Merci, madame Salvayre

Le dernier livre de Lydie Salvayre est joyeux, et devrait être mis entre toutes les mains, et peut-être surtout dans celles des retraité.e.s comme moi qui sont souvent sièges de cette pensée lancinante du que faire pour sentir son existence la mieux remplie. Ils ou elles se rendraient mieux compte peut-être du point où ce sentiment qui parfois les étreint de ne plus être si utiles qu’auparavant à la société, aux autres etc. n’est que le résultat d’un héritage de la valeur-travail. Après tout, d’abord, l’étaient-ils si utiles que cela, à la société ? Ne les en avait-on pas un peu persuadés, ne leur avait-on pas forcé la main pour qu’ils croient et même déclarent que leur position était importante, centrale même et que peut-être après eux, la situation du monde ne serait plus tout à fait la même. « Ne travaillez jamais » disaient les situationistes, « ne travaillez jamais » répète-t-on sur le bandeau du livre de Salvayre qui a pour titre : « Depuis toujours nous aimons les dimanches ». Aimions-nous les dimanches ? Oui, bien sûr, sauf parfois à leur préférer les samedis qui, eux, sont pleins de promesse pour le lendemain, car le dimanche était toujours hypothéqué, surtout en soirée, par l’anticipation du retour au travail, ce qui n’allait pas d’ailleurs sans quelque préparation inévitable. Le cours du lendemain, les dernières copies à corriger. Juliette Gréco, elle, chantait « je hais les dimanches », ce jour vide et qui sonne creux. Mais il fallait avoir une âme aristocratique pour penser cela, ou bien celle d’un artiste, car les dimanches sont tristes, il est vrai, en ce qu’ils révèlent surtout de détresse chez les ouvriers et les employés qui baguenaudent sans but entre des vitrines closes pour cause de magasins fermés. Le dimanche est alors le révélateur, en négatif, de la misère de la semaine. Avec en plus, allez donc savoir pourquoi, cette odeur de messe à laquelle autrefois même les ouvriers étaient convaincus de devoir aller. Il faut être libéré du travail pour finalement les apprécier pleinement, les dimanches, ou bien être un.e écrivain.e.

Lydie Salvayre n’y va pas par quatre chemins. Pour elle, c’est une affaire entendue, nous ne devrions pas attacher une telle valeur au travail, nous ne devrions pas croire tous ceux et toutes celles qui, à longueur de temps nous distillent la petite musique du travail indispensable pour la réalisation de soi ou du travail constituant la matrice essentielle de nos rapports sociaux. Moishe Postone, que madame Salvayre ne connaît peut-être pas, a abondamment analysé la fonction du travail (il dit souvent « travail abstrait ») dans notre formation sociale (et je me suis fait l’écho de ses réflexions ici et ici), il entre avant tout dans la composition de la marchandise, qui est, pour résumer, concentration de ce travail, et devient le lien unique entre les membres de la société. Ce qui forme société à l’époque du capitalisme, c’est l’échange de travail abstrait qui se produit lors de l’achat- vente. Autrement dit, il n’y a plus que la consommation qui crée lien (il suffit d’écouter les conversations dans les lieux où les gens souvent se rencontrent, comme les salons de coiffure, où les échanges se résument à ceux d’adresses et de bons coups pour acheter moins cher). Lydie Salvayre, sans nécessairement connaître ces analyses ni se reporter aux mannes de l’auguste barbu, fait un constat en accord avec elles. Elle s’en prend à ceux qu’elle appelle « les apologistes du travail des autres ». Car oui, cela va bien, de glorifier le travail quand ce sont d’autres qui s’y livrent, dans le seul but de faire tourner la roue de l’augmentation des rentes et des profits qui ne sont pas perdus pour tout le monde. Aussi avons-nous décidé, dans une très serviable intention de nous adresser directement à ces apologistes-du-travail-des-autres, lesquels s’échauffent, depuis quelques années, au sujet de la « valeur-travail » qu’ils ont hissée au rang de dogme, dit-elle. Car oui, en effet, les apologistes-du-travail-des-autres, tout obnubilés qu’ils sont par le désir d’accroître leur pactole, craignent que notre attrait immodéré pour les dimanches ne fasse vaciller leur modèle qu’ils pensaient jusqu’ici indiscutable.

Ainsi, ce livre complète idéalement le fameux Manifeste contre le travail du groupe Krisis, sauf que bien sûr il est d’un autre registre, si le Manifeste, comme son nom l’indique, était politique, déployant une approche théorique de critique de la valeur (-travail), le texte de la romancière est avant tout lyrique. Amoureuse de la paresse au point même qu’elle ne se donnerait pas la peine d’organiser une pensée, de convaincre un groupe, de fabriquer un discours théorique justifiant le constat. Preuve que la vérité vient toute seule, sans effort, elle en vient aux mêmes conclusions que celles du groupe allemand en se laissant simplement bercer par ses propres inclinations. Les concepts marxiens peuvent être ignorés, semble-t-elle dire, si tant qu’elle se soit posée la question, du moment que l’on trouve sans eux les mêmes enchaînements de constats et de conséquences : le travail est une arnaque, la grande question d’un système global qui ne nous a pas demandé notre avis à la naissance et qui compte bien exploiter au maximum nos dispositions afin de faire accroître une quantité aussi abstraite qu’envahissante : la valeur, autrement dit l’argent.

Creusant tout ce que le travail nous ôte et tout ce en quoi la paresse pourrait s’avérer être sagesse, elle montre en quoi nous sommes conditionnés depuis l’aube du capitalisme par cette valeur-travail qui, loin d’être le pôle structurant de notre être, comme voudraient le voir certains économistes voire philosophes utilitaristes, s’avère en être plutôt la fossoyeuse.

Ce travail nous a façonnés, nous a pétris jusqu’à nous rendre addicts, jusqu’à ce que nous soyons persuadés que nous ne valons rien hors de lui. On a inventé pour cela toutes sortes de stimulations et de promesses, jusqu’à nous convaincre que peut-être nous atteindrions une certaine gloire, en tout cas une forme de reconnaissance après laquelle nous courons tous, comme après un hochet inatteignable qui finira bien un jour par tomber dans un triste ruisseau. Et après le travail, nous continuons à espérer, nous continuons à nous dire que peut-être nous allons faire aussi bien, et même mieux que lorsque nous avions « la chance » de travailler… Evidemment ici, je ne parle pas des activités que nous avons eues et que nous avons encore pour notre plaisir, le plaisir de chercher, par exemple, ou le plaisir de transmettre. Il faut séparer ces aspects là, qui ont été présents en nous, faut-il y insister, les séparer de la part contrainte, celle du travail que nous avons dû faire parce que nous étions payés pour cela, parce que « c’était notre job », parce que s’il nous avait pris tout d’un coup l’idée d’aller voir ailleurs, de lire par exemple des choses qui n’avaient rien à voir avec notre projet de recherche, juste pour le plaisir, juste pour le dynamisme de la pensée, laquelle a besoin aussi, souvent, de s’égarer, de migrer vers d’autres horizons que ceux auxquels l’institution voudrait qu’on se cramponne, alors nous nous serions sentis coupables. Oui, coupables.

Lydie Salvayre n’est ni la seule ni la première à livrer un plaidoyer pour la paresse, elle l’avoue elle-même, ayant eu vent bien sûr de Paul Lafargue autant que de Bertrand Russell écrivant un éloge de l’oisiveté où il assure solidement, campé sur ses deux jambes, qu’il suffirait de seulement quelques heures par jour pour produire ce dont on a vraiment besoin et que s’il existe une telle obsession du travail c’est à cause d’une bourgeoisie qui ne supporterait jamais que les classes laborieuses puissent un jour bénéficier des mêmes temps et de la même qualité de loisir qu’elle.

Mais les temps ont changé me dira-t-on, et comme il est dit dans le Manifeste contre le travail, il advient que les choses ne sont pas si simples, que la séparation entre bourgeoisie et classe laborieuse (pour ne plus dire prolétariat, mot désormais plutôt désuet) ne soit plus si claire, évidente qu’autrefois, puisque parmi les patrons ou les possédants, il en est beaucoup qui travaillent vraiment, eux aussi, ne se contentant plus seulement du « travail-des-autres » mais s’étant convaincu qu’ils devaient travailler eux-mêmes afin de subvenir à des besoins sans cesse croissants, déterminés par la société dans son ensemble (ce n’est pas eux qui en décident), où se révèle que le Capital (cette machine abstraite broyeuse de corps et d’âmes) avale tout le monde, aussi bien les travailleurs exécutants que ceux qu’en France on appelle « les cadres » et même les « cadres supérieurs », aboutissant à cette situation où l’absurde se mêle au tragique : un système qui tourne tout seul, broyant c’est-à-dire aliénant les agents qui en actionnent les rouages. Lydie ne va pas jusque là, elle le pourrait pourtant.

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Sy proche

L’inconvénient des bons romans c’est qu’ils arrivent à nous convaincre, à nous faire nous identifier avec au moins l’un des personnages. Comment pourrais-je par exemple ne pas m’identifier avec ce Sy, diminutif de Seymour, qui a juste mon âge, et sans doute nombre de mes inclinations, tel que nous le fait vivre Paul Auster en son dernier livre ? Pourtant, nous n’irons pas jusque là. Allons, quand même, nous n’en sommes pas encore à oublier notre casserole sur le feu, à l’en retirer sans réfléchir, quitte à se faire de grosses brûlures aux mains, ou à être incapables de descendre un escalier sans rater une marche. Encore moins en sommes-nous à oublier quatre fois par semaine (oui, quatre!) de fermer notre braguette après être allé pisser. Ce qui nous attire vers le personnage de Sy, c’est d’abord son chagrin, son immense tristesse, celle d’avoir perdu l’être qu’il aimait, Anna, poétesse de dix ans plus jeune que lui, qui, un jour sur une plage où un vent mauvais commençait à souffler, générateur de vagues et de sales remous, a voulu se tremper dans l’eau une fois de plus, et n’en est pas revenue vivante. Après cela, Sy s’est senti comme amputé de ses quatre membres. L’image est belle : de même qu’un membre amputé continue de nous faire souffrir, phénomène connu sous le nom de douleur fantôme, la disparition d’un être cher crée en nous une douleur analogue, comme si nous avions été détachés l’un de l’autre d’un seul coup et qu’il en reste à tout jamais la souffrance du déchirement. Il y a quelques temps, j’écrivais un billet sur l’amour en prétendant que oui, l’amour existait, en effet : si la présence de cette douleur fantôme n’en est pas une preuve, qu’est-ce que c’est ? On le devine : ce roman est celui de la fin d’une vie. Cette vie fut traversée d’un amour qui a duré quarante ans. Lesquels succèdent, comme pour tout être humain, à une enfance et une adolescence et par-delà, aux vies des parents, aux héritages de l’histoire. Paul Auster est un expert, comme l’était aussi Philip Roth, pour ce genre d’évocation du passé. En contrepoint des journées tristes que Seymour Baumgartner passe à attendre le passage d’une factrice qui lui apportera quelques livres qu’il ne lira jamais (il ne les a commandés que pour avoir sa visite régulière, c’est dire sa solitude), ou à accueillir la première belle journée de printemps dans son petit jardin de Princeton, bien qu’il ait oublié ses lunettes de soleil, se déroulent donc ses souvenirs et l’évocation de sa famille. Les deux côtés de la famille : un père, né en 1905, autrefois révolutionnaire venu en Amérique avec ses parents depuis la lointaine Galicie, buveur de Slivovitz, tailleur de métier et ayant ouvert un magasin à Newark, une mère plus jeune, Ruth née Auster elle aussi travailleuse du fil et de l’aiguille qui s’était retrouvée veuve très tôt et une sœur cadette qu’il trouve particulièrement emmerdante qui, inévitablement, l’engueulera la prochaine fois qu’ils se verront parce qu’il n’a encore pas pensé à lui téléphoner. L’intérêt d’écrire sur un couple d’écrivains réside dans les mises en abîme que cela permet : l’auteur racontant la vie d’un personnage qui lui-même se raconte au travers de ce que lui ou sa compagne a écrit, et ce qu’ils ont écrit l’un sur l’autre. Façon intelligente de placer un regard au-dessus ou à côté de l’histoire proprement dite, ou de dire ce que le narrateur n’aurait pas osé dire. Par exemple, Anna, qui est décédée, s’exprime au travers des papiers qu’elle a laissés, elle raconte comment ils en sont venus au mariage alors qu’ils n’en avaient pas parlé jusque là et qu’elle souhaitait « garder sa liberté ». Il a fallu pour cela une histoire de vie et de mort, déjà.

Anna est morte en 2008. C’est en 2018 qu’elle lui vient en rêve pour le convaincre de se déprendre d’elle et lui donner en quelque sorte l’autorisation de demander en mariage une Judith qui court un peu autour de lui. Allons, les feux ne sont jamais définitivement éteints. Et pourtant… il n’aura pas ce qu’il désire. Alors on suit notre Sy… il nous passionne à vrai dire de moins en moins. Le livre, Les Mystères de la Roue, qu’il termine (j’ai oublié de dire qu’il est un digne professeur de philosophie de Princeton) nous semble suspect. Livre en quatre chapitres : introduction à l’Auto-Mécanique, Panne à Motor-City, Derby de la démolition, Le mythe de la voiture qui se conduit toute seule. Similarité entre conduite de soi et code de la route (?), corps humains en divers états de crise, excès de la liberté individuelle, Belfast, Sarajevo, Rwanda, tout y passe (un florilège de foutaises, se laisse-t-il aller à penser). Drôle d’idée, associer les époques de notre vie à des comportements d’automobile… Peut-être est-ce pour faire le lien avec la dernière figure féminine qui éclairera son crépuscule : une jeune Bebe (Beatrix) Coen qui vient de Ann Arbor dans le Michigan pour faire une thèse sur les écrits d’Anna Blume, et pour qui il est prêt à tout transformer dans sa maison, mais elle vient de si loin en voiture, et désormais, Sy a peur des accidents, comme il a peur de la mort.

Le livre avant tout, peut-être, mais pas surtout, car Baumgartner sait que la mort d’Anna a quelque chose à voir avec ça, ce dernier jour sur la plage du cap Cod où elle courut à l’eau avant qu’il ne puisse l’arrêter. Anna déjà sur pied quand elle avait annoncé qu’elle allait piquer une tête, et Baumgartner lisait, vautré sur un drap de bain, mais bien qu’il lui eût fait remarquer qu’il se faisait tard et qu’ils devraient rentrer, elle lui avait ri au nez et courait déjà quand il parvint à se mettre debout, si loin devant lui qu’il n’y avait aucun moyen humain de la rattraper. Pas assez de temps. Mais avec Bebe il y a eu tout le temps, plus d’un mois pour la persuader de laisser sa voiture dans le Michigan et de venir en train, mais malgré tous ses efforts il n’est parvenu à rien, et à présent, il est trop tard, et s’il devait lui arriver quoique ce soit sur la route entre là-bas et ici, Baumgartner sent qu’il en mourra. (p. 195)

Je ne dis pas la fin, un peu en forme de pirouette. Ou juste ceci : qu’elle appelle une suite !

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La guerre, l’impensable et la logique

Nous ne pensons jamais que sous la détermination plus ou moins médiate du contexte historique où nous avons vécu. Je suis un enfant de la fin de la guerre, mon esprit a été façonné par ce climat là. Au sortir de la seconde guerre mondiale. C’était une guerre qui s’était bien terminée : le pays où je suis né en est sorti du côté des vainqueurs. Pourtant, cela avait mal commencé. L’attaque allemande, la débâcle, l’occupation, les rafles anti-sémites, l’envoi des jeunes en Allemagne pour participer à l’effort de guerre. Les massacres. Les arrestations. Les exécutions. J’ai encore du mal à imaginer tout ça, malgré les films, malgré les livres et les témoignages. Moi, je suis, comme tant d’autres, sorti de là tout frais, tout neuf, n’ayant rien vécu. Même s’ils étaient pauvres, mes parents étaient heureux, ils savaient que leur situation allait s’améliorer. Mon père était revenu d’Allemagne où il avait travaillé, d’abord chez Messerschmidt en Poméranie puis dans les raffineries de Chemnitz. Maintenant, il venait de trouver un petit boulot de mécanicien qui allait devenir l’affaire de sa vie, une vraie profession, un rêve exaucé : il allait travailler dans les avions. D’abord à l’aéroport du Bourget, d’où ma naissance là. A deux pas des pistes d’envol et des hangars de l’Aéropostale. Quelle chance, j’observais durant tout mon temps libre (c’est-à-dire non scolaire) les avions qui partaient vers toutes les destinations d’Europe, j’allais voir depuis la terrasse de l’aérogare ceux qui revenaient d’un peu partout, y compris de Prague et de Moscou. J’observais avec admiration dans le ciel les nouveaux appareils à réaction qui évoluaient aux alentours des Fêtes aériennes, en juin tous les deux ans, les Vautour, les Trident, les Griffon et autres Météor. Je croyais au progrès indéfini et à l’absence de guerre dans le futur.

Le Bourget

Je le disais à l’instant : cette guerre s’était bien terminée. Les Alliés avaient représenté le camp du Bien, il n’en fallait d’ailleurs pas beaucoup pour être le Bien, face au nazisme et au fascisme. Ils avaient assuré, en quelque sorte. Une Angleterre était là, prête à accueillir ceux qui avaient refusé la défaite. Un homme providentiel était là qui avait réussi à force d’intelligence à faire paraître le pays où je suis né comme appartenant au camp des vainqueurs alors qu’à un moment, il avait bel et bien capitulé. Une Amérique était là pour débarquer sur les plages normandes et réussir à faire se replier l’armée ennemie. Bref, ça n’avait duré que cinq ans. Cinq années terribles mais cinq années seulement. Et après ça, la floraison, les trente années que l’on a dit glorieuses, l’essor des arts et des spectacles, le bonheur de vivre, les repas champêtres, les réunions de famille au son des chansons de Gilbert Bécaud et de Sacha Distel, le Tour de France en juillet, les 24 heures du Mans en juin, les dimanche chez les tantes et cousins à regarder tout l’après-midi Léon Zitrone à la télé, car nous nous réunissions chez ceux qui l’avaient, la télé. Le monde continuait de tourner, certes, avec ses avanies, les guerres coloniales, mais, se disait-on, elles n’étaient que coloniales, c’est-à-dire localisées, les coups de Prague et le Mur de Berlin, Budapest et la peur d’une guerre à propos de Suez. Mais dans notre petit monde protégé et en pleine expansion, ce n’étaient que des vaguelettes. Rien ne pouvait nous détourner d’un destin tracé et, somme toute, plutôt heureux. Et c’est comme cela que se forge une mentalité, un état d’esprit, comme cela que se fabriquent des tréteaux de théâtre et des écrans où se déroulent nos vies. Comme cela que se fabriquent le pensable, et du même coup, l’impensable. Les livres qu’on lisait, les films qu’on aimait, les chansons qu’on fredonnait, c’était une merveille de consolation pour tout ce qui pouvait de temps en temps nous angoisser. Les écrits théoriques des plus grands contribuaient à donner un sens à nos vies. Marx, Freud, Sartre, Camus, Lévi-Strauss, Lacan, la linguistique générative structuraient nos représentations du monde.

Stéphane Audoin-Rouzeau à l’émission C ce soir sur la 5
Guerre en Ukraine, oeuvre personnelle

Pourrons-nous en dire autant d’ici quelques années quand les doutes qui nous assaillent auront pris à nouveau la tournure de la guerre, de la guerre la plus vile, la plus sale, et qui risque, elle, de durer longtemps car on ne verra pas à l’horizon de pôle vertueux susceptible d’en venir à bout ? Récemment, sur un plateau télé (C ce soir, sur la 5) un historien de l’EHESS, Stéphane Audoin-Rouzeau, tentait de nous secouer, de nous réveiller de cette vieille torpeur qui a duré, disait-il, quatre-vingts années. Cela avait été une aberration, de croire que l’on pouvait vivre à jamais dans un monde sans guerre. Lèvres serrées, visage d’oiseau, corps ascétique, il nous balançait à la figure que cela n’allait pas durer. L’Europe avait bâti une eschatologie, la parousie d’une Europe sans guerre, termes bizarrement choisis dans le langage de la théologie, l’eschatologie étant le discours sur la fin des temps, et la parousie désignant le moment où le Christ est revenu parmi nous et où nous vivons désormais dans la paix et la concorde. Il est vrai qu’il fut un temps pas si lointain où un historien américain avait décrété l’avènement de la fin de l’histoire… Il n’en fallut pas plus pour qu’au contraire ladite histoire se déchaînât… Pourquoi dites-vous cela ? Lui demandait-on, et il répondait que nier la guerre c’était nier la politique, se fondant pour cela sur la fameuse éternelle phrase de Clausewitz selon laquelle la guerre est la politique poursuivie par d’autres moyens, et ne voyant pas, bien sûr, que raisonnant ainsi il se livrait à un sophisme. Car qu’entraîne la phrase de Clausewitz ? Certainement pas que la politique implique la guerre, mais la réciproque : la guerre implique toujours la politique (puisque comment une chose pourrait être la continuation d’une autre sans impliquer la présence de cette autre?), mais alors on ne peut plus dire que l’absence de guerre entraîne l’absence de la politique, car la converse est que l’absence de politique implique l’absence de guerre. Croire que de A implique B, on peut déduire non-A implique non-B, c’est commettre cette faute qu’Aristote déjà pointait du doigt dans ses Réfutations sophistiques, en la nommant affirmation du conséquent. Et c’est grave, docteur ? Oui, très. Car confondre « A implique B » et « B implique A » c’est tout simplement abolir la distinction entre les causes et les effets. Je sais, on me dira qu’on n’en est plus là aujourd’hui, au temps des fake news et des informations créées de toutes pièces, mais quand même… Bref, cela pourtant n’abolit pas l’essentiel de l’argumentation, à savoir que croire en un monde définitivement sans guerre relève de l’illusion. Et pourtant cela demeure dans le domaine de l’acte de foi. Il n’y a pas de déduction qui mène à cela. Il n’y a que des faits empiriques qui nous le font redouter. Comme l’attitude belliqueuse de la Russie, la volonté de Poutine d’imprimer son empreinte historique en rétablissant les vieilles colonies de l’empire, et le climat de haine à l’égard de l’Occident qui semble prévaloir en Russie. Et puis notre impréparation totale, le fait d’avoir vécu si longtemps avec la persuasion que nous n’aurions jamais à faire face à une guerre sur notre sol, ni sur celui de nos voisins immédiats. Des propos lénifiants se sont répandus, on allait vers toujours plus « d’humanité », de paix, vers toujours moins de violence. Steven Pinker, le philosophe cognéticien américain, a même prétendu chiffres à l’appui que la violence avait considérablement diminué avec le temps. Finies les armées mongoles ou les hordes de huns qui détruisaient tout sur leur passage, villes et palais, les guerres modernes, s’il y en avait, allaient être infiniment plus soigneuses et soucieuses de la vie des gens. Rien n’est moins sûr aujourd’hui, où des tyrans sont dotés d’armes nucléaires. Le souci louable de quelques vies mis en exergue par quelques armées se disant vertueuses (lesquelles ? Où sont-elles?) sera vite compensé par des catastrophes dont nous ne pouvons hélas aujourd’hui pas imaginer l’ampleur.

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Une expérience neigeuse

J’ai souvent eu peur de la neige, peur, quand elle tombe, qu’elle ne s’arrête plus de tomber. Qu’elle nous ensevelisse. Ce n’est pas le cas quand elle tombe en ville bien sûr : là, on sait bien qu’il y aura toujours quelque chose pour se raccrocher, un poteau, un arbrisseau, une vitrine. On sait bien aussi qu’elle n’arrivera pas à nous recouvrir, surtout lorqu’on habite un cinquième étage… Mais à la montagne oui. Surtout à mille huit cent mètres d’altitude, quand le foyer – d’un poêle en pierre ollaire – a son ronronnement parfois interrompu par une bourrasque de vent soudaine. C’est toujours pareil : le temps s’obscurcit, de fines particules voltigent dans l’air, et, en présence de vent, il se forme des stries qui rayent le paysage, lequel demeure pourtant visible un moment. Ensuite cela se gâte, l’intensité du vent confondu avec les tombées de neige fine donne au paysage l’allure brouillée d’un lavis qui vire au gris. Puis parfois le vent cesse, la neige n’en continue pas moins de tomber. Droite. Mais alors la plupart du temps, les flocons grossissent, ils deviennent des corolles qui s’épanouissent avant de s’écraser sur le sol. La nuit arrive. Les halos de lumière pâle que laissent les rares réverbères, ou les fenêtres restant allumées des chalets voisins, font briller les flocons comme si c’étaient des insectes transparents envahissant la campagne. De lourds paquets de cette ouate blanche s’amoncellent au creux des portes closes. On a le sentiment que les toits s’alourdissent et l’on en arrive à craindre qu’ils ne s’effondrent sous tant de poids. On ferme les yeux puisqu’il n’y a plus rien à voir. Jusqu’au matin. Où la neige a cessé de tomber mais où se révèle l’étendue des congères et des concrétions blanches qui se sont formées au cours de la nuit. Les lumières sont éteintes. Dans le brouillard blanc, se distinguent au moment où le soleil arrive un peu à percer la masse nuageuse, des dentelles d’arbres et de branches. Dessin au crayon fin, non appuyé, qui grise le blanc des flancs montagneux juste ce qu’il faut pour qu’on perçoive quelque chose.

Un flocon de neige se pose sur le dos de mon gant, puis, en fondant, il dévoile une forme hexagonale presque parfaite. Un autre flocon atterrit à côté, brisé d’un tiers, mais la partie restante garde intactes les quatre branches délicates. Plus molles, celles-ci disparaissent en premier. Un minuscule noyau blanc, tel un grain de sel, résiste un moment avant de se changer en goutte d’eau. Léger comme la neige dit-on. Mais la neige a un poids, autant que cette goutelette. Léger comme un oiseau, dit-on. Mais eux aussi ont un poids.

Je descends en raquettes afin de rejoindre la route qui ne sera pas ouverte à la circulation des voitures avant le mois d’avril, maladroit comme un albatros, je me lance à l’assaut du vide comme si je plongeais vers le fond de la vallée. Mes raquettes, mon corps et moi, nous nous enfonçons légèrement à chaque pas, laissant derrière nous des empreintes de géant. Les pas émettent un couinement d’oiseau qui sonne d’autant mieux que tout est silence. Lorsque je rejoins la route, elle est pleine d’ornières qu’y ont laissé des skieurs ou autres raquetteurs, les creux et les bosses ont déjà gelé. Je trébuche et me casse la figure tête la première. Ma pommette et ma lèvre me font mal. Je perçois au loin la veste rouge de ma compagne.

Aucun son n’arrive à transpercer cette matière liquide et nuageuse.

Enfant, j’avais lu qu’un flocon de neige avait besoin d’une fine particule de poussière ou de cendre pour naître. Que les nuages n’étaient pas constitués uniquement de molécules d’eau, mais aussi de particules de poussière et de cendre montées lors de l’évaporation de l’eau. Lorsque deux molécules d’eau se combinent dans un nuage pour former le premier cristal de neige, c’est autour d’une particule de poussière ou de cendre qui en constitue le noyau. Le premier cristal à six branches se combine avec d’autres qu’il rencontre durant sa chute. Si la distance entre le nuage et le sol était infinie, le volume du flocon serait également infini. Mais en réalité la descente n’excède pas une heure. Les flocons demeurent légers du fait des espaces vides entre les combinaisons de branches des cristaux. Ces espaces vides piègent les sons, les y enferment, de sorte que la neige impose son silence à l’environnement. Quant aux branches, elles réfléchissent la lumière dans toutes les directions, donnant à la neige sa couleur blanche.

Neige au dehors, neige au dedans, mon sentiment de la neige rencontre ma lecture. Car je lis le très beau roman de Han Kang, Impossibles adieux, qui se passe en Corée, et plus précisément en grande partie dans l’île de Jeju, qui est tout au sud, que l’on peut joindre par avion à partir de Séoul. Une jeune femme, Gyeongha, malade et perclue de douleurs, dont le sommeil est traversé de cauchemars évoquant des êtres morts, raides comme des troncs noirs, est appelée au chevet de son amie Inseon, évacuée de Jeju vers un hopital de Séoul après un grave accident domestique – elle s’est tranchée deux phalanges avec une scie électrique pendant qu’elle taillait des troncs d’arbre pour en faire l’oeuvre que lui avait suggéré Gyeongha suite à son rêve. L’amie la prie d’aller dans son île afin de donner à boire à l’oiseau Ama, perroquet blanc qui ne peut subsister sans eau au-delà de trois jours. Se posant à l’aéroport de Jeju, elle apprend que c’est le dernier vol qui se pose. La tempête est trop forte. Il lui faut alors prendre un bus, puis un autre, avant d’arriver au plus près de la maison d’Inseon, mais il lui reste au moins encore trente minutes à marcher dans la neige dans un relief incertain, sur un chemin plein de bifurcations où elle sera bientôt atteinte par la nuit. Sa maladie se rappelle à elle par de violents maux de tête. Elle rêve d’un lit bien chaud où elle pourrait s’oublier. Le chemin est plus long que prévu. La neige tombera toute la nuit et bien plus longtemps encore. Arrivera-t-elle pour sauver l’oiseau ? Au point nodal de ce récit, les bifurcations cessent d’être des alternatives dont une seule serait poursuivie, pour devenir des voies multiples qui se superposent. Où est le rêve ? Où est la réalité ? Passons-nous sans cesse d’un monde à l’autre ? Que faut-il croire ? Que faut-il entendre ? Ne surnage qu’une seule réalité. Historique. Bien réelle. Celle des massacres quis se déroulèrent ici dans les années quarante huit, quarante neuf, quand l’armée traquait de soi-disant rebelles vivant dans les montagnes centrales de l’île. On découvre ainsi à qui et à quoi renvoient les mystérieux troncs noirs de ses rêves.

Dans la neige, j’attends
Qu’Inseon poursuive son récit.

Inseon chuchote faiblement, laissant sa tête reposer dans la neige, la bougie entre ses deux mains.
J’ai l’impression d’être dans du coton.

Les textes en italiques sont des extraits de Impossibles adieux, roman de Han Kang, traduit du coréen par Kyungran Choi et Pierre Bisiou (éditions Grasset)

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Critique de la critique: la science est-elle une construction fétiche?

Après « comment agir dans un monde dominé par ce qui a un prix », inpiré des philosophes de la tendance critique, Adorno, Kurz ou Postone, mon lecteur ou ma lectrice pourrait penser que je m’arrêterai là, validant toutes les thèses de ce courant. Ce n’est pas si simple. Nul n’a la vérité entièrement pour soi, même si elle est délivrée de manière négative. C’est un pas que nous franchissons quand nous comprenons que toute vérité présentée de manière positive nous enferme, que toute totalité affirmative conduit au totalitarisme. Seulement la négation ne peut s’exercer que s’il y a déjà des éléments positifs. Dans la langue ordinaire, la négation n’est jamais première. Dire que le ciel n’est pas bleu, c’est toujours répondre à un locuteur qui a prétendu qu’il l’était, bleu.

Affiche annonçant une conférence de Grothendieck en 1972 au CERN

Ainsi, après avoir suivi l’exposition de la démarche de Robert Kurz, partisan d’une pensée critique qui s’attaquerait aux catégories mêmes du capitalisme et donc au fondement de ce que notre volonté d’interpréter le monde érige comme tentative de solution naïve à la contradiction fondamentale, il nous faut marquer un temps d’arrêt, nous reposer en quelque sorte (d’une prose le plus souvent indigeste surtout quand elle réside dans une laborieuse traduction de l’allemand au français, épousant les longues tournures à base de nominalisations qu’affectionne la langue de Goethe quand elle tombe aux mains des philosophes) et ce faisant nous demander si nous sommes prêts à accepter en bloc l’ensemble des critiques kurziennes, y compris quand elles prétendent s’appliquer à la science. J’ai déjà exprimé une forme de doute en insinuant qu’à voir partout des rapports-fétiches, on risquait de sombrer dans le nihilisme. Mon doute devient plus fort encore quand la théorie, décidément très ambitieuse, veut s’en prendre à la science. Ainsi, Kurz dans Gris est l’arbre de la vie… après un passage où il voue toute théorie sociale au domaine pur et simple de l’idéologie (car reposant sur une distinction structure / action qui ne peut être que ramenée à un effet du patriarcat producteur de marchandises moderne) ajoute : Même les sciences de la nature sont elles-mêmes finalement soumises à ce caractère idéologique, en ceci qu’elles aussi sont liées à la constitution-fétiche sociale et ne peuvent de ce fait qu’être aussi peu « impartiales » que la théorie sociale. Il va de soi que ce genre d’affirmation doit être prouvée avant d’être assénée. Selon Kurz, Marx aurait distingué (à tort semble-t-il) idéologie et scientificité, en se contentant de comprendre celle-ci comme simple réflexion « impartiale »… cela est bien pauvre comme pensée épistémologique. Si la science se définit comme simplement impartiale, encore faudrait-il définir qui sont les partis… La conception ressemble ici à cette vision médiatique selon laquelle on serait dans la science à partir du moment où on équilibre la présence des pour et des contre. Evidemment, il n’en est pas ainsi. Et si la science se distingue de l’idéologie ce n’est pas en vertu d’une « impartialité » voire même d’une « objectivité » qui reste un concept vague mais en vertu de l’existence de montages expérimentaux extrêmement complexes qui permettent de décentrer les observables par rapport au point de vue d’un observateur (ceci s’applique même aux mathématiques comme l’avait montré en son temps un certain Pierre Raymond qui avait écrit un livre intitulé Le passage au matérialisme, paru chez Maspéro dans les années 70. Les théories mathématiques, les théorèmes etc. sont aussi les produits d’une pratique qu’on peut qualifier « d’expérimentale » en ce qu’ils sont sans arrêt soumis à l’épreuve de tests logiques qui ne dépendent pas de l’écrivant).

La critique de la science n’est pas nouvelle. Elle imprègne le marxisme traditionnel, tout autant que la philosophie spiritualiste ou l’école de Francfort, sans parler bien sûr de Heidegger qui en a fait son fond de commerce. Nous connaissons la malheureuse affaire Lyssenko, triste épisode où Staline avait cru démolir la « théorie bourgeoise » de l’hérédité énoncée par Mendel parce qu’elle était bien peu conforme au dogme marxiste traditionnel. A la place, Staline avait rendu tous les honneurs à un obscur ingénieur qui voulait ensemencer la Sibérie grâce à des méthodes de culture alignées sur le matérialisme dialectique. D’où résultèrent échec désastreux et famine. Il faut croire que ce vieux démon fait régulièrement surface dans les remous causés par la réflexion autour des idées de Marx. Pourtant, nous rappelle bien Kurz, il y eut un Marx qui reconnaissait la valeur de la science. Mais c’était « le mauvais Marx » (!), le Marx « progressiste », celui qui était encore sur le versant de la modernisation, n’ayant pas opté définitivement pour l’analyse du fétichisme. Car bien sûr, on l’a compris, la science n’est que l’hyperdéveloppement d’un aspect de la contradiction capitaliste, celui qui mène aux hausses de productivité et donc à la rentabilité du Capital. Vu comme ça, en effet, on ne voit pas pourquoi on s’agite tant dans les labos. Après tout, à quoi servent les vaccins, à quoi sert la recherche médicale, autant tous crever. En plus ce sera en parfaite conformité avec le slogan kurzien de « grise est la vie », tellement grise qu’elle ne vaut pas le coup d’être vécue. L’avantage du discrédit porté a priori sur la science est bien connu : il permet à bon compte d’éloigner toute objection sérieuse comme émanant d’une vision positive voire positiviste.

Avoir une vision critique authentique de la société c’est aussi en avoir une de la science et de la connaissance, ce n’est pas nier la science comme simple reflet de cette société, car elle ne l’est pas, contrairement à ce qu’aimeraient penser, par souci de simplification, certains philosophes critiques qui n’ont en réalité que peu de connaissances scientifiques et, encore pire, peu de connaissances mathématiques, et donc pas de connaissance authentique de l’histoire des sciences et particulièrement des mathématiques. Ils n’ont pas lu Cavaillès, le grand philosophe-résistant – dommage pour eux car ils percevraient une conception du rapport de la théorie à la pratique qui leur échappe complètement – auteur d’essais d’une grande profondeur sur la logique et sur la science, sur Cantor et les transfinis et qui montre à quel point la Science est plongée dans une histoire, elle aussi, mais une histoire du Concept. Cette histoire-là n’affleure que tendanciellement avec l’histoire globale, elle n’a presque rien à voir avec le Capital (même si par instant, on doit bien reconnaître une influence sous l’emprise d’intérêts extérieurs, mais ce ne sont que des intérêts extérieurs, il n’y a aucune urgence à prouver la conjecture de Goldbach, même si parfois, un peu, il y en aurait une à prouver que P ≠ NP – car cela est vital pour le fonctionnement des banques – mais c’est juste un moment de rencontre tangentielle, savoir que P ≠ NP est vital en soi pour les mathématiques elles-mêmes).

Prenons l’exemple de la logique que je connais (à peu près!) bien. Il y a plusieurs façons de la considérer : un regard lointain et superficiel peut en faire une auxiliaire de la science positiviste et du capitalisme (voire du « libéralisme »), une étude plus serrée verra là au contraire un terrain inévitable de recherche, ouvert à la critique et pas seulement à « l’affirmation », inévitable car, bien sûr, on ne conçoit pas d’avoir quelque discours que ce soit qui ne se fasse avec un souci de cohérence, d’enchaînement des idées, de prévision des objections, ni d’un certain sens de… la contradiction ! Tout le monde sera d’accord, je crois, pour admettre qu’il n’est de connaissance véritable que de démonstration. Il est vrai que la logique dite classique a prétendu s’imposer comme carcan de la pensée, elle a colonisé une certaine philosophie, qu’on a qualifiée d’analytique, et que cette entreprise était lancée sous les auspices du positivisme le plus radical. La bataille des idées est omniprésente : si nous voulons exercer notre puissance de négativité, il faut qu’il y ait eu préalablement quelques affirmations positives. Je ne blâmerai pas de manière brutale les logiciens du XIXème siècle, les Frege et les Russell (qui servent de base à la philosophie analytique), car sans eux, la critique qui s’en est suivie n’aurait pu se faire. Or on sait qu’après eux, un large mouvement de contestation s’est produit, dont les grands noms furent ceux de Gödel et de Turing, surtout connus pour leurs théorèmes montrant que les grands systèmes n’arriveraient jamais à tout couvrir dans l’ordre de la connaissance (Gödel en montrant l’incomplétude de tout système qui prétendrait simplement contenir la théorie des nombres entiers, Turing en montrant les limites de la notion de calculabilité – il est même impossible d’écrire un algorithme qui permettrait de prévoir si un programme informatique va bien s’arrêter!). Si on veut aujourd’hui poursuivre cette avancée théorique, c’est en prenant en compte ces résultats de façon honnête et loyale, ce qui signifie qu’on ne va pas les extrapoler de manière excessive, à la manière de pseudo-épistémologques du genre de Dominique Bourg prétendant que toute connaissance est impossible et qu’aucun théorème n’est prouvé (cf. conversation avec lui à Morges en 2021) etc. Tous les théorèmes que nous connaissons sont réellement prouvés. Il existe seulement des assertions qui demeurent conjecturales, ainsi que des énoncés dont on a pu prouver qu’ils étaient indécidables. Prendre en compte de manière loyale les résultats obtenus par Gödel et Turing signifie simplement que l’on ne doit pas faire comme s’ils n’existaient pas en se retranchant dans le fantasme théorique d’une théorie complète quand on sait qu’elle ne peut pas l’être, fantasme qui accompagne volontiers ce qu’on nous vend comme Intelligence Artificielle, qui n’est en aucun cas une intelligence.

Fac similé de notes prises par Alexandre Grothendieck au cours de son long hermitage dans l’Ariège, dont on se demande bien ce que le capitalisme pourrait faire

La logique et les mathématiques ont fourni à l’esprit contemporain une multitudes d’objets théoriques et de raisonnements qui n’ont rien à voir avec le maintien du capitalisme : ils ne feraient plutôt bien souvent que le menacer car c’est ce dernier qui est incapable d’intégrer les idées produites. Comment peut-il comprendre l’idée de transfini ? Comment peut-il seulement fournir une approche « rentable » d’une C-algèbre ou d’un topos de Groethendieck ? Le capitalisme retire certains aspects « affirmatifs » de la science, comme la possibilité d’écrire des algorithmes facilitant ou remplaçant certaines tâches, mais il n’en avale jamais les éléments critiques. Or, ces élements constituent le réel, ce sont eux en effet qui marquent les bornes, les obstacles infranchissables par une subjectivité avide, ce sont eux qui font sans arrêt retour lorsqu’on croit s’en être débarrassé pour adopter une attitude « libérale » (transiger avec les principes). Qu’il soit impossible d’avoir une théorie complète de l’arithmétique (et donc a fortiori de tout domaine qui la contient) voilà un élement du réel. Une borne. Un obstacle infranchissable. Cette impossibilité est à l’image de celle qui est brandie au-dessus du capitalisme : son impossibilité de fait, à continuer de se reproduire indéfiniment.

En rejetant la science sous la dénonciation globalisante qu’elle serait par essence positive, affirmative et non critique, les adhérents à la pensée de Kurz se privent de son contenu critique.

Et c’est quand même un comble, qu’une théorie se disant critique rejette des contenus authentiquement critiques pour le simple plaisir de se complaire dans les limites d’une théorie qui finirait bien peut-être un jour par devenir… positive.

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L’amour en ce temps-là et maintenant

L’époque de #metoo met à juste raison l’accent sur des manières de penser et des conceptions d’autrefois qui demeurent encore en cours dans notre société, qui ont trait à la supériorité d’un genre sur l’autre, à la tolérance vis-à-vis des violences faites aux femmes et à l’admission de leur sous-valorisation, vouées qu’elles seraient au travail ménager et aux tâches domestiques. Un médecin, Baptiste Beaulieu, avouait récemment son impuissance et sa révolte : les hommes, disait-il, n’aiment pas les femmes. Et ainsi le débat se trouve-t-il déplacé au niveau de l’amour. Dont on doit bien reconnaître en effet qu’il a été singulièrement mal traité dans les siècles récents. A première vue, si l’on en croit de nombreux témoignages, dont celui de Baptiste Beaulieu, mais aussi certaines données d’enquêtes récentes, notamment auprès des jeunes de 18 à 24 ans, pour l’homme, la femme désirée a vocation d’être femme possédée. Si cette possession lui échappe, il a tous les droits sur elle, y compris, jusqu’à il y a peu et dans certaines sociétés, de la tuer, ce qu’on appelait autrefois « crime passionnel » et méritait des circonstances atténuantes. On croit cauchemarder. C’est pourtant si proche et même encore actuel. On peut, on doit donc se poser des questions sur « l’amour ». N’a-t-on pas fait de lui l’alibi de toutes les cruautés ? N’a-t-on pas identifié l’amour avec la permission de la violence ? Allons, on pourrait bien encore trouver des hommes justifiant le viol comme une forme d’amour. L’amour aussi comme paravent pour abriter une vie domestique plan-plan, où l’homme censé se reposer après une journée de travail se met sur son fauteuil pour lire le journal pendant que madame assure les devoirs des enfants, la préparation du repas et le nettoyage de la vaisselle. Ce médecin prétendait même que pour beaucoup d’hommes « l’amour » était devenu le prétexte pour s’acheter une boniche et s’assurer des services sexuels gratuits. Et tous ces services, la femme devait bien entendu les livrer « par amour ».

En tant qu’homme, je me sens nécessairement visé. Je ne crois pourtant pas qu’il me faille répondre, les faits sont tellement évidents. Qu’ont fait mes contemporains et ceux qui les ont précédé ?

Devons-nous aborder la question sous l’aspect intimiste, vaguement psychologique, comme le fait une grande partie de la presse ? Je ne le crois pas puisqu’il s’agit là d’un ensemble de faits qui ont une ampleur sociologique, civilisationnelle. Des penseurs et penseuses critiques ont déjà abordé la question, parmi eux ou elles, Roswitha Scholz dont j’ai déjà parlé ici (avant elle, Horkheimer et Adorno, mais surtout Simone de Beauvoir, deux courants qui ont influencé Scholz, elle le dit elle-même). On connaît donc sa théorie : l’oppression des femmes, leur rabaissement social est corrélé avec l’essor d’un système qu’on peut qualifier à la fois de capitaliste et de patriarcal (ni seulement l’un ni seulement l’autre, les deux en même temps, l’un ne pouvant se réduire à l’autre) dont le but est de ne valoriser aveuglément que ce qui présente de la valeur pour le Capital, et non les services, les soins, les tâches d’entretien, voire les « tâches d’amour » (je ne sais pas si elle utilise vraiment ce terme mais elle pourrait bien le faire). La sortie de ce cauchemar, l’apparition d’un « amour nouveau » donc, serait tributaire d’un dépassement de ce système bifacial. Je vois bien la cohérence et la rigueur de l’analyse, et pourtant cela ne me suffit pas totalement. D’ailleurs, la notion d’amour n’est jamais ciblée en propre. On parle de domesticité, de soins, de tâches ménagères, mais l’amour n’est jamais central. Comme s’il n’était pas vraiment un concept, comme s’il n’était pas digne d’attention, comme s’il n’était qu’un de ces fétiches dont Marx a forgé l’idée. Nous mettrions sous le mot des réalités inversées, des choses inavouables. On peut voir là l’incarnation d’une tradition philosophique classique, il est vrai que l’on ne s’attend guère à entendre Descartes, Kant ou Hegel parler d’amour…

On peut pourtant penser que l’amour est une réalité, qu’il existe, dans ses mouvements grandiloquents et ses bouffées de désir comme dans ses manifestations quotidiennes, gestes intimes et attentions à l’autre. Cet amour-là n’est pas l’affaire du Capital qui n’en tire directement aucun accroissement de valeur, sauf quand il y perçoit une chance de développer une conception consumériste en accord avec ses visées. La fameuse « libération sexuelle », on le sait au moment où elle est révélée sous son vrai jour par les scandales dénoncés par Judith Godrèche et d’autres actrices, a ainsi principalement servi les visées masculinistes et une conception « libérale » bien utile à l’extension de la forme-marchandise. Autre aspect négatif, le capitalisme transforme le corps en marchandise. On peut sans doute écrire des volumes entiers sur la prostitution comme métaphore du capitalisme. La façon dont on part d’une valeur « concrète » pour former une pure abstraction qui a le bénéfice de la rentabilité. Avec elle, on réalise le tour de force de faire de quelque chose de vivant quelque chose qui s’échange, monnaie contre corps mais aussi corps contre corps puisque tous se valent et que le « client » oublie immédiatement tout de la personne qu’il a eue face à lui. C’est ainsi chez Don Juan : toutes sont des numéros, ne valent que comme tels (alors si c’est pas de l’abstraction, ça, qu’est-ce que c’est?). Idem dans la pornographie où, c’est bien connu, à force de répétition et de reproduction technique du même, on arrive à une totale uniformité, donc à une abstraction au sens propre. (Les écrivain.e.s qui se penchent sérieusement sur le sexe et l’érotisme comme Emma Becker disent des choses très pertinentes là-dessus).

Le vrai amour qui, lui, n’entre pas dans le mouvement du Capital, ou l’amitié aussi, bien entendu, devrait être étudié pour lui-même (ou pour elle-même dans le cas de l’amitié). Le définir comment ? Appartient-il à l’ordre de l’histoire ou à celui du vivant ? Je tiens plutôt pour la seconde solution, bien qu’il entre aussi nécessairement dans l’ordre de l’histoire car c’est le sort de l’humanité de faire en sorte que tout ce qui existe pour elle possède une histoire. Mais l’amour est d’abord l’expression du vivant, il s’éveille avec la conscience que l’on possède une vie et que d’autres autour de nous ont vie semblable. La vie cherche à s’accrocher avec la vie, à faire lien commun. L’historicisation vient après.

Robert Kurz utiliserait sûrement ici le même argument que pour le travail : celui-ci n’existe que dans des rapports sociaux déjà constitués. Mais en même temps, se référant à Marx lui-même, il reconnaîtrait l’existence d’un travail vivant, rapport dialectique avec la nature, et nous savons que même si le travail disparaissait, ce serait au sens capitaliste du terme, car il resterait les activités, et parmi elles au premier chef, les plus indispensables, celles qui assurent la survie et l’entretien, l’héritage culturelle et la nourriture.

Ainsi de l’amour, peut-on imaginer qu’il disparaisse ? Ce serait uniquement au sens de l’amour « capitaliste », celui que nous avons vu soumis aux rapports marchands. Hors de cela, il resterait toujours le lien, le vrai plaisir de deux corps qui s’accordent et se reconnaissent, l’attachement et le souci de l’autre.

D’où vient que les hommes n’aiment pas les femmes ? D’une tendance à réagir avec haine aux mouvements libérateurs qui se produisent aujourd’hui en faveur des femmes, bien entendu, autrement dit de la « bêtise » des hommes, entendons par là, leur assujetissement à des structures de pensée convenues, qui sont bel et bien inscrites dans l’histoire et qui empêchent le sujet de concevoir un libre rapport à l’amour. De quoi ont-ils peur tous ces mecs ? De ne pas bander. Bien sûr. Comme si bander était le signe de l’amour. Ils n’ont vraiment rien compris. Dans une émission télévisée récente, on voyait une vieille interview de Simenon. Il disait, le con, « qu’il est facile d’être heureux dans un lit, mais beaucoup moins facile de l’être assis dans un fauteuil ». Il n’avait bien sûr pas compris que l’amour consistait justement à savoir passer du lit au fauteuil en gardant le même bonheur.

Philippe Auguste et Richard Coeur de Lyon en 1189

En ce moment, au Collège de France (et jusqu’au 2 avril), Patrick Boucheron, l’historien, donne un cours intitulé « Politiques de l’amour ». Il ne dit pas, lui, que les hommes n’aiment pas les femmes, il se place à un niveau plus élevé. D’abord, on le sait depuis des temps immémoriaux, l’amour n’est pas qu’hétérosexuel. Il n’est peut-être même pas que sexuel. Au début de notre histoire moderne, c’est-à-dire au Moyen-Âge, il y avait, selon la tradition chrétienne, plusieurs mots pour désigner l’amour. Il y avait, pour simplifier, un amour humain et un amour divin. Amor et Caritas. C’est Saint Augustin qui a réduit l’écart entre les deux. Il n’y avait qu’un seul amour, et cela n’alla pas sans érotiser l’amour divin. Au point qu’un philosophe catholique contemporain (Jean-Luc Marion) peut s’exclamer à la fin d’un de ses ouvrages : Dieu nous surpasse en tout, il est même meilleur amant que nous… quelle histoire. Preuve que l’amour existe puisque son langage fournit la matrice du politique en Occident. C’est la thèse défendue par Boucheron qui analyse dans ses séminaires les fictions et les paradigmes autour desquels s’organise le discours politique à diverses époques. D’où le titre de son séminaire. Où l’on apprend bien des choses, comme par exemple le fait que l’amour était si important qu’il fallait persuader que les deux membres d’un couple royal (cas de Charles VI et d’Isabeau de Bavière) s’aimaient d’amour tendre et réciproque avant que l’on ne procède au mariage, car sans cela on aurait pu croire à un pur arrangement, qu’il était si important aussi que la rumeur d’une liaison amoureuse entre deux souverains ne faisait que magnifier leur rivalité, comme dans le cas de Philippe-Auguste et de Richard Cœur de Lyon dont la légende dit que lorsqu’ils avaient l’occasion de se rencontrer, même sur un champ de bataille, ils ne se quittaient plus, mangeant dans la même assiette, et que même le lit n’aurait su les séparer (Il l’a tant honoré, et si longtemps, qu’ils prenaient chaque jour leurs repas à la même table et dans le même plat, et le soir le lit ne les séparait pas). Oui, même le lit… vous vous rendez compte… Imaginez ça aujourd’hui. Les tabloïds s’arracheraient. Macron faisant l’amour avec Sunak… non, non, je n’ai rien dit. Le séminaire de Patrick Boucheron est à suivre, au moins sur le site du Collège de France si on ne peut pas se déplacer à Paris.

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Théâtre et cinéma: Krystian Lupa, Jonathan Glazer

Le théâtre et le cinéma ont désormais partie liée, ils s’entremêlent au point qu’il existe des œuvres en équilibre sur leur marge comme cette mise en scène stupéfiante due à Krystian Lupa pour Les Emigrants, le texte de W. G. Sebald, qui fait alterner les scènes jouées sur le plateau et les séquences filmées, avec parfois mélange des deux : au travers du voile sur lequel se projette l’image, on voit par transparence le jeu des acteurs. Parfois l’on se dit que le saut aurait du être franchi : pourquoi ne pas faire un film ? On arriverait alors à cet autre chef d’œuvre qu’est La zone d’intérêt, le film de Jonathan Glazer, qui, par certains côtés s’apparente à du théâtre filmé, le réalisateur ayant éparpillé des caméras aux quatre coins de la maison pour mieux capter les jeux de scènes des acteurs, sorte d’envers de la démarche de Lupa, comme si, dans un cas, le théâtre était observant et dans l’autre observé. Ces deux œuvres n’ont d’ailleurs pas que cela de commun. Elles sont toutes les deux basées sur des absences. Or l’évocation de l’absence est bel et bien la raison d’être d’un spectacle, quel qu’il soit (et plus généralement, me dira-t-on, de tout langage, nommer c’est faire être une chose en son absence). Dans la pièce de Lupa d’après Sebald, il manque ce autour de quoi l’auteur tourne sans cesse : la claire identification du mal dont souffrent les Allemands à la sortie de la seconde guerre mondiale. Ce mal est identifié dans le film de Glazer mais il manque l’image, le témoignage direct. C’est ce qui rend ces deux œuvres si grandes. Montrer clairement les choses, outre que ce n’est pas possible (on ne montre jamais tout car comme le disait Lacan, la Vérité n’est jamais toute), renverrait à un constat d’une certaine banalité. Oui, on tue, oui on massacre, mais l’image qu’on nous en donnerait aplatirait le réel, le transformerait en une triste réalité risquant de se voir supplantée par une autre, ceci étant d’ailleurs le destin des images que la télévision nous procure, qu’il s’agisse de l’Ukraine ou de la bande de Gaza, ou du pogrom du 7 octobre, alors que l’absence d’image là où on sait pourtant qu’il y a des horreurs commises, suscite l’effort d’imagination, la réflexion, le doute sur notre monde : ce qui se passe derrière le mur est peut-être pire encore que ce que l’on en verrait. Surtout quand cela nous arrive sous la forme de bruits. Chacun a fait cette expérience, souvent dans sa petite enfance, que les bruits qui surviennent pendant la nuit créent l’effroi, amplifiés qu’ils sont par le silence, le noir et la solitude. Cela, la force de l’absence d’images, est évident dans le film de Glazer. Moins peut-être dans la mise en scène de Lupa, qui tendrait plutôt vers l’inverse, des images pour palier un manque. Sebald est un auteur fascinant : il tente de décrire des personnages ayant appartenu à son histoire et si, dans d’autres livres, il décrit des paysages, l’écriture est toujours l’instrument, on dirait presque le scalpel, par lequel une réalité est disséquée, mais il laisse en blanc ce qu’il ne peut pas savoir. Souvent sa prose se forme à partir d’une photo, soit qu’il l’ait prise lui-même soit qu’il l’ait trouvée dans une archive. Dans le deuxième chapitre des Emigrants (et première partie de ce spectacle), une image le hante et nous hante : celle d’une jeune femme dont le héros, l’instituteur Paul Bereyter, a sans doute été amoureux, mais dont nous ne savons presque rien. Il en est de même d’ailleurs de la dénommée Lucy Landau, qui sert au narrateur d’informatrice, dont on apprend qu’elle a organisé les obsèques de Paul. Quels étaient vraiment les rapports de Paul avec Lucy ? Lucy Landau résidait à Yverdon et je lui rendis la première d’une longue série de visites deux ans après la disparition de Paul. Evanescence du narrateur : on le suit pas à pas mais il ne parle jamais directement de lui, il opère comme un enregistreur, sorte de reporter parfait qui sait disparaître sous les propos et les images recueillis. Qui était Lucy Landau ? Une compagne, une amie ? En tout cas, elle a su le convaincre de quitter S. la petite cité où vécut le narrateur, qui y eut Paul Bereyter comme instituteur (un instituteur bien particulier, qui n’hésitait pas à donner aux élèves des tâches singulières, comme reproduire un cerf tricoté sur un pull, maille par maille), pour qu’il s’installe près de chez elle à Yverdon. Il lui a fait de longues confidences que, nous, après le narrateur, ne découvrons que par bribes. Le sort des Juifs en Allemagne à partir des années trente imprègne le récit sans que les choses soient dites avec netteté. On apprend ainsi comment Paul fut rejeté de l’enseignement : à peine s’est-il mis en tête le nom de ses enfants, un avis officiel lui signifiant qu’en raison de dispositions légales qu’il ne saurait ignorer, il n’est plus possible de le maintenir dans l’enseignement.

Ainsi, écrit Sebald, morceau par morceau, la vie de Paul Bereyter sortait de l’ombre. Mme Landau ne s’étonna pas le moins du monde que, bien qu’originaire de S. et familier des us et coutumes du lieu, j’aie pu ignorer que le vieux Bereyter fût ce qu’on appelait un demi-Juif et Paul, par voie de conséquence, seulement aux trois quarts aryen. Quant à Helen, si elle a disparu, il ne faisait guère de doute qu’elle avait été déportée avec sa mère, dans un de ces trains spéciaux qui, pour la plupart, partaient de Vienne avant la pointe du jour, sans doute vers Theresienstadt, dans un premier temps. Si le texte est lourd de silences, la mise en scène de Krystian Lupa, elle, tente non pas de les alléger mais de les remplir. C’est le parti pris du metteur en scène : le théâtre exige que l’on bouche certains trous. La démarche suivie peut paraître inverse de celle du cinéaste, lequel a au contraire besoin de gommer, de rendre allusif ce que la caméra montre avec un peu trop d’insistance. Dans une pièce, on se doit de répondre à une attente légitime du spectateur, raison sans doute pour laquelle Lupa montre des scènes entre Paul et Helen qui n’existent pas dans le récit, scènes de quasi disputes au cours de promenades sous le ciel des Alpes bavaroises. Lupa s’est fait aspirer par les silences du texte, l’image cinématographique qui sert ainsi à montrer ce que l’on imagine et que l’on ne peut reproduire sur scène n’en est que plus justifiée. Il en sera de même dans la seconde partie, à propos d’Ambros Adelwarth, le grand-oncle du narrateur. Là, il faudra reproduire au cinéma l’ambiance d’un ancien hôpital psychiatrique battu par les vents dans les salles duquel subsistent encore des malades abandonnés. Projection très forte de la folie qui rappelle Vol au-dessus d’un nid de coucous. Et nous ramène au film de Glazer, car qu’est-il sinon la description d’une pure folie, se définissant ici comme aliénation totale.

Si ce film a comme objet cet Auschwitz absent chez Sebald / Lupa, dont on devine pourtant que c’est là que se dirige Helen, pour ne jamais en montrer la réalité interne, celle des prisonniers, bientôt exterminés, ni celle des chambres à gaz, que montre-t-il ? Les abords. Maison proprette et jardin plein de roses où les enfants peuvent s’ébattre sur des toboggans et des tas de sable. C’est la maison du directeur du camp, Rudolf Höss, homme « droit et respectable » et surtout… compétent ! et de sa femme, qui n’a jamais rêvé avoir maison si bien située et où elle puisse autant s’adonner à ses fantasmes de « cheffe » de maison. On parle beaucoup de la banalité du mal, mais on ne saurait s’arrêter là. Le film ne propose pas une explication du nazisme si toutefois, le concept de « banalité du mal » pouvait en être une. Il photographie une forme de conscience, la plus horrible de toutes, bien entendu, mais une forme de conscience existant dans le type de société qui s’est développé depuis des siècles. Une forme de conscience organisée autour du pouvoir et de la compétence des hommes en matière de production et du maintien des femmes dans les rôles subalternes de maintien de l’ordre et de la propreté au sein du foyer. Où la religion, le droit, l’idéologie ont permis que s’épanouisse ce qu’on pourrait appeler une conscience sans conscience. Qu’importe cette dernière (la conscience n°2) du moment que religion, droit et bonnes mœurs sont respectés ? Nous sommes ainsi renvoyés à l’absence, quand celle-ci devient celle de la conscience, complètement oblitérée par un ordre social dont la présence obsédante finit par déborder et par nous faire crier « assez ! ». Ce phénomène n’est hélas pas propre à l’Allemagne nazie, on en conviendra.

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Auprès de mon périph’

Auprès de mon périf, je vivais heureux, j’aurais jamais du m’éloigner d’mon petit périf… Il s’est créé aux portes de Paris des quartiers au bord du périphérique, centres commerciaux, immeubles, silos à dormir en guise d’hôtels. Comme c’est moins cher, c’est là où l’on se loge entre deux journées parisiennes à courir les expositions et les soirées théâtrales. Si on soulève les lourds rideaux (heureusement, il y en a), on découvre au petit matin sous un ciel gris et bas, de lourds camions, des SUV pressés, des camionnettes et des breaks qui filent sous des portiques bleus vers des destinations mirages, Roissy, porte de Bagnolet, Clichy sous Bois… Les lettres réclames d’un super marché clignotent en rouge et des halles de restauration s’intitulent bravement « Le » restaurant comme s’il n’y en avait qu’un seul, comme si c’était lui et qu’on allait se gorger de délices sous ses enseignes vertes et blanches. Entre deux piliers, des fleuristes. Au coin du bâtiment en verre et béton la station de métro qui porte le nom d’un ancien maréchal de France. Ces paysages sont rarement décrits. Les Parisiens s’y sont habitués. Les provinciaux ne s’y attardent pas. Or il advient qu’on y dorme, il advient qu’on y vive. À vingt minutes de là, les quartiers qui nous attirent, ayant davantage les faveurs touristiques. Qui s’agglutinent autour de quelques lieux magiques. Centre Beaubourg. Bibliothèque Nationale de France. Place de l’Odéon. Collège de France. C’est Paris. Le Paris de ceux qui viennent chercher émotions artistiques et théâtrales. Pas celui des gens qui sont à l’extérieur, butant sans cesse contre le mur périphérique.

Man Ray

A Beaubourg, il y a encore pour quelques temps l’exceptionnelle exposition Corps à corps, une véritable histoire de la photographie, montée par Marin Karmitz et le Centre Pompidou. Cinq cent images rassemblées, ou domine le visage, le portrait dans tous ses aspects, d’abord hommage à ceux que l’on photographie, y compris soi-même (belle série d’autoportraits du photographe polonais peu connu Witkiewics) puis abord plus profond, un visage comme un paysage que l’on n’en finirait pas de contempler. Ou bien portrait d’anges. Anges du bizarre. Le surréalisme est beaucoup passé par là. Dora Maar et Man Ray ont une grande part. Marin Karmitz racontait un jour, à la radio, que sa photo préférée était celle d’un chapeau, prise par Man Ray justement, d’un chapeau ayant appartenu au photographe, bien sûr, et qui était tombé entre les mains de M.K. puis qu’il avait perdu, et enfin retrouvé sous forme de cette simple photo, qui reste énigmatique pour le regardeur anonyme et que j’ai retrouvée dans les marges d’un texte de Tristan Tzara (cf. ci-dessous). Photo de rien, que l’on ne remarque presque pas. A côté de cela, tous les grands photographes sont là, bien entendu, de Stiglitz promoteur de la straight photography, Dorothea Lange, Paul Strand, Walker Evans, beaucoup d’Américains, à Depardon, Robert Frank, Boltanski, William Klein. Fantastique photo de William Klein « devant une boulangerie » où l’objectif est réglé sur le second plan, laissant flou, au premier, le visage, qui occupe les trois quarts de la photo, d’un enfant qui sourit. J’aime aussi beaucoup les photographes du nord, comme Anders Petersen ou Christer Strömholm, leurs images des bas-fonds, des ports, des amants furtifs et des marins interlopes. En parlant d’amants furtifs, Cartier-Bresson s’immisce au plus près des corps, il entre par les portes entrouvertes et découvre des entrelacs de membres qui s’enlacent, femmes qui font l’amour, à Mexico, en 1934. Photo intitulée l’Araignée d’amour. Plus graves et combien bouleversants, les portraits de Julia Pirotte. La photographie est devenue avec le temps le meilleur langage de témoignage, propre à la réflexion sur l’histoire et sur l’éthique. Le portrait de sa sœur, fait par Julia Pirotte, claque comme un coup dans le coeur quand nous lisons le commentaire qui nous explique son terrible destin, sous la hache des bourreaux nazis.

Julia Pirotte et Christer Strömholm

Il existe, par-delà les mondes et les fortifications des cerveaux humains, s’opposant aux soifs qui nous assaillent de toutes parts, entre les décombres de granit et les déchets végétaux, les scories et les détritus de toutes sortes de connaissances fragmentaires et anguleuses, cailloux inadaptables à l’ordre universel, sentiments larvaires sur lesquels se greffent les superstitions, il existe une immense consolation, c’est de découvrir dans les soi-disant petits événements passagers la confirmation de certaines perspectives générales qu’on s’est aménagées à la faveur de la vie. Tristan Tzara

Anders Petersen et William Klein

A la BnF, vient de se terminer l’exposition Epreuves de la matière. Ici, un autre propos sur la photographie, décollé de l’histoire et du témoignage, fondé sur le rapport à la matière, qu’elle soit minérale ou cosmique. La photo est ici un rapport chimique, une interaction entre de multiples composants qui sont comme autant de paramètres sur lesquels on peut agir, donnant tour à tour l’accent sur le grain, sur le révélateur et sur le papier qu’on utilise. La liste des textes sur les cartons de présentation tiendrait lieu de manuel et de mode d’emploi. Les résultats sont stupéfiants, on voit le monde différemment, sous un rapport peu souvent rencontré, diverses versions du monde comme si nous pouvions à volonté changer nos organes de perception et tout à coup voir les collisions d’atomes sous l’apparente platitude des choses.

Eloge de l’éphémère – Anne-Lou Buzot, anthotype sur papier Bergger COT 320 (le coquelicot représenté ici est cultivé par l’artiste qui réalise la prise de vue et le tirage à partir du jus de la fleur)

Photo encore : Viviane Sassen à la MEP, dont on aimera surtout les photos prises en Afrique et à Surinam qui sont de vraies tableaux colorés.

Viviane Sassen

Peinture. Grandes et belles toiles fraîches et émouvantes de Françoise Pétrovitch représentant des personnages, surtout des adolescent.e.s en gros plan (Galerie Sémiose, rue Quincampoix). Images de la maison, petites toiles ou aquarelles qui reproduisent le silence des intérieurs, par l’artiste espagnole Rosa Artero (Galerie Camera Obscura, 268 – Boulevard Raspail).

Sculpture. Alberto Giacometti en son institut de la rue Victor Schoelcher, délicatement pris en main par un autre sculpteur spécialiste de la figure humaine, Ali Cherri.

Françoise Petrovitch
Rosa Artero

Théâtre. A la Cartoucherie, où nous allons pour la première fois, un espace théâtre accueillant pour une pièce stimulante : Notre vie dans l’art. Mise en scène de Richard Nelson. Les comédiens de l’école de théâtre de Stanislavsky ont fait une tournée américaine dans les années vingt. Ils se retrouvent tous autour d’une table pour faire part de leur expérience. L’un d’eux est un Russe immigré qui vit déjà à Chicago et est allé rencontrer les commanditaires à New York, qui lui ont fait part de la situation financière catastrophique. Les comédiens de la tournée sont confrontés à la dureté implacable du capitalisme. En même temps ils reçoivent de mauvaises nouvelles de Moscou : ils sont victimes d’une campagne de haine, on les accuse de frayer avec de richissimes Russes blancs, presque accusés de trahison, leur retour s’annonce mal. Stanislavsky doit écrire des lettres suppliantes au camarade Staline. Très bien joué. Voici un théâtre simple, vivant et stimulant. Les spectateurs sont conviés à cette table, les comédiens leur parlent naturellement comme nous parleraient des convives que nous avons invités. Stanislavsky est grand, fort, ressemble à un roc et pourtant, il est tout dans la sensibilité et le goût de la beauté pure. Il ne pense même pas à s’indigner des conditions d’emploi de sa troupe, prêt à trouver des raisons, des excuses, cherchant à comprendre. L’une des femmes à cette table est la propre épouse de Tchékhov, dont l’âme rôde en permanence sur ce spectacle.

La pièce de Nelson nous met au coeur d’une question : le rapport de l’art à la société marchande. Question qui se trouve naturellement posée en un autre lieu, au musée Picasso (actuellement en réfection), où se trouve une reconstitution approximative de l’appartement du marchand d’art Léonce Rosenberg. Celui-ci avait commandé à la fin des années vingt des toiles aux grands maîtres de l’époque. Il y avait là Pablo Picasso, Fernand Léger, Max Ernst, Giorgio de Chirico, Gino Severini, Francis Picabia et des cubistes, Gleizes, Metzinger, Valmier, etc. Exposition très décevante. Aucun de ces grands noms ne s’y trouve représenté par une œuvre digne de lui, les artistes mineurs restent mineurs, le cubisme apparaît comme devenu académique, les toiles des peintres italiens traitent de sujets pompeux. Tout ça pour décorer un appartement. Le marchand d’art a voulu se montrer le roi des arts modernes, inaugurant en grande pompe ses salons et ses chambres en 1931, peu de temps avant que tout s’effondre dans la faillite. Il avait fait fortune en profitant des déboires d’un autre marchand d’art, Daniel Henri Kahnweiler, qui avait été chassé de son rôle parisien par l’État français parce qu’il était allemand. Ces mauvaises actions furent dénoncées par les artistes eux-mêmes, dont Georges Braque, qui, paraît-il, lui cassa la figure.

Il ne devrait pas y avoir de « marchand d’art ». Cette dénomination dénonce crument le projet qui entoure l’art dans la société capitaliste : le transformer en marchandise.

Par cette marchandisation, l’art devient objet de fétichisme. Les œuvres sont les fétiches que l’on sacralise au lieu simplement de s’attarder devant elles pour en apprécier la beauté et le caractère innovant.

Il y a quelques temps, deux femmes ont aspergé Mona Lisa de soupe. On a crié au scandale. A l’émission La Grande Librairie, qui accueillait des auteurs spécialisés dans l’art (Yannick Haenel, Thomas Schlesser, Camille de Peretti), Haenel a vaguement défendu l’action au nom de ce qui la motivait, un idéal de soutien à l’écologie et à la sécurité alimentaire, mais un autre, Schlesser a vigoureusement pris position contre : si certes aujourd’hui les œuvres étaient protégées par une vitre, n’allait-on pas bientôt voir des pots de soupe se répandre sur des toiles non protégées, pensait-on au travail admirable effectué dans les musées à des fins de protection des œuvres d’art, auquel participent conservateurs et gardiens ? De fait, moi, ces dames, je les avais trouvées courageuses. Il faut arriver à faire face à un public, balancer son bol de soupe, et se retourner en enlevant sa veste et en montrant le slogan pour lequel on agit. Le geste est symbolique. Il n’est pas dirigé contre une œuvre, mais contre le fétiche en quoi on l’a transformée. On se scandalise pour quelques gouttes de potage là où il ne faudrait pas, alors qu’on détourne les yeux des morts causés par la crise climatique (en ce moment, centaines de victimes sur la côte Pacifique du Chili).

Cette attitude est significative de ce fétichisme qui affecte l’œuvre d’art aujourd’hui plus que jamais. Et pourtant, l’art sert la beauté, laquelle est éphémère, presque par définition. Voyant les très belles toiles de Françoise Pétrovitch, je me dis que je ne serais pas gêné de les voir s’effacer, comme on a vu s’effacer certaines fresques lorsqu’on les a mises au jour. Cette impermanence réduirait la tendance au culte. Elle ne ferait que stimuler tous les artistes, même ceux qui sont artistes en herbe, afin de les remplacer si jamais elles disparaissent.

A un coin de rue dans le Marais, on voit actuellement une fresque se faire, dans le genre Street Art, elle est l’oeuvre de l’artiste chinois Fansack. Ces fresques sur les murs sont peut-être l’exemple de cela : un art que l’on peut effacer, recouvrir toujours par d’autres fresques. Comme la plage est toujours recouverte de nouvelles vagues.

Fansack
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Et si ces ruines étaient demain les nôtres

Au Musée des Beaux Arts de Lyon, jusqu’au 3 mars : une réflexion profonde sur les formes de la ruine. Pour la deuxième fois, je parcours cette exposition. Ruines de notre monde, ruines des anciens mondes, que nous renvoient-elles ? Nos lointains descendants qui parcourront les espaces d’un monde qui sera alors en ruine et probablement remplacé par un autre, lequel ne sera peut-être pas construit sur les mêmes bases que le nôtre (cf. la nouvelle publiée ici jusqu’à la semaine dernière), que ressentiront-ils ? Penseront-ils utile de conserver les traces d’un monde défunt ? En avons-nous envie ? Souhaitons-nous faire connaître des mœurs, qui, à nos descendants, sembleront si étranges ? (ces écarts de fortune, ces dépenses excessives, ces guerres abjectes, ces gouffres de malheur?).

En quoi les ruines sont-elles associées à la mémoire et à l’oubli ?

Comment ne pas oublier ? En édifiant d’immenses constructions, comme ont semblé le penser certains peuples antiques voire même des humains de la Préhistoire – on pensera aux alignements de menhirs et aux pierres de Stonehenge – pour que des millénaires plus tard il en reste encore des traces.

Traces et ruines se complètent, elles ne signifient pas la même chose. La trace est muette, trace de quelque chose mais de quoi ? On a oublié la fonction de ces pierres et de ces masses dressées vers le ciel. En revanche, la ruine parle, elle porte son lot d’inscriptions, volontaires ou non, traduites en écriture stable et reconnue, ou bien en incisions qui résultent d’activités diverses.

Les Grecs, les Romains adoraient leurs ruines, comme si elles étaient les piliers intangibles de leur histoire.

Les civilisations extrême-orientales en font moins de cas, c’est que les édifices sont construits en bois et en chaume, alors apparaissent des cycles de construction : un deuxième édifice naît après qu’un premier a été édifié, puis remplace ce dernier, et à son tour un autre édifice voit le jour et ainsi de suite. Il se crée matériellement une chaîne d’histoire. Préfiguratrice des chaînes qui se créent par les textes, depuis les palimpsestes jusqu’aux hypertextes contemporains.

En Mésopotamie, trois mille ans avant notre ère, l’écriture cunéiforme vient à point nommé pour suppléer le manque de constructions durables afin de laisser à la postérité le rappel d’une civilisation. A croire que l’écriture est d’abord faite pour cela.

Chez les peuples mélanésiens comme les habitants des îles Malagan, on fabrique des objets transitoires qui ne subsistent que pour honorer les disparus.

Les débris des civilisations passées sont objets de musée mais il advient que les musées soient pillés, comme le musée archéologique de Bagdad au moment de la guerre en Irak, alors un artiste archéologue américano-irakien a l’idée de reconstruire les objets volés à l’aide de papier mâché. Chacun a sa notice, on sait s’il a disparu, a été volé ou bien détruit, on les appelle des objets-fantômes.

Objets fantômes

Les ruines sont attachées à des destructions, celles-ci peuvent provenir de guerres, ou de catastrophes naturelles. Elles sont en général minérales, mais ces cadavres aussi, gravés par Goya, ne font-ils pas partie des ruines, en tant que corps qui se fondent au paysage comme se fondent à lui les pierres recouvertes de lierre et de buissons épineux ?

Je ne sais plus très bien comment on en vient à exposer des toiles modernes et contemporaines, Dali par exemple, mais aussi Sutherland, Dix, Grosz, Desgrandchamps, Kiefer.

Dali est présent par sa Gradiva, inspirée du texte de Jensen, ayant lui-même donné lieu à l’essai fameux de Freud. Il s’agit ici, sans doute, de dire qu’il en est des ruines et de leur interprétation comme des rêves et de l’inconscient.

Otto Dix, Graham Sutherland se rattachent à la tradition guerrière, qu’ils dénoncent. Tout comme le font les photographes comme Shomei Tomatsu qui est allé à Nagasaki quelques mois après le bombardement nucléaire et en a ramené des photos d’objets fondus (une bouteille de bière par exemple), des corps lacérés dont l’épiderme reste imprégné de tissus enflammés. Ou bien Mathieu Pernot, qui retrouve l’appartement qu’occupait son père à Beyrouth, aujourd’hui détruit par l’explosion d’un entrepôt de nitrate.

Alep (Mathieu Pernot)

Une question lancinante : si pour les Anciens (Epicure et Lucrèce), il allait de soi qu’un jour le monde se terminerait et ne serait plus qu’un champ de ruines dans lequel plus personne ne vivrait, pour les Modernes, il semble que l’on se fasse à l’idée que nous continuerons à vivre au sein des ruines. Alep reste un lieu de vie, et, a-t-on peur de dire, Gaza aussi, qui se confond avec les émotions ressenties lorsque nous visitons Pompéi ou Herculanum. D’ailleurs pourquoi jamais personne n’a pensé aller revivre en ces cités détruites.

Vie et mort se mélangent comme corps et pierre. L’artiste américano-cubaine Ana Mendieta s’est faite filmer nue enfouie sous des herbes et des amas de terre, son souffle soulevant sa poitrine qui, peu à peu, écarte les monceaux terreux et herbeux. Elle me rappelle l’Ophélie de Millais. Ana-Eva Bergman en parcourant l’Allemagne à la recherche de traces du nazisme, concentre son attention sur des galets qu’elle reproduit en grand format. Anselm Kiefer confond des temples antiques en ruines avec des montagnes de briques trouvées au bord des routes de Chine comme si deux mouvements se répondaient d’un bout à l’autre de l’histoire. Eva Jospin expose des simulacres de ruines : temples de carton aux circonvolutions multiples, gradins et terrasses où jamais personne ne grimpa, ces villes fantômes sont faites pour s’étendre et nous faire rêver comme aussi, d’ailleurs, les magnifiques planches dessinées de Schuiten.

Des ruines contemporaines sont aussi les traces d’un avenir, peut-être d’un avenir non advenu et qui n’adviendra plus jamais : projets industriels abandonnés, restes des dégâts causés par les accidents nucléaires comme la ville abandonnée de Pripiat. La notion de ruine se libérerait ainsi de la direction de l’histoire. Seules les ruines du présent nous semblent au premier abord absentes. Mais ne sont-elles pas les ruines du corps qui se font sentir au moment même où nos pulsions s’éteignent ?

Pripiat

Nous sommes en ruines, nos corps tombent en ruines avec l’âge, la vieillesse, et la forêt bientôt les recouvrira comme elle a su le faire déjà pour les traces de massacres ou de tortures au Rwanda ou au Cambodge.

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Une société sans valeur marchande

3 – Toute vie sera multiple

Les biens matériels étaient de plusieurs types. Physiques certes, la plupart du temps, mais aussi « informationnels » : livres, spectacles vivants, films. Un livre par exemple était à la fois « physique » et « informationnel ». Sa composante physique l’apparentait à n’importe quel objet, alors que sa composante informationnelle faisait de lui un objet particulier. L’œuvre littéraire, artistique ou filmique alimentait nos rêves et nos pensées, fabriquait notre noosphère. Produire une telle œuvre s’accompagnait de gains en statut (dont on ne savait plus si on devait le qualifier de social, d’émotionnel ou de réflexif) et tout un chacun bien sûr pouvait s’y livrer, il n’y avait plus désormais de barrière scolaire ou universitaire pour s’y adonner. Puisque désormais l’activité était libre et qu’on pouvait gagner des jetons d’interaction avec toute activité bénéfique au lien social, n’importe qui pouvait se livrer à un long et lent « travail » (au sens métabolique du terme) de création ou d’édification d’une pensée, de composition d’une musique ou d’élaboration d’un tableau. Certes, il fallait bien que cette activité bénéficie à son porteur. Il pouvait s’attendre à la fin de son travail à une montée en statut sous forme de messages envoyés par les lecteurs, les auditeurs ou les contemplateurs, messages élaborés comme des jetons d’interaction, en plus complexes, qui permettaient d’engager des discussions et des fabrications d’objets complétant ceux qui venaient d’être produits, s’y ajoutant, voire s’y superposant, comme un méta-discours. Mais avant même d’atteindre ce stade, celui ou celle qui s’était érigé.e en créateur ou en créatrice, recevait un statut d’habitant de la noosphère qui lui conférait des accès particuliers à d’autres œuvres, à d’autres débats : car il n’était pas sûr que toutes les réflexions et toutes les pensées dussent être dévoilées, du moins immédiatement dévoilées après leur production, leurs auteurs ayant le droit de différer leur diffusion. D’où finissait par exister une sorte de pré-noosphère, ou de pré-conscience à laquelle accédaient les divers créateurs. Le monde, finalement, en son ensemble, l’humanité entière, se dotait ainsi, sans qu’on y prenne garde, d’un inconscient collectif qui était comme le résultat des activités multiples et coordonnées menées par ses membres.

Dans ce monde d’après les années 55, on pouvait bien entendu voyager, même si se posaient certains problèmes au moment du passage des frontières, car tous les pays n’avaient pas encore acquis ce mode de fonctionnement et ceux qui l’avaient fait avaient pu le faire selon des modalités différentes. Disons que les jetons étaient échangeables d’un pays à l’autre, traductibles d’une langue à l’autre. Comme le culte de la vitesse avait disparu par la force des choses, on se déplaçait en moyens lents. Une nouvelle espèce de dirigeable avait remplacé les avions long-courriers. Cela prenait au minimum quinze jours pour aller de Paris à Bombay, trois semaines pour Beijing. Les déplacements par voie terrestre étaient en revanche plus difficiles car les dégâts causés par les guerres rendaient les voies souvent impraticables et en tout cas dangereuses.

Dirigeable au-dessus des monts Tamalpais

Les moyens de déplacement individuels (MDI) avaient remplacé les automobiles d’autrefois qui avaient toutes sombré dans des amas de ferraille. Les grands constructeurs avaient été démantelés. Les usagers de locomotion individuelle se procuraient au moyen de leurs jetons d’échange les matériaux nécessaires à la production de ces petites cellules de vie qui se déplaçaient sur des chemins tracés par les ondes magnétiques. Le trafic était entièrement régulé par un office central. Les problèmes d’énergie en eux-mêmes pouvaient être résolus : on n’était pas près d’épuiser l’énergie solaire ! L’énergie devenait ainsi renouvelable. Les progrès faits concernant l’hydrogène et la fusion nucléaire rendaient l’énergie, globalement, presque gratuite.

Il y eut des gens pour critiquer ce système : n’allait-on pas vers une économie « administrée », une société à la chinoise etc. De fait, il fallut insister sur le fait que la blockchain est au contraire un mécanisme qui s’auto-contrôle, ce n’était pas pour rien qu’il avait été souvent loué par les milieux anarchistes, si Etat il y avait, c’était une représentation diffuse, une abstraction. Pas de place pour un parti unique. Y avait-il d’ailleurs place pour des partis ? Le jeu politique d’autrefois avait été tellement décrédibilisé qu’il avait disparu. Les partis avaient été des blocs d’affirmations gratuites et dangereuses, qui ne servaient à rien, des blocs d’attitudes figées qui ne se déterminaient plus que les uns par rapport aux autres, sans contact avec les situations concrètes. Etaient apparu à leur place des groupes d’intérêt, des associations libres et fluides qui se réunissaient pour apporter leur expertise sur des points particuliers, un peu comme les avaient rêvé les anarchistes d’autrefois.

La conservation et l’échange d’objets anciens restaient possibles, mais sans monnaie, sans argent, seul le troc étant alors prévu, évidemment toléré.

On comprend aussi que sur le plan de l’ontologie, de la logique, des formes de conscience et de la vie de l’esprit, de tels changements introduisaient des bouleversements profonds. L’idée que désormais, à cause de leurs formes, tous les jetons d’interaction n’ouvriraient pas les mêmes possibilités en termes d’acquisition du produit d’une activité concrète effectuée par autrui introduisait de profonds changements. Le capitalisme avait autorisé l’échange de tout et de n’importe quoi, pourvu qu’on ait suffisamment d’argent, on pouvait usurper n’importe quel droit, acquérir n’importe quelle portion de territoire, que ce soit dans la biosphère ou dans la noosphère. Avec ce nouveau type de rapport, de la viscosité s’immiscait dans le social, autrement dit de la lenteur, qui va de pair avec la réflexion. Rien n’était dans le fond « interdit », mais il fallait souvent savoir attendre… se livrer à certaines activités spécifiques pour avoir accès à d’autres qui les présupposaient. Il fallait s’y connaître un peu en territoire par exemple avant de se poser sur une terre. Penser en termes de « consommé une fois = éliminé du circuit » n’était pas rien, non plus. On se mettait à accepter l’éphémère, le transitoire, l’évanescent et même à y accorder du sens comme si la notion de substance se faisait supplanter par celle d’événement. La logique linéaire de J-Y. Girard était très adaptée à cette conception de l’échange car elle était justement basée sur la notion d’objet transitoire. En logique linéaire, la déduction d’une thèse à partir de prémisses avalait les prémisses. On se libérait ainsi facilement des paradoxes et contradictions apparues autrefois, comme celui des ensembles de tous les ensembles car quand on avait utilisé une hypothèse pour déduire une propriété, celle-ci n’existait plus pour démontrer son opposée. On n’accordait la réutilisabilité qu’avec parcimonie. La science se mettait ainsi à bouger sur ses fondements, et au milieu d’elle, les mathématiques, qui pouvaient éclairer certaines de leurs zones d’activité d’une nouvelle façon. Les découvertes de Grothendieck, en particulier celle des topos, prenaient de plus en plus d’intérêt car elles permettaient de faire varier les bases sur lesquelles on réfléchissait (le dogme ensembliste avait disparu). On ne désespérait pas de pouvoir démontrer des théorèmes jusqu’alors inaccessibles.

Notre représentation du temps même se trouvait modifiée, et par là le rôle du souvenir. On le sait, car beaucoup l’ont dit (Georges Golschmidt l’avait dit, par exemple, à propos de Walter Benjamin), le futur est derrière et non devant nous, à côté des souvenirs conscients et inconscients, il y a ceux, dits préconscients, qui sont comme des rêves que nous avons à l’état d’éveil, ces rêves nourrissent nos vies privées, nos formes de conscience, Benjamin disait que leur existence et leur fonction étaient oblitérées par le capitalisme qui leur substituait l’illusion d’être comblé par la consommation. Maintenant que nous étions sortis du capitalisme et que le mythe de la consommation s’était dissout, il redevenait possible de rêver, et de ce fait là, nous pouvions envisager l’avenir, avoir de « l’espoir » non pas au sens niais que ce mot avait autrefois, celui d’une attente passive d’un mieux-être apporté par le progrès, mais au sens d’un calcul possible qui allait nous permettre de voir assez précisément ce vers quoi nous pouvions aller et parmi toutes les branches ouvertes à nous celles que nous choisirions.

Nous ne penserions plus en termes d’identités, de blocs individuels vus comme stables alors qu’ils étaient sans cesse en mouvement. Ce que nous pourrions à peine saisir ce sont des croisements de plusieurs lignes au sein de coordonnées multiples, par exemple une manière de ressentir son soi en croisement avec un temps et un lieu, ou, comme l’avaient dit il y a longtemps quelques logiciens, mais de façon maladroite, avec un monde possible (l’idée de monde possible était bonne mais l’usage technocratique qui en avait été fait l’avait faussée).

On n’était pas loin de la situation qu’avait évoqué le poète (un poète célèbre du début du siècle dont je tairai ici le nom) dans son poème titré bizarrement Histoire de la gauche :

Toute vie sera multiple. On ne pourra jamais rester sur un seul sentier. Quand les sentiers se croisent, nous ne saurons plus si l’individu qui venait d’une voie A est le même que celui qui continue sur la même voie. Peut-être est-il maintenant sur la voie B, ou C. On l’ignore. Il est impossible de savoir. C’est ce qu’on appelle le principe d’indétermination de la direction et du temps. Les intersections de ce genre sont multiples. Elles ont lieu également dans plusieurs dimensions. La notion de dimension est ici centrale. La dimension de l’Amour, par exemple, est constante. Un individu peut bifurquer mais son amour alors continuera tout droit. Celle des Affaires est au contraire variable, elle suit les trajectoires. D’où vient qu’il est impossible de faire des calculs économiques. Le calcul économique bien sûr est interdit, parce qu’il est inefficace et ne produit que des abstractions qui n’ont rien de bon, mais même s’il n’était pas interdit, il ne serait pas exécuté, en raison même de son inefficacité. Alors évidemment, les gens qui se lancent dans les affaires peuvent difficilement faire des prévisions : ils peuvent gagner de gros montants d’or mais l’instant d’après ils les perdront, il n’y a aucune constance dans l’amas de fortune que l’on crée. La notion de chômage n’existe pas. Tout le monde travaille… ou pas. Ce que l’on a produit un jour par un dur labeur sera abandonné le lendemain mais poursuivi par un autre que soi qui lui-même accomplira là un immense effort. Il n’y a donc pas d’identité. Il y a juste des instants, des coïncidences d’un moment.

Anouar Al-Khomeiti – 1947-2038, auteur entre autres de l’Enfer des Forêts, roman paru à Ryad en 2030, et de très nombreux recueils de poèmes

L’amour, du reste, comment allait-on faire en amour, s’étaient demandés les pionniers de cette révolution du sens et de la valeur ? Il était évident que l’amour vénal disparaitrait puisqu’il n’y avait plus de monnaie, mais il y aurait toujours nos activités et nos désirs, nos sensualités et nos contacts corporels. Les corps allaient encore se pénétrer, les esprits s’enflammer et les lèvres s’échanger. Ici, l’algorithme d’interaction pouvait donner encore son plein rendement. Les activités en lien avec l’amour, comme la faculté manifestée à plusieurs reprises d’élaborer des discours courtois, de satisfaire à des désirs de l’autre ou de créer des manières innovantes de se rencontrer (dans un jardin en fleurs, une verrière botanique, au pied d’une tour de cent étages ou dans un restaurant aux mille saveurs) étaient enregistrées elles aussi et donnaient lieu à des jetons aux formes bizarres, fait pour s’harmoniser seulement avec ceux d’un réceptacle en accord avec les propositions. Dans les lieux d’amour que l’on commençait à fréquenter, les lueurs des téléphones étaient tantôt rouges, tantôt vertes et tantôt bleues. Rouge, cela signifiait qu’il n’y avait rien à attendre d’une rencontre, que la personne s’y opposerait, verte signifiait le champ libre et bleue la conclusion finale, la félicité qui avait été atteinte au cours d’un plus ou moins long échange, au cours duquel on voyait se cambrer les dos, briller les poitrines et se pâmer les corps.

Le résultat serait semblable à cette magnifique peinture d’un peintre moderne des années vingt, où l’on voyait un corps de femme se dresser au milieu des désirs représentés par des flamèches violettes, dans un décor tout de spiritualité.

Illustration : photo d’un tableau de Denis Prieur, exposé en ce moment à la Galerie Françoise Besson, 10 rue de Crimée, Lyon (quartier de la Croix-Rousse)

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