Etape 4 : Potosi ou les origines du capitalisme mondialisé

Potosi est au sens propre extraordinaire. La ville la plus haute du monde (4000 mètres) s’étale au pied du Cerro Rico, le « mont riche », ainsi baptisé parce que du temps des Pizarre et des Cortes, on avait découvert là un phénoménal gisement d’argent. On raconte que l’Indien Hualpa, en 1545, alors qu’il faisait du feu pour griller ses aliments, avait vu fondre le sol devant lui. Il s’était alors dit – avidité, souci déjà de faire une bonne affaire ? – que cela allait plaire à « ceux qui venaient de loin », et de fait, cela leur plut, ô combien ! Le roi Charles-Quint envoya ses félicitations et Potosi devint la ville la plus grande et la plus riche du monde. En 1573, elle était plus peuplée que Séville, Madrid, Rome ou Paris. Une société s’y installa, « riche et déréglée » comme dit Eduardo Galeano. Salons, estrades, théâtres s’y multiplièrent, et les églises bien entendu, dont il fut compté jusqu’à quatre-vingts.

Le cerro rico

Nous arrivons à Potosi depuis Sucre, le 17 septembre, par un car public dont les autres passagers sont des hommes et des femmes tous probablement travailleurs des mines, les femmes en jupe colorée et chapeau noir, rejoignant leur village ou leur lotissement sur le haut plateau désertique où se profilent usines et installations minières. Nous sommes à quatre mille mètres, atteints après deux heures de route (une route parfaitement asphaltée), à l’issue d’une montée brève qui laisse le voyageur avec des battements dans la tête et comme une vague inquiétude : comment va-t-il supporter une telle altitude (Sucre n’était qu’à 2800 mètres) ? Lorsque le car s’arrête, tout en haut de la ville, après avoir tout à coup basculé d’un monde aride vers un univers peuplé, cela nous permet de découvrir une large cuvette rougeoyante, un éventail de maisons rouges à flan de colline, rues taillées au cordeau, immeubles vus au loin également rouges, audaces architecturales comme cette arche qui domine le quartier à la façon d’un arc de triomphe géant alors qu’il s’agit peut-être seulement d’un super-marché ultra-moderne (après vérification, il s’agit d’une tour d’observation (mirador) pour touristes). Pour nous, touristes (au nombre de quatre, les deux autres étant un couple d’américains), le car ira plus loin, vers cette gigantesque halle surmontée d’un dôme rouge d’où partent les bus vers toutes les destinations du pays, voire de plus loin (Pérou, Chili, Argentine…) et de là nous devrons attendre un taxi pour nous mener vers le centre historique, la ville coloniale, ses maisons colorées avec terrasses de bois sculpté, ses églises baroques trop décorées, une place d’armes où sont rassemblés de vieux canons des guerres d’autrefois, jusqu’aux années trente quand la Bolivie dut s’affronter au Paraguay voisin, la fameuse Casa de la Moneda où furent frappées les pièces de huit, ancêtres des dollars, le couvent Santa Teresa – tout près de l’hôtel – où les carmélites se flagellaient au temps « glorieux » de la Religion toute puissante (il fallait bien tenter de gommer les multiples péchés et horreurs commis par des colons avides et peu soucieux des droits des indigènes) – on dit qu’il en reste, elles seraient huit à se morfondre encore au fond de ces bâtiments dont les murs épais ne laissent même pas passer la chaleur du jour.

C. était passée par là il y a vingt-cinq ans, elle ne reconnaît plus rien, à l’époque les maisons des mineurs étaient faites de briques en terre cuite, il n’y avait pas pour ainsi dire de rues mais des sentes sinueuses entre les abris sans eau potable alors qu’aujourd’hui tout laisse à penser que l’on a approvisionné en eau les quartiers de la ville autrefois les plus pauvres. En vingt-cinq ans, la Bolivie a changé terriblement, peut-être le doit-elle au gouvernement d’Evo Morales, élu président il y a quinze ans et qui, aujourd’hui, en dépit de sa propre constitution, renouvelle sa candidature pour un quatrième mandat. Les bords des routes, les murs des usines et des entrepôts recouverts d’affiches et de slogan Evo presidente 20-25 semblentl’affirmer(mais tout le monde n’est pas de cet avis, semble-t-il, les autres candidats s’en prenant aux soupçons de corruption).

En route vers Potosi: les mines de Pulacayo

Potosi n’est pas seulement extraordinaire par sa position géographique et sa population ouvrière, elle l’est aussi comme berceau du capitalisme mondialisé. Car aussitôt faite la découverte de l’argent, le colonisateur espagnol se mit à battre monnaie, et les premières pièces envahirent le monde. C’était une vraie monnaie internationale qui concurrençait alors le thaler autrichien, et le Roi d’Espagne pouvait s’enrichir directement de cette manne qui lui tombait du ciel, les autres rois qui l’entouraient en Europe se pâmant devant cette possibilité de commerce d’un genre nouveau qui leur permettait d’écouler leurs marchandises vers une Espagne devenue folle de consommation. Or ces pièces venaient toutes, à l’origine, de ce Cerro Rico après être passées par l’antre monstrueuse de la Casa de la Moneda où des Indiens autochtones puis des esclaves venus d’Afrique fondaient l’argent et le récupéraient en lingots qui étaient ensuite laminés avant d’être découpés pour fournir lesdites pièces. 6000 pièces par jour pour chacun de ces esclaves… La Casa de la Moneda se visite aujourd’hui. C’est une visite passionnante, surtout si l’on est guidé dans un français chantant par une aimable guide quechua. La Casa a fonctionné de 1575 à 1951. Notre fière guide nous montre les premiers centavos et pesos, lesquels obéissaient au système octal, ainsi que la fameuse pièce de huit, celle qui est à l’origine du dollar (quand je vous disais que nous étions au berceau du capitalisme!). Il se pourrait même que le symbôle du dollar vienne de la marque apposée sur la pièce après que d’autres centres de fabrication se soient fait jour comme Lima ou Mexico. A Potosi, la marque consistait dans les lettres PTSI qui, lorsqu’on les superpose laissent apparaître surtout le S et le I, les autres lettres se confondant avec ces deux-ci, ce qui donne un S barré verticalement par un I, autrement dit… notre dollar usuel ! (C’est en tout cas une hypothèse possible). Notre guide nous montre les monstrueux laminoirs qui furent installé au XVIIème siècle : jusque là, les travailleurs frappaient les pièces à la main, une à une, en donnant un coup de marteau, mais plus tard, pour améliorer le rendement, on fit venir à grands frais d’Angleterre et en pièces détachées, ces énormes roues et rouages qui servent à compresser le métal et à le découper, la force n’étant plus celle du poignet mais celle des petits chevaux à l’étage du dessous qui entraînent la grande roue qui communique son mouvement aux rouages de la machine. Tant de force déployée, tant de mécanique robuste, tant d’efforts mis pour déplacer ces pièces de bois depuis le port de Buenos-Aires où elles arrivaient, les transporter à dos de cheval et même à dos d’homme en franchissant la pampa et les premiers plateaux andins pour aboutir à toutes ces minuscules pièces d’argent (recelant quelques pourcents de cuivre), qui sont le symbole d’un système économique qui n’a cessé de croître et nous enserre encore aujourd’hui et, semble-t-il, pour bien longtemps encore… Et puis pas seulement cette force et ces machines mais surtout ces millions de cadavres d’indigènes puis quand il n’y eut plus assez d’indigènes, d’esclaves embarqués depuis Ouidah, grande porte de l’envoi des Africains vers l’Amérique, sur lesquels se fonde ce système. « En trois siècles, la riche Potosi anéantit, selon Josiah Conder, huit millions de vies humaines » (E. Galeano, les veines ouvertes de l’Amérique Latine, p.59).

un laminoir (Casa de la Moneda)

Dans le premier tome du Capital, Karl Marx – cité par Eduardo Galéano – écrit : « La découverte des gisements d’or et d’argent en Amérique, la croisade d’extermination, d’esclavagisme et d’ensevelissement dans les mines de la population aborigène, le commencement de la conquête et le pillage des Indes Orientales, la transformation du continent africain en terrain de chasse d’esclaves noirs sont autant de faits qui annoncent l’ère de production capitaliste ».

On peut visiter de nos jours des mines en activité (qui n’exploitent plus seulement l’argent mais aussi l’étain), se faire balader en touristes au milieu des conditions toujours horribles dans lesquelles vivent les mineurs, vous n’en serez quitte que de quelques bolivianos et d’une offrande d’alcool pure aux mineurs (c’est la rétribution qu’ils demandent) mais nous n’avons pas essayé.

On pourrait croire que c’en est fini de toute cette exploitation (les mines s’épuisent bien un jour) mais en réalité, cela continue très fort et l’on découvre encore des gisements, comme celui, à l’air libre, de San Cristobal, où nous irons un peu plus tard, qui fait scintiller des bandes d’argent au loin, sur la montagne, qu’on ne saurait confondre avec des traces de neige.

vieille rue de Potosi
femmes de Potosi
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Est-il encore temps de voyager?

Il est difficile d’arrêter tout net de voyager. On ne peut pas demander aux gens de ne plus être eux-mêmes en une seule fois, d’un seul coup, comme si l’on pouvait définitivement défaire une valise, raccrocher ses bâtons de marche, jeter ses atlas, ne plus lire les récits de voyages… Il reste jusqu’au dernier moment une envie, un besoin à satisfaire, un appel du large. On part encore une fois. Peut-être on s’en mordra les doigts, peut-être, après, on arrêtera. Et cette fois pour de bon.

Nous partons donc. Pour la Bolivie. Nous ne parviendrons pas à justifier totalement notre décision.

Irions-nous jusque là-bas, si loin, juste pour retrouver les sensations de marcher en haute montagne, dans les Andes cette fois-ci (et plus dans l’Himalaya comme en automne dernier) ? De fait, oui bien sûr, nous irons du côté de la Huayna Potosi et du pic Condoriri, dans la Cordillère Royale, au Nord-Ouest de La Paz, là où bien sûr je ne suis jamais allé, mais C. y est allée, c’était il y a vingt-cinq ans, dans le cadre de ses activités professionnelles, il s’agissait de répandre des capteurs sur le territoire bolivien, d’enregistrer ainsi les séismes sur cette portion des Andes si active, et elle en avait gardé un tel souvenir qu’elle se refusait d’admettre que peut-être un jour, l’âge venu, elle ne pourrait plus marcher, plus aller aussi haut à cause du mal des montagnes et qu’il était temps encore et pour moi aussi peut-être car je n’étais peut-être pas encore si vieux moi non plus pour tenter l’aventure, temps de refaire le voyage. Une dernière fois. Donc il ne suffit pas d’invoquer la marche en haute montagne mais, on le devine, l’âge, celui qui nous recommande de profiter encore de notre corps tant qu’il n’est pas trop amoché.

Et peut-être dans le futur, ne voyagerions-nous plus qu’à proximité de nos habitations, à moins de prendre le train, ça oui, c’est encore permis, je ferais bien l’an prochain le tour de la Baltique en train, ou celui des capitales d’Europe centrale voilà qui serait sage, à moins que je me contente de faire à pieds le tour de la Bretagne par le fameux sentier des douaniers. Mais pour l’heure c’est décidé, c’est presque parti déjà. Allez, autant dire : c’est parti. C’est même arrivé, puisqu’en ce moment même, je paufine mon billet assis devant une petite table d’une chambre d’un hôtel de Sucre. Oui, C. et moi, nous sommes là, vous voyez. Dans cette ville supposée capitale – mais bien trop petite, bien trop provinciale, pour l’être effectivement – LA capitale constitutionnelle de la Bolivie. Un quadrillage de rues bordées de maisons basses à la mode hispanique, blanchies à la chaux, dotées de pièces d’angle qui avancent sur la rue, en précieux bois sculpté. Et des places très grandes, bordées de monuments historiques, la cathédrale, le Palais du Gouvernement du temps où Sucre se nommait Chuquisaca.

rue de Sucre

Voyageurs ? Ne nous voilons pas la face, nous sommes aussi touristes, ne pas l’oublier, c’est-à-dire membres des troupes qui arpentent le monde à la recherche de sensations, de paysages comme ils les ont déjà vus sur des cartes postales, des catalogues d’expéditions ou des video promotionnelles. Et à La Paz ne pas oublier de fréquenter les marchés locaux, qui nous vendront des pachamamas de pierre ou bien le « Marché des Sorcières » « connu pour ses vendeuses de fœtus de lama séchés et autres remèdes/potions populaires » comme le dit un guide. Mais j’espère que nous aurons la présence d’esprit, et la bienséance, de ne rien acheter et même, si nous sommes forts, de ne pas tout regarder, les objets de culte étant par définition faits uniquement par et pour ceux qui pratiquent ces cultes et jamais pour les autres, ceux et celles qui n’y comprennent rien et voient seulement dans ces objets de beaux gadgets, de charmantes amulettes destinées à finir leur vie sur un coin de cheminée, voire pire au fond d’un vieux carton oublié au grenier lors du futur déménagement et à jamais perdu.

Voyage, voyage… dans son dernier opus, Olivier Rolin écrit (4ème de couverture) :

Bigarré, vertigineux, toujours surprenant, tel demeure le monde aux yeux de qui en est curieux : pas mondialisé en dépit de tout. Venu du profond de l’enfance, le désir de le voir me tient toujours, écrire naît de là. Chacun des noms qui constellent les cartes m’adresse une invitation personnelle […] Si j’apparais au fil de cette géographie rêveuse, c’est parce que l’usage du monde ne cesse de me former, que ma vie est tressée de toutes celles que j’ai rencontrées.

Car nous y voilà, que l’on nous traite de touriste ou de voyageur, le fait est là : la curiosité nous anime, le désir à n’importe quel prix de voir le monde, parce que nous reconnaissons que nous en sommes une partie (et que nous voulons voir le reste) et que nous sentons qu’il nous forme.

(J’ai pris le livre d’Olivier Rolin, Extérieur monde, avec moi, j’ai déjà fini de le lire, il m’a enchanté, il m’a montré ce qu’un vrai écrivain – et non un simple amateur comme je le suis – peut tirer de l’usage qu’il fait du monde).

Pourtant, je le concède, nous atteignons une limite, qu’il ne faudrait pas trop dépasser, limite à nos voyages que nous avons conçus autrefois comme nécessaires, faisant partie de notre formation, de notre épanouissement et pour tout dire de notre liberté, mais c’était à une époque aujourd’hui en disparition, où notre goût de vivre s’accompagnait d’une exaltation permanente à se sentir en phase avec le monde, avec les peuples différents de nous, les cultures les plus variées, nous découvrions toutes les musiques et toutes les danses, les gens que nous rencontrions en montagne, dans les Himalayas par exemple, nous souriaient et nous laissaient emporter avec nous, dans nos cœurs, la douce chaleur grisante d’une humanité que nous vivions comme universelle, alors qu’aujourd’hui parfois c’est tout juste si nous n’avons pas envie de pleurer devant le triste constat de la réalité, des apports d’occident ayant perverti des modes de vie ancestraux, des routes crasseuses s’étant construites à la place des chemins que seuls quelques lamas aventureux autrefois gravissaient, et le faisant si bien qu’ils donnaient aux voyageurs étrangers qu’ils rencontraient l’impression d’être en lévitation au-dessus des pierres (c’est du moins ce que disait la grande exploratrice Alexandra David-Neel).

Alexandra David-Neel

Nous avons été nourris spirituellement par les récits des grands aventuriers (souvent des aventurières) qui avaient pour noms Victor Segalen, Nicolas Bouvier, Peter Fleming, Ella Maillart, Isabelle Eberhardt, Peter Matthiessen, Anne-Marie Schwarzenbach, Théodore Monod, Peter Hopkirk, Patrick Leigh Fermor, Olivier Föllmi, Riszard Kapucinski ou Lorenzo Pestelli, sans compter les Paul-Emile Victor, les Jean Malaurie, les Levi-Strauss ou les Pierre Clastres… et nous avons rêvé d’aller sur leurs traces même si longtemps après, il n’en restait plus grand chose, si ce ne sont parfois des plaques commémoratives, des musées ou des chapelles. Les chemins du Tibet, que du temps du père Huc, on orthographiait Thibet, ont donné des routes parcourues par les camions chinois et les plus belles villes d’Asie Centrale ou de la Route de la Soie sont des mégapoles aux immeubles modernes avec des avenues pour le shopping où l’on trouve à Lhassa comme à Pékin des boutiques Zara et des fast-food McDo ou Fried Chicken… et pourtant nous courons encore après ces vestiges du passé. Parfois nous avons un peu de succès, nous rencontrons un vieux lama sur les pentes de Kyelong ou bien, à Kalimpong un vieillard de 90 ans qui nous montre sa collection d’objets de culture lepcha et nous joue des airs anciens sur des flûtes et instruments à cordes qui n’ont pas changé depuis des siècles, et cela nous enhardit à aller plus loin. Mais ceci aura une limite, car un jour les vieillards seront morts. Même Olivier Rolin s’arrêtera, même Erri de Luca, le grand militant de l’écologie qui avoue au détour d’une phrase qu’il vient de descendre le Licancabur (et il n’y est pas allé à pieds, ni à la voile que je sache…).

Alors nous arrêterons aussi.

Mais pour l’heure, j’aime encore les petites vieilles Aymaras qui trottinent sur les trottoirs, pancho multicolore sur les épaules et chapeau melon sur la tête, toutes ridées mais souriantes, ou les dames un peu larges qui vendent au coin des rues des parts de gâteau énormes et bariolées de sucre, fraise et chocolat.

gâteaux dans la rue à Sucre
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Van Gogh et Ernest Pignon-Ernest

Récemment, j’ai participé à une école de peinture organisée par deux enseignants des Beaux-Arts de Grenoble. Le cadre était magnifique : la région dite des Chambarans qui s’étend au nord de Saint-Marcellin du côté de Roybon, région de collines apaisées auprès des montagnes chaotiques qui les bordent. Le thème en était : « Vincent van Gogh et Ernest Pignon-Ernest », thème ambitieux, promettant des difficultés à surmonter : celle de la lumière à rendre pour le premier des deux, et celle du dessin, pierre noire et encre foncée pour le second. Autrement dit de quoi à la fois convoquer peinture et dessin, quoique van Gogh aussi se fît connaître par le dessin, surtout dans sa première période quand, encore dans le brouillard de sa Hollande, il faisait des portraits de vieillards et de paysans, et puis ensuite, arrivé à Arles, montrant des champs entiers où l’ondulation des blés (ou celle des champs d’oliviers) est marquée par une avalanche de petits coups de plume, ou, mieux, de calame, petits coups rageurs et réguliers, le plus souvent arrondis, qui se continuent même dans le ciel pour évoquer les nuages, le soleil et quelques oiseaux passant par là.

Même si l’on nous dit que van Gogh et Pignon-Ernest n’ont rien à voir l’un avec l’autre et qu’on les a juxtaposés un peu par hasard, on ne peut pas s’empêcher de les rapprocher, tant il semble que dans le domaine de l’art, il suffise de mettre ensemble deux noms tirés d’un chapeau pour qu’aussitôt on voie surgir affinités et ressemblances. Ainsi l’expressionnisme de van Gogh quand il dessine un vieil homme assis sur une chaise, la tête enfouie dans ses mains ne semble-t-il pas si éloigné de celui de Pignon-Ernest dans ses portraits de Pasolini ou de Rimbaud. Dans les deux cas, les figures fonctionnent comme des signes, très complexes, très élaborés mais signes quand même. Leur allure hiératique fait qu’ils s’imposent en bloc et s’inscrivent dans nos mémoires : on ne les oublie jamais.

Daniel Arasse (Le sujet dans le tableau) dit qu’il faut voir chez les grands peintres une identification entre leur vie et leur œuvre, contrairement à ce qu’en dit une analyse érudite qui voudrait n’en rendre compte qu’au travers de documents et de comparaisons esthétiques et voudrait nous faire croire qu’on peut se passer de connaître les détails de la vie d’un artiste. Il ne fait pour moi guère de doute que van Gogh s’identifie à ses tournesols autant qu’Ernest Pignon-Ernest s’identifie à ses héros préférés. Il s’identifie aussi à ses ciels étoilés, à ses soleils brûlants, à la chaise tourmentée posée près de son lit.
Des chaînes d’associations finissent aussi toujours par rapprocher des artistes éloignés. Pignon peint Nerval. On peut alors penser qu’il s’identifie au poète des Chimères, or Nerval souffre de troubles mentaux comme van Gogh (certains tableaux de ce dernier ne ressemblent-ils pas à des hallucinations du même ordre que celles décrites par le poète dans Aurélia?).

Nerval par Ernest Pignon-Ernest

L’historien d’art Jan Blanc, dans une récente émission sur France Culture (« Les chemins de la philosophie » de juin 2019) insistait sur cette place de la subjectivité dans le travail d’un artiste, et encore plus dans le cas de van Gogh. L’idée qu’il s’identifiait à ses tournesols, disait-il, s’illustrait par le fait qu’il apposait sa signature « vincent » sur le vase.

Si donc chez un artiste comme lui, vie et œuvre ne font qu’un, on éprouve de la surprise à entendre dire que les les péripéties de son existence ne seraient qu’anecdotiques. Peut-être pourrait-on dire cela d’un peintre de l’âge classique, de Rubens par exemple, peut-être même de Raphaël (certainement pas de Rembrandt), mais à l’époque moderne, il est assez évident que l’artiste se fait sujet de son tableau, même quand il ne s’agit pas d’un auto-portrait (et on sait combien d’auto-portraits a peints van Gogh – et Rembrandt aussi d’ailleurs). Alors les détails de la vie importent parce qu’ils sont les corrélats de ce que l’on voit. Quelqu’un qui ne verrait dans les tableaux de van Gogh que de belles réussites picturales, voire des solutions originales à des problèmes de peintre pourrait à juste titre être accusé d’insensibilité puisqu’il serait aveugle au sujet qui se montre à lui et qui est l’artiste lui-même.

En 1888, van Gogh quitte Paris pour aller vers le Sud. Peut-être rêvait-il d’embarquer sur un paquebot qui l’aurait emmené au Japon mais il ne va pas si loin, il est tout de suite arrêté par le soleil de Provence. Arles. « Le pays me paraît aussi beau que le Japon » dira-t-il dans une lettre à son frère. Il peint le soleil. Ce n’est pas commun de peindre le soleil, peu de gens l’ont fait avant lui, sauf peut-être Monet avec son « Impression soleil levant ». mais chez van Gogh, c’est une obsession. Comment ne pas voir que c’est l’objet principal de presque tout tableau de cette période ? En mai 1889, il doit s’installer à Saint-Rémy car ses crises sont de plus en plus nombreuses et il doit être interné à de multiples reprises. On parle d’une forme d’épilepsie mentale ou cérébrale. Lorsque la crise est passée il ne se souvient plus de rien. Au cours des crises, il peut se couper une oreille ou manger ses couleurs. L’idée avancée parfois qu’il se serait coupé une oreille pour l’offrir à une belle en gage d’amour relève donc d’une interprétation sentimentaliste et est peu crédible. En mai 1890, il part à Auvers-sur-Oise, sa palette s’obscurcit, le soleil n’est plus jaune mais rouge sang. Quelques mois plus tard il meurt. La thèse officielle est celle de son suicide. Mais se suicide-t-on en se tirant une balle dans le ventre ? Une autre version tend à s’imposer aujourd’hui, popularisée par le livre de Marianne Jaeglé, « Vincent qu’on assassine ». Victime d’une mauvaise rencontre (deux jeunes qui ne le « calculaient pas » à cause de son air foutraque), il aurait reçu une balle dans le ventre et aurait décidé de ne pas ébruiter l’affaire, serait rentré à son auberge pensant se faire soigner plus tard et y serait mort. Version défendue au cours de ce stage par une participante, mais qui était peu écoutée, voire (gentiment) moquée. Or, ce soi-disant « détail » est capital, il révèle une partie importante de la subjectivité de van Gogh. Elle révèle en particulier sa modestie, son sentiment que sa personne ne compte pas beaucoup, que s’il meurt, ce sera une petite perte pour le monde, qu’en fin de compte, tout ce qu’il est est dans ses toiles, et qu’il en a peut-être fait bien assez. Son ego peut continuer à s’effacer.

A tout prendre Artaud vaut mieux que les thèses « officielles », lui va directement au but : van Gogh est un suicidé de la société, comme on dit ironiquement de quelqu’un trouvé mort suite à un crime déguisé en suicide qu’il a été « suicidé ». Les deux jeunes rencontrés en chemin furent le bras de cette société.

Curieusement, bizarrement, cette observation nous conduit vers Ernest Pignon-Ernest, le deuxième larron de l’affaire, non qu’il ait été « suicidé » mais parce qu’il s’est beaucoup intéressé à cette autre victime que pour un peu on nous aurait présenté comme « suicidé » mais cela aurait été un peu difficile – à savoir Pier Paolo Pasolini. Seulement, dans ce cas, un crime n’est pas déguisé en suicide mais un crime politique l’est en crime sexuel.

Comme quoi il existe toujours des liens souterrains d’un créateur à un autre.

Je reviens à ce stage de peinture, juste pour terminer. Qui n’a pas donné tout ce que j’espérais. Plutôt que de peindre ou dessiner des sujets inspirés par van Gogh ou Pignon-Ernest, s’échiner par exemple à peindre des chaises sous prétexte que le peintre hollandais en aurait fait (ou faire des nuits étoilées sans âme sur des bouts de papier noir, sans lumière, alors que Vincent, je crois, sortait la nuit pour peindre portant un chapeau auréolé d’un collier de bougies), j’aurais préféré essayer de copier un van Gogh, en tentant, même si c’est impossible complètement, d’accorder mon geste à celui du peintre fou de lumière. Comme nous faisions, c’était un peu se concentrer sur le doigt quand celui-ci pointe vers la Lune. Je suis persuadé que nous aurions davantage appris, de même que lorsque j’ai vu le film sur Giacometti à la fondation Gianadda, j’ai appris davantage en le regardant peindre qu’en entendant des discours. Mon lien avec van Gogh au cours de ces journées d’été fut ainsi distendu, à mon grand regret, et je suis sûr que beaucoup de ces dames qui m’entouraient et cherchaient avec passion à répondre à un appel venant d’on ne saura jamais où doivent aussi le penser.

le village de Chevrières où a eu lieu le stage

[Note: ceci n’est pas bien sûr une critique à l’encontre de nos deux vaillants professeurs qui ont fait de leur mieux et nous ont guidés dans nos ébauches, nous montrant par exemple l’utilité des croquis ainsi que l’art et la manière d’utiliser calames, encres, pierre noire et carré Conté.]

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De la vieillesse… (et de Platon versus Oé)

Attaquant – vigoureusement ! – la lecture de La République de Platon, je trouve ceci, dès les premières pages : un dialogue sur la vieillesse entre Céphale et Socrate auxquels se joignent quelques autres (Lysias, Euthydème, Thrasymaque…). Céphale interpelle Socrate qui s’en retournait chez lui escorté de Glaucon après avoir prié les déesses sur le port du Pirée. Il lui dit de venir converser avec la jeunesse qui l’accompagne. Il constate avec regret que, la vieillesse progressant (« avec les plaisirs du corps qui se flétrissent »), il a tendance à ne plus converser qu’avec des gens de son âge. Socrate, qui semble être un peu plus jeune que Céphale, répond que, lui aussi, se plaît à converser avec les vieillards car, dit-il « je crois qu’il faut s’informer auprès d’eux, comme auprès des gens qui nous ont devancé sur une route que nous devrons peut-être aussi parcourir, de ce qu’elle est: âpre ou difficile, ou bien commode et aisée » et il profite de l’occasion pour demander à son interlocuteur, qui est « déjà parvenu à ce point de l’âge que les poètes appellent le seuil de la vieillesse » ce qu’il lui en semble, « est-ce un moment difficile de la vie, quel message nous en donnes-tu ? ». Voici ce qui lui est répondu de la part de Céphale (traduction R. Baccou) :

Par Zeus, je te dirai, Socrate, ce que m’en semble. Souvent, en effet, nous nous rencontrons entre gens du même âge, justifiant le vieux proverbe ; or, la plupart de nous, dans ces rencontres, se lamentent, regrettent les plaisirs de la jeunesse et, se rappelant ceux de l’amour, du vin, de la bonne chère et les autres semblables, ils s’affligent comme gens privés de biens considérables, qui alors vivaient bien et maintenant ne vivent même plus. Quelques-uns se plaignent des outrages auxquels l’âge les expose de la part de leurs proches, et, à ce propos, ils accusent avec véhémence la vieillesse d’être pour eux la cause de tant de maux. Mais à mon avis, Socrate, ils n’allèguent pas la véritable cause, car, si c’était la vieillesse, moi aussi j’en ressentirais les effets, et tous ceux qui sont parvenus à ce point de l’âge. Or, j’ai rencontré des vieillards qui ne l’éprouvent point ainsi; un jour même je me trouvai près du poète Sophocle que quelqu’un interrogeait : « Comment, Sophocle, lui disait-on, te comportes-tu à l’égard de l’amour? Es-tu encore capable de posséder une femme ? » Et lui : «Silence! ami », répondit-il, « c’est avec la plus grande satisfaction que je l’ai fui, comme délivré d’un maître rageur et sauvage ». Il me parut bien dire alors, et non moins aujourd’hui. De toutes façons, en effet, à l’égard des sens, la vieillesse apporte beaucoup de paix et de liberté. Car, lorsque les désirs se calment et se détendent, le mot de Sophocle se réalise pleinement : on est délivré de maîtres innombrables et furieux. Quant aux regrets, aux ennuis domestiques, ils n’ont qu’une cause, Socrate, non pas la vieillesse, mais le caractère des hommes. S’ils sont rangés et d’humeur facile, la vieillesse leur est modérément pénible. Sinon, et vieillesse et jeunesse, ô Socrate, leur sont ensemble difficiles.
(édition Garnier-Flammarion, page 77)

Portrait de Socrate. Marbre. Art romain (1er siècle), peut-être une copie d’une statue en bronze perdue faite par Lysippe

Ces mots, évidemment, donnent à penser. Passons vite sur l’opinion selon laquelle il serait plus intéressant de parler aux vieillards qu’aux non-vieillards en vertu de ce qu’ils pourraient nous renseigner sur la nature du chemin que nous allons suivre tout au long de la vie, sera-t-il âpre ou sera-t-il aisé? Cette opinion est-elle si assurée de nos jours tant elle va de pair avec la croyance en la stabilité du monde dans le temps ? Pour nos deux rhéteurs, il va sans doute de soi que le chemin suivi par leurs descendants s’effectuera dans un même monde que celui qu’ils ont connu, hypothèse que nous ne pouvons plus formuler aujourd’hui : nos petits-enfants ne rencontreront vraisemblablement pas les mêmes soucis, les mêmes problèmes, les mêmes joies – aussi – que ceux que nous avons connus. Le futur risque d’être en complète rupture avec notre présent et, encore plus, avec notre passé. C’est donc moins des conseils des plus âgés dont ils ont besoin que de leurs encouragements à y aller voir par eux-mêmes, à imaginer des solutions pour le futur.

Mais la suite du dialogue, que signifie-t-elle ? qu’avec l’âge, s’estompe l’urgence du désir, ce qu’on ne saurait nier, et que celui-ci est un tyran furieux dont le lent déclin de notre libido finirait par nous libérer. Et c’est ce que Socrate nomme « paix et liberté », ce dont aujourd’hui il nous est difficile de nous satisfaire tant nous sommes, il est vrai, attachés à une forme de jeunisme qui voudrait que, toute notre vie, nous soyons habités par le même désir (comme si, finalement, nous croyions davantage en la stabilité de notre forme interne qu’à celle du monde externe). Indépendamment des considérations de « jeunisme », on notera que ni Socrate ni Sophocle – à ce que nous en dit Céphale – n’envisage le fait que l’amour d’une femme puisse durer plus longtemps que ce qu’ils en ont l’idée. Or, c’est parce que nous savons cela, aujourd’hui, que nous sommes agacés du geste de Sophocle qui veut faire taire ceux qui l’apostrophent sur ce sujet. Sans compter qu’il ne conçoit l’amour que comme « possession d’une femme », ce qui est très restrictif.

C’est la fin, la conclusion de ce passage qui devrait le plus emporter nos suffrages. Oui, bien sûr, ce n’est pas la vieillesse qui est cause (ou seule cause?) de nos malheurs liés à l’âge mais ce que Socrate nomme « le caractère des hommes », autrement dit la manière dont nous menons notre vie, la façon dont, tout au long de celle-ci, nous avons tenté d’accroître notre « quantité d’être », notre identification aux autres, notre désir d’être en phase avec la vie qui nous entoure. « Comme on fait son lit, on se couche » dit la sagesse populaire. On peut y voir la preuve que si les souffrances de la vieillesse sont, pour certains, moins lourdes à supporter, c’est parce qu’il leur reste toujours ce peu de joie et de désir qui leur fait paraître la vie belle alors même qu’ils en approchent de la fin. Auquel cas nous ne serions jamais libérés de cette « folie »…

Ceci me rappelle les écrits de vieillesse de Kenzaburo Oé (où en est-il aujourd’hui, lui qui doit atteindre les 84 ans et dont nous n’avons pas vu de nouvelle publication depuis longtemps?) et les citations qu’il y fait de T. S. Eliot, qui sont aux antipodes de Platon.
Que je n’entende pas parler de la sagesse des vieillards, mais bien plutôt de leur folie a écrit Eliot.
Là est le fondement de la réflexion de l’écrivain japonais dans Adieu, mon livre ! (lire ici) Pour Oé, contrairement à la sagesse antique, il n’y a ni répit ni repos pour le vieillard qui, informé qu’il est – à l’âge qu’il a atteint, nul ne saurait le taxer d’ignorance – doit utiliser ses dernières forces à indiquer le risque qui vient, quitte à se réfugier dans un projet fou. La grande différence par rapport à la situation où se meut Socrate, c’est qu’aujourd’hui nous savons – plus ou moins confusément, certes – que l’homme est destiné à disparaître, et que la seule attitude « raisonnable » est de continuer à être assez fou pour espérer une inflexion du cours du temps.

Vladimir dit que vous aimez citer une phrase d’un Français d’autrefois, mentionné dans un ouvrage du professeur Musumi : L’homme est condamné à disparaître. Soit. Mais il disparaîtra en résistant.

Oé Kenzaburo aura passé sa vie à lutter, tentant de mobiliser ses compatriotes contre la vraie folie, celle qui aura consisté à exploiter le nucléaire – et qui plus est, dans des conditions de risque sismique épouvantable – ou bien à partir dans des courses aux armements sans fin (projet relancé par l’actuel premier ministre japonais Shinzo Abe). A lui tout seul, il dément ceux qui, en Occident, voient dans la population japonaise uniquement des gens passifs et soumis à l’ordre et au conformisme. On lira ceci dans sa notice wikipedia : « en 2012, il présente au Premier Ministre japonais une pétition de plus de 7 millions de signataires pour l’abandon de l’énergie nucléaire ». Sept millions… on croit rêver. Et arrivé au bout de son âge, il continue à lutter encore, quitte à passer pour un vieux fou. Dans Adieu, mon livre, son alter ego projette une explosion symbolique dans un immeuble de Tokyo dans le but de réveiller les consciences, malheureusement les choses ne se passent pas comme il l’aurait voulu. Il échappe aux conséquences de son acte mais il y a suffisamment de quoi susciter des doutes sur l’équilibre mental du vieillard. Et pourtant lui arguera que plus encore que lui, c’est le monde autour qui est dérangé.

On me dira peut-être que Socrate buvant la ciguë est dans la ligne du vieillard de Oé, et qu’en somme, il n’y aurait pas de contradiction profonde entre ces premiers échanges dialogiques de La République et les considérations de l’écrivain japonais (ou d’Eliot) quand on connaît la suite des événements. Certes, mais cette idée de la vieillesse en liaison avec l’intransigeance jusqu’à la folie n’est pas thématisée comme telle chez Platon (en tout cas pas dans La République).

Il y a une idée « moderne » de la vieillesse que l’on ne peut trouver chez Platon, celle qui rend possible cette autre idée : on luttera contre la vieillesse, que l’on trouve à l’œuvre – heureusement si l’on se place du point de vue de la santé publique – chez beaucoup d’entre nous. On luttera contre elle en continuant (qui est une façon de résister) : continuer à vivre certes, mais plus particulièrement continuer à aimer, continuer à lire, continuer à peindre, continuer à aller au théâtre, au concert au cinéma… et continuer à voyager quand bien même la tendance générale serait à restreindre cette dernière activité au nom de l’écologie, laquelle dévoilerait un aspect bien mortifère, quand, au contraire, elle devrait se présenter comme poussant au maintien de la vie.

Une partie de mon propos est ici, on l’a compris, d’opposer deux tendances qui se font jour dans l’épistémé contemporaine, l’une qui vise à restreindre nos activités au nom de l’écologie devenue valeur sans partage quitte à limiter les ressources de chaque individu dans son propre accomplissement, et l’autre qui prend le flambeau de la lutte contre la vieillesse, devenue inévitable et tout aussi salvatrice dans un monde où l’espérance de vie heureusement s’allonge et fait de la Terre un lieu qui héberge un nombre croissant de vieillards. Doit-on résumer cela en une contradiction entre vie de l’espèce et vie de chacun de ses membres ? Cela ne serait évidemment pas impossible… ouvrant pour chacun la nécessité de faire un choix cornélien.

La grandeur des textes est autant dans ce qu’ils ne disent pas (et qu’ils nous forcent à dire) que dans ce qu’ils disent.

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Douceur et héroïsme dans le Leningrad de 1945

J’ai vu le beau film de Kantemir Balagov, prix de la mise en scène au festival de Cannes dans la section « Un certain regard ». Très beau film de guerre, ou plutôt : de l’après-guerre. Film lent dont certaines longues séquences demandent que l’on soit particulièrement attentif puisque c’est à leur toute fin qu’elles livrent leur secret. Car on a besoin de temps pour comprendre ce que nous voyons à l’écran. L’intensité de la souffrance des autres, il nous faut du temps pour y accéder. Je sais que beaucoup de critiques ont eu du mal à supporter cela, ils le mettent sur le dos de la longueur de ces séquences alors que plus vraisemblablement c’est ce qu’elles finissent par dire qu’ils ne supportent pas. En regardant ce film, on se demande pourquoi l’humanité souffre autant. Les religieux nous disent que Dieu veut nous mettre à l’épreuve… Tu parles, ce serait un drôle de pervers. En réalité, il n’y a objectivement ni bonheur ni souffrance, il n’y a que l’effet que ça nous fait à nous, êtres sensibles (au sens de l’anglais sentient beings) de vivre dans cet état chaotique fait de guerres et de blessures intimes. Et par moment se lèvent des personnages qui par leur seule grâce rachètent les noirceurs du monde. C’est souvent chez Dostoïevski qu’on les rencontre, c’est la Sonia de Crime et châtiment ou bien le prince Mychkine de l’Idiot. Et il y a Iya, (très) grande fille – au point qu’elle est souvent surnommée « La Girafe » – aux cheveux de paille qui promène son regard doux au sortir de la guerre dans un hôpital d’un Leningrad en reconstruction. Au début du film, je dois dire que j’ai hésité, tant de douceur apparente n’était-elle pas l’indice d’une noirceur secrète ? Iya n’était-elle pas plutôt ange de la mort ? Ce qu’elle est un peu aussi, cela va s’avérer par la suite. Mais cela est lié à cette confusion qui finit par exister entre douceur et violence, entre blancheur et noirceur, là encore comme pour les personnages de Dostoïevski (n’y a-t-il pas personnage plus pur, en un sens, que Raskolnikov?). Ainsi Iya, qui nous semble dès le début du film un peu « perchée », en tout cas, prise de temps en temps dans des crises de paralysie qui la font se figer au milieu des autres, aime d’un amour maternel sincère le petit Pachka qui doit avoir dans les quatre ou cinq ans, mais d’un amour qui va s’avérer au sens propre étouffant… Nous ne verrons plus Pachka, et pourtant à quelles scènes admirables avons-nous eu droit avec lui, au milieu de tous ces « héros » (ainsi qu’on les nommait) de retour du front qui tentent de guérir de leurs blessures au sein de cet hôpital. Scènes hilarantes, parfois grotesques. Les hommes miment des animaux que l’enfant doit reconnaître. L’enfant est seul face à tous ces hommes, terrorisé puis confiant et riant lui-même. On lui demande à son tour de mimer un animal, il n’en connaît pas, alors mimer un chien ? Il n’en connaît pas non plus, « et pour cause dit l’un des hommes, ils ont tous été mangés ! ». Iya est là pour le consoler, comme elle est là pour chaque homme. Il en est qui sortiront bientôt, apparemment guéris, et d’autres qui pourraient sortir mais à quoi bon si on est devenu bon à rien, si l’on ne se sent plus homme au fond de soi ?

Un jour arrive l’autre fille, Macha, jolie rousse qui ne demande qu’à vivre et à retrouver le chemin de la joie insouciante. De retour du front, elle demande, elle aussi, à travailler à l’hôpital où elle sera aide-soignante. Pachka, en réalité était son fils à elle… Elle l’avait confié à Iya, voulant rester au front pour venger son (dernier) mari après la mort de celui-ci (dit-elle). Macha n’en veut pas à Iya. Elle veut seulement que celle-ci l’aide à retrouver un enfant… puisqu’elle est désormais stérile. Alors vient le pacte entre les deux femmes. Un pacte auquel Iya a tant de mal à se soumettre. Un pacte qui va inclure le médecin-chef, cet autre personnage remarquable par sa droiture et son humanité mais qui, justement, au nom de ces dernières en fait peut-être un peu trop (en tout cas c’est ce qu’en jugerait le NKVD)… Tout ceci va conduire ce trio dans une situation difficilement supportable que je ne dévoilerai pas…

Et tout cela dans la beauté des images, on pense à certains tableaux de Vermeer comme celui où une femme enceinte, juste éclairée par une petite fenêtre en face d’elle, lit une lettre. Balagov joue avec les couleurs saturées : des verts, des rouges ou des jaunes sombres. Les rares (trop rares à mon goût) scènes d’extérieur montrent furtivement les rues de Leningrad, aujourd’hui Saint-Petersbourg (lire ici ce que j’ai pensé une fois de ce changement de nom) dans une couleur jaune qui pourrait virer au sépia, seuls les tramways apportent leur note de rouge, et c’est la nuit la plupart du temps (il faut dire que sous ces latitudes en hiver… la nuit domine). La neige aussi est là, le plus souvent boueuse sauf dans le jardin des beaux palais occupés par les apparatchiks. Car il y a des apparatchiks dans le film. Ou surtout une. Une très belle femme. On la voit d’abord au cours d’une visite à l’hôpital où elle apporte quelques cadeaux de réconfort aux « héros » qu’elle salue avec une émotion qui paraît sincère. Elle aussi, sa vie n’a pas dû être toute rose, c’est peut-être seulement son statut d’intellectuelle du régime qui lui a permis d’être là où elle est aujourd’hui. Cette femme est, comme par hasard, la mère du jeune homme tombé amoureux de Macha, qui veut épouser Macha, et qui apporte aux deux femmes, Iya et Macha, un peu de ravitaillement supplémentaire. Il a l’air un peu benêt mais il est jeune… Macha l’a dépucelé au cours d’une scène plutôt drôle qui a lieu dans une automobile prêtée probablement par les parents du jeune homme, ah ! Il ne s’attendait pas à ça, le petit Sacha! A la fin du film, Sacha voulant présenter Macha à sa famille (donc à l’élégante apparatchik), Macha, interrogée subtilement par la membre de la Nomenklatura, finit par rendre explicite tout ce que le spectateur attentif avait pu deviner concernant le sort de ces femmes envoyées sur le front qui n’étaient pas des soldates de première ligne mais des « auxiliaires » mises à l’arrière, et la femme élégante convient qu’il en fallait aussi et qu’elles aussi sont des héroïnes.

Ce film est donc un témoignage puissant sur l’héroïsme. On ne sait pas ce que c’est, l’héroïsme… chacun dans sa vie s’est déjà demandé comment il se comporterait au cas où des événements extrêmes surviendraient, serait-il un lâche, serait-il un héros ? On ne sait pas, on ne saura que… lorsqu’on y sera (encore que l’on souhaite n’y arriver jamais) mais s’il advient que l’on soit un héros, cela sera sans doute dû aux circonstances, aux effets de déterminismes locaux plutôt qu’à une essence, une vertu spéciale que nous aurions en nous. Ce qui est sûr, c’est que la douceur, le don de soi font partie de l’héroïsme, et ce film, je crois, ne veut rien signifier d’autre.

avec :

  • Viktoria Miroshnichenko : Iya
  • Vasilisa Perelygina : Macha
  • Timofey Glazkov : Pachka
  • Andreï Bykov : Nikolaï Ivanovitch
  • Igor Shirokov : Sacha
  • Konstantin Balakirev : Stepan
  • Réalisation : Kantemir Balagov
  • Scénario : Kantemir Balagov, Aleksandr Terekhov
  • Décors : Sergey Ivanov
  • Musique : Evgueni Galperine
  • Directrice de la photographie : Ksenia Sereda
  • Montage : Igor Litoninsky
  • Son : Rostislav Alimov
  • Producteurs : Sergey Melkunov, Alexander Rodnyansky, Natalya Gorina

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La littérature quand elle nous tient – Mike McCormack, « D’os et de lumière »

      … nous baisions pour dépasser l’insignifiance et le désespoir qui parfois triomphaient dans notre vie de tous les jours, et là, entortillés ensemble dans l’acte d’amour, nous trouvions la voie vers ce moment de fusion où seul survivait l’authentique et l’immaculé en nous, tout le reste était brûlé, nous laissant véritablement nus, tous les sens aux aguets pour donner le meilleur de soi à l’autre et au monde que nous avions créé autour de nous, ce qui heureusement s’était produit assez souvent à l’époque pour nous permettre aujourd’hui, à notre âge
          de s’asseoir face à face à la table et de se dire qu’on avait eu notre lot d’une telle passion, qu’on n’avait pas été lésés sur ce plan
             tout ceci me revient à l’esprit maintenant en un torrent ininterrompu
             assis ici à cette table

Mike McCormack, « D’os et de lumière », p. 284, trad. Nicolas Richard

         ceci est un extrait d’une longue phrase, texte de 350 pages sans point ni majuscule, juste quelques virgules et une disposition de paragraphes, de suites de mots, qui ressemble un peu à un long poème, une phrase-univers, qui ondule et parfois s’arrête, monologue intérieur d’un homme qui s’appelle Marcus Conway, qui vit en Irlande dans le comté de Mayo, dans le village de Louisburgh où il occupe un emploi d’ingénieur en travaux publics, ce qui explique les longs passages très techniques où il apparaît comme se battant contre des politiciens dont le but consiste seulement à satisfaire un électorat – qu’importe si le travail est mal fait, si, au bout de quelques années, les murs se lézardent, les fondations partent dans trois directions différentes, ce n’est pas étonnant puisqu’on aura utilisé deux bétons de différentes qualités, ne venant pas de la même entreprise, simplement parce qu’on aura voulu satisfaire ces deux entreprises à la fois – où, en même temps, il est marié à Mairead, avec qui il a eu deux enfants, une fille, Agnes, et un garçon, Darragh – les noms donnés aux personnages sont d’origine souvent celtique – Mairead, ainsi qu’il est dit dans ce court extrait cité plus haut, aura été la grande passion de sa vie, même s’il lui est arrivé de la tromper – une fois, une fois seulement ? Il assure que oui, et ce fut une belle crise, elle menaçant de partir et lui désemparé se rendant compte qu’il avait fait une bêtise car il ne tenait pas plus que ça à cette femme par qui le scandale était arrivé à l’occasion d’une conférence sur la construction de ponts à Prague et Mairead depuis qu’elle l’avait su n’arrêterait pas de dire « putain de construction de ponts »,
         et les deux enfants leur bonheur d’avoir su leur donner éducation, formation, désir de voler de leurs propres ailes, ce qu’ils ne manquaient pas de faire, l’une s’éclatant dans les arts plastiques et plus particulièrement dans les installations pour lesquelles elle va jusqu’à utiliser son propre sang, et l’autre voyageant autour du monde, jusqu’en Australie d’où, de temps en temps il ouvre une communication par Skype avec sa famille
         et c’est justement le lendemain du vernissage de l’exposition des œuvres de la première que la mère, Mairead, se retrouve avec vomissements, fièvre, spasmes tous dus visiblement à une intoxication alimentaire, intoxication qui ne va pas seulement l’atteindre, elle, mais aussi des centaines d’autres habitants de cette petite ville, qui se retrouvent hors d’usage pour longtemps, alités, privés de leur travail, les urgences étant submergées, les autorités ne contrôlant plus rien ; qu’ont bien pu absorber ces gens, qu’a bien pu absorber Mairead ? Tout simplement de l’eau, c’est ça : le réseau d’eau de la ville est infesté par un virus dangereux – « le coliforme Cryptosporidium, un parasite viral qui a pour origine les matières fécales si bien que… » – et tout le reste du livre se focalisera sur cette panne, cette catastrophe sanitaire…

Je n’en raconte pas davantage, il faut lire ce livre pour savoir, et pour faire aussi une expérience assez unique. On dit que McCormack est dans la lignée de Joyce et de Beckett, c’est sans doute vrai à cause notamment de la précision qu’il met à rapporter les moindres détails d’une vie, à analyser le quotidien, revenir en arrière quand c’est nécessaire jusqu’au coup de théâtre de la fin et à des pages hallucinantes dans l’expression de la douleur physique.

Ce livre nous a été offert par Elisabeth F. elle qui écrit aussi avec cette précision, et avec cette maîtrise de la phrase ample et musicale lorsqu’elle décrit des objets aussi techniques que peuvent l’être une centrale nucléaire ou une éolienne, et en parlant d’éolienne, justement, il y a dans le livre de McCormack un passage qui les évoque, et selon des termes et des images que ne renierait sans doute pas Elisabeth F. Pas étonnant qu’elle nous ait tellement vanté ce roman, qui désormais peut-être incarnait pour elle une sorte de modèle à atteindre bien qu’elle n’ait pas besoin de modèle et que ses romans à elle soient aussi forts, aussi bons, et nous apprennent autant sur notre vie quotidienne. Mais nous offrir ce livre était un beau cadeau, que certes nous n’aurons pas lu d’une seule traite comme il faudrait le faire, mais en plusieurs étapes, reprenant chaque fois des passages lus la fois précédente pour mieux se remettre dans l’atmosphère, se remémorer le dialogue d’avant, refaire dans sa tête l’itinéraire le long de la côte parfois par beau temps mais le plus souvent par temps de pluie ou de brouillard – nous sommes en Irlande – jusqu’à ressentir en nous-mêmes l’infime détail, le goût du club sandwich englouti en vitesse dans le centre commercial ou l’angoisse à faire démarrer un moteur qui est resté trop longtemps inactif.

De tels romans sont bien sûr la démonstration que la littérature, la vraie, n’est pas seulement affaire de « choses à raconter » car après tout, une vie, tout le monde en a une, avec l’enfance qui va avec la plupart du temps, les relations plus ou moins bonnes avec les parents, les essais maladroits en matière d’amour, les rencontres ratées, une vie professionnelle plus ou moins réussie, des fois où l’on gagne et on en est fiers mais plus souvent des fois où l’on perd et où l’on engloutit cette honte d’avoir perdu sous des tonnes de justifications que l’on se donne, comme si quelqu’un là-haut (ou en bas) nous demandait des comptes et comme s’il fallait lui répondre en lui disant : mais c’est normal que j’aie échoué, je n’étais pas suffisamment ci, pas suffisamment ça, il m’aurait fallu plus d’aide, plus de bienveillance autour de moi, comme si la plupart du temps les causes de l’échec n’avaient pas été en soi, tapies depuis longtemps, codées même comme on dit à propos des machines, oui codées dans notre cerveau, dans nos gestes et peut-être même dans nos mots, ceux que nous utilisons naturellement et ceux que nous ignorons, n’en ayant jamais vraiment pénétré le sens. Et si tout le monde a une vie, et tout ce qui va avec, tout le monde peut écrire un roman, voire plusieurs autour de cette vie et de ses annexes, les vies des autres aussi, de ceux et celles que nous avons rencontrés, qui refont surface parfois dans cette mer confuse où s’organisent nos souvenirs, et si tout le monde ne le fait pas, n’a pas la patience de le faire, parfois pas l’énergie de s’y atteler c’est parce qu’il manque souvent ce qui est plus fondamental pour écrire que « les choses à raconter », à savoir la manière de les raconter, un style, un acharnement à trouver les mots, les tournures de phrase, l’ample rythme des phrasés que l’on ne rencontre que chez les vrais écrivains, non que cela leur vienne du ciel comme un cadeau divin mais aussi et surtout parce qu’ils ont voué leur vie à ça, qu’ils ont travaillé la langue, leur langue avec ardeur et avec délice quand ce n’était pas avec peine et souffrance.

NB : saluer la traduction de ce texte par Nicolas Richard, qui n’a pas dû être une petite affaire…

sur les éoliennes (p. 41) :

        une émission de radio que j’avais entendue, un certain temps auparavant, un groupe d’experts discutait de l’avenir de ces éoliennes, évaluant leur impact environnemental au regard de leur efficacité énergétique, la parole passant de ceux qui y étaient défavorables à ceux qui les appelaient de leurs vœux, mais la discussion n’avançait pas vraiment, jusqu’à ce que la parole soit donnée aux auditeurs qui, dans leur immense majorité, reprenaient les uns après les autres ce qui avait été déjà dit, à l’exception d’une femme, dont la voix hésitante contrastait avec les intonations stridentes du débat, elle appelait pour dire qu’
         elle habitait au pied d’une colline où se dressaient plusieurs de ces éoliennes et, indépendamment de leur impact sur l’environnement ou de leur valeur en tant que source d’énergie propre, elle s’était quant à elle mise à les considérer avec une sorte de regard spirituel, du pas de sa porte, derrière chez elle, elle les contemplait quelques minutes par jour, elle leur aurait facilement trouvé quelque chose de sacré, silhouettes regroupées se découpant à l’horizon, leurs pales austères avec le ciel en toile de fond n’évoquaient-elles évidemment pas les derniers moments du Christ sur le Calvaire, crucifié sans honneur, à sa droite et à sa gauche des voleurs et, lorsqu’elles tournaient, n’y avait-il pas quelque chose de l’ordre de la prière dans le vrombissement de leur dynamo et le rythme perpétuel si librement généré par le vent qui n’était bien sûr rien d’autre que le souffle de Dieu sur terre, leur tournoiement évoquait clairement les moulins à prière bouddhistes qu’elle avait vus durant ses années de voyages en Inde et au Tibet, il était sans doute assez évident que seules des machines construites à si grande échelle et dans des alliages aussi purs pouvaient servir de passerelle entre les cieux et la terre avec leur cantique pour notre salut et
        était-elle seule à avoir de telles pensées, se demandait-elle, ou
        quelqu’un d’autre éprouvait-il des sentiments similaires vis-à-vis de ces machines, de cette technologie

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Rodin – Giacometti à la Fondation Gianadda

Alberto Giacometti posant entre les Bourgeois de Calais à l’automne 1950

La fondation Pierre Gianadda à Martigny est un magnifique lieu de culture qui resplendit chaque année (et même deux fois par an) de ses expositions temporaires fastueuses, comme celle en ce moment qui réunit au même endroit Rodin et Giacometti. Rappelons rapidement d’où vient cette fondation : un entrepreneur valaisan d’origine italienne veut rendre hommage à son frère décédé dans un accident d’avion. Pour cela, il crée, il y a quarante ans, une bâtisse en forme de tumulus au milieu d’un grand parc où il donnera à voir des expositions d’art pas seulement contemporain. La première atteignant un grand succès est consacrée à Paul Klee. Par la suite, on a pu voir à Martigny de Staël , Picasso, Modigliani, Poliakoff, Chagall, mais aussi Renoir, Rodin, Manet, Cézanne etc. Toujours, l’exposition est conçue avec intelligence, en prenant pour  commissaires d’exposition les meilleurs connaisseurs de l’œuvre. On se souvient de la magnifique exposition de l’an dernier consacrée à Soulages.


Réunir Rodin et Giacometti, il fallait en avoir l’idée car, a priori quoi de plus distincts que d’un côté, ces volumes puissants au point qu’ils en seraient presque terrorisants et de l’autre, ces longues formes éthérées qui passeraient au travers de nous sans qu’on les perçoive ?

Or, cela n’est pas si vrai, la distinction pas si réelle. Il y a aussi beaucoup de points où Rodin et Giacometti se ressemblent, ne serait-ce que du fait que le second, bien plus jeune que le premier (soixante ans les séparent!), a pu suivre des cours sur lui à l’Académie de la Grande-Chaumière et l’admirer, au point parfois, à ses débuts, de l’imiter. La place du dessin, le goût des séries, l’homme qui marche, l’amour du modelé, l’intérêt porté à l’accident, l’apparition de motifs où le groupe prédomine par rapport à l’individu, le rapport au passé, autant de points de rapprochement justement mis en évidence par l’exposition.

Camille Claudel au bonnet – 1884

Tête de Rita – Giacometti – 1936


Les têtes sculptées se ressemblent, à celle de Camille Claudel, répond celle de Rita. On peut voir aussi un splendide moulage de « La Pensée » (daté des années 1893 – 1895), où une tête délicate qui ressemble à Camille émerge du bloc de marbre qui constitue son socle. Elle fait face à un « Homme à mi-corps », en bronze, qui date de 1965 (belle mise en scène!). Le dessin de Rodin est en même temps subtil et réaliste, ses corps de femmes dénudées sont évoqués au moyen d’un crayon très fin qui laisse les formes dans le lointain et l’in-appuyé, alors que les dessins de Giacometti creusent la feuille de papier et enferment les visages dans des réseaux de lignes comme c’est le cas avec ces portraits d’Eluard au stylo bille datant de 1952.

Paul Eluard – novembre 1952

La Pensée – 1893 – 1895

Giacometti – Homme à mi-corps – 1965

Et puis vient la grande confrontation : celles des « Homme qui marche », on connaît bien sûr celui de Giacometti qui fonctionne aujourd’hui comme un archétype de la sculpture contemporaine, figure de l’homme des foules, de l’anonyme qui arpente désespérément le cœur des villes en recherche d’un Autre qui pourrait lui répondre. On connaît moins celui de Rodin qui a pourtant bel et bien inspiré celui de Giacometti (des dessins de ce dernier en attestent), évidemment il est plus colossal, plus musclé, sorti de la matière, sa solide jambe droite plantée dans le sol lui donne un air conquérant que ne saurait avoir l’autre, celui de 1960. Si les poses se ressemblent, néanmoins une différence de taille s’impose entre les deux, alors que chez Giacometti, toujours, l’observateur se centre sur le regard (que voit-il ? où va-t-il ?), l’homme de Rodin n’a pas de tête, sorte de Victoire de Samothrace sans ailes de ce XXème siècle auquel les deux sculpteurs appartiennent.


Les deux artistes entretiennent aussi un rapport important avec le passé, et notamment l’art antique. Il faut voir par exemple ce dessin de Giacometti représentant un hétaïre copié d’un vase attique, à la fois proche de l’art ancien et en même temps moderne par ses déformations, son non-respect des proportions, ensemble de lignes qui s’impose par lui-même.

On est souvent frappé en regardant une figure humaine telle que l’a sculptée l’artiste suisse par l’importance des bras, bras ballants comme si l’homme (ou la femme) qui les porte ne savait qu’en faire, comme si les bras nous encombraient, ne trouvant pas sur l’instant à quoi s’employer (alors que l’artiste bien sûr, lui, sait!), on pourrait penser là aussi qu’il s’agit d’une particularité, mais ne ressentons-nous pas la même chose face à cette ébauche de la grande sculpture des « Bourgeois de Calais » où l’on voit Eustache de Saint-Pierre, jambes maigres et bras lourds partant vers le supplice ?


Un précieux film est montré concernant Giacometti. C’est un film tourné par Ernst Scheidegger dans les années soixante, en couleurs, où l’on voit le sculpteur grisonnais d’abord assis en terrasse rue d’Alésia, à l’endroit où il allait chaque matin boire son café et lire la presse, puis dans son atelier au 46 de la rue Hippolyte Maindron (un sculpteur lui aussi, soit dit entre parenthèses), et c’est le poète Jacques Dupin qui fait le commentaire et se fait portraiturer. Comment ne pas avoir envie de suivre la trace de Giacometti quand, de la pointe d’un fin pinceau il met d’abord en place les traits essentiels du visage, avant de les compléter par d’autres lignes, des touches plates couleur chair, le façonnement des yeux et cette façon qui lui est si propre de cerner le regard ? Face à son modèle, le peintre ne le quitte presque jamais des yeux, incessant mouvement du regard qui va du modèle vers la toile et vice-versa, tout en peignant il parle, ce qui n’est pas commun, il dit la difficulté à rencontrer le réel : plus on se rapproche d’un visage plus il se transforme, où se trouve la bonne distance ? Le plus important à saisir est le regard mais c’est un impossible à atteindre, les yeux sont la seule partie du visage à être d’une autre matière que celle qui les enserre, cette hétérogénéité est périlleuse. Chez Giacometti, l’iris n’est pas rond, il est souvent un trait vertical et c’est ce trait qui nous atteint comme s’il était tiré par un arc. Giacometti est mort en 1966. Les derniers étés il les passait encore auprès de sa mère, Annetta (jusqu’à la mort de celle-ci en 1964) – qui lui avait si souvent servi de modèle justement – dans leur petite maison de Stampa, dans les Grisons, à deux pas de l’Italie. Une autre Annette était devenue son épouse après la guerre et elle aussi avait souvent été son modèle.

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