est déjà fortement avancée.

Au passage, il a amplement raison de nous dire que ce n’est pas que le réchauffement climatique qui est en jeu, car même sans réchauffement, nous aurions encore de quoi nous affoler. Il resterait la destruction des océans (qui n’a rien à voir avec le réchauffement), il resterait l’extension des terrains urbanisés ou cultivés au détriment des espaces sauvages, il resterait la pollution de l’air, du sol, des eaux. La disparition des espaces non exploités par l’homme entraîne celle des espèces qui les habitent, entraîne le repli de certaines de ces espèces vers les lieux urbains ou habités, instaurant le mélange et la confusion, facilitant en conséquence le passage des virus vers l’espèce humaine. Il resterait aussi le tarissement des sources d’énergie.

Aurélien Barrau passe en revue les « solutions » que certains essaient désespérément d’imaginer… il ne croit pas aux solutions « techniques », encore moins aux solutions miraculeuses, comme le surgissement soudain d’une source d’énergie qui serait gratuite et inépuisable (la fusion nucléaire). Il note avec raison que toute ouverture semblable vers davantage d’énergie disponible, loin d’apporter une restriction des dépenses, ne ferait qu’accroître la demande, consommer plus d’énergie encore, et que la vraie question est : pour quoi faire ? Plus d’énergie dépensée signifie plus de pollution et plus de perturbation des milieux naturels. On a évidemment en tête la 5G… pour quel usage ? Si encore on pouvait en attendre le sauvetage de milliards d’humains… si, ainsi, le rapport bénéfice / risque s’avérait favorable… mais non, même pas. Qu’attendre d’une technique qui ne va apporter que davantage de rapidité des échanges, se développant toujours au bénéfice des pays les plus développés ? J’ajoute à ces propos que l’on sait bien la vérité sur cette urgence. Hélas, ce sont les militaires qui ont le fin mot de l’histoire : quel pays se résoudrait à abandonner la supériorité que lui communiquerait cette technologie au niveau de la rapidité et de l’efficacité des échanges de tirs ? (on dit même qu’avec la 5G, les actions pourraient être déclenchées automatiquement, quel rêve que celui d’une guerre s’effectuant sans intervention humaine…).

On accordera à Aurélien Barrau que les sages résolutions individuelles sont de peu de poids. Qui acceptera de bon cœur de se priver d’une chose qui lui importe voyant autour de lui d’autres individus s’en soucier comme d’une guigne ?

Alors, que faire ? Si nous admettons qu’il est encore possible de faire quelque chose… Ici, les réponses d’Aurélien sont, comme on peut s’y attendre, vagues et incertaines… Une radicalité révolutionnaire ? Oui, on veut bien, mais comment ? Comment une radicalité révolutionnaire peut-elle surgir dans le champ de la défense de notre vie sur terre lorsqu’on en voit hélas si peu de prémices ? Un village de Colombie Britannique peut subir plusieurs jours de suite une température proche de 50°C, puis s’enflammer spontanément sous l’effet de la chaleur… sans que cela pour l’instant ne suscite un émoi planétaire, or, cette situation-là, nul doute que nous ou nos enfants et petits-enfants la connaîtront demain. Et de quels contenus cette radicalité peut-elle être faite ? Le propos glisse immanquablement vers quelque chose qui serait une sorte de changement radical des comportements humains. Nous sommes nombreux à être convaincus que le bonheur ne réside pas dans le fait d’amasser des milliards d’euros ou de dollars, qu’il n’est pas matériel, ne se mesure pas aux maisons ou aux voitures possédées, nombreux à penser qu’il est irresponsable de circuler en ville en 4×4 etc. etc. Est-ce suffisant pour un changement radical ? Peut-on croire qu’un jour un « homme nouveau » arrivera miraculeusement, lorsqu’il y eut dans le passé de multiples vœux sincères pour son avènement, de Lénine à Fidel, en passant par Mao, sans que jamais la moindre modification n’ait eu lieu si ce n’est vers le pire (le mensonge, la dissimulation, le trafic clandestin, les mafias de toutes sortes) ?

Bien sûr, Aurélien nous dit de ne plus manger de viande, de ne plus voyager et il a pour cela des arguments chiffrés, ainsi que des arguments moraux qu’on ne mettra pas en doute. Il pourrait aussi nous dire de nous abstenir d’intervenir sur les réseaux sociaux, de lancer des requêtes « Google » à tout bout de champ, de stocker nos mails et surtout, surtout, d’arrêter d’échanger des images, des vidéos, arrêter de croire que le « Cloud » est… un nuage comme les autres, alors qu’il requiert chaque minute le service de puissants serveurs ensevelis au fond des mers nordiques, près de l’Islande par exemple, où ils ne font que contribuer au réchauffement des mers… Tout cela n’est pas si simple. Aurélien Barrau, à juste raison, veut nous convaincre qu’il est d’autres passions que celles des biens matériels et de l’argent, et oui, bien sûr, l’amour, la poésie, l’art… combien suis-je convaincu ! Et depuis si longtemps ! Mais quoi, si l’objet de votre amour réside à 500 kms de là où vous vivez, allez-vous y renoncer au prétexte qu’il vous faudrait voyager pour le rejoindre ? (que ce soit par avion, par train ou par voiture) Ce serait une curieuse conception de l’amour. Que serait une poésie écrite par quelqu’un qui n’aurait pas voyagé, quelqu’un pour qui les neiges du Kilimandjaro n’évoqueraient qu’une chanson, et les rivages d’Ushuaïa qu’une marque de déodorant ? Allez-vous consommer des gigaoctets de mémoire pour mieux voir les sommets de l’Himalaya plutôt qu’aller les voir sur place ? Les deux expériences sont-elles même comparables ?Je me souviens d’avoir lu l’interview d’un grand écrivain italien que je ne nommerai pas, très en faveur dans les milieux écologistes, qui disait au détour d’une réponse qu’il venait d’escalader le Licancabur, superbe volcan qui domine la Laguna Verde bolivienne… y était-il allé par la route ? En bateau ? Devons-nous le blâmer d’être allé en cet endroit si lointain dont on sait bien qu’il n’en aurait trouvé aucun équivalent plus près de chez lui ?

A chaque instant de notre vie, nous faisons face à ces contradictions. Aurélien Barrau ne résiste pas à la tentation classique qui consiste à discréditer l’autre, celui qui agit différemment de nous, peut-être parce qu’il a de bonnes raisons (l’objet de son amour est à 500 kms, voire plus, il a besoin d’échanges avec des amis lointains etc.), il ne parlera pas de voyage mais de « tourisme » avec tout le mépris souvent associé à ce mot. Le tourisme en lui-même est un gâchis (dit-il), pas seulement par l’emploi qu’il implique souvent de lignes aériennes, car le simple fait d’être là, pour un touriste, détruit l’endroit où il se trouve. Mais un monde sans voyage est un monde sans rencontre, un monde sans autre, donc un monde où les conflits ravageurs deviennent possibles. Les sociologues s’opposeront à cet argument car avec des chiffres il prouveront que la plupart des gens qui se déplacent ne le font pas dans cet esprit mais dans le seul soucis de « faire » chaque année un nouveau pays, de s’exposer au soleil sur une plage de Saint-Domingue ou de refaire à 3000 kms les mêmes gestes que ceux qu’ils font chez eux. Ce sont là des chiffres. Et on doit évidemment critiquer cette forme de tourisme dite « de masse » autant que l’on doit s’en prendre aux utilisateurs de 4×4 (tout en gardant en soi une petite réserve : au nom de quels critères choisir ceux-ci plutôt que ceux-là, ceux qui roulent en SUV sont-ils mieux que ceux qui roulent en 4×4 ? Ceux qui partent faire de l’escalade à Kalymnos sont-ils « mieux » que ceux qui se bronzent en Espagne?). Mais pensons à tous ceux qui ont voyagé au sens fort du terme, et en ont ramené des œuvres, des écrits, ont informé leurs compatriotes du fait qu’il est d’autres vies, ailleurs, avec d’autres coutumes, d’autres croyances, d’autres libertés, sans qu’ils soient tous forcément aussi connus que Nicolas Bouvier, Anne-Marie Schwartzenbach, Ella Maillart, Isabelle Eberhardt ou Sylvain Tesson, Cedric Gras, ou Patrick Leigh Farmor. Ils ont participé aussi de la grandeur de l’espèce humaine, autrement dit justement de ce que nous voulons sauver.

Aurélien Barrau ne croit pas en la technique pour arrêter l’extinction de l’espèce, on peut le rejoindre là-dessus, mais il y a autre chose que la technique, il y a aussi ce que Stiegler et al. ont appelé la noosphère, dans laquelle se développent nos théories, nos idées, autrement dit nos efforts de pensée. Il y a environ un an, je faisais la recension d’écrits de Stiegler (c’était peu de temps avant qu’il meure) qui tournaient autour des notions d’entropie et de néguentropie (rebaptisées pour l’occasion anthropie et néguanthropie). Ils disaient que ce à quoi nous assistons en ce moment c’est à une accélération de l’entropie du système Terre et que seules des entreprises programmées pour ajouter plus de néguentropie (autrement dit plus d’information, plus de science) pouvaient contre-carrer cette tendance. Cela suppose plus de réflexion collective, plus d’information partagée. Un thème que n’aborde pas Aurélien Barreau est celui de l’éducation, de l’enseignement, de la culture, or ce thème est vital, lui aussi. Pas d’espoir de sortir du cycle qui nous plonge vers l’abîme sans effort mis sur l’éducation et la science, la réflexion et la philosophie, sans combat mené contre les outils d’asservissement de nos consciences et surtout de nos capacités d’attention (qui diminuent au fur et à mesure que se développent les techniques de communication liées à l’informatique, autrement dit les réseaux sociaux, les chaînes de télé dites « d’information continue », les jeux en ligne etc.). Penser la catastrophe à venir fait partie aussi des moyens, si ce n’est de l’éviter, au moins de l’amoindrir voire de l’apprivoiser, Jean-Pierre Dupuy ne dirait pas le contraire. Or penser cela nécessite… une immense énergie, bien sûr, mais une énergie que nous pouvons trouver en nous, et qui s’accroît des échanges positifs que nous pouvons entretenir pour peu que nous soyons formés, que les Etats y mettent le prix, que les encouragements soient forts pour que les enfants, les adolescents se jettent à corps perdu dans les études. Sciences, philosophie, mathématiques… littérature aussi… doivent être étudiés et creusés toujours davantage.

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En nous la vie des morts

NB: au moment de l’envoi de ce billet, je n’avais pas encore appris la nouvelle du décès d’Axel Kahn

Le thème de la mort est très présent, peut-être l’a-t-il toujours été bien que nous ayons préféré le minorer, voire nous le dissimuler, et cela surtout lorsque le poids d’une pandémie est là, et qu’il faut bien dire que mille autres causes aussi se pressent pour hâter la fin de nos vies. L’émission La Grande Librairie du 24 juin n’a pas failli à la tâche de nous y faire réfléchir en accueillant ses invités dont (en différé) Axel Kahn, parvenu au stade ultime d’un cancer dont il perçoit l’échéance finale à quelques semaines seulement. J’admire beaucoup cet homme qui est capable d’avancer avec sérénité vers ce qu’il sait être sa fin. « La mort, dit-il, m’indiffère ». A quelques semaines de sa rencontre avec elle, il trouve la force de la nier : « la mort n’existe pas, ce qui existe c’est la vie qui s’interrompt », ou bien encore : « la mort n’est pas plus que la fin de la vie ». Sa proximité avec elle nous oblige à prendre très au sérieux ses paroles : ce ne sont pas des formes de bravade. Et pourtant, nous qui restons et ne nous sentons pas encore trop menacés, ne pouvons nous empêcher de douter. Est-ce que la mort n’est que cela ? Et puis, la définir comme fin de la vie, n’est-ce pas déjà en faire une monstruosité quand bien même elle serait inévitable ? Un passage, une fin, un changement d’état sont toujours en eux-mêmes des événements graves, que nous ne pouvons envisager sans angoisse. Je suis ici, dans mon village provençal, et demain je sais que je dois partir à Grenoble, à Paris ou ailleurs qu’importe, et je ressens déjà un léger pincement au coeur, cela ne tient pas à mon « attachement » à ce coin de terre car dans l’autre sens, cela serait pareil, et pourtant parvenu à mon nouveau lieu de résidence, je me sentirai bien, j’aurai oublié mon pincement, c’est le passage qui fait peur. Tout s’arrête, tout s’interrompt, nous sommes dans l’impermanence, disent les bouddhistes, et cela est vrai. Dans notre vie, nous faisons l’expérience de la fin et de la disparition de tout ce à quoi nous avons été attachés, une période de notre vie, une personne chère qui disparaît, un objet que nous aimions et qui s’est cassé, la petite enfance de nos petits-enfants. La seule chose dont nous ne faisons pas l’expérience, c’est la fin de notre vie, autrement dit la fin de toutes les fins, la reine des fins (comme certains parlent de « la reine des batailles »). Axel Kahn se prépare à la fin d’Axel Kahn comme Axel Kahn se prépare à la fin de ce printemps ou à la fin d’un agréable voyage en TGV, seulement voilà, Axel Kahn, c’est lui. Personnellement, cela me donne le vertige, je ne suis pas sûr d’avoir la sérénité du généticien et de pouvoir parler sans trembler de la fin d’Alain Lecomte (c’est mon nom).

Axel Kahn

Et puis on entre dans des débats. Cette émission (« La Grande Librairie ») est parfois passionnante, parfois pas. On peut regretter que souvent les désaccords ne s’y disent pas ouvertement. Chacun veut ménager l’autre, on en vient à penser parfois que comme chacun est venu d’abord pour vendre un livre, il n’a pas très intérêt à créer la polémique, à passer pour le méchant ou l’agressif, alors il est toujours plus facile de viser le consensus, de dire « qu’on est d’accord ». Même si on n’est pas vraiment d’accord. Corinne Sombrun est une ethno-musicologue. On l’a déjà vue sur les écrans. Elle était partie chez les nomades mongols pour enregistrer leur musique et s’était retrouvée sans l’avoir recherché en plein milieu d’une cérémonie chamanique. Et voilà qu’elle entre en transe, et voilà que le vrai chaman interroge : « tu ne m’avais pas dit qu’elle était chaman ». Ensuite, cette personne se voue aux recherches sur la transe, autrement dit sur une modalité très spécifique du changement d’état qui avoisine les champs de la mort et, dit-on, de l’au-delà. Il lui est difficile de ne pas être d’accord avec les paroles du généticien qui apparaît ici comme le maître absolu ès-mort. Et pourtant, elle dit bien, elle, que la mort n’est pas une fin, ne saurait être une fin. La mort existerait-elle donc en elle-même ? Serait-elle un état (même s’il dure un milliardième de seconde) ?

A partir de là, nous entrons forcément dans des débats abscons où les termes ne sont pas clairement définis. Qu’aurait dit Wittgenstein, lui qui était si attentif au fait que les énoncés fassent sens, et qui pensait que pour qu’il en soit ainsi, il fallait qu’ils respectassent des sortes de règles de grammaire ? Pas les règles de grammaire connues, bien sûr, du genre de celles que l’on apprend en classe, mais les règles d’une « grammaire philosophique » ? Lui qui pensait que la plupart des problèmes dits « philosophiques » pouvaient être résolus pour peu qu’on analysât la manière dont ils étaient énoncés ? Lui qui, encore, se fâchait avec ses meilleurs amis si ceux-ci avaient violé par inadvertance une de ces règles ?

Qu’il y ait problème de langage ici se montre par le fait qu’il semble que tout et son contraire puissent être dits dès que l’on touche à la mort. L’énoncé « la mort est une fin » semble autant admissible que son contraire : « la mort n’est pas une fin ». Un peu parce que nous avons du mal à préciser le complément : une fin de quoi ? Mais aussi parce que nous ne savons pas très bien définir le mot « fin ». Il paraît évident que la mort est la fin de la vie, c’est même une lapallissade, or le spécialiste d’éthique qui participe à l’émission (Philippe Charlier) affirme que si l’on cherche des oppositions, alors la mort s’oppose à la naissance, et non pas à la vie. Ce sur quoi le psychanalyste (Philippe Grimbert) renchérit : la vie n’est qu’une parenthèse dans le néant qui la précède et qui lui succède.

Au XXème siècle, on a résolu ce genre de question par les mathématiques : il faut distinguer « limite » et « fin »… une limite n’est pas une fin parce qu’il arrive souvent qu’on ne l’atteigne jamais, alors que la fin, elle, si elle existe, est atteignable.

Wittgenstein, donc, dirait qu’il faut d’abord nous entendre sur le sens des mots avant de savoir si nous pouvons les combiner entre eux afin qu’ils donnent sens à un énoncé. Peut-être « la mort est la fin de la vie » n’a pas de sens… parce que nous utilisons mal le mot « fin », et peut-être même utilisons-nous mal le mot « vie ».

Ludwig Wittgenstein

Mais venons-en à ce que nous éprouvons réellement vis-à-vis de la mort. Personnellement, les premiers mots au sujet de la mort qui m’ont vraiment troublé, décontenancé, lorsque j’étais encore en mon adolescence, étaient ceux de Rilke, qui a eu une façon très originale de parler de la mort (c’était son thème essentiel, me semble-t-il). Seigneur, donne à chacun sa propre mort… comme si la mort était un fardeau individuel, et que nous devions chacun nous frayer un chemin jusqu’à elle, pour la trouver enfin, la nôtre, et pas celle d’un autre. Le crime le plus absolu, selon cette optique, est d’empêcher les êtres humains d’avoir chacun sa propre mort (ce en quoi bien sûr, des horreurs comme la Shoah, figurent bien le mal absolu). Comment penser cela ? Comment donner un sens à cela si ce n’est en « individuant » le processus de fin…

Il y a une limite particulière en mathématiques, bien connue, qui est « l’infini ». Que dit-on d’une suite qui diverge (dont les termes par exemple deviennent de plus en plus grands, ou de plus en plus espacés les uns des autres) ? On dit qu’elle tend vers l’infini. Nous sommes ici un peu dans le cas où il n’y aurait pas un seul infini (comme le pose de manière axiomatique le mathématicien) mais autant d’infinis que de suites qui divergent…

Donne à chacun sa propre mort….

C’est cela que cela veut dire : à chacun son infini. Ainsi, comme on le voit, c’est bien d’une question de grammaire qu’il s’agit, au sens où l’entendait Wittgenstein. Il faut trouver des mots appropriés pour parler de la mort.

Rainer Maria Rilke

Pour dire encore ici le sens de ma réflexion sur ces vers de Rilke, je dois raconter un événement de ma vie personnelle. Lorsque ma mère est morte, en 2014, j’étais bien sûr peiné, mais aussi gêné, car mes rapports avec elle n’avaient pas été exempts de conflits tout au long de ma vie d’adolescent puis d’adulte. Je désapprouvais nombre de ses pensées et attitudes, en particulier ses attitudes vis-à-vis des gens qui m’étaient les plus proches. Je lui trouvais donc beaucoup de défauts, mais en des moments pareils, on ne peut pas s’empêcher de penser qu’il doit bien exister aussi, dans l’existence de toute personne, sa part de lumière, qui n’appartient qu’à elle, et qu’il importe alors de découvrir. Je décidai de lire sur sa tombe le court poème de Rilke, et aussitôt, il me sembla que nous étions apaisés, elle et moi, parce que, par ce poème, je reconnaissais qu’elle avait eu, elle aussi, à la toute fin, sa propre mort, et que celle-ci pouvait racheter tout le reste. Et elle me restait en moi comme l’image projetée de ce poème que j’avais choisi pour elle. Le psychanalyste de l’émission avait bien raison : y a-t-il une vie après la mort ? Oui, il y a la vie de ceux qui restent. Et, disait-il aussi, les vivants font beaucoup vivre les morts.

NB : Je n’ai ni message à délivrer ni leçon à transmettre sur un sujet qui touche tout le monde et trouve pourtant chacun aussi démuni. J’essaie juste, comme d’habitude, de réfléchir pour moi-même en me disant que si quelques lecteurs sont intéressés, c’est tant mieux.

PS : le titre de ce billet est emprunté à celui d’un roman de Lorette Nobécourt

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Carnet de lecture : Les Frères Karamazov (3) – Sur le Bonheur et la Liberté

Le passage du Grand Inquisiteur est le plus connu du roman de Dostoïevski Les Frères Karamazov, au point que parfois, on y a vu « le roman dans le roman » et que beaucoup d’exégètes se sont penchés sur lui presque comme s’il s’agissait d’un traité de philosophie, établissant un lien avec Saint Augustin lorsque est posée la question du libre-arbitre. Dieu a-t-il voulu que nous soyons libres ? Et s’il l’a voulu, dans quel but était-ce ? Celui de se décharger lui-même de la responsabilité des actes que les humains pourraient accomplir ? Ou bien au contraire faut-il penser que cette liberté accordée est seulement factice et que Dieu, jusqu’au bout, tient les rênes ? Auquel cas nous pourrions fort justement nous insurger contre Lui.

De fait, pour le lecteur innocent, les choses ne se présentent pas ainsi. Les chapitres 4 et 5 du livre V relatent une conversation entre les deux frères Alexeï (ou Aliocha) et Ivan. Rappelons que le premier est le plus jeune, qu’il est un novice sous la tutelle d’un starets, Zossima, et qu’il a toujours fait preuve jusqu’ici d’une très grande bienveillance à l’égard de ses frères et de son père, ainsi que d’une bonne volonté à toute épreuve quand il s’agissait de rendre service aux uns ou aux autres. Le second, Ivan, est plus âgé, plus tourmenté également, pris dans une histoire d’amour impossible avec Katérina Ivanovna (elle même prise dans une histoire tout aussi impossible avec le troisième frère, ou demi-frère en réalité, Dimitri (ou Mitia)). Ivan est un intellectuel, il a déjà fait paraître des articles dans la presse, traitant en particulier de points de théologie (sur les rapports entre l’Église et l’État). Ivan et Alexeï se connaissent peu, et c’est parce qu’Ivan projette de partir loin (à Moscou) qu’il souhaite rencontrer son jeune frère afin de lui faire part du fond de ses pensées.

Le chapitre qui précède celui du Grand Inquisiteur, intitulé La rébellion, est nourri d’une réflexion dont on trouve l’écho chez Camus (notamment dans L’Homme révolté, quand l’auteur de La peste examine la position de l’écrivain russe vis-à-vis du thème de la révolte). Il s’agit du passage où Ivan fait part de sa révolte contre les idées chrétiennes. Comment peut-on un seul instant imaginer que la souffrance humaine telle qu’elle existe, et surtout telle que l’endurent les jeunes enfants (et Dostoïevski n’est pas avare d’exemples, songeons toutefois qu’il n’a connu ni les horreurs des Einsatzgruppen, ni les fours crématoires des camps d’extermination, ni les attaques au gaz des troupes de Bachar El Assad…) puisse servir de terreau à l’édification d’une harmonie universelle ? « Ecoute : si tout le monde doit souffrir pour que cette souffrance achète une harmonie universelle, les enfants, eux, ils y sont pour quoi, s’il te plaît ? ». « Quand la mère elle-même embrassera le bourreau qui a fait déchiqueter son fils par ses chiens, et que tous les trois s’exclameront, les larmes aux yeux : « Tu es juste, Seigneur », là, bien sûr, ce sera le couronnement de la création, et tout s’expliquera. Mais le hic, il est là, parce que c’est ça que je suis absolument incapable d’admettre […] cette harmonie suprême, je la refuse totalement. Elle ne vaut pas une seule des larmes de cet enfant qu’on vient de martyriser ». Réflexion menée dans le cadre de la religion chrétienne, mais qui pourrait évidemment avoir lieu dans tout autre cadre, et ici, on pressent ce qu’aurait été le commentaire d’un Dostoïevski plus tardif, un qui aurait vécu dans l’ère communiste ou post-communiste, et qui aurait été témoin des souffrances endurées par les enfants au Goulag ou dans les guerres « révolutionnaires », en Chine pendant la révolution culturelle » etc. Toutes périodes où un discours s’est aussi fait jour pour justifier massacres et souffrances au nom d’un « avenir radieux » qui, de toutes façons, n’adviendra jamais. Il n’y a qu’un Badiou pour avoir cru encore il n’y a pas si longtemps que la révolution future valait bien quelques millions de morts…

un grand inquisiteur

Ivan Karamazov annonce alors à son frère Alexeï qu’il a écrit un poème, et que s’il a dix minutes, il veut bien lui en donner les lignes essentielles. L’histoire est censée se passer lors de l’Inquisition : « en Espagne, à Séville, à l’époque la plus épouvantable de l’Inquisition quand pour la gloire de Dieu, on allumait de jour en jour dans le pays de grands brasiers et qu’ « En autodafés magnifiques / on brulait les hérétiques »…. » Le Christ revient sur Terre, il n’a pas résisté aux larmes de l’humanité et aux appels à son retour, « Il a éprouvé le désir d’apparaître ne serait-ce qu’une minute au peuple – à Son peuple torturé, souffrant, puant de ses péchés, mais qui Lui porte un amour d’enfant ». Il apparaît donc, et… Il fait son boulot, autrement dit, il soigne, il fait des miracles, il ressuscite un enfant, et tous se prosternent devant Lui, enfin revenu, qui va tout changer, infléchir le cours du monde, arrêter ces exécutions absurdes. Mais il en est un qui ne se prosterne pas, et même, bien au contraire, s’empresse de le faire arrêter par ses gardes : c’est le Grand Inquisiteur, vieillard de plus de quatre-vingt dix ans qui passe par là et ne supporte pas un tel désordre. Il se fait amener Celui qui se présente comme le Christ revenu sur Terre, et lui tient à peu près ce langage. Il Lui dit qu’il n’a tout simplement pas le droit de faire ce qu’Il fait. Comment, Tu as dit Toi-même que Tu souhaitais donner la Liberté aux humains et voilà qu’après ce que Tu as vu de ce qu’ils font de leur liberté, pris de remord, Tu reviens sur Terre afin, à l’aide de quelques miracles, de les influencer, de faire en sorte qu’ils retrouvent le droit chemin et qu’ils croient en Toi ? Hors de question. Il fallait réfléchir avant de leur donner cette soi-disant Liberté ! « L’homme a été créé rebelle ; est-ce que les rebelles peuvent être heureux ? », car en réalité, ce que veulent les humains, c’est d’abord et avant tout le Bonheur, la Liberté les embarrasse, et même les angoisse, elle va contre le bonheur. Le vieillard continue sa harangue, et cite les passages des Évangiles où le Christ a résisté aux Tentations, il n’a pas voulu, par exemple, changer les pierres en pains lorsque cela lui était demandé, geste par lequel il aurait évidemment vu accourir à lui les pèlerins par milliers, il a osé dire que le peuple ne se nourrissait pas que de pain (au passage, non, ce n’est pas Brecht qui a dit ça le premier comme le croient certains de mes amis) ! Il n’a pas voulu non plus, à la demande d’édiles locaux, se précipiter du haut d’un rocher pour prouver qu’il était bien d’essence divine, parce que, a-t-il dit, cela aurait été en quelque sorte galvauder sa relation à Dieu et surtout aurait consisté en une sorte de contrainte à croire qu’il était Dieu, alors que la Foi devait venir aux hommes librement. Quel présomptueux, ce fils de Dieu ! Quel incroyable idéaliste, aussi, d’avoir cru que les hommes s’intéressaient à autre chose qu’à leur pitance, leurs conditions de vie matérielles. Heureusement qu’il y eut, après son départ, des hommes raisonnables, heureusement que l’Église, représentée par son Pape, ses évêques et aujourd’hui par ses Inquisiteurs, étaient là pour rassurer la population. Non, il ne leur serait pas demandé l’impossible, autrement dit d’être heureux dans la liberté, non, il ne leur serait pas demandé de croire en aveugle, il allait leur être proposé simplement de vivre en paix, préoccupés seulement de leur bien-être matériel, avec juste de temps en temps quelques cérémonies religieuses pour leur distribuer une bonne parole qu’ils devraient croire et suivre impérativement sans devoir réfléchir plus loin. Et tout cela, dit l’Inquisiteur, nous l’avons fait. Et Toi, tu viendrais à nouveau semer ton bazar ? Pas de ça, Toto. « Alors, nous leur donnerons un bonheur calme et humble, le bonheur des créatures sans forces, telles qu’elles ont été créées […] Nous leur prouverons qu’ils sont faibles, qu’ils ne sont que de pauvres enfants, mais que le bonheur de l’enfant est le plus doux des bonheurs […] Oui, nous les forcerons à travailler, mais, aux heures que le travail laissera libres, nous leur ferons une vie qui sera un jeu d’enfant, avec des chansons enfantines, avec un chœur, des danses innocentes ». Et même, plus loin : « Ils mourront doucement, ils s’éteindront doucement au nom de Toi et, dans la tombe, ils ne trouveront que la mort. Mais nous garderons le secret et, pour leur bonheur, nous leur ferons miroiter une récompense céleste, éternelle ».

Nous sommes là au cœur de la réflexion moderne sur l’idée de Dieu, ce texte est admirable. Et il dit bien plus que son refus du christianisme, il parle évidemment de toutes les religions, y compris des « religions du salut terrestre » comme Edgar Morin définit le communisme, mais comme aussi on peut définir le libéralisme. N’y a-t-il pas dans cette idée que « nous leur ferons une vie qui sera un jeu d’enfant, avec des chansons enfantines, avec un chœur, des danses innocentes » comme une annonce de ce que sera la profession de foi d’un Patrick Lelay définissant le rôle d’une chaîne de télévision, à savoir de faire le vide dans les têtes afin que l’espace libéré puisse absorber les publicités des marques.

Selon Dostoïevski (s’il prend en charge les énoncés de son personnage), la matrice fondatrice des religions (et des grandes idéologies) serait là : dans ce divorce a priori définitif entre liberté et bonheur. C’est parce qu’elles sont fondées sur l’idée que le bonheur ne saurait exister dans la liberté qu’elles s’emparent du pouvoir sur les consciences, à moins qu’elles ne cherchent avant tout à nous en persuader. Le philosophe allemand Peter Sloeterdijk a, de manière très provocatrice, parlé de « règles pour la conduite du parc humain » qui ressembleraient assez à ce que les religions veulent nous faire subir. Car de quoi s’agit-il après tout, si ce n’est de réguler un troupeau afin qu’il ne sombre pas dans l’excès et la barbarie ? Ce n’est pas de « bonheur » qu’il s’agit alors mais d’un ordre sans lequel il serait inconcevable.

N’y a-t-il pourtant pas un sens à admettre que le vrai bonheur ne pourrait être atteint que dans la liberté ? Ce serait bien sûr contraire à toutes les religions, y compris, encore une fois, à celles qui prônent un « salut terrestre » (la société sans classes par exemple, ou bien le bonheur matériel accessible à tous) mais c’est ce qui semble apparaître parfois, lorsqu’on y fait attention, dans certains espaces de liberté qui s’offrent à nous, lieux qui résistent aux enrôlements partisans autant qu’aux injonctions à entreprendre selon les lois de la marchandise. Des humains libres, et heureux, il en existe. Ils ne courent pas forcément les rues. C’est eux qui nous servent d’exemples, et quand on les connaît, ils répandent autour d’eux comme une incitation à la liberté. On évoquera ici tel passionné de théâtre et de musique ouvrant une petite salle dans un coin perdu de la Drôme et qui y invite de grands talents (il a connu Romain Bouteille), ou bien telle passionnée de poésie qui tient à bout de bras sa maison d’édition qui ne publie que des poètes inconnus venus parfois de très loin, d’Amérique du Nord, de Syrie ou de Turquie, ou encore tel artisan amoureux de son travail, tel agriculteur débutant qui récolte olives et petits fruits rouges pour fonder sa propre affaire, et bien d’autres encore (professeurs des écoles qui aiment leur métier…). Ce sont parfois des personnes seules, écrivant des poèmes à partir de leur solitude, mais pas seulement, la vie à deux, voire plus, pouvant aussi engendrer ses espaces de liberté.

« Les gens heureux n’ont pas d’histoires » dit-on, mais sur le même modèle ne pourrait-on dire aussi : les gens libres n’ont pas de banderoles, pas d’injonction à donner, pas de morale à dispenser. De ce fait, ils passent souvent inaperçus, non détectés par les radars de la société de consommation, et encore moins par les discours à visée totalitaire.

Le texte de Dostoïevski, on l’a compris, ne parle pas de cette possibilité. Le propos du Grand Inquisiteur ne porte que sur le Bonheur en tant que pure et simple satisfaction des besoins, et très certainement, c’est ainsi que l’entend toujours la religion (du moins l’officielle), là est la raison essentielle pour laquelle apparaît cette antinomie entre bonheur et liberté. Mais comme toujours, chez Dostoïevski, il faut lire aussi en creux ce qui n’est pas explicite. Les personnages incarnent des idées, des blocs de Foi (ou de non Foi), et sont enfermés dans ce qu’ils peuvent percevoir, seul le narrateur (ou le lecteur!) peut voir plus loin.

Albert Camus

Remarque : le point de vue d’Ivan Karamazov n’est pas ici donné de manière exhaustive puisque nous n’en sommes qu’au livre V. On sait qu’il évoluera au cours du roman, passant d’un rejet du christianisme au nom d’un humanisme profond, qui est montré ici, à ce que Camus qualifie de nihilisme : le moment où, ayant rejeté l’immortalité et donc l’idée de vertu, il ne restera qu’à reconnaître que « tout est permis », et donc pourquoi pas le meurtre (celui du père, en l’occurrence).

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Petit hommage à mon vieil ami Edgar

Je suis heureux de voir en ce moment mon vieil ami Edgar parler sur les plateaux télé et dans les émissions radiophoniques. Je dis « mon ami Edgar » alors que je ne l’ai rencontré qu’une fois et que, sûrement, il ne se souvient plus de moi. En dépit de cela, je lui garde une immense affection et je lui suis reconnaissant de ce que je lui dois (à l’époque quelques crédits de recherche, plus tard, une source d’inspiration constante non dénuée, dois-je le dire, d’une certaine critique). Edgar a bientôt cent ans. Il publie encore des livres, et son dernier est passionnant de la première à la dernière ligne. C’est en même temps une autobiographie intellectuelle et une sorte de manifeste final en faveur de la pensée complexe. Edgar Morin a commencé sa carrière comme sociologue, il a ensuite évolué vers toutes sortes de spécialités mélangées, philosophie, anthropologie, histoire, théorie des systèmes… Il est l’un des plus infatigables défenseurs de la notion d’interdisciplinarité. Au début des années soixante-dix, j’étais moi-même enthousiasmé par cette idée qui, à vrai dire, était en vogue à ce moment-là. Jeune assistant de mathématiques à l’université Grenoble II (celle des sciences sociales), je réussis même à me faire affecter à une expérience de premier cycle interdisciplinaire qui réunissait toutes sortes de disciplines : économie, psychologie, sociologie, histoire, philosophie, mathématiques, et même droit (même si on ne sut jamais trop comment dialoguer avec les juristes). Cette expérience bouillait de la fièvre post-soixante-huitarde, prête le plus souvent à exploser : le philosophe méprisait les psychologues, le sociologue ne s’entendait pas avec l’historien, et moi, qui représentais les mathématiques (surtout les statistiques) j’avais tendance à me rallier à ceux qui défendaient un point de vue idéologique que j’admirais, sans grande considération pour la discipline que j’étais supposé enseigner… Nous étions aux temps du marxisme tout puissant, et ceux qui ne l’étaient pas, marxistes, ou qui, tout en l’étant, ne s’affiliaient pas au courant en vogue (en l’occurrence l’althussérisme) devaient supporter horions et quolibets. C’était bel et bien une sorte de terrorisme intellectuel (comme il en existe aussi aujourd’hui, bien que sous une forme différente, avec des éléments idéologiques distincts).

Edgar Morin réussit à dépasser ces tensions désastreuses. Assimilé au mouvement de mai 68 grâce, notamment, à l’un de ses livres qui eut beaucoup de succès : Mai 68, la brèche (en collaboration avec Claude Lefort et Cornelius Castoriadis), il résistait aux sirènes du marxisme avec beaucoup de succès et, presque, dirai-je, d’héroïsme. Il l’explique dans son dernier livre : très tôt, avant même la guerre, ayant lu Victor Serge et Boris Souvarine, il s’était affirmé comme anti-stalinien. Il avait été également bouleversé par la manière dont l’Union Soviétique était intervenue dans la guerre d’Espagne, aboutissant à l’exécution de nombreux combattants trotskistes ou poumistes. Pourtant lui aussi, devait succomber un instant à la pression énorme qu’exerçait le PCF dans les années cinquante. Au sortir de la guerre, il adhérait, convaincu que le bilan deviendrait « globalement positif » (comme devait le clamer plus tard Georges Marchais) et qu’on allait gommer les travers staliniens. Il comprit très vite qu’il faisait fausse route, avec notamment la répression populaire qui s’abattit sur la Pologne puis sur la Hongrie en 1956.

Je me souviens très bien de cette époque. J’étais élève au lycée de Drancy (devenu depuis « lycée Eugène Delacroix » dont on parle parfois dans la presse, c’est ce lycée qui, cet hiver, attira l’attention sur les dégâts du Covid en milieu lycéen : plusieurs parents, a-t-on dit, étaient morts de la maladie), un lycée donc situé en plein cœur de ce qu’on appelait alors « la banlieue rouge » (là où les candidats du PC se faisaient élire avec des scores dignes des démocraties populaires, des 90 ou 95 %, je reçus ainsi, une année, mon prix d’excellence des mains de notre député, Maurice Nilès, grand cacique du PC de la région parisienne), premier lycée construit dans cette banlieue ouvrière, et dont la plupart des enseignants partageaient les positions du parti communiste. Le professeur d’histoire, qui faisait bader les jeunes filles (comme on dit dans le sud) à cause de sa belle prestance et de ses propos virils, nous enseignait que la Révolution faisait le tour du monde : partie de France en 1789, elle avait atterri en Russie avec celle de 1917, puis en Chine avec Mao, et bientôt, elle accomplirait son cycle, enflammant l’Amérique, avant de revenir en France où enfin s’achèverait la révolution bourgeoise de 89, sous la forme de la révolution prolétarienne. Le professeur de philo nous disait qu’il était inutile de nous pencher sur les névroses et les troubles psychiques, que Freud était sans intérêt puisque, avec l’avènement prochain du socialisme et de la société sans classes, nous serions débarrassés de tous ces troubles qui n’existaient que par la faute du capitalisme. Toutes ces thèses étaient des sottises et notre sort n’était finalement guère meilleur que celui des élèves d’établissement catholique apprenant la virginité de Marie et l’assurance d’un paradis pour ceux qui savent faire preuve de dévotion. Edgar Morin a raison de qualifier ce marxisme de « religion de salut terrestre ». Cela ne nous empêchait pourtant pas d’aller chercher chez le grand Marx ses analyses fines du système économique, puisqu’il n’avait certes pas dit que des sottises. Mais les idées exposées dans le Manifeste du Parti Communiste étaient bien des sottises, à commencer par cette idée vraiment religieuse selon laquelle « la lutte des classes était le moteur de l’histoire » et qu’elle aboutirait à la victoire finale de la classe ouvrière qui coïnciderait avec l’abolition des classes sociales ! Oui, les classes sociales existent, oui, elles ont des conflits, mais comment croire un instant que la victoire de l’une sur les autres signifierait un jour le bonheur établi sur la Terre ? Au lieu de viser une telle révolution , il vaut bien mieux viser à atténuer les différences de classes, (différences au sens hiérarchique, pas nécessairement au sens qualitatif : il n’y a pas de honte à être « manuel » plutôt « qu’intellectuel », « artisan » plutôt « qu’artiste » etc.) faire en sorte que tout individu d’une classe sociale quelconque puisse accéder au statut qu’il souhaite, bref viser au « réformisme ». Un passage central dans le livre de Morin dit ceci :

Le rapport Khrouchtchev dénonçant le pouvoir de Staline me rendit un temps quelque espoir dans un communisme libéral, mais la répression de la révolution hongroise de 1956 accomplit la rupture finale. Elle fut totale et m’enseigna deux de mes vérités.

La première : l’expérience de la saison en Stalinie a été décisive pour que je comprenne comment fonctionnent les esprits fanatiques et que j’y devienne allergique.

La seconde : elle m’a permis de comprendre que j’étais fondamentalement droitier et gauchiste. Droitier, c’est-à-dire désormais résolu à ne plus jamais sacrifier l’idée de liberté. Gauchiste, c’est-à-dire désormais convaincu non plus de la nécessité d’une révolution, mais de la possibilité d’une métamorphose.

Me voilà donc très redevable au vieil ami Edgar pour ce qu’il exprime si bien ce que moi-même je suis amené à adopter comme position. J’ose le dire désormais, car avant je ne trouvais pas les mots pour le dire : droitier et gauchiste. Cela fait réfléchir. Il y aurait là une contradiction à première vue, non ? Mais nous sommes faits de ces contradictions, de ces tensions, c’est inévitable face à la complexité du monde et des situations auxquelles nous avons à faire face.

Et justement, Edgar Morin a voulu se placer sous l’égide de la pensée complexe. Belle entreprise, qui ne lui a pas valu que des admirateurs… bien au contraire, il le dit lui-même, beaucoup se sont gaussé d’une telle prétention : arriver à faire concourir toutes les sciences vers la compréhension de l’humain. Tâche qu’il entreprend à partir de son livre : Le Paradigme perdu : la nature humaine (1973), et qu’il continue avec La Méthode (de 1977 à 2006), six ouvrages parus dont La Nature de la nature, la Vie de la vie, la Connaissance de la connaissance, Les Idées, Ethique… J’avoue : je n’ai pas tout lu. J’ai eu parfois quelque agacement devant cette systématicité du raisonnement en boucle, comme pour dire qu’il ne fallait désormais plus escompter une théorie sur des bases solides (cartésienne pourrait-on dire), mais toujours chercher la globalité, le Tout, qui se traduit par le fait que la totalité s’inclut elle-même parmi ses éléments. Evidemment, ce genre de position peut vite conduire, si l’on n’y prend garde, à la maxime « tout est dans tout et réciproquement » qui signe l’arrêt de toute réflexion épistémologique ! Mais il peut être intéressant néanmoins de se pencher sur des recherches logiques pour lesquelles une telle position fait sens. Certaines logiques polonaises des années trente (la méréologie de Lesniewski pour ne pas en nommer une) l’avaient tenté : faire en sorte que non seulement il ne soit plus interdit qu’un ensemble s’appartienne à lui-même, mais même faire en sorte que tout ensemble soit dans lui-même en tant qu’élément, ce qui est un peu gonflé car cela a pour conséquence qu’il n’y a jamais de signe ou d’entité pure servant à désigner une chose, mais que toujours la façon de désigner la chose est élément de la chose, j’avais voulu expliquer cela une fois dans un colloque de Sciences, Technologie et Société, mais sans beaucoup de succès… Et pourtant, c’est vers cela aussi à mon avis qu’avance la vision du langage et de la pensée suggérée par Morin, et sans doute était-ce la raison pour laquelle il m’avait accordé des crédits CNRS : pour explorer cette voie, mais cette voie, comme bien d’autres, fut inachevée, interrompue en cours de route, de la même manière que je crains parfois que l’on n’oublie les travaux de Morin plus tard, si tant est que des gens, actuellement, prennent en compte réellement leur nature.

La Méthode a ceci de particulier que si elle étudie globalement notre nature humaine en relation avec son environnement (et les autres espèces animales) comme se comprenant elle-même, elle se penche nécessairement sur le Je, puisque celui-ci est le point de vue inévitable à partir de quoi tout fait sens. Je regarde l’Univers me regardant… D’où l’intérêt porté à la subjectivité, à la singularité du chercheur car après tout, son histoire individuelle fait aussi partie de la connaissance globale.

Edgar Morin a dit dans son interview passée dans La Grande Librairie, que finalement (faisant allusion à Dostoïevski), la littérature nous apportait bien plus que les sciences humaines, ce à quoi François Busnel a réagi en lui demandant : mais alors, pourquoi n’avez-vous pas écrit des romans plutôt que des livres de sciences humaines ? Réponse d’Edgar Morin : parce que pour faire de la grande littérature, il faut du génie alors que pour les sciences humaines, l’intelligence suffit (on aurait presque eu envie de lui dire : même pas, parfois, il suffit de s’inscrire dans un mouvement en vogue au moment présent et d’être soutenu par ses figures majeures). Peut-être est-ce là la différence en effet. La sociologie en particulier nous renseigne avec pertinence lorsque l’auteur est un commentateur intelligent de la vie économique, sociale ou politique… mais il ne s’agit pas d’un avis « scientifique » (contrairement aux défenses que présentent souvent des sociologues, outrés d’être contredits). Ou alors souvent, on emprunte aux sciences leur vocabulaire, leur modèle. Comme Bourdieu parlant de la notion de champ en sociologie, très inspirée des champs de la physique, autrement dit comme ensemble de vecteurs. La seule fois où j’ai entendu Bourdieu en petit séminaire où il exposait ses travaux scientifiques, je fus frappé de constater que ce qu’il disait n’était que le décalque inspiré des théories statistiques que j’avais étudiées en DEA, notamment l’analyse en composantes principales et l’analyse des correspondances (Benzécri, 1967). On partait d’un ensemble de variables qui permettait de définir une sorte de nuages de vecteurs (autrement dit un champ), puis des techniques bien connues d’algèbre linéaire permettaient de diagonaliser une matrice et d’en extraire des vecteurs propres qui donnaient les « directions principales » du champ, autrement dit permettaient de dire quelles étaient les dimensions vraiment pertinentes pour l’analyse de la société. On peut, dans ce cas, tout juste parler de science appliquée et je me demande d’ailleurs ce qu’on pourrait attendre d’autre d’une sociologie « scientifique ».

Edgar Morin ne serait sans doute pas en désaccord avec cela, lui qui, à 99 ans, s’interroge encore sur la nature du hasard en faisant appel à la théorie de l’information algorithmique et plus spécifiquement aux travaux du mathématicien Gregory Chaitin. Selon cette théorie, les objets ont une complexité intrinsèque, elle se mesure comme la longueur minimum d’un programme informatique qui permettrait de les décrire (par exemple en indiquant comment les construire, le programme étant conçu sur le modèle classique des machines de Turing). Il y a des objets, par exemple des nombres, qui ont cette propriété particulière qu’il est impossible de trouver un programme pour les décrire qui soit de taille inférieure à leur taille propre, on dit que ces objets, ou ces nombres, sont incompressibles, en même temps ce sont de vrais nombres aléatoires (autrement dit, en gros, déterminés par aucun algorithme). Le hasard, le vrai, viendrait de là, de l’existence de ces nombres (dont le célèbre Oméga de Chaitin, qui représente la probabilité qu’un programme quelconque s’arrête lorsqu’on le met en application). Et Edgar Morin suggère à partir de là qu’il existe un autre « hasard », moins « vrai », celui-ci, qui serait le hasard apparent et ne serait dû qu’à notre ignorance quant aux enchaînements de faits. Tout le monde a pu faire l’expérience étrange de ces «heureux hasards » qui font qu’on aura évité une catastrophe en prenant une décision ou en faisant un geste a priori improbable. Edgar Morin parle ainsi de la façon dont il a pu éviter d’être coffré par la Gestapo un jour où il se rendait chez un ami résistant : juste avant d’atteindre l’étage de celui-ci, une fatigue soudaine lui fait rebrousser chemin. Sait-on dans ces cas là quel signal à peine perceptible a déclenché le refus d’aller plus loin ? Le « pressentiment » est une chose invisible et inexpliquée dans l’état de notre savoir, phénomène inconscient proche de ce que les spécialistes du cerveau appellent la vision aveugle, processus par lequel un sujet a pu percevoir une chose sans s’en être rendu compte, etc.

Edgar Morin a des développements intéressants, en lien avec la théorie de Chaitin, concernant l’imprévu. Il dresse une liste impressionnante de tout ce que nous n’avions pas prévu au cours de l’histoire, en y incluant aussi bien l’effondrement de l’URSS que la crise du Covid. Des événements parfois terribles, mais aussi parfois des événements heureux, liés à un personnage par exemple, comme Nelson Mandela, ou bien à une masse de gens actifs comme dans le cas de la chute du Mur. On ne pouvait pas prévoir le 11 septembre, on ne pouvait pas non plus prévoir que Gorbatchev allait mettre un terme au régime stalinien de l’URSS. A l’échelle de la France, on ne prévoyait pas dans les années cinquante / soixante le brusque revirement de De Gaulle à propos de l’Algérie, mettant un terme à un conflit qui avait généré massacres et persécutions, pas plus qu’on ne pouvait prévoir, au début de la crise du Covid, en mars 2020, que le macronisme allait accoucher d’une politique du « quoiqu’il en coûte » qui a permis jusqu’ici de surmonter économiquement la crise et d’aider les millions de gens soudainement mis au chômage partiel, ainsi que les restaurateurs, les commerçants et même les gens du monde du spectacle. Le libéralisme, parfois préfixé de « ultra » ou de « néo », venait de se muer en une doctrine que l’on n’imaginait pas quelques mois auparavant, qui permettait, contre tout dogme libéral, de mettre en circulation des milliards d’euros en faisant momentanément fi de la dette et en interrompant (au moins momentanément) la recherche du profit à tout prix. Les mutations de l’histoire sont imprévisibles, c’est là la grande leçon d’Edgar Morin. Certes les luttes, populaires et revendicatrices, ne sont pas étrangères à ces mutations : elles exercent une pression dans un sens plutôt que dans un autre, mais l’histoire nous montre qu’elles ne sont pas – hélas ! – suffisantes : trop de luttes et de mobilisations finissent dans l’échec et l’oubli. C’est souvent un grain de sable, une mutation imprévisible qui fait la différence et amène un changement que Morin qualifie alors de « métamorphose »… En un sens, l’histoire du monde est incompressible (ce qui, bien entendu, va à l’encontre de tous les fantasmes de « science de l’histoire » comme prétendait l’être le « matérialisme historique »). Ne désespérons donc pas trop.

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Carnet de lecture : les Frères Karamazov (2) – des personnages incroyables

Plus je lis ce roman, plus je le trouve incroyable. Incroyable qu’un esprit humain ait pu concevoir ces personnages, ces situations hors du commun, incroyable qu’il ait pu les entremêler avec de telles discussions. Les Frères Karamazov est loin de ce qu’on peut lire d’autre, loin de ce qui s’écrit à l’époque contemporaine, peut-être est-ce cela la fameuse littérature russe, dont je me suis un peu gardé jusqu’à présent parce que je pressentais qu’elle était difficile à aborder, qu’elle avait une autre dimension que tout ce qui peut s’écrire sous les autres latitudes. Je m’étonne que les exégètes habituels en parlent sur un ton si détaché, comme si c’était normal, comme si on ne trouvait là que personnages auxquels nous sommes habitués, qui courraient les rues en quelque sorte. Les trois frères sont des géants, des forces de la nature, chacun dans son genre. Le jeune Alexeï, moine en soutane, tout de silence et de pureté, qualifié d’ange par les autres, Yvan terrorisant son père, Dimitri énorme, hurlant après son dû. Des histoires noires comme celles des faits-divers les plus sombres, des femmes mi-héroïques mi-dévoyées. Katérina Ivanovna a voulu sauver son père, un lieutenant-colonel, autant dire une sommité dans sa ville, parce que celui-ci avait détourné de l’argent de l’Etat et que ceci s’était révélé, et qu’il était voué au suicide, alors cette Katérina a fait cette démarche : se rendre chez Dimitri, au risque du déshonneur, parce qu’elle avait appris qu’il possédait de quoi rembourser, une somme qui lui venait de son père, le fameux Fiodor Pavlovitch, et ce Dimitri, après avoir hésité, se disant que, dans d’autres circonstances, cette femme l’aurait ignoré, humilié, lui donnant quatre mille cinq cents roubles, une fortune, juste comme ça, même pas vraiment par amour, mais probablement pour le simple prestige social, mais après, se disant que désormais, il avait chapitre sur elle et qu’il pouvait en faire sa fiancée, s’il le voulait. Et elle, en réalité éperdue de reconnaissance, se mettant à l’aimer, et prête à être la fiancée, alors que lui découvre qu’elle ne lui convient pas et qu’il préfère ô combien l’autre, la semi-mondaine, la prostituée Grouchenka avec laquelle il prend plus de plaisir sans doute, celle qui, en même temps, est convoitée par les autres, et par son père notamment par dessus le marché… Aliocha a tous les traits qui font les bons intermédiaires, les « go-between », alors il est chargé d’annoncer à Katérina que ce sera non, que Dimitri « préfère ne pas »… et si Dimitri « préfère ne pas » c’est surtout par honte sociale, par orgueil donc en même temps que honte car tout en étant son promis, il lui a quand même fait l’affront de lui piquer du fric, à elle aussi, quand elle lui avait remis trois mille roubles en lui demandant de les envoyer à sa sœur, à Moscou, et que, lui, ces trois mille roubles, au lieu de les envoyer est parti faire la bamboche avec, à la ville voisine, avec la Grouchenka… et là, scène éblouissante, incroyable, quand Aliocha va chez la belle Katérina, il découvre qu’elle n’est pas seule… que Grouchenka est là, aussi ! Quelle manigance entre les deux femmes ? On comprend que Katérina est carrément amoureuse, elle aussi, de Grouchenka, et que cette dernière est là pour l’humilier, Katérina Ivanovna baise avec passion les menottes de la prostituée, laquelle rit et veut bien à son tour lui baiser les menottes, jusqu’à ce qu’elle se ravise et l’envoie promener devant le jeune Karamazov. Cris, fureur, coups de poing et de griffe. Ça hurle et ça tempête de partout. Vous voudriez que l’on lise cela en toute sérénité, en sirotant une tisane ? C’est quand même fort, inouï…

Et entremêlé de discussions disais-je… comme sur un thème qui débarque tel un cheveu sur la soupe, l’histoire d’un soldat chrétien capturé par des « asiates » à l’est de la Russie, à qui ceux qui l’ont enlevé demandent de renier sa foi, et qui tient bon, héroïquement, quitte à se faire écorché vif, la nouvelle est racontée dans le journal. Le domestique Smerdiakov (probablement un fils naturel de Fiodor Pavlovitch) ricane en entendant cela, et se fait fort d’argumenter que le soldat héroïque était bien bête, et qu’il eût bien mieux valu qu’il se rétractât afin de garder la vie sauve. J’ai toujours envie d’analyser ces discussions d’un point de vue logique, car c’est une belle argumentation qui, ici, s’expose. Smerdiakov explique : supposons que je sois face à mes bourreaux et que ceux-ci exigent mon reniement, alors j’accède à leur souhait car au moment même où je conçois l’idée de l’anathème, alors déjà Dieu m’exclut de la Foi chrétienne, et donc de ce fait, au moment où je profère les mots, je ne suis plus chrétien déjà, et donc il n’y a plus de péché à se dire non chrétien, puisque c’est la vérité ! Hmmm, spécieux, dit Fiodor Pavlovitch… car en toi-même, tu sais bien que tu as trahi ta foi, passant d’un état de chrétien à un état de non-chrétien… le domestique n’est pas à court d’argument, et là de se référer aux textes des Evangiles où il est dit que la Foi, la vraie Foi, déplace les montagnes, or, dit-il, on n’a jamais vu jusqu’à présent de montagne se déplacer mue par la Foi d’un vraiment croyant, il faut croire qu’il y ait bien peu de ces spécimens-là, sauf peut-être en un coin reculé du désert d’Egypte, mais on ne les connaît pas, et en tout cas, ce ne sont pas les proches qui l’entourent et qui voudraient en ce moment lui faire la leçon. Et si la Foi est si peu répandue, il est bien excusable d’avoir un léger doute au moment où l’on est confronté au supplice, d’autant que ce brave soldat dont on parle et dont on loue la Foi, justement, eh bien, tout plein de Foi qu’il fût, il n’a pas réussi à déplacer une montagne pour écraser ses tortionnaires ! Il était donc bien légitime qu’il se rétractât. Ah la la… vertige de la rhétorique… Smerdiakov a raison, à quoi sert de jouer au martyre ? Qu’en retire-t-on ? Un tel dialogue rappelle ceux de Platon, évidemment, celui notamment où il est montré que, contre toute attente, un homme qui ment volontairement vaut mieux qu’un qui mentirait involontairement (Hippias mineur) (car un homme qui ment volontairement a la capacité de dire la vérité, alors que celui qui le fait involontairement n’a même pas ça…).

La rhétorique est dans ces différents cas montrée comme subversive, contraire aux dogmes établis, alors que la doxa veut qu’elle soit spécieuse, fausse, voire perverse. Il n’est pas étonnant ici qu’elle soit incarnée par un de ces personnages les plus humbles du roman, celui qui n’a pas de parents déclarés, qui vit de la charité de son maître Fiodor, pauvre erre que la société méprise. Dostoïevski le compare à un tableau d’un certain Ivan Kramskoï, peintre et critique d’art de son époque, qui représente un jeune homme qui erre dans la campagne, qui donne l’impression d’être vide de pensées, ce qui ne veut pas dire qu’il ne médite pas, et à qui l’auteur a donné le nom de « contemplateur ».

Ivan, Dimitri… c’est comme Depardieu dans le dernier film de Lucas Belvaux d’après le roman de Laurent Mauvignier, « Des hommes » (à lire, à voir), où on se met à penser que certains auteurs contemporains quand même ont de l’ampleur quasi dostoïevskienne… ce bonhomme énorme qui va jeter le trouble dans l’assemblée réunie pour fêter l’anniversaire de sa sœur Solange (magnifiquement jouée par Catherine Frot) a un air de Karamazov, sauf qu’ici on a tout de suite l’explication, son secret, qui se tient tout entier dans l’horreur de la guerre, celle d’Algérie en l’occurrence, lorsqu’on envoyait se battre contre les fellaghas des jeunes tout frais émoulus de leur cocon familial et qu’il découvraient les massacres (dans les deux camps, j’insiste sur ce « dans les deux camps », ma jeunesse ayant été trop abreuvée de propagande qui voulait que les soldats français seuls eussent commis des crimes, ceux des « rebelles » étant excusables puisqu’ils luttaient pour leur liberté, et qu’ils étaient « dans le sens de l’Histoire »… je ne savais pas à l’époque qu’il n’y a pas de sens de l’Histoire, qu’il n’y a partout que volonté de vengeance s’illustrant par tueries et tortures).

Autre scène : Aliocha a rencontré une bande de gamins sortant de l’école (à l’occasion, il dit son émotion, cet homme a une attraction évidente envers les jeunes enfants, louche, dirait-on aujourd’hui…) ces gamins ont exclu l’un d’entre eux qui leur envoie des pierres, celui-ci agresse même le jeune moine Karamazov, jusqu’à lui mordre le doigt. Par la suite, Alexeï Fiodorovitch apprendra la cause : ce gamin, qui se nomme Ilioucha, est le fils d’un capitaine tombé en déchéance employé par le père Karamazov pour discréditer Dimitri, lequel s’est mis en colère et a traîné en dehors d’un estaminet le capitaine en question par sa barbiche (sa «filasse ») et l’a rossé, face à l’enfant qui a senti très fort l’humiliation sur lui. Katérina Ivanovna a appris le fait, et parce qu’elle a honte de son potentiel fiancé, a chargé de remettre à la victime rossée deux billets de cent roubles, ce qui est une bonne somme à l’époque. C’est lorsque Aliocha va à l’adresse indiquée qu’il découvre la misère de cette famille, et le gamin qui l’a agressé. Il sort avec le père et lui donne royalement les deux cents roubles, en un éclair l’homme voit tout ce qu’il pourrait en faire, tous les problèmes qu’il pourrait résoudre, la santé rétablie de sa femme et de sa fille, les études de la plus âgée enfin accomplies, la possibilité de s’installer ailleurs, ses yeux brillent. Nous sommes heureux de son bonheur, enfin une perspective de félicité dans ce roman noir, enfin une fois où l’argent des riches bourgeois va servir à quelque chose de noble, d’utile… Mais à l’instant où il se saisit des billets, il rugit, les froisse, les met en boule, les jette, et s’en va en hurlant qu’on n’achète pas ainsi la dignité d’un homme… « Faites savoir à ceux qui vous envoient que, la filasse, elle ne vend pas son honneur, n’est-ce pas ! […] Qu’est-ce que je lui dirais, à mon garçon, si j’avais pris de l’argent pour notre honte ? ».

Plus tard, il est vrai, Aliocha réfléchira à la manière dont il s’y est pris, au tort qu’il a eu de promettre encore plus pour plus tard… il pensera sérieusement que le père de famille reviendra sur sa décision. Après tout, il n’a pas détruit les billets, il les a juste froissés… D’où la nécessité d’introduire des nuances dans nos appréciations concernant vertu et dignité…

Ceci nous prépare à la grande réflexion sur l’être humain, sa prétendue liberté, sa vision relative du bien et du mal qui interviendra au chapitre 5 de ce livre V… le texte si souvent commenté qui s’intitule « Le Grand Inquisiteur ».

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