Une société sans valeur marchande – II

2- Un réseau équilibré pour des échanges d’activités

La mise en place du système blockchain pour réguler les transactions entre individus en tant qu’échange d’activités concrètes et non plus sous forme monétaire avait donc eu des conséquences multiples, y compris certaines qui n’avaient pas été imaginées jusqu’ici. Bien sûr, la base était simple : si on allait par exemple au restaurant, il fallait « payer sa note ». Rien de plus facile, nos jetons personnels allaient servir à cela. Ils étaient échangeables contre les activités qui avaient conduit à confectionner les plats (et, à titre d’activités, ils étaient éliminés dès qu’utilisés selon l’algorithme qui sera exposé ci-dessous). Pour cela, le restaurateur disposait d’une application informatique attachée à sa fonction, qui autorisait la transformation des jetons du client en jetons d’activités attribués à ceux et celles qui avaient fait la cuisine et servi le repas. C’était la manière dont les activités du cuisinier et de ses aides en venaient à apparaître comme « rémunérées» : ce qu’ils obtenaient n’était pas de l’argent mais des possibilités d’interactions futures dans d’autres rencontres et d’autres « contrats ». Cette application vérifiait évidemment l’authenticité des jetons proposés. Les produits (frais!) utilisés en cuisine portaient de même la marque indélébile de leurs producteurs qui, au fur et à mesure que leurs produits étaient utilisés, recevaient eux aussi des jetons de rémunération.

Lorsque nous avions passé du temps à une activité, ce temps pouvait être compté, transformé en jetons d’interaction. Après tout, le temps restait la seule denrée durable, même s’il n’était pas le même pour tout le monde, la chose incontestable était qu’il s’était écoulé et qu’on ne pouvait jamais revenir en arrière, la seconde loi de la thermodynamique était ainsi le dernier mur, l’ultime, auquel nous nous heurtions. Le temps était mesuré en ordre de grandeur et non de manière rigide, fixe, en accord avec quelque étalon immuable (le modèle ici était celui qu’on trouve en informatique théorique, où l’on n’évalue pas le temps d’exécution d’un programme en heures, minutes et secondes mais selon un ordre de grandeur, on dit par exemple qu’il est en n puissance k, où n est la taille de la donnée, et la durée réelle pour une exécution particulière dépend alors de la machine sur laquelle il a été implémenté). Le temps que nous avions passé à une activité, comme aider un enfant à apprendre ses tables de multiplication ou recueillir les oiseaux blessés au cours d’une tempête, était « déposé » dans la blockchain au moyen d’une inscription que nous faisions sur un registre qui était visible par tout le monde. Des personnes chargées de les maintenir s’occupaient du contrôle, elles étaient tirées au sort à tour de rôle au sein de la communauté qui était concernée par l’activité : ici, des personnes en charge du bien-être éducatif, là, des personnes en charge du rivage local et du devenir des mers. Il faut d’ailleurs ajouter que les êtres naturels comme les mers, les cours d’eau, les forêts, les vallées et les monts étaient représentés comme des personnes au sein de ces sortes de commissions d’évaluation, et comme elles ne pouvaient guère s’exprimer par elles-mêmes, elles avaient des représentants sous forme d’experts de leurs propriétés spécifiques, en général des scientifiques ayant suivi les études appropriées. Idem pour les espèces animales non humaines. Les loups avaient leur point de vue, autant que les moutons et les brebis.

On voyait bien que le travail au sens du capitalisme avait disparu : celui-ci avait été autrefois le seul et unique principe d’organisation sociale, finissant par être la totalité de l’existence alors qu’il existait pourtant une multitude d’activités concrètes, mais, dans le capitalisme, seule l’une d’elles, définie comme travail, comptait. Si l’on faisait autre chose que son travail attitré, comme entretenir son bout de jardin, jouer avec ses enfants, apporter du réconfort sous forme de temps passé auprès d’une personne en situation de demande, c’était comme si on utilisait ce temps pour « se distraire », il ne comptait pour rien. La richesse matérielle s’identifiait alors au travail dépensé et jamais aux activités effectuées dans un temps libre. Or, comme l’avait si souvent dit Marx (et surtout dans ses fameux Grundrisse) la richesse matérielle se définit globalement en tant que force productive développée par tous les individus et non comme la somme des richesses accumulées par les individus chacun pris isolément, dépendantes des quantités de travail mesurées en temps abstrait. Et au niveau global, au niveau « de l’humanité entière », comme disait Marx, c’était bel et bien le temps libre qui exprimait le mieux la richesse, car avoir du temps libre pour chacun signifiait que la production pouvait opérer juste à côté de nous, sans que nous en soyons des rouages, nous libérant ainsi pour toutes ces activités qui avaient toutes autant d’importance les unes que les autres.

Mark Alizart
Ferdinand de Saussure

Certains avaient objecté, au tout début, qu’il serait trop facile d’acquérir ces jetons d’activité s’ils n’avaient pas en eux-mêmes de la valeur, que les « contrôleurs » pourraient être laxistes et laisser se développer des chaînes sans limite, au point que plus rien n’aurait de « valeur », que tout ressemblerait à tout et que les gens en viendraient à être démotivés. C’était là se tromper, les jetons avaient bel et bien une « valeur », même si celle-ci ne ressemblait en rien à une valeur marchande. On se souvient qu’au début du bitcoin, son inventeur, Satoshi (une personne, qu’entre parenthèses, personne ne connaissait, personne n’avait vu, au point qu’on se demandait si elle existait vraiment, si ce nom ne cachait pas un collectif mystérieux) avait décidé, de manière qui paraissait arbitraire, que le nombre d’allotissements serait limité à 21 millions, de sorte que posséder un bitcoin signifiait alors posséder un emplacement sur 21 millions disponibles, ou, dit autrement c’était comme posséder une place de parking sur 21 millions… Alizart avait dit : le bitcoin est un pur « ceci » ; il est ce qu’Agamben appelle, après le linguiste Emile Benvéniste, un « indicateur d’énonciation ». L’enregistrement d’une activité sur la blockchain était semblable à cela. Elle tenait un certain espace, c’était un locus, comme disaient au début des années deux mille les chercheurs qui travaillaient sur la ludique (d’après les travaux de J.Y. Girard : A. Lecomte, M. Quatrini, C. Fouqueré, S. Tronçon, P. Livet et bien d’autres… un peu oubliés depuis). La part d’activité occupait donc un locus et les loci étaient en nombre fini, cela contraignait évidemment à maintenir un équilibre entre toutes les activités dispensées. De cet équilibre dépendait le maintien du monde global, son non-effondrement. Un algorithme était chargé d’y veiller. Il pouvait proposer à chaque instant des réaménagements de la chaîne de manière à ce que personne ne soit lésé. Ainsi la « valeur » des jetons que nous avons distinguée de la valeur marchande du système de la monnaie, ressemblait à la valeur au sens saussurien du terme. En linguistique, la valeur d’un terme lui vient de l’ensemble des relations qu’il entretient avec les autres, sur deux axes en même temps : le syntagmatique et la paradigmatique. La langue est sans cesse en mouvement, les « sens » se modifient, de nouveaux mots apparaissent, de nouvelles tournures syntaxiques également, et d’autres disparaissent, deviennent, comme l’on dit, « inusités ». Cela ne produit pas un ensemble – la langue – qui s’étendrait indéfiniment. Le répertoire des sens est fini. Autrement dit, créations et disparitions s’équilibrent. La langue est comme un vaste algorithme qui gère, sans que nous n’en ayons conscience, la distribution des expressions dans le temps et dans l’espace.

Il est temps maintenant d’expliquer comment les jetons émis interagissaient. L’idée venait de la notion de normalisation dans les calculs symboliques, appelée aussi élimination des coupures en logique. Ce calcul « un peu miraculeux » venait des travaux informatiques d’autrefois : lambda-calcul, normalisation des réseaux de preuve, réduction de termes. Il s’avérait en réalité que tous les jetons étaient distincts : voilà bien encore une différence radicale avec les monnaies d’antan ! Un jeton émetteur était fait pour interagir avec un jeton récepteur. Après interaction, il pouvait demeurer un terme produit, ou rien… cas où le récepteur et l’émetteur étaient comme deux dialoguants qui sont satisfaits mutuellement des comportements des uns et des autres : l’échange s’arrêtait là, mais le cas le plus fréquent était celui où le récepteur avait obtenu un résidu, jeton de forme différente prêt à être utilisé pour un autre échange. En somme, l’échange globale était encore une fois conçu à l’inverse des échanges généralisés d’autrefois qui, eux, permettaient une prolifération aveugle et une mise en contact anonyme des participants. Nous verrons plus tard combien cela pouvait avoir d’avantages lorsqu’il s’agissait de bâtir des relations intimes et d’engendrer des liens personnalisées. Un jeton était finalement une portion de dialogue vu du point de vue d’un seul participant. Comme un bout de dialogue, une telle parcelle avait ses actes positifs et ses actes négatifs : positive était l’action comme poser une question ou choisir une réponse dans un éventail de possibilités, négative était l’attitude d’attente : en ayant émis une action positive, on prévoyait des actions possibles de la part du correspondant. Il fallait bien sûr que les plus et les moins coïncident, et lorsque cela était le cas, ils se neutralisaient, les chemins qui les portaient disparaissaient et il ne restait que de nouveaux dialogues en perspective.

Interaction entre deux jetons qui conduira à une neutralisation totale

D’aucuns prétendirent aussi que ce système allait décourager les gens de se consacrer à des travaux très spécialisés ou bien encore allait ravaler certains personnages jugés « improductifs » au rang de marginaux, or, disaient-ils, on ne pouvait négliger le rôle des prophètes, des prêtres et des méditants, ce serait là revenir aux travers plus que néfastes des régimes prétendument communistes d’autrefois. Que les médecins et les chirurgiens allaient manquer, et, avec eux, les chercheurs et les ingénieurs, dont la portée de l’activité était difficilement évaluable. En réalité, il était possible de distribuer du statut social. Cela pouvait ressembler un peu à ce qui se passait depuis longtemps dans certaines sociétés pré-capitalistes, comme chez les habitants des îles Trobriand. Du statut social était octroyé aux humains dès leur naissance, sorte d’inscription au registre des naissances, effectué bien entendu via la blockchain. Ce statut pouvait s’accroître tout au long de la vie, notamment quand des personnes accomplissaient des tâches hautement valorisées par la société (et par exemple, soigner des maladies, trouver des remèdes et des vaccins, mais aussi explorer l’espace et la matière, approfondir nos connaissances de l’esprit en faisaient partie) ou quand d’autres personnes occupaient une place que la société jugeait nécessaire de protéger, il pouvait donner droit à des échanges patrimoniaux particuliers, n’existant d’ailleurs que pour la durée attachée à ces activités. Cela se traduisait, en particulier, par la possibilité d’octroi de biens matériels dotés d’une histoire spécifique (dûment enregistrés sur la blockchain à cause de cela) ne donnant pas lieu normalement à des attributions de « points » (bijoux, œuvres d’art, objets anciens ou sacrés). Mais surtout, ce statut donnait un accès plus direct aux rôles importants qui devaient être remplis dans la société : celui de méta-expert par exemple, qui autorisait un avis sur les experts désignés dans les diverses commissions d’évaluation que nous avons mentionnées tout à l’heure. Ces sortes de méta-experts étaient considérés à la façon de guides, gardant en mémoire les valeurs fondamentales, et, à l’occasion, les régénérant par des écrits ou des discours. Tout le monde évidemment touchait du statut social, mais certains un peu plus que d’autres en fonction des rôles qu’ils remplissaient déjà dans la société et qui ne pouvaient pas facilement être remplacés (pour cause de savoir, d’intelligence, de formation etc.).

Iles Trobriand

Les objets anciens qui pouvaient être acquis l’étaient en raison du rôle qu’ils pouvaient jouer dans le rappel de l’histoire, ils n’étaient en aucun cas, là encore, l’équivalent d’une monnaie d’échange qu’il aurait été possible d’échanger hors-circuit car ils étaient oblitérés du sceau de leur histoire. Sans ce sceau, ils n’étaient plus rien, sauf application particulière permettant une transformation locale vers un descendant ou à titre de « cadeau » (un cadeau n’était évidemment pas transmissible). L’héritage était d’ailleurs un problème. Il pouvait sembler légitime que les humains souhaitent transmettre à leurs enfants une part de leurs biens ou de leur statut social. Comment allait-on faire ? Il allait falloir que les rejetons fassent leurs preuves, sinon, les biens et statuts acquis allaient être très vite dévalorisés ou rétrogradés. L’héritage servait à aider, à mettre le pied à l’étrier, mais en aucun cas à assurer une vie entière sans activités utiles pour la collectivité.

à suivre

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La blockchain et la société sans valeur

1- La découverte fondamentale de Balbino Vulcian et Atsuko Komemura

Nous sommes en 2055. Après la énième crise financière, le capitalisme a donné des signes de faiblesse qui ont fait comprendre qu’il allait vers son terme. Les multi-milliardaires se sont terrés sur leurs îles éparses, ont préparé leurs yachts pour attaquer la haute mer. Les Ferrari sont au garage. L’argent remplit les coffres des paradis fiscaux, mais de plus en plus se pose la question : pour quoi en faire ? La crise globale de l’économie rend tout investissement incertain, les gens n’achètent plus, la valeur n’en finit pas de disparaître et avec elle le travail. Celui-ci, mal rémunéré et pour cause, tend à paraître vain à ceux et celles qui couraient encore après lui quatre-vingts ans auparavant. La jeunesse a fui l’emploi. Du reste, la majorité des objets produits et dont on peut avoir besoin sont fabriqués par des robots et des imprimantes 3D. Les gens sont massés devant leurs écrans mais se demandent de plus en plus quoi regarder, quelle série faut-il suivre dans la masse de celles qui sont désormais produites automatiquement par l’IA ? La guerre a ravagé des territoires entiers, jusqu’à l’Europe. Les gouvernements ouvertement fascistes ont massacré des vagues de migrants qui tentaient de passer leurs frontières. En été, la chaleur intolérable a causé la mort de millions de vieilles personnes. Les remous climatiques ont fait s’effondrer des falaises, entraînant avec elles maisons et hôtels proches des cours d’eau en furie. Les glaciers se sont évaporés et des réserves d’eau ont emporté des barrages, ensevelissant des mégapoles comme Delhi. Manhattan sombre sous les flots de l’Hudson.

Dans cet effondrement généralisé, où les gens qui travaillaient ont commencé à comprendre qu’à réclamer des hausses de salaire et des mesures de pouvoir d’achat ils ne faisaient que renforcer le système qui les opprimait, quelques militants, quelques associations et ONG, quelques penseurs de l’impossible surnagent : dans la catastrophe on les entend enfin. Il y a plusieurs décennies, on les aurait taxés « d’ultra-gauchisme », mais aujourd’hui, on n’a plus le cœur à ça, ce qu’ils annonçaient s’est produit, il ne reste plus qu’à les entendre.

Deux mathématicien.ne.s et philosophes, Balbino Vulcian et Atsuko Komemura, ont enfin jeté les bases d’une société sans argent. D’origine respectivement argentine et japonaise, ils s’étaient rencontrés dans une start-up de la région grenobloise. Ils ont repris les travaux du début des années 2000, entre autres ceux du philosophe Mark Alizart, qui s’appuyaient sur la découverte de la blockchain, mais qu’on n’avait guère pris en considération à l’époque. La blockchain n’avait servi jusqu’alors qu’à exploiter les bas instincts du capitalisme : faire du fric (le bitcoin), sauf que cette fois c’était sans les banques, mais ceci n’était qu’un détail, on pouvait spéculer sans les banques, rien ne l’empêchait, et on pouvait mettre au tapis des gogos et des naïfs qui croyaient encore pouvoir « s’enrichir ». Pourtant, Alizart, dès 2019, écrivait, dans Cryptocommunisme : « dans la mesure où il est d’un côté un « rapport social », une infrastructure et, de l’autre, un livre de compte universel, pas un livre de compte strictement bancaire, un livre de compte numérique programmable, [Bitcoin] peut potentiellement servir d’armature à tous les types de contrats, pas seulement les contrats financiers ». ajoutant cette phrase mystérieuse : « on pourrait imaginer que tous ceux qui participent à la création de valeur non marchande soient rémunérés ».

Balbino Vulcian et Atsuko Komemura

Ils traduisirent cela. Quand Alizart parlait de «création de valeur non marchande », il voulait dire bien sûr, création de quelque chose de différent de la valeur au sens capitaliste, et par « rémunéré » il signifiait juste une simple manière d’enregistrer ce qui avait été produit comme activité pour que son auteur puisse ensuite être reconnu dans ce qu’il avait fait. En somme, c’était comme si toute activité pouvait être rétribuée par elle-même, sans passer par la forme monnaie.

Il disait ainsi: Trier ses ordures, aider à nettoyer une plage souillée par une marée noire, participer à des actions éducatives et sociales ne fait pas l’objet d’un salaire. […] La raison à cela peut paraître évidente : qui payerait, sinon les citoyens eux-mêmes, pour toutes ces activités ? Ne serait-ce pas comme se donner à soi-même son argent ? Ne serait-ce pas un impôt de plus, une forme de redistribution insoutenable pour le budget de l’État ? Oui, sauf s’il est émis par une blockchain, où la charge de la preuve est inversée : c’est la preuve de travail qui produit la valeur, et non pas la valeur prélevée qui doit rémunérer le travail. Si l’État lui-même était blockchainé à l’image de Bitcoin, toute personne faisant un travail pour la collectivité serait rétribuée en devises digitales, ces « bons civiques » acquérant, du même coup, une valeur nominale, puisque des servicess pourraient être payés avec eux entre membres de la blockchain.

Voilà, c’était cela qu’il fallait. Avoir le moyen d’enregistrer toute activité contribuant à la bonne santé de la communauté comme activité liée à soi-même (signée par soi) donnant droit à un ou plusieurs jetons ou « bons civiques » (le nombre dépendant de la reconnaissance plus ou moins grande attribuée par la communauté à l’activité en question). A ceci près que ce jeton ne serait pas une monnaie. Il ne serait pas librement échangeable contre d’autres jetons voire, pire, contre de l’argent au sens classique du terme. Le jeton que j’ai acquis est signé de mon identifiant unique. Il donne droit à l’appropriation de certaines activités, traduites aussi en jetons, accomplies par d’autres, mais une fois dépensé, il n’est pas reproductible, il ne peut pas poursuivre son chemin et devenir l’équivalent d’une monnaie. Consommé une fois signifie éliminé du circuit. Le jeton sert bien à acquérir un bien ou un service, mais par le biais d’un échange d’activités non médiatisé, de sorte qu’il n’ait en lui-même aucune « valeur ». Pour cela, la transaction repose sur des outils que possèdent les actifs dans le cadre de leurs activités définies et reconnues, celles d’un restaurateur ou celles d’un libraire par exemple, ou bien celles d’un agriculteur écoulant sa production, applications qu’ils possèdent sur leur portable, programmées pour la transformation des jetons en d’autres jetons, désormais marqués par la nouvelle transaction et donc distincts des premiers qui, eux, ont disparu du circuit. On le voit, il s’agit désormais de quelque chose de très différent de la vieille monnaie.

Celle-ci, la vieille monnaie, était la forme marchandise équivalent universel, qui servait à acquérir toute marchandise (telle que Marx a pu en donner une définition précise au travers du fameux cycle de la marchandise, dans Le Capital) et, à ce titre, méritait d’être thésaurisée, accumulée, adulée (Walter Benjamin a décrit, dans les années 1930, la religion de l’argent, pour laquelle le billet de banque était une idole). A ce titre aussi, elle était volée, permettait tous les trafics (de drogue, d’armes, d’humains), autant dire qu’elle était un poison dans la société. Désormais, si je paie directement au moyen de mon activité enregistrée, je ne paie pas au moyen d’un travail abstrait qui s’est traduit en salaire, je paie au moyen d’un travail concret, sans rétribution autre que lui-même grâce à la reconnaissance mutuelle des agents. Ce jeton est signé : cela signifie que si par accident, une tentative de piratage a lieu, qu’un intrus s’empare de lui, il me sera très facile de le dévaloriser immédiatement et d’en faire générer un autre qui le remplacera. Plus de vol. Il n’y a également plus de possibilité d’acquérir ce genre de jeton par échange avec des marchandises : outre que la notion de marchandise au sens propre n’existe plus, ce qui pourrait exister et lui ressembler ne sera pas « achetable » avec mon jeton car ne sera pas lié à du travail concret, étant une sorte de fausse valeur volante n’ayant aucune valeur en elle-même.

Après bien d’autres, militants et activistes mais aussi chercheurs et philosophes, Balbino Vulcian et Atsuko Komemura savaient que la seule manière efficace de lutter contre le capitalisme ravageur consistait à supprimer l’argent en tant que marchandise-équivalent universel, mais ce sont eux qui ont mis l’idée en pratique en sachant utiliser les ressources de la blockchain. Si au cours d’une première phase de son développement, l’informatique avait pu faire naître la crainte d’une volatilisation de l’identité et de l’intimité de chacun, la technique de la blockchain avait permis d’obtenir des certificats signés dont la signature était indélébile et infalsifiable.

Certes, la transition ne pouvait être instantanée. Les multi-milliardaires avaient encore quelques munitions pour protéger leurs « valeurs ». On pouvait comprendre que l’argent classique continue d’exister. Mais pour combien de temps ? Le nouveau système d’échange apportait tellement d’avantages à la masse des gens, notamment en ce qu’il permettait de reconnaître soudain tous les travaux effectués au bénéfice de la collectivité, qu’ils étaient prêts à abandonner une monnaie qui ne leur servait plus ou presque plus à rien… alors la monnaie perdait sa valeur et les capitaux amassés aux îles Vierges ou dans les coffres suisses devenaient comme des tas de déchets fictifs abandonnés dans un coin.

Mais il fallait aussi que nos deux savant.e.s résolvent encore des problèmes multiples. On ne se passe comme ça, en si peu de temps, d’un outil qui remplissait autrefois autant de services, malgré ses monstrueux défauts.

/à suivre/

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Comment agir dans un monde dominé par ce qui a un prix? – IV – Au-delà d’un rapport fétichiste au travail

Je continue ici ma lecture des œuvres de Robert Kurz, et particulièrement de son opuscule « Verte est la théorie, gris est l’arbre de la vie » où il semble opposer la vie et la théorie alors que, bien entendu, elles nous semblent liées.

Lorsque j’étais en classe de Terminale, il y a bien longtemps (disons une soixantaine d’années…) et que je buvais les paroles de mes chers professeurs, tous imbibés de culture marxienne, au sein du lycée de Drancy (le seul existant pour un vaste territoire couvert aujourd’hui par le 93), l’une des citations qui nous faisaient le plus réfléchir était celle-ci :

Notre point de départ c’est le travail sous une forme qui appartient exclusivement à l’homme. Une araignée fait des opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et l’abeille confond par la structure de ses cellules de cire l’habilité de plus d’un architecte. Mais ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit préexiste idéalement dans l’imagination du travailleur. Ce n’est pas qu’il opère seulement un changement de forme dans les matières naturelles ; il y réalise du même coup son propre but dont il a conscience, qui détermine comme loi son mode d’action, et auquel il doit subordonner sa volonté. » Marx, Le Capital, 1867

Or, voilà bien un passage de l’œuvre de Marx où le savant barbu se montrait idéaliste. La notion de travail y est idyllique, elle confirmerait la supériorité de l’homme par rapport au reste de la nature, et elle serait perçue de manière « transhistorique », comme lui reprochent les théoriciens actuels de la Critique de la valeur/dissociation. Or, comme je l’ai dit dans un précédent billet : nos actions sont pré-déterminées dans un cadre historique, et en ce sens, nous sommes plus abeilles qu’architectes

Il y a pourtant des différences. Abeille et humain, ce n’est pas tout à fait pareil. Là encore, nous devons prendre en compte ce fameux volume du cerveau, ces 900 cm³ en trop. Admettons pour faire simple que l’abeille soit complètement conditionnée à faire ce qu’elle fait, sa danse, son travail dans l’antre de la ruche, son comportement vis-à-vis de la reine, jusqu’à son approche du mâle lors de la fameuse nuit nuptiale, il faudrait rendre compte du fait que l’humain n’a pas exactement le même fonctionnement, peut-être n’est-ce que le fait d’une certaine distance entre la somme de pratiques encâblées et leur réalisation concrète à un moment t, nulle chez l’abeille, non nulle chez l’humain. Mais si chez l’humain, elle est non nulle, par quoi serait-elle occupée ? La forme-sujet répond Kurz, et répondrait peut-être aussi Lacan, « dans laquelle les humains reproduisent toujours de nouveau l’a priori muet de leur caractère constitué et fétichiste à l’égard de la nature et d’eux-mêmes ». La forme-sujet est donc la forme dans laquelle les humains reproduisent la masse des pratiques antérieures qui les déterminent, toujours prises dans un rapport fétichiste à l’égard de ce qui les entoure (c’est-à-dire déformé, conforme à leurs intérêts immédiats) et d’eux-mêmes (la façon dont ils se voient, leur imaginaire). La forme-sujet est ce qui symbolise leur rapport à l’imaginaire.

L’intérêt de cette caractéristique humaine ne réside-t-elle pas alors dans ce hiatus entre le câblage et l’action (pour le dire vite) ? Si hiatus il y a, c’est-à-dire distance, courte distance, alors c’est qu’il y a flottement, possibilité de faire advenir dans cette béance potentielle, quelque chose qui change la donne, fasse donc que l’action ne soit pas complètement automatique, ni déterminée. On marque un pas en dehors du déterminisme. Allons, tout n’est pas perdu, « humains, encore un effort si vous voulez devenir architectes » aurait pu dire le Marquis de Sade.

[Idée qui me fait penser étrangement à celle exposée par Carlo Rovelli à propos des trous blancs… il y aurait un moment dans la vie du trou noir où les choses deviendraient si petites à force d’être compressées qu’elles atteindraient la dimension quantique, dont on sait qu’elle n’est plus le siège du déterminisme mais du chaos, et alors pourrait ressortir autre chose, un rebonds, donnant naissance aux fameux « trous blancs ». Fin de la parenthèse.]

Nous restons dans des schémas de pré-formation de nos pensées ou de nos actions tant que des efforts de pensée ou d’analyse ne nous ont pas permis de dévier le cours de la transmission entre nos pauvres schémas hérités et nos actions concrètes. Cela se voit aussi bien dans la psychanalyse que dans l’histoire. Dans la première, l’analyse a pour but de faire advenir un sujet en lieu et place d’un automatisme (« là où le ça est, le je doit advenir », disait Freud), dans la seconde, ce rôle serait dévolu à l’histoire, à sa réinscription dans nos schémas de pensée. Lorsque nous « décidons » (en matière politique, s’il convient ou non d’aller voter, par exemple), il s’agirait ainsi de prendre en compte, au-delà de notre « intérêt », le courant d’histoire qui nous traverse et nous rappelle les traumas qu’il a créés et qui ont été à l’origine de ce que nous sommes. Il s’agirait surtout que le pire que nous avons connu ne se reproduise pas, d’éviter la fatalité de la reproduction du même dans l’histoire comme on doit éviter la compulsion de répétition dans la psyché. Facile à dire. Y a-t-il manière consciente d’y parvenir ? Il faudrait pour cela pouvoir faire un pas en dehors de ce qui nous conditionne, or chaque fois que nous avons essayé, nous sommes restés prisonniers (ce que certains diront « récupérés »), car il serait trop simple de croire qu’il existe un discours idéologique du capitalisme et, face à lui, pour le contenir, un discours « de la vérité » (« révolutionnaire » ou « dans le sens de l’histoire »). La contradiction interne au capitalisme exerce sans cesse ses effets et les agents que nous sommes en sont bien conscients, ils tentent pour cela de mettre en place des stratégies qui la traitent, c’est-à-dire en même temps s’y adaptent, et non des stratégies qui la résolvent ou la dépassent.

« La reproduction capitaliste – dit Kurzconsiste non pas, de façon linéaire et mécanique, dans l’agir au sein de la valorisation de la valeur, mais elle est en même temps inévitablement traitement de la contradiction ». Pour rappel, cette contradiction se situe entre la nécessité interne au capitalisme de développer la valeur et la réduction objective de celle-ci, conduisant au paradoxe que des accroissements de valeur peuvent co-exister avec des effondrements de la richesse matérielle, provoquant alors les désordres que l’on sait, crises, guerres et cataclysmes dus à la pauvreté.

Traitement de la contradiction n’est pas dépassement de celle-ci, elle est plutôt façon de trouver des voies qui la rendent acceptable pour le moment présent. Or, ces voies ne se trouvent qu’à l’intérieur de la configuration dessinée par l’évolution du Capital. Ainsi, dit Kurz, Les besoins vitaux capitalistes sont nécessairement défendus dans les formes capitalistes (aussi bien dans la forme marchandise et la forme argent que dans le rapport de dissociation sexuelle). (p.43) Ainsi, même les formes de « contre-pratique » immanente, à savoir les luttes d’intérêt pour les besoins vitaux toujours remis en cause sur le plan capitaliste, ne sont d’abord rien d’autre qu’une partie immanente de ce traitement. Comme les grèves, les mouvements sociaux, les protestations et les luttes pour le maintien de gratifications sociales ou contre la fermeture de possibilités de reproduction (usine, hôpitaux), les projets alternatifs de toutes sortes, les actions de résistance contre l’administration de crise etc. ne peuvent qu’appartenir au champ d’immanence capitaliste.

On veut bien le croire, ce serait même une certitude : nous sommes de façon immanente dans le capitalisme et rien, aucun tirage par les cheveux à la façon du baron de Münchausen qui se tirait par les cheveux pour se sortir lui-même du marais où il était enlisé ne permettra d’en sortir.

Le baron de Münchausen se tirant par les cheveux pour sortir du marais où il s’est enlisé

A cela près qu’il faut bien une « contre-pratique » pour sauver ce qui doit l’être, autrement dit nos chances de survie (et celles des autres que nous-mêmes), même si elle ne nous sauve pas de l’enlisement où nous sommes.

Le naïf peut se poser la question : au bout de ce soliloque théorique, y a-t-il autre chose que ce que nous connaissions déjà ? Avons-nous dépassé les luttes sociales qualifiées ici, souvent, de manière péjorative, de « luttes de l’ancien mouvement ouvrier » vers des formes de lutte plus efficaces ?

Eh bien, il devra se contenter d’admettre qu’il faut désormais prêter attention à ce qui, parmi ces luttes, vues de manière objective, relève, malgré les bonnes intentions, du maintien implicite des catégories du capitalisme. Pour Kurz, ces luttes ne font qu’interpréter le capitalisme à leur façon. Rien de plus. Qu’est-ce qu’une idéologie si ce n’est une forme réflexive du traitement affirmatif de la contradiction dans la lutte pour l’interprétation-réelle capitaliste (en allemand, « realinterpretation », autrement dit la « vraie » interprétation, la plus « réaliste », la meilleure en définitive). Les interprétations sont alors en compétition, entre deux extrêmes, celle du Capital sûr de son bon droit, et celle de la « lutte des classes », les deux se mouvant dans le même espace et ne pouvant plus être conçues comme fondamentalement extérieures l’une à l’autre.

Ici se mesurerait la véritable portée de la onzième thèse sur Feuerbach : elle n’opposerait pas tant « l’interprétation du monde » à sa « transformation », que l’interprétation à la critique catégorielle.

Or, dira-t-on, il faut bien manger, il faut bien se loger, se vêtir et se faire soigner. La  lutte sociale présente, déterminée par des objectifs à court terme, ne doit masquer ni les catastrophes prévisibles à plus ou moins long terme (dérèglement climatique, pollution des airs et des eaux, massacre de la biodiversité) ni l’asservissement genré, domestique. Disant cela, nous sommes encore dans la contradiction. Autrement dit, chaque fois que nous tentons de « nous en sortir », chaque fois que nous envisageons une façon de faire pour atteindre plus vite la résolution de ce qui nous paraît un problème fondamental (comment survivre?), nous sommes renvoyés au même problème de la confrontation entre interprétations. Comme si nous étions bloqués. Preuve que sans doute nous nous y prenons mal. Preuve surtout que nous vivons au sein d’une situation surdéterminée que nous n’avons pas la possibilité de transformer par nous-mêmes. Nous bouclons dans tous nos états comme on dirait dans le langage des automates… mais ne sommes-nous pas des automates ?

Où en sommes-nous donc ? Est-il possible de tenir ensemble toutes les considérations liées à la Pratique et à la Théorie ? La Pensée prime sur la Vie, mais la Vie prime sur la Pensée. La psychanalyste Sandrine Aumercier, fine exégète de la pensée de Robert Kurz, nous aide à penser ce qui pourrait paraître une aporie. Pour elle, comme pour Kurz (cf. ici), « l’élaboration théorique consiste à dire que ce n’est pas le rôle de la théorie de nous dire que faire ». Il nous faudrait donc sortir de cette croyance qu’en élaborant des idées théoriques critiques, nous aurions du même coup une recette généreuse (un mode d’emploi, un manuel de savoir-faire) qui nous dirait exactement que faire dans telle ou telle circonstance. Un peu comme si le patient se rendant chez son psychanalyste s’attendait à recevoir de lui « les bons conseils » pour s’orienter dans sa vie propre. On entend immédiatement l’objection : mais alors, à quoi sert la Théorie !? Aumercier répondrait (mais dans un autre article) que la Théorie est la seule réponse que nous avons face à un système total (le capitalisme désormais devenu universel) pour opposer une autre Totalité. A condition toutefois d’en rester à une totalité négative : rien n’est pire, comme on l’a vu dans le passé, qu’une notion de totalité érigée en positivité, qui aurait la prétention de nous « guider » vers telle ou telle solution. C’est au sens de cette positivité que totalité rimerait alors avec totalitarisme.

S’approprier la théorie, intégrer les catégories qui nous permettraient de mieux penser le réel seraient juste les conditions pour que nous ayons des choix et des comportements correspondant à ce que nous voulons vraiment, en tant qu’espèce, pour la collectivité humaine dont nous sommes membres. Pas seulement survivre mais vivre avec. (avec les autres humains et avec les autres qu’humains). Mais nous demeurerions toujours libres de ces choix. Libres au sens d’une liberté informée. Comparable au sujet libéré de ses névroses qui, dès lors, peut envisager la vie de manière « libre ».

illustration d’Enki Bilal (Bug)

Une liberté dont nous aurions bien besoin au moment où la crise arriverait à son terme et où les êtres humains dans leur ensemble seraient contraints de trouver, pour survivre, de nouvelles formes de vie.

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L’année qui s’est achevée en prépare une aussi terrifiante

2023, l’année d’un retour en Italie, d’un séjour à Rome suivant les Caravage à la trace, s’échappant de la ville pour contempler à Tarquinia, les petits chevaux et les sublimes tombes étrusques (que l’on voit dans le film assez moyen à mon goût d’Alice Rohrwacher, La chimère) ou plus tard d’un passage par le nord de l’Italie, près des lacs et des demeures somptueuses des aristocrates d’autrefois avant de continuer vers les Grisons et de séjourner près de Stampa, le berceau de la famille Giacometti…

2023, l’année d’un nouveau Festival d’Avignon et de nouvelles rencontres d’Arles, marquées respectivement par deux spectacles du in : Welfare (de Julie Deliquet) d’après Fred Wiseman et Ecrire sa vie, d’après Virginia Woolf, mis en scène par Pauline Bayle, et par deux grandes expositions, celle de Gregory Crewdson et celle de Saul Leiter,

vue du spectacle Ecrire sa vie à Avignon en juillet 2023

2023, l’année des amitiés et des rencontres avec des personnes qui m’auront aidé à mieux percevoir le monde et la culture, et des retrouvailles avec certaines autres, relançant mes réflexions sur des sujets un peu délaissés au cours de ces dernières années, je ne les cite pas, ils ou elles se reconnaîtront,

2023, l’année de belles lectures : Aurélien Bellanger, Walter Benjamin, Marie-Hélène Lafon, Maurice Pons, Pierre Michon, Etienne Klein, Rinny Gremaud, Mathias Enard, Neige Sinno, Paul Auster, Jean-Philippe Toussaint, Daniel Maggetti

2023, l’année de ma rencontre avec le courant de la critique de la valeur-dissociation, provoquée en premier par ma découverte de la pensée de Moishe Postone dans un livre trouvé par hasard à la librairie grenobloise de La Dérive, Marx, par-delà le marxisme. Ce livre m’a ouvert tout un horizon, moi qui depuis longtemps avais déserté la réflexion en matière sociale et politique, pensant qu’il n’y avait plus rien à tirer de ce côté-là,

Moishe Postone

2023, l’année d’une expérience théatrale de courte durée, jouant un personnage mineur d’une pièce mineure sur une scène de Buis-les-Baronnies, et de courts spectacles-lectures de poèmes sur la guerre en Ukraine,

2023, l’année de rencontre de nouvelles peintures, les miennes évidemment (que par définition je ne connaissais pas avant!), et celles de deux artistes que j’apprécie hautement : Lucie Geffré et Jean Imhoff ; sur ce plan de la peinture, l’année où j’ai approfondi ma pratique en étant plus sensible à la nécessité de recouvrir les toiles de plusieurs couches, comme si on allait faire à l’envers le travail d’archéologie auquel nous sommes conviés journellement lorsque nous voulons appréhender l’épaisseur du temps,

2023, l’année où j’ai découvert la réflexion de Moïshe Postone et de Robert Kurz. Dégoûté du communisme, irrité par une gauche trahissant ses idéaux et cantonnée dans des rôles tribunitiens ou d’adjuvant, j’errais depuis longtemps à la recherche d’une approche nouvelle et convaincante. Je ne voyais nulle part le moindre éclair de pensée cohérente et argumentée pour jeter une lumière sur l’évolution de notre monde, évidemment capitaliste. Les philosophes post-structuralistes et post-modernes, avaient fait leur temps. Foucault n’apportait qu’une vague notion de pouvoir dilué, empêchant de comprendre l’origine des crises et des catastrophes. Il flirtait finalement avec le libéralisme (il avait aussi soutenu la « révolution » iranienne!). Bourdieu était bien sympa mais son sociologisme laissait entendre qu’il n’y avait rien en dehors de la domination de classes sur d’autres et que la culture ne servait d’ailleurs qu’à ça, fonder une domination « symbolique ».

Le penchant auquel le doute nous ramenait était donc vers le renoncement individualiste, le développement d’un subjectivisme exacerbé, trouvant son exutoire dans des pratiques littéraires et artistiques qui, certes, ont leur place, et doivent l’avoir toute, mais qui ne suffisent pas. Encore faut-il orienter les réflexions qui les fondent vers un horizon d’explication. Graeber avait été un premier pas. Il était drôle que justement il s’en prît à cette attitude résignée qui caractérise le post-modernisme : « notre condition post-moderne a pour conséquence que les projets qui visent à changer le monde ou la société par l’action politique collective ne sont plus viables […] L’action politique légitime [pourrait] encore advenir, [mais] à condition qu’elle se situe au niveau personnel : en façonnant des identités subversives, des formes de consommation créative etc. ». Mais Postone et Kurz marquèrent le pas décisif. A l’occasion, je suis retourné vers André Gorz, dont j’avais oublié avec le temps la réflexion avancée, incroyable analyste des tendances les plus modernes du capitalisme et de ses conséquences écologiques, puis vers Guy Debord, que j’avais négligé de lire en son temps. J’ai trouvé chez ce dernier des formulations que j’aurais du lire et qui m’auraient éclairé puisqu’elles usent presque des mêmes termes que ceux que je trouve aujourd’hui dans le courant Critique de la Valeur/Dissociation. Mais Kurz et Postone, et Roswitha Scholz, sont allés plus loin (on peut trouver un aperçu de leurs idées dans mes divers billets, étiquetés « critique de la valeur »).

2023 enfin, l’année marquée par deux événements politiques : la loi sur les retraites et la loi sur l’immigration. Sur la première, j’ai participé aux manifestations plus par esprit de solidarité que par conviction intime. Cette loi était prévisible : dans la logique capitaliste où nous sommes et dont nous ne sommes pas prêts de sortir, il est attendu que les gérants de l’économie mettent en avant ce qu’ils appellent « l’avenir des régimes de retraite ». La gauche traditionnelle et les syndicats se sont mobilisés contre l’augmentation de deux ans de la durée du travail. On comprend cette nécessité de s’opposer à deux ans de plus quand le travail est le travail abstrait du Capital, mais à tant faire, a-t-on envie de dire, pourquoi ne pas prendre le problème de façon plus radicale ? Le problème c’est le travail, ce n’est pas « deux ans de plus ». D’autant que nous savons que les deux ans de plus ne se feront pas et que les gens préféreront partir avant les 64 ans fatidiques, quitte à ne pas avoir tous leurs droits, d’où il résultera plus de pauvreté. Le vrai problème est donc là : la pauvreté, l’effondrement de la richesse matérielle dans un univers où se créent des ilots de valeur accumulée dans les mains de quelques uns.

Je suis contre la violence qui n’est qu’une expression de haine, et qui ne peut que déboucher sur plus de haine encore. Mais je ne suis pas contre les actions d’éclat à forte portée symbolique. Ce sont elles qui font réfléchir et qui éveillent les consciences. En 2023, les mains collés des manifestants des soulèvements de la terre sur le bitume des autoroutes, les pots de soupe ou de confiture lancés contre les œuvres d’art m’ont interpellé. Comme l’explique bien Camille Etienne, ce n’était pas l’art en soi qui était visé, mais l’exploitation qui en est fait. Ce pauvre Vincent souffrirait de voir ses œuvres atteindre des sommes si colossales, et donc être transformées en marchandises de luxe. C’était loin d’être son but et s’il avait vu cela, je suis sûr qu’il n’en aurait tiré que des raisons supplémentaires de se suicider. Que dire d’un monde qui hyper-valorise des représentations de la nature au moment où il la détruit ? Quant aux mains collées sur le bitume, elles ont permis de montrer la rage irrationnelle de ceux et celles, automobilistes, qui injuriaient les auteurs car ils préféraient la continuation de leur petites affaires à un arrêt même momentané de la circulation pour réfléchir un peu à l’avenir du monde.

manif contre les retraites – oeuvre personnelle

En 2023, il y eut une année entière de manifestations contre les retraites mais pas une seule action à forte portée symbolique. Voilà bien l’exemple des actions du vieux mouvement ouvrier, comme ils disent. On tourne autour des remparts d’Avignon, et on se retrouve au bistrot du coin devant un quart de rouge et bien au chaud. Pendant que la Terre brûle.

Je ne suis pas contre des actions contre les quelques milliardaires qui accaparent la richesse mondiale, même si je répugne à la personnalisation des rapports sociaux. Je ne suis pas contre que l’on empêche de décoller les jets privés des grands patrons. Je ne suis pas contre le fait d’envahir les AG d’actionnaires. Je ne suis pas contre le fait que des informaticiens bien placés perturbent les communications des grands groupes. Encore faudrait-il que cela se fasse. J’ai peu entendu parler de certaines de ces actions.

L’année 2023 est aussi celle de la loi sur l’immigration qui sonne le glas de toute confiance dans un président qui serait paraît-il un barrage contre l’extrême-droite quand, au contraire, il endosse les idées de cette dernière… (cf. ici)

2023 encore l’année où la dénonciation des crimes et attitudes sexistes (ou androcentrés) explose. Année du film Le Consentement et du récit Triste tigre de Neige Sinno. De la révélation au grand jour de l’ignominie de Depardieu et d’autres hommes célèbres du même genre (Poivre d’Arvor, Duhamel etc.), où l’on ressort l’affaire Althusser quarante-trois ans plus tard, étalant au grand jour la duplicité des intellectuels de l’époque qui ont voulu le protéger en inventant des scénarios improbables au terme desquels… il aurait étranglé Hélène Rytmann pour éviter à celle-ci les souffrances de la dépression ! Un médecin connu, Baptiste Beaulieu écrit dans un article qu’après avoir parcouru les campagnes, et regardé vivre, dans son cabinet ou chez eux, de multiples familles, il en vient à la triste conclusion qu’il pense que… les hommes n’aiment pas les femmes. C’est à se demander s’il n’a pas raison quand on voit croître le nombre de féminicides et quand, de plus en plus, on en vient à trembler pour ses filles et petites-filles qu’elles ne tombent sous le joug et l’emprise… d’un homme. Oui, d’un homme, tout simplement. Même pas d’un homme « violent ».

2023, l’année de deux guerres atroces. La suite de l’envahissement de l’Ukraine par la Russie en 2022, débouchant sur de nouveaux Verdun. Puis le massacre du 7 octobre, débouchant, en grande partie par la faute d’un gouvernement israëlien criminel (et clairement fasciste), sur un écrasement de masse de la société civile de Gaza. Sur la ligne des théoriciens pro-Marx Postone et Kurz, j’ai repris l’analyse selon laquelle ces catastrophes sont le produit d’un éclatement de la société capitaliste mondiale (chaque segment cherchant à imposer ses règles régionales) d’où il suit des effondrements locaux et des conflits de masse où nous retrouvons l’écho des deux Guerres mondiales passées (le première en ce qu’elle opposait des puissances capitalistes entre elles qui visaient à asseoir leur suprématie, la seconde en ce qu’elle fut la matrice des problèmes du Moyen-Orient d’aujourd’hui, à cause de la Shoah).

Certains ouvrages non littéraires nous marquent plus que certaines œuvres littéraires, que certains romans, ainsi je garde plus en mémoire le livre de Camille Etienne que le roman de Zeruya Shalev ou même celui de Sorj Chalandon (que je ne suis pas encore arrivé à terminer. Trop loin de notre temps).

J’ai vu de grands films. Perfect Days, Le Garçon et le Héron, Anatomie d’une chute et Tar forment le quatuor de tête, mais il y eut aussi Unrueh et About Kim Sohee. Et puis aussi les Banshees of Inisherin...

Mais aussi des films insipides dont j’ai oublié le titre et c’est à ça que je les reconnais. D’autres dont j’ai retenu le titre mais dont je préfère ne pas parler tant ils m’accablent par leur sentimentalisme et par leur passéisme, ne permettant d’aboutir à aucune prise de conscience sociale un tant soit peu consistante. Leurs réalisateurs ronronnent. Souvent âgés, ils s’appuient sur une expérience passée et sur un public acquis d’avance.

2023, une année qui ne fut donc pas sans intérêt… comme chaque année si on veut bien faire l’effort de se souvenir, et, en se souvenant, de prévoir ce qui peut nous donner encore un peu de force et d’espoir pour endurer des demain qui seront lourds et difficiles.

Les endurer à condition, comme toujours, que nous ayons la chance de pouvoir maintenir autour de soi amour et amitié.

Bonne année!

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Le temps de la fin et l’illusion démocratique

De plus en plus de textes paraissent en petite collection, tracts ou libelles, parfois pamphlets juste mineurs, d’autre fois prises de position majeures. Entre les deux, toujours des réflexions qui ne passent pas ailleurs, soit elles sont trop longues pour de simples tribunes, soit elles sont trop courtes pour fournir la matière de gros ouvrages. Ainsi du libelle paru récemment de Patrick Boucheron, qui se marierait assez bien avec certains courts textes de Walter Benjamin, que, d’ailleurs, il cite. Le titre « Le temps qui reste » renvoie à la fameuse phrase de Benjamin, énormément commentée ces temps-ci : que tout reste comme avant voilà la catastrophe. Car le temps qui reste, si rien de très imprévu ne se passe, c’est bien celui du déroulement implacable, uniforme et sans sursaut d’une histoire mécanique qui nous conduit au pire.

On a souvent le sentiment que les appels à un sursaut face au dérèglement climatique, à la disparition des espèces etc. ne servent à rien. Des milliers de scientifiques peuvent se mettre à l’œuvre pour démontrer les risques qui nous attendent, pour montrer en quoi les comportements sociaux et économiques sont responsables des tendances actuelles, il n’en sortirait rien. Juste une paresse et une sorte de « laissez-nous tranquilles » exhalé par des millions de poitrines qui reprendraient en choeur ce que les gros industriels et les marchands de publicité leur suggèrent de dire. On est bien comme ça, et si des catastrophes surviennent, on verra bien sur le moment ce qu’il convient de faire pour « s’adapter ». C’est stupéfiant. Comme si, au moment du Covid, une grosse majorité de gens l’avait emporté qui aurait conseillé de ne pas se soucier, que tout allait bien se passer, que les virus n’étaient pas si méchants. Bruno Latour, dont je lis en ce moment les huit conférences regroupées sous le titre « Face à Gaya », Camille Etienne, la jeune et brillante activiste qui a publié cette année « pour un soulèvement écologique  (dépasser notre impuissance collective) » le disent : nous devons faire face à un mouvement de déshumanisation, de désintérêt vis-à-vis de la gravité des phénomènes. Latour reprend le terme de désinhibition, emprunté à Jean-Baptiste Fressoz, pour désigner cette attitude commune qui réside sur, à la fois, une prise en compte du danger et en même temps (ah ! Ce fichu « en même temps »!) sur sa normalisation : nous allons passer outre. Camille Etienne prend pour métaphore la catastrophe du Titanic qui aurait pu être évitée : le capitaine était au courant des risques de heurter un iceberg, de multiples bateaux croisés l’en avaient averti, mais non, le prestige primait et avec lui la nécessité de prouver que l’on pouvait affronter le danger. Elle dit que nous en sommes là : que des capitaines fous sont aux commandes et qu’il nous appartient, à nous, les passagers, de casser la porte de la salle de contrôle et de semer la révolte au fond de la cale pour contraindre le bateau à ralentir. Ses propositions ne se limitent pas à une mise en demeure des citoyens, pris chacun individuellement, afin de faire tel ou tel choix pour réduire leur empreinte en CO2 : belle façon de noyer le poisson, d’inciter à détourner le regard que cette mise en calcul savant qui voudrait que toute la responsabilité des désastres repose sur les maigres épaules de tout un chacun (avec en sourdine, à la fin, cette suggestion : si vous disparaissiez, ne serait-ce pas mieux pour la planète?). Nous sommes inégaux face aux responsabilités et aux causes. Cette manière de « culpabiliser » les gens simples (qu’il s’agisse du grand-père habitué à manger son steak ou de l’habitant des zones rurales obligé d’utiliser sa voiture pour aller faire ses courses) est bien dans la ligne du fonctionnement idéologique du capital (qu’on requalifiera de « néo-libéralisme » si on le souhaite) qui vise à transformer toute contradiction intrinsèque en conflit entre personnes, finissant par « socio-psychologiser » les débats au lieu de les mener vers les vrais coupables. Bien sûr, Camille Etienne nous incite à l’action, mais à l’action collective, à la mise en place organisée de mesures de boycott, au refus d’acheter, et surtout à des actions de désobéissance civile : désobéir pas seulement aux ordres directs, mais aux injonctions plus ou moins subtiles, en apparence inodores et incolores, comme celle de consommer des produits inutiles, de suivre la pub (quand par exemple un constructeur important de smartphones met sur le marché son nième modèle en voulant nous persuader que nous ne sommes rien si nous ne l’achetons pas), ou de regarder des émissions débiles(*) mais qui, soi-disant, « font rire » (ça, c’est moi qui le dis).

Mais revenons à Patrick Boucheron. Et ensuite à la critique de la valeur, pour constater les convergences entre de multiples pensées qui ont lieu actuellement. (Certes, nous pouvons reprocher à tel ou tel intervenant de ne pas aller assez loin dans sa critique, de rester en dehors d’une analyse critique du capital ou de que sais-je, mais nous devons déjà nous satisfaire des convergences, et signaler avec enthousiasme le fait que, parfois, des formulations semblables apparaissent dans des discours différents, s’originant de lieux distincts. Ces convergences sont peut-être l’amorce de prises de conscience un peu plus efficaces, dans le sens du soulèvement nécessaire dont nous parlions à l’instant. Il suffit d’un très petit pourcentage de gens convaincus pour faire basculer une tendance). « Faut-il se contenter d’égrener les secondes qui restent avant l’apocalypse, et constater, navrés, que nous avons manqué à ce temps d’attente ? » demande l’historien en se référant à Nathaniel Rich « qui projette le compte à rebours en arrière, décrivant la décennie cruciale 1979-1989 comme un rendez-vous manqué où l’on avait tous les éléments pour comprendre les origines humaines du changement climatique et où l’on n’a rien fait ». En somme, contrairement à autrefois où les prophètes essayaient de percer l’avenir, nous en serions venus à être tellement convaincus de ce qu’il adviendra que nous sommes voués à scruter le passé afin de comprendre où l’on a pêché. Contraction du temps : alors qu’autrefois également, le temps des catastrophes était celui quasi géologique où l’on peut voir venir (les collisions d’étoiles, l’effondrement du système solaire, la chute d’un astéroïde), il en vient maintenant à s’aligner sur le temps politique. Le réchauffement est pour demain, les événements météorologiques extrêmes sont parmi nous.
Dans trois ans et demi : la future élection présidentielle, les médias nous le bassinent, nous disant tantôt que c’est proche et tantôt que c’est encore loin. Temps de l’angoisse. Je me souviens avoir dit il y a un peu plus d’un an sur ce blog que j’étais heureux du nouvel échec de Marine Le Pen dans sa course à la présidence ! Quel naïf j’étais. Le temps désormais nous a rattrapé : nous n’en sommes plus à penser ouf ! c’est toujours ça de gagné, nous avons encore mis du temps entre le fascisme et nous, puisque cet écart vient d’être déjà comblé. Ce n’est pas parce que la personne de Le Pen a gagné mais parce que ses idées ont gagné (où l’on voit que la personnification extrême des rapports politiques est un mirage). Macron n’était qu’un leurre. Quand le capitalisme s’effondre autour de nous, ses défenseurs sont prêts à tout pour sauver les meubles, manigancer des stratégies de sauvegarde au plus pressé en inventant des bouc-émissaires, des chimères, des soi-disant responsables de notre état. Autrefois, ce furent les Juifs, leur tour revient ou reviendra sûrement, mais en beaucoup plus sûrs et plus utiles voici les migrants, les demandeurs d’asile, les étrangers. Les ruses rhétoriques sont terrifiantes. On prétend lutter contre « l’immigration illégale » alors qu’on pénalise les migrants légaux, installés et travaillant en France pour y remplir des fonctions essentielles dans la santé, l’entretien ou l’aide aux personnes fragilisées(**). On assimile l’étranger au terrorisme et à la délinquance comme si cela allait de soi, mais, en fait, depuis longtemps on veut ériger l’Autre (celui qui vient d’Afrique principalement ou d’Orient) en responsable des maux engendrés par le capitalisme. Le chômage ? C’est lui (et non une tendance inéluctable), le terrorisme ? C’est lui (et non les fragmentations successives du monde capitaliste).

L’argument inlassablement répété est : « Les français le veulent », « preuve » de volonté démocratique dans le vote de telle loi, mais qui ne repose en fait que sur des sondages que l’on sait fragiles et qui incarnent une conception bien curieuse de la démocratie. Ah bon ? 70 % des français seraient pour la nouvelle loi sur l’immigration ? Ne doit-on pas plutôt parler d’illusion démocratique ? L’opinion se fabrique, nous en avons sans arrêt la démonstration sur les chaines dites d’information en continu. Les chroniqueurs patentés vendus aux dévoreurs du genre de Bolloré sont payés pour répandre jusqu’à plus soif les pseudo-analyses émises par les défenseurs acharnés du Capital, les fausses solutions et les anathèmes. Chose extraordinaire qui n’est pas souvent dite : ces médias fabriquent une opinion qu’ils vont ensuite mesurer afin de s’assurer qu’ils ont bien fait le travail.

Boucheron est moins polémique en apparence que ce que j’énonce, il est plus historien, plus subtil et réfléchi que je ne suis sans doute. Pour lui, la responsabilité réside dans « les fissures de l’histoire », dans quelque chose qui sourd au travers du temps, la bête immonde peut-être, il tient à demeurer descriptif plutôt que de suggérer des mécanismes à l’œuvre. Prudent en somme, ne voulant surtout pas tomber dans les travers des intellectuels d’autrefois, des années trente et cinquante. On n’est plus dans le communisme des années Staline, et il a bien raison. Mais ne doit-on pas franchir un seuil et tenter de s’accorder avec ce que semble nous dire la raison critique face à l’amoncellement des preuves qui accablent notre quotidien ? Que fascisme et démocratie, par exemple, seraient les moments distincts d’un même processus historique comme le disent Kurz et Scholz, suivant en cela Horkheimer « qui a pu situer le fascisme non pas à l’extérieur de la démocratie mais l’interpréter comme partie intégrante de la société capitaliste : « celui qui ne veut pas parler du capitalisme doit aussi se taire sur le fascisme » ». (présentation du livre de Kurz et Scholz à paraître aux éditions Crise et Critique).

Spécialiste de l’histoire italienne, Patrick Boucheron peut nous en dire beaucoup sur le sujet, car voilà justement un pays qui a franchi le pas, très récemment, avec Georgia Meloni au pouvoir. Evidemment, rien de spectaculaire. On n’a pas vu du jour au lendemain des légionnaires en tenue d’apparat défiler sur les grandes avenues romaines, ni la proclamation de suppression des partis ou de suspension des libertés… Pas la peine, dit Boucheron. Les cris avaient déjà été poussés par Salvini. La radio publique déjà sacrifiée par Berlusconi. L’essentiel du travail avait donc été déjà fait. Quand Merloni a pris le pouvoir, elle n’avait qu’à cueillir les fruits de l’action des gouvernements de droite passés. Ne doutons pas qu’il en sera de même en France dans peu de temps. Réprimer les manifestations, enfermer les leaders, juger les activistes en lutte contre le dérèglement climatique, il suffira d’appliquer des lois qui ont été subtilement distillées au gré d’événements divers qui ont ponctué notre histoire récente.

Comme me le dit mon copain Enzo, nous ne vivons pas la même situation que celle des années trente, celles où les camps étaient bien délimités, où il y avait des fascistes, énonçant une doctrine très claire, mais où il y avait aussi des communistes, des partisans. Aujourd’hui, il semble que le monde entier se recouvre de la même absence de pensée, du même vide poussant à acclamer des clowns et des vociférateurs sinistres qui sont censés le remplir. 70 % d’électeurs favorables à la loi anti-immigration, 70 % (voire plus) favorables aux articles les plus explicitement racistes, instaurant la « préférence nationale » et discriminant les travailleurs en fonction de leur origine, autant d’électeurs favorables à des articles qui vont contre la Constitution de la République, basée comme l’on sait sur la déclaration Universelle des Droits de l’Homme.

Mais cela fait 30 % en dehors, me direz-vous, et vous aurez raison, 30 % au moins de gens qu’il faut unir.

Le nouvel extrémisme de droite n’a [cependant] plus rien à voir avec les fascismes historiques de la phase d’ascension du capitalisme et constitue un phénomène qualitativement nouveau. Oblitéré de sa capacité à former un projet social et politique global, il est la manifestation de la dissolution de la démocratie, de l’approfondissement de la crise structurelle et témoigne du fait que nous vivons dans une société sans avenir. Le citoyen qui s’accroche à la défense démocratique des libertés économiques doit désormais vivre avec son frère « néo-fasciste » qui veut s’imposer dans le même champ concurrentiel en utilisant toutes les armes possibles, y compris les armes à feu.
Robert Kurz, quand la démocratie dévore ses enfants

(*) pourquoi débiles ? On voit tout de suite ici avancer l’objection qui tue, l’anathème suprême : c’est là parler comme un « intellectuel », comme quelqu’un qui s’arroge le droit de décréter ce que sont les bonnes et les mauvaises émissions etc. alors que, oui, j’assume, débiles parce que fabriquées délibérément dans le but de rendre débiles, à coup de recettes confirmées et de stratégies de manipulation de foules avérées. Les émissions dites ici « débiles » sont fabriquées pour réduire voire annihiler toute critique (ce n’est pas un hasard si peuvent y intervenir très peu de militants de la cause écologique ou que, s’ils interviennent, c’est pour être ridiculisés voire traînés dans la boue – ce qui fut la cas de Claire Nouvian), le tout dans le contexte d’un capitalisme débridé dont nous verrons bientôt qu’il vire au fascisme.
(**) voir ici le lien avec la théorie de la dissociation

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Une peinture pour être contemplée des jours entiers

Hier dans ma balade à Lyon, après visite de la très intéressante exposition qui a lieu en ce moment au Musée des Beaux-Arts, qui porte sur la Forme des ruines, d’après un volumineux ouvrage d’Alain Schnapp, archéologue et historien, Une histoire universelle des ruines, établissant la différence entre ruines et vestiges, comparant l’oubli et la mémoire, instaurant une complémentarité entre le rite et la ruine, partant du fond des âges, de la Mésopotamie, pour aller jusqu’à un hier tout proche et même encore actuel (Gaza…), passant par les pillages de l’armée US en Irak et les souvenirs de guerre et de massacres, encore, toujours, gravures de Goya, photos noir et blanc des victimes d’Hiroshima, tableaux de Dali (La Gradiva), de Chirico, de Desgrandchamps, de Sutherland, de Grosz et d’Otto Dix, après un lunch dans un bistrot alsacien, pour une flammekusch, je rends visite à Jean Imhoff qui présente son expo à la Galerie de la Tour, 16 rue du Boeuf. C’est là qu’il y a cette fameuse tour, la Tour Rose, dite aussi maison du Crible.

Longue conversation avec le peintre. Peinture toujours aux pigments, sur des toiles de rideau parfois rapiécées, des planches en bois rafistolées, sur plusieurs couches avec parfois des accidents qui font ressortir un point rouge (tel les points chaudes des volcans qui s’alignent au large des îles du Pacifique). Lorsque les couches se répandent sur une toile non traitée, cela donne un aspect mat, la peinture est bue par la substance sous-jacente, et au contraire sur des bases solides comme le bois, elle luit, les blancs d’ivoire resplendissent et les bleus clairs d’azur sourient. Imhoff avoue l’influence de Tapiès que l’on voit en effet dans les ocres, les noirs, les lignes qui partent vers l’inconnu, qu’il barre alors de croix, ce qui me fait me rappeler les images de fils de fer barbelés, les prisons des camps mais c’est là juste le souvenir de l’exposition du matin. Sont là des bleus de toutes les sortes, des ocres, des jaunes lumineux ou des gris terreux. Peu de terre de sienne, me dit-il, car trop opaque, peu de bleu de prusse car ça craquèle. On est au plus près de la fabrique de l’art. On discute des rapports aux hommes qui n’ont pas, semble-til, une grande sensibilité à la peinture, qui n’entrent pas dans la galerie, laissent leurs femmes faire leur choix, ils préfèrent les attendre au bouchon d’en face. Nous convenons qu’il prendra contact avec moi quand il décidera d’organiser des stages dans son nouvel atelier dans la vallée d’Azergues, au nord de Lyon. Imhoff est né en 48, il a vécu en Algérie jusqu’en 62. Il a plein d’enfants et de petits enfants. Le dernier a quatre mois. Grand connaisseur de Lyon, il sait qui est né à la Croix-Rousse (Abbé Pierre), qui y habite encore (Michel Noir), qui y a habité pendant cinq ans (Frédéric Dard).

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Comment agir dans un monde dominé par ce qui a un prix? – III

La question du « comment agir » est celle du rapport de la théorie à la pratique, vieille lune du marxisme. Toute réflexion théorique devrait déboucher sur une action pratique, ou alors ce qu’on fait ne sert à rien. Réciproquement, on attend que toute pratique soit fondée sur la théorie, mais cette réciproque est moins souvent partagée. L’action doit primer. Si vous vous livrez à une construction théorique, on vous demandera immédiatement, oui mais à quoi ça sert ? C’est la même chose dans les sciences et particulièrement en mathématiques. C’est bien, mais à quoi ça sert ? Si vous dites que ça ne sert à rien, que c’est juste pour la beauté on vous rira au nez. Quel idéaliste vous faites.

A quoi on pourra objecter que la primauté de l’action sur la pensée n’a guère produit de fruits au cours de notre histoire récente, laquelle est ponctuée d’échecs et de désastres lamentables (échec du « socialisme réel », échec de la paix au Proche Orient et ailleurs dans le monde, désastre écologique, racisme, retour des fascismes et de l’anti-sémitisme…).

Dans le contexte marxien, ce débat tourne autour de la onzième thèse sur Feuerbach : Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières, ce qui importe, c’est de le transformer, ce qu’on prend en général pour une injonction à la pratique. Robert Kurz, philosophe allemand, décédé en 2012, auteur du courant critique (Ecole de Francfort, puis Critique de la valeur-dissociation) a écrit là-dessus un livre brillant (brillant et sombre, ce qui n’est pas contradictoire), drôlement intitulé « Verte est la théorie, gris est l’arbre de la vie ». Bien sûr, il s’agit d’un titre en forme de provocation. Il veut prendre à rebours tous les tenants de l’action, ceux qui à tout prix veulent affirmer que la « vie », donc l’action, la pratique, priment sur la théorie. Mais quelle vie ? Quelle action ? Quelle pratique ? Je suis sûr que Robert Kurz n’était pas contre la vie. Qui peut l’être ? Alors ? Il faut croire que la théorie, à un certain moment, peut rejoindre asymptotiquement la vie, mais la vraie vie, pas celle qui nous est vendue comme telle par les magnats de la pub et de l’industrie, ou bien la vie qui n’est que survie, dans les camps de réfugiés un peu partout dans le monde ou dans les zones désertées du capitalisme (reportage récent là-dessus, sur France 2, en Lorraine, où les gens face à un monde qui se défait totalement, n’offrant plus de raisons de vivre, n’ont comme ressource que de se livrer à la consommation d’héroïne). Ce titre est le détournement d’une réplique du Faust de Goethe, faite par Méphistophélès, qui dit justement le contraire : Grise, mon ami, est toute théorie, mais vert est l’arbre d’or de la vie. Autrement dit : sors de tes livres, va et cours le monde, cela vaudra bien mieux. Recommandation que l’on peut entendre et comprendre, mais qui ne s’applique pas à toutes les situations. Elle ne s’applique pas tellement au chercheur en mathématiques par exemple, ni au psychanalyste. Dans bien des domaines, la Théorie tend à s’identifier avec la Vie. La Littérature aussi… n’oublions pas Proust dans Le Temps retrouvé : La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c’est la littérature.

Dans le cas qui nous occupe, avec les Thèses sur Feuerbach, il s’agit de pratique sociale. A quoi servirait de fabriquer une théorie de la société si ce n’est pour la mettre en pratique directement afin de transformer celle-ci dans tout ce qu’elle a qui ne fonctionne pas ? Mais appeler à la pratique ou à l’action, n’est-ce pas toujours vouloir mettre un frein à la réflexion théorique, laquelle alors semble devoir être sans fin. Pourtant, lorsque nous élaborons une part de théorie, nous sommes déjà dans une forme de pratique. Le mathématicien est immergé dans une pratique : les outils formels, les démonstrations, il s’y connaît. Attaquer la démonstration d’un théorème c’est mettre les mains dans le cambouis. Ici, la frontière entre le concret et l’abstraction s’abolit. La notion d’abstraction n’est pas aussi évidente que cela en a l’air. Elle a évidemment un lien avec les mécanismes fondamentaux de notre société qui, dans le cadre capitaliste, s’est développée à coups d’abstraction toujours plus importante. Ce n’est pas pour rien que Marx a qualifié « d’abstrait » le travail qui entre dans la composition des marchandises. L’abstrait forme la substance même de nos échanges et donc de notre vie sociale. Il est à la fois le pire et le meilleur : le pire quand il applatit les rapports sociaux sur un simple rapport d’abstraction, le meilleur quand il produit la connaissance réelle.

Dans Dialectique négative, Adorno établit ce lien entre le Concept et le monde marchand, et parle d’abstraction réelle pour marquer sa distance par rapport à l’idéalisme dominant. Critiquer la société c’est critiquer la connaissance, dit-il, et réciproquement. Faisant cela, Adorno se démarque de la vieille conception marxiste entre infrastructure et superstructure, idéologie et monde marchand. Il prétend que les deux coïncident, tout comme, dans un autre registre, Philippe Descola pense que Nature et Culture ne sont pas séparées.

Si nous acceptons un argument biologique, tout ce que nous faisons passe par le relais de notre cerveau. On n’y coupe donc pas : autant nos actions pratiques sont la continuation de nos pensées, autant celles-ci sont l’écho de nos actions, de leurs conséquences, de la réflexion que nous portons sur elles. Tout cela se passe dans le même monde, le monde spécifiquement humain caractérisé par la possession d’un cerveau qui possède paraît-il un volume « anormal » (voir ce que j’ai écrit ici, il y a déjà… dix ans !). Or, ce que nous montre notre cerveau n’est pas le réel, nous le savons bien, cela en est tout au plus une vision déformée, un reflet parfois la tête à l’envers, une image déformée notamment par nos pratiques antérieures. Cela est vrai par rapport au monde physique, mais encore plus par rapport à nos représentations de la vie sociale. Marx l’a exprimé, au Livre I du Capital, chapitre IV, à propos de la forme valeur et du rapport de valeur des produits du travail :

c’est seulement un rapport social déterminé des hommes entre eux qui revêt ici pour eux la forme fantastique d’un rapport des choses entre elles. Pour trouver une analogie avec ce phénomène, il faut la chercher dans la région nuageuse du monde religieux. Là, les produits du cerveau humain ont l’aspect d’êtres indépendants, doués de corps particuliers, en communication avec les hommes et entre eux. Il en est de même des produits de la main de l’homme dans le monde marchand. C’est ce qu’on peut nommer le fétichisme attaché aux produits du travail, dès qu’ils se présentent comme des marchandises, fétichisme inséparable de ce mode de production.

Je crois que c’est la première fois que Marx introduit la notion de fétichisme. C’est peut-être finalement son apport essentiel (que l’on peut comparer avec l’apport freudien au sujet de l’inconscient). Nous comprenons, grâce à cet apport, que la plupart des manifestations visibles et publiques de l’économie marchande dans laquelle nous vivons et de laquelle nous tirons nos désirs et nos envies sont empruntes de fétichisme, revêtent la forme de fétiches, comme des sortes de divinités qui nous préexisteraient alors que notre esprit les a engendrées. La plupart des catégories sociales entrent dans ces fétiches, elles ont pour noms : le peuple, la famille, les classes sociales et, évidemment, tout ce qui touche au sexe et au genre, essence de la féminité ou de la masculinité. Kurz a donc raison de parler de rapports fétiches aux choses. Dans de tels rapports, nous avons forcément une perception faussée de l’action et des buts visés par elle. Il reste cependant qu’à voir des rapports fétiches partout on risque de tomber dans le nihilisme. L’amour, l’amitié même en viennent à être « fétiches ». En ce cas, comment vivre ? A force d’être « radical », c’est-à-dire de s’en prendre aux racines (de notre imaginaire comme de notre être-social), on finirait bien par s’éradiquer soi-même…

Que serait un vrai discours critique (sous-entendu : critique du capitalisme) ? Un discours qui s’attaquerait aux catégories mêmes au travers desquelles nous percevons le capitalisme autant que sa critique actuelle. Car, et c’est là ce que nous enseignent Postone et Kurz (et d’autres), nous ne devons pas un seul instant penser que sous prétexte que nous tiendrions un discours critique du capitalisme nous sortirions de ce fait des catégories qui le posent comme ce qu’il est.

Les modèles d’action sont bien sûr déjà fixés a priori : loin d’avoir une pensée qui précède l’action comme cela devrait être le cas et comme Marx nous en donne le paradigme dans son image fameuse de l’abeille et de l’architecte, c’est l’inverse qui se produit : nous sommes toujours déjà spontanément mus par des schèmes d’action antérieurs. Et dans la perspective marxienne reprise par Kurz et Postone, cette antériorité porte sur la constitution même de notre façon de voir le monde, contemporaine de l’apparition du capitalisme : aucune des catégories par lesquelles nous percevons le monde ne saurait être en dehors de l’histoire, il n’y aurait pas de catégorie trans-historique (le point de départ de la critique postonienne du marxisme dit « traditionnel » est là : dans l’interprétation faite par Marx lui-même, et par ses nombreux épigones, selon laquelle il y aurait une notion de travail trans-historique, le but de l’action « révolutionnaire », militante étant de le « libérer »). Même les catégories qui nous semblent les plus « naturelles », comme l’opposition sujet / objet, par exemple, ou nature / culture, seraient des caches qui occultent une réalité plus fondamentale, autrement dit seraient des catégories-fétiches (issues de la dissociation au sens de Scholz). Kurz parle ainsi abondamment de constitution-fétiche pour désigner le moment de la constitution de ces catégories. La philosophie classique en prend un sérieux coup sur la tête, il faut bien le dire, Kant notamment, qui aurait abondamment participé à cette inversion des rôles faisant de la notion de sujet l’origine de toute connaissance et de toute action – alors qu’au contraire il est plutôt mu par l’histoire – comme si on voulait par avance justifier ce qui est à venir par la simple volonté d’un sujet (ou des sujets), l’histoire se déroulant à partir de lui (ou d’eux) alors qu’il(s) n’en est(sont) que le(s) produit(s). Une telle vision des choses serait rassurante : si le sujet tient les ficelles de l’histoire, alors il suffirait de le corriger, de le modifier, pour que l’histoire aille plus droit, dépasse les contradictions, les crises et les conflits, conception à quoi s’oppose la réalité de chaque instant : les crises, les guerres, les catastrophes humaines se multiplient et le fameux « sujet » n’y fait que montrer son impuissance.

Personnellement, je n’ose trop poser ces thèses de manière affirmative, définitive : après tout, je suis prêt à suivre les recommandations de la théorie critique en laissant toujours une place au doute. Que tout soit déterminé dans l’histoire, d’accord, mais n’y a-t-il pas alors plusieurs temporalités qui se chevauchent ? La temporalité du Capital est-elle la seule à exister ? A quand fait-on remonter l’aube de l’histoire ? Les catégories philosophiques par lesquelles nous appréhendons le réel, notamment dans la grande tradition issue de Platon, Aristote, qui reprend à Descartes, puis Kant, Hegel etc. pour faussées que peut-être elles ont été par la négation de leur historicité, ne sont-elles pas, malgré tout, celles par lesquelles nous arrivons à un moment critique susceptible de les ébranler ? Io non so.

Reste que nous ne sommes pas l’architecte, nous sommes l’abeille. Alors que le but véritable d’une émancipation devrait être justement de nous faire enfiler enfin l’habit de l’architecte.

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Des journées parfaites

C’est pour moi le film de l’année. Une ode poétique de deux heures. J’emploie ici le mot « poétique » au sens où l’on dit depuis Hölderlin qu’il faut habiter poétiquement le monde. Cela signifie (pour moi en tout cas, je n’oblige personne à me croire) l’habiter le plus légèrement, sans rien qui pèse ou qui pose aurait dit Verlaine, le mot « poésie » renvoyant à une essence de l’être. Comme quand on voyage et qu’on s’impose de voyager léger, meilleur moyen de ne presque pas laisser d’empreinte, et on ne parle pas seulement d’empreinte CO2 comme il est devenu coutume de dire maintenant, oui bien sûr, cela aussi ça compte, mais pas seulement, c’est l’empreinte en général qui doit être légère. Si possible ne pas laisser de trace. Ce serait ce qu’il y a de mieux en matière d’écologie, le but ultime en quelque sorte. Mais c’est souvent un vœu pieux, bien entendu. Du moins tant qu’on ne nous en donne pas des exemples. Dans Perfect Days (beau titre emprunté à une chanson de Lou Reed), monsieur Hirayama a décidé de rompre avec sa vie d’avant. On ne le voit pas dans le film mais Wim Wenders, le réalisateur, confie dans certaines interviews, que ce monsieur a été probablement un businessman très riche, à l’image de sa sœur, que l’on aperçoit, qui, elle, l’est restée (grosse voiture noire brillante, chauffeur, manteau élégant) et qu’un jour, las du luxe et des fastes inutiles, il a choisi une autre voie, celle que nous sommes tentés de qualifier de voie de la liberté. Monsieur Hirayama a tout plaqué et, pour vivre, c’est-à-dire pour gagner le peu de sous dont on peut avoir besoin dans la vie quotidienne, s’est embauché à la mairie de Tokyo pour faire le tour des sanisettes. Il nettoie et récure les toilettes publiques. Incidemment : on en apprend beaucoup sur l’art et la manière de nettoyer les toilettes. De méchants critiques (on se demande parfois ce qu’il faut pour être critique de cinéma) ont prétendu que le film s’arrêtait à cela et que passer deux heures à suivre un employé municipal de chalet en chalet (d’aisance évidemment) pouvait passer pour ennuyeux. Ces critiques sont de mauvaise foi, ou alors, ils ne voient rien, ont un voile sur le regard qui leur empêche de voir l’extrême beauté de ce film. Car ce film évidemment lent et répétitif explose à tout instant en mille et unes épiphanies. C’est un compagnon de travail qui lui présente sa petite amie, laquelle est pressée d’écouter une cassette de Lou Reed sur le cassetophone de sa petite voiture qui lui sert à transporter balais brosse et serpillères, c’est un papier découvert derrière un carreau qui contient en germe une partie de morpion que l’on continuera de jour en jour, c’est des feuillages par lesquels s’infiltrent des rayons de lumière, que Hirayama tente de capter au moyen de son petit Olympus antédiluvien (et argentique bien sûr). C’est un de ces petits bars si typiquement japonais, fréquenté par deux ou trois personnes, ici tenu par une dame charmante à qui l’on demande si elle veut bien chanter, et qui s’exécute aussitôt, nous livrant une superbe interprétation de The House of the Rising Sun (connu en français sous le titre : Le Pénitencier, immortalisé par Johnny Halliday), ou bien c’est une nièce en rupture de ban qui débarque à l’improviste car elle en a assez de sa mère et du milieu de luxe dans lequel on la contraint de vivre. Ces épisodes sont des pulsations, des illuminations vers autre chose que la vie terne dominée par l’argent (ceci rejoint le thème de mes articles récents… comment vivre dans un monde dominé par ce qui a un prix). Hirayama vit dans une petite maison où il n’y a presque rien : un futon pour dormir, une lampe pour s’éclairer et des livres. Monsieur Hirayama lit beaucoup, ce n’est pas qu’il achèterait compulsivement des tas de nouveautés dans les librairies chics, non, ce sont juste des livres d’occasion ou qu’il emprunte à la bibliothèque. William Faulkner (Les palmiers sauvages), Patricia Highsmith, une autrice japonaise dont j’ai oublié le nom… et une fois par jour il cède à la tentation du grand bain, ce qui n’existe qu’au Japon, ces eaux chaudes et tourbillonnantes où vont se tremper nus, les hommes d’un côté et les femmes de l’autre. Qu’est-ce que le temps ? On l’ignore. La nièce et son tonton se promènent à vélo la nuit dans les rues étroites, ils crient à tue-tête La prochaine fois, c’est la prochaine fois, maintenant c’est maintenant. Comme s’il était possible d’en savoir plus sur le temps qui s’écoule. Je ne dévoilerai pas la fin, ce serait « divulgacher » comme on dit… elle est superbe. Sachons seulement qu’il s’agit d’une question d’ombre : les ombres s’obscurcissent-elles quand elles se superposent ? Beau sujet de réflexion… La dernière image du film nous laissera sur un portrait de monsieur Hirayama entre le rire et les larmes, inondé de bonheur. On sortira de ce film avec un sentiment immense d’apaisement. L’idée d’une réconciliation avec notre monde, alors que nous sommes la plupart du temps fâchés avec lui.

Perfect days nous donne ainsi un exemple parfait de ce que serait « habiter poétiquement le monde ».

C’est-à-dire l’habiter en dehors du poids de l’argent. Fuir la forme marchandise pour ne goûter que la joie de l’instant et des rayons de lumière dans les arbres.

On ne saurait passer sous silence ce qui peut surprendre le spectateur européen, notamment français : qu’une tâche si répétitive et si rejetée (ce qu’on appellerait avec mépris « nettoyer les chiottes ») apparaisse ici sous un jour tellement normal, régulier, banal, soit même présenté comme une activité au service de tous, du « commun » comme on dit aujourd’hui. Ainsi les tâches d’entretien ou de soin (le care) pourraient ne pas être, dans certaines sociétés, aussi « dissociées » qu’elles nous semblent l’être dans nos sociétés européennes. Bienheureux japonais qui s’inclinent avec respect devant qui accepte de se charger de telles tâches. Bienheureux japonais, également, pour qui les municipalités (ici celle de Tokyo) sont prêtes à dépenser des sommes considérables pour le bien-être de tous en mettant à disposition de tous des chalets publics aussi propres et enrichis de multiples innovations techniques. Propreté, pudeur, respect des autres, autant d’atouts dont peut s’enorgueillir une société (mais pas la notre, semble-t-il).

Ainsi, ce film n’est pas une ode à ce qui pourrait sembler un repli individualiste d’un personnage « unique ». Habiter poétiquement le monde ne signifie pas l’habiter seul. C’est aussi avoir une autre perception des gens autour de nous, les regarder avec bienveillance, ne pas les déconsidérer en fonction des tâches qu’ils accomplissent. Sourire au monde, c’est aussi sourire aux autres. Il me revient ici un mot d’Erri de Luca, le grand écrivain italien, qui disait dans une interview que la vraie politique commence par les sourires que nous sommes capables d’adresser à autrui.

Après le générique arrive une ultime image, laissons là, elle aussi, découvrir par les futurs spectateurs. Il y est question du mot japonais Komorebi (Ko : l’arbre, more : passer entre les feuilles, bi : la lumière, le jour).

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Un jeu d’équilibre à la source du monde (Le Garçon et le Héron)

Nous avons accompagné trois de nos petites filles (âge : entre 7 et 15 ans) au cinéma afin de voir Le Garçon et le Héron, dernier film de Mayao Miyazaki. Je ne suis pas un spécialiste. J’ai juste, par le passé, vu des extraits de film du grand réalisateur japonais et feuilleté des livres à lui consacrés. Donc c’était la première fois que je voyais en vrai, en grand, en intégralité une de ses œuvres. Je ne l’ai pas regretté même si de nombreuses références me manquaient. Il s’avère en effet que ce film suit une filmographie construite. On aimerait être comme Miyazaki : quelqu’un qui, à un grand âge (82 ans) se nourrit de sa longue vie pour la transmuer en une série de contes merveilleux et édifiants. J’ai lu que ce film trouvait sa source dans un livre qu’ont adoré maints japonais, ceux-ci l’ayant étudié à l’école et s’y étant confronté à une éthique de liberté, ce qui à prime abord paraît étonnant dans un pays qu’on nous décrit tellement hanté par le respect des règles sociales. « Et vous, comment vivrez-vous ? » en est la traduction approximative du titre, il est dû à Genzaburo Yoshino qui l’a écrit en 1937. Ce même Genzaburo Yoshino ayant d’ailleurs eu des ennuis avec les autorités de son pays : il était trop libéral, trop pacifiste. L’une de mes petites filles m’a immédiatement fait remarquer que c’était le livre qu’on voit dans le film, à un moment où le jeune héros découvre ce que lisait sa mère. Cette mère qui a disparu, brûlée vive dans l’incendie de l’hopital où elle était soignée, en pleine guerre. Ceci nous évoque quelque chose de contemporain, la situation des hôpitaux de Gaza.

La guerre apparaît de nombreuses fois dans ce film, comme cela est le cas, parait-il, dans les autres de la série. Un régiment défile dans la rue d’un village, le héros le salue. Mais il reste en marge. Les servantes du Manoir se lamentent tout le temps : elles n’ont plus de cigarettes. Un vieux serviteur en est réduit à fumer du papier. Une bombe explose, on ne peut s’empêcher de penser à Hiroshima et Nagasaki. Le père fait allusion à la situation pour dire qu’il en profite : il dirige l’usine qui produit les avions « zéro », ceux qui attaquèrent Pearl Harbour. Dans le film, on voit défiler des travailleurs portant des cockpits pour les mettre à l’abri des bombardements.

Mahito (le nom du jeune garçon) doit déménager après le décès de sa mère. Le père l’envoie à la campagne où vit sa tante, Natsuko, qu’il devra désormais appeler maman. Il comprend vite que son père a décidé de refaire sa vie avec elle. Deuil et maternité. Le jour même de son arrivée, la tante demande à Mahito de poser la main sur son ventre afin qu’il sente bouger l’embryon qu’elle porte. Un héron cendré adopte une attitude inquiétante : il se met à errer autour du château, à voler en rase-motte et à frapper du bec au carreau de la chambre où dort le garçon. C’est ce héron qui entraînera celui-ci au plus près d’une tour abandonnée au fond de la forêt. Mahito s’y rend avec Mimika, une vieille domestique qui s’accroche à ses basques pour qu’il n’aille pas plus loin, c’est, lui dit-elle, que le lieu est maudit : le grand oncle des deux sœurs l’a faite construire puis y est disparu. On le devine, cette tour est l’axe du monde : un chemin de rencontre avec le monde sous-terrain où s’agitent de bien étranges personnages. Le héron s’avère être un drôle de petit bonhomme chauve au gros nez et avec une verrue. D’ennemi redoutable, il va se changer en ami. Doté de pouvoirs maléfiques, il va finir par confesser qu’il n’est pas si débrouillard, que tout cela lui échappe. Un monde enfoui où vivent peut-être ceux et celles qui nous sont chers et qui ne sont plus là. Bien sûr, Mahito est à la recherche de sa mère, ou, à défaut, de sa tante, qui a disparu, elle aussi. Le récit prend alors les aspects d’une vieille fable mythologique, d’une sorte d’Odyssée ponctuée d’obstacles qu’on croit insurmontables mais que le petit Mahito franchit. De navigateur parti pêcher sur son frêle esquif et qui en rapporte un énorme poisson-chat à dépecer, en héron qui a façonné une image de la mère endormie, de pélicans féroces qui engloutissent tout ce qui passe en perruches géantes qui cherchent à conquérir le pouvoir, le garçon finira par retrouver trace de l’oncle, devenu une sorte de deus ex machina dont dépend l’équilibre du monde.

Les commentateurs se confondent en schémas explicatifs. Ce monde serait celui des studios Ghibli qui ont fabriqué ce film. Mayazaki lui-même serait un mélange de Mahito et du grand oncle. Mahito parce qu’il a lui-même perdu sa mère malade, le grand oncle parce que ce serait actuellement la situation qu’il traverse : celle d’un dirigeant tout puissant arrivant à la fin de sa vie et qui aimerait remettre son héritage entre les mains d’un jeune successeur. Dans le film, le grand oncle croit avoir trouvé en Mahito celui qui prendra sa suite : mais non, le jeune garçon préfère rejoindre notre monde banal et se réaliser lui-même sans rapport de succession. Mahito a trouvé au cours de ses aventures, une jeune fille qui lui ressemble. Alors qu’on croit qu’ils vont devenir deux amoureux du même âge, leurs voies vont se séparer au moment de sortir de cet étrange monde. Ils en sortiront par deux portes différentes, ce qui fera de la fille la future mère de Mahito. Dans le mythe, le temps est cyclique, l’humain peut y rencontrer celle qui deviendra sa mère. C’est extraordinaire bien entendu. Comme est extraordinaire la tâche que remplit le grand oncle : celle de maintenir en équilibre un assemblage de volumes en lui adjoignant chaque jour un nouvel élément jusqu’à ce que le tout s’écroule. La tâche à venir qu’il propose à Mahito et que celui-ci refuse serait de continuer cet exercice. Après un geste malheureux, les volumes tombent et avec eux, la tour, qu’on hésite à qualifier d’infernale. On pense à notre monde, mais ici ce n’est pas grave : il y a toujours un univers de secours.

Le film en vient donc ainsi à métaphoriser notre monde. Les pélicans je l’ai dit, sont féroces. Ils gobent ces drôles d’œufs que la plus jeune de mes petites filles a trouvé si mignons ; les warawara (ou wakawaka, selon l’orthographe), qui, lorsqu’ils sont assez nourris, peuvent s’élever dans la tour pour rejoindre le monde d’en haut où ils deviendront les âmes des enfants à naître. Les pélicans sont donc mauvais, et une fille du feu les détruit à coups de lance-flamme (non sans, à son tour, liquider quelques-uns de ces warawaras, il y a toujours des victimes colatérales, disaient-ils), or l’un d’eux, atteint, supplie qu’on l’achève et plaide pour sa race : s’ils sont ainsi ce n’est que parce qu’un système absurde a supprimé les poissons des rivières, contraignant les pélicans à se nourrir comme ils peuvent. Certains ont voulu voir ici une référence au capitalisme destructeur. Ces pélicans seraient comme de riches capitalistes qui disent qu’ils n’en peuvent rien si le système s’engloutit toujours plus dans le désordre et la misère : c’est le système qui veut ça, et ils n’en sont que les petites mains contraintes et forcées d’agir. Quant à ceux qui prétendent les combattre, ils commettent autant de malheur et de souffrance.

Quant aux perruches géantes, organisées en armée, elles seraient représentatives, au choix, du militarisme japonais des années trente ou des régimes fascistes en Europe (mais dans un cas comme dans l’autre, elles finissent, lorsqu’elles sortent de la tour, à virevolter comme les perruches légères que nous connaissons).

Le jeu auquel se livre le Grand Oncle nous rappelle à la fois la fragilité de notre univers vivant, dont l’existence dépend de faibles variations de paramètres, et ce passage qui m’a tant plu au cours de ma lecture récente d’un texte de Hannah Arendt (La nature du totalitarisme), où elle parle du système de la balance des forces comme solution des conflits produits par le système européen des Etats-nations, et se rapporte à Kant : « ce qu’on appelle la balance des forces en Europe est une pure chimère, comme la maison de Swift qui avait été construite par un architecte, en si parfait accord avec toutes les lois de l’équilibre qu’elle s’effondra aussitôt qu’un moineau vint s’y poser. » Hannah Arendt de conclure : « ce n’était pas une pure chimère, mais elle s’est éffondrée exactement comme Kant l’avait prédit ».

Allons, il y a loin entre Kant et Miyazaki. Encore que… le grand réalisateur japonais pourrait bien être un grand philosophe de notre temps.

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La peinture et le simulacre

si nous sommes au temps du simulacre, quelle interprétation donner aux tableaux de Peter Doig, actuellement exposés au Musée d’Orsay ? Les toiles de très grand format accrochées sous les coupoles de l’ancienne gare ne sont peut-être pas vraiment représentatives de ce qu’a produit jusqu’ici le grand peintre d’origine écossaise (ayant beaucoup vécu aux Caraïbes), je me souviens en particulier de paysages féériques avec des maisons sur pilotis, de forêts luxuriantes et de pirogues filant à la nuit tombée sur des fleuves en feu. Mais quand même, il y a l’esprit de Doig dans ces toiles. Nous sommes face à des silhouettes si hautes qu’elles sont irréelles, des personnages qui se confondent avec les arbres. Visiblement, là non plus (je fais référence à la pièce Angela (a strange loop)), nous ne sommes pas dans un espace de représentation même si Doig est connu comme grand peintre figuratif. Figuratif de quoi? D’un monde dont il ne resterait que les derniers échos de lumière avant l’obscurcissement final.

En peinture, ce ne sont pas les pixels qui portent les images, de là vient sa force, ce qui fait sans doute que nous nous y attachions si fort (et c’est pourquoi les espèces de projections numériques dans de soi-disant temples de lumière comme aux Beaux de Provence sont tellement à contre-sens) c’est la touche, la couleur en tube et en pinceaux. Chez Doig, nous avons l’impression d’une surface qui s’interpose entre nous et la réalité, ce n’est pas un écran, car un écran ne fait que réfléchir, c’est un monde de substitution, qui ne représente rien à proprement parler, mais qui pose face à nous les objets d’un rituel semblables aux statues de l’île de Pâques.

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La peinture disais-je comme ultime recours face à un monde qui disparaît. Même s’il ne reste que des images, au moins c’est encore ça. Surtout quand ces images sont peut-être encore les objets les plus concrets qu’il nous soit possible d’appréhender. Quel héroïsme chez van Gogh, notamment au cours des derniers mois de son existence, lorsqu’il peignait au rythme d’un tableau par jour, cherchant à chaque amorce d’une nouvelle toile la solution d’un problème, inaugurant chaque fois une nouvelle manière de peindre, s’inspirant tour à tour de ce qu’il a vu des estampes japonaises ou du souvenir des grands maîtres qu’il a aimés. Il a peint la pluie, il a subverti les habitudes de cadrage en mettant au premier plan une masse de terre ocre ou rousse qui refoule à l’arrière les prés, les bois et les villages, il a usé de formats qui passaient pour incongrus lorsqu’on veut faire un paysage : des carrés et des double-carrés. Il a tantôt cerné d’un trait noir ses formes de rue, de murs et de jardins, tantôt au contraire laissé les surfaces se rencontrer et fusionner.

Son dernier tableau fut « Racines d’ arbres » (27 juillet 1890, le jour de sa mort), « ma vie à moi aussi est attaquée à la racine même » écrivait-il le 10 juillet. Ce tableau par son sujet qui fait penser à un entrelacs de formes sans ressemblance directe avec une réalité quelconque tendrait presque vers l’abstraction. Qui sait ce qui le poussa au suicide ? Quel sentiment d’échec, quelle sensation de manque ? Car il devait bien lui manquer quelque chose, au « suicidé de la société » comme l’a qualifié Artaud. Son frère, si important pour lui, avait été diagnostiqué atteint de la syphillis quelques jours plus tôt, il ne lui restait donc plus longtemps à vivre, peut-être cela a-t-il joué un rôle dans le fait de presser sur la gachette. Mais peut-être ressentait-il aussi la hantise du simulacre, qui est représentation d’une chose alors qu’il n’y a qu’un manque.

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Modigliani, c’est autre chose, surtout quand on ne le voit que sous l’aspect de son rapport au marchand, son marchand, Paul Guillaume. Cette optique ne nous le fait voir que sous l’angle de la décoration. Les beaux nus d’Amedeo étaient achetés pour garnir les murs des garçonnières. Quel horrible mot utilisait-on alors pour ces appartements possédés par des hommes riches afin d’y abriter leurs ébats. Simulacres de l’amour. Lieux réservés aux hommes, les femmes s’y aventurant devant savoir à quoi s’en tenir. Cela n’empêche pas qu’on savoure les beautés offertes par le talent du peintre. Femmes aux yeux clos (ou vides, c’est presque pareil), hommes transformés en aimables poètes (Max Jacob, Paul Guillaume lui-même, qui était grand amateur de poésie). Mais il nous manque quelque chose, peut-être justement ce regard, que van Gogh donnait aux portraits des gens simples qu’il côtoyait à Auvers, étonnés d’être peints, n’imaginant pas un seul instant concourir à la gloire d’un peintre qui resterait dans l’histoire, alors qu’ils croyaient avoir à faire à un pauvre fou.

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