Schrödinger’s cut et sens des phrases

J’ai toujours été très intéressé par une chose : savoir comment nous nous comprenons (ou nous ne nous comprenons pas), cela a motivé une grande partie de mes études puis de mes recherches. La linguistique y tient un grand rôle bien entendu. Mais pas seulement. Après tout, lorsque nous constatons un événement ou que nous faisons une observation sur le monde physique, entre en jeu également une composante de « compréhension » : nous comprenons ce que le monde « nous dit ». Cela a commencé avec le langage. Je n’ai pas cherché à élucider une quelconque empathie, une notion de compréhension « profonde » comme celle à laquelle on aspire quand on est très jeune et qu’on se croit fondamentalement « incompris », non. Le « mystère » du langage réside simplement dans le fait qu’au moyen de vibrations de l’air, ou de traces sur un support, nous puissions échanger des messages et en comprendre le sens (ou avoir l’impression d’en comprendre le sens, mais cette différence que d’aucuns sans doute trouvent fondamentale entre le vrai et son illusion, n’est pas si importante : ce qui compte, c’est l’effet. Que celui-ci repose sur une certitude ou une illusion importe peu). Le grand Nāgārjuna l’a bien exprimé dans le Vigrahavyāvartani (texte fondamental de la fameuse Voie du Milieu):

(même) votre affirmation que toute chose est vide doit aussi être vide.- Pourquoi ? – Parce que votre affirmation n’est ni dans sa cause – les quatre grands éléments pris collectivement ou par groupes – ni dans ses conditions, les efforts faits dans la poitrine, la gorge, les lèvres, la langue, les dents, le palais, le nez, la tête etc. – ni dans la combinaison des deux. […] Puisqu’elle n’est nulle part, elle est dépourvue de nature intrinsèque, et donc elle est vide..

Nagarjuna

vide ne signifie pas absence ou rien. Vide peut s’entendre : avec une structure, ou ne consistant qu’en une structure. Bien entendu, on me dira, oui mais le langage parlé est substance, celle des sons en l’occurrence mais il y a longtemps que l’on sait que ce n’est pas le son brut qui fait langage. Les travaux en neurosciences montrent que ce ne sont pas les mêmes aires du cerveau qui sont stimulées par un son brut et par un son « linguistique » (autrement dit un phonème ou un assemblage de phonèmes). Le son linguistique possède déjà sa structure et c’est celle-ci à laquelle notre cerveau réagit lorsque nous entendons quelqu’un parler.

Une des questions les plus pertinentes que l’on puisse se poser à un niveau supérieur à celui du son ou du morphème est celle de savoir comment nous comprenons les phénomènes de renvoi, de coréférence dans la phrase, au moyen notamment des pronoms. Tout locuteur du français sait interpréter une phrase comme « il croit que son père lui doit encore de l’argent » malgré la présence de trois expressions indéterminées « il », « son » et « lui ». « Son père » peut renvoyer au père de celui auquel réfère le pronom « il » comme il peut renvoyer au père d’une tierce personne qui n’est pas encore mentionnée dans le discours. Une indétermination est encore présente avec « lui doit de l’argent », « lui » renvoie-t-il au « il » du début ou bien à cette même tierce personne supposée ? On ne sait pas vraiment mais il faut admettre que l’éventail des possibilités est assez restreint, bien délimité par la syntaxe de la phrase. Supposons qu’intervienne le « contexte » exprimé par une question, comme : « est-ce que tu sais pourquoi Paul est soucieux ? », alors les choses s’éclairent un peu : il y a de grandes chances pour que le sens à donner soit : Paul croit que [le père de Paul] doit encore de l’argent à [Paul]. Bien sûr, cela n’est pas sûr, il aurait pu être question d’une Emilie quelques instants plus tôt, de telle sorte que le sens soit : Paul croit que [le père d’Emilie] doit encore de l’argent à [Emilie], voire : Paul croit que [le père d’Emilie] doit encore de l’argent à [Paul], ou même Paul croit que [le père de Paul] doit encore de l’argent à [Emilie]. Si le contexte était : « est-ce que Paul sait si Emilie a bien reçu tout ce que son propre père lui devait ? », le faisceau des interprétations possibles se restreint encore. On peut évidemment édicter des règles, dites « règles de grammaire » pour indiquer les interprétations possibles et celles qui ne le sont pas, ou pour diriger le destinataire vers une interprétation plausible. En un tel cas, le locuteur récepteur « ferait un calcul » basé sur ces règles pour finir par dire ce qu’il pense être l’interprétation correcte, et ce calcul interprétatif mettrait un certain temps pour s’accomplir. Les règles explicitées ne seraient de plus que des consignes à suivre et il faudrait faire confiance à un « sujet » c’est-à-dire à un deus ex machina hors calcul pour les appliquer correctement (les philosophes savent ce que cela implique comme problème… « Qu’est-ce que suivre une règle ? » se demandait l’illustre Wittgenstein…). Dans les faits, les choses ne se passent pas comme cela : l’interprétation est quasi immédiate. Autrement dit, la phrase à interpréter se superpose au contexte pour que les pronoms (qui agissent ici comme des variables mathématiques) prennent les bonnes valeurs, et cette superposition est immédiate, mécanique, ne nécessite même pas d’apprentissage. En cela résident les phénomènes de compréhension ou d’interaction auxquels je m’intéresse. Une phrase P trouve une interprétation en rencontrant un contexte C avec laquelle elle interagit. On écrit : P_|_C. Cela se traduit par le fait que si P possède des variables, celles-ci sont instanciées au cours de l’interaction avec C, et cette interaction est quasi immédiate pourvu que les objets P et C aient reçu une bonne représentation de leur structure.

Dans mes travaux antérieurs, menés conjointement avec des amis chercheurs de Marseille et de Paris, j’ai utilisé les outils proposés par le logicien Jean-Yves Girard pour représenter ces idées. P et C sont des « desseins », sortes d’abstractions de termes, que l’on appelle parfois des « lambda-termes » dans le cadre du lambda-calcul inventé par Church dans les années 1930. Une parenthèse importante ici : les lambda-termes fournissent un modèle de calcul très puissant qui permet de rendre compte de tout calcul informatique (du genre des opérations que nous accomplissons chaque jour sur notre ordinateur personnel), cela signifie que tout programme informatique peut s’écrire comme une combinaison de tels termes au moyen d’opérations de composition, de produit, de minimisation effectuées de manière itérée autant de fois qu’on le veut. Le lambda-calcul de Church a fourni la base des premiers langages dits « fonctionnels », en premier lieu le langage LISP qui date de vers 1958 (un bail!). Ce qu’il apportait de neuf et qui était proprement suffoquant pour le modeste matheux qui tentait d’apprendre l’informatique que j’étais alors, était le fait que programmes et données avaient exactement la même syntaxe, autrement dit il était possible de prendre une fonction pour une donnée, d’appliquer une fonction à une fonction et même… une fonction à elle-même. On pouvait obtenir des termes très grands (traduisant par exemple le fait d’appliquer un programme à un autre) mais dont on ne connaissait pas le « résultat » tant qu’on n’avait pas effectué le calcul. Mais ça ne fait rien… ils étaient transportables (nous verrons plus loin pourquoi j’éprouve ici le besoin de dire cela). Les « desseins » (terme pas très approprié à mon goût, à cause de ce qu’il recèle encore d’intention, de projet, là où en fait, il n’y a que des réseaux, des sortes de toiles d’araignée qui se connectent ou ne se connectent pas) sont les objets classiques de la « ludique », formalisme inventé par Girard pour marier la notion de jeu à celle de preuve. (Oui, jeu, car dans dessein il y a stratégie, quant à « preuve » cela ne vient de ce que l’on sait qu’en principe un lambda-terme représente une preuve, au sens suivant : il est possible d’associer à toute règle d’introduction ou d’élimination d’un connecteur logique dans une preuve « intuitionniste » une opération fondamentale du lambda-calcul, de sorte qu’un terme finisse par être le décalque d’une preuve). En fait, la notion fondamentale de la ludique est celle d’interaction. Nous partons donc de l’hypothèse que tout est interaction. Bizarrement, c’est la même hypothèse que celle que nous avons évoquée la semaine dernière par le biais de l’interprétation relationnelle de la mécanique quantique proposée par Carlo Rovelli.

Dentelle de Burano

Nous vivons dans un monde hyperconnecté… et lorsque je dis cela, je ne fais pas référence aux GAFAM, lesquelles ne font qu’explorer le filon à leur plus grand profit. Mais nous étions hyperconnectés avant les GAFAM, avant Internet. Internet a, si l’on veut, épaissi le trait pour nous le rendre plus visible. Ce monde hyperconnecté a ses régions. J’en vois deux qui me tendent les bras : Logos et Cosmos. Logos c’est l’univers de la compréhension et du langage, de l’échange des mots et des paroles, des structures vides qui véhiculent « du sens », alors que Cosmos est l’univers des particules et des galaxies, l’univers de l’interaction au sens quantique que nous avons vu précédemment. Il est encore trop tôt pour parler des liaisons entre ces deux régions… D’autres que moi ont depuis longtemps remarqué qu’elles conviaient les mêmes instruments mathématiques (par exemple la théorie des catégories, qui s’applique aussi bien au langage – calcul de Lambek etc. – qu’à la physique – diagrammes de Feynman etc.). Mon point de vue est que bien sûr, elles ont partie liée. On ne fait pas de logique sans physique dit Girard, j’ajouterai même que le langage est de la partie. J’en viens donc au point soulevé par J-Y. Girard dans son dernier « tract » (c’est comme cela qu’il appelle désormais les textes qu’il lance à la cantonade, qui n’ont pas le format d’articles publiables, et sont trop courts pour être des livres ou des brochures) qui s’intitule : Schrödinger’s cut. On voit bien sûr le jeu de mot : cat / cut. Cut est le mot anglais qui se traduit en français par « coupure ». La coupure est une opération fondamentale dans l’espace logique des preuves, c’est celle qui consiste à brancher une preuve sur une autre. La démarche est simple : si vous avez besoin d’un lemme L pour prouver un théorème T, vous allez essayer de prouver L et, par transitivité, si vous avez une preuve de L et si vous savez que de L on peut déduire T, alors, l’affaire est dans le sac : vous avez prouvé T ! En publiant votre preuve de T, vous ferez mention du fait que le lemme L a été démontré (quelque part… on ne veut pas forcément savoir où). Il y a évidemment de l’implicite là-dedans, c’est-à-dire : il faut que votre interlocuteur vous fasse confiance. Mais s’il ne vous fait pas confiance, vous lui apportez la preuve de L, et même vous branchez la preuve de L sur la preuve de T, et vous n’en faites qu’une seule preuve ! Vous lui dites : ça y est, t’es content ? Bref, vous avez explicité le mécanisme de la preuve de T. Un théorème très important qui date de 1934, et qui est du à Gentzen, dit ceci d’incroyable ; que dans certains bons systèmes de logique, la possibilité de faire une coupure n’apporte pas de richesse supplémentaire au système, il existe un algorithme qui permet d’éliminer l’occurrence de la règle de coupure et donc de vous fournir une preuve sans coupure. L’élimination des coupures, qui est souvent aussi appelée « normalisation », est l’essence du calcul informatique, c’est-à-dire du passage de l’implicite à l’explicite en quoi se caractérise tout calcul. Mais c’est aussi le paradigme à partir duquel on peut penser l’interaction car au cours de l’élimination de la coupure, des tas d’effets de bord peuvent se produire, dont la transmission de valeurs à des variables.

Or, si nous revenons à nos exemples langagiers antérieurs, lorsque nous avons le dialogue :

– est-ce que Paul sait si Emilie a bien reçu ce que son père lui devait ?

il pense que son père ne lui a pas donné tout ce qu’il lui devait

nous avons une coupure entre les deux énoncés et lorsque nous résolvons les pronoms (« il » = « Paul », « son père » = « le père d’Emilie », « lui » = « Emilie »), alors nous éliminons cette coupure, par passage à l’explicitation du « sens » de la phrase. D’où mon aphorisme favori : « langage is cut-elimination ». (Il faut bien sûr considérer que les phrases échangées sont des « desseins », je dirai désormais simplement « réseaux » et que c’est leur simple coprésence dans une région de l’espace-temps partagée par les deux locuteurs qui provoque l’élimination de la coupure, sous la forme d’une opération mentale qui a son siège observable dans les cerveaux des locuteurs, ainsi « mis en résonance »).

Il est intéressant et réjouissant que Girard fasse référence au même mécanisme dans le cas de la physique quantique. Je tâcherai d’expliquer ça la semaine prochaine.

Noter au passage que l’excellent petit livre de Mark Alizart (dont j’ai parlé ici), intitulé « Informatique céleste » donnait déjà un bel aperçu de ce que les opérations de normalisation et d’élimination des coupures permettaient de comprendre du cosmos et du logos (mais dans une perspective strictement hégélienne).

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Le livre par lequel le scandale arrive

Et si nous reparlions science, si nous reparlions physique, si nous parlions quantique…

Helgoland… c’est le nom d’une île de la Baltique où le grand physicien Werner Heisenberg fit ses premières découvertes en mécanique quantique. L’orbite d’un électron autour du noyau n’a rien à voir avec la courbe (à peu près) continue que décrivent les planètes autour de leur soleil, l’électron « saute », il va d’une orbite théorique à une autre de façon semble-t-il erratique… Heisenberg eut l’idée de décrire ces mouvements au moyen de matrices. Pour ceux ou celles qui ne savent pas, une matrice est un tableau rectangulaire de nombres, ici un nombre figure au croisement d’une ligne qui représente l’orbite de départ et d’une colonne qui représente celle d’arrivée, le nombre est positif s’il y a bien un tel saut observable entre les deux orbites, il indique alors l’énergie émise. Les matrices permettent des calculs, elles forment une algèbre. Elles peuvent être interprétées comme des opérateurs, c’est-à-dire des actions perpétrées sur un espace, comme, justement, mesurer un paramètre. L’idée de Heisenberg était que pour décrire les mouvements et propriétés des particules, il ne suffisait pas de variables (vitesse, position, moment…) mais il fallait des matrices. Conséquence : on pouvait multiplier la position et la vitesse d’une particule en faisant le produit de leurs matrices associées, P et V, mais comme le produit de deux matrices n’est pas commutatif, on obtenait un résultat différent en faisant le produit dans l’autre sens (VP au lieu de PV), ce qui signifie que ce n’est pas la même chose de mesurer d’abord la vitesse puis la position et de faire les mesures dans l’ordre inverse. Bienvenue dans le monde de l’algèbre non commutative.

L’algèbre de matrices préserve le caractère discontinu de nos observations : les électrons sautent d’une orbite à l’autre, du moins c’est ce que nous voyons. Des étincelles dans une nuit noire entre lesquelles il n’y a que… le noir. L’attitude naturelle de l’esprit humain en un tel cas est d’interpoler et de supposer un mouvement continu entre les instants successifs. Bref, on invente ce qu’on ne voit pas. Schrödinger ne se satisfaisait pas du discontinuisme : il introduisit donc de la continuité, sous la forme de sa fameuse fonction d’onde ψ, associée à chaque objet. Il pensait que l’électron était une onde qui se diffuse… mais l’observation résiste à la formulation de cette hypothèse. Ce qui apparaît plus tard est que cette onde ψ, loin d’être « réelle » comme peut l’être une onde radio ou les cercles concentriques qui s’étalent dans l’eau, n’est que quelque chose de fictif, une densité de probabilité, elle indique la probabilité qu’un électron occupe une position donnée. Le caractère discontinu de la matière n’est pas aboli pour cela…

Et si, finalement, notre monde n’existait que lorsque ces événements se produisent, lorsque deux atomes interagissent ou qu’un électron saute d’une orbite à l’autre ? Si se demander ce qui se passe entre deux tels événements n’avait tout simplement pas de sens ? Cela revient à restreindre considérablement notre monde… finie la continuité (qui ne serait qu’une invention de mathématicien), nous serions dans un monde « discret », il y aurait des « trous » dans le tissu, comme il y a des trous dans l’ensemble des nombres naturels, voire même dans celui des rationnels (par exemple, le nombre racine de 2 n’y existe pas, étant un irrationnel et n’est donc marqué que par une place vide… que le mathématicien comble en rajoutant un être, passant des rationnels aux soi-disant « réels », mais il s’agit d’une construction de l’esprit).

La discontinuité de la transmission d’énergie s’observe particulièrement avec les photons (particules de lumière), que l’on peut aujourd’hui maîtriser parfaitement au moyen des lasers. On peut émettre des photons grâce à un laser, les contrôler afin que certains passent par un chemin, et les autres par un autre chemin, puis faire se rejoindre les deux chemins avant de les séparer à nouveau pour que certains photons soient détectés « en haut » et d’autres « en bas ». On observe alors des choses étonnantes… quand les chemins de départ sont laissés libres, tous les électrons finissent par arriver au même point d’observation par exemple, et quand on « barre » un des deux chemins, au contraire, certains arrivent en haut et d’autres en bas… Quand les deux chemins sont libres, il se produit donc un phénomène particulier, qu’on appelle « interférence quantique », c’est lui qui cause l’envoi des photons sur un seul détecteur. C’est comme si on avait divisé une onde en deux et que les deux ondes ainsi créées interféraient, sauf qu’il ne s’agit pas d’onde à proprement parler, comme on l’a déjà dit… mais de photons unis, indivisibles, il faut donc penser que chaque photon interfère avec lui-même et, pour cela, penser qu’il emprunte les deux chemins en même temps, sauf que… cela, on ne l’observe jamais : on ne voit pas le même photon emprunter les deux chemins, dès qu’on observe, on voit un photon passer par un chemin, ou par l’autre, mais jamais par les deux. Et, par ailleurs, le fait d’observer… supprime alors le phénomène d’interférence ! Il faut donc admettre qu’une particule, tel un photon, peut être dans deux états distincts en même temps (ici, passer par deux chemins simultanément) et n’en garder qu’un… dès qu’on l’observe ! Ceci s’appelle la « superposition d’états », et a donné lieu à tellement, tellement d’interrogations et de déductions qui nous plongent dans des abîmes de perplexité… par exemple, le fameux chat de Schrödinger, à la fois mort et vivant… jusqu’à ce qu’on l’observe.

chat dans la superposition de deux états éveillé/endormi

Il est possible qu’il existe des situations où deux particules sont couplées d’une drôle de manière : elles sont corrélées, si l’une est dans un état particulier, l’autre l’est aussi… si l’une est dans une superposition de deux états quantiques, l’autre l’est aussi. On dit qu’elles sont « intriquées ». Le deuxième cas est particulièrement intéressant : si les deux particules sont dans une superposition d’états et non dans un état particulier, alors en principe, il se passe que chacune quand elle est observée, peut se révéler dans un état ou dans l’autre. Imaginons que ces deux états s’appellent « rouge » et « bleu », alors nous pouvons avoir – en principe – les quatre possibilités : rouge/rouge, rouge/bleu, bleu/rouge et bleu/bleu, or, phénomène incroyable, même si les deux particules sont distantes de milliers de kilomètres, si jamais l’une est mesurée « rouge »… l’autre le sera aussi ! Comme si un signal mystérieux avait parcouru instantanément la distance qui les sépare pour transmettre l’information que la première particule observée était rouge (ou bleue). Or, cela n’est pas possible : un tel signal violerait le principe de non-dépassement de la vitesse de la lumière.

Les physiciens et les philosophes de la physique s’étripent depuis des décennies pour proposer des solutions vraisemblables à un tel paradoxe… L’une des solutions est inouïe : elle suppose que l’observateur qui, en A, a observé la particule et l’a trouvée rouge, vit désormais dans un monde possible où la particule est effectivement rouge, ce qui alors rend normal que, dans le même monde, l’observateur qui est en B la voit aussi rouge… « normal » ? sauf que, du même coup, se trouve créé un autre monde possible où la particule est bleue (cas où l’observateur en A l’aurait observée bleue), et donc… chaque fois que je mesure, je crée deux (voire plus) univers parallèles, un pour chaque valeur possible de la mesure ! Cette solution est ébouriffante parce qu’elle suppose sans arrêt la production de mondes alternatifs où tous les objets, y compris moi, le sujet, existent ! Toutes ces répliques de moi-même, je devrais bien être informé de leur existence, non ? Une autre solution est plus économe et ne suppose pas que j’existe dans le monde alternatif, économie donc sur les moyens, mais quand même supposition d’univers invisibles qui peupleraient notre monde…

Carlo Rovelli ne croit pas dans tout cela. Il cherche à éviter ces solutions totalement inouïes.

Il pense autre chose. Mais, selon moi, cet « autre chose » est presque tout autant inouï… et crée un véritable « scandale », c’est la raison de mon titre. Un scandale en tout cas pour ceux et celles qui croient sagement (comme moi) que la vérité existe et est non locale (c’est-à-dire non limitée à mon environnement particulier), que le dialogue et l’entente peuvent exister entre les humains, que nous ne sommes pas chacun condamnés à vivre en solitaire dans sa bulle…

Déjà, une solution existerait : le pur solipsisme. Moi seul existe et l’observateur à des milliers de kilomètres de moi qui observe sa particule jumelle par rapport à la mienne n’existe pas réellement : c’est juste une invention de mon esprit et je lui fais bien faire ce que je veux, si j’ai observé l’état « rouge », je lui fais observer aussi l’état « rouge »… mais une telle solution va trop loin. Je ne suis pas seul en ce monde. Ce n’est pas moi qui ai créé mon environnement, avec les êtres que j’aime et à qui j’attribue les mêmes réactions, la même possibilité d’avoir des pensées que moi… etc. etc. Rovelli ne dit pas cela. Mais il n’en est pas loin quand même.

Ce qu’il pense, c’est que tout simplement, le monde n’existe pas quand nous ne le regardons pas, ou bien il est en état de superposition quantique, ce qui revient presque au même. Car le monde se réduit aux relations que « nous » avons… je dis « nous » entre guillemets car ce « nous » ne désigne pas que la communauté des humains qui observent le monde, mais la communauté des choses, dans laquelle nous, humains, sommes inclus. L’interaction que l’observateur humain a avec le phénomène observé n’est pas d’essence supérieure à l’interaction de tout système avec un autre. Le monde consiste dans la somme de toutes ces interactions. Pas d’interaction, pas de monde. Si je n’interagis pas moi-même avec le phénomène A (en l’observant par exemple) eh bien, ce phénomène A n’existe pas pour moi, ou, du moins, reste indéterminé.

Telle est « l’interprétation relationnelle » de la physique quantique. Tout n’est que nœud dans un réseau, y compris « je » qui se résume sans doute à une somme d’interactions avec les autres mailles du filet… Cette interprétation tire sa source, bien entendu, du côté de la philosophie bouddhique et particulièrement de Nāgārjuna (dont il a déjà question ici il n’y a pas très longtemps) qui ne voient dans le monde que vacuité et d’ailleurs, oui, on l’a souvent signalé, plus nous explorons ce qui se présente comme « matière », plus nous découvrons… du vide. Nous découvrons des structures certes (objets d’étude des mathématiques), mais ces structures tissent du vide avec du vide (comme le faisait remarquer Badiou dans l’Etre et l’événement). D’où vient alors le « scandale » ? Dans ce qui en découle du point de vue du traitement du paradoxe lié à l’intrication quantique. Lorsque les observateurs situés respectivement en A et B possiblement distants de milliers de kilomètres lèvent simultanément l’indétermination quantique de telle sorte que, contrairement à toute attente, dès que l’un détecte l’état « rouge », l’autre fait de même, il se passe quelque chose d’étrange, d’incroyable même. Il se pourrait bien que A détecte « rouge » et B détecte « bleu », mais qu’est-ce que cela voudrait dire ? Cela signifierait que, du point de vue de A, la particule est rouge (produit de l’interaction entre A et la particule) alors que du point de vue de B, elle serait bleue, mais étant donné qu’il n’existe aucun méta-observateur susceptible de voir se produire en même temps les deux expériences, ce qui se passe du point de vue de B ne concerne en rien ce qui se passe du point de vue de A ! A n’interagit pas avec la particule comme B le fait (et réciproquement), ces deux événements sont indépendants. Pour A, ce qu’observe B est indéterminé, encore dans l’état de superposition des états (et réciproquement pour B). N’importe qui peut alors objecter : mais ils peuvent se communiquer les résultats ! Rien ne les empêche de s’envoyer des mails, des coups de fils, des lettres pour s’informer mutuellement du résultat de leur observation. Oui, mais tenez-vous bien : le mail, la lettre, le coup de fil sont aussi des réalités quantiques et leurs propriétés ne dépendent à leur tour que des interactions qu’ils peuvent avoir avec l’émetteur puis avec le récepteur. Tant que A n’a pas interagi avec le message envoyé par B, celui-ci reste dans la superposition d’états quantiques, autrement dit il « dit » « rouge/bleu », il ne dit ni « rouge » ni « bleu ». C’est quand A le reçoit que, tout à coup, une valeur est fixée, et elle sera « rouge » si A a déjà interagi avec sa particule et l’a trouvée « rouge » et « bleue » sinon.

J’avoue que j’ai beaucoup de mal à admettre cette histoire et lorsque je l’ai lue, j’ai vraiment cru avoir mal lu ou mal compris, je me suis dit que peut-être Rovelli s’exprimait mal, qu’il voulait dire autre chose, alors je suis allé chercher davantage d’information sur Internet et je suis tombé sur le papier de Matteo Smerlak « L’interprétation relationnelle de la mécanique quantique et le paradoxe EPR ». La lecture de l’article était payante, mais le fait d’obtenir confirmation ou infirmation valait bien les 5 euros demandés ! Or, cet article dit exactement la même chose. Ce papier est le compte-rendu d’une communication faite en présence des plus grands spécialistes de la mécanique quantique, qui interagissent en fin d’exposé à la proposition faite par Smerlak à la suite de Rovelli. Il se trouve qu’un autre physicien quantique, Hervé Zwirn, a fait une proposition similaire il y a quelques années et qu’il participait à la discussion. Devant les doutes émis par certains, il dit :

« c’est tellement relationnel que deux observateurs peuvent très bien, chacun de leur point de vue, avoir observé des choses totalement différentes […] mais les principes de la mécanique quantique interdisent, quand les deux observateurs se mettent ensemble, qu’ils se rendent compte de leurs différences. Je suis donc parfaitement d’accord avec ce que vous venez de dire à propos du bout de papier : on a tendance à penser que le bout de papier, s’il est écrit, l’était déjà dans le passé. En fait, non. Tout reste superposé, sauf pour l’observateur en lui-même qui, à un moment donné s’accroche à l’une des branches et y reste toujours accroché de telle manière que ce qu’il pourra contrôler par rapport à d’autres observateurs ne révélera jamais aucune incohérence ».

Conscient des relents de solipsisme, Zwirn avait baptisé son approche : le solipsisme convivial !

Voilà bien quelque chose d’incroyable en effet et qui semble, en tout cas à première vue, nous envoyer dans un monde angoissant où chacun de nous serait prisonnier de son « cône de lumière ». C’est pire que ce que l’on croyait. Non seulement, nous sommes condamnés à notre solitude, celle de chacun dans son propre corps qui ne peut vraiment communiquer avec l’autre que par éclipse, mais en plus il semble justifié que nous recevions parfois le reproche de n’entendre… que ce que nous voulons bien entendre.

Inutile de préciser : je n’y crois guère… Moi, je suis persuadé que si l’observateur en B a écrit « bleu » sur son bout de papier, tout au long de la chaîne de l’envoi, le papier continue de porter la marque « bleu »… toute personne qui viendrait à intercepter le papier et à le lire verrait écrit : « bleu », y compris la dernière personne de la chaîne : l’observateur en A. A suivre donc. Je crois possible de proposer une interprétation plus « réaliste » pour peu que l’on se serve d’autres outils théoriques à notre disposition comme ceux de l’informatique théorique et de la logique (formes évaluées et non évaluées, géométrie de l’interaction, calcul fonctionnel etc.) mais ceci est une autre histoire.

Carlo Rovelli

Quelques citations :

Le monde des quanta est donc plus ténu que celui imaginé par l’ancienne physique, il n’est fait que d’interactions, d’occurrences, d’événements discontinus, sans permanence. C’est un monde à la texture fine et aérée comme la dentelle de Burano. Chaque interaction est un événement, et ce sont ces événements légers et éphémères qui constituent la réalité, et non les objets lourds chargés de propriétés absolues que notre philosophie posait en support à ces événements.

La vie d’un électron n’est pas une ligne dans l’espace : c’est une manifestation ponctuée d’événements, un ici et un là, lorsqu’il interagit avec quelque chose d’autre. Des événements pointiformes, discontinus, probabilistes, relatifs. (p. 106)

Les propriétés d’un objet ne sont telles que par rapport à un autre objet.

Dieu seul peut voir à deux endroits en même temps, mais Dieu, s’il existe, ne nous dit pas ce qu’il voit. Ce qu’il voit n’est pas pertinent pour la réalité. Nous ne pouvons pas poser que ce que Dieu seul voit existe. Nous ne pouvons pas présumer que les deux couleurs existent, car il n’y a rien par rapport à quoi elles seraient toutes les deux déterminées. Il n’y a que des propriétés qui existent par rapport à quelque chose : l’ensemble de deux couleurs n’existe pas par rapport à quoi que ce soit. (p. 119)

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Paolo Cognetti / Jean-Baptiste Del Amo / Céline Minard (II)

Helen, puis Erenborg tiennent des manumériques dans leurs mains. Ce sont comme des boules de neige. Seulement, chacune contient les événements qui se sont produits sur Terre, sur la Lune et sur Mars au cours des dernières décennies, ou des derniers siècles, voire même des derniers millénaires… ceux qui les contemplent, et à qui Helen fait la leçon, sont les descendants d’humanoïdes qui ont pris le chemin des étoiles et sont partis à bord de « voiles solaires propulsées par des flashs lasers » à l’assaut d’Alpha du Centaure…

Cela ne vient pas d’un banal livre de science-fiction mais du dernier livre de Céline Minard qui s’intitule « Plasmas », un chef d’œuvre, faisant preuve d’une imagination inouïe, et qui nous fait penser aux nouvelles de Borgès, comme la fameuse Tlön Uqbar Orbis Tertius cette planète où le langage ne contient que des verbes et où « La lune surgit sur le fleuve » se dit « hlör u fang axaxaxas mlö » soit : « vers le haut, après une fluctuation persistante, il luna »…

Céline Minard au Printemps des Livres de Grenoble en 2017 (photo personnelle)

L’esprit des nouvelles rassemblées dans « Plasmas » est semblable et même, peut-être, va plus loin dans l’imagination (trop loin?). On y rencontre des animons, dont les végétaux moquent l’infinie variabilité, se conformant au désir des plantes (par exemple, une Amborella primitive « lassée de la seule caresse du vent, avait inventé l’extension sexuelle abeille »), ainsi que des Eips et des Opiniâtres, les premiers étant comme de grands singes vivant à l’intérieur d’une trame sonore qui les oriente et les protège, alors qu’on devine que les seconds sont les survivants d’une espèce dominatrice qui veut venir à bout des roussettes, vivant dans une matrice aseptisée, à laquelle semble appartenir Duane, qui se révolte contre eux… Il y a ainsi des personnages fantastiques et des simili-humains, dont on devine qu’ils ne sont que les restes de ce qui existait encore avant la catastrophe, ou les catastrophes d’antan.

On est par exemple en Sibérie, dans un « monde d’après » qui n’est guère enviable, en bute à des émanations toxiques qui contraignent la population à un confinement (suivez mon regard)… duquel sort pourtant un jour Aliona, une chercheuse qui va faire la découverte de sa vie sous la forme de ce qu’on appelle un plasmode myxomycète, autrement dit une sorte de blob se présentant comme un lichen jaune tentaculaire prêt à emprunter toutes les formes, avalant ce qui passe à sa portée, intégrant sans les digérer toutes espèces de cellules animales, propice donc à la reproduction sous forme de clonage d’espèces comme chiens ou chevaux, mais provoquant de drôles de profils d’hybrides.

Nous sommes donc dans des mondes de fluidité, d’hybridation, où plus rien ne reste stable longtemps.

Le temps lui-même contient ses circonvolutions… qui sait si le futur ne précède pas le présent ? Dans une banlieue de Los Angeles, Baran Blizzard appelle le chercheur renommé Hagop Bates, un spécialiste du déterrement de fossiles et de l’observation des coléoptères du pléistocène (« aussi luisants que les coléoptères de l’holocène, mais laqués par les milliers de siècles », « plus énergiques » et « plus vivants »), afin qu’il lui déterre un drôle de corps qui luit sous le plancher de son garage. Ce corps est un parallélépipède parfait d’aluminium pur qui provient d’une autre galaxie et du futur. Ou bien s’il y a des humains, ce sont de drôles de choses qui se balancent encore sur des trapèzes, objets d’observations méticuleuses de la part de ces björgs, fort avancés dans la conquête de l’agilité, qui les ont munis de capteurs en tous genres, à la recherche de failles dans le mouvement.

Pour revenir au premier paragraphe, qui fait référence à ces trois boules magiques, il se rapporte à la deuxième nouvelle du recueil justement intitulée « Boules de neige ». C’est sûrement celle qui se rapproche le plus de nos récits de science-fiction habituels puisque, on le sait, nombre de spéculations existent sur la manière dont un jour, « nous » sortirons de notre confinement planétaire voire galactique lorsqu’il sera devenu intenable, au moyen de fusées dont nous ne connaissons pas encore le fonctionnement. De telles spéculations portent sur ce qu’on appelle souvent le Grand Filtre : comment expliquer que notre espèce n’ait pas encore colonisé l’univers ? Cela arrivera-t-il ? Certains le pensent en en appelant aux nombreux seuils hautement improbables qui ont été déjà franchis par l’espèce : pourquoi pas ce dernier stade, celui de la dissémination dans l’Univers, pour peu que le seuil à franchir soit moins élevé que les premiers déjà franchis ? (ce qui reste à prouver, bien entendu) cf. https://fr.wikipedia.org/wiki/Grand_filtre

Un lien avec les deux précédents romans ? Le roman de Del Amo porte sur une échelle de temps qui nous fait passer de la Préhistoire à notre présent, mais ses personnages sont aussi étranges et énigmatiques, d’un certain point de vue, que les habitants de ces mondes de l’après-histoire, ils n’ont pas de nom (ce sont « l’homme », « la femme », « l’enfant ») et se comportent selon des lois et des habitudes qui semblent échapper à notre entendement, régis par des pulsions de violence qui les dépassent, étrangers à toute « psychologie », explicables seulement par des tendances globales qui transcendent les intérêts et les passions d’individus particuliers. Le récit de Cognetti, quant à lui, nous fait voyager dans notre univers terrestre actuel, certes, mais les rencontres qui sont faites, avec de sages bouddhistes ou des lamas dont la philosophie est proche des préceptes de Nāgārjuna, nous plongent presque autant dans des abîmes de réflexion et de perplexité que les interrogations que nous adressent les nomades interstellaires qui ont fui vers la constellation du Centaure.

Ces romans et ces nouvelles nous plongent dans l’inexplicable, le transcendant. Pourquoi tel comportement plutôt que tel autre ? Pourquoi une biologie plutôt qu’une autre ? Et si demain sur une planète lointaine nous étions confrontés à des êtres qui obéissent à d’autres lois, à une autre physique, ayant des langages ne répondant à aucune des contraintes de nos langues humaines si particulières ? On se souvient du magnifique film de Denis Villeneuve, Premier contact dont l’héroïne, une linguiste, déchiffrait l’un de ces langages. cf. https://blogterrain.hypotheses.org/12774

Premier contact

Le livre de Céline Minard se distingue évidemment de la science fiction classique par ses qualités littéraires : quelle langue d’intense poésie pour décrire ces situations, ces êtres et ces substances étranges ! J’avais déjà été troublé par son « Le grand jeu » qui posait un personnage du futur dans un cylindre de haute technologie à mi-pente d’un sommet : il regardait le monde et y découvrait déjà d’étranges hybrides, mais avec ce livre-ci, on est dans le dépassement total, comme s’il n’y avait aucune limite à la métamorphose et au changement. Le monde n’est pas une assemblée de sous-mondes statiques, mais un perpétuel changement, une somme de transformations et de processus où notre être fragile ne représente décidément que bien peu. [Mais peut-être cela va-t-il trop loin comme déjà suggéré plus haut, on va en effet jusqu’à refaire les mythes des origines, dans la nouvelle Uiush, un personnage colossal rejoint la Terre, la Lune et le Soleil, il ne tient plus que par les racines du ciel et c’est à lui que revient la lourde tâche de maintenir à distance les trois astres].

Ce livre, en même temps qu’un ensemble de récits imaginaires, est un petit traité d’écologie, mais pas une écologie des Terriens d’aujourd’hui, une des temps du futur et du passé, il entre dans la pensée des espèces et nous fait voir le monde depuis leur point de vue, un peu comme si l’on imaginait que les dinosaures aient pu parler, raconter leurs histoires sans se douter un seul instant que bientôt ils allaient disparaître de la planète et qu’ils seraient remplacés par des espèces dont ils ne pouvaient avoir aucune idée, à l’intérieur desquelles on échangerait au moyen de vibrations aériennes que ces nouvelles espèces (les homos, quel drôle de mot) appelleraient des mots, qu’ils assembleraient entre eux pour fabriquer des longs serpents sinueux mais immatériels qu’elles appelleraient des phrases, le monde n’en ayant jamais fini de vibrer, tenu par des fils invisibles aux longs discours qui peupleraient l’univers sonore.

Ces récits, parce qu’ils touchent à l’essentiel, autrement dit des réalités métaphysiques qui se réalisent comme des flux, des processus et des métamorphoses, ne peuvent que convoquer nos représentations des fluides et autres liquides qui circulent : la sexualité, l’économie et ses flux monétaires, le sang et les organes biologiques, nos corps et nos pulsions.

La force poétique du texte de Céline Minard est évidente, son style tire parfois du côté de Saint-John Perse, quand elle écrit par exemple : « Uiush ne vivait pas de vent, mais de lumière. Il avait choisi son camp, il n’appuyait pas ». (p.120), ou de celui, comme déjà dit, de Borgès, quand elle écrit :

« L’éducation sur Ostiah se faisait selon les goûts et les centres d’intérêt de chaque apprenant. Garwan […] pouvait courir sans fin après un simili-papion ou une idée matérielle lancée à toute allure sur le terrain des grandes glissières (savoir ici que sa grande spécialité est le jeu des ricochets) Il avait une idée aérienne de la sexualité […] lui-même entretenait des relations de plusieurs degrés de sensualité avec ses plantations, les animons, ses aliens familiers et ses semblables distincts. Partager par exemple les résultats de sa récente séance de ricochets avec Godwind, dont il admirait les expériences et la démarche élastique, allait être un moment d’excitation satisfaisant. Il pouvait l’anticiper. Il passerait peut-être, plus tard, à des caresses spécifiquement charnelles, mais tous les deux savaient qu’ils étaient déjà dans une relation et un échange physico-chimique avancé sur le plan sexuel ». (p.105)

ou bien :

« La diversité des organes sexuels nés du désir des plantes était époustouflante. Leur inventivité érotique avait engendré la complexité du monde. Ses formes et son intrication. L’orang outang, le bombyx n’étaient pas autre choses que deux rêveries pornographiques partagées par un corps de forêt qui s’arrangeait très bien par ailleurs pour se développer par bouturage et marcottage mais conservait par goût du jeu et de la parade amoureuse ces bijoux indiscrets aux allures souples et fermes » (p. 106)

Autre personnage : Adrian, qui raffole des tapis moelleux de l’hôtel de luxe où il a élu domicile. Le Casino Baldo. Avec sa porte-tambour « dont la fonction est moins de séparer deux espaces que de les faire pivoter l’un dans l’autre au gré des circulations ». Adrian arrive manifestement à la fin d’un cycle économique, où désormais le monde « se vide » et où l’argent est devenu inutile, agréablement compensé par la présence des papillons :

« Adrian a vendu son palazzo du Val d’Ema avec son jardin carré en terrasse et ses buis taillés en coqs et en cônes, il s’est défait d’une datcha, d’un domaine complet au bord de la Volga, craquant de gel, noyé du miel d’un soleil printanier, il a confié aux spéculateurs un vignoble clos de la côte de Nuits… […] Parce que le monde se vide et qu’il n’y a qu’une façon d’accompagner et de contredire son mouvement, parce que l’argent est une convention et un élément chimique qu’il n’est pas à propos de laisser figer, pas plus que le sang ». (p. 48)

Mais :

«comment faire comprendre à quelqu’un qui n’a jamais marché dans un environnement soumis à une force gravitationnelle que grimper une pente est un effort qu’aucun Terrien n’était surpris de devoir fournir ».

Nous sommes à ce moment surpris de voir que peut-être autour de nous aujourd’hui, notre univers change, si ce n’est de manière aussi spectaculaire, du moins quand même d’une manière sensible, comme si nous étions dans un monde, là aussi, où une sorte de force a disparu, celle de l’effort à accomplir par exemple dans les tâches intellectuelles, comme s’il n’était plus nécessaire de réfléchir et de mémoriser, de nous concentrer ou d’écrire puisque des machines le font à notre place… Parfois, le texte de Céline Minard n’oublie pas de nous faire des clins d’œil de la sorte à notre actualité… « Siand était manifestement en train de produire un covB de stress caractérisé » (p. 101).

Décidément, contrairement à ce que disent les pessimistes à propos du roman, non, la fiction n’est pas morte. Les deux derniers livres cités, celui de Jean-Baptiste Del Amo et celui de Céline Minard (celui de Cognetti étant plus classique dans sa forme) en apportent la preuve en fournissant des formes narratives nouvelles, une sorte de narration pure, dont justement se réclame la seconde.

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Paolo Cognetti / Jean-Baptiste Del Amo / Céline Minard (I)

Qu’ai-je lu récemment qui mérite d’en faire écriture ? Outre les deux livres de cette rentrée dus à deux femmes remarquables, et dont j’ai déjà parlé (Bellissima de Simonetta Greggio et Le Voyage dans l’Est de Christine Angot), trois m’ont enchanté. L’un n’était pas de cette rentrée littéraire: Sans jamais atteindre le sommet, de Paolo Cognetti, et les deux autres sont bel et bien de cette rentrée et tous deux, dans leur genre, innovent dans la manière narrative et touchent notre émotion : Le Fils de l’homme, de Jean-Baptiste Del Amo, et Plasmas de Céline Minard.

J’ai beaucoup aimé Paolo Cognetti dès son premier roman, Le garçon sauvage, où il narrait son installation dans les Alpes, à plus de 1700 mètres d’altitude, dans une cabane au sein d’un hameau où il n’avait pour voisin qu’un robuste gardien de chèvres vivant à l’écart de la civilisation urbaine. Cela me rappelait les moments où moi-même, je suis amené à séjourner en montagne, jamais seul bien sûr, puisque C. est là, et que je ne fais que la suivre, en Suisse, dans le canton du Valais (ce n’est qu’un col qui me sépare alors de Cognetti) (et je vais y retourner bientôt… mes plus proches voisins humains seront un comédien suisse à la solide carrière qui vit là à l’année – sauf quand il répète – et son épouse qui est une peintre d’origine canadienne). Ce récit, Sans jamais atteindre le sommet, date d’il y a trois ans environ, et je l’avais vu alors présenté au Festival Etonnants voyageurs de Saint-Malo, du temps où son directeur, Michel Le Bris, était encore en vie. Il ne m’avait pas tellement séduit au premier abord car j’avais cru y voir un banal carnet de voyage au travers du Dolpo, lointaine contrée népalaise qui a déjà donné lieu à pas mal de récits et de reportages, notamment d’Eric Valli, sans parler de ce merveilleux Léopard des neiges raconté par Peter Matthiessen – ce livre faisant d’ailleurs office de guide pour notre auteur. Mais comme j’étais en mal d’horizons lointains et de sommets himalayens, je me suis consolé en me plongeant enfin dans ce petit livre… dont je suis sorti tout ébloui, et plus désireux que jamais de violer les interdits pour partir en voyage ! Je crois que c’est cela qu’un parti écologiste au pouvoir devrait faire en premier : interdire la littérature de voyage.

Ce en quoi diffère ce livre de beaucoup d’autres consacrés à la montagne (il en est tellement…) est bien sûr le point de vue, qui n’est pour une fois pas celui d’un alpiniste victorieux, d’un conquérant des sommets, d’un qui monte à l’assaut des cimes sans un regard pour les modestes bergers qui peuplent leurs pentes. Paolo Cognetti l’avoue tout de suite : il supporte mal l’altitude, au-dessus de 3000 mètres, pour lui, ça tangue. Il préfère les vallées, contourner la montagne plutôt que la gravir. Il préfère s’attarder au coin d’un cours d’eau que gagner du temps par un raccourci rapide. Il monte donc une expédition, ils sont neuf compagnons, dont deux sont des amis proches : Nicola et Remigio. Remigio est son voisin du Val d’Aoste. Autour d’eux, comme toujours sous ces latitudes : guide, meneurs de mulets, cuisiniers, et vingt-cinq petits mulets porteurs de bagages, d’ustensiles de cuisine, de tentes et autres matériels de camping. Pendant tout le périple, ils verront la Montagne de Cristal (Shel ri drug dra), et même le Dhaulagiri II, mais ne les graviront pas (d’ailleurs la première est sacrée, nul ne doit fouler son sommet, sorte de réplique du mont Kailas).

une baita dans le Valais

A la première étape, Paolo rencontre une femme qui lui vend une bière et se retient de poser LA question, celle que tout voyageur doit affronter un jour quand il se trouve nez à nez avec une personne locale : mais pourquoi vous autres occidentaux venez chez nous, en souffrant de fatigue, de mal d’altitude, à coucher à la dure sur des matelas inconfortables ? Il se reporte à son livre de chevet, celui de Matthiessen qui, lui aussi, a dû répondre : « dire que je m’intéressais aux bharals, aux léopards des neiges ou même aux lamasseries reculées n’était pas répondre à sa question, bien que tout cela fût vrai ; parler de pèlerinage semblait prétentieux et vague et cependant en un sens était également vrai. J’avouai donc que je n’en savais rien. Comment aurais-je pu lui expliquer que je voulais pénétrer les secrets des montagnes, découvrir quelque chose d’inconnu ? ». Son but déclaré est le lac Phoksundo et le monastère de Shey (Shey gompa). L’itinéraire longe la chaîne des Kanjirobas, il passe par le village de Ringmo (« Yacks, échoppes et marchandises étaient partout, comme les tissus de prières. J’observai les maisons carrées et plates, les murs de pierre, les petites fenêtres peintes en bleu, les tas de bois et les fagots de foin sur les toits. »), il voit enfin le lac (« qui reflète toute chose, est fait de tout ce dont il est le miroir, comme moi à cet instant ») mais commence à éprouver de la nausée, car il est à 3600 mètres d’altitude. Mais ce n’était rien encore car il fallait franchir le Kang la qui est à 5350 mètres. Une chienne les prend en affection et les accompagne. Enfin, le col arrive, pas si difficile que ça dans le fond, à moins que cette sensation d’aisance ne soit qu’une impression trompeuse, un effet d’euphorie dû à l’altitude (j’en ai souffert aussi plus d’une fois au Ladakh quand il fallait franchir des cols à cette altitude, et notamment la première fois quand il s’agissait de franchir le Shingo la pour accéder à la vallée du Zanskar). « Lakba déposa sa pierre sur un tas d’autres pareilles à la sienne. « Ki, ki, so, so » murmura-t-il. Je connaissais ce mantra : « ki » c’est le cri de l’aigle et donc du vent, « so », c’est le souffle profond de la terre ». J’ajouterai à peine que ce « mantra », comme il dit, est souvent complété (en tout cas au Ladakh) par « largyalo » ou bien « lha-gya-lo » qui signifie à peu près : « les dieux toujours vainqueurs ». Ils arrivent à Shey et y font une halte de deux jours. Toujours sur la trace de Matthiessen, Paolo reprend ses pages de Shey, là où il dit que finalement son but est de rentrer chez lui. Belle sagesse à méditer, l’idée que si nous partons c’est pour rentrer chez soi, ou bien peut-être faudrait-il dire : « mieux rentrer chez soi » ? mais qu’en est-il de ce « chez soi » ? N’est-ce pas plutôt : identifier, mieux connaître ce « chez soi » ? voire même reconnaître enfin que ce « chez soi » est tout autour de nous, partout où nous sommes ? « Il avait installé un petit bouddha en terre cuite à l’extérieur de sa tente. Il s’asseyait devant chaque matin à l’aube, « heureux et triste dans ma vague conviction que je suis chez moi dans ces montagnes » ».

Ils atteignent la base de la Montagne de Cristal :

« Pourquoi la Montagne de Cristal est sacrée ?
– Parce qu’on voit le Kailas du sommet.
– Quoi ?
– C’est ce qu’on dit.
– Mais c’est pas interdit de monter là-haut ?
– Si, puisque la montagne est sacrée.
[…] On aurait dit un des casse-tête sur lesquels les disciples bouddhistes méditent pour dépasser la compréhension rationnelle et atteindre l’intuition. »

Je ne sais pas si les koan ont ce but-là. Toujours est-il que leur fonction première est de nous donner à penser longtemps. Comment peut-on être à la fois en dehors et au-dedans d’une chose par exemple ? Comment imaginer un intérieur et un extérieur en continuité l’un de l’autre, comment affirmer que l’Un est tout en affirmant que l’Un n’est pas (ce sont là aussi les bases de la réflexion de Nāgārjuna, contemporain d’Aristote, mais réfléchissant à un système logique beaucoup plus complexe que celui du philosophe grec).

expédition au Ladakh en 2008

L’autre situation où Paolo Cognetti doit réfléchir à cette sorte de sagesse est celle où il rencontre un moine, image à distance du même lama que celui qu’avait déjà rencontré le voyageur américain et à qui il avait demandé s’il était heureux, ce à quoi l’ermite avait répondu : « Bien sûr que je suis heureux ici ! C’est merveilleux ! D’autant plus que je n’ai pas le choix ! »

Ainsi ce petit livre, récit d’un voyage que, certes, d’autres ont fait bien avant, se révèle être unique parce qu’il relate le voyage que fait chacun au-dedans de lui-même lorsqu’il marche à ces altitudes, en ces lieux difficiles d’accès, où tout à coup se confondent l’envers et l’endroit, l’eau et le feu, où les humains et les léopards se partagent le même espace. Il y a toujours un moment où il faut revenir sur terre, autrement dit au sein de la civilisation matérielle, mais on garde toujours en soi la lumière acquise dans ces endroits vertigineux, et c’est juste ce que veut nous dire Paolo Cognetti.

Le roman de Jean-Baptiste Del Amo est bien sûr très différent, point de longue distance à parcourir, cette fois, ni de respiration sur les sommets. Et pourtant il y a sans doute comme un lien secret entre ces deux livres, car dans Le Fils de l’homme, il y a une distance aussi, par laquelle s’entame le récit, mais c’est une distance temporelle : on a la surprise (au début peu compréhensible) de découvrir une action qui se passe dans le temps avant le temps, celui de la Préhistoire. Temps des débuts, où les premières filiations ont lieu, de génération en génération jusqu’à aujourd’hui, où des humains s’enfoncent dans leur nuit, un homme, une femme et un enfant, que le premier oblige à descendre vers une sorte de cabane non visible au fond d’une forêt sur un terrain très accidenté, cabane dont il ne reste que peu de choses debout après tant d’intempéries, mais qui s’avère propice surtout à ce que l’homme puisse se cacher et vivre en marge de la société.

« Le père surgit dans l’espace dégagé de la clairière, rejoint le fils de son pas lourd, le manche de la sagaie serré dans le poing. Parvenu aux côtés du jeune chasseur, il baisse son regard sur la chevrette, lève sa main en porte-voix, lance un son bref et répété qui s’élève dans l’air vibrant ».

On devine ici ce que l’histoire révèle, que tout baigne dans un champ de violence, d’abord un rapport à la chasse, qui est chassé, qui est chasseur ? Un rapport des pères à leur fils : la violence qu’ils ont endurée eux-mêmes, ils n’ont d’autre choix que la transmettre au fils, et ainsi comme cela, jusqu’à la fin des temps. Une femme surgit : qu’elle essaie de se sauver au plus vite ! C’est ce qu’elle fait ici, mais mal lui en prend, elle sera rattrapée, et mourra dans le sang, celui causé par son second enfantement, le premier enfant prenant lui, en charge et le cadavre de cette femme – sa mère – et le second enfant, jusqu’à ce que le père leur coure après, les atteigne, mais il y aura un retournement de l’histoire, lequel couronnera une autre violence, celle du fils cette fois.

C’est une triste histoire immergée dans le sang et la nature lorsque celle-ci reprend le dessus sur tous les efforts humains pour s’en affranchir : notre période contemporaine est suffisamment éloquente sur le sujet pour qu’il soit inutile de faire un dessin.

Jean-Baptiste Del Amo a déjà obtenu du succès avec un autre livre, qui avait obtenu le prix du Livre Inter, Règne animal, que je n’ai pas encore lu. Mon libraire préféré m’avait mis en garde au moment de l’acheter : il trouvait que Del Amo y allait un peu fort dans la description des scènes de violence en milieu rural, les paysans ne sont quand même pas si noirs me disait-il, et il avait sans doute raison. Pourtant je connais dans la Drôme des hommes égarés au fond de bois de chênes qui ont pour passe-temps favori d’enfourcher des chats pour les donner comme appâts aux sangliers, afin qu’ils puissent les tuer plus facilement. La Préhistoire n’est pas si loin… et la Drôme offre en général un visage lumineux et souriant, on ne s’attend pas à y trouver des élans si sauvages.

à suivre… j’évoquerai le troisième roman, celui de Céline Minard, la semaine prochaine

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Galilée, ce héros…

Ce 5 octobre, j’ai eu la chance de voir « La vie de Galilée » dans la mise en scène de Claude Stavisky, à la MC2 de Grenoble, avec Philippe Torreton dans le rôle titre. Donnée dans une version relativement courte (2h 45). La célèbre pièce de Brecht n’est pas si souvent représentée. Mes lointains souvenirs remontent à… 1963 et à la mise en scène de Georges Wilson au TNP. Après la représentation, je rencontre Torreton, pour une dédicace. Il corrige un peu mon impression, car elle a quand même été jouée récemment dans des mises en scène de François Lassalle et de Jean-François Sivadier, et plus avant par Antoine Vitez.


Le rôle de Galilée est sans doute l’un des plus difficiles à tenir, surtout à cause de ce qu’il exige sur le plan de la mémorisation. Pas facile pour un acteur de s’immerger à ce point dans les méandres d’une pensée scientifique et technique. Dès la première scène, il s’agit de donner une véritable leçon de mécanique céleste, il faut bien avouer que le père Brecht savait faire, il eût été un bon enseignant s’il n’avait été auteur dramatique… L’enfant Andréa est son comparse, à qui il montre le caractère relatif du mouvement : afin que la table soit à gauche du tabouret où l’enfant est assis, il est deux manières d’agir : soit déplacer la table, ce que faisait Ptolémée, soit déplacer le tabouret (et l’enfant qui est assis dessus, dans le rôle de l’humanité), ce qu’osa Copernic.
« Mais si l’on fait basculer le siège vers l’avant, alors je tombe » dit l’enfant : la question se corse. Galilée prend alors l’exemple d’une pomme sur laquelle on plante un rameau, elle a beau tourner sur elle-même, le rameau ne tombe pas, les positions « haut » et « bas » sont relatives. C’est ici bien sûr que l’Église intervient, comment admettre que la Terre ne soit pas au centre, et que donc le trône de Saint-Pierre n’y soit plus, lui non plus ? La pièce de Brecht est nuancée sur le rôle de l’Église. Celle-ci n’apparaît pas comme une force brutalement rétrograde, hostile au savant, mais comme une institution intellectuelle qui entend dialoguer, échanger des arguments. Le système copernicien n’était pas si facile à admettre aux XVIème et XVIIème siècles, les expériences le confirmant ne faisant pas légion, le point décisif pour Galilée étant l’observation des lunes de Jupiter qui étaient au nombre de quatre quand le savant les avait vues la première fois et n’étaient plus que trois quelques jours après… parce que la quatrième était vraisemblablement passée derrière la planète ! Mais si la lunette avait été mal construite, imprécise, si les quatre n’avaient été qu’illusion due à une imperfection de l’instrument ? C’est toute la question épistémologique qui se trouve posée dès le début, entre un réalisme qui ne met pas en doute les conditions d’observation et choisit d’aller de l’avant, et un transcendantalisme qui s’interroge sur les conditions de possibilité de la science et met le sujet au cœur de la relation de connaissance.
Galilée a eu raison de faire confiance à ces lunettes qu’il bricolait et dont la postérité a montré qu’elles étaient pourtant peu fiables… mais la pièce de Brecht réussit ce tour de force de nous montrer en quoi ce n’était pas acquis au départ. Galilée est un vrai scientifique aux prises avec le réel. Là où il innove, ce n’est pas tant dans l’affirmation de l’héliocentrisme, puisque Copernic l’avait fait avant lui, que dans l’affirmation que ce n’est pas seulement là moyen de mieux faire les calculs de navigation, mais tout simplement l’assertion d’une vérité. Oui, la vérité existe, au-delà du pragmatisme et des combines de calcul. C’est en cela que la présentation de cette pièce s’impose aujourd’hui puisque tant d’intervenants dans le débat public semblent totalement ignorants de la démarche scientifique et de la position du savant (on préfère d’ailleurs dire aujourd’hui « sachant » comme s’il s’agissait à tout prix de rabaisser le savoir).
Galilée est un homme aussi. Il ne cherche pas à être un héros, il ne cherche pas le statut de martyr et c’est ainsi qu’il est prêt à se rétracter s’il le faut, s’il peut par là s’éviter de subir la torture. La science n’est pas la religion. Le croyant est prêt à mourir pour sa foi, persuadé qu’il est d’une persistance dans l’au-delà, il est heureux de finir en martyr, pauvre fou qui n’a pas compris qu’il était prisonnier d’un dogme (ce qu’on voit tellement de nos jours dans l’exemple des talibans). Le scientifique, lui, n’est pas un trompe-la-mort, il sait que sa position est dans le relatif, le précaire, l’éphémère, qu’il ne restera de lui qu’une liste de références au bas d’un article (et encore!). A la fin de son procès, après qu’il a signé ses « aveux » (on pense au régime soviétique… ce qui aurait été au grand dam de Brecht bien sûr!) Galilée aurait pu dire comme le prétend sa légende : « por si muove », mais il ne l’a pas fait, certain qu’il était que c’eût été signer son arrêt de mort. Et pourtant son message est passé, la science s’est construite, dans la ligne méthodologique dont il a donné les fondements. Brecht a écrit avec sa pièce un manifeste pour la raison et le rationalisme. L’optimiste qu’il était y voyait comme l’assurance que non seulement l’édifice des croyances allait être ébranlé, mais avec lui, la société toute entière. Ce n’est pourtant pas exactement ce qu’il s’est passé, il nous reste à comprendre pourquoi aujourd’hui. C’est une énorme entreprise. Le dramaturge allemand avait tenté de s’y atteler, mais sans doute sa démarche était-elle insuffisante, prise qu’elle était dans les mailles d’un filet quelque peu dogmatique. La tirade de Galilée à la fin de la pièce porte la marque d’un « moralisme » typique de l’après-guerre qui voulait opposer une science au service des hommes à une science maléfique, comme si la séparation pouvait être si facilement opérée. Bernard Stiegler, après les Grecs, a introduit le mot qui convient aux découvertes scientifiques et autres inventions techniques, celui de « pharmakon », à la fois remède et poison. Si la face « poison » tend si souvent à paraître à nos yeux, ce n’est pas à cause de la science proprement dite (qui est d’une neutralité monstrueuse en elle-même) mais parce que, contrairement à ce qu’un Brecht pensait (voire même Galilée), les impératifs de la science n’ont jamais pris le dessus définitif sur les intérêts économiques ou les forces de la Foi. Encore aujourd’hui, on serait prêt à tout donner pour que la science renonce à nous déloger de nos attitudes de confort vis-à-vis de la nature, ou vis-à-vis de nos illusoires libertés.

La mise en scène de Claude Stavisky est classique. Pas d’esbroufe. Un plateau simple, avec les objets indispensables, tables, chaises, astrolabes. Ce qu’il advient dans le monde extérieur surgit de l’arrière-scène, une lourde porte en métal qui s’ouvre et se ferme pour laisser passer l’écho des drames du temps (une épidémie de peste, une guerre intestine au sein du Saint-Siège…), de grandes vitres par où passe une lumière artificielle, une scène plutôt obscure avec un Galilée plutôt débraillé, éructant, narquois ou parfois abattu, déçu par les réactions de ceux sur qui il compte (le grand duc de Toscane, le nouveau pape Barberini, un élève en qui il a vu un gendre possible…). Torreton impérial, faisant corps avec son personnage.

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Chronique d’un été – IV : Arles et Aix, « il ne fait jamais nuit »

La première pensée à me venir à l’esprit devant les grandes œuvres de Zao Wou-Ki, après que nous eûmes pénétré à l’intérieur des salles qui lui sont consacrées à l’Hôtel de Caumont, à Aix-en-Provence (jusqu’au 10 octobre), fut : « comment peut-on réaliser de tels tableaux qui sont encore plus beaux que les plus beaux paysages que nous puissions voir ? » tant, ici, l’art concurrence la nature, la peinture éclipse le vrai ciel, et la surface de la toile celle des lacs au soleil couchant. Zao Wou-Ki donne une apparence du monde plus lumineuse, plus colorée que celle que nous gardons en souvenir de nos plus belles virées à la surface de la Terre. Et je crois que j’étais loin d’être le seul à penser cela, tellement le ravissement des visiteurs était palpable. On allait tout près du tableau, puis on reculait, on n’en croyait pas ses yeux : comment cela était-il possible ?

Triptyque 1997 – Huile sur toile 200 x 486 cm (coll. part.)

On me dira peut-être que cela vient de la rencontre unique d’une conception artistique qui émane de la Chine ancienne et de l’ouverture moderne de l’espace dans la peinture contemporaine, ouverture qui se nomme abstraction, et même quelquefois « abstraction lyrique » dans le cas de Zao, et que cette rencontre seule fut capable de nous restituer cette impression de vertige ressentie devant un gouffre béant à nos pieds. Cette rencontre est manifeste dans le point de vue implicite dont témoigne la toile, comme celui de l’artiste chinois qui voit son sujet d’en haut, sans point de fuite qui nous amènerait à la perspective de la peinture classique, mais elle figure aussi dans le matériau, l’usage de l’encre de Chine, la mixité des techniques qui font se mélanger l’huile et l’encre, les pigments vifs des couleurs inventés par la Renaissance avec le noir liquide.

paysage avec des oiseaux, 1948, Huile sour toile, 100 x 81 cm (coll. part.)

Zao Wou-Ki a commencé jeune l’apprentissage de la peinture (à quatorze ans), depuis sa lointaine ville de Hangzhou, il avait déjà pris connaissance des tendances de l’art occidental et n’eut de cesse de venir en France pour rencontrer les maîtres d’alors. Il devint l’ami d’Alberto Giacometti et de Pierre Soulages, et, plus tard, de Jean-Paul Riopelle, de Maria-Helena Vieira da Silva et d’Arpad Szenes. Il s’émerveilla de l’impressionnisme qui ouvrait tellement l’espace, et commença à peindre d’immenses toiles où circulait l’air que l’on voit souffler aussi chez Renoir ou Manet. Et puis il y eut Klee, l’humour des petites formes dessinées dans la terre blanche, et la rencontre avec Henri Michaux qui lui conseilla de revenir un peu plus à ses origines. Et puis l’influence de Cézanne dont il tire la leçon des paysages ramenés à des combinaisons de volumes, rendus à leur simple essence.

Hommage à Cézanne, 2005, Huile sur toile 162 x 260 cm (coll. part.)

L’exposition d’Aix, intitulée « il ne fait jamais nuit », d’après un titre donné à une exposition précédente par Florence Delay, montre Hommage à Cézanne, toile de 1m62 sur 2m60 qui esquisse à peine (un trait suffit) la Montagne Sainte-Victoire, toute en vert et jaune fluo, avec un coin de ciel bleu, une branche vert émeraude, et barrant le côté gauche, l’évocation presque transparente d’un tronc d’arbre, les traits légers ressemblant aux coups de pinceaux des artistes chinois qui dessinent bambous et plumes d’oiseau.

Zao Wou-Ki, déclaré né en 1920 – mais c’est parce que les registres conservés ne remontent pas plus avant – eut une belle existence à ce que dit l’histoire. Entachée toutefois par la mort de sa deuxième épouse. Mais il aimait les plaisirs de la vie. Son ami François Texier lui a consacré un joli petit livre de souvenirs communs, sous le simple titre de « Zao » (ed. Gallimard), où les joies et les élans du maître sont dépeints avec tendresse. Wou-Ki n’était pas pauvre… il changeait de lieu en fonction des architectes qu’il rencontrait (ainsi de Jose-Luis Sert qui lui fit un immense atelier à Ibiza), il collectionnait les œuvres de ses amis peintres, et il en offrait beaucoup aussi à ceux qu’il aimait. Il est mort en 2013 à l’hôpital de Nyon, après avoir emménagé dans une nouvelle demeure, à Dully, dans le canton de Vaud. Il n’avait plus toute sa tête à ce que dit encore l’histoire, mais gageons qu’il gardait en elle trace de tous ces soleils qui avaient illuminé sa peinture.

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Arles est une superbe ville bien que certains lui reprocheraient ses entours gris et ses quartiers pavillonnaires. Ces entours sont les marques d’une population ouvrière qui est là depuis longtemps, et ces faubourgs font partie de son âme. Lorsque nous y venions pour les rencontres photographiques il y a quelques années, nous allions parcourir les allées des ateliers de la SNCF (car autrefois, c’était là qu’on réparait les trains qui convergeaient vers Marseille) et ces vieux édifices, devenus, le temps d’un été, salles d’exposition, gardaient dans leurs murs l’écho bruyant des machines qu’on y stockait. Evidemment, pour découvrir les splendeurs d’Arles, ses arènes, sa cathédrale Saint-Trophime, ses nombreuses églises et ses cloîtres, il faut franchir les murs de la ville ancienne et parcourir ses rues piétonnes, et en musardant, on atteint les quais du Rhône, lequel donne l’impression de vouloir mourir ici n’ayant plus la patience d’atteindre la mer. Dès qu’on sort un peu, en longeant le fleuve, on retrouve les terrains vagues, les roulottes, parfois abandonnées, des gitans, et les petites maisons qui rappellent un peu celles de l’Estaque dans les films de Guédiguian. C’est dire que l’esprit de cette ville, sa cohérence fragile mais bien réelle, on n’a pas envie qu’on y touche. D’où notre étonnement face à cette nouvelle construction, la tour LUMA, due à l’architecte Franck Gehry qui domine les toits de tuiles des alentours de la tête et des épaules, pour faire apparaître quoi ? Une forme bizarre comme un emballage d’aluminium froissé, un équilibre fragile de six étages qui semble régir désormais la perspective de ces ateliers oubliés. LUMA est le nom d’une fondation créée par une riche héritière de l’industrie pharmaceutique suisse, Maja Hoffmann, qui a des buts sans doute très ambitieux, mais exprimés dans une plaquette introductive d’une manière fort vague… LUMA Arles est un campus créatif interdisciplinaire où à travers des expositions, des conférences, du spectacle vivant, de l’architecture et du design, des penseurs, artistes, chercheurs, scientifiques, interrogent les relations qu’entretiennent art, culture, environnement, éducation et recherche. Nous voilà bien renseignés… interroger des relations, c’est bien, mais au nom de quoi ? Selon quelle finalité ? Quelle cohérence programmatique ?

Pour l’instant, quand on entre dans cette tour, on est surtout saisi par l’impression de vide. Un grand escalier blanc, et tombant du deuxième étage… un toboggan ! Oui, c’est tout ce qu’il y a à faire ici : monter au deuxième étage puis se laisser glisser vers le rez-de-chaussée par un étroit boyau de plexiglas… Il y aurait paraît-il des « expériences » (réalité virtuelle ? bibliothèque « en feu »?) mais il faut s’inscrire longtemps à l’avance, les heureux élus n’étant pas plus d’une quinzaine par séance… On est perplexe, il ne reste qu’à ressortir vers les parcs environnants où demeurent nos fameux ateliers, mais bien transformés, devenus décors léchés de carton-pâte. Heureusement, dedans, il y a encore de belles expositions. En tout premier lieu : Masculinités.

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Masculinités – John Coplans

L’exposition Masculinités, sise au sein des anciens ateliers SNCF, regroupe une longue série de photographes de multiples époques et nationalités. Son thème ne peut que nous interpeller profondément, car le temps est venu en effet d’interroger le masculin : sa fabrication, ses faiblesses, ses ridicules comme ses forces. Temps de voir comment le masculin est vu depuis l’autre sexe, quelles entraves subit l’homme dans sa construction comme être viril (ou pseudo-viril). Ici, les photographes sont de tous horizons, certains mêmes venus d’Orient, nous montrent ces clichés clandestins que l’on peut prendre de combattants talibans qui se déguisent en douce pour ressembler à des femmes. Un film réalisé par Sébastien Lifschitz passe en revue les séquences que la télévision nous infligeait dans les années soixante, lorsqu’on faisait des reportages sur les homosexuels, ce qui apparaissait d’une audace folle, reportages qui se terminaient comme il se devait par les éternels débats qui réunissaient mères éplorées, médecins très doctes et psychologues qui, évidemment concluaient que tout cela venait des mères de famille trop castratrices… Heureusement, il y avait à ce moment-là aussi des gens courageux, émouvants, sincères, comme Jean Marais, clamant sans fausse honte son amour pour Jean Cocteau. On s’amuse aussi du regard d’une cinéaste qui traque la nudité d’un homme en train de se changer pour aller à la plage, comme le ferait un homme qui chercherait à saisir au vol la nudité d’une femme. Et j’ai été impressionné par cette fresque photographique de l’artiste britannique John Coplans (1920 – 2003) qui montre ce qu’est aussi un homme, loin des clichés sur la force musculaire ou les épaules carrées, exhibant ses faiblesses et son vieillissement. Coplans, est-il dit dans le carton de présentation « donne de la figure masculine une image imparfaite et douce ».

Au-delà de cela, comme le dit le programme :

[L’exposition] aborde les thèmes du pouvoir, du patriarcat, de l’identité queer, des politiques raciales, de la perception des hommes par les femmes, des stéréotypes hypermasculins, de la tendresse et de la famille, et examine le rôle critique que la photographie et le cinéma ont joué dans la manière dont les masculinités sont imaginées et comprises dans la culture contemporaine.

Autres expositions dans le cadre de ces rencontres : la rétrospective Sabine Weiss, Thawra ! Révolution (histoire d’un soulèvement), Pieter Hugo, The New Black Vanguard.

Sabine Weiss est bien connue, photographe en noir et blanc de la trempe de Doisneau et de Cartier-Bresson. C’est à ce dernier que je pense lorsque nous regardons toutes ces photos argentiques magnifiques qui ont souvent dû demander beaucoup de patience et de soin. Parfois on a l’impression de miracles qui surgissent sur la pellicule, comme ce chat qui, tout à coup, saute devant l’objectif, il fallait avoir le réflexe d’appuyer sur l’obturateur au bon moment. Aujourd’hui, peut-être se contenterait-on de superposer la photo d’un chat à celle d’un fond à coup de PhotoShop. Sabine Weiss dit que la photographie est devenue trop facile…

Thawra ! Revolution donne à voir ces journées où le peuple s’est soulevé au Soudan, renversant le dictateur Al Bachir, comme une ressemblance avec Mai 68 et ses photos en noir et blanc là aussi… caractère exceptionnel d’un tel événement là où on s’attend toujours à des coups d’état prévus d’avance et où les contestataires issus du peuple sont vite bâillonnés.

Pieter Hugo réalise des portraits, hommes, femmes ou bien transgenres, prisonniers, délinquants, pauvres hères qui nous regardent les regardant, profondément humaniste, il nous invite à jeter sur notre prochain le regard intense ou interrogateur que ces gens portraiturés portent sur nous.

Quant à l’avant garde noire africaine (Jamal Nxedlana, Dana Scruggs…), elle brille de mille feux, couleurs éclatantes, formes lumineuses, comme l’assurance que désormais la photographie est mondiale, se fabrique partout, et nous ouvre la voie d’une connaissance du monde sans murs et sans frontières au moment où, malheureusement, tant de mauvais augures veulent nous faire croire qu’il ne doit y avoir que murs et que frontières.

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L’écologie à l’épreuve de l’anti-science (Dominique Bourg et Kurt Gödel)

A Morges, le 5 septembre, au Festival « le Livre sur les quais »: croisière. Le festival profite de la proximité du lac Léman pour organiser des conférences sur un de ces bateaux blancs qu’on voit avancer paresseusement sur les grands lacs suisses. Celui-ci part faire un tour le temps que durent les débats. L’auditoire est donc captif… pas d’échappatoire à moins d’être bon nageur. Pour une conférence donnée par deux écrivains invités : Amitav Ghosh et Dominique Bourg. Je suis là surtout pour le premier, dont j’ai aimé autrefois certains livres qui avaient pour cadre son Bengale natal. Aujourd’hui, il présente un roman dont le thème est la crise climatique. Bourg est un philosophe qui s’est fait connaître par ses prises de position fortes en matière d’écologie, il m’est donc a priori sympathique bien que je ne le connaisse pas plus que cela. Ils sont réunis ici pour faire l’éloge d’une approche littéraire (romanesque) de la question climatique. On peut les rejoindre en constatant qu’en effet, peu nombreux sont jusqu’ici les romans qui traitent de ce thème et qui pourraient, par là-même, développer un imaginaire propice à un changement de mentalité vis-à-vis de la nature. On peut leur objecter, pourtant, que ne manquent pas les écrivains qui ont fait de la nature leur personnage principal, ou qui ont planté leurs personnages dans une nature richement décrite, il existe après tout une nature writing, abondante aux Etats-Unis, mais présente aussi en France (on pensera à André Bucher par exemple, qui s’inscrit lui-même dans la lignée de Giono). Au sein de ce festival même, on peut rencontrer une autrice comme Jane Heagland, dont le livre « Dans la forêt » a fait beaucoup de bruit et a même été adapté en bande dessinée. Mais il est vrai que ces romans ne traitent pas directement de la crise écologique en elle-même. En somme pourrait-on dire… ils ne sont pas assez « pédagogiques », ceci dit avec ironie, bien entendu, car il n’est nullement nécessaire à mon avis de développer des talents « pédagogiques » pour rendre sensible à la beauté du monde et au risque qu’il encourt de disparition à très proche délai sous les coups fatals de notre civilisation sur-consommatrice… Mais bon, acceptons les prémices du débat sans trop chercher à objecter. L’alerte qui est lancée concernant l’extinction probable de notre monde, si elle n’est pas nouvelle, est énoncée avec force et emporte facilement l’adhésion de l’auditoire. Notre monde est devenu fou, oui. Un vol transatlantique consomme autant d’énergie qu’il en fallut paraît-il pour construire une pyramide égyptienne… six cent mille vols transatlantiques par an équivaut donc au projet de construire six-cent mille pyramides chaque année, mais qu’allez-vous faire de ces six-cent mille monuments ? Cela peut évidemment frapper les esprits. Fred Vargas a déjà publié, il y a deux ans, un manifeste impressionnant qui faisait le tour de tout ce qui nous attend, il semble qu’on ne l’ait guère prise au sérieux (pourquoi ? parce qu’elle n’est pas « philosophe »?), et pourtant… elle disait déjà tout ce qui se dit aujourd’hui, et elle poussait les scrupules jusqu’à citer avec précision toutes ses sources, ce qui n’est pas le cas de certains auteurs actuels qui donnent l’impression de surfer sur la vague et dans le vague. Mais par exemple, l’alerte sur le phénomène de la chaleur humide, elle la disait déjà, l’idée que « 1 ou 2 degrés » en plus n’est qu’une moyenne et que cela signifie des 50°C de température ici ou là, comme cela s’est déjà produit cette année (au Canada, en Sibérie ou au sud de la Sicile), elle le disait aussi. Ce qu’elle ne disait peut-être pas encore c’est la rapidité avec laquelle les changements se produisent : en 2019, on ne le réalisait pas encore. Nous tomberons d’accord avec les orateurs d’aujourd’hui pour constater que les rapporteurs du GIEC ont peut-être pêché.. par optimisme (là où au contraire ils étaient attaqués durement pour leur prétendu « catastrophisme »). Nul n’est parfait… le réel est toujours là pour nous surprendre. Mais nous n’allons quand même pas accuser lesdits scientifiques d’avoir menti ! Ce serait comme scier la branche sur laquelle nous sommes quand nous parlons. Les scientifiques du GIEC ont eu le courage d’aller contre les multiples pressions exercées par les milieux économiques et politiques afin d’affirmer la cause anthropique du réchauffement.

André Bucher, Jane Heagland

Que la science soit la source de la critique de la science (ou plus exactement de certains de ses effets), voilà qui n’est souvent pas compris. Le « raisonnement » en vogue dans les milieux dits « critiques » est unilatéral et sans nuances : la science, c’est le pouvoir, elle est nécessairement du côté des puissants du moment, on ne voit pas qu’elle a évidemment sa cohérence interne, rationnelle et que quels que soient les phénomènes qui occurrent, elle a pour vocation de s’appliquer, que si elle fournit des preuves, celles-ci sont sans appel, ne peuvent être attaquées ni par les puissants ni par les dominés, ne pouvant l’être que par des contre-preuves plus puissantes que les précédentes.

A mesure que cette conférence progresse, je réalise que la cible n’est pas tant la somme des effets déplorables du réchauffement climatique, que… ceux qui sont à la base de leur découverte. Cela peut se manifester sous des formes très diverses, y compris quand un vieillard chenu vient à prétendre que des solutions faciles sont à notre portée : recouvrir tous les toits de Suisse par des panneaux solaires (et payer pendant dix ans de jeunes apprentis pour rénover tous les bâtiments, proposition qui s’achève en chantant : « quand le bâtiment va, tout va… »). Il n’est pas indifférent de savoir que le promoteur de cette « idée géniale » est… un ancien prix Nobel (de chimie), qui est à l’image de ces ex-scientifiques qui, à un moment donné de leur vie, basculent dans le camp de l’anti-science par dépit, désespoir ou simplement sens de l’hybris, souci d’être au-dessus de la science qui se fait, comme on est au-dessus des lois. La vraie science est plus modeste. Elle a d’ailleurs peu d’armes pour se défendre. Le philosophe Dominique Bourg n’hésite pas à l’attaquer. Quelle est ma stupéfaction de l’entendre dire qu’on ne peut pas attendre beaucoup d’elle… puisqu’elle ne produit pas de certitudes (!) [peut-être l’astrologie, l’interrogation des tables tournantes, la communication avec l’au-delà en produiraient plus?] Il s’appuie pour cela sur des lectures savantes, ce qui me touche particulièrement : Gödel aurait prouvé qu’il était impossible d’affirmer avec certitude les vérités de l’arithmétique ! Alors qu’il n’a jamais fait que prouver qu’il n’était pas possible d’espérer mécaniser la science arithmétique (et a fortiori les mathématiques qui l’englobent). De telles inepties passent comme lettres à la poste face à un public peu informé.

Sortant de là très éprouvé, je me dis après un certain temps, qu’il serait courageux de ma part d’aller débattre avec lui et je le retrouve en effet, seul à son stand de dédicaces et prêt à partir. « Vous croyez vraiment qu’il n’est pas possible de connaître la vérité des énoncés de l’arithmétique ?oui, bien sûr, me dit-il avec assurance, ce sont Gödel, Turing et je ne sais plus qui qui l’ont démontré. Stupéfait, je me permets de dire : mais le théorème de Gödel ne dit pas du tout cela, il dit simplement qu’on ne peut pas trouver de système formel permettant de prouver toutes les vérités de l’arithmétique, autrement dit qu’il en existe toujours une qui reste en dehors, mais c’est l’existence d’au moins une, et pas l’affirmation d’un « pour tout » ! – lui, imperturbable : ce que vous dites là n’est vrai que pour la petite arithmétique (?), quand on se limite à l’addition et à la soustraction, mais dès qu’on va plus loin, alors c’est moi qui ai raison. De plus en plus ébahi : cette séparation n’existe pas ! De fait, un enfant sait que lorsqu’on a l’addition, on a nécessairement la multiplication. Visiblement mon interlocuteur ne sait pas ce qu’est un système de l’arithmétique. Il parle sans savoir et dit n’importe quoi pour se faire mousser, passe ensuite de l’arithmétique à la biologie sans aucune cohérence, et s’en va, sa serviette sous le bras, comme s’il avait encore mouché un jeunot qui croit en la science et en la mathématique… J’ai juste le temps d’ajouter qu’il fait un bien mauvais travail en essayant de distiller, à partir de mensonges sur la théorie scientifique, les doutes sur la capacité des sciences à accéder à un savoir utile et même nécessaire. D’une manière énigmatique, il me dit que… nous devons être modeste (!) comme si ce n’était pas lui-même qui se montrait immodeste en prétendant maîtriser un savoir qu’il ne possède pas.

Kurt Gödel

Il faut le savoir : le théorème de Gödel n’est pas là pour invalider la science, dire qu’il est des choses qui ne pourront jamais être atteintes par elle, mais pour invalider le mécanicisme, c’est-à-dire la thèse avancée par Hilbert selon laquelle il serait possible un jour de construire une machine (un système formel) qui permettrait de résoudre toutes les questions. C’est donc une critique de l’anti-subjectivisme : car oui il faudra toujours un sujet à la science, c’est-à-dire une instance qui pose les questions et parfois les résout. La science ne se fera pas toute seule, en dehors de nous, application mécanique d’un programme qui avancerait tout seul, débitant les propositions vraies les unes après les autres. Si un tel programme existait d’ailleurs, nous ne saurions qu’en faire tellement viendraient à jour des réponses à des questions que nous ne nous sommes jamais posés, et que nous ne nous poserons jamais… Qui connaît le théorème de Gödel aura au moins essayé de comprendre sa démonstration. Celle-ci ne consiste pas à identifier une proposition « extérieure » (du genre « tout nombre premier a telle ou telle propriété ») dont on saurait qu’elle est vraie et dont pourtant on ignorerait la démonstration, elle consiste à montrer que tout système englobant l’arithmétique possède nécessairement un phénomène d’auto-référentialité sous la forme d’une proposition G dont le contenu est de dire qu’elle est indémontrable, de sorte que, G étant la proposition « G est indémontrable », si G est vraie, évidemment par son contenu même… elle est indémontrable ! La difficulté de la démonstration consiste à prouver l’existence de G. Pour cela, on doit montrer que toute proposition est codable par un entier, et se trouve donc elle-même de ce fait, régie par l’arithmétique. Ainsi peut-on calculer l’entier n associé à toute proposition, et après avoir démontré que « p est indémontrable », où p est une proposition quelconque, est une proposition à laquelle on peut associer un entier m, finir par démontrer, au moyen d’un théorème de point fixe, qu’il est possible de faire coïncider p et m, de sorte que le numéro de code de « n est indémontrable » soit justement… n. On voit de cette manière que la proposition G dont nous parlions dépend du système, ce n’est pas une de ces propositions extérieures au système dont on pourrait dire : on ne peut pas la démontrer ? Eh bien posons-là comme axiome ! Ce qui serait une vue très naïve du théorème.

Mais Dominique Bourg… a ses certitudes. On pourrait les lui laisser si elles n’étaient avancées pour instiller un doute : et si les vérités scientifiques étaient toutes fausses ? Il faut pourtant le prévenir : si elles étaient toutes fausses, elles seraient aussi toutes vraies, et nous serions dans l’incohérence… pour la plus grande joie des climato-sceptiques (les rares qui restent).

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Chronique d’un été – III : Helvétie – une personne qui courait

Je parlais l’autre semaine d’Arno (vous savez le « camenisch », celui qui vient des Grisons et qui fait des onemanshow sur la place de Morges, au bistrot de La Coquette, pendant le festival) et cela bien sûr nous a amenés à la Suisse, à la Schwyz, bref à l’Helvétie. Il y a beaucoup de légendes qui bercent le sommeil de l’Helvétie, comme par exemple celle de sa constitution, à la fin du treizième siècle, quand les principaux chefs des vaches se sont rencontrés sur la prairie du Grütli pour faire le serment du même nom. Le XIXème siècle romantique a fait de cet accord une sorte d’affirmation d’indépendance, mais les meilleurs historiens d’aujourd’hui (comme François Walter – cf. Histoire de la Suisse, en cinq tomes, éditions universitaires suisses) insistent sur le fait qu’il ne s’agissait pas de revendiquer une indépendance à proprement parler, mais « l’immédiateté », nuance. L’immédiateté c’est le fait que l’on dépende directement de l’Empereur, sans passer par un de ses vassaux, et ce n’est pas de 1291 que date l’accord, mais certainement de 1305, une autre nuance. Et puis Guillaume Tell n’a jamais existé que dans l’imagination romantique de Rossini : il n’aurait pas pu à l’époque se payer une arbalète, c’était bien trop cher. Comme si aujourd’hui, un chef des gilets jaunes se payait une bombe à neutrons…

Val Ferret (canton du Valais – Suisse)

La Suisse n’est pas vraiment ce que l’on croit en général depuis chez nous en France où nous associons toujours mécaniquement à ce nom propre le chocolat, l’argent parfois véreux des banques et les troupeaux de vaches mélancoliques (et aussi le Cervin, le lac Léman, les Quatre-Cantons etc.). Il y a aussi la Suisse du Jura, avec ses anarchistes (il faut lire là-dessus le livre de Daniel de Roulet : « Dix petites anarchistes » sous-titré : « Ni Dieu, ni maître, ni mari » (éditions Buchet-Chastel), qui se déroule principalement dans le vallon de Saint-Imier, une vallée qui rejoint Bienne depuis La Chaux-de-Fonds), il y a la Suisse de Cendrars et de Nicolas Bouvier (le grand voyageur qui nous a enjoint de partir vers l’est, pour découvrir l’Asie Centrale et l’Inde), la Suisse des grands cinéastes : Alain Tanner, Claude Goretta, Michel Soutter, Francis Reusser et surtout, surtout : Jean-Luc Godard ! Il y a la Suisse des grands acteurs : Michel Simon, Jean-François Balmer, Jean-Luc Bideau, Bruno Ganz et notre ami Jean-Pierre Gos, et des grandes actrices comme Marthe Keller, Anne-Marie Miéville, Irène Jacob ou Myriam Mézières… et des grands metteurs en scène que furent Benno Besson et Charles Joris (co-fondateur du Théâtre Populaire Romand)… etc. etc. et je ne parle pas des écrivains. Charles-Ferdinand Ramuz. Friedrich Dürrenmatt. Max Frisch. Robert Walser. Gustave Roud. Jacques Chessex. Maurice Chappaz. Et écrivaines à ne pas oublier comme Alice Rivaz et Corinna Bille. Plus près de nous dans le temps : Jean-Pierre Lovay, Fritz Zorn, Matthias Zschokke, Urs Widmer, Martin Sutter, Agota Kristof et j’en oublie beaucoup. Et les peintres aussi, mais là ma liste va devenir trop longue, et fastidieuse, je ne citerai que la famille Giacometti (mais je devrais parler aussi de Jean-François Comment, de René Auberjonois et de Charly Cottet, dont j’ai une œuvre dans mon salon). Et les musiciens (à commencer par Arthur Honegger et Ernest Ansermet). Et puis maintenant, Arno Camenisch. C’est bien autre chose que la Suisse de l’UBS et de la vache Milka, non ?

de haut en bas et de gauche à droite: Nicolas Bouvier, Alain Tanner, Marthe Keller, Bruno Ganz, Agota Kristof, Charles-Ferdinand Ramus

Ce qui se passe beaucoup en Suisse, de nos jours, c’est qu’on y marche et même qu’on y court, il faut prendre chaque samedi le rücksack pour arpenter les chemins au milieu des monts (les monts Jura par exemple) et des cols, les grands cols alpins bien sûr, moi je connais surtout le Grand Col Ferret, mais aussi celui de la Forclaz, mais, plus loin, on peut passer le Grand Saint-Bernard, voire même le Simplon si l’on est aventureux et qu’on veut aller visiter les vallées tessinoises. Et pour aller au Grand Saint-Bernard, on peut prendre un raccourci par le col des Petits Chevaux, oui, mais c’est drôlement raide alors. On se demande comment faisaient les chevaux pour passer par là. La course en montagne est devenue un grand sport national. Ainsi avons-nous vu passer tout un week-end, les coureurs de l’UTMB (l’Ultra-trail du Mont Blanc). Ils descendaient du Grand Col Ferret juste devant notre fenêtre, c’est comme ça qu’on sait que le premier a atteint les bords de la Dranse à 5h08 du matin, nous étions réveillés justement pour le voir dévaler la colline éclairée par sa lampe frontale qui projetait un halo de lumière crue aussi forte que celle d’un phare de de voiture, et ses deux poursuivants aussi. Après, on a mis un certain temps avant d’en voir d’autres, jusqu’à ce qu’on se décide enfin à sortir de dessous la couette pour aller les applaudir de près, et là on a vu sortir du bois la deuxième au classement général des femmes (la première était passée depuis longtemps, la première a fini septième au classement général hommes et femmes confondus), enfin celle qui était deuxième à ce moment-là car, plus tard elle s’est faite dépasser par la troisième. Elle avait les genoux en sang, mais elle avançait avec un rythme de chamois pressé d’arriver au ravitaillement, blonde et musclée, elle était suédoise et s’appelait Mimmi Kotka, nous l’avons suivie… en voiture jusqu’au ravitaillement. Là, les participants entraient sous une tente et avaient tout loisir d’être réconfortés et un peu nourris, mais pas trop, attention aux ennuis de digestion : la troisième qui est arrivée très vite (la française Camille Bruyas), ne prenait que du liquide. Quand elle marchait ou courait, elle envoyait des baisers à la foule. Peu de temps après je me suis assis dans l’herbe en plein soleil avec mon Olympus pour tirer le portrait de quelques uns et quelques unes de ces aériens personnages qui survolaient sentiers et ruisseaux et avaient tous et toutes cette minceur qui nous fait rêver à ce que nous fûmes autrefois, quand nous étions beaux et jeunes… Le soir, j’ai regardé sur une chaîne de Youtube l’arrivée à Chamonix de tous ceux et toutes celles que j’avais vus le matin, c’est-à-dire…. les quatre vingt premiers (ils étaient 2300 au départ), le premier est arrivé vers 13h30 (il était parti la veille à 17h, et la boucle fait 170 kms), j’ai beaucoup aimé revoir les visages radieux à l’arrivée de ceux et celles que j’avais vu souffrir au passage dans l’herbe au bord de la Dranse, mais dont certains n’oubliaient pas de me jeter un petit sourire quand je les encourageais (allez, encore un effort, vous êtes bientôt à La Fouly pour le ravito). Je n’oublierai pas les visages ravis des enfants qui voyaient leur papa ou leur maman passer devant eux et qui leur envoyaient des baisers. Ni l’interrogation du gamin anxieux qui se demandait si son papa qui était dans les quarantièmes avait encore une chance de gagner.

De haut en bas et de gauche à droite: Maryline Nakkache, Mimmi Kotka, Camille Bruyas, Emily Hagwood, groupe de coureurs dans les bois

Emily à l’arrivée

Les femmes nous ont séduits, « elles n’ont presque rien à envier aux hommes du point de vue des performances » dira-t-on… avant de se raviser… car ce type de discours est encore enfermé dans les préjugés androcentrés (comme on doit dire désormais, plutôt que « sexistes ») : pourquoi devraient-elles envier quelque chose aux hommes ? Cette question appartient à l’ancien monde, lorsqu’on croyait encore – un peu, devons-nous dire, sous l’influence d’une certaine psychanalyse freudo-lacanienne) – que les femmes « enviaient » naturellement quelque chose aux hommes (leur pénis), mais cela est fini. Je comprends les jeunes adultes qui souhaiteraient que l’on raye la mention du sexe en toute circonstance, y compris dans les manifestations sportives. Courtney Dauwalter (7ème) était parfaitement à égalité avec l’homme arrivé 6ème, l’allemand Hannes Namberger, ils avaient presque tout le long de la course, couru ensemble. Quant à Mimmi Kotka, on ne savait plus très bien si elle était homme ou femme… dans le fond, on s’en moquait, c’était une personne. Une personne qui courait.

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Deux femmes

Le week-end des 4 et 5 septembre à Morges. Grâce à nos amis les D. qui nous hébergent à Apples (petit village du canton de Vaud, à une dizaine de kilomètres). Chaque année, y a lieu le festival « Le livre sur les quais », manifestation littéraire aux dimensions raisonnables (ce n’est pas comme le festival de Saint-Malo, victime de son trop grand succès) où l’on peut vraiment côtoyer les écrivains et écrivaines de son choix, du moins parmi ceux et celles qui ont fait le déplacement (cette année, la présidence était occupée par Javier Cercas, et on a pu voir Amitav Ghosh, Ananda Devi, Agnès Desarthe, autant que Bernard Werber ou Eric-Emmanuel Schmidt, bref, il y en a pour tous les goûts…).

Deux femmes m’auront marqué au cours de ce week-end. La première est italienne d’origine mais vit en France depuis une quarantaine d’années. Autrefois journaliste aujourd’hui écrivaine. Elle tente de raconter l’histoire récente de son pays au travers de sa propre histoire à elle, d’où l’idée d’une « autobiographie de l’Italie », ce livre-ci s’intitule « Bellissima ». Il s’agit de Simonetta Greggio, que j’avais déjà rencontrée en ce lieu il y a deux ans, lorsqu’elle avait publié un livre sur Elsa Morante (Elsa, mon amour) et que j’étais allé la voir pour en parler avec elle et qu’elle m’avait alors présenté à son voisin, Jean-Noël Schifano, grand amoureux de l’Italie, et de Naples en particulier, qui, me disait-il, avait tenu la main de sa grande amie Elsa Morante sur son lit de mort. Il avait écrit un livre dont il s’était mis à me parler tout de suite « Le coq de Renato Caccioppoli », et il m’avait fasciné (j’ai parlé sur ce blog de ce roman à propos d’un grand mathématicien italien ayant réellement existé, qui avait bravé la censure mussolinienne d’une bien drôle de façon). Mais pour revenir à Simonetta, elle aussi m’avait fasciné : tant de vie, de spontanéité, un tel sourire, une telle énergie communicative. Pas étonnant alors que, cette fois, j’aille directement vers elle dans la tente des dédicaces pour lui rappeler cette première rencontre (qu’elle a oubliée, comme il est normal) et que nous renouions le lien à peine tissé autrefois. Nous reparlons bien sûr de Schifano, d’Elsa etc. au bout de deux minutes elle me tutoie, puis me lance « ciao ! » quand je m’éloigne.

Un peu plus tard dans la journée, nous la retrouvons sur la scène du casino de la ville où elle présente son livre, en compagnie d’un autre romancier, mais flamand, lui, et très captivant lui aussi (j’espère pouvoir en reparler un jour), Stefan Hertmans, auteur d’un ouvrage (Le coeur converti, ed. Folio) dont l’action se passe au XIème siècle dans le petit village de Monieux (où il habite désormais), qui se trouve au Sud-Est du Ventoux (histoire de la jeune Vigdis, issue d’une puissante famille de Rouen, qui se convertit au judaïsme par amour pour David, le fils du grand rabbin de Narbonne. Le couple se réfugie à Monieux où il a trois enfants et mène une vie paisible. Mais les croisés font halte dans le bourg, tuent David et enlèvent les deux aînés. Vigdis, restée seule avec son bébé, part à la recherche de ses enfants). Les deux auteurs sont interviewés sur « les histoires dans l’Histoire ». Il y a évidemment un hiatus qui les sépare : l’histoire que lui raconte est une vieille histoire, dans laquelle il ne trempe pas directement, alors que l’histoire que Simonetta raconte est sa propre histoire. Une histoire dont bizarrement une grande partie se trouve refoulée, jamais regardée en face par ses protagonistes : la mamma est juive, en même temps que mussolinienne, mais elle le cache, on ne parle pas de ces choses-là. Quand Simonetta Greggio présente son livre à sa mère (encore en vie), celle-ci jette l’ouvrage avec rage. Qu’est-ce que tu vas encore remuer du passé ? On trouve par hasard une carte postale dans le grenier avec la signature de X, mais qui est ce X ? Ah, oui, X… c’est celui qui est resté caché pendant toute la guerre et qui a payé pour nous à la Libération quand les Partisans sont venus et qu’ils voulaient nous tuer parce que nous étions fascistes… C’était comme ça l’Italie. Fasciste mettant un Juif à l’abri des rafles, fasciste parce que Mussolini portait beau et qu’être fasciste n’obligeait pas à grand-chose étant donné que c’était une doctrine vide et que le Duce pouvait changer d’avis du jour au lendemain…

Le livre de Simonetta Greggio, paru chez Stock, est magnifique. Il nous éclaire sur plusieurs périodes récentes de l’Italie. Les Années de plomb d’abord, et les attentats qui les ont marquées. Place Fontana à Milan, 1969. 16 morts. 88 blessés. Gare de Bologne. 1980. 85 morts. Plus de 200 blessés. Rien qu’à Padoue en une année (1974), 708 actes de violence, 447 attentats, 132 agressions. Pour beaucoup commis par l’extrême droite fasciste et télécommandés par la fameuse loge P2. L’intrication en ces années des deux extrêmes, gauche et droite, l’extrême gauche ne se rendant peut-être pas compte qu’elle est manipulée par l’autre extrême. Tout cela qui s’achève avec l’assassinat d’Aldo Moro, qui arrange si bien les propres « amis » du premier ministre. On n’a pas oublié tout cela, en revanche on connaît peu les événements de Portella della Ginestra, en Sicile, en 1947, quand la gauche a remporté les élections et que les fascistes ont tiré sur la foule. Le principal exécutant, Pisciotta, avoue à son procès le nom du principal commanditaire, il s’agit du ministre de l’Intérieur et fondateur du Parti Chrétien Démocrate sicilien, Bernardo Mattarella. Ce nom nous dit quelque chose. C’est son fils, Sergio, qui est l’actuel président de la République. Et puis la figure de Pier Paolo Pasolini qui revient telle un leitmotiv, dont on a voulu faire passer l’élimination pour un crime crapuleux. Et puis les années plus anciennes, celles du fascisme et de la photo de Mussolini sur tous les murs, des lois anti-juives de 1938, des wagons de la mort qui conduisent les enfants sur les chemins d’Auschwitz et de Matthausen. Heureusement, une petite Amanda a pu s’échapper, recueillie par un couple d’édiles d’une petite ville près de Padoue. C’est la maman de Simonetta. Laquelle va avoir une jeunesse traversée de violence, celle du père, qu’elle aime pourtant, et celle d’un mystérieux homme sans visage qui la viole alors qu’elle est encore petite fille. Magnifique Simonetta, courageuse Simonetta (qui risque sans doute beaucoup à étaler ce qui se sait souvent mais se murmure à peine de peur des représailles), il suffit de te regarder pour reprendre espoir dans la vie. [Ce qu’elle dit aussi Simonetta, c’est ce qui sépare la « vraie » littérature des romans comme ceux d’un Lévy ou d’un Musso, ces derniers racontant une histoire de manière linéaire, « construite » selon le seul axe temporel, là où la première au contraire constitue une sorte de puzzle ou de kaléidoscope, à la façon dont, dans la réalité, notre mémoire nous restitue le passé].

La deuxième femme à m’avoir marqué est évidemment Christine Angot (voir mon billet précédent) intervenant dans la même salle, interrogée par un remarquable interviewer qui se nomme Pascal Schouwey – il faut souligner la difficulté que ce doit être d’interroger Christine Angot, en faisant attention de ne pas se tromper, de ne pas dire un mot maladroit, de ne pas risquer de créer cette ire dont on sait qu’elle est capable – il place d’emblée la discussion au niveau des mots et des points de vue, de cette guerre qui se fait jour, de manière sous-jacente, dans Le voyage vers l’Est, autour des mots et des expressions, avec ce père qui entend contrôler non seulement les sentiments mais aussi le langage de sa fille (mais les deux ne vont-ils pas ensemble?), ceci ne se dit pas, on ne dit pas les choses comme cela etc. et Christine Angot de dire qu’encore aujourd’hui elle est poursuivie par de telles injonctions,et critiques (ne dit-elle pas que récemment, ayant répondu « j’sais pas » au cours d’un interview, elle a reçu des remarques de gens qui lui reprochaient de ne pas avoir dit « je ne sais pas »?). Cette question de la langue nous intrigue et nous inquiète, elle montre que la syntaxe n’est pas innocente, que la phrase en vient à être vue comme un rapport sexuel, et que dans la langue aussi peut venir s’incruster le contrôle infligé à la sexualité. Mais en même temps, ce sont les mots qui délivrent, quand on sait les employer, quand on sait écrire comme sait le faire Christine Angot. Il faut alors les employer avec une immense précision. D’où il vient que l’écrivaine, répondant à une question de son interlocuteur, réfléchisse si longtemps avant de se mettre à parler, et que, quand elle se décide à parler, hésite entre les mots, et parfois revienne sur eux pour les changer, les modifier un peu, jusqu’à ce qu’on comprenne parfaitement ce qu’elle veut dire. Si Pascal Schouwey lui demande comment il se fait qu’elle répète presque toujours la même histoire dans ses livres, elle dit que c’est simplement pour que les gens comprennent. Car, c’est vrai : quand on dit quelque chose et qu’on a l’impression que les gens n’ont pas compris, on reprend, on se dit qu’il faut employer d’autres mots, d’autres images jusqu’à ce qu’ils comprennent. Peut-être enfin aura-t-elle été comprise, c’est ce que l’on pense quand on voit les regards braqués sur elle avec une attention intense, et qu’on entend les applaudissements qui suivent la conversation. Peut-être n’est-ce pas sûr. Je suis presque certain que Christine Angot reviendra, avec le même récit des faits car elle finira par voir qu’on ne l’a pas suffisamment comprise. C’est magnifique en tout cas de voir fonctionner une telle intelligence, un tel amour de la précision, une telle détermination à dire ce qui doit être dit. Lorsqu’elle quitte la scène, elle part seule avec un monsieur venu la chercher, peut-être son compagnon, et son interviewer part de son côté, nous le retrouvons à l’extérieur parlant avec une personne sans doute proche de lui. Il s’éponge le front en disant que ce fut un numéro de haute voltige…

Morges est en Suisse. Alors il y a aussi des écrivains suisses, mais dans des proportions très raisonnables (ils n’occupent pas le haut du plancher, preuve que l’on a ici une conception universaliste de la culture, et pas une conception « régionaliste », comme en ont certains élus écologistes de par chez nous). Celui qui m’a le plus marqué est un jeune poète et romancier romanche (ou « romontsch » si on tient à la graphie locale) ou qui parle le romanche (mais les autres langues aussi, y compris le français), qui, en tout cas, est né dans le canton des Grisons, haut lieu de la culture romanche (ou « romontsch »…) surtout si on parle de l’Engadine (Ah ! L’Engadine…). Il s’appelle Arno Camenisch. Cette langue qu’il parle est le sursilvan, un dialecte, et oui, car le romanche, qui nous paraît une langue si minoritaire – parlée en effet par seulement trente mille habitants des vallées des Grisons – se subdivise en une multitude de dialectes, presque un par village ou par vallée, et le sursilvan est celui qui se parle au village natal de l’écrivain, qui est Tavanasa. Tavanasa a une gare qui se trouve sur la ligne entre Disentis et Reichenau de la compagnie Rhätische Bahn (les chemins de fer rhétiques), c’est pour cela que Camenisch a écrit un livre qui s’intitule « Derrière la gare ». En quatrième de couverture, on dit :

Vif et concret, touchant et drôle, profond : Arno Camenisch donne à entendre la musique singulière de sa langue qui raconte la disparition d’un monde. Une Helvétie hors norme que le temps va engloutir. C’est Zazie dans les Grisons, et c’est pas triste !

Arno Camenisch lisant au bar « La Coquette » à Morges le 5 septembre

Même traduit en français (par une certaine Camille Luscher qu’on doit féliciter!), le livre fait entendre en effet cette musique bien singulière. Comme le romanche est une langue romane, nous n’avons pas de difficulté à accepter certains mots qui sont restés non traduits, restorant, boataclous, friseur, cigaretta ou tschugalata nous sont familiers. Comme nous sommes au confluent des langues d’Europe, nous savons aussi qui peut désigner « le Fatre », et le « Gion » (le John, le Jean…), nous savons qui est « la Nona », qui est « le Nono », et bien sûr, nous sommes tous toujours montés dans une deuschvo… (ou dans une « fao-vé »). Quant à la langue parlée tout autour, celle que parle madame Muoth (qui ne parle pas le romontsch), c’est le lalmon.

Chez le Boulan ça sent trop bon. Il habite de l’autre côté de la route à côté du restorant de la gare. On le voit par la vitrine avec sa pellapan, tout maigre et si grand qu’il doit rentrer la tête. Sa boulangerie est beaucoup trop petite pour lui. Il est grand comme ça parce qu’il mange beaucoup de panforte. Il nous offre des petits pains aux questsches. Sa femme est la Lucia, elle est derrière la vitrine sur un tabouret en bois et elle demande alors sessrakoi aujourd’hui.

Ou bien encore :

L’Helvezia fête son anniversari, elle a cent ans. La Tata a décoré l’Helvezia avec des guirlandas, elles sont suspendues au-dessus de la porte, sur la porte et autour des fenêtres, des guirlandas de toutes les couleurs. Ça va être une fiesta fabulusa, a dit le Giacasepp. Le Giacasepp a aidé à installer le podium pour le politicus du village voisin qui vient pour raconter des histoires sur l’Helvezia […] Sur le podium est accroché le draposuisse […] Après les musicants jouent encore trois jolis chants jusqu’à ce que les gens applaudissent, epi ils mettent leurs instruments de côté et prennent place aux tables. Au tour du politicus mainant, dit le Giachen au Giacasepp, à voir ce qu’il va nous raconter cette fois. Probablamein qu’on en aurait plus à raconter sur l’Helvezia que celui-ci, il dit. Mais c’est question de prestiche, il faut faire parler les pizochels pendant les fiestas.

inscription en romanche sur le mur d’une maison dans les Grisons

En lisant Camenisch, on pense à Robert Walser, l’un des plus grands écrivains suisses, tellement original, qui évoquait son quotidien comme s’il était magique et merveilleux en de longues écritures qui s’enroulaient, parfois minuscules, sur tout ce qui faisait support.

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Le voyage de Christine Angot

Il y a des livres qui nous tombent des mains, du moins lorsqu’on les lit à certain moment de notre vie, et puis qui, à d’autres moments, ne nous tombent plus des mains, et même auxquels on s’accroche.

La première fois que j’ai voulu lire un roman de Christine Angot, il m’est tombé des mains, je ne suis pas allé plus loin que les toutes premières pages. Cela ne m’intéressait pas. Christine Angot a écrit plusieurs livres depuis, a même écrit pour le théâtre et son œuvre « Un amour impossible » a été portée au cinéma (par Catherine Corsini, avec Virginie Efira, Niels Schneider et Iliana Zabeth). Son tout dernier livre, « Le voyage dans l’Est », vient de paraître. Il reprend l’ensemble des récits précédents et notamment la trame de « Un amour impossible ». Pour moi, désormais, difficile de cacher mon intérêt, mon attrait, je suis « accro », je lis les mots d’Angot à toute allure, ils m’emportent comme s’ils devaient me conduire vers une vérité qui m’importe. Et j’ai du mal à m’expliquer pourquoi je n’ai pas eu cette attitude autrefois. Ou plutôt, non, je me l’explique, de la façon dont elle-même le dit : la plupart des critiques ont négligé et moqué ses premiers romans, nous nous sommes laissés influencer. Ces choses-là ne se disaient pas. Les scènes où Christine Angot exposait crûment les actes sexuels de son père, dont elle était victime, étaient ridiculisées, on affectait de prendre ça pour des facilités destinées à attraper le chaland. On se gaussait de ces scènes qui apparaissaient dès le début du roman. Mais pourtant, merde, c’est comme ça que ça se passe… et si c’est comme ça que ça se passe, il n’y a pas de raison de le cacher, bien au contraire. Il faut dire ces choses, pour que les gens au moins sachent.

On a, jusqu’à il y a peu, maintenu un voile pour cacher les faits d’inceste. Je me souviens qu’autrefois, je pensais même que ces faits n’existaient pas, prenant à la lettre les lectures que j’avais faites d’ethnologues qui faisaient de l’inceste l’interdit majeur de toute société. La théorie de Levi-Strauss était que la prohibition de l’inceste était nécessaire parce qu’elle assurait le maintien de la structure sociale par le biais de l’échange des femmes entre clans (j’aurais dû me méfier, déjà la notion de circulation des femmes au même titre que celle des paroles ou de la monnaie me mettait mal à l’aise). La découverte du fait que cela existait, et même pas comme cas pathologique extrêmement rare, mais comme réalité presque quotidienne, si on en croit aujourd’hui maints témoignages, a suscité la stupéfaction, en tout cas la mienne. L’un des mérites de Christine Angot aura été et est toujours d’insister sur cette banalité de l’inceste, sur la manière dont elle opère dans les familles, parfois au vu de tous ou du moins de tous ceux qui peuvent savoir (et ce n’est pas tout le monde qui veut savoir, la preuve : mon refus passé de lire les livres de madame Angot).

Le récit de ce « voyage » (« dans l’est » car la plupart des événements cruciaux se déroulent du côté de Strasbourg, le père ayant été traducteur au Conseil de l’Europe) est extrêmement clair, il ne saurait souffrir d’interprétation ambiguë, du genre de celles que parfois certains critiques ou commentateurs (y compris télé) ont voulu opposer à l’auteure, lui balançant au travers de la figure qu’elle devait bien y être pour quelque chose, qu’elle avait bien dû y trouver du plaisir (!) etc. etc.

Bien sûr que le rapport de la fille au père est compliqué, bien sûr qu’une petite fille ne veut pas décevoir son père, et qu’elle veut toujours obtenir son amour. On ne saurait le nier. Mais prétendre qu’elle désire ce que lui fait son père dans les mauvais cas est une monstruosité absolue.

Et le père dans tout ça ? Le père, il dit qu’il aime sa fille, et que c’est pour cela qu’il veut avoir des relations sexuelles avec elle, allant chercher des prétextes fallacieux chez les pharaons ou d’autres cultures soi-disant très évoluées, mais il ne l’écoute jamais, il n’est jamais à l’écoute de son désir à elle, or on sait bien que l’amour c’est justement être à l’écoute de l’autre, et de respecter son désir.

Je lisais il y a peu un article du Monde signé par la spécialiste dans ce journal des chroniques ayant trait à la sexualité, dans lequel elle se faisait l’écho d’articles parus dans la presse étrangère concernant des recherches qui auraient paraît-il montré que la très grande majorité des femmes n’étaient attiré que par une petite minorité d’hommes. On n’ira pas chercher ici le bien fondé de ces « résultats » présentés comme « scientifiques »… on ne demandera pas s’il y a eu enquête rigoureuse, si, à supposer qu’il y en ait eu une, elle concernait toutes les cultures et toutes les populations du monde ou seulement notre société occidentale (on pourra objecter qu’il y a sûrement de très grandes différences compte tenu en particulier de l’évolution des corps dans les diverses sociétés, qui aboutit entre autres dans la notre à l’existence d’un grand nombre de corps qu’on dira « non désirables », résultats souvent d’une mauvaise hygiène de vie, de la malbouffe et des différents stigmates de la misère sociale). Mais cela en tout cas était présenté comme entraînant chez les hommes une compétition, une rivalité profonde sur le « marché des femmes », et qu’ainsi, si certains hommes se pliaient à l’injonction (souvent d’origine religieuse) d’une femme pour un homme, d’autres recherchaient avant tout la maximisation du nombre de femmes en leur possession. Je ne sais pas, encore une fois, ce que valent ces travaux, toujours est-il que cette conclusion nous importe : oui, la rivalité intra-masculine est féroce, oui, cela entraîne que les moins scrupuleux des hommes cherchent avant tout cette possession, par tous les moyens possibles, y compris en s’en prenant à leurs propres enfants. Quoi de plus facile que de s’en prendre à une fille de quatorze ans, et quelle meilleure assurance que son âge et son statut peut-on avoir qu’elle nous appartiendra, d’une certaine façon, toujours ? C’est ce qu’explique et montre très bien Christine Angot. L’acte incestueux est tel qu’il s’imprimera pour toujours dans l’inconscient et le conscient de la victime, au point que même lorsqu’elle aura un compagnon (ou une compagne), il continuera d’insister, et peut-être même, comme cela est le cas dans le récit de ce « voyage », au point de revenir se produire.

Les métaphores souvent employées (notamment par les ethnologues) de « marché des femmes » ou de « circulation des femmes » sont extrêmement choquantes si on les prend comme dénotant des réalités objectives au même titre que la circulation de l’argent ou celle des marchandises, elles ne le sont plus si on les pense comme reflets de ce qui se passe dans la tête de beaucoup d’hommes (peut-être dans l’inconscient de tous? Ça, je ne sais pas, je suis incapable de le dire) qui ressentent les choses de cette façon, souvent parce qu’on leur a inculqué ces représentations, qu’ils auront été éduqués dans la perception de la femme comme objet sexuel, et qu’il leur est conseillé de mettre de côté de tels « objets », comme on met de côté une somme d’argent afin de se prémunir contre les périodes de disette.

Mais Christine Angot ne cherche pas encore d’explication anthropologique à ces comportements, elle dit qu’elle a d’abord à les décrire, à bien mettre dans la tête de ses interlocuteurs et interlocutrices qu’ils existent bel et bien, et si c’est nécessaire, elle le répétera autant qu’il le faudra, jusqu’à ce que plus personne n’ose hausser les épaules ou sourire d’un air gêné. Un passage central est celui où elle dit clairement son projet d’aujourd’hui:

J’hésite à ce stade. Assembler les pièces éparses, avec le secours de la trame romanesque, et présenter un tissu reconstitué et logique? Ou, poser les pièces les unes à côté des autres, comme celles d’un vase retrouvé dans des fouilles, pour permettre aux autres de savoir ce qui s’est passé? Et qu’ils puissent reconstituer l’ensemble? Dans mes livres précédents, j’ai utilisé les deux options. Ce que je n’ai jamais fait, que je n’ai jamais pu, ou voulu faire, ou cru utile, c’est faire reposer toute l’architecture romanesque sur la solidité de mes points de vue, successifs, leur évolution, leur coexistence. Chaque fois que ce serait possible, ajouter une parole, un mouvement, un paysage. Comme une vie normale, linéaire, pas morcelée, pas non plus imaginée. Il pourrait y avoir un paysage à Nice et ce qui s’y est passé. ce qui a été dit, ce qui a été pensé. A cet endroit-là. Je m’en souviens. Je le sais. Les points de vue sont tous là. (p. 37)

Autrement dit, exposer tous les points de vue que l’on a pu avoir sur cette histoire. La littérature, pour Angot, est une collection de points de vue: un tel objet se définit par ses circonstances, son lieu, son temps, ce qu’on pensait à ce moment-là, quelle voiture est passée dans la rue, quelle femme en imperméable a traversé la rue. Je viens de voir Christine Angot dans un festival littéraire (j’y reviendrai la semaine prochaine, il s’agit de la manifestation « Le livre sur les quais » qui a lieu à Morges chaque année) bien interviewée par un journaliste suisse, celui-ci lui disait qu’elle procédait à une « archéologie de la parole ». En tout cas, ce qui me reste (et sur quoi je reviendrai) c’est l’extraordinaire force d’une parole, laquelle s’oppose au banal « discours » tel qu’on peut l’entendre sans arrêt ici ou là, sur tel ou tel sujet « d’actualité », du réchauffement climatique au viol des femmes. Le discours, oui, c’est quelques mots clés toujours les mêmes (Christine Angot cite : « omerta », « témoignage », « souffrance »…) et on brode autour. La parole c’est dire les faits. Crûment s’il le faut.

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