Canicule: nous y sommes

Ça y est, nous y sommes, c’est ce que je me dis ce vendredi 28 juin quand je dois traverser une grande place ensoleillée pour atteindre le cinéma, attiré même pas par le film, or pourtant il s’agit de la dernière Palme d’Or, le film coréen au scénario éblouissant d’inventivité, « Parasites », mais par l’idée d’un peu de fraîcheur délivrée par la climatisation des salles. La température s’est mise à monter très haut, le soleil en face de moi est renvoyé à ce qu’il est véritablement à savoir une bombe thermonucléaire qui explose en permanence, dans un ciel qui n’est même plus bleu mais d’un blanc brûlant. Plus de deux heures plus tard, m’étant rafraîchi pas seulement le corps mais aussi l’esprit car ce film est décidément drôle, plein de rebondissements et de scènes de bravoure énormes, me voilà de nouveau replongé dans la fournaise bien qu’en principe le soleil ait baissé sur l’horizon, il est 18h30 mais les places sans l’ombrage des arbres continuent de frôler sans doute le 50°C, je n’ai plus cette fois d’autre espoir que le restaurant chinois que je connais bien et dans lequel je vais m’engouffrer, bénéficiant à nouveau d’un peu de répit, avant le trajet final jusqu’à mon lit où je ne serai refroidi que par un ventilateur aux pales de plastique blanc qui balaie la pièce avec la régularité d’un métronome. En chemin je peste contre les possesseurs de voiture individuelle qui l’utilisent encore pour se déplacer dans cette chaleur, ajoutant le chaud des gaz de combustion à la chaleur ambiante, et contre les climatiseurs qui rejettent un souffle chaud vers l’extérieur, contribuant à encore augmenter la brûlance de l’air.

Ça y est, nous y sommes. Je pense aux scénarios catastrophes évoqués par Fred Vargas dans son livre « L’humanité en péril », un livre dont on a beaucoup entendu parler au moment de son lancement puis de moins en moins voire plus du tout quelques semaines après. Fred Vargas, on a dû la prendre pour une folle, les causes qu’elle a défendues se sont avérées parfois indéfendables, comme celle de Cesare Battisti, dont elle semble pourtant toujours convaincue de l’innocence, se disant probablement qu’on a fait des pressions sur lui pour qu’il s’avoue coupable, qui sait ce que la justice italienne lui a dit, quel accord il a accepté, elle y tient à sa thèse, Fred Vargas, et lorsqu’elle apparaît sur le plateau de La Grande Librairie, François Busnel n’arrive pas à la cadrer, à l’empêcher de dire en boucle les mêmes faits, les mêmes arguments. Or, ce qu’elle dit là, il faut l’entendre. Elle est la première à nous alarmer et à nous dire que les gens sont fous de penser qu’après tout, une hausse de température moyenne de 2 ou 3°C ce n’est pas si grave, qu’est-ce que 2 ou 3 °C ? Un peu plus chaud, une chemise un peu plus légère, un short au lieu d’un pantalon, quelques bouteilles d’eau. Mais les gens ne pensent pas qu’il s’agit d’une moyenne, qu’un ou deux degrés en moyenne, c’est localement beaucoup de degrés en plus, plus précisément, compte tenu des mers et océans qui réduisent un peu la température au-dessus d’eux, c’est sur les continents en général 5 ou 6 °C en plus, et qu’à 5 ou 6°C en plus, ce qui nous mène facilement à 48 ou 50°C, on souffre, notre organisme a du mal à vivre, il s’adapte peut-être si cela dure deux ou trois jours, malheureusement si c’est plus, des semaines voire des mois alors notre organisme n’en peut plus, il s’étiole et il meurt. Peut-être pensera-t-on que les habitants des zones « riches » de la planète se trouveront des refuges et des échappatoires, qu’ils iront en montagne vers les 3000 mètres ou bien loueront une maison en Bretagne, en Irlande que sais-je, et que ce seront les autres qui trinqueront, c’est-à-dire les pauvres, les mis à l’écart, les prolétaires nomades, les paysans indiens, les habitants des bidonvilles crasseux de l’Inde, ou de l’Indonésie, ou bien d’Afrique, mais attention, même à 3000 mètres, la chaleur nous guette. Les glaciers fondent, les roches que les glaces ne tiennent plus s’éboulent dans la vallée, les orages éclatent, la boue ruisselle, nos corps sont alors aussi fragiles que des fétus de paille.

Moins consommer, moins voyager, en tout cas essayer de ne pas voyager pour le simple fun, ne plus manger de viande, ne plus acheter de voiture, ne plus rouler seul dans sa conduite intérieure, ne surtout pas installer de clim, veiller sur ce qu’on mange, s’interdire les produits exotiques qui ont fait cinq mille kilomètres pour nous arriver, refuser que l’on déforeste pour soi-disant nous nourrir, regarder les étiquettes, ne prendre que le café qui a muri à l’ombre d’autres arbres afin d’être sûr que l’on n’a pas coupé d’autres végétaux pour qu’il pousse, quelques-unes des recettes proposées par Fred, et puis d’autres aussi que je ne reprends pas (lisez le livre), organiser la décroissance comme l’a dit de manière inattendue un journaliste peu connu jusqu’ici pour ses positions écologistes (J. M. Apathie). Limiter l’usage d’Internet. Oui, aussi. Cesser de faire connaître à la terre entière via Facebook ou Twitter nos émotions primitives comme nos poussées créatives qui peuvent demeurer au moins pour un temps à l’abri de nos cerveaux et qui pourraient n’en sortir qu’après l’assurance acquise qu’elles en valent la peine. Développer une éthique du minimalisme dans l’achat, la consommation, la production (de tout, y compris donc de nos messages). Demander aux politiques qu’ils fassent de même, qu’ils montrent l’exemple, aux scientifiques et aux universitaires de ne plus profiter des avantages qui leur sont proposés en nature consistant en des voyages au bout du monde, en Chine, à Taïwan ou à Honolulu pour participer à des congrès qui sont parfois bidon. J’ai été entraîné, au cours de ma carrière, à me déplacer jusqu’au Brésil pour n’y rencontrer que les mêmes gens que j’aurais pu voir en restant à Paris. J’ai parfois eu le sentiment que je ne me déplaçais ainsi que pour enrichir mon CV, ou, plus honorablement, faire la preuve à mes autorités de tutelle qu’elles ne me payaient pas pour rien, et c’est ainsi que nombreux sont encore ceux qui se donnent pour obligation de partir vers des congrès lointains juste pour honorer un contrat, faire bonne figure, se disculper du reproche latent qu’on les finance pour pas grand-chose en résultat. Comme si les résultats se prouvaient en voyageant, comme s’ils avaient besoin d’une estrade lointaine ou du confort d’un hôtel cinq étoiles ou du ronron sonore d’un 747 au-dessus de l’Atlantique. Organiser la décroissance (et non la croissance verte, cet oxymore inventé par des cabinets qui veulent ménager la chèvre et le chou). Peut-être l’idée nous en vient-elle justement au prix de ces tourmentes et de ces canicules qui s’abattent sur nous, et cela serait un bien relatif, si nous ne savions que, dus à des phénomènes d’hystérésis bien connus des climatologues, nos assagissements soudains n’auront aucun effet perceptible de notre vivant, et que nous continuerons malgré tout à cuire, à subir, à mourir, comme le disait déjà un journal écolo des années soixante, un bon précurseur, « La gueule ouverte ».

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Ma Jian à Saint-Malo

Ma Jian (photo A.L.)

Saint Malo cette année offrait la possibilité de rencontrer Ma Jian, le grand écrivain chinois, l’auteur des Nouilles chinoises, de Beijing Coma, de Chemins de poussière rouge etc.
Nǐ hǎo, wǒ jiào « Alain »
je ne sais pas pourquoi mais chaque fois que j’essaie de parler mandarin, j’ai en retour cet air de stupeur qu’ont en général les gens quand ils pensent que vous allez les agresser… (je ne dois pas être le seul dans ce cas si j’en crois l’attitude fréquente des chauffeurs de taxi pékinois voyant fondre sur eux un client potentiel venu d’occident, ils agitent fébrilement les mains devant leur visage en signe de refus, ah ! non, surtout pas ça, on ne va encore rien y comprendre, Wǒ tīng bù dōng – je ne comprends pas – disait un tel chauffeur en frappant son volant de désespoir…).
La conversation ne pouvait pas aller très loin…

Je me suis passionné il y a une quinzaine d’années pour Chemins de poussière rouge, récit d’un voyage clandestin à l’ouest de la Chine fait pour échapper aux censeurs, livre qui m’accompagna au cours du voyage que nous fîmes en Chine pendant cinq semaines en 2005, C. et moi. A l’époque, le régime n’était pas si dur qu’aujourd’hui, nous errions librement dans les rues de Lhassa et choisissions nous-mêmes, d’après le guide Lonely Planet, l’hôtel dans la vieille ville où nous souhaitions dormir. C’est librement aussi que nous traversâmes la moitié du plateau tibétain pour rejoindre Golmud (prononcer Guermou) puis, au-delà, Dunhuang, à travers un pays habité par des musulmans Hui aujourd’hui persécutés et internés dans des camps. Ma Jian avait fait le chemin inverse, de Dunhuang à Golmud. A Golmud, il avait cherché du travail pour avoir assez d’argent afin de poursuivre son périple et d’aller au Tibet. Il avait acheté une tondeuse, des ciseaux, un peigne et un mètre d’étoffe, puis s’était installé près d’un cinéma en proposant des coupes de cheveux, à deux mao la coupe (le mao est un dixième de yuan, on dit aussi jiao). Au cours de ce voyage, Ma Jian écrivait des poèmes qu’il envoyait à un ami pour qu’il les publie, il avait avec lui pour seul livre Feuilles d’herbe de Walt Whitman. Chemins de poussière rouge est le meilleur livre de voyage que j’aie jamais lu, il ne cherche pas à faire du lyrisme, ne possède pas de fioritures, il avance simplement parsemé de courts dialogues savoureux qui font vivre les gens du peuple rencontrés en cours de route. Ce voyage de Ma Jian datait des années quatre-vingt mais je ne doute pas que les rencontres qu’il évoque pourraient avoir lieu encore aujourd’hui.

Plus tard, Ma Jian écrivit Beijing Coma, le premier grand roman sur les événements de la place Tian An Men : le récit heure par heure du drame vu par un étudiant qui est dans le coma sur un lit d’hôpital et qui voit au travers des vitres les slogans qui continuent à s’étaler, comme BRANDISSONS LE GLORIEUX DRAPEAU ROUGE DU MARXISME ET ALLONS HARDIMENT DE L’AVANT. D’une manière drôle, Ma Jian se met en scène dans le roman : « Quelques jours après, le magazine La littérature du peuple publia La Mendiante de Shigatze, une novella d’avant-garde écrite par un certain Ma Jian. Le Département central de propagande la dénonça immédiatement comme une œuvre nihiliste et décadente et ordonna la destruction de tous les exemplaires, avant de se lancer dans une campagne nationale contre le libéralisme bourgeois ». La Mendiante de Shigatze est en effet le premier livre de Ma Jian, publié en 1987. Shigatze est la deuxième ville du Tibet, elle abrite le fameux temple du Tashilumpo qui, en principe, est le lieu de résidence du panchen lama (on sait que le dernier a été enlevé par le régime chinois) mais le livre de Ma Jian ne se passe pas seulement en ce lieu, qui ne donne son titre qu’à une seule nouvelle parmi les cinq qu’il contient. La première de celles-ci est centrée sur les rites funèbres. Une jeune fille est morte et le narrateur assiste à ses funérailles. On sait que le rite bouddhiste tibétain consiste à dépecer le cadavre en offrant les morceaux en pâture aux vautours, ce qui s’explique en partie par l’absence de bois pour brûler les cadavres et la dureté du sol qui ne permettrait pas de les enterrer (mais je mets un bémol à ce genre d’explication « fonctionnaliste » dont les ethnologues ont toujours su montrer les limites, il est probable que cela correspond aussi à un choix en cohérence avec l’ensemble des croyances véhiculées par le bouddhisme tantrique). Au cours de la cérémonie, le narrateur apprend qui était la morte, une très jeune femme de 17 ans qui avait été achetée dans une autre vallée, violée par son père adoptif et aimée par deux frères ainsi que par le soldat qui garde l’accès au village. La dernière nouvelle est l’histoire terrible d’une jeune toulkou (supposée réincarnation d’un grand lama) qui va subir le dernier rite avant consécration, rien moins qu’une pénétration par un maître, suivie d’une longue exposition dans un lac gelé où elle perd la vie. Les autorités chinoises condamnèrent ce livre probablement à cause de ce qu’il révélait des mœurs violentes de peuples qui étaient censés avoir adopté le mode de vie des hans (l’ethnie majoritaire en Chine). Le régime chinois tolère ses minorités à condition de les réduire à d’aimables coutumes folkloriques qui donnent lieu à des présentations dans les musées de l’État et, inutile de le cacher, la majorité Han a peur de ses minorités, tout simplement peur, pas seulement la volonté de les mettre aux pas pour des raisons de conformité au dogme (pseudo)-communiste. Le livre est époustouflant. Peut-être un tibétain n’aurait pas osé l’écrire. Ma Jian l’a fait au prix d’un courage héroïque. Mais après ce coup de maître, il n’eut pas d’autre ressource que de s’exiler en Europe. Mon amie Fan Ping, ma prof de chinois préférée, ironise : il y a beaucoup d’écrivains comme Ma Jian en occident dit-elle… Oui, mais celui-ci est exceptionnel.

Autre livre, donc, du grand écrivain exilé : Beijing coma. Ce n’est pas seulement, comme dit plus haut, le récit des événements de la place Tian An Men, mais aussi la somme des souvenirs qui viennent à l’esprit du jeune narrateur Da Wei depuis sa tendre jeunesse, l’époque où il avait cru trouver l’amour en la personne d’une jeune hong-kongaise et où il avait découvert ce qu’avait été vraiment la vie de son père dans une ferme dite « de rééducation ». Son père avait été un violoniste de talent ayant commencé sa carrière aux Etats-Unis, retourné en Chine « croyant bien faire » à la suite de la révolution de 1949. Taxé de « droitisme », il avait été « rééduqué » dans un lao gai près de Guilin et le jeune Da Wei ne savait de cette histoire que la faim atroce qui l’avait torturé pendant des années et qui, après sa libération, l’avait conduit à avoir des comportements jugés étranges comme de conserver pieusement les épluchures et les pépins dans des boîtes pour les manger plus tard (on pense beaucoup au personnage de Maus de Art Spiegelman). Mais il y avait bien pire, le médecin survivant avait dit à Da Wei : heureusement qu’ils l’ont expédié dans le Shandong, car sinon lui aussi aurait été mangé. On croit évidemment que seule la faim pouvait pousser à ces extrémités du cannibalisme mais il n’en était rien avait dit le vieil homme, c’était la haine, oui, cette haine dite « de classe » que les dirigeants du parti excitaient parmi leurs troupes pour qu’elles exterminent « l’ennemi de classe » autrement dit la moindre personne faisant état d’un sentiment juste humain comme de pleurer ses morts. Cela n’est pas la première fois bien sûr que l’on lit ce genre de témoignage : Gao Xingjian, le prix Nobel de l’an 2000, en parlait aussi dans Le livre de l’homme seul. Nous sommes toujours horrifiés à ces lectures, d’autant qu’en 68, l’année du paroxysme de ces horreurs, nous étions, jeunes européens naïfs, fascinés par la Révolution Culturelle dont les Sollers, Barthes et Kristeva nous vantaient les mérites, et que l’intellectuelle italienne Maria Antonietta Macciocchi théorisait dans un livre mémorable au titre pédant de De la Chine (le ministre gaulliste Peyrefitte n’était pas tellement en reste d’ailleurs avec son Quand la Chine s’éveillera). Il faut bien se rendre à l’évidence : toutes les révolutions ont engendré de la haine et se sont nourries d’elle (sauf peut-être le Mai 68 français qui, lui, se faisait plutôt dans la joie, mais était-ce une révolution au sens propre?), ce qui nous fait aujourd’hui douter de leur nécessité dans l’avenir et même avoir plutôt envie qu’on les évite…

Dans Beijing Coma, alternent les passages en italiques qui décrivent objectivement le corps et le cerveau du blessé et les passages, bien plus élaborés, où s’égrènent les souvenirs de Da Wei. Et ces souvenirs ne touchent pas seulement la vie politique en Chine dans les années quatre-vingt mais aussi, bien entendu, tous les émois par lesquels le narrateur est passé, notamment ceux de l’amour. Il y a beaucoup de délicatesse dans ces évocations, comme lorsqu’il dit après sa rupture brutale avec la jeune A Mei : « Je continuais à aller en cours, à manger, me soûler et dormir. Mais à l’intérieur, j’étais mort, et tout autour de moi était mort. Je fermais mes portes à clé, y compris celle qui donnait sur le balcon. Je ne voulais pas que le peu d’amour qui restait dans la pièce s’en échappe » (p. 90).

Il apparaît déjà que le reproche essentiel fait par Ma Jian à la société chinoise est son apathie. Ne rien faire et laisser faire pourvu que le niveau de vie s’améliore. Et c’était bien sûr là-dessus que s’appuyait Deng Xiaoping, tout comme c’est là-dessus que table aujourd’hui Xi Jinping.

La période Xi Jinping est l’objet du dernier livre paru de Ma Jian, celui qu’il présentait à Saint-Malo, China Dream. Il s’agit plutôt d’une fable où se mêlent réalité et fiction, avec même une goutte de fantastique. Le livre est à la fois drôle et tragique. C’est l’histoire d’un haut fonctionnaire, Ma Daode, qui est passé d’un obscur poste dans un département local au poste prestigieux de directeur du Bureau du Rêve Chinois ! Rien que cela ! Ma Jian explique en avant-propos qu’en novembre 2012, Xi Jinping s’est rendu au Musée national de Chine, sur la place Tian An Men – ce musée où sont occultés tous les événements gênants pour l’orthodoxie du pouvoir – et y a prononcé un discours où il a fait part de son « rêve chinois de renouveau national ». A la suite de cela, les dignitaires du régime ont rivalisé d’inventivité pour donner substance au rêve. Les compagnons de Ma Daode se creusent la tête pour inventer des fêtes toutes plus incongrues les unes que les autres, passant de la fête du ravioli à celle des couples de nonagénaires, mais Ma Daode, lui, a un projet bien plus ambitieux, celui de réaliser une puce électronique que l’on utiliserait comme implant chez chaque citoyen dans le but de faire disparaître ses rêves et désirs individuels (qui ne peuvent être que néfastes et contre-productifs) pour les remplacer par le grand rêve chinois collectif. Il veut évidemment commencer par lui-même, être son propre cobaye. Seulement voilà, plus il essaie d’éliminer ses souvenirs plus ceux-ci remontent à la surface, jusqu’à lui rendre la vie impossible. Il en perdra son poste, puis la vie dans un suicide spectaculaire. C’est que les souvenirs en question, en plus, ne sont guère roses, ce sont là encore ceux d’une période pas si lointaine et qu’il a connue dans sa jeunesse, époque de la Révolution Culturelle. Et Ma Jian retourne à ses évocations terribles de massacres dans les campagnes chinoises, quand les fractions de Gardes Rouges s’organisaient en bandes dont chacune, prétendait refléter la vraie orthodoxie, la vraie fidélité au président Mao. Il avait ainsi intégré un Régiment de Gardes Rouges mais après qu’on ait dévoilé le passé « droitiste » de son père, il en fut exclu et avec d’autres exclus comme lui, ils formèrent une bande rivale qu’ils avaient nommée l’Orient Rouge, et qui faisait face au Million de Guerriers Courageux. L’Orient Rouge n’avait que quelques fusils alors que les Guerriers Courageux étaient carrément dotés de mitrailleuses… Rien n’empêchera de faire resurgir le souvenir des parents humiliés acculés au suicide que l’on va enterrer la nuit en cachette afin de ne pas être surpris et condamné à son tour, ou bien celui de la petite amie dont on est amoureux et qui périra d’une balle dans la nuque. Ma Daode est lucide cependant : « il sent les souvenirs pousser dans sa mémoire comme des champignons après la pluie. Si mon passé continue de resurgir comme ça, se dit-il, je vais finir par craquer ». Et quand il rendra visite à un vieux maître de qi gong pour qu’il lui fournisse la recette de l’oubli, celui-ci lui dira que lorsqu’on déconnecte la vie du passé, elle perd tout son sens. « L’histoire, c’est le bouillon de poulet de l’âme », après tout.

Bien sûr, on n’abolit jamais l’histoire, ni l’inconscient, serais-je tenté de dire (alors que nombreuses sont les voix qui se lèvent pour enfoncer la psychanalyse).

Sur la scène du théâtre Chateaubriand, après le film sur Liu, Ma Jian fait part de ses craintes pour l’avenir : le régime chinois sera tenté de s’allier avec celui de Corée du Nord et de faire bloc avec l’Iran dans un conflit possible avec les Etats-Unis. Mais dans ce livre-ci, il va plus loin encore dans le dévoilement du « rêve chinois », par la parole du chef Ding : « Le rêve de Xi Jinpîng, c’est que d’ici le centenaire du Parti Communiste Chinois en 2021, notre société soit modérément prospère, et pour le centenaire de notre République en 2049, que notre économie ait surpassé celle des Etats-Unis et que la Chine ait retrouvé une place centrale à l’échelle internationale. Durant cette période de transition cruciale, le parti dirigeant chinois doit devenir le parti dirigeant de l’humanité. Ensuite seulement le rêve de résurgence nationale du président Xi Jinping sera réalisé. Ensuite seulement le Rêve Chinois deviendra global. Ensuite seulement le peuple chinois pourra parcourir le monde entier, prendre le contrôle et concrétiser la grande unification de l’humanité... » (p. 34)

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Etonnants festivals

Un festival, c’est un lieu où l’on cause, soit. C’est aussi un lieu où l’on vend, un lieu même peut-être fait pour cela. Michel Le Bris, fondateur du Festival des Etonnants Voyageurs, a beau tenir un vibrant discours au début de la manifestation, sous le chapiteau dénommé « Magic Mirrors I », disant que la littérature nous élève au-dessus de nous-mêmes, que, sans les mots, l’homme serait réduit à peu de choses, juste un consommateur peut-être, et que le livre n’est pas une marchandise, tout, autour de lui, tend à dire le contraire : l’énormité de ce festival, le grésillement permanent des lecteurs de cartes bleues, le brouhaha des salons, la fébrilité des allers et venues entre les stands de livres à vendre, stands des libraires, stands des éditeurs. Comme je demande si l’on peut trouver le livre du poète chinois Cai Shu, on me répond avec des étoiles dans les yeux : « il a tout vendu ! ». Et on vend tout et de tout en ces festivals où convivialité et consensus sont les maîtres-mots… On vend même de la poésie… vous vous rendez compte ? Yvon Le Men, le récent lauréat du prix Goncourt de la Poésie, en jouit sur scène, les poètes n’auront jamais tant attiré de monde dans les salles de spectacle…

Cela invite à une réflexion sur la fonction du livre et de la culture dans notre monde mercantile. On aimerait tant que la culture fasse UN avec la vie, que la littérature se passe d’intermédiaire, soit le TEXTE et la parole nus, surgis face à nous comme un commandement biblique, une injonction à lire sans commentaires et sans blabla. Sans doute est-ce un vœu pieux, un fantasme aussi vain que celui d’une pensée sans langage ou d’un langage sans grammaire. Le livre, pour arriver jusqu’à nous doit franchir des barrières, des flux monétaires, des queues d’acheteurs, il doit subir des commentaires désinvoltes, des mots blessants, des regards de biais, courir après le succès. Les prix littéraires. Ah ! Quel monde que celui des prix littéraires. Ce week-end, pendant que nous errions dans les allées du salon du livre de Saint-Malo, se décernait le prix du Livre Inter, il y eut une lauréate désignée dont on parla beaucoup le lendemain sur la radio nationale, mais les neuf autres sélectionnés, en a-t-on parlé ? La lauréate elle-même a-t-elle eu un mot pour ses rivaux ? Noter que dans le monde sportif, le moindre vainqueur d’étape a toujours un mot gentil pour ses équipiers, voire même ses adversaires. Les vagues d’écrivains se succèdent d’une année à l’autre sans que rarement le promu d’une année ait un regard vers ceux ou celles qui l’ont précédé, tout occupé qu’il (ou elle) est à vendre son produit.

Il me revient en mémoire les réflexions de Peter Sloterdijk, parlant à propos du livre de sa fonction de dressage, ou bien celles de Bourdieu voyant dans la culture essentiellement une recherche de distinction.

A quoi sert désormais, par exemple, la poésie ? Il faut qu’elle soit lisible (impératif n°1), il faut qu’elle soit gaie et fasse sourire, si ce n’est rire (impératif n°2), qu’il y ait toujours une chute, comme dans une histoire drôle (impératif n°3), et puis qu’elle ne soit pas « prise de tête », qu’elle parle de questions quotidiennes, qu’elle réunisse sous sa couverture le plus possible d’honnêtes gens qui pensent à peu près les mêmes choses. Où est la poésie-coup de poing, celle qui dérange, qui nous invite à sortir de nous-mêmes, celle qui tord la langue quand il en est besoin ? On l’a compris : il existe une littérature des bons sentiments qui prend le dessus dans ces manifestations tellement grandioses qu’on s’étonne qu’elles ne se terminent pas par des feux d’artifices. Noter comme l’expression est appropriée : un feu d’artifices.

Heureusement, nous aurons quelques écrivains et quelques évocations de vrais grands écrivains du siècle passé comme Soljénitsyne, sur qui Georges Nivat dira des mots forts, Pierre Haski présentera son documentaire saisissant sur Liu Xiaobo, prix Nobel de la Paix et surtout Ma Jian, le grand écrivain chinois en exil, prendra la parole pour secouer un peu notre torpeur. Le film sur Soljénitsyne (Alexandre Soljénitsyne, le combat d’un homme) réalisé par Pierre-André Boutang et Annie Chevallay, est une plongée dans le monde des idées et affrontements est-ouest des années soixante, on y voit les intellectuels français s’en prendre à l’auteur de l’Archipel du Goulag au nom d’une solidarité avec l’Union Soviétique. Max-Pol Fouchet, que je ne savais pas si philo-communiste, ira jusqu’à dire que Soljénitsyne est un écrivain académique, bien loin de Dostoïevski. Francis Cohen, intellectuel organique, dira perfidement qu’il dénonce ce qui se passe dans les camps alors qu’il est installé confortablement dans son appartement moscovite. Or, en réalité, ce prétendu «mauvais écrivain » doit déménager en permanence et est l’objet des tracasseries sans fin du régime et même d’une tentative d’assassinat. On est surpris de voir que ce ne sont pas tant les intellectuels du Parti (mis à part Francis Cohen, qu’on a oublié depuis) qui attaquent de toute part (car Aragon est discret et on sent que Pïerre Daix, bien vite, virera sa cuti) mais les sympathisants, les « compagnons de route », les Max-Pol Fouchet et les Jean-François Kahn qui cherchent à « bien se faire voir ». Le fondateur des Editeurs Réunis et de YMCA-Press, Nikita Struve (dont l’échoppe se situe en face de l’hôtel parisien que j’ai longtemps fréquenté) apparaît en pleine lumière dans son rôle actif de passeur de l’œuvre du grand maître. Des écrivains russes d’aujourd’hui rendent un vibrant hommage à celui qui, dès avant la guerre, avait entrepris de donner sa version de l’histoire de la Russie depuis 1914, dans La roue rouge. Georges Nivat met la pensée du Prix Nobel 1970 à sa juste place, l’éclairant des réflexions de Bergson sur la société ouverte par opposition aux sociétés closes incarnées par les notions de classe sociale et de lutte des classes (combien de couleuvres avons-nous avalées au nom de la lutte des classes et du mythe selon lequel à la toute fin de l’histoire, lorsque le prolétariat aurait enfin assumé sa mission et instauré sa dictature, nous vivrions dans l’harmonie de la société sans classes ! Il fallait un écrivain comme Soljénitsyne pour nous donner une autre vision de l’Histoire).

Dans la lignée des écrivains opposants aux régimes les plus durs, il fallait bien inscrire les chinois Liu Xiaobo et Ma Jian. Deux trajectoires différentes puisque le premier, voulant obstinément rester en son pays y est mort en prison en 2017 alors que le second vit aujourd’hui en exil à Londres. Je reviendrai un jour sur Liu Xiaobo, il y aurait tant à dire. Quant à Ma Jian, sa présence sur le plateau avait quelque chose d’irréel, comme si une légende s’incarnait. Je reviendrai sur lui dans mon prochain billet.

Catherine Poulain et André Bucher sur la scène du café littéraire

Tout festival de livres est heureusement l’occasion de croiser quelques écrivains que l’on aime bien, ainsi de Sorj Chalendon avec un air débonnaire dédicaçant ses livres tout en parlant des pratiques de guérisseur dans les campagnes françaises, qui m’annonce la parution de son prochain roman au mois d’août ayant pour sujet une forme de résistance particulière – mais je ne suis pas habilité à en dire plus – ou bien de Catherine Poulain, toujours timide et ayant du mal à s’exprimer oralement, dont le dernier livre provoque une immersion perturbante dans le milieu des saisonniers et des paumés de Provence. Ou bien d’André Bucher, tout surpris de nous retrouver si loin de notre base habituelle (il est vrai qu’en train, il nous avait fallu bien dix heures pour venir!)

Catherine Poulain

Paolo Cognetti

J’ai aimé Paolo Cognetti à ses débuts littéraires, j’aimais sa façon de raconter son isolement dans la montagne, ses descriptions des longues journées âpres passées dans les hauts pâturages alpins, à endurer la pluie en été, la neige en hiver, j’étais heureux de le rencontrer et je me réjouissais de l’entendre parler de sa découverte de l’Himalaya. Las, si la prestation orale était plutôt sympathique, l’accent mis sur les voyages horizontaux, autour des montagnes et dans les vallées de préférence aux ascensions vers les sommets, plutôt intéressant, le livre est un banal récit de voyage comme tout un chacun peut en faire, feignant de découvrir le Dolpo, région tibétaine du Népal, après que bien d’autres l’ont déjà fait (on citera notamment Eric Valli, après Peter Matthiessen), écrit à la va-vite et bourré d’approximations.

***

Pour revenir au début, j’ai visionné une interview donnée par Michel Le Bris au cours de laquelle il énonçait sa « ligne » en termes assez vagues : il disait refuser certains écrivains, ceux qui sont mystérieusement appelés les partisans d’une « littérature pure » sans bien sûr qu’il ne donne un seul nom de ces écrivains mystérieux. Certains, disait-il, aimeraient venir, mais je les décourage en les prévenant qu’ils ne se sentiraient pas à l’aise… Voici bien de quoi nourrir l’interrogation. Force est de constater l’absence de nombreux écrivains actuels dans cette manifestation. P.O.L. est peu représenté, Minuit complètement absent. Seraient-ce les auteurs de ces maisons qui sont visés ? En veut-on à Echenoz, Toussaint, Viel, Amendros, Ravey ? Au-delà de ces auteurs actuels, on sent chez Le Bris une rancœur à l’égard « d’un certain courant » qui aurait dominé les lettres françaises au moment où le Festival fut fondé, il y a trente ans donc, ce courant qui voulait (sic) qu’on supprime du roman le sujet, l’histoire et je ne sais quoi encore, on devine là une caricature du « Nouveau roman », ainsi les Etonnants Voyageurs se seraient créés en réaction contre lui. Admettons que Robbe-Grillet ait été un peu radical et terroriste en son genre, qu’il fut même un peu formaliste, mais veut-on condamner Claude Simon ? Robert Pinget ? Marguerite Duras ? Michel Butor ? Nathalie Sarraute ? Si c’est cela, il faut le dire franchement. Nous saurons alors quel parti prendre et laisser aux quais de Saint-Malo non plus les flottes de la marine mais celles de la littérature marchande.

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Le Clézio en Chine

Ce livre-ci plaira-t-il aux critiques patentés dont j’ai cru observer dans le passé proche qu’ils tendaient un peu à mésestimer désormais Le Clézio au nom de ce qui serait, paraît-il à leurs yeux, un style devenu endormant voire un peu trop simple ? Ces « quinze causeries » me semblent, quant à moi, comme des paroles d’or (on se souvient du Chercheur d’or...) sorties d’un vieux sage qui a eu tout le temps d’une carrière littéraire (presque soixante ans) pour les élaborer et finalement les énoncer à l’occasion de nombreuses conférences faites en Chine dans ces dix dernières années. On notera cependant que le vieux sage n’évoque pas les sujets qui fâchent car ni la place Tian An Men ni l’ascension de M. Xi ne figureront dans ces pages, ni même les écrivains dissidents comme Ma Jian auquel il aura préféré Mo Yan. J’interpréterai cette attitude comme celle d’un sage qui, plutôt que de critiquer âprement l’inclination néfaste d’un régime préfère maintenir le dialogue et converser avec ceux et celles qui forment encore l’ossature d’une vie intellectuelle chinoise dont fait partie au premier chef son ami et traducteur Xu Jun, auteur de la préface. On aurait pourtant aimé que J. M. G. Le Clézio se promène un peu du côté du Tibet… Il y aurait rencontré une littérature et, s’il avait pu les approcher, des hommes et des femmes intègres qui se battent pour la survie de leur culture autant que le font ou l’ont fait « Aimé Césaire le Martiniquais, Raharimanana le Malgache, Rita Mestokosho l’Indienne Montagnaise du Québec, Soyinka le Nigérian, Déwé Gorodé la Kanake, Ananda Devi la Mauricienne, Scott Momaday l’Indien Kiowa du Nouveau-Mexique ou Sherman Alexie, le Sioux Lakota », tous cités dans ces conférences. A cette liste auraient pu s’ajouter Chogyam Trungpa, le poète de Mudra, Paden Gyatso, le moine, Jigme Doutche, le poète de Shabkar ou Thondrupgyal, l’auteur de la Fleur vaincue par le gel.

Mais ne l’avoir pas fait n’enlève rien à la profondeur d’une pensée qui, sans doute, a besoin de calme et de sérénité pour se déployer. Les premières causeries peuvent paraître anodines tant elles abordent leur sujet avec généralité. Le Clézio s’adresse tour à tour à des auditeurs du Salon du livre de Shanghaï, à des étudiants de Nankin ou de Pékin, à des écrivains réunis pour commémorer l’anniversaire d’une revue littéraire, à des étudiants en technologie de Wuhan ou Yangzhou, puis finalement à son grand ami Xu Jun. Il tient d’abord et avant tout à expliquer la nécessité du livre, le rôle de la littérature dans notre monde. On l’a compris déjà, Le Clézio n’est pas un penseur « politique » : il reproche à Gramsci son souhait implicite de subordonner la littérature au politique. Pour lui, la littérature a d’autant plus d’impact qu’elle est universelle, s’adresse à tous, fait ressentir à chacun les sentiments et les émotions partagées par des êtres qui peuvent lui paraître bien lointains. Pourquoi lit-on encore Proust, cet écrivain qui, à première vue, n’a fait que braquer son viseur sur un microcosme qui aujourd’hui n’existe plus ? Comment se fait-il que cela ait un sens de mettre sur le même plan Proust et Lao She, le descripteur d’un petit monde parisien très snob et celui qui dépeint la vie du petit peuple des hutongs de Pékin dans le célèbre Quatre générations sous un même toit (dont l’édition française a d’ailleurs été préfacée par Le Clézio) ? Nous sommes autant émus par les tribulations de Swann et d’Odette que par les rapports acrimonieux qui se font jour entre Petit Cui et la Grosse Courge rouge, deux des personnages de Lao She. N’est-ce pas étrange, n’est-ce pas bizarre ? Et en même temps, n’est-ce pas merveilleux ? N’est-ce pas la preuve que nous sommes tous faits d’une même chair, d’un même esprit et prêts à partager les mêmes joies, mêmes douleurs et mêmes souffrances ?

Bien sûr, son texte sur le rapport entre la science et la littérature nous laisse sur notre faim… il y sera bien peu question de science sauf pour dire qu’il s’adresse aussi à des étudiants en science et qu’il considère que pour eux aussi, la littérature est féconde… Il est beaucoup plus intéressant dans ses dernières conférences, dans La littérature et la vie, dans Imagination et mémoire ou dans La littérature aujourd’hui. La littérature est-elle utile ? Nous apporte-t-elle une connaissance ? (On sait que cette question tracasse certains philosophes du courant analytique, je pense à Jacques Bouveresse et à Pascal Engel qui aimeraient que la littérature soit fondée sur un authentique processus de connaissance). Le Clézio en doute et ce doute ne l’empêchera sûrement jamais d’écrire.

« D’une certaine façon, dit-il (p. 126) la littérature est l’incarnation de l’incertitude et de l’ignorance. Si l’on considère l’histoire littéraire du monde, on découvre qu’elle ne fut le remède à aucun mal, et qu’elle ne sut jamais nous préserver des dangers de l’existence. Pourtant, chaque fois que le besoin s’en fit sentir, la littérature fut un puissant levier pour soutenir le combat des hommes pour la justice, pour l’espoir d’une vie meilleure ». Contradictions donc. D’autant que contrairement à une conception « morale » (voire « psychologique », ce qui est peut-être pire), « les personnages des grands romans et des épopées ne sont pas des modèles ». Ulysse est un menteur, Tristan un séducteur et la Princesse de Clèves ne renonce à l’amour que par respect des convenances et non par foi religieuse. La littérature contemporaine a fourni son lot d’anti-héros, de losers et d’inadaptés à la vie sociale au nombre desquels il faut compter bien sûr l’Adam Pollo du Procès-Verbal. Alors pourquoi écrit-on ? On pourrait penser qu’il s’agit de rafraîchir une mémoire, que des écrivains comme Proust ou Lao She écrivent pour faire revivre le passé, par nostalgie en quelque sorte. Mais non, dit Le Clézio, ils écrivent sur leur présent, « cette pâte faite de souvenirs, de réminiscences littéraires et de projections dans l’avenir », cette pâte qui pourrait bien être tout simplement « le sentiment du présent ». « Le travail, le bonheur d’écrire sont liés à ce besoin d’ajouter de la substance à la vie, non pour la faire durer, mais pour lui donner une matérialité qui la sauve du néant ». « Toute écriture est enracinée dans la vie. Ce qu’elle met au jour est lié à l’être profond, intérieur, à l’être en mouvement ».

J’avoue avoir un choc en lisant les propos rapportés de Flannery O’Connor, la grande romancière américaine, qui affirmait sans ambages que « tout ce que l’on sent, tout ce que l’on comprend provient de cette période de l’existence située entre la découverte de la conscience, à l’âge de six ou sept ans, et l’entrée dans l’âge adulte, autour de l’âge de quinze ans », tellement cela me paraît vrai d’une certaine façon. Si nous nous interrogeons sur ce qu’est encore aujourd’hui pour nous notre conception de la beauté, de l’intelligence, de l’amour ou de l’injustice, n’allons nous pas trouver en effet que nous n’en avons guère changé depuis le moment où pour la première fois nous avons pris conscience de telles notions ? On comprend assez bien que la nécessité d’écrire vienne aussi de là. Dans une autre de ses conférences (Imagination et mémoire, datée du 10 novembre 2015), Le Clézio approfondit cette réflexion en se demandant ce qu’il en est de la mémoire, pour quelles raisons elle tend à occuper une place croissante dans l’œuvre de l’écrivain vieillissant. « En réalité, chaque année qui passe dérobe un voile à l’ensemble de la vie, et rend davantage perceptible l’œuvre qui était cachée par la jeunesse » (p. 139) et il ajoute : « Je crois que Proust aussi bien que Lao She ont commencé leur existence en ayant l’œuvre qu’ils portaient en eux, et que c’est en l’écrivant, parcelle par parcelle, qu’ils l’ont mise au jour. Non pas véritablement qu’ils s’en souvenaient peu à peu, mais l’écriture fut pour eux un moyen de progresser dans l’exploration de ce pays intérieur en le faisant apparaître avec les mots ». Ainsi les mots, plus généralement le langage, apparaissent comme la vraie nature de l’humain (Le Clézio rend ici hommage à Roland Barthes), rien d’étonnant alors à ce que l’œuvre littéraire ne soit pas le simple reflet du réel mais soit au contraire une œuvre d’imaginaire, faite de tous les contenus que véhiculent les mots d’une langue, et pas seulement d’une seule langue mais de toutes les langues, comme dans un bruissement infini où se répondent les unes aux autres des voix multiples dans l’univers. Notant qu’il lui semble toujours écrire en décalage avec le réel (comme déjà il le faisait enfant quand il faisait ce voyage vers l’Afrique, en 1947, pour rejoindre son père, écrivant un journal qui relatait tempêtes et aventures alors que dans la réalité, la torpeur et la lenteur rythmaient le voyage), il dit que c’est « comme s’il écrivait avec la mémoire de l’avenir » et que, dans les pages du livre, ce qu’il guette c’est ce qui s’en échappe, « ce qui fait un bond en avant, ou un pas de côté » et il lui semble que c’est cette part « qu’on pourrait appeler l’imaginaire ». Le Clézio a une perception optimiste de notre existence même s’il est extrêmement lucide et s’il est conscient des ravages que le colonialisme et l’industrialisation ont pu faire subir à la planète, c’est l’optimisme de qui sait qu’il y a toujours un autre monde, un imaginaire, une foi qui s’exprime dans le verbe et donc la littérature. Tant que celle-ci continuera de vivre, il y aura un espoir. « Nous devons souhaiter, prier, vouloir que la littérature continue, par tous les moyens, par l’écrit, par l’internet, par le chant ou par le geste, qu’elle ouvre nos yeux, nos cœurs, qu’elle nous aide à respirer, à grandir, à aimer, et qu’elle dessine aujourd’hui comme hier la voie du futur. »

Le Clézio est maintenant un vieil homme, même si en nous (en moi devrais-je dire plutôt), il reste cet éternel jeune homme qui a bondi dans la lumière en ce printemps 1963 avec l’obtention du Renaudot pour son « Procès-Verbal » – j’avais 16 ans, et lui 23 – et qui y est resté, au travers des livres qui ont jalonné ma vie d’adulte : L’extase matérielle, Terra amata, la Guerre, Mondo, Désert, Le chercheur d’or, Le rêve mexicain, Onitsha, La quarantaine, Gens des nuages, Révolutions, Ritournelle de la faim, Tempête, Alma… et j’en oublie (volontairement) de nombreux autres. En 1963, je l’avais vu apparaître en noir et blanc sur l’écran de télévision familial, légèrement surexposé, en compagnie d’une jeune femme blonde d’une grande beauté, lui-même était très beau (et nul doute que ceci contribua à son succès), pour moi c’était comme l’apparition d’un extra-terrestre, une révolution dans la littérature et dans ma vie. J’aurais voulu lui ressembler mais j’en étais si loin ! Mes amis de lycée puis plus tard de fac s’étaient mis à rêver à la révolution au sens propre, politique du terme, ils se réunissaient au bistrot en haut du boulevard Saint-Michel pour discuter de Marx et de Trotsky. C’était pour la plupart des littéraires, et moi je venais les rejoindre depuis Jussieu où j’étais étudiant en mathématiques, j’admirais leur beau discours mais si l’on me demandait mon avis, je leur disais que jusqu’à maintenant il y avait eu deux écrivains dans ma vie, que j’avais admirés fortement : Gérard de Nerval et Le Clézio. Ils se moquaient de ma fuite dans le rêve et l’esprit petit-bourgeois. Petit-bourgeois, je suis assez resté je crois. Ce qui me plaisait dans le Procès-Verbal c’est l’histoire de cet homme, Adam Polo, coupé de tout et errant sur la plage en vraie rupture par rapport au monde angoissant des luttes politiques et des guerres (le roman avait été écrit alors que la Guerre d’Algérie faisait encore rage). Malgré mes fréquentations et mon implication volontariste dans la théorie marxiste (je lisais Althusser), je n’étais pas complètement convaincu par la justesse de l’action qui se voulait « politique », percevant dans les gestes militants davantage de manières de forcer le naturel des gens et de se mentir à soi-même que de contributions à un véritable changement du monde. Je ne devais pas trop me tromper puisque le monde, en réalité, a très peu changé (de mon point de vue) si ce n’est à l’occasion de la chute du mur de Berlin (voir un de mes billets récents), ce qui n’est guère allé dans le sens d’un effondrement du système capitaliste, on en conviendra aisément ! Finalement, un personnage comme Adam Polo avait ce mérite énorme à mes yeux de vivre selon sa propre loi, autrement dit sa vérité. On l’a souvent comparé au Meursault de Camus et à la réflexion, je pense que l’effet des deux romans aura été sur les lecteurs qui les ont aimés – probablement souvent les mêmes – similaire. Deux surgissements d’anti-héros complets, d’êtres réduits à leur existence primitive, sans artifice de la morale et dont les actes peuvent se décrire comme des phénomènes physiques inéluctables, dus à des enchaînements de cause à effet. L’autre raison d’aimer le Procès-Verbal était de forme, je n’avais pas souvent vu jusque là (sauf chez les Surréalistes) d’introduction directe du réel dans le texte sous forme de ratures et de fac-similé d’articles de journaux. Je viens de relire le Procès Verbal, ce que je n’avais pas fait depuis des dizaines d’années, je suis peut-être encore plus qu’autrefois subjugué par la force de cette œuvre, sur laquelle je reviendrai un jour prochain.

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Promenade entre les tableaux de la Gemäldegalerie

Berlin – Gemäldegalerie dans le Kulturforum

je parle de promenade et non de visite car c’est bien de cela qu’il s’agit à admirer en passant d’un peintre à l’autre les œuvres exposées dans un si grand musée que la Gemäldegalerie de Berlin, autrement dit encore la Pinacothèque berlinoise. Ces œuvres s’échelonnent entre le XVème et le XVIIIème siècles et vont de Patinier à Watteau en passant par van Eyck, van der Weyden, Dürer, Holbein, Mantegna, Titien, Caravage, Rubens, Rembrandt, Vermeer, Canaletto et bien d’autres encore… En ce moment, une exposition temporaire est consacrée à Andrea Mantegna (1431 – 1506) et Giovanni Bellini (1435 – 1516), deux maîtres exactement contemporains, se partageant entre Mantoue et Venise, si proches même qu’ils étaient beaux-frères l’un de l’autre, Andrea ayant toutefois commencé à peindre avant Bellini, ce qui lui donnait une petite avance et, en même temps, autorisait le second à s’en inspirer fortement sans pour autant le copier, mais en prolongeant les découvertes fécondes du premier. Giovanni était né dans une famille de peintres bien établis à Venise. Enfant naturel, il avait été reconnu par Jiacopo, à moins que, selon de nouvelles sources, ce dernier n’ait été son demi-frère et non son père. Il avait un frère, lui aussi très connu : Gentile. Mantegna était un simple fils d’artisan, qui épousa Nicolosia, soeur de Giovanni et de Gentile (et peut-être donc aussi de Jiacopo), ce qui lui permit d’entrer dans la prestigieuse famille. Comme il était d’usage à l’époque, les membres de la famille servaient de modèles et l’on connaît aujourd’hui Nicolosia sous les traits qu’elle a donnés à une Vierge peinte par son époux, celle que l’on voit dans la présentation de Jésus au Temple (Mantegna s’étant portraituré sous l’aspect du jeune spectateur à l’extrême droite, quant à Joseph, ce serait Jiacopo, donc le beau-père)

Mantegna – La présentation de Jésus au Temple – 1455

Ce qu’il y a de fascinant c’est que cette même présentation est reprise un peu plus tard par Giovanni, qui la libère des résidus byzantins comme les auréoles des saints, donne plus de souplesse aux personnages, les fait bouger en quelque sorte, pour finalement donner cela.

Giovanni Bellini – Présentation de Jésus au Temple – 1460

Jésus est toujours emmailloté, Joseph toujours en arrière-plan, le grand prêtre est moins riche de parures mais les personnages autour ont changé. Bellini a gardé exactement la même composition, mais chez lui, les personnages sont appuyés sur un rebord en marbre, et non sur un cadre en bois, ce qui fait plus riche et permet déjà de sentir que la seconde « présentation » est destinée à quelque riche négociant de Venise, alors que la première peut-être n’était destinée qu’à une modeste église.

Autre caractéristique importante qui les sépare : Mantegna reste toute sa vie fidèle à la « tempera », sorte d’émulsion fabriquée avec de l’œuf, ce qui donne des teintes intenses que l’on a un peu perdues aujourd’hui (mis à part le cas de certains peintres actuels – j’en connais – qui tentent de ressusciter ces intensités de coloris en utilisant de la cire), alors que Bellini, lui, rencontra Antonello da Messina qui ramenait la peinture à l’huile des Flandres où elle avait été découverte entre autres par van Eyck, et utilisa celle-ci à partir de 1480. Cela lui permettait sans doute de développer les nuances et les tons délicats que l’on découvre dans ce qui devient sa spécialité : les « Vierge à l’enfant ». On a souvent remarqué que dans ses tableaux, Vierge et enfant ne se regardent jamais, comme si Marie, en quelque sorte, ne souhaitait pas trop se lier à ce fils dont elle sentait qu’il n’était pas complètement à elle et qu’elle allait tôt le perdre. En tout cas, quoi de plus admirable que ce portrait de Vierge à l’enfant entre les deux saintes, Catherine et Marie-Madeleine.

Un pas de côté, on change de salle (au hasard…) et l’on tombe sur la Cité idéale… un fantasme ou un décor inspiré, dû à Francesco di Giorgio Martini (vers 1500), semblable à d’autres toiles qui sont à Urbino, chez le duc de Montafeltre. Ce tableau laisse à méditer. Mais de quelle cité idéale peut-il s’agir ? Idéale parce que géométrique ? Idéale parce que sans humains ? La place est déserte… seul un vaisseau au loin semble attendre d’improbables voyageurs. Image d’après l’anéantissement ? Où il ne resterait plus âme qui vive ? Plus personne pour embarquer ? Ou bien plus prosaïquement tentative de concevoir un décor de théâtre. Sur le devant, une loggia à colonnes aménage un sas entre notre monde de spectateur et la réalité virtuelle du tableau. On pourrait attendre longtemps pour voir apparaître une belle dame de la Renaissance qui irait d’un bord à l’autre…

Un autre pas de côté et l’on remonte un peu dans le temps : le doux Filippo Lippi qui a peint lui aussi, on le sait, son épouse bien aimée (Lucrezia) en forme de Vierge toute imprégnée de tendresse (pas la même froideur que chez Bellini) et donne une version de l’Adoration (« dans la forêt »). Ce tableau (une huile sur bois de peuplier!) a donné lieu à beaucoup d’essais d’interprétation, on ne doit pas oublier que les tableaux religieux de la Renaissance sont des énigmes à résoudre, rien n’est laissé au hasard, tout est symbole, ainsi ces quatre œillets rouges renvoient-ils aux quatre clous qui clouèrent le Christ sur sa croix.

Filippo Lippi – L’Adoration dans la forêt – 1459

Lippi eut pour maître Masaccio et ouvrit la voix à un style imprégné de ligne claire (ne pas confondre avec la BD belge…) qui s’épanouit chez Botticelli, dont le musée berlinois héberge une jolie Vénus mais aussi un splendide portrait, celui de Simonetta Vespucci (entre 1476 et 1480), encore une de ces belles dames mystérieuses de la Renaissance. Elles ont l’art des coiffures compliquées, celle-ci a ses beaux cheveux (d’un blond vénitien?) tenus par des tresses savamment disposées, le regard est bleu et résolu, nez fort, front bombé, nous sommes loin des sujets religieux. Mais qui donc était Simonetta Vespucci ? Wikipedia dit qu’elle était à la cour de Laurent le Magnifique et qu’elle était célèbre pour sa beauté. Elle aurait souvent servi de modèle à Botticelli. Cousine du célèbre navigateur grâce à son mariage, la belle Simonetta n’illumina pas longtemps la cour de Florence puisqu’elle mourut à l’âge de 23 ans et fut enterrée à l’église Ognissanti (la prochaine fois que je vais à Florence, promis, j’irai sur sa tombe). On dit que les admirateurs se pressèrent dans la crypte.

Botticelli – Simonetta Vespucci – vers 1480

Autre beauté, et celle-ci bien connue, nous venant d’un autre siècle (XVIème) : Vénus avec un organiste et Cupidon du Titien, j’en aime les tons chauds, la pause langoureuse, la quête du regard du petit organiste, quelle drôle d’idée d’avoir figuré un orgue, dix tuyaux d’orgue, dont la froideur du métal contraste avec l’éclat de la chair, mais dont la forme se rapproche bien de celle des montagnes que l’on voit au loin dans cet air chaud qui maintient en l’air des tentures pourpres, mais il s’agissait encore d’une allégorie, offerte à Charles-Quint, évoquant l’union des sens, la communion du son avec l’harmonie des formes et sans doute aussi avec le toucher. Il paraît que ce tableau fut perçu comme trop brûlant par l’empereur à qui il était destiné. Sacré Titien, toute sa vie et jusqu’à sa mort, attaché à magnifier la nudité féminine…

Titien – Vénus avec organiste et Cupidon – 1548

Une autre femme portraiturée de ce siècle est une certaine Dorothée. Certains la disent romaine, d’autres vénitienne. Elle a sa part de mystère elle aussi. Que veut dire la position de ses doigts sur la fourrure ? Une sorte de V de la victoire… Dans le luxe le plus total, elle affiche une posture qui fait penser à ce « je le vaux bien » qu’on voyait sur les affiches, un temps, de la marque L’Oréal. Ce serait, pour son auteur, Sebastiano Luciani, une façon de reconnaître implicitement qu’elle était une courtisane. Sebastiano Luciani, peintre hors pair et unanimement apprécié pour son grand talent (voir la façon dont il peint cette étole de fourrure…) reçut en remerciement de son engagement auprès du pape le titre de garde des sceaux, autrement dit des « plombs », d’où son surnom de Sebastiano del Piombo. J’apprends que ce portrait a inspiré Vladimir Nabokov pour sa célèbre nouvelle « La Vénitienne » (il figure d’ailleurs sur la couverture de l’édition Folio du recueil de nouvelles dont elle provient).

Sebastiano del Piombo – portrait d’une jeune romaine – vers 1512

Plus loin, voici Caravage. Le seul tableau de lui que possède la Galerie est cet exubérant Triomphe de l’Amour. Pour répondre à la commande qui lui est faite par un riche banquier (autour de 1600) et qui consiste à honorer le vers de Virgile « Omnia vincit amor et nos cedamus amori », (l’Amour vainc tout et nous aussi, cédons à l’amour), le grand Merisi a l’idée de représenter un simple angelot. Mais quel angelot ! Rieur et lascif, il est une invitation à l’érotisme. Toutes les lignes de son corps convergent vers son sexe et lui aussi nous fait entendre des accords de musique (pas seulement de flûte…), sans doute suave et gaie, émanant d’une viole et d’une partition exhibée portant la lettre V pour référer au généreux donateur. A côté, son ennemi intime, Baglione, enrage, lui aussi répond à cette commande mais en en prenant exactement le contre-pied : l’amour physique qu’exaltait Caravage est terrassé par un ange cuirassé (mais qui n’est pas mal de sa personne lui non plus !) censé représenter l’amour divin.

Le Caravage – L’Amour victorieux – 1601

Voici maintenant un tableau qui me remplit de détresse et de compassion, un peu comme, dans ma jeunesse, le faisait le fameux portrait de l’orlephine par Delacroix. Il s’agit du martyr de Sainte Agathe par Giovanni Tiepolo (c’est déjà le XVIIIème siècle). Sainte Agathe eut les seins coupés. Ses deux seins lui sont ici présentés sur un plat d’argent pendant qu’une amie compatissante éponge le sang de la blessure. La Sainte devenue bien pâle (on le serait à moins) autour de tous ces rouges et orangés, laisse ses yeux partir vers le ciel où elle espère trouver son sauveur. La légende veut qu’elle ait guéri de ses plaies, ce qui ne l’empêcha pas de mourir peu de temps après sous d’autres tortures. Mais suprême vengeance du ciel : une année après, il se couvrit des cendres de l’Etna. Nul doute que si j’avais connu ce tableau dans ma jeunesse il ne m’eût rempli d’un désir trouble.

Tiepolo – Le martyre de Sainte-Agathe – 1756

Nous quittons l’Italie et allons vers les contrées nordiques. Hollande et Flandres. Un saut dans le temps et l’espace mais pourtant une permanence dans un certain idéal de beauté. Est-ce cela l’idée européenne ? Chez Rembrandt, on voit par exemple un prêcheur mennonite expliquer quelque chose à sa femme docile et attentionnée. Plus encore que les visages, ce sont les mains qui attirent notre regard, notamment celle d’Anslo, le prêcheur, où l’on voit toute la force d’une intention de convaincre. Et les livres, aux pages si fines formant un volume de lumière. La main et les livres, voilà en quoi pourrait se résumer ce tableau. Livres que l’on retrouve aussi, si réalistes, sur un tableau espagnol anonyme de la même époque (vers 1640).

Rembrandt van Rijn – Portrait du prêcheur mennonite Anslo et de son épouse – 1589

Anonyme espagnol – Nature morte aux livres – vers 1640

Et inévitablement, nous rencontrons Vermeer, dont la Gemäldegalerie possède deux tableaux : La dame au collier de perles et Le verre de vin. Encore plus émerveillé de l’art de Vermeer depuis que je sais qu’il allait jusqu’à superposer treize glacis pour rendre compte très exactement de la substance qu’il peignait, comme si l’on mettait d’abord délicatement les os, puis les chairs, puis la peau, les vêtements, les dorures… Pas étonnant alors qu’il en ait fait si peu puisqu’au rythme où séchait l’huile (et sèche encore aujourd’hui), il fallait attendre des semaines voire des mois entre les couches successives. Ces toiles sont toujours aussi mystérieuses, que fait cette femme avec cet homme au milieu de ces beaux meubles ? elle a un verre à la main, il lui a versé du vin issu d’une jolie fiole en terre cuite, assez pour qu’on intitule le tableau « le verre de vin », cela rappelle la définition même de la métonymie : un détail pris pour le tout.

Johannes Vermeer – Le verre de vin – 1660

On aime aussi Franz Hals, bien sûr, en qui on peut voir un précurseur de l’impressionnisme, de Manet en particulier, ou bien de ce peintre espagnol moins connu mais dont j’ai appris l’existence aux Beaux-Arts : Sorolla. Ces peintres savent jongler avec les brosses et les pinceaux, ils prennent les plus fins pour peindre avec luxe de détails les étoffes et les dentelles et les plus gros pour sabrer à grands coups des portraits et des robes moins riches, comme dans cette Malle Babe, vieille folle sortie d’un asile qui dialogue avec un hibou, authentique symbole de la déraison. Le peintre lui-même était sensible à l’internement psychiatrique puisque c’est ce que dut subir son propre fils. Rien à voir au premier coup d’œil avec cette petite fille à la robe richement brodée dans les bras de sa nourrice, qui devait sans doute être la fille d’un notable commanditaire du tableau.

Franz Hals – Malle Babe – vers 1635

Et puis un tour par les paysages de Hollande, comme ce magnifique étang gelé où virevoltent les patineurs (« il patinait merveilleusement / s’élançant impétueusement / … »). Très beau reflet du soleil sur la surface de glace, effet de profondeur créé par le rapetissement des silhouettes avec les arbres dépouillés qui se répondent d’une rive à l’autre. C’est un tableau de Aert van der Neer qui doit dater des environs de 1655. Contrairement à ce qu’on a pu croire, les hivers n’étaient pas si froids en Hollande vers ces années-là, cette vue est donc exceptionnelle.

van der Neer – Paysage d’hiver avec patineurs – vers 1655

Dans une salle pas si éloignée, on trouve Watteau et Chardin, clin d’oeil au XVIIIème siècle français. Pour le premier, des fêtes galantes bien entendu et pour le second un dessinateur qui taille un manche de bois qui porte à l’autre extrémité une craie avec laquelle il a déjà commencé un portrait en noir et blanc, ébauche de mise en abîme.

Chardin – Le dessinateur (détail) – 1737

On rencontre bien peu de femmes dans les musées, surtout ceux des siècles anciens. Je veux dire bien sûr : de femmes peintres, car pour ce qui est de modèles… nous avons l’embarras du choix et nous en avons vu déjà un grand nombre, qu’elles se nomment Dorothée, Simonetta, Lucrezia ou Nicolosia, alors c’est un coup de tonnerre quand on en rencontre une, ici Anna Dorothea Therbush, née (en 1721) et morte (en 1762) à Berlin, une « locale » donc… qui s’est auto-portraiturée d’une étrange façon, elle tient à la main un monocle, sans doute grâce auquel elle perçoit mieux ses modèles, si réaliste qu’on croirait un trompe-l’oeil, on croirait même que l’objet s’est fiché dans la toile à la manière d’un clou qu’on n’aurait pas réussi à enlever. Cette dame un peu austère a peint une jeune femme habillée de ce qu’on appelle même en allemand, un « négligé », dévoilant avec grâce et légèreté un sein d’un blanc perlé. Chair potelée rose, arrondis des joues et des épaules, le soyeux de la peau en continuité avec la douceur de la soie. Là encore, quelle maîtrise des glacis.

Anna Dorothea Therbush – Jeune femme en négligé – vers 1769

 

Au gré des salles prises dans n’importe quel ordre, toujours, on remonte, sans s’en apercevoir, le temps, et l’on va à la rencontre de Roger van der Weyden, de Petrus Christus, de Hans Holbein et de Cranach. Ce qui nous vaut encore de jolies visions de jeunes dames, cette fois très sages, de vierges offrant leur sein à de tendres joues d’enfants endormis et de Vénus aux seins très menus.

Rogier van der Weyden – Portrait d’une femme (détail) – 1435

Mais l’expression de l’art culmine à la source de la peinture à l’huile en ces siècles de Renaissance, la Vierge dans l’Eglise de Jan van Eyck. Ce tableau, relativement petit (31 cm x 13 cm), éblouit, illumine la salle où il se trouve tellement il est lumineux. Le peintre l’a voulu ainsi pour rendre hommage à la Vierge dont il dit qu’elle « dépasse en splendeur le soleil et toutes les étoiles ». Le commentaire fait judicieusement remarquer que la lumière qui se répand depuis les fenêtres, vitraux et portes n’est pas celle du soleil puisque l’orientation de la nef la ferait venir du nord, et qu’elle est donc la lumière divine. L’étonnement vient de la ligne diagonale qui relie l’enfant Jésus (vraiment minuscule comparé à sa mère!) au Christ sur la croix, raccourci d’une histoire qui devient la raison même de représenter cette Vierge dans une église.

Si l’on quitte le musée sur cette dernière vision, on en retirera l’impression d’avoir assisté à une quintessence de l’art en ces débuts de temps modernes où l’exploration du réel au moyen du pinceau paraît sans limites, où les tendances de l’esprit se mêlent encore les unes aux autres, qu’elles se réalisent dans l’art, dans la science ou dans la religion, au point notamment que l’on finirait par penser que la religion n’a été « inventée » que pour donner à l’art toute son expansion et sa raison d’être comme finalité de la vie.

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Chauve-souris qui peut dans l’enfer de Terezin

Mercredi 22 mai : « La Chauve-souris », musique de Johann Strauss, d’après Meilhac et Halévy, mise en scène de Célie Pauthe, direction musicale de Fayçal Karoui…

L’opérette de Strauss a toujours enchanté les plus beaux parterres des salles réputées de Vienne, de Paris, de Berlin, de Londres ou d’ailleurs, « parterres bourgeois » a-t-on envie immédiatement de dire tellement la musique de Strauss est associée à un certain confort, ou bien-être, bourgeois, le champagne y coule à flots, certains airs de l’opéra sont d’ailleurs des hymnes au champagne, et l’on entend les doux accents allemands dire ce mot au milieu des trilles et des accords joyeux. L’intrigue m’a paru toujours mystérieuse car je n’ai jamais très bien compris le rôle de la « chauve-souris » dans l’histoire… Un docteur, ami du héros Eisenstein, a été une fois humilié, il s’était déguisé en chauve-souris et Eisenstein, pour lui faire un mauvais coup, l’avait saoulé puis emmené en un endroit loin de la ville d’où il avait été obligé de revenir à pied, muni de son déguisement… Il n’y a pas de quoi en faire tout un plat. Il semble qu’à la fin, Falcke – le nom du docteur – rende la monnaie de sa pièce au héros en le confondant face au commandat de la prison pour le contraindre à faire sa peine… de huit jours ! Il n’y a pas de quoi fouetter un chat. Non, ce qui est bien dans cette opérette c’est l’atmosphère de fête et de griserie qui règne du début à la fin, les jeux de rôles, les changements d’identité pour se dissimuler aux yeux des conjoints ou de la police. Rosalinde, épouse d’Eisenstein, a un amant, Alfred. Dans un quiproquo amusant, cet Alfred va être pris pour Eisenstein et c’est lui qui va se retrouver en taule, pendant que le vrai Eisenstein se fait passer pour un marquis Renard dans une fête luxueuse organisée par le riche prince Orlofsky… où il va se laisser séduire par une charmante courtisane… qui n’est autre que sa femme ! C’est drôle et enlevé, c’est censé représenter la vie heureuse, la vie sans soucis. On rigole. Et c’est peut-être pour cela que les déportés du camp de Terezin ont joué cette opérette en 1944. Terezin, c’est là aussi où est mort (du typhus) notre grand poète Robert Desnos. C’est là où sont morts 33 000 Juifs, et de là d’où furent ensuite transportés 88 000 Juifs vers le camp d’Auschwitz… Il semble que Hitler et ses sbires aient voulu à un moment faire de Terezin un « camp exemplaire ». Un film de propagande a été réalisé par un réalisateur Juif, Kurt Gerron, où l’on voit les « pensionnaires » assister à un concert, des jeunes hommes jouer au football, des comédiens se préparer pour le spectacle. Tentative de persuader les alliés que les Juifs n’étaient pas si mal traités que cela, dans le fond. Et de plus, les nazis firent interner dans ce camp les Juifs connus, les artistes, les intellectuels. Ces derniers n’étaient pas dupes, ils savaient ce qui les attendait mais acceptaient quand même de fouler les scènes de ces théâtres construits à deux pas des abris où l’on mourait… et sans doute, le faisaient-ils avec une certaine joie, joie d’entrer dans une oeuvre pleine de gaieté et de folie, pour peut-être la dernière fois de leur vie. Mais ce n’est pas parce que c’est la dernière fois qu’il faut bouder son plaisir. Un livre que je lis en ce moment et dont je parlerai bientôt sur ce blog, qui s’intitule « Le Mal qui vient » (de Pierre-Henri Castel) pose la question très pertinente de savoir ce qu’il advient de notre réflexion (morale, éthique, philosophique…) quand nous savons qu’à coup sûr, nous allons vers notre disparition. Dans ce livre il s’agit du sort qui nous est promis en raison du réchauffement climatique et de ses nombreux effets. Mais la question vaut pour les internés des camps de la mort. Devient-on « sans morale » ? Devient-on hyper-égoïste ? Ou au contraire, devient-on désireux de vivre au plus fort ses derniers instants ? Dans le cas des déportés de Terezin, il semble que ce soit le goût de vivre et de s’échapper par l’esprit de sa condition qui l’emportaient. Milan Kundera a fort bien traduit ceci en disant : « Quel fut l’art pour eux tous ? Une façon de tenir pleinement déployé l’éventail des sentiments, des idées, des sensations pour que la vie ne fut pas réduite à la seule dimension de l’horreur ».

Image du film de propagande nazie sur Terezin

Image du film de propagande nazie sur Terezin

Pour exprimer cela, c’est-à-dire cette ambivalence complexe entre la joie de vivre dite par l’opérette de Strauss et le savoir de l’horreur du camp avec la promesse de la mort qu’elle recèle, il fallait le grand talent de Célie Pauthe, metteuse en scène de ce spectacle d’exception représenté ce mercredi à la MC2 de Grenoble, mais auparavant déjà montré à la MC93 et dans d’autres théâtres de province, et de la jeune troupe de l’Académie de l’Opéra National de Paris, chanteurs, chanteuses, musiciennes et musiciens venant de divers lieux du monde (Etats-Unis, Corée, Irlande, Grande-Bretagne, Pologne… ) pour converger dans cet hymne à la vie triomphant de la mort et du désespoir. Le spectacle commence par une voix off, celle de Célie Pauthe justement, qui énonce les raisons du choix qu’elle a fait: on lui avait proposé de réaliser un opéra, puis ses recherches personnelles l’amenèrent à découvrir avec stupéfaction que « la Chauve-Souris » avait été donné en pleine guerre à Terezin, d’où s’ensuivit de sa part un voyage en ce lieu, peut-être même deux voyages, avec un film en noir et blanc projeté pendant presque toute la durée de la représentation, nous montrant la forteresse (car Terezin, aussi appelé Theresienstadt, fut aussi une forteresse construite au XVIIIème siècle, là d’ailleurs où devait mourir en 1918 l’assassin de l’archiduc François-Ferdinand), nous montrant les fils de fer barbelés, les tombes et l’intérieur des cellules. Célie Pauthe parvient à nous faire éprouver l’ambivalence en faisant jouer la pièce dans un décor de récupération, comme ce fut le cas sans doute exactement des représentations données dans le camp : crâne d’animal bouilli pour simuler un met dont on se régalerait, rideaux en sacs de plastique, habits rapiécés, redingotes de papier. Tout est faux, comme si tout était faux aussi derrière la façade de ces airs d’opéra magnifiquement chantés. Finalement le spectateur ne sait jamais s’il doit être joyeux de cette musique qui transcende l’horreur des conditions de vie, ou s’il doit au contraire pleurer de ce mensonge foncier car rien dans cette joie apparente n’est vrai puisque ceux qui la jouent si bien vont mourir demain et ils le savent. Mais le spectateur que nous sommes fait ainsi l’expérience d’un dépassement de l’opposition entre la vie et la mort vers ce que Derrida appelait « la survivance » : « La survivance ne signifie pas la mort et le retour du spectre, mais de survivre d’un excès de vie qui résiste à l’anéantissement ». Voilà pourquoi sans doute, la représentation de cette pièce est si utile en notre temps car elle anticipe sur ce que peut-être demain devra être notre survivance face à d’autres dangers, comme les défis climatiques, ou peut-être aux mêmes (retour des extrémismes).

Nous sommes loin des critiques formulées à l’encontre de la mise en scène de Célie Pauthe, de la part notamment de la journaliste du Monde qui dénonçait une prétendue « nazification » de l’œuvre, ce qui est un contre-sens absolu et relève, de la part de la critique, d’une profonde incompréhension. On peut certes critiquer le parti pris de la metteuse en scène de mettre dans la bouche d’un ivrogne « l’explication » du film de propagande projeté avant le troisième acte, en se demandant la raison d’un tel choix et en regrettant que cette longue harangue alourdisse le propos de manière dommageable, mais de là à dire que Célie Pauthe a « nazifié » le texte, c’est tout simplement prendre l’objet de la dénonciation pour l’objet de la pièce et c’est semer la confusion. D’autres réalisations de ce genre ont sans doute déjà été faites mais elles ne concernaient pas « La Chauve-souris » dont le caractère joyeux et insouciant se prête particulièrement bien à la démonstration de l’ambivalence signalée plus haut. Rien à voir avec la réalisation de Gérard Mortier offerte parait-il à Salzbourg en 2001 qui montrait, par pur esprit de provocation, une « Chauve-souris » en bottes hitlériennes avec évocation de la « Nuit de Cristal », le propos étant alors probablement de dire en quoi cet esprit straussien et viennois préparait ce qui allait advenir par la suite mais en aucune façon de nous faire nous interroger sur l’angoisse d’une fin du monde ou d’une fin de notre vie.

Et à ce sujet, on regrettera que les communicants de la MC2 aient cru bon d’afficher cette critique dans le hall (aux côtés d’une autre critique qui, elle, était plus favorable) sans faire état des protestations auxquelles elle a donné lieu de la part de la metteuse en scène et de ses proches.

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Beauté des langues et des oiseaux

Une pièce de théâtre vraiment passionnante et actuelle, dans une mise en scène à la hauteur d’un texte et de ce dont il parle : notre situation contemporaine d’homme ou de femme d’après le nazisme, d’après la fondation de l’Etat d’Israël et des guerres qui en ont résulté au Moyen-Orient, d’après les massacres de Sabra et Chatila, à l’heure des fausses réconciliations et des haines recuites, et posant la question des identités. C’est ce qu’est « Tous des oiseaux » du grand auteur et metteur en scène d’origine libanaise Wajdi Mouawad. Première scène, premier trouble, dans un décor numérique de grande bibliothèque un homme et une femme s’abordent au prétexte d’un livre sur un diplomate arabe du XVIème siècle. Il s’appelle Eitan, il est un jeune chercheur en génétique, il est allemand d’origine israélienne, elle s’appelle Wahida, elle écrit une thèse d’histoire, elle est américaine d’origine arabe. Elle est d’une beauté renversante, et ils tombent amoureux. Voilà pour « l’oiseau de beauté ».

Après, cela se gâte. Eitan veut d’abord emmener Wahida dans sa famille, c’est le jour de Pessah, où le repas est en principe grand moment de fête. Cela se passe à Berlin, les parents d’Eitan sont David et Norah, son grand père est Etgar. David est un juif religieux intransigeant, Norah une psychanalyste berlinoise qui a vécu à l’Est, qui n’a découvert sa judaïté qu’incidemment, ses parents lui ayant toujours dit qu’elle était avant tout communiste. Etgar, lui, père de David, est un rescapé de la Shoah. En apparence il serait beaucoup plus tolérant que son fils et en tout cas prêt à aider ce petit-fils qui est devenu la lumière de ses vieux jours. On a invité le rabbin mais en dépit de cela, l’affrontement est sanglant. Eitan veut épouser une non juive… et qui plus est, une arabe ! C’est tuer son vieux père qu’agir ainsi. « Tu vois ce couteau, que dirais-tu si je te l’enfonçais dans le ventre ? – je dirais que tu es un infanticide, papa  – eh bien, alors je t’appelle parricide si tu commets l’acte d’épouser cette femme arabe ». Dès ce moment de la pièce, s’opposent deux conceptions de l’identité : l’une est illusoire, l’autre est substantialiste voire même essentialiste. La première est celle qu’exprime Wajdi Mouawad lui-même dans sa légende de l’oiseau amphibie : « L’identité n’est pas l’origine. Elle est seulement un rêve, une utopie ». Elle est aussi celle que défend Eitan, reposant sur un point de vue « scientifique », notre véritable « identité » n’est jamais que contenue dans nos chromosomes. 46 chromosomes pour l’exprimer. Et jamais, jamais, on n’a vu le moindre événement historique modifier ces chromosomes, même Auschwitz n’a pas altéré ce bagage génétique. Alors ? Alors ne faut-il pas en finir avec tous ces mythes et légendes concernant la « transmission » ? Qu’est-ce que la transmission si ce n’est une manière culpabilisante de raconter l’histoire à ses enfants ? L’autre conception est glaçante et va souffler comme un ouragan sur toute la pièce. Pour elle, on n’échappe pas à ce qu’on est par naissance. Si tu es né(e) palestinien(ne), palestinien(ne) tu resteras toute ta vie, si tu es né(e) jui(f)(ve) alors jui(f)(ve) tu resteras et il n’y aura pour toi aucune façon de tricher sur ton identité, de revenir en arrière, d’oublier ou de faire comme si. L’histoire s’écrit comme un destin, même à l’échelon individuel, où les « choix » ne seraient qu’illusoires… Dans la deuxième partie de la pièce, Wahida se découvrira arabe, beaucoup plus arabe qu’elle ne croyait, assez arabe pour rejoindre les siens du côté de Ramallah. Eitan ne se désolera pas, il prendra cela comme une fatalité. Quant à David… il ne faut pas ici dévoiler ce qu’il en adviendra car il ne faut pas tuer le suspense.

Tout au long de la pièce, nous sommes écartelés entre ces visions de l’histoire, de la destinée, de l’anthropologie. Eitan n’a-t-il pas raison de refuser que les enfants endossent les crimes de leur père ? D’un autre côté, comment ne pas comprendre David qui ne peut se résoudre à ce que toute une histoire et une tradition n’aient réussi à bâtir qu’un monde que l’on pourrait aujourd’hui détruire sans remords ? « Oiseau de hasard » parce que la génétique n’obéit qu’aux lois du hasard. Et, de plus, c’est un hasard si je suis né ici, de tel ou tel parent, il faut être né quelque part mais ce lieu est aléatoire. Cependant, de notre filiation et de notre lieu de naissance découlent des assignations de traits apparaissant comme nécessaires et que, de ce fait, nous ne pouvons ni refuser ni combattre, ou alors difficilement. Jusqu’ici, Wahida n’était pas vue comme « racisée » (comme on le dit aujourd’hui) parce que sa beauté éclipsait le ton foncé de sa peau quand elle marchait fièrement dans les rues de New York. Mais ici ? En Israël ? Près de là où vécurent ses ancêtres ? L’hydre de l’appartenance ne va-t-elle pas se réveiller ? Et puis, la beauté, la beauté se perd, elle n’est peut-être rien, en tout cas due elle aussi au hasard des héritages génétiques… Dans la seconde partie de la pièce, nous ne reconnaîtrons plus Wahida, retournée à ses origines et le crâne devenu ras.

Darya Shezaf et Souleiha Yacoub

En attendant, elle écrit sa thèse sur Hassan Ibn Muhamed el Wazzân. Ce diplomate du XVIème siècle fut enlevé par des corsaires et emmené à Rome pour servir de cadeau offert au pape Léon X. Il dut pour échapper à la mort se convertir au christianisme, et grâce à cela il put acquérir une célébrité d’homme érudit et de savant proposant une première Description de l’Afrique. Wahida est persuadée que sa conversion n’était pas sincère. Elle part vers le Moyen-Orient pour enrichir sa documentation. Elle emmène avec elle Eitan car en chemin ils s’arrêteront à Jérusalem et le jeune allemand espère retrouver les traces de son propre passé, il a une grand-mère là-bas, Leah, celle qui a abandonné son fils David il y a trente-cinq ans on ne sait pourquoi (on le saura plus tard) mais Leah refuse la rencontre. Eitan et Wahida veulent alors partir vers la Jordanie d’où ils pourront poursuivre leur route vers L’Arabie, La Mecque… Ils sont arrêtés au poste frontière et séparés. Pendant qu’une soldate israélienne commence à fouiller Wahida, la fait mettre nue, se met à lui tripoter les seins et finit par la violer… une forte explosion retentit : c’est un attentat.

L’attentat qui va changer toute leur vie. Eitan est grièvement blessé, il se retrouvera à l’hôpital dans le coma. Wahida se met en devoir de retrouver sa famille pour qu’elle lui rende visite ici, à Jerusalem, et là, elle convainc Leah de venir. « Oiseau de malheur » c’est cet attentat évidemment. Admirablement rendu sur scène, sans aucun artifice (video, image ou autre) mais seulement par le bruit assourdissant. De même qu’à plusieurs moments du récit, l’ambiance de guerre sera traduite par des vrombissements d’avions à réaction d’un grand réalisme. A l’hôpital, l’infirmière dit à Wahida qu’elle ne peut pas rester la nuit car la nuit, des gens grièvement blessés meurent et elle ne supporterait pas. Arrivent David et Norah dans la chambre d’Eitan, mais aussi Leah la grand-mère que rejoindra plus tard Etgar le grand-père. Tout est prêt pour le grand déballage. Dans son coma profond, Eitan entend ce qui le concerne, le mystère de la naissance de son père. Leah est loin d’être la femme insensible que l’on croyait. Quand Eitan se réveillera, il aura compris…

Le début de la deuxième partie, après l’entracte, s’ouvre sur l’évocation des massacres de Sabra et Chatila. Là aussi, pas besoin d’image, le son, les commentaires radio suffisent. Traumatisme pour la société israélienne (qui semble s’en être remise depuis…). C’est cette année là qu’Etgar et son fils David sont partis à Berlin, laissant Leah seule en Israël. Méditation suscitée par les réflexions d’Eitan, le biologiste. La meilleure preuve, dit-il, qu’Auschwitz n’a modifié en rien les gènes des victimes, c’est que celles-ci sont tout à fait capables d’infliger un sort semblable à d’autres qu’elles…

portrait supposé de Hassan el Wazzan, dit Léon l’Africain, par Sebastiano del Piombo

A la fin, apparaît sur scène le fantôme de Hasan el Wazzân, cela coïncide avec la légende de l’oiseau amphibie. Un jeune oiseau prenant son envol découvre un jour la mer et les merveilleux poissons qui nagent au fond de l’eau, dont il tombe amoureux, mais ses amis oiseaux le dissuadent d’aller les rejoindre : « ne va jamais vers ces créatures. Elles ne sont pas de notre monde, nous ne sommes pas du leur. Si tu vas dans leur monde, tu mourras ; tout comme eux mourront s’ils choisissent de venir vers nous. Notre monde les tuera et leur monde te tuera. Nous ne sommes pas faits pour nous rencontrer ». Et pourtant, le désir est trop fort, il n’y tient plus et se décide à aller vers les poissons, et alors, à l’instant même où il traverse la surface de l’eau, des ouïes poussent et lui permettent de respirer et il dit aux poissons : « c’est moi, je suis l’un des vôtres, je suis l’oiseau amphibie ».

Ainsi David, on l’aura compris, se découvre à la fin de la pièce ennemi de lui-même. Quoi de plus extraordinaire que de rencontrer le radicalement Autre, l’extrêmement différent, et de finir quand même par se fondre en lui ? Impossible ? Wajdi Mouawad voudrait nous convaincre que non, que c’est possible, et cela est sans doute le plus noble projet humain que l’on puisse formuler.

Cette pièce est donnée dans toutes les langues que sont censés parler les protagonistes : anglais, allemand, hébreu, arabe (les traductions en français sont projetées sur les murs du décor), cela ne fait que renforcer l’effet de réel (comme les bruits des bombes et des avions) car on l’oublie parfois, l’altérité est beaucoup une affaire de langue. Le mur de l’Autre, on le ressent d’abord dans l’impossibilité de communiquer à cause de la barrière linguistique, mais lorsqu’un sens arrive à frayer son chemin dans cette multitude, si jamais cela arrive, alors quel sursaut de joie, c’est comme si la vie s’élevait d’un cran… gardons la richesse de nos langues, faisons les se rencontrer, provoquant à chaque rencontre des bouquets de sens et d’harmonie. C’est aussi, me semble-t-il, une partie du vœu de Wajdi Mouawad quand il nous offre ce bouquet de langues, expérience rare, si ce n’est unique au théâtre.

Wajdi Mouawad – photo Suzie Denoncourt

La douleur ne se transmet pas de génération en génération ! Nos gènes sont indifférents à nos existences ! (Wajdi Mouawad)

Avec Jalal Altawil (Hassan el Wazzan), Jérémie Galiana (Eitan), Nelly Lawson (Wahida), Victor de Oliveira (le serveur, le rabbin, le médecin), Judith Rosmair (Norah), Darya Sheizaf (Eden, la femme-soldat), Rafael Tabor (Etgar), Idit Teperson (Leah), Raphael Weinstock (David).

NB : à la création, le rôle de Wahida était tenu par Souheila Yacoub, qui a été largement encensée par la critique et semble avoir continué sa carrière sous d’autres cieux. Il semble que Nelly Lawson soit aussi belle, en tout cas elle est extraordinaire dans ce rôle et mérite elle aussi d’être décrite comme un « oiseau de feu ».

Nelly Lawson – Wahida

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