2023, l’année d’un retour en Italie, d’un séjour à Rome suivant les Caravage à la trace, s’échappant de la ville pour contempler à Tarquinia, les petits chevaux et les sublimes tombes étrusques (que l’on voit dans le film assez moyen à mon goût d’Alice Rohrwacher, La chimère) ou plus tard d’un passage par le nord de l’Italie, près des lacs et des demeures somptueuses des aristocrates d’autrefois avant de continuer vers les Grisons et de séjourner près de Stampa, le berceau de la famille Giacometti…
2023, l’année d’un nouveau Festival d’Avignon et de nouvelles rencontres d’Arles, marquées respectivement par deux spectacles du in : Welfare (de Julie Deliquet) d’après Fred Wiseman et Ecrire sa vie, d’après Virginia Woolf, mis en scène par Pauline Bayle, et par deux grandes expositions, celle de Gregory Crewdson et celle de Saul Leiter,

2023, l’année des amitiés et des rencontres avec des personnes qui m’auront aidé à mieux percevoir le monde et la culture, et des retrouvailles avec certaines autres, relançant mes réflexions sur des sujets un peu délaissés au cours de ces dernières années, je ne les cite pas, ils ou elles se reconnaîtront,
2023, l’année de belles lectures : Aurélien Bellanger, Walter Benjamin, Marie-Hélène Lafon, Maurice Pons, Pierre Michon, Etienne Klein, Rinny Gremaud, Mathias Enard, Neige Sinno, Paul Auster, Jean-Philippe Toussaint, Daniel Maggetti…
2023, l’année de ma rencontre avec le courant de la critique de la valeur-dissociation, provoquée en premier par ma découverte de la pensée de Moishe Postone dans un livre trouvé par hasard à la librairie grenobloise de La Dérive, Marx, par-delà le marxisme. Ce livre m’a ouvert tout un horizon, moi qui depuis longtemps avais déserté la réflexion en matière sociale et politique, pensant qu’il n’y avait plus rien à tirer de ce côté-là,

2023, l’année d’une expérience théatrale de courte durée, jouant un personnage mineur d’une pièce mineure sur une scène de Buis-les-Baronnies, et de courts spectacles-lectures de poèmes sur la guerre en Ukraine,
2023, l’année de rencontre de nouvelles peintures, les miennes évidemment (que par définition je ne connaissais pas avant!), et celles de deux artistes que j’apprécie hautement : Lucie Geffré et Jean Imhoff ; sur ce plan de la peinture, l’année où j’ai approfondi ma pratique en étant plus sensible à la nécessité de recouvrir les toiles de plusieurs couches, comme si on allait faire à l’envers le travail d’archéologie auquel nous sommes conviés journellement lorsque nous voulons appréhender l’épaisseur du temps,


2023, l’année où j’ai découvert la réflexion de Moïshe Postone et de Robert Kurz. Dégoûté du communisme, irrité par une gauche trahissant ses idéaux et cantonnée dans des rôles tribunitiens ou d’adjuvant, j’errais depuis longtemps à la recherche d’une approche nouvelle et convaincante. Je ne voyais nulle part le moindre éclair de pensée cohérente et argumentée pour jeter une lumière sur l’évolution de notre monde, évidemment capitaliste. Les philosophes post-structuralistes et post-modernes, avaient fait leur temps. Foucault n’apportait qu’une vague notion de pouvoir dilué, empêchant de comprendre l’origine des crises et des catastrophes. Il flirtait finalement avec le libéralisme (il avait aussi soutenu la « révolution » iranienne!). Bourdieu était bien sympa mais son sociologisme laissait entendre qu’il n’y avait rien en dehors de la domination de classes sur d’autres et que la culture ne servait d’ailleurs qu’à ça, fonder une domination « symbolique ».
Le penchant auquel le doute nous ramenait était donc vers le renoncement individualiste, le développement d’un subjectivisme exacerbé, trouvant son exutoire dans des pratiques littéraires et artistiques qui, certes, ont leur place, et doivent l’avoir toute, mais qui ne suffisent pas. Encore faut-il orienter les réflexions qui les fondent vers un horizon d’explication. Graeber avait été un premier pas. Il était drôle que justement il s’en prît à cette attitude résignée qui caractérise le post-modernisme : « notre condition post-moderne a pour conséquence que les projets qui visent à changer le monde ou la société par l’action politique collective ne sont plus viables […] L’action politique légitime [pourrait] encore advenir, [mais] à condition qu’elle se situe au niveau personnel : en façonnant des identités subversives, des formes de consommation créative etc. ». Mais Postone et Kurz marquèrent le pas décisif. A l’occasion, je suis retourné vers André Gorz, dont j’avais oublié avec le temps la réflexion avancée, incroyable analyste des tendances les plus modernes du capitalisme et de ses conséquences écologiques, puis vers Guy Debord, que j’avais négligé de lire en son temps. J’ai trouvé chez ce dernier des formulations que j’aurais du lire et qui m’auraient éclairé puisqu’elles usent presque des mêmes termes que ceux que je trouve aujourd’hui dans le courant Critique de la Valeur/Dissociation. Mais Kurz et Postone, et Roswitha Scholz, sont allés plus loin (on peut trouver un aperçu de leurs idées dans mes divers billets, étiquetés « critique de la valeur »).
2023 enfin, l’année marquée par deux événements politiques : la loi sur les retraites et la loi sur l’immigration. Sur la première, j’ai participé aux manifestations plus par esprit de solidarité que par conviction intime. Cette loi était prévisible : dans la logique capitaliste où nous sommes et dont nous ne sommes pas prêts de sortir, il est attendu que les gérants de l’économie mettent en avant ce qu’ils appellent « l’avenir des régimes de retraite ». La gauche traditionnelle et les syndicats se sont mobilisés contre l’augmentation de deux ans de la durée du travail. On comprend cette nécessité de s’opposer à deux ans de plus quand le travail est le travail abstrait du Capital, mais à tant faire, a-t-on envie de dire, pourquoi ne pas prendre le problème de façon plus radicale ? Le problème c’est le travail, ce n’est pas « deux ans de plus ». D’autant que nous savons que les deux ans de plus ne se feront pas et que les gens préféreront partir avant les 64 ans fatidiques, quitte à ne pas avoir tous leurs droits, d’où il résultera plus de pauvreté. Le vrai problème est donc là : la pauvreté, l’effondrement de la richesse matérielle dans un univers où se créent des ilots de valeur accumulée dans les mains de quelques uns.
Je suis contre la violence qui n’est qu’une expression de haine, et qui ne peut que déboucher sur plus de haine encore. Mais je ne suis pas contre les actions d’éclat à forte portée symbolique. Ce sont elles qui font réfléchir et qui éveillent les consciences. En 2023, les mains collés des manifestants des soulèvements de la terre sur le bitume des autoroutes, les pots de soupe ou de confiture lancés contre les œuvres d’art m’ont interpellé. Comme l’explique bien Camille Etienne, ce n’était pas l’art en soi qui était visé, mais l’exploitation qui en est fait. Ce pauvre Vincent souffrirait de voir ses œuvres atteindre des sommes si colossales, et donc être transformées en marchandises de luxe. C’était loin d’être son but et s’il avait vu cela, je suis sûr qu’il n’en aurait tiré que des raisons supplémentaires de se suicider. Que dire d’un monde qui hyper-valorise des représentations de la nature au moment où il la détruit ? Quant aux mains collées sur le bitume, elles ont permis de montrer la rage irrationnelle de ceux et celles, automobilistes, qui injuriaient les auteurs car ils préféraient la continuation de leur petites affaires à un arrêt même momentané de la circulation pour réfléchir un peu à l’avenir du monde.

En 2023, il y eut une année entière de manifestations contre les retraites mais pas une seule action à forte portée symbolique. Voilà bien l’exemple des actions du vieux mouvement ouvrier, comme ils disent. On tourne autour des remparts d’Avignon, et on se retrouve au bistrot du coin devant un quart de rouge et bien au chaud. Pendant que la Terre brûle.
Je ne suis pas contre des actions contre les quelques milliardaires qui accaparent la richesse mondiale, même si je répugne à la personnalisation des rapports sociaux. Je ne suis pas contre que l’on empêche de décoller les jets privés des grands patrons. Je ne suis pas contre le fait d’envahir les AG d’actionnaires. Je ne suis pas contre le fait que des informaticiens bien placés perturbent les communications des grands groupes. Encore faudrait-il que cela se fasse. J’ai peu entendu parler de certaines de ces actions.
L’année 2023 est aussi celle de la loi sur l’immigration qui sonne le glas de toute confiance dans un président qui serait paraît-il un barrage contre l’extrême-droite quand, au contraire, il endosse les idées de cette dernière… (cf. ici)


2023 encore l’année où la dénonciation des crimes et attitudes sexistes (ou androcentrés) explose. Année du film Le Consentement et du récit Triste tigre de Neige Sinno. De la révélation au grand jour de l’ignominie de Depardieu et d’autres hommes célèbres du même genre (Poivre d’Arvor, Duhamel etc.), où l’on ressort l’affaire Althusser quarante-trois ans plus tard, étalant au grand jour la duplicité des intellectuels de l’époque qui ont voulu le protéger en inventant des scénarios improbables au terme desquels… il aurait étranglé Hélène Rytmann pour éviter à celle-ci les souffrances de la dépression ! Un médecin connu, Baptiste Beaulieu écrit dans un article qu’après avoir parcouru les campagnes, et regardé vivre, dans son cabinet ou chez eux, de multiples familles, il en vient à la triste conclusion qu’il pense que… les hommes n’aiment pas les femmes. C’est à se demander s’il n’a pas raison quand on voit croître le nombre de féminicides et quand, de plus en plus, on en vient à trembler pour ses filles et petites-filles qu’elles ne tombent sous le joug et l’emprise… d’un homme. Oui, d’un homme, tout simplement. Même pas d’un homme « violent ».
2023, l’année de deux guerres atroces. La suite de l’envahissement de l’Ukraine par la Russie en 2022, débouchant sur de nouveaux Verdun. Puis le massacre du 7 octobre, débouchant, en grande partie par la faute d’un gouvernement israëlien criminel (et clairement fasciste), sur un écrasement de masse de la société civile de Gaza. Sur la ligne des théoriciens pro-Marx Postone et Kurz, j’ai repris l’analyse selon laquelle ces catastrophes sont le produit d’un éclatement de la société capitaliste mondiale (chaque segment cherchant à imposer ses règles régionales) d’où il suit des effondrements locaux et des conflits de masse où nous retrouvons l’écho des deux Guerres mondiales passées (le première en ce qu’elle opposait des puissances capitalistes entre elles qui visaient à asseoir leur suprématie, la seconde en ce qu’elle fut la matrice des problèmes du Moyen-Orient d’aujourd’hui, à cause de la Shoah).
Certains ouvrages non littéraires nous marquent plus que certaines œuvres littéraires, que certains romans, ainsi je garde plus en mémoire le livre de Camille Etienne que le roman de Zeruya Shalev ou même celui de Sorj Chalandon (que je ne suis pas encore arrivé à terminer. Trop loin de notre temps).
J’ai vu de grands films. Perfect Days, Le Garçon et le Héron, Anatomie d’une chute et Tar forment le quatuor de tête, mais il y eut aussi Unrueh et About Kim Sohee. Et puis aussi les Banshees of Inisherin...


Mais aussi des films insipides dont j’ai oublié le titre et c’est à ça que je les reconnais. D’autres dont j’ai retenu le titre mais dont je préfère ne pas parler tant ils m’accablent par leur sentimentalisme et par leur passéisme, ne permettant d’aboutir à aucune prise de conscience sociale un tant soit peu consistante. Leurs réalisateurs ronronnent. Souvent âgés, ils s’appuient sur une expérience passée et sur un public acquis d’avance.
2023, une année qui ne fut donc pas sans intérêt… comme chaque année si on veut bien faire l’effort de se souvenir, et, en se souvenant, de prévoir ce qui peut nous donner encore un peu de force et d’espoir pour endurer des demain qui seront lourds et difficiles.
Les endurer à condition, comme toujours, que nous ayons la chance de pouvoir maintenir autour de soi amour et amitié.
Bonne année!








































