Retour à Paterson

ou plutôt à une certaine forme de cinéma… car magnifiques sont les deux films récents que nous apporte le cinéma américain indépendant… après « Paterson », voici « Certain women » qui ne parle pas de poésie, certes, mais qui est à l’unisson du précédent par la bonne dose de poésie du quotidien qu’il contient. Ici, Livingston (Montana) est le pendant de Paterson (New-Jersey), avec incursion dans une toute petite ville à quatre heures de voiture, dont on comprend qu’elle s’appelle Belfry et qu’il ne faut pas la confondre avec Belgrade – car, oui,des fois que vous ne le sauriez pas, il y a un Belgrade au Montana, petite ville ainsi nommée, dit Wikipedia, en hommage à son fondateur en 1882, un certain Thomas B. Quaw, originaire de la capitale serbe. Que fait-on à Livingston ? On y vit. Des hommes et des femmes y vivent et tentent de résister, à l’angoisse quotidienne, aux pannes de la société, aux peines d’amour, à la mort, à la vieillesse… Le point de vue est ici surtout celui de (certaines) femmes, à vrai dire. La réalisatrice est Kelly Reichardt qui s’est fait connaître auparavant par des films comme Night Moves ou La Dernière Piste que malheureusement je n’ai pas vus. Elle a une extraordinaire façon de filmer les paysages : dans une des histoires racontées par le film, celle d’une jeune employée d’un ranch où elle s’occupe de chevaux, un long plan, à plusieurs reprises, vient occuper l’écran tout entier : une prairie blanchie de neige fraîche avec à l’arrière-plan les montagnes des Rocheuses et entre les deux une palissade de bois, sorte de bande horizontale aux tons pastels qui renforce le sentiment de plénitude méditative qui nous remplit tout au long de ce film. Comme si c’était la barrière mettant à distance l’excès de nos émotions.

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Livingston, Montana, main street

Les trois histoires ne sont pas exemptes de suspense pourtant… leur point commun est la fragilité (réelle ou supposée) des êtres, fragilité réelle des êtres en général bien sûr, fragilité supposée des femmes, qui ne le sont pas tant que ça. Loin de là. C’est surtout ce que montre la première histoire où une avocate, Laura (Laura Dern), doit se coltiner un drôle de client, un de ces êtres fragiles par qui le malheur absolu pourrait bien arriver… L’homme a eu un accident du travail avec de lourdes séquelles (vision atteinte, maux de tête) et il veut attaquer son employeur alors qu’il en a accepté une indemnité dans un de ces arrangements à l’amiable dont les américains ont le secret. Mais il ne la croit pas quand elle lui dit qu’il ne peut rien faire… il faut qu’elle l’envoie chez un confrère dans la ville d’à côté (Billings, la ville la plus grande du Montana, qui doit son nom, elle, à Frederick H. Billings, qui fut président de la Northern Pacific Railroad, ce qui me fait me souvenir que la première séquence du film montre un long train de marchandises qui traverses l’écran en diagonale depuis le coin en haut à droite jusqu’à celui en bas à gauche, avec tout le temps qu’il faut pour qu’il y parvienne) qui confirme l’absence possible de recours, et là bien sûr, l’homme dit « ok », au grand agacement de Laura qui téléphone à son ami en lui disant amèrement que si elle avait été un homme, on l’aurait crue tout de suite. Et oui, cela fait penser à un article qu’on a pu lire dans la presse du week-end, à propos de ce que les sociologues ont appelé « Manterrupting », cette habitude qu’ont les hommes de toujours interrompre les femmes dans les discussions… Mais en fait, le pauvre employé n’en reste pas là : prise d’otage, menace de mort et on envoie l’avocate en mission comme un brave petit soldat. Elle s’en sortira courageusement en ayant vaincu la peur de se faire tuer.

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Dans la deuxième histoire, une autre femme, Gina (Michelle Williams), campe le week-end avec mari et fille ado en attendant que sa maison soit construite. Elle a repéré chez le vieux voisin un tas de vieilles pierres de grès qui ne fait rien depuis de longues années… restes d’une école du temps où il y avait là une ville animée (occasion de nous rappeler qu’aux US plus qu’ailleurs encore, les réalités sociales et économiques sont éphémères, les populations bougent, les villes naissent et s’éteignent). Il faut proposer au voisin de les lui acheter, encore un homme fragile, qui a fait une chute dans son salon, on ne sait pas trop s’il souhaite ou non se débarrasser de ce tas de pierres et Gina est bien seule dans son entreprise car… il faut bien l’avouer, le mari (mais n’est-il pas l’amant de Laura dans la première histoire?) est un peu mou, et ne l’aide pas beaucoup, quant à la fille ado ne rien en attendre non plus…

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La dernière histoire est la plus touchante. J’en ai déjà touché un mot, c’est celle de la jeune femme du ranch (Jamie, Lily Gladstone), montagne de douceur et de sensibilité. On la sent qui vibre avec la nature, les chevaux qu’elle dresse depuis qu’elle est toute petite, elle a appris aussi à conduire les camions comme personne… Sa rencontre avec une jeune avocate (Beth, Kristen Stewart) qui donne des cours sur le droit scolaire en formation permanente la bouleverse. Peut-être la première fois qu’elle croise une femme de la ville, une ex-étudiante, une intellectuelle. Elle va lui faire découvrir les restaurants de hamburgers de la ville, et puis un jour elle va lui amener son cheval préféré pour la mettre en selle à côté d’elle, et puis un jour l’avocate qui doit parcourir une route difficile en hiver, quatre heures aller quatre heures retour et de nuit, ne vient plus… Long plan bouleversant du visage de la fermière au volant de son camion pendant que les fils électriques solitaires d’une route enneigée défilent en allant se perdre vers un horizon des grandes plaines…

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Je crois que ce qui fait l’unité des trois histoires, c’est la retenue des sentiments, cette force si particulière (alors qu’avant je parlais de fragilité) qui nous permet de résister et de survivre alors que le flot de nos émotions, laissé à lui-même, risquerait de nous emporter. Laura domine sa peur, Gina domine sa pitié à l’égard du vieil homme et Jamie la femme du ranch, son amour pour Beth et le film est illuminé du talent des comédiennes capables d’exprimer cela si bien.

Je ne sais pas si le Montana a voté pour Trump, je crois que oui hélas… mais un tel film offre le temps d’oublier cet aspect des choses (qui, heureusement peut-être n’est jamais le principal… tant l’intimité des êtres ne leur est jamais dérobée, quoiqu’il arrive… et c’est là notre seule consolation).

PS : pour ce qui est de « Paterson », j’ai enfin trouvé le texte de William Carlos Williams, traduit par Yves di Mano.

L’amour
                                                                                  luttant contre le sommeil
                                                                                  le sommeil
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ces quatre lignes m’ont fait penser (égoïstement) à ces cinq poèmes que j’avais écrits et qui ont été repris dans le numéro 54 de la revue « Voix d’encre » auxquels j’avais donné le titre « Enfermer le sommeil » et qu’Alain Nouvel a bien voulu commenter récemment en des phrases perspicaces et émouvantes, ce dont je le remercie. « Enfermer le sommeil », à l’époque, outre, comme le note A.N. le renvoi à « l’infini des infinitifs », cela voulait dire aussi cela: entreprendre de délimiter l’espace du sommeil pour voir ce qui reste au dehors, et ce qui reste au dehors c’est bien sûr, entre autres choses, l’amour.

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Débats littéraires à la campagne

L’autre samedi – il y a déjà presque un mois – dans la salle habituelle où ont lieu nos rencontres, Maud Leroy, jeune et talentueuse éditrice (Editions des Lisières), venait en compagnie des trois écrivains qu’elle publie. Trois livres, trois parfaites réussites, tant au plan esthétique qu’à celui du sens qu’ils contiennent.

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avec Maud, Patrick et Laetitia, devant la mairie (photo Alain Nouvel)

Une bergère peintre et poète a médité au long de ses longues gardes de troupeaux de chèvres au pied des falaises calcaires et dans le froid glacial des hauts-plateaux. Elle en sort un recueil illustré de poèmes où les mots simples se promènent en compagnie des plus subtils… (partager cette terre / met la guerre en exil. Le buis devenu rouge / nappe la cime aux arbres nus / Les cades blanchissent / dans le ravin en crue).

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Un poète et traducteur énigmatique, qui se définit comme un vagabond, présente un livre de haïkus, ces poèmes japonais qui obéissent à des règles strictes (5-7-5 plus ancrage dans une saison au moyen d’un seul vers). Il est lui aussi illustré, mais de linogravures qui sont comme des portraits fictifs du mystérieux poète japonais Seigetsu.

Tombe une chataîgne,
elle trouve où siéger dans
un creux de terrain

(Seigetsu est un ancien samouraï qui décida bien vite d’abandonner le métier de la guerre et que l’on vit, paraît-il, débarquer un jour de 1858 dans la vallée d’Ina avec un sabre en bois à la ceinture. Il semble avoir mené une vie de vagabond dans cette région montagneuse du Japon, offrant à ses hôtes pour tout paiement un de ses poèmes. Bien porté sur la dive bouteille (ce qui semble une constante dans la poésie asiatique!) il finit par disparaître, en 1887, deux heures après avoir écrit son poème d’adieu…)(NB : le volume édité par les Editions des Lisières est la première traduction de haïkus de Seigetsu dans le monde occidental).

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Un auteur de nouvelles enfin présente un recueil de petits contes philosophiques, chacun empruntant un point de vue particulier, d’abord géographique (c’est qu’on n’écrit pas la même chose selon qu’on est sur le versant nord des ubacs, vers Rosans par exemple ou bien au bord des rivières comme l’Oule, qui coule comme chacun sait du côté de La Motte Chalencon), et ensuite « épistémique » : se mêlent les voix de différents acteurs, architecte, musicien(ne), boulanger ou « théoricien ». Ce dernier m’a, plus que les autres, attiré le regard, ce n’était pas seulement un tropisme particulier de ma part : l’auteur confirme que la nouvelle qui le met en scène est choisie pour être centrale dans le recueil. Comme il faut toujours un horizon géographique, celui-ci vient de la « Baume Noire ». La Baume Noire est la montagne qui surplombe Beauvoisin – là où habite notre auteur – et Beauvoisin est un petit village tout près de Buis-les-Baronnies. « Beauvoisin est au sud. En plein. Un adret offert au soleil. J’y vis bien. Je suis comme un lézard, j’aime le soleil, sa lumière, mais il m’arrive aussi de théoriser et j’aime que le dieu Soleil sache dissiper les ombres et les ténèbres ». En français, la Baume Noire signifie « la grotte obscure ». « En tant que théoricien, je ne peux pas ne pas songer à la Caverne de Platon, ni aux Idées », dit-il. Et il développe une belle réflexion sur le Transhumanisme, ce prolongement de l’humain qui nous est proposé par quelques visionnaires de Californie, quand « l’univers va être intelligent sans la vie ». J’ai consacré sur ce blog il n’y a pas longtemps un billet à ce qu’on appelle « la matière consciente » et aux travaux de Giulio Tononi selon lesquels la conscience n’est après tout qu’un seuil de complexité dans un système dont les éléments sont reliés par des relations de cause à effet, la mesure de la complexité (« Phi ») étant d’autant plus élevée qu’il y a de « réentrance »… C’est dire bien sûr que d’autres systèmes que celui formé par nos esprits peuvent être dotés de conscience, et donc des systèmes « hors la vie ». Pourquoi pas. Cela est bien sûr dur à admettre. Parce que nous aimons la Vie. D’ailleurs, la même idée (de conscience hors l’humain si ce n’est hors la vie) est là aussi pour nous convaincre que les animaux aussi ont cette conscience. Et donc pourquoi pas, comme dit l’auteur, « préférer entendre l’intelligence des oiseaux, des chats, des insectes, des rats, des renards et de tout ce qui va… Entendre les arbres s’éveiller à ces grands débats de la vie ». Mais non, cela risque de ne pas se faire car cela ne serait pas assez « rentable »… et donc nous risquons d’aller plutôt vers l’intelligence du métal… qui nous surplombera, nous dépassera, fera la preuve que nous autres humains étions bien peu armés pour durer (et nous en sommes déjà bien convaincus) et que sous une autre forme, une intelligence peut subsister, bien plus efficace, plus durable. Une intelligence inoxydable. Et l’auteur de la nouvelle met dans la bouche des super-sujets à venir ces paroles : « Nous nous transmettons nos idées, nos trouvailles, sans qu’il soit nécessaire de dire de qui cela vient. Ce qui compte n’étant plus d’honorer le génie de tel ordinateur, du programme ou de l’algorithme qui a permis cette avancée mais d’en mesurer les affets produits. Nous sommes enfin l’esprit objectif, désintéressé, l’Esprit avec un grand E. Nous sommes ce Dieu qui devait advenir, qui hante l’univers grâce à nous désormais, et qui est passé par les hommes sans s’y arrêter ». Mais c’est évident : Dieu n’est pas la source, il n’est pas le Créateur… il est le point d’aboutissement, l’avenir de l’homme (et de la femme), c’est ce qu’il fallait dire dès le début. Mais l’auteur me rappelle que c’était déjà présent chez Hegel… et Marcel Gauchet, dans son dernier opus, nous fait bizarrement nous re-souvenir de Teilhard de Chardin…

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Quelque chose dont je ne m’étais pas rendu compte : l’auteur me signale que le conte qui s’intitule « A la lumière de Baume Noire » occupe une position de charnière dans le volume aussi parce qu’après lui, tous les autres contes sont « anonymes ». Il a laissé les noms propres glisser par terre comme des défroques inutiles. Dans les premiers récits, il y a des personnages aux noms flamboyants, comme ce Tournelâme Fraîchardie (traduction libre de Girolamo Frescobaldi) qui est un compositeur extraordinaire : il a trouvé le moyen de neutraliser, au moyen de sa musique, les sons courants. Ainsi lorsque le héros débarque sur la place de Rosans pour boire le petit café que les affiches lui promettent « bon », il est surpris de la qualité du silence. Même sa voix sort de lui avec un écho feutré qu’il ne reconnaît pas. C’est que Tournelâme est au grand orgue, l’orgue-à-songes, celui avec lequel il écrit ses opus de non-musique et le narrateur se rend compte que cet instrument lui parle, lui susurre qu’il est le premier, le meilleur, le préféré. Nous ne savons jamais si le sentiment du beau est en nous ou s’il nous est insufflé de l’extérieur. Nous ne savons jamais non plus si les valeurs viennent de nous ou du monde : ce que nous percevons comme bruit n’est peut-être que mortel silence, et ce que nous ressentons comme silence est vraie musique (la musique est d’ailleurs un thème qui court tout au long de ces chapitres).

Mais redonnons aux personnes leurs noms propres, elles en ont besoin. La poétesse bergère et peintre s’appelle Laetitia Gaudefroy Colombot, le traducteur de haïkus Patrick Blanche et le nouvelliste s’appelle (bien sûr!) Alain Nouvel.

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Serge Pauthe

Après les lectures de textes croisés (notamment par un vrai comédien, Serge Pauthe, assez connu dans la région pour son action en matière de création de compagnies théâtrales, et qui a travaillé notamment avec Lavaudant – par ailleurs père de Célie Pauthe qui met en scène à l’Odéon la pièce tirée du roman de Christine Angot, un amour impossible), nous pûmes avoir un échange autour des œuvres, et Maud Leroy nous lut un beau texte de Jean-Pierre Siméon paru dans l’Humanité : « la poésie sauvera-t-elle le monde ? ». Elle tenait par là à exprimer sa foi dans l’homme et dans son langage. La conscience demeure encore (même si provisoirement!) attachée à la vie, et la langue reste son meilleur medium.

celineMais les discussions autour de la littérature parfois se perdent ou s’enlisent, elles connaissent, comme d’autres discussions, le phénomène des « attracteurs étranges » et ce soir-là, « l’interrogation » sur Céline est apparue, qui opposera toujours les tenants d’une oeuvre à évaluer hors de son contexte et de la personnalité de son auteur à ceux qui maintiennent que la moralité de son auteur compte. Si on laisse aller les choses, les deux camps vont s’étriper tellement ils sont irréconciliables. Personnellement, je tiens pour le deuxième. Désolé. Ah bon, alors, me dira-t-on ? Vous jetez à la poubelle ces textes géniaux que sont « Le Voyage au bout de la Nuit » et « Mort à Crédit » ? Pour vous, rétrospectivement, les « Bagatelles pour un Massacre » effaceraient définitivement la réussite de ces deux romans ? Croire que les œuvres transcendent leur auteur, c’est croire en un monde platonicien où elles viendraient se ranger de toute éternité aux cotés des Idées du Beau, du Bien ou du Vrai, mais je ne crois pas qu’il en soit ainsi. L’art contemporain, dans ce qu’il a de meilleur, nous habitue à l’idée que l’oeuvre ne doit plus être vue comme résultat fini mais comme « process » (mode de fabrication). Elle part d’un créateur, se développe dans un contexte, social et historique, pour aboutir à un résultat fragile qui n’est finalement qu’un ensemble de traces, plus ou moins réussi. Il en est de même, selon moi, pour la littérature. Des œuvres ont été tellement extraordinaires qu’elles ont certes, transcendé leur auteur, encore celui-ci n’était-il pas mauvais homme, tout entier occupé qu’il était de faire oeuvre littéraire : Balzac, Flaubert, Proust étaient de ceux là. Rien à leur reprocher de leur vivant. Mais qu’advient-il si le créateur faillit, non seulement en énonçant des thèses méprisables, mais en agissant, comme délateur, traître, agent double ?

Si les œuvres dépassaient toujours leur auteur, il n’y aurait pas, selon moi, de chef d’oeuvre inconnu : chaque oeuvre créée trouverait naturellement sa place. Or, on sait qu’il n’en est rien. Celui qui cherche dans le silence des bibliothèques des œuvres oubliées trouve souvent des perles dont il s’étonne qu’elles n’aient pas été reconnues de leur temps. C’est probablement parce que les auteurs de ces oeuvres n’ont pas eu de chance, n’ont pas « su se vendre » (selon l’horrible expression), n’ont pas trouvé le bon éditeur… Pour la publication de « la Recherche », il a été « moins une » qu’elle ne se fasse pas, et je ne parle pas de l’Ulysse de Joyce…

Céline a eu de la chance… et gageons qu’aujourd’hui, en plus, le fait qu’il ait été un salaud ajoute au frisson de le lire… Mais ce style ? Oui, ce style tant de fois vanté qui donne place au langage « comme il se parle » (en apparence), qui semble dire les choses si crûment (on dit « crûment » quand les choses dites sont choquantes. Elles ne choquent pas seulement parce que les oreilles seraient trop prudes, mais parfois aussi pour de bonnes raisons, parce qu’elles sont choquantes, véritablement. Mais tout un chacun peut proférer de telles choses « choquantes » et s’il ne le fait pas ce n’est pas pour raisons de bien-pensance mais parce qu’il sait, ô combien, à quel point elles sont destructrices du peu d’humanité que nous avons encore, combien aussi, souvent, elles sont « gratuites », comme les insultes qu’un jeune boutonneux croit de bon ton d’infliger à une vieille personne, pour le seul plaisir de dire des gros mots) ?

Mais un tel style, on le trouve chez d’autres auteurs, Louis Guilloux, Louis Aragon et bien d’autres, en mieux, même.

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La littérature et le dessin

La littérature c’est comme le dessin: on éprouve un plaisir intense à saisir un moment de grâce, un instant de magie. Quand je me rends chaque mardi après-midi aux cours dispensés par l’Ecole des Beaux-Arts de G. où je pratique l’aquarelle et le modèle vivant, j’éprouve ce sentiment. Le prof d’aquarelle nous apprend à simplifier les images, à évoquer le plus avec le moins,, à laisser le blanc du papier pur : c’est par là qu’advient la lumière. Idem avec « modèle vivant ». Là, nous travaillons avec le noir. Le noir et le blanc. Peu de gris. Au début, on dessinait surtout, on apprenait comment l’on dessine une silhouette, d’un voyage de crayon sur le papier, qui musarde, revient sur lui-même, s’évade. Puis par larges plans au fusain et disposition des lumières grâce à l’effet magique de la gomme de mie de pain. On apprend qu’il est inutile de tout dire, et même c’est proscrit. C’est tellement mieux quand l’œil devine, et qu’il établit lui-même la frontière d’une épaule là où on a laissé le blanc pénétrer dans le corps du modèle.

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La littérature, c’est la même chose C’est la réflexion que je me suis faite à la lecture de « Sur les chemins noirs » de Sylvain Tesson. On le sait : Tesson est rescapé d’une grave chute depuis le haut d’un toit (où il faisait l’andouille, ayant bu plus que de raison). Coma, hôpital, rééducation : il ne retrouvera jamais l’allure qu’il avait autrefois. Même son visage a souffert : paralysie faciale, il fait peur, paraît-il, quand on le croise. Pour la convalescence, il n’a rien trouvé de mieux que de marcher à travers la France. Mais sur les « chemins noirs » uniquement, autrement dit tous ces petits traits, discontinus ou continus, qui figurent en noir sur les cartes de l’IGN. Ce ne sont pas des « sentiers de randonnée » mais des chemins de halage, des voies forestières, des pistes à ornières reliant des villages abandonnés. Là où un besogneux raconterait tout cela en des centaines de pages, avec moult détails sur les sites à visiter, Tesson abrège tout ça en 140 pages et avec bien peu de descriptions explicites des lieux par où il est passé. Amateurs de guides touristiques, il faudra vous replier sur le Michelin ou le Routard. Ici, il est surtout question de rencontres et d’idées évoquées au cours de la pérégrination, laissant en creux le détail du paysage. Bien sûr, les idées ne sont que ce qu’elles sont, des fleurs qui poussent au cœur des broussailles et qu’on abandonne au prochain tournant. Tesson est un citadin à la campagne. Il aimerait que les paysages n’aient pas varié depuis des siècles et que la folie de « l’aménagement du territoire » ne soit jamais advenue. Il envie ces ermites qu’il croise car il croit qu’eux au moins n’ont pas besoin d’Internet, mais il n’en sait rien, André Bucher, qui est un autre amoureux de la nature, n’est pas favorable à ce que les services publics et les commodités de la modernité soient complètement absents de certains recoins de l’Hexagone. Mais Tesson écrit drôlement bien. Il écrit comme on doit dessiner ou aquareller, avec juste ce qu’il faut de trait ou de coup de pinceau. Rencontre-t-il quatre chasseurs au détour d’un bois sur le mont Lozère, qui lui reprochent à lui et son copain de ne pas porter de gilet fluo, cela donne ceci :

– Messieurs […] nous sommes confus de vous contraindre à exercer votre sens de l’observation.
– Ironique ? dit le type.
– pas d’autres armes, dit Gras [son copain, avec qui il marche quelques temps]

Va-t-il vers le Rhône, un 14 septembre en pleine époque des vendanges, cela donne :

c’étaient les pleines vendanges, la terre suait sa folie. Les vignes rendraient bientôt en gaieté ce qu’elles avaient raflé en lumière.

Quelle élégance dans l’expression ! Tout de suite suivi par un petit coup d’humour, de jeu avec les mots :

Des Espagnols s’affairaient dans les rangs : les brigades du rouge.

Ça doit être cela, bien écrire. Se retrouve-t-il, fatigué, du côté de Sérignan, et il écrit :

au début de l’après-midi, je fis la sieste, le cul sur mon sac pour éviter la boue, adossé à la vigne. Et je me réveillai, pensant que je donnais la parfaite image de l’identité de la France : un type ronflant au pied d’un cep.

Et les milliers de pas qu’il exécute sont comme autant d’incitations à une réflexion sur le paysage qu’il traverse, l’évolution de l’espèce, le genre humain :

Chaque lisière portait ses « chasse gardée », « propriété privée », « accès interdit » et même « dernier avertissement ». L’homme avait su aménager la nature, la grillager, l’anthropiser, disaient les géographes. L’évolution était une drôle de chose. En trente mille ans, elle avait conduit une race de chasseurs-cueilleurs à multiplier les réflexes de petits propriétaires.

Il nous livre de savants aphorismes :

L’universel, c’est le local moins les murs.

On est parfois plus attentif au tour de la phrase qu’à son contenu mais c’est parce qu’il y a un moment bien sûr où les deux ne se distinguent pas, le contenu est dans le geste et le geste est une manière fragile d’assembler les mots.

Pour revenir au dessin, et à l’aquarelle, Tesson a une manière bien à lui d’amener les contrastes, comme celui qui est entre le sud provençal et le nord de la Loire, entre Ventoux et plateau de Vouvray. Ainsi, le 18 octobre est-il « par-dessus la Loire » et il écrit :

Sur la rive droite, le plateau de Vouvray portait les vignes et j’allais retrouver là un paysage amical. En Provence le vin était le sang de la roche frappée de soleil ; ici, une lymphe de sable fécondé par les brumes.

C’est tellement ce que nous ressentons, au cœur des Baronnies avec ses vins lourds et rouges de sang et qui nous font parfois guigner du côté d’un vin plus léger, Saumur de Touraine ou Pinot noir d’Alsace…

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Des poètes au cinéma

imagesEn allant voir « Neruda », le récent film de Pablo Larrain, je m’attendais à voir un « biopic » comme un autre, l’histoire d’un poète communiste ayant combattu auprès d’Allende avant de mourir (peut-être empoisonné, comme on l’a suggéré?) peu de temps après lui. Et pourtant dès les premières images, quelque chose clochait, on était loin de l’hagiographie qui sied souvent à ce genre de récit. Notre Neruda était un piteux petit gros jouisseur et quelque peu cynique, brûlant la chandelle par les quatre bouts, vantard et sûr de son immunité. Un communiste qui se fait railler par une fille du peuple qui veut l’embrasser puis qui, face au refus du maître, se met à l’insulter et lui demande comment ce sera après la révolution, est-ce que tout le monde sera à son niveau à lui, bien sapé et sablant le Champagne ou à son niveau à elle, qui lave les chiottes de la bourgeoisie depuis qu’elle a onze ans… La question se pose en effet. Notre Neruda entre en conflit avec le président d’alors (qu’il a pourtant contribué à faire élire) et se trouve de ce fait inscrit sur les listes noires du régime avec tous les autres communistes, mais lui, c’est un peu différent, il est traqué mais pas vraiment traqué à la fois, on le laisse aller la nuit dans les bordels de Santiago s’encanailler avec des femmes et des travestis qui lisent ses poèmes avec délectation, et lui, il en rajoute avec sa voix suave pour laquelle tout le monde semble vouloir se damner. Sa femme, Delia (sa deuxième, sa x-ième?) le protège et le couve du regard alors que lui, l’ingrat, la bafoue pendant que des manifestants le dénoncent comme un « traître ». Un homme est chargé de la traque, un certain Oscar Peluchonneau, policier élégant à la fine moustache et qu’on devine sensible, descendant d’un autre Peluchonneau, qui aurait fondé la police chilienne. Et là, petit à petit, on se met à comprendre. Tout cela n’existe pas, c’est la vision qu’en a Peluchonneau, le petit salaud, et ce qui redouble notre étonnement, c’est que Peluchonneau n’existe pas non plus… puisqu’il est une invention de Pablo Neruda ! C’est la femme de Neruda d’ailleurs qui le lui apprend : oui, vous êtes un personnage de fiction… et vous alors ? … moi, non, je suis bien réelle ! Alors Neruda décide de quitter le Chili… il part pour le Sud, en Patagonie, afin de passer la frontière avec l’Argentine, dans un paysage de montagnes, de lacs et de vastes étendues de neige. Il pourrait se faire arrêter par le propriétaire d’une hacienda… mais heureusement celui-ci juge que c’est bien plus intéressant d’aider un communiste à fuir que d’aider ce salaud de président à traquer un fugitif, alors à cheval il tente de passer la frontière, mais Peluchonneau le suit, Peluchonneau se fait assommer par son compagnon, se relève, appelle… Neruda va à sa rencontre, il va tenter de sauver le personnage qu’il a inventé, l’ultime rencontre entre le créateur et son oeuvre aura lieu dans la neige et le corps du policier de fiction sera re-transporté côté chilien à dos de mulet.

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Ce film me rappelait un peu cet autre film, pour moi « culte », que j’ai vu de très nombreuses fois, « Nocturne indien », d’Alain Corneau, avec le magnifique Jean-Hughes Anglade… l’histoire (adaptée d’un roman d’Antonio Tabucchi) d’un voyageur qui part à la recherche de son double sur les routes de l’Inde, passant par Mumbai, Chennai, Gao… et ne le trouve qu’à la dernière étape, personnage de fiction, là aussi, comme si les plus belles histoires étaient celles où le narrateur se regarde en miroir…

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images-patersonUn film sur un poète n’est en réalité réussi que s’il est lui-même un poème et qu’il colle à la peau des poèmes écrits par le poète. Ça en fait, des conditions autour de toujours les mêmes mots ! Eh bien cette réussite est le cas pour le film de Jim Jarmush, « Paterson ». « Paterson » est le titre du film qui se passe à Paterson, New-Jersey et dont le héros se nomme Paterson, conducteur de bus et poète et où il est question du poète américain William Carlos Williams qui a écrit une oeuvre intitulée « Paterson ». Pas étonnant puisqu’il était né à Paterson, petite ville qui accueillit également cet autre grand poète américain, Allen Ginsberg… Cela fait beaucoup de répétitions, de la même manière d’ailleurs qu’il y a beaucoup de répétitions dans ce film, la répétition des jours, lundi, mardi, mercredi… jusqu’à dimanche, puis de nouveau lundi… Chaque matin, lever entre 6 heures et 6 heures trente. La très jolie femme du conducteur de bus, Laura (la belle Golshifteh Farahani) est encore lovée dans ses rêves. Paterson (joué par Adam Driver) l’embrasse doucement avant d’aller manger ses corn-flakes. Chaque matin, Paterson emprunte le même chemin qui passe sous des voûtes en briques à proximité de vieilles usines pour rejoindre son boulot et chaque matin, avant de démarrer, sur son siège de conducteur de bus, il écrit quelques lignes de poèmes minimalistes, du genre de « nous avons plein de boîtes d’allumettes à la maison / nous les gardons toujours à portée de main / actuellement, notre marque préférée est Ohio Blue Tip / bien qu’auparavant nous préférions les Diamond brand / mais c’était avant de découvrir les allumettes Ohio Blue Tip / Elles sont formidablement bien empaquetées ... ». Il a ainsi un carnet secret où sont tous ses poèmes et Laura voudrait qu’il les édite, en fasse un recueil pour que tout le monde puisse en profiter. Sa passion de la poésie lui vient de William Carlos Williams évidemment et le couple se passionne pour la poésie puisque Laura découvre même Pétrarque dont la muse justement s’appelait Laure… La répétition des jours bute sur des incidents, caprices du temps, caprices des émotions. Chaque soir, Paterson fait un tour avec Marvin (un boule-dogue…), il le laisse sagement à la porte d’un café où il va boire sa bière en compagnie de Doc, le patron joueur d’échecs et de Marie et Everett, le couple infernal, avec l’homme qui déclare sans arrêt sa flamme à celle qui n’en veut pas. Un jour, le bus tombe en panne. Un jour, le carnet de poèmes… mais je n’en dirai pas plus. Et Laura pendant ce temps, apprend à jouer de la guitare, fait des plum cakes qu’elle vend sur le marché, découpe et peint des robes et des rideaux en noir et blanc.

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A la fin, un poète japonais s’assoit sur un banc à côté de Paterson. ha ha… pourquoi « ha ha » ? ha ha, c’est tout. Ainsi le film rejoue-t-il la structure des poèmes qui ne sont, comme le dit Paterson lui-même, que des « mots sur l’eau ». La beauté du film est dans cette révélation que peut-être il est vrai que si l’on veut bien y prêter attention, tout est poésie, et qu’il n’est pas de vie plus belle que celle qui s’imprègne de cette idée.

***

La poésie que l’on découvre dans ce film, dont l’auteur principal est un certain Ron Padgett (associé à « l’Ecole de New-York ») est populaire aux Etats-Unis, c’est une poésie du quotidien, appréciée parce que « tout le monde peut la comprendre sans efforts particuliers ». Malgré cette simplicité, elle dit quelque chose…

Mais bien sûr, on ne doit pas l’utiliser pour occulter une poésie plus difficile, qui nous obligerait à plus d’efforts de compréhension.

Le simple ne doit pas faire de l’ombre au plus complexe.

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We have plenty of matches in our house.
We keep them on hand always.
Currently our favorite brand is Ohio Blue Tip,
though we used to prefer Diamond brand.
That was before we discovered Ohio Blue Tip matches.
They are excellently packaged, sturdy
little boxes with dark and light blue and white labels
with words lettered on the shape of a megaphone,
as if to say even louder to the world,
« Here is the most beautiful match in the world,
its one and a half inch soft pine stem capped
by a grainy dark purple head, so sober and furious
and stubbornly ready to burst into flame,
lighting, perhaps, the cigarette of the woman you love,
for the first time, and it was never really the same
after that. All this will we give you. »
That is what you gave me,
I became the cigarette and you the match, or I
the match and you the cigarette, blazing
with kisses that smolder toward heaven.

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Cy Twombly à Paris

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Il n’y aurait rien, ou pas grand chose. Ce serait un peu comme certains textes tardifs de Beckett où il ne reste, pourrait-on dire, que quelques annotations de mise en scène et des brouillards de mots. Ici, des brouillards de lettres, des traces à peine tracées. Des dessins effacés sur de grandes toiles blanches, puis des tourbillons de rouge et des griffures. Des griffures parallèles comme celles laissées par des ongles qui saignent ou bien encore des belettes furtives qui auraient laissé sur la neige fraîche des impressions de course. Cy Twombly (déjà bien décrit et commenté par l’ami blogueur DH) est un personnage discret, j’en avais entendu parler la première fois lorsqu’il était mort… c’est dire. Mort en 2011. mais c’était inculture de ma part. Roland Barthes, lui, le connaissait bien. Il lui a consacré un joli petit livre, si juste, si bref. Pour moi, aujourd’hui, TW (comme il est souvent écrit) est l’anti-graffeur. Vous me direz qu’est-ce que j’ai contre les graffeurs ? Mais c’est que j’en ai un peu marre de voir toujours ces traits lourds et appuyés sur les murs de nos villes. On voudrait à tout prix que l’on soit convaincu de l’importance de ces inscriptions (Grenoble se fait une spécialité désormais de ce genre de pratique, pompeusement intitulée « street art », lors de réunions dites festives… « street art contests »…) alors qu’elles nous plombent toujours un peu plus le moral quand nous circulons en ville. Or, ici, chez Twombly, c’est tout le contraire. Après tout, vous pouvez même ne pas faire attention. Le monsieur ne vous demande rien. Son trait de crayon disparaît sous la feuille, mais, si vous le voulez, alors le paysage vous paraît dessiné, pointe levée, touchant à peine le grand papier blanc dans lequel chaque jour nous nous déplaçons au côté des branches cassées, des bouts de bois chus des cargaisons, des chatons qui partent en fumée. Cette œuvre est synonyme de légèreté. Griffures, taches et salissures, comme Barthes classifie les gestes de Twombly. Oui, taches qui s’étalent et vagabondent, taches qui tachettent et deviennent fleurs comme quand on n’arrive pas à les ôter et que, pour les dissimuler, sur un croquis ou sur un vêtement, on dessine à la place des fleurs, salissures comme celles que l’on fait avec le revers de la manche quand on est appliqué à autre chose et qu’on disperse ainsi du fusain, du crayon, de la mine de plomb, on signe qu’on a raté mais là encore, le ratage n’est pas interdit, on ne gomme pas, on se pose juste la question, et nous voici revenus à Beckett, de savoir comment rater mieux la prochaine fois. Paradoxe, dit Barthes, le fait, dans sa pureté, se définit mieux de n’être pas propre. Prenez un objet usuel : ce n’est pas son état neuf, vierge, qui rend le mieux compte de son essence ; c’est plutôt son état déjeté, un peu usé, un peu sali, un peu abandonné.

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Twombly se fait aussi un maître en signes et sans doute était-ce cela qui émouvait aussi le sémiologue du siècle dernier. On a une idée du signe qui est terriblement stable et fixe : un signifiant, un signifié et hop, le signifiant étant une image concrète bien définie. Les inventeurs de signes sont les inventeurs d’une signalétique, il faut que le signe soit clair, aisément compréhensible. Il y eut dans le genre un grand typographe suisse, créateur de caractères et de logotypes, un certain Adrien Frutiger, décédé il n’y a pas si longtemps. C’est clair et magistral aussi, dans son genre. Mais Twombly est l’anti-Frutiger, aussi, car chez lui, la matière du signe est travaillée, elle n’est jamais laissée à l’immatérielle netteté, elle devient concrète comme un petit amas de cendres, de crayon. Une croix reste le signe de la croix tout en étant très volatile, d’abord elle n’est pas vue de face mais de côté, un bras s’enfonce dans le lointain tandis que l’autre tremblote. Comment faire ça ? Il y a beaucoup de mots aussi, des noms de lieux, Sahara, de personnages surtout de personnages antiques, dieux et déesses, Apollon, référence lointaine à l’empereur Commode, en une allusion à la violence et à la cruauté des temps. Comme le dit encore Barthes, on chercherait en vain ce qui, dans le tableau, « représenterait » ces lieux ou ces personnages. Le Sahara on s’attendrait à des dunes, même très stylisées, Apollon, un bellâtre etc. mais non rien de tout cela : le nom n’est que nom du nom. Et ce qui compte ce n’est même pas la manière « dont ça s’écrit » mais la matière des lettres qui constituent le nom. Frutiger inventait une fonte (« Univers »), Twombly se joue des fontes pour dessiner des hampes et des jambages, un à un comme si nous ne les avions jamais vus. Il y a un côté scolaire aussi chez lui, peut-être parce qu’il est un peu enfantin, certes, mais pas seulement, il y a un côté scolaire parce qu’il y a une envie de transgression. Du discours scolaire, justement. Comme dans ces dessins de volumes qui se bousculent et génèrent une géométrie maladroite (en apparence) sur un tableau noir qui nous rappelle immédiatement les grands tableaux poussiéreux envahis de chiffres et d’équations de notre enfance. Toiles d’une école où l’on serait bien loin des débats stériles sur la nécessité ou non d’employer la notion de « prédicat » (un mot qu’employait bien Aristote il y a si longtemps…).

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Scolaire, transgressif, potache… avec ces sexes masculins maladroits qui parcourent les lignes imaginaires… Et à la fin de sa vie, ces roses qui s’épanouissent, où l’on peut toujours voir, comme le montrait si bien Georgia O’Keeffe, le sexe féminin.

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Kandinsky à Grenoble

vite que j’en parle avant que ce ne soit fini… Une très belle expo a lieu en ce moment au Musée de Grenoble, consacrée aux années parisiennes de Vassily Kandinsky (Vassily avec un « V » si on accomplit le vœu de son épouse de franciser son nom), qui sont, en fait, les dernières de ses années, puisqu’il disparaît le 13 décembre 1944 à Neuilly.

Kandinsky est un géant de l’art moderne, au même titre que Klee, Miro ou Picasso. Difficile de parler de lui de manière originale. Ses tableaux font partie de ceux qui, pour moi, transcendent tout simplement notre faculté de langage… Ils sont aussi beaux qu’un spectacle naturel de l’ampleur d’un coucher de soleil en mer Egée ou d’un ensemble de cristaux de neige brillant à la lumière d’un rayon matinal. L’art, avec lui, c’est comme recréer le spectacle de la vie au travers de formes qui, toutes, en cette période-là de sa production, ressemblent à la vie. Notamment à la micro-vie, celle des organismes unicellulaires, bactéries, archées et autres levures. Avec la fantaisie en plus. Celle de petits clowns vire-voltant d’une cellule à l’autre, d’animalcules aux pattes étranges, de méduses miniatures bécotant la surface des corps, univers cloisonné de mille couleurs toutes savamment choisies pour donner des décompositions selon des filtres inconnus. Les lois de l’optique passent par là, avec l’intuition du biologiste. Art, science… tout se mêle et c’est tant mieux, la science n’ayant jamais rien offert de mieux que de magnifiques fresques, depuis l’infiniment petit jusqu’à l’infiniment grand. Et l’art rien de plus merveilleux qu’un appel permanent à sortir de notre condition terrestre pour aller toujours plus loin, plus haut vers l’infini, par l’imagination, aptitude qui, soit dit en passant, est partagée entre artistes, poètes et scientifiques. Art abstrait ? On en est loin en vérité si abstraction signifie désincarnation, divorce avec l’intuition. Kandinsky répond au contraire par un texte de 1938 qui s’intitule « L’art concret ». Il y fait le lien entre peinture et musique.

Je voulais seulement dire que la parenté entre la peinture et la musique est évidente. Mais elle se manifeste encore plus profondément. Vous connaissez bien sûr la question des « associations » provoquées par les moyens des arts différents ? Quelques savants (surtout les physiciens), quelques artistes (surtout les musiciens) ont remarqué depuis longtemps que, par exemple, un son musical provoque une association de couleur précise. Autrement dit : vous « entendez » la couleur et vous « voyez » le son.

Et de donner des exemples : « le JAUNE a la capacité spécielle de « monter » toujours plus haut et d’atteindre des hauteurs insupportables à l’œil et à l’esprit : le son d’une trompette jouée toujours plus haut, devenant toujours plus « pointue », faisant mal à l’oreille et à l’esprit. Le BLEU avec son pouvoir tout à fait opposé de « descendre » dans les profondeurs infinies développe les sons de la flûte (quand le BLEU est clair), du violoncelle, en « descendant », de la contre-basse avac ses sons magnifiques et profonds, et dans les profondeurs de l’orgue vous « voyez » des profondeurs bleues. Le VERT bien balancé correspond aux sons moyens et étendus du violon etc. »

Dans ces dernières années, Kandinsky s’est donc installé près de Paris, avec sa femme, Nina. C’est la guerre mais il la dénie. Lui qui a été exposé au fameux salon de l’art dégénéré et a dû fuir l’Allemagne, ne prend pas position explicitement, si ce n’est en posant une fois sur une photographie avec Otto Freundlich, peintre et sculpteur constructiviste pourchassé par les nazis qui mourra au camp de Majdanek en 1943. Manque de courage ? Indifférence ? Sans doute a-t-il senti que la seule manière pour lui de s’opposer était de continuer à produire une peinture joyeuse, lumineuse. Son insouciance de poète le conduit à dire à des amis qui s’inquiétaient un jour de 1942 des conséquences d’un terrible bombardement, qu’il avait assisté aux splendeurs et aux magnificences d’un superbe feu d’artifice. On aimerait mettre en parallèle les fins de ces deux grands peintres qui sont morts à peu d’années d’intervalles (et qui se connaissaient bien) : Kandinsky et Klee. Klee, nous l’avons laissé au centre Pompidou, en mai dernier. Lui aussi s’exprimait jusqu’à la fin, ayant une production très abondante la dernière année de sa vie. L’horreur du nazisme, la figure de Hitler apparaissaient dans ses tableaux par des sortes de clins d’œil peu appuyés (la moustache du Führer dans un de ses tableaux les plus célèbres, en tout cas le plus grand). Kandinsky, lui, laisse une dernière aquarelle, ainsi commentée par Guy Tosato, le commissaire de l’exposition grenobloise :

Un message de vie et de joie – de foi aussi – que l’auteur du Spirituel dans l’art adresse encore à ses contemporains ainsi qu’à leurs successeurs. Il y a là des formes emboîtées, telles de petites poupées russes chamarrées, des points multicolores, des lignes ondoyantes rouges et bleues aux pleins et déliés gracieux, l’ensemble flottant sur la surface de la page blanche comme autant de petits bateaux ivres ayant rompu les amarres. L’heure est à l’espoir : les Alliés viennent de débarquer sur les côtes normandes qu’il aime tant. Kandinsky peut continuer à vivre son rêve, il le sait, l’art aura toujours le dernier mot : Liberté.

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quid de cette oeuvre étrange ? Son titre : « une figure flottante », son année : 1942. Je vois un enfant juché sur un un de ces objets bizarres montés sur ressort dans les parcs pour enfants, une autruche ? Un éléphant ? Avec sa trompe qui balaie le sol, un poids sur la tête. Mais non, c’est Polichinelle tout droit sorti d’un placard abandonné. Le fond est gris bleu, on trouve du violet – un « rouge refroidi » – des mauves et un peu de rose. Au bout de ce qui ressemble à une queue, figure ce qui ressemble à quatre ampoules lumineuses. Ou peut-être est-ce un coq, en ce cas ce que nous prenions pour une queue est une tête surmontée d’une crête, les deux formes latérales (dont ce que nous prenions pour un enfant) sont des ailes atrophiées, les pattes sont remplacées par un tuyau qui descend vers le bas, recourbé comme une lame de ressort. Pas d’aile peut-être, mais prêt à sauter quand même.

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2666 ou combattre la barbarie qui vient

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que voulaient dire ces troix « six » accolés après un « deux ». Etait-ce vraiment comme suggéré par le programme une entrée vers le XXIème siècle ? Mais cela n’expliquait pas tous ces « six »…

cela durait douze heures, en réalité onze heures trente, mais rassurez-vous pas d’une seule traite : mais des « parties » durant d’une à deux heures séparées par des entractes, entre trente minutes et deux heures. Une salle comble. Pas un spectateur songeant à s’en extraire avant l’heure ultime. Une oeuvre fleuve, baroque au possible, un récit confus mais des scènes hallucinantes, des monologues qui nous saisissent comme des incendies, des tempêtes, des cris, des hurlements. Bref un truc qui vous inonde, vous enserre de part en part, entre bruit et fureur, musique assourdissante et videos omniprésentes. Pas vu souvent ça. J’étais au dernier rang (rang X) mais ne le regrettais pas pour une fois, car ainsi j’avais tout sous les yeux, que je pouvais de temps en temps fermer en m’appuyant sur le mur du fond, quand c’était trop dur, ou que j’étais fatigué. Et la faim qui vous tord les boyaux comme si elle était une partie intégrante du spectacle, comme s’il fallait ressentir toute cette souffrance exposée comme aussi un élément de soi (inutile de dire que la MC2 de Grenoble est infoutue de vous fournir une bouffe acceptable, sandwiches immondes dans du pain blanc caoutchouteux assorties de vins minables, tartelettes à la Nutella de bazars, soupes froides quand il y en a encore, le tout servi après une demie-heure voire trois quarts d’heure de queue, mais à qui cette maison a-t-elle donné sa concession, qui vous fait presque regretter le Quick ou le McDo?). Sur le fond une histoire qui pourrait être banale : un mystérieux écrivain allemand connu sous le nom de Benno von Archimboldi, sur qui on organise colloques et séminaires, un candidat au Nobel que personne n’a jamais vu, existe-t-il seulement ? Des critiques littéraires en discutent au cours de la première partie, Liz Norton, la critique anglaise, est leur muse à tous, scènes érotiques tamisées par la lumière, derrière un écran mais filmées par une caméra video qui les retranscrit sur d’autres écrans… Un lien ténu relie cet Archimboldi au Mexique : on en est sûr, une indiscrétion a permis de localiser le romancier allemand dans cette ville de la frontière au nord du Mexique, dans l’état (fictif) du Sororo, Santa-Teresa (en vrai Ciudad Juarez), mais qu’allait-il faire là-bas ? Difficile d’imaginer un touriste de quatre-vingts ans s’égarer dans le labyrinthe des ruelles de Santa-Teresa, cette ville, hélas, si connue pour ses assassinats de femmes ? Deuxième partie, celle de Rosa Amalfitano, fille de Oscar Amalfitano, philosophe plus ou moins wittgensteinien obsédé par la géométrie vivant à Santa-Teresa, troisième partie, celle de Fate, journaliste noir américain parti pour commenter un match de boxe et qui choisit d’enquêter à son tour sur les meurtres. Quatrième partie, la plus terrible, celle des crimes. Où sont donnés comme une litanie les noms des victimes et la description des sévices qu’elles ont subies et cinquième enfin, avant la sortie dans le froid et la neige de la nuit grenobloise, la partie, enfin, d’Archimboldi, où l’on apprend qu’il existe, qu’il est né en 1920, qu’il s’appelait Hans Reiter, qu’il n’eut pendant longtemps qu’un seul livre, qui parlait de la faune et la flore des côtes des mers du Nord, qu’il a fait la guerre, évidemment, dans les rangs des nazis, qu’il fut sur le front de l’Est, qu’il rencontra un certain Fred Saumer, administrateur de la barbarie nazie ayant eu à exterminer bureaucratiquement plusieurs centaines de juifs grecs arrivés dans sa circonscription polonaise par hasard… dont le neveu, Klaus Haas est cet homme qui a été enfermé à Santa Teresa comme coupable des meurtres mais seulement parce qu’il fallait trouver un coupable commode. Voilà l’histoire. Elle tient plus de mille page dans le roman de Roberto Bolaño d’où est tiré ce spectacle. Roman que je n’ai pas lu. Que je lirai peut-être un jour. Les spectateurs qui l’ont lu étaient émerveillés par ce que le réalisateur, Julien Gosselin, avait réussi à en faire car a priori il n’y avait pas de dialogue dans le roman.

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A première vue, 2666 ressemble plutôt à un spectacle total sur le Xxème siècle et ses crimes qu’à une entrée dans le XXIème… à moins que. A moins que Bolaño veuille nous dire que cette barbarie que nous avons sous nos yeux n’est qu’un préambule à ce que sera le XXIème et nous commençons, il est vrai, à en ressentir le frisson, avec tous ces Trump, ces Le Pen et ces relents de populisme. Barbarie ? Deux barbaries se rencontrent en effet dans cette oeuvre : celle du nazisme, bien entendu. La longue confession de Sammer au cours de la cinquième partie nous relate la vie dans un village de Pologne, où les enfants boivent de l’alcool et jouent au football et où, lui, Sammer, qui a reçu en cadeau ces cinq cents Juifs venus de Grèce se demande ce qu’il va en faire si ce n’est nettoyer les rues, au long desquelles ces juifs seront traités par les enfants alcooliques comme des animaux. Sammer aura l’ordre de se débarrasser de ces centaines de Juifs, il aura pour s’en occuper seulement huit policiers, c’est bien modeste pour un tel travail, n’est-ce pas, et tuer tous ces juifs à si peu c’est un peu comme vider la mer avec une cuillère, alors idée de génie, Saumer emploiera les enfants pour faire ce travail, c’est bien que les enfants apprennent à bosser ça les change de l’alcool et du football, surtout que c’est un travail qui plaît. Tuer.

Et puis, comme barbarie, celle qui s’exerce contre les femmes. Permanente celle-là. Pas encore éteinte. Qui renaît, même, et pas seulement dans les états de l’Islam puisqu’un « grand-peuple-épris-de-liberté » (comme ils disent) s’est choisi le plus misogyne, le plus brutal des présidents, celui qui se vante de « les » prendre par la chatte. Bolaño tape très fort contre le machisme. Grâce lui soit rendu pour cela. A côté des descriptions horribles de viols et de tortures (viols par les deux orifices, par les trois orifices etc. jusqu’à cinq, voire huit si on inclut les possibilités avec les oreilles, les yeux et le nombril – sic -) il donne une séquence où un policier dans un commissariat minable du Nord-Mexique égrène une série vertigineuse de « blagues » misogynes qui sont comme des incitations à vomir et dont pourtant, je suis sûr, des hommes continuent à rire grassement (« le seul neurone qu’ont les femmes en plus des chiens c’est pour leur permettre de mieux identifier les chiottes pour les nettoyer »). Oui, il faut avoir le courage de mettre son nez et ses yeux dans cette merde omniprésente pour la voir, pour comprendre, pour sortir de cet abrutissement dans lequel nous sommes et qui nous fait admettre, bon an mal an, que l’on tue, que l’on agresse, que l’on blesse par des mots, la moitié de l’humanité. Sur ce blog, j’ai eu à virer les commentaires d’une lectrice (et oui, vous avez bien lu : une lectrice pourtant), adepte de quelque secte évangélique, qui trouvait que j’y allais trop fort dans ma dénonciation du machisme (c’était à propos de l’affaire Beaupin), elle me disait que je me « radicalisais » (!)… et qu’après tout, la femme devait s’inscrire dans le respect de son seigneur et maître… il y a parfois des « radicalisations » qui valent la peine, à mon avis. Il y a aussi ceux qui mettent en balance la nécessaire lutte contre le sexisme avec le risque d’être taxé d’islamophobie… comme s’il était plus important de ménager des susceptibilités religieuses que d’empêcher que l’on voile des petites filles. Le populisme devient le cache-sexe de cette misère intellectuelle. Certains inventent une notion de « peuple » qui aurait tous les droits, y compris celui d’être sexiste et homophobe. S’y opposer serait automatiquement manifester du « mépris social ». On doit dire non à tout cela et par là refuser la barbarie qui s’annonce.

Ce que cette pièce montre, c’est que le machisme est un nazisme rampant à l’égard des femmes.

Entrée dans le XXIème siècle ? Hélas… si on considère que le combat fondamental de ce siècle risque d’être celui contre la barbarie, tout simplement.

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