L’époque de #metoo met à juste raison l’accent sur des manières de penser et des conceptions d’autrefois qui demeurent encore en cours dans notre société, qui ont trait à la supériorité d’un genre sur l’autre, à la tolérance vis-à-vis des violences faites aux femmes et à l’admission de leur sous-valorisation, vouées qu’elles seraient au travail ménager et aux tâches domestiques. Un médecin, Baptiste Beaulieu, avouait récemment son impuissance et sa révolte : les hommes, disait-il, n’aiment pas les femmes. Et ainsi le débat se trouve-t-il déplacé au niveau de l’amour. Dont on doit bien reconnaître en effet qu’il a été singulièrement mal traité dans les siècles récents. A première vue, si l’on en croit de nombreux témoignages, dont celui de Baptiste Beaulieu, mais aussi certaines données d’enquêtes récentes, notamment auprès des jeunes de 18 à 24 ans, pour l’homme, la femme désirée a vocation d’être femme possédée. Si cette possession lui échappe, il a tous les droits sur elle, y compris, jusqu’à il y a peu et dans certaines sociétés, de la tuer, ce qu’on appelait autrefois « crime passionnel » et méritait des circonstances atténuantes. On croit cauchemarder. C’est pourtant si proche et même encore actuel. On peut, on doit donc se poser des questions sur « l’amour ». N’a-t-on pas fait de lui l’alibi de toutes les cruautés ? N’a-t-on pas identifié l’amour avec la permission de la violence ? Allons, on pourrait bien encore trouver des hommes justifiant le viol comme une forme d’amour. L’amour aussi comme paravent pour abriter une vie domestique plan-plan, où l’homme censé se reposer après une journée de travail se met sur son fauteuil pour lire le journal pendant que madame assure les devoirs des enfants, la préparation du repas et le nettoyage de la vaisselle. Ce médecin prétendait même que pour beaucoup d’hommes « l’amour » était devenu le prétexte pour s’acheter une boniche et s’assurer des services sexuels gratuits. Et tous ces services, la femme devait bien entendu les livrer « par amour ».
En tant qu’homme, je me sens nécessairement visé. Je ne crois pourtant pas qu’il me faille répondre, les faits sont tellement évidents. Qu’ont fait mes contemporains et ceux qui les ont précédé ?
Devons-nous aborder la question sous l’aspect intimiste, vaguement psychologique, comme le fait une grande partie de la presse ? Je ne le crois pas puisqu’il s’agit là d’un ensemble de faits qui ont une ampleur sociologique, civilisationnelle. Des penseurs et penseuses critiques ont déjà abordé la question, parmi eux ou elles, Roswitha Scholz dont j’ai déjà parlé ici (avant elle, Horkheimer et Adorno, mais surtout Simone de Beauvoir, deux courants qui ont influencé Scholz, elle le dit elle-même). On connaît donc sa théorie : l’oppression des femmes, leur rabaissement social est corrélé avec l’essor d’un système qu’on peut qualifier à la fois de capitaliste et de patriarcal (ni seulement l’un ni seulement l’autre, les deux en même temps, l’un ne pouvant se réduire à l’autre) dont le but est de ne valoriser aveuglément que ce qui présente de la valeur pour le Capital, et non les services, les soins, les tâches d’entretien, voire les « tâches d’amour » (je ne sais pas si elle utilise vraiment ce terme mais elle pourrait bien le faire). La sortie de ce cauchemar, l’apparition d’un « amour nouveau » donc, serait tributaire d’un dépassement de ce système bifacial. Je vois bien la cohérence et la rigueur de l’analyse, et pourtant cela ne me suffit pas totalement. D’ailleurs, la notion d’amour n’est jamais ciblée en propre. On parle de domesticité, de soins, de tâches ménagères, mais l’amour n’est jamais central. Comme s’il n’était pas vraiment un concept, comme s’il n’était pas digne d’attention, comme s’il n’était qu’un de ces fétiches dont Marx a forgé l’idée. Nous mettrions sous le mot des réalités inversées, des choses inavouables. On peut voir là l’incarnation d’une tradition philosophique classique, il est vrai que l’on ne s’attend guère à entendre Descartes, Kant ou Hegel parler d’amour…
On peut pourtant penser que l’amour est une réalité, qu’il existe, dans ses mouvements grandiloquents et ses bouffées de désir comme dans ses manifestations quotidiennes, gestes intimes et attentions à l’autre. Cet amour-là n’est pas l’affaire du Capital qui n’en tire directement aucun accroissement de valeur, sauf quand il y perçoit une chance de développer une conception consumériste en accord avec ses visées. La fameuse « libération sexuelle », on le sait au moment où elle est révélée sous son vrai jour par les scandales dénoncés par Judith Godrèche et d’autres actrices, a ainsi principalement servi les visées masculinistes et une conception « libérale » bien utile à l’extension de la forme-marchandise. Autre aspect négatif, le capitalisme transforme le corps en marchandise. On peut sans doute écrire des volumes entiers sur la prostitution comme métaphore du capitalisme. La façon dont on part d’une valeur « concrète » pour former une pure abstraction qui a le bénéfice de la rentabilité. Avec elle, on réalise le tour de force de faire de quelque chose de vivant quelque chose qui s’échange, monnaie contre corps mais aussi corps contre corps puisque tous se valent et que le « client » oublie immédiatement tout de la personne qu’il a eue face à lui. C’est ainsi chez Don Juan : toutes sont des numéros, ne valent que comme tels (alors si c’est pas de l’abstraction, ça, qu’est-ce que c’est?). Idem dans la pornographie où, c’est bien connu, à force de répétition et de reproduction technique du même, on arrive à une totale uniformité, donc à une abstraction au sens propre. (Les écrivain.e.s qui se penchent sérieusement sur le sexe et l’érotisme comme Emma Becker disent des choses très pertinentes là-dessus).
Le vrai amour qui, lui, n’entre pas dans le mouvement du Capital, ou l’amitié aussi, bien entendu, devrait être étudié pour lui-même (ou pour elle-même dans le cas de l’amitié). Le définir comment ? Appartient-il à l’ordre de l’histoire ou à celui du vivant ? Je tiens plutôt pour la seconde solution, bien qu’il entre aussi nécessairement dans l’ordre de l’histoire car c’est le sort de l’humanité de faire en sorte que tout ce qui existe pour elle possède une histoire. Mais l’amour est d’abord l’expression du vivant, il s’éveille avec la conscience que l’on possède une vie et que d’autres autour de nous ont vie semblable. La vie cherche à s’accrocher avec la vie, à faire lien commun. L’historicisation vient après.
Robert Kurz utiliserait sûrement ici le même argument que pour le travail : celui-ci n’existe que dans des rapports sociaux déjà constitués. Mais en même temps, se référant à Marx lui-même, il reconnaîtrait l’existence d’un travail vivant, rapport dialectique avec la nature, et nous savons que même si le travail disparaissait, ce serait au sens capitaliste du terme, car il resterait les activités, et parmi elles au premier chef, les plus indispensables, celles qui assurent la survie et l’entretien, l’héritage culturelle et la nourriture.
Ainsi de l’amour, peut-on imaginer qu’il disparaisse ? Ce serait uniquement au sens de l’amour « capitaliste », celui que nous avons vu soumis aux rapports marchands. Hors de cela, il resterait toujours le lien, le vrai plaisir de deux corps qui s’accordent et se reconnaissent, l’attachement et le souci de l’autre.
D’où vient que les hommes n’aiment pas les femmes ? D’une tendance à réagir avec haine aux mouvements libérateurs qui se produisent aujourd’hui en faveur des femmes, bien entendu, autrement dit de la « bêtise » des hommes, entendons par là, leur assujetissement à des structures de pensée convenues, qui sont bel et bien inscrites dans l’histoire et qui empêchent le sujet de concevoir un libre rapport à l’amour. De quoi ont-ils peur tous ces mecs ? De ne pas bander. Bien sûr. Comme si bander était le signe de l’amour. Ils n’ont vraiment rien compris. Dans une émission télévisée récente, on voyait une vieille interview de Simenon. Il disait, le con, « qu’il est facile d’être heureux dans un lit, mais beaucoup moins facile de l’être assis dans un fauteuil ». Il n’avait bien sûr pas compris que l’amour consistait justement à savoir passer du lit au fauteuil en gardant le même bonheur.

En ce moment, au Collège de France (et jusqu’au 2 avril), Patrick Boucheron, l’historien, donne un cours intitulé « Politiques de l’amour ». Il ne dit pas, lui, que les hommes n’aiment pas les femmes, il se place à un niveau plus élevé. D’abord, on le sait depuis des temps immémoriaux, l’amour n’est pas qu’hétérosexuel. Il n’est peut-être même pas que sexuel. Au début de notre histoire moderne, c’est-à-dire au Moyen-Âge, il y avait, selon la tradition chrétienne, plusieurs mots pour désigner l’amour. Il y avait, pour simplifier, un amour humain et un amour divin. Amor et Caritas. C’est Saint Augustin qui a réduit l’écart entre les deux. Il n’y avait qu’un seul amour, et cela n’alla pas sans érotiser l’amour divin. Au point qu’un philosophe catholique contemporain (Jean-Luc Marion) peut s’exclamer à la fin d’un de ses ouvrages : Dieu nous surpasse en tout, il est même meilleur amant que nous… quelle histoire. Preuve que l’amour existe puisque son langage fournit la matrice du politique en Occident. C’est la thèse défendue par Boucheron qui analyse dans ses séminaires les fictions et les paradigmes autour desquels s’organise le discours politique à diverses époques. D’où le titre de son séminaire. Où l’on apprend bien des choses, comme par exemple le fait que l’amour était si important qu’il fallait persuader que les deux membres d’un couple royal (cas de Charles VI et d’Isabeau de Bavière) s’aimaient d’amour tendre et réciproque avant que l’on ne procède au mariage, car sans cela on aurait pu croire à un pur arrangement, qu’il était si important aussi que la rumeur d’une liaison amoureuse entre deux souverains ne faisait que magnifier leur rivalité, comme dans le cas de Philippe-Auguste et de Richard Cœur de Lyon dont la légende dit que lorsqu’ils avaient l’occasion de se rencontrer, même sur un champ de bataille, ils ne se quittaient plus, mangeant dans la même assiette, et que même le lit n’aurait su les séparer (Il l’a tant honoré, et si longtemps, qu’ils prenaient chaque jour leurs repas à la même table et dans le même plat, et le soir le lit ne les séparait pas). Oui, même le lit… vous vous rendez compte… Imaginez ça aujourd’hui. Les tabloïds s’arracheraient. Macron faisant l’amour avec Sunak… non, non, je n’ai rien dit. Le séminaire de Patrick Boucheron est à suivre, au moins sur le site du Collège de France si on ne peut pas se déplacer à Paris.



















































