De la crétinerie et de la vérité au cinéma

J’ai vu deux films en très peu de temps. Le premier, ce dimanche, se nomme « Mammouth ». on y voit Gérard Depardieu, déguisé en Obélix à la recherche de feuilles de paye pour sa retraite. Le film se veut loufoque, cocasse et « poétique ». Avouons que certaines séquences feront date : celle, notamment, où le bon gros géant s’évertue à faire passer un caddie de super-marché entre deux voitures en stationnement, alors que manifestement il n’y a pas la place… ou bien celle de la salle de restaurant où dînent des hommes solitaires qui éclatent en sanglots à l’écoute de la conversation téléphonique de l’un d’eux avec son enfant. Drôle, bien sûr, drôle. En même temps, éloge de la crétinerie, c’est ce qui gêne un peu. Le dénommé Serge Pilardosse part avec sa moto (une « Munch ») sur les routes de Charente : on nous présente ça comme un road movie à la Easy Rider.

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On apprend vite que la moto lui a coûté cher dans la vie : celle dont il était amoureux, jeune, est morte après qu’ils aient culbuté dans le talus, elle, lui et la moto. Son fantôme à elle réapparaît une fois, deux fois… dix fois dans le film, c’est trop. Le visage ensanglanté de la belle Adjani, (oui, rien que ça), est d’un kitsch épouvantable. Tout ça pour avoir sur la même pellicule deux monstres du cinéma français (quand je dis « monstres », je ne veux pas dire nécessairement « sacrés » et je ne veux pas nécessairement être gentil). Drôle au début, le film sombre dans un sentimentalo-rococo d’un mortel ennui. Je sais que des critiques se sont émerveillé des grâces de Depardieu prenant son bain dans une rivière… Admettons. Evidemment il y a un petit côté Groland, Siné (qui d’ailleurs me semble-t-il joue dans le film) etc. mais la branlette de deux vieillards, chacun dans son plume, moi, ça me gave. Et ça me gave grave. Quand cessera-t-on de confondre poésie avec vulgarité + nunucherie. Comme s’il suffisait qu’un colosse se saisisse d’une pâquerette pour qu’on se pâme d’émoi. Ou qu’il se masturbe en regardant les étoiles.

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L’autre film vu, « 8 fois debout » vaut nettement plus la peine. D’aucuns prétendront que c’est parce que je suis plus sensible au charme de Julie Gayet qu’à celui de Depardieu… Il doit y avoir de ça. Mais surtout voilà un film qui, en comparaison du précédent, parle vrai. L’héroïne est une paumée, elle aussi, elle devient même SDF, c’est une « looseuse », mais tellement plus crédible que le gros plein de soupe susnommé, et le cinéaste (Xabi Molia) la respecte, comme il donne le sentiment de respecter les êtres fragiles qui sont dans la situation de cette femme. On pense en regardant ce film à Florence Aubenas et à son quai de Ouistreham, bien entendu. Le réalisateur ne nous épargne pas : il ne cherche pas à nous faire prendre des situations dramatiques pour des bluettes « poétiques-z-et-sentimentales ». La pauvre nana russe qui tombe de son échafaudage alors qu’elle travaille au noir et que son employeur ne voudrait surtout pas avoir d’ennui, ce n’est pas « du cinéma ». Quand le personnage de Julie Gayet s’affronte au propriétaire de son studio, ou à son ex-mari, plein de pitié à deux balles, qui la menace sans arrêt de ne plus voir son gosse, et qu’elle tremble comme une feuille pendant les entretiens d’embauche qu’elle rate tous, on est sincèrement ému. Quand elle manifeste des désirs mortifères à l’égard de son propre fils, à cause de son désespoir, on y croit. Et le réalisateur n’essaie pas de terminer « sur une note d’espoir » (même s’il y a  de la musique), parce que dans la réalité, de l’espoir, il y en a peu à avoir.

Bref, ce qu’on demande aux cinéastes ce n’est pas forcément qu’ils soient géniaux (tout le monde n’est pas Godard), mais au moins, au moins, qu’ils nous donnent des personnages et des situations VRAIS. La « poésie » viendra après. N’oublions pas que, comme le disait Eluard, « la poésie doit (d’abord) avoir pour but la vérité pratique ». Et les niaiseries à la Depardieu peuvent repasser…

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Le crime et le châtiment à Orsay

victor-hugo.1273407605.jpgVictor Hugo a dit (de mémoire) que face à la peine de mort, on pouvait demeurer longtemps sans avis, jusqu’au jour où on voyait de ses propres yeux une guillotine.guillotine191.1273407775.jpg C’est l’expérience offerte en ce moment au Musée d’Orsay dans le cadre de l’exposition « Crime et Châtiment », organisée sous la direction de Jean Clair et sur une idée de Robert Badinter. Magnifique  travail d’érudition et de sensibilité qui nous sort de nous-mêmes et nous fait basculer dans la réalité humaine du sordide, dont, malgré les espoirs mis dans le progrès au XIXème siècle, nous ne sortirons probablement jamais. Le crime est de toutes les époques. L’exposition commence par une salle dévolue à ses aspects religieux et mythiques : d’abord le crime de Caïn tuant  Abel premier crime de l’histoire selon la Bible, qui entache à jamais l’espèce humaine de ce lourd fléau : l’engeance issue des amours charnelles d’un homme et d’une femme connaîtra le crime. Dans le livre publié à l’occasion de cette exposition, Robert Badinter, auteur du premier chapitre choisit d’ailleurs pour titre : « sous le signe de Caïn », il y relève que ce premier crime est inséparable d’une prescription divine : que nul ne porte ensuite atteinte à la vie du fratricide ; pour cela Dieu lui-même marque au front Caïn « pour que quiconque le trouverait ne le tuât point ». Nous ne comprendrons décidément jamais pourquoi tant de pieux Américains, adeptes de la Bible et des Evangiles sont en faveur de la peine de mort. Sur ce registre de Caïn, il faut signaler cette effrayante peinture de George Grosz, qui date de 1944 : « Caïn ou Hitler en enfer » qui représente le dictateur nazi s’épongeant le front, assis sur un tas de squelettes alors que les flammes de l’enfer créent autour de lui un fond rouge.

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L’auteur a sûrement voulu signifier que l’aboutissement ultime du crime de Caïn était dans la barbarie nazie, revêtant celle-ci, du coup, d’une surprenante signification mystique. Mais dès qu’on franchit la porte de la seconde salle, l’univers du crime bascule du religieux et du mythique vers la recherche d’une rationalité. Le XVIIIème et le XIXème siècles se demandent quelles sont les racines du crime et comment les extirper. La punition n’est plus alors divine, c’est celle des hommes. Elle devra être graduée en fonction des crimes commis. Certains de ceux-ci, comme le parricide, jugé particulièrement scandaleux, sont punis d’une mise à mort entourée d’un cérémonial particulier : avant l’exécution proprement dite, le supplicié se voit le poignet droit tranché. Les artistes du XIXème, Géricault en particulier dessinent des exécutions, ainsi de cette « scène de pendaison à Londres » où l’existence de trois condamnés permet à l’artiste de raconter les différents moments qui précèdent la pendaison : le pasteur qui donne les derniers sacrements à celui qui a encore la face libre de tout voile, que le dessinateur représente comme ayant des yeux immenses, fixes et hagards, l’aide qui enfile des cagoules sur les têtes des deux autres pendant qu’un troisième personnage, perché probablement sur un tabouret, vérifie que la corde est bien fixée. Georges Rouault illustrera aussi le supplice (Homo Homini Lupus), lui qui écrivait :

Le condamné s’en est allé
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Son avocat en phrases creuses
Et imposantes
A clamé son innocence
Un homme rouge tonitruant
Et se dressant
A disculpé la Société
Et chargé l’accusé
Sous un Jésus en croix
Oublié là

Car en effet, au XIXème, la croix ornait les prétoires, ce qui permit d’ailleurs à Hugo, lors du procès de son fils, qui, justement s’était opposé à la peine de mort, de prendre à témoin, face aux juges, l’image même du plus célèbre des  condamnés à mort exécutés.

Géricault, pour revenir à lui, fit de nombreuses… « natures mortes », l’expression ici fait grincer des dents, natures on ne peut plus mortes puisque tombées de l’échafaud. Membres coupés, pieds, lui servirent d’ébauches pour son grand « Radeau de la Méduse ». Dans les célèbres crimes de l’histoire, apparaît immédiatement l’assassinat de Marat, tellement glorifié par l’histoire de l’art, jusqu’à Munch et à Picasso qui s’y sont essayés, mais il est vrai en extrayant le sujet de son contexte.

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Chez Picasso, il ne reste qu’une forme monstrueuse et féminine se jetant sur un homme ratatiné qui perd déjà son sang. Est-ce que Picasso avait moins de compassion pour Charlotte Corday que n’en eurent Paul Baudry (qui dresse une image majestueuse de la meurtrière) et surtout, André Chénier (et aujourd’hui notre démagosophe national Michel Onfray) ? La femme criminelle en tout cas a fasciné les artistes, comme il se doit, songeons aux multiples versions de Judith et Holopherne, notamment celle, surprenante, offerte par Klimt.

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Elle est l’envers de cet autre crime scandaleux que constitue le viol, et qui lui aussi, inspira les peintres.

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Le tableau de Degas portant ce titre est ici bien mis en valeur : la symbolique y est explicite. Le viol lui-même n’est pas représenté, mais ce que l’on nous donne à voir c’est ce coffret ouvert, rouge, au centre de la toile, comme source de lumière sanglante, métaphore du crime. On apprend à cette occasion combien le réalisme de Degas a pu paraître déplacé à son époque : il s’est beaucoup inspiré des prisonniers et des brigands. Cette statuette si fameuse représentant une jeune danseuse en tutu, que l’on présente souvent comme un chef d’œuvre de grâce et d’innocence, ses traits ne sont-ils pas copiés de ceux d’une « fille dépravée » comme on disait alors ?degas-danseuse.1273408318.JPG

L’exposition se poursuit avec les nombreuses tentatives de mesurer le crime : les premières mesures anthropométriques sont dues à Bertillon. On se met à croire à la phrénologie pour « prévenir » le crime et identifier par des moyens objectifs les criminels potentiels… ce qui nous ramène, mais ça, l’exposition ne le dit pas, à nos temps modernes où certains politiciens verraient bien que l’on identifie les futurs délinquants dès l’âge de cinq ans à partir de leur comportement scolaire…. Mais ce que l’on apprend surtout c’est que tous ces projets sont vains et que le déterminisme faillit en la matière.

La dernière salle évoque plutôt la glorification du crime… mais le crime « littéraire » comme intégré au texte en tant qu’évènement de rupture : Sade, le Surréalisme. Lautréamont aurait pu être là aussi, mais je ne me souviens pas l’avoir vu cité

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Lautréamont?

Il est dit fréquemment que le crime et le sexe sont les deux éléments les plus puissants à susciter l’impulsion artistique et/ou littéraire. Cette exposition explore magnifiquement le volet du crime.

 

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Les ruminations d’un grand-père universitaire

Est-il possible de raconter dans son blog les perplexités que l’on éprouve en tant que membre de la clique de ceux que Lacan qualifiait par provocation d’unis vers Cythère ? Au soir de ma carrière, à Cythère me suis-je rendu ? me suis-je dirigé vers, seulement ? Non. Sûr que non. Et ce que je vois des désolations de mes amis, de mes proches ou de mes étudiants devrait me dissuader d’une telle croyance.

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Watteau : l’embarquement pour Cythère

Imaginez un pays où les semestres universitaires ne durent que treize semaines, où les universités sont donc, en principe, closes le reste du temps, les campus morts tout l’été (sauf quelques formations isolées pour les étudiants étrangers) alors qu’au contraire, un semestre d’été devrait être mis à profit soit pour approfondir des matières qu’on a aimées, soit pour refaire des modules où l’on avait échoué. On pourrait penser que dans ce pays, les gens ne veulent pas travailler. Ou bien que ceux qui travaillent dans ce système s’y laissent séduire par la possibilité de se livrer tout l’été, dans ce second mi-temps à eux attribué, à d’autres activités. De recherche, par exemple. Supposez qu’ils le pensent, le désirent et le disent en effet. Et que les ministères feignent de ne point y voir d’objection en faisant le raisonnement suivant. Les universités, c’est bien connu (des « voies de garage », des structures de gardiennage pour grands enfants ainsi soustraits au marché du travail) n’ont pas besoin de plus de moyens, ni de fonctionner bien, ce serait même fâcheux et risquerait de porter ombre aux enseignements prestigieux des Ecoles d’Ingénieurs ou des Ecoles de Commerce. Alors, soit. On aurait l’alibi de la recherche d’un côté, et de l’autre, l’indifférence à ce qui se fait dans les universités (contenu et forme de l’enseignement) et de toutes façons, la ferme intention de ne pas y mettre un sou de plus (financement ou postes supplémentaires).
Mais pour faire de la recherche, ne faut-il pas des moyens ? Imaginez un pays où les crédits de recherche seraient distribués au hasard, où la directrice de la principale agence de distribution de moyens avouerait que son principal travail est de justifier chaque année les plus de 15 000 projets qu’elle a refusés, ou avec des contraintes administratives telles que les bénéficiaires en perdraient immédiatement au moins 15% en cours de route… un pays où les chercheurs devraient abandonner leurs projets de recherche tous les trois ou quatre ans (rythme de renouvellement des « ANR »), un pays où l’on chanterait les mérite de « l’évaluation » mais où les projets, en principe évalués sur rapport tous les six mois ne seraient en réalité jamais évalués, jamais sanctionnés par autre chose que des phrases de routine (une fois en trois ans), comme « le projet semble suivre normalement son cours »  (sic), où l’organisme chargé de l’évaluation mettrait un temps tendant vers l’infini pour remettre son évaluation finale, dont en principe dépend le versement du solde. Imaginez un pays où, après quatre mois de silence, un fonctionnaire anonyme vous apprendrait que le solde finalement ne vous serait pas versé car dans les limites strictes du temps de votre projet, vous n’avez pas réussi à tout dépenser des sommes qui vous avaient été allouées ? où on vous sanctionnerait d’avoir été économe des fonds publics en quelque sorte.
Imaginez un pays où les décisions en matière scientifique seraient devenues tellement politiques que dans des domaines aussi retentissants que les sciences de la terre, c’est le laboratoire qui fait le plus de bruit médiatique (quitte à utiliser les moyens les moins scientifiques pour cela) qui parvient à emporter la mise.  Au point qu’on pourrait penser que les polémiques et les controverses suscitées par un tel laboratoire n’ont d’autre but que de  le maintenir dans l’actualité pour gommer la présence des autres.
Imaginez un pays où ceux qui sont installés aux gouvernes des « grands instituts » et, particulièrement, de celui des Sciences Humaines et Sociales, sont tellement ignorants que lorsqu’un très grand nom relevant de leur domaine de supposée compétence, un linguiste internationalement connu, vient à Paris, ils ne savent pas qui c’est, et qu’un collègue soit obligé de le leur expliquer. Imaginez un pays où le directeur des sciences humaines et sociales ignore ce qu’est la linguistique. Où donc on aurait nommé des gens non pas pour leurs connaissances et leur culture mais grâce à leurs appuis politiques. Comment une activité de recherche saine pourrait exister dans un tel pays ? Ne serait-il pas illusoire d’y songer développer une activité de recherche pendant un mi-temps professionnel ?
Ce pays ne serait-il pas à la fois doté d’un enseignement supérieur marchant sur la tête (car dans ce pays, les meilleurs lycéens seraient bien sûr encouragés à aller vers des « filières courtes » (parce que « sélectives » !) plutôt que vers les filières longues débouchant en principe sur des doctorats !) et de structures de recherche perverses ?
La France, ce pays ? Mais vous n’y pensez pas, j’aime mon pays moi monsieur, et je n’irais pas raconter de telles sottises sur lui, alors que de toutes évidences elles ne s’y appliquent pas.

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Quand les bébés philosophent

Il s’agit peut-être d’un thème à la mode (si j’en crois notamment la couverture du dernier « Philosophie magazine »), mais tant pis, il y a de bonnes modes, après tout. Celle-ci nous apporte en tout cas, à ce qu’il me semble, une des meilleures nouvelles de ces dernières années (décennies ?) : les bébés philosophent. Cette nouvelle s’assortit d’une des rares tendances que nous pouvons trouver positives dans l’évolution du monde contemporain et qui fait tellement contraste avec les tendances négatives (violence, pollution, raréfaction de l’énergie, de l’eau, de l’emploi etc. etc.) : celle qui consiste à accorder de plus en plus d’attention au bébé et à le traiter carrément comme une authentique petite personne. Quel fantastique chemin parcouru depuis le temps de nos parents et grands parents qui ne voyaient dans le nourrisson qu’un bout de chair molle où tout était en germe mais rien n’était encore là. Le bébé vagissait, il était tout juste capable de gestes réflexes, et on l’emmaillotait pour qu’il ne prenne pas froid. Il n’y a pas si longtemps (une vingtaine d’années) les meilleurs penseurs et en tout premier lieu l’illustre psychologue genevois Jean Piaget concevaient un modèle du développement où le bébé ne disposait au départ que de quelques schèmes sensori-moteurs qu’il perfectionnait au long de ses premières années avant d’arriver « à l’âge de raison » où il pouvait enfin disposer d’un appareillage de raisonnement formel. Aujourd’hui, on voit les choses autrement. Grâce à la technologie d’observation dont nous disposons (imagerie médicale etc.), on est capable d’observer la multiplication démesurée des neurones dès avant la naissance. « On ne s’imagine pas – dit J. P. Changeux dans « l’Homme de vérité » – qu’à chaque minute de la vie du bébé plus de deux millions de synapses se mettent en place » (cf. billet antérieur) . Loin d’être une larve développant peu à peu ses capacités, le bébé jaillit quasiment tout armé du ventre de sa mère, il n’a plus qu’à sélectionner les bonnes connexions, celles qui lui permettent d’obtenir les meilleures interactions avec le monde ambiant. Du point de vue du langage, dans le fameux débat Piaget-Chomsky des années quatre-vingt (souvenez-vous, Royaumont), c’est Chomsky qui avait raison : imaginer que l’infans parte de rien ne mène à rien, ce serait totalement incompatible avec l’extraordinaire rapidité du développement enfantin.

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C’est parce qu’on a été obnubilé pendant longtemps par une prétendue nécessité de refuser ce qu’on qualifiait « d’innéisme » (« l’innéisme » était de droite, le « constructivisme » était de gauche) qu’on a détourné son regard des évidences pourtant là : les petits enfants comprennent beaucoup plus de choses que ce que l’on croyait, ils comprennent ce qu’on leur dit avant même qu’ils ne puissent eux-mêmes parler. Ce n’est pas d’un « innéisme » au sens ancien (platonicien) qu’il s’agit quand on évoque cette extraordinaire activité mentale du nourrisson : on ne dira pas que les vérités sont déjà là. On ne dira même pas que « les jeux sont faits dès la naissance «  (crainte que l’on avait lorsqu’on rejetait cette doctrine) puisque le milieu est lui aussi nécessaire pour que s’effectuent les réglages et les sélections indispensables. Mais sont en place immédiatement les outils, les structures qui vont permettre de réaliser des choses aussi complexes que le pouvoir d’imaginer, la mise au point de théories du fonctionnement à la fois de l’univers physique et de l’univers psychique, la conscience ou les notions morales.

bebephilosophe.1272311740.jpgDans cet ordre d’idées, le récent ouvrage d’Alison Gopnik, « Le bébé philosophe » fait merveille. Il est écrit pour le grand public, avec beaucoup d’humour mais en même temps avec une précision suffisante pour qu’on comprenne qu’il ne s’agit pas de thèses farfelues. L’auteure montre que, comme elle le dit,  « en termes d’évolution, il y a comme une division du travail entre enfants et adultes. Les enfants constituent le département recherche et développement de l’espèce humaine – les adeptes du brainstorming – tandis que les adultes se chargent de la production et du marketing. Les premiers font les découvertes, les seconds les mettent en application. Les enfants génèrent un million d’idées nouvelles, pour la plupart inutiles, et les adultes gardent les trois ou quatre meilleures pour en faire une réalité ».

Prenons l’exemple des « mondes possibles » : il s’agit de notre propension, au cours de la vie adulte à imaginer des alternatives au cours actuel de nos actions et des évènements qui surviennent, ce que nous appelons aussi des « contrefactuels » (Ah ! si je gagnais le gros lot etc.), cette notion est exercée très tôt par les jeunes bambins. C’est là un fait surprenant. Pendant longtemps on a considéré que si un enfant de deux ou trois ans (voire de 18 mois, comme Minie) faisait la dinette, c’est-à-dire se servait de petites tasses en faisant semblant de les remplir et de boire le contenu ou de les offrir à l’entourage, c’était, bêtement, parce qu’un enfant « imite » l’adulte, mais on pensait qu’il ne faisait aucune différence entre de vraies tasses pleines et ses petites tasses vides, la fiction et le réel étaient indistincts. Alison Gopnik, elle, pense que pas du tout : les chères têtes blondes font la distinction. Elles savent que c’est vide et que ce n’est pas comme le thé servi à la maison. Elles « n’imitent » pas : elles FONT SEMBLANT, et de là vient d’ailleurs qu’elles s’amusent follement. Si les enfants font semblant, alors ils ont accès eux aussi aux mondes possibles, ils savent jouer sur eux, avec eux, et c’est de cette manière qu’ils découvrent la causalité.

Autre exemple : les adultes que nous sommes, imprégnés de nos habitudes, ne saisissent en général pas ce qu’il y a d’extraordinaire dans le fait pour un enfant de moins de deux ans de manifester de la surprise quand un évènement rare se produit. Imaginons deux boites dont l’une contient surtout des boules rouges et l’autre surtout des blanches, si l’expérimentateur sort une blanche de la première ou une rouge de la seconde, l’enfant manifeste par un regain d’attention sa surprise. L’adulte revenu de tout dit « ben, c’est normal » alors qu’il n’y a rien là d’attendu : il faut pour que cette réaction ait lieu que l’enfant ait intériorisé les bases du calcul statistique. Et on pourrait donner encore une foule d’exemples de ce style montrant à quel point nos enfants et petits-enfants sont de véritables petits savants qui n’arrêtent pas de cogiter.

Si vous voulez, je vous en dirai plus dans un prochain « post ». je me contente pour le moment de terminer sur cette belle phrase humaniste d’Alison Gopnik :

« Les éléments les plus triviaux de la vie d’un enfant de trois ans – les mondes imaginaires qu’il s’invente, l’insatiable curiosité qui le pousse à tout explorer, la compassion intuitive qu’il éprouve pour autrui – nous révèlent ce qu’être humain signifie. »

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un long apprentissage…faire et défaire ses lacets

(Et puisqu’il a été question de Noam Chomsky, ne pas oublier la visite qu’il nous rend à Paris, du 28 au 31 mai, tous les détails ici ). (visite dont il sera abondamment question sur ce blog, bien entendu!)

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Voyage vers chez « des petits riens… »

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Quand un bloggueur rencontre un autre bloggueur. Sur place, chez lui . Ils ne se racontent pas que des histoires de bloggueur. Ils parlent de la région, des marées hautes et basses, des restaurants en bordure de port, du temps qu’il fera, des belles littératures et ils regardent la mer face à Bréhat. Il n’y a malheureusement aucune photo pour matérialiser ces instants car… l’appareil a disparu. Oui, disparu. Volé ? Volatilisé ? Il était là, il n’était plus là. Avec lui, des centaines de photos sur une carte. Il ne restera à jamais que quelques impressions de Bretagne immortalisées par un petit numérique. Vite prises, vite numérisées. cafedelapoissonnerie.1272280974.JPGComme cet « à l’aise Breizh » qui vient de Vannes ou bien une devanture de bistrot mélancolique car désert en cette heure de journée.

 

Pour le reste, allez voir chez jmph , de toutes façons je n’avais pas fait mieux dans ma recherche des formes minérales sensuelles des rochers de Ploumanach, fesses rebondies, fentes abyssales rougeoyantes quand elles sont face au soleil, scintillantes quand la nuit approche. Je n’ai pas fait mieux non plus en ce qui concerne le mystérieux temple de Lanleff , où nous tombâmes sur un expert, promenant son petit chien, le fume cigarette à la main, pour nous expliquer que tout ce qu’on savait on n’en savait rien, s’il était gallo-romain, cet édifice circulaire à double enceinte, ou s’il avait été construit après les croisades en s’inspirant du Saint Sépulcre (peu probable, vous connaissez le saint Sépulcre ? ça ne ressemble vraiment pas), mais est-ce bien un temple, et pas plutôt une construction militaire, avec ses meurtrières et ses fortifications ?

lanleff.1272281294.jpgjerusalemsaintsepulcre3_web.1272281113.jpg(à droite, le St Sépulcre)

C. et moi avons remercié jmph et, sur la pointe des pieds, déserté Kerkalou pour ne pas risquer de réveiller quelques fantômes du passé… (dans ces contrées, on ne sait jamais !) et nous le remercions encore.

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Golfe du Morbihan, îles aux Moines

(malheureusement, le scan violente les bleus….)

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J. D. Salinger, plus haut la poutre maîtresse

salinger2.1271333799.jpgQuand je me suis remis à lire Salinger, j’ai choisi de me plonger dans des nouvelles qui m’étaient inconnues, et ce titre m’a plu : « dressez haut la poutre maîtresse, charpentiers ». Cette phrase étrange intervient à la page 86 de l’édition de poche actuelle, quand le narrateur – un soldat américain en permission pendant la seconde guerre, réquisitionné par sa famille pour assister au mariage de son frère, lequel n’est pas apparu à la cérémonie, ayant auparavant enlevé la fiancée – a dû se réfugier dans l’appartement familial et qu’il entre dans la salle de bains. Sa sœur, Boubou, conformément à leurs habitudes a laissé un message écrit au savon sur le miroir : « Dressez très haut la poutre maîtresse, charpentiers. L’époux, comme Ares, s’approche, et il est de plus haute taille que le plus grand d’entre les hommes […]. S’il te plaît, sois heureux, heureux, heureux, avec ta belle Muriel. C’est un ordre formel : je suis le plus haut gradé dans tout l’immeuble. »

Je lis sur le blog de K . cette citation de Lydie Salvaire : « J’ai parfois l’impression que l’édition survit aux livres. Que veux-tu dire? Dis-je. Je veux dire, dit BW, que je lis de moins en moins de livres qui me brûlent ». Sans doute voulait-elle parler de ce qui s’édite de nouveau aujourd’hui… encore qu’il faille à mon sens beaucoup nuancer cet avis. Qu’est-ce que cette brûlure des livres ? Ce serait sans doute qu’ils laissent en nous des cicatrices, comme, parlant de Seymour, le frère tant admiré,
« 
[c]es cicatrices sur les mains qui [lui] viennent d’avoir touché certaines personnes ».

«Un jour, [écrit-il] dans le parc, alors que Franny était encore dans sa voiture d’enfant, j’ai posé la main sur le dessus duveteux de son crâne et je l’y ai laissée trop longtemps ».

Et plus loin, cette formule :

« Oh ! mon Dieu ! si ce que j’ai porte quelque nom savant, c’est que je suis un paranoïaque à l’envers. Je soup­çonne les autres de faire des complots pour me rendre heureux.»

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Ponto final (2)

 

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Il eut beau appuyer sur le bouton plusieurs fois, il ne se passa rien… Il était seul à la base de cette tour où tout exprimait l’abandon, vitres cassés, graffitis, ambiance d’usine délaissée. Lucas ressortit de son abri, prêt à revenir en arrière même s’il fallait affronter la bourrasque. Une femme, une touriste probablement, vint prendre sa place à l’intérieur de la petite salle d’attente. D’instinct en voyant Lucas, elle avait serré son sac à main contre elle. Elle et lui n’eurent aucun échange. Lucas était prêt de s’éloigner quand il vit au travers d’une vitre le visage d’un vieil homme qui lui faisait signe, la casquette vissée sur le crâne, les lunettes mouillées d’embruns. Lucas se rapprocha, il comprit que le vieil homme lui demandait si c’était bien lui qui avait appelé. Sans réfléchir, Lucas fit « oui ». Son interlocuteur eut l’air rasséréné et lui montra l’intérieur de la cabine de l’ascenseur, maintenant ouverte. C’était une cabine dont les deux-tiers étaient fermés par des vitres donnant sur l’extérieur, de telle sorte que durant l’ascension, le passager pouvait voir le paysage se transformer, le fleuve s’éloigner lentement, à la vitesse peut-être d’une montgolfière s’élevant dans les airs. Mais à la différence d’une montgolfière, la cabine en montant émettait des grincements, des sifflements, des soupirs de fatigue. L’homme lui fit payer cinquante centimes et en échange de sa monnaie, il reçut un ticket grand comme une demi-feuille A4, ornée d’un dessin où l’on pouvait voir la tour élancée se détacher sur un ciel bleu, aux côtés du pont. Du pont qui continuait de mugir au loin, et qu’on entendait malgré les bruits de l’ascenseur.

Lucas eut l’impression d’être aspiré vers le ciel. L’ascension durait. Il lui sembla qu’à partir d’un moment, on avait depuis longtemps dépassé le niveau de falaise où la cabine aurait du s’arrêter et que celle-ci continuait sa course ascensionnelle dans une nuit bleutée. Des étoiles tombaient sur les épaules de Lucas comme les étincelles d’un fer à souder. En s’assoupissant, Lucas se dit qu’il avait eu raison tout à l’heure de penser qu’en ce point serait la fin de sa promenade.

Mais ce n’était qu’un étourdissement. L’ascenseur enfin stoppa. La porte s’ouvrit sur un paysage clair et rose, baigné d’un soleil plutôt pâle. Une longue passerelle joignait la sortie de la cabine aux premières marches d’escalier qui menaient à un village paisible, si ce n’est que le grondement s’était encore amplifié depuis tout à l’heure.

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Lucas s’aventura dans les ruelles blanches sans remarquer que le vieux gardien d’ascenseur empruntait le même chemin, à quelques pas derrière lui. Le village semblait complètement inhabité, comme si un cataclysme l’avait vidé. Lucas eut un frisson quand il entendit comme des bruits de pleurs, qui venaient du porche de l’église. En s’approchant il vit trois femmes d’âges différents, pelotonnées les unes contre les autres dans l’encoignure du portail. Interdit, il allait leur adresser la parole (mais en quelle langue ?) quand il sentit la présence du petit vieux juste derrière lui. Le petit vieux hochait la tête d’un air triste. Lucas comprit le mot « terremotto ». Ces femmes pleuraient qui son mari, qui son père, qui son amant. Lucas n’avait pourtant pas entendu parler de tremblement de terre ces derniers temps en cet endroit. Pourtant il se dit que le grondement qu’il entendait était quand même bien anormal. Il eut peur et se sauva à toutes jambes dans la rue qui s’élargissait au-delà du sommet du village, redescendant vers une vallée. Il lui semblait qu’en effet le sol tremblait sous ses pas. il n’arrivait pas à comprendre comment il pouvait y avoir certains signes de séisme sans que le sol ne s’ouvrît entièrement ni que les édifices ne s’effondrassent.

 

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C’était comme si un très vieux tremblement de terre n’avait jamais réussi à quitter complètement les lieux, et qu’il rôdait, comme un fantôme, au-dessus des berges du Tage.

La rue qu’il avait prise s’élargissait de plus en plus et devenait une véritable avenue bordée d’immeubles modernes. Au bas de l’avenue, des tramways circulaient. Il fut soulagé de se faire emmener très loin, en une seule traite, vers sa rive de départ.

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Ponto final (1) – Nouvelle

Depuis longtemps Lucas Martin avait envie de traverser le fleuve, principale voie d’accès à la blancheur de la ville. Il y était déjà venu il y a trente ans. Les drapeaux rouges flottaient encore sur les toits des usines et des fresques révolutionnaires faisaient vibrer les murs du port de pêche de l’autre côté de l’estuaire. On ne voyait plus aujourd’hui de trace de ces élans vers une vie nouvelle. Ce qu’il avait pu y avoir d’inconnu dans une fraternité nouvellement créée avait été conjuré. Il restait maintenant de l’autre côté du Tage des ateliers abandonnés, de vieux hangars et quelques salles de restaurant pour touristes.

Le navire moderne l’avait déposé, au milieu de promeneurs ou d’employés, de gens qui faisaient la navette d’une rive à l’autre, sur un grillage mouillé. La ville dans son dos s’était réduite à quelques collines revêtues de toits orangés. Un dôme par ci, par là, un clocher rappelaient la fréquence des églises.

 

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D’un pas ferme, évitant les flaques, Lucas se dirigea au sortir du bateau vers la droite, le long du quai où ne s’amarrait plus désormais le moindre navire en panne. Il se retrouva instantanément seul. Instinctivement, il releva son col : le ciel était énorme au-dessus de lui, une masse nuageuse semblait vouloir l’aspirer et si tel était le cas, il se déclarait par avance vaincu. Le vent hérissait le fleuve et rabattait sèchement les volets vermoulus sur les façades des ateliers abandonnés. Lucas se courba même un peu pour affronter le grain. Il lui fallait marcher. Mais jusqu’où ? C’était comme si les restes d’un festin inconnu l’appelaient vers cette tour grise et bien maigre, adossée à la falaise, à l’intérieur de laquelle il se promettait de grimper. Deux silhouettes avançaient vers lui, elles tanguaient au gré du vent. Machinalement, il serra les poings. Quand elles furent à son niveau, il distingua un couple. La fille se rabattit brusquement dans une anfractuosité du mur tandis que le garçon émit un gémissement avant de disparaître dans la brume. Quelques secondes plus tard, Lucas se demanda s’il avait rêvé, il ne lui restait en mémoire qu’une grimace qu’il avait aperçue sur le visage de la fille avant qu’elle ne disparaisse dans l’abri de fortune que constituait une ancienne usine décapitée. Les murs se couvraient de graffitis et de vieux restes de réclame pour des huiles de moteur, et Lucas continuait sa marche. Un ponton métallique s’était cassé en deux, ne menait plus nulle part, si ce n’est dans l’eau grise.

 

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Au travers de la brume il vit alors comme une jetée qui entravait la marche du fleuve. Il lui sembla que plus il avançait plus un vrombissement emplissait l’espace. Il n’était plus très loin de ce gigantesque pont qui fait la fierté de la ville, portant le nom du plus illustre des navigateurs. Etait-ce lui, ce pont, qui crachait sa clameur aux pauvres hères qui arpentaient le sol cimenté du quai en contrebas de son tablier qui comme une griffure déchirait la brume ?

Alors il distingua très nettement ce qui était écrit sur le mur du promontoire : ponto final.

Il frissonna, sûr désormais qu’il n’irait pas jusqu’au bout de sa promenade. Les paquets d’embruns rugissaient autour de lui et le vrombissement qui semblait venir du pont s’amplifiait toujours. Arrivé au pied de la tour grise – c’était un ascenseur – il se mit à l’abri à l’intérieur et appuya machinalement sur le bouton près de la porte d’acier.

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Bauchau, amour et répulsion

bauchau.1270575695.jpgLa littérature est faite pour nous happer. Un auteur, un écrivain c’est celui qui nous prend par les épaules ou par le colbac, parfois en douceur et parfois brutalement. Si on est un peu libre, on obéit à l’injonction des mots, du rythme de la prose, parfois bien sûr aussi de la poésie. J’ai lu Modiano d’un seul trait et sa petite musique me donnait un cœur léger et plein d’humeurs primesautières. Je ne sais pas ce qui m’a pris de lire Henry Bauchau . Oh non, pas le dernier, qui, je crois, s’appelle « Déluge », mais l’avant dernier, celui qui s’appelle « Le boulevard périphérique », maintenant sorti en format de poche, qui avait obtenu en son temps le prix des lecteurs de France-Inter. Au début j’ai adoré cette prose. Sentiment qu’on n’avait rien vu de si épique depuis peut-être Hugo. Il y a, vers le début, c’est le chapitre IV, une extraordinaire description d’une scène se déroulant pendant la dernière guerre. Il s’agit d’une grande rafle opérée par les SS afin de ramasser les jeunes pour les envoyer au STO. Apprenant que quelqu’un qu’il cachait s’était fait prendre et devait partir le lendemain pour l’Allemagne, le narrateur songe à lui faire passer un paquet mais sa compagne lui fait remarquer qu’il est plus prudent que ce soit elle qui le fasse. « Mary ne revient que plusieurs heures plus tard, échevelée, les vêtements froissés, elle boite car les talons de ses souliers sont cassés. Elle est épuisée, s’écroule dans un fauteuil, elle raconte et ses paroles sont coupées de crises de larmes et parfois de rires nerveux. » Quand elle est arrivée place de la Gare, bien d’autres femmes étaient là. Des centaines. Elles ont suivi les jeunes hommes, et elles se sont mises à crier. Plus il arrivait de femmes, plus ça criait, et les soldats n’osaient pas les frapper. Mais les hommes sont arrivés et eux ont commencé à jeter des pierres et des boulons. Alors les femmes leur ont fait face et ont voulu les dissuader car cela ne rimait à rien, uniquement à les mettre tous et toutes en danger. Cette confrontation multiple (les femmes contre les soldats, les hommes contre les soldats, les femmes contre les hommes) dure une douzaine de pages. C’est un morceau unique de littérature où l’on sent comme l’esprit de Gavroche et celui des femmes de la liberté guidant le peuple. Rien que pour ça, on peut lire Bauchau.

Et puis j’ai haï Bauchau. Je n’ai pas compris qu’il faille, pour servir de contrepoint à l’histoire de Paule qui se meurt d’un cancer, mettreen parallèle celle d’un duo bien peu probable constitué du Résistant et du Nazi… Le Résistant a enseigné au narrateur les joies de l’escalade au début des années quarante et il y a eu entre eux une sorte d’amour qui met longtemps à se révéler comme tel aux yeux du narrateur… Il faut pour cela que ce dernier rencontre au fond d’une cellule le Nazi qui a traqué le Résistant. Etrange fascination. Ce qui était épique au début devient l’avancée d’une prose au pas lourd. L’excès de sens remplit les épisodes jusqu’à provoquer du dégoût. Je m’étonne à ce stade que la critique ait encensé ce livre sans jamais avoir rien trouvé à redire à cette exploitation invraisemblable de la seconde guerre mondiale. D’autres auteurs sont exécutés en place publique pour moins que ça (Littell, Haenel…).

Et puis j’ai re-aimé Bauchau sur la fin, quand cette histoire glauque enfin s’estompe et qu’on ne parle plus que de ce qui est rude réalité à étreindre : celle de la mort d’une personne proche, et cela avec des accents qui sonnent tellement juste, mais qui vous emplissent d’une telle tristesse….

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Promenade dans Lisbonne – suite

vues détachées d’un carnet à spirales…

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