Souffrance dans le travail abstrait

J’ai beaucoup parlé ces temps-ci de la philosophie « marxienne ». On aurait pu penser, j’ai même pensé un temps, que le « marxisme » était terminé, qu’il n’y avait plus rien à attendre de cette approche qui se serait ossifiée avec le temps. Et puis la découverte des écrits de Moïshe Postone m’a ébranlé : ainsi pouvait-on lire Marx autrement. Qu’est-ce qui me déplaisait tant chez le « vieux » Marx, mis à part le fait qu’il ait été récupéré à des fins politiques par des partis qui bâtirent leur « succès » sur des interprétations rabâchées de quelques-unes de ses professions de foi? C’était cette approche ossifiée, en forme de catéchisme ou de philosophie (trop) facile quand il était question de lutte des classes affichée comme un mantra. Cette façon d’affirmer tout le temps que seuls les ouvriers souffraient au moment même où… on ne voyait plus guère d’ouvriers autour de nous, et où, au contraire on voyait beaucoup de cadres, d’ingénieurs, de techniciens et même de managers qui souffraient vraiment. Burn-out, souffrance au travail, suicides. Il suffisait de regarder certains films, comme Un autre monde, de Stéphane Brizé, avec Vincent Lindon et Sandrine Kiberlain… pour y voir une souffrance certes différente de celle des ouvriers du XIXème siècle, mais bien réelle.

Y. qui travaille dans l’organisation de voyages et se situe à un rang élevé de la hiérarchie de son entreprise me disait encore hier matin à quel point il était rongé par l’angoisse de ne pas réussir, la dureté d’un travail où il faut sans cesse maintenir un niveau « concurrentiel », le lourd sentiment de responsabilité quand on doit assurer la paie d’une centaine d’employés, avec en plus, dans ce type de branche, la nécessité de répondre aux critiques parfois issues de bonnes intentions « écologiques » mais souvent simplement venimeuses, empruntes d’une jalousie sociale émanant, par exemple, de professeurs d’école qui diviseraient volontiers l’univers en deux : les riches, auxquels appartiendraient évidemment cadres et managers, et les pauvres dont ils feraient, bien sûr, eux, partie. Y. en avait eu des sueurs froides, des symptômes violents, maux de tête, fourmillements, aphasies momentanées, et avait dû consulter. Le verdict était sans appel : c’est le travail, ce travail-là plus spécifiquement, qui conduit à ces troubles. Alors bien sûr, il peut paraître étonnant de se référer encore à Marx, ou aux descendants de Marx. Or, c’est bien Robert Kurz, issu de la pensée marxienne qui écrit dans son Manifeste contre le travail (co-écrit avec Ernst Lohoff et Norbert Trenkle) que « si la classe ouvrière en tant que classe ouvrière n’a jamais été l’antagonisme du capital et le sujet de l’émancipation humaine, réciproquement les capitalistes et les managers ne dirigent pas la société selon la malignité d’une volonté subjective d’exploiteurs. Aucune classe dominante dans l’histoire n’a mené une vie aussi peu libre et misérable que les managers surmenés de Microsoft, Daimler-Chrysler ou Sony. N’importe quel seigneur du Moyen-Âge aurait profondément méprisé ces gens. Car, tandis que celui-ci pouvait s’adonner au loisir et gaspiller sa richesse de manière plus ou moins orgiaque, les élites de la société du travail n’ont droit à aucun répit […] Elles ne sont elles-mêmes que les esclaves de l’idole Travail, de simples élites de fonction au service de la fin en soi irrationnelle qui régit la société ». Dire cela surprendra évidemment tous ceux et toutes celles qui sont attaché.e.s à la vieille forme du marxisme.

D’abord la première phrase : en elle-même étonnante. Elle dit que, dans le fond, la classe ouvrière n’a jamais été l’antagonisme du capital, et qu’elle n’est pas, comme cela pourtant semblait être exprimé dans le Manifeste du Parti Communiste, le sujet de l’émancipation humaine. Cela tient à l’analyse que fait Kurz et qu’ont faite aussi d’autres auteurs comme Postone et Gorz, à savoir que le système capitaliste est un tout et qu’il englobe deux formes de la même substance, la substance-valeur, une forme fluide et une forme figée. La première se réalise dans le travail porté par ceux qui vendent leur force, qui est un travail abstrait (car il n’est pas vu comme la tâche concrète qu’il réalise mais comme quantité interchangeable avec d’autres du même ordre), constituant l’essence même de la valeur, et la seconde se réalise comme « capital » autrement dit comme argent. L’argent vise à produire de l’argent, le travail abstrait fabrique la marchandise et transforme en marchandise aussi bien ce travail même qui est fourni que celui ou celle qui le porte. S’il en est ainsi, si, fondamentalement, le travailleur n’a pas d’autre fonction que vendre son travail comme une vulgaire marchandise pour participer au processus global d’augmentation de la valeur, on ne voit vraiment pas pourquoi et en quoi il serait un « sujet émancipateur », et le raisonnement est le même en passant au niveau supérieur de « la classe ouvrière » en général.

La suite est aussi étonnante : le vieux marxisme a toujours vu les patrons comme de riches oisifs se prélassant dans le confort de leur maison bourgeoise et fumant de gros cigares pendant que leurs ouvriers triment pour leur apporter de quoi alimenter ce luxe. Cette image est un cliché du passé. Les « patrons » d’aujourd’hui triment, ils créent des start-ups qui leur demandent un investissement énorme en temps et en énergie. Ils mettent en place des réseaux qu’ils doivent surveiller à tout moment, ils ne quittent pas leur travail, gardant sans arrêt smartphone ouvert, prêts à réagir promptement à la moindre alerte. Les managers travaillent sous des contraintes de rentabilité que n’ont pas connues leurs prédécesseurs lointains. Kurz, toujours, dit : « L’idole dominante [c’est-à-dire l’idole-travail]sait imposer sa volonté impersonnelle par la contrainte muette de la concurrence à laquelle doivent se soumettre aussi les puissants […] S’ils ne s’y soumettent pas, ils sont mis au rebut avec aussi peu de ménagement que les « forces de travail » superflues. Et c’est leur absence même d’autonomie qui rend les fonctionnaires du capital aussi infiniment dangereux, non leur volonté subjective d’exploiteurs. Ils ont moins le droit que tout autre de s’interroger sur le sens et les conséquences de leur activité ininterrompue, de même qu’ils ne peuvent se permettre ni sentiment ni état d’âme ».

On dira qu’au-dessus des dirigeants d’entreprises, il y a les sacro-saints « actionnaires » et que c’est à eux qu’ils doivent rendre des comptes, comme si la machine s’arrêtait là. Ce sont les actionnaires, c’est le système néo-libéral, tout ce qu’on veut mais ce ne sont que rarement des êtres de chair et de sang, les actionnaires sont anonymes, ils se fondent dans un ensemble, une masse que l’on appelle parfois fonds de pension, et qui s’avère être une entité aussi abstraite que la masse de travail salarié fournie par les ouvriers et employés. Nous sommes ainsi pris dans un système qui a une fin en soi irrationnelle.

Les sujets qui s’agitent dans ce système éprouvent de la rage, de l’angoisse, le sentiment, évidemment justifié, que leur travail n’a pas de sens, ils se sentent juste parfois soulagés de pouvoir en faire porter la responsabilité sur d’autres sujets, lesquels pourtant ne sont guère différents d’eux. Il en résulte conflits, mépris, invectives, jusqu’à la haine des uns envers les autres. Des militants écologistes, auxquels j’ai fait référence plus haut, s’en prennent à ceux et celles qui, à leurs yeux, ne font pas les gestes qu’il faudrait faire, ou bien exercent des boulots qui les mettent en conflit avec leurs valeurs, ils leur en veulent, les stigmatisent, sans voir qu’ils sont pris dans les mêmes boucles systémiques, que l’idole-travail est toujours présente et que, quelles que soient les tâches auxquelles les uns et les autres se livrent, ils sont avant tout sous sa domination.

C’est le fétichisme majeur aurait dit Marx, le fétichisme du travail. Il conduit à ce que, de manière permanente, à la radio ou à la télé, des ministres et des économistes nous rappellent inlassablement la nécessité et la « valeur » du travail. C’est un discours fétichiste, autrement dit une idéologie, en ce qu’il inverse les rapports : le travail, de principe dominé, devient dominant. La réalité du travail abstrait propre au capitalisme nous est masquée, cachée sous l’apparence d’une propriété universelle et intangible, propre à l’être humain. L’homme, disait-on, est un être de travail, c’est le travail qui le constitue, quoi de plus beau, de plus noble, de plus sérieux, de plus gratifiant pour qui l’exerce ? Dangereux jeu sur les mots. Un mot est un être chatoyant, il peut revêtir divers aspects. Quand il s’inscrit comme intermédiaire entre l’humain et la nature, qu’il consiste par exemple à construire une habitation, un lieu pour exister, qu’il aboutit à des œuvres d’art, à des objets artisanaux utiles comme des poteries, des plats ou des outils qui labourent le sol pour y récolter de quoi se nourrir, le travail est évidemment une activité gratifiante et exprime une qualité profonde de l’humain. Mais nous sommes loin alors de la notion de travail abstrait qui caractérise le capitalisme.

On dira certes qu’il existe encore « de beaux métiers », qu’on fabrique encore des montres ou des meubles, qu’il y a encore des architectes et des maçons, des vignerons et des producteurs de légumes… mais – comme on l’a vu dans le beau film suisse Unrueh – même dans ces métiers, tôt ou tard, on est entraîné dans la course folle à la valorisation de la valeur, il faut produire plus pour vendre plus et plus loin, les vertus intrinsèques d’une activité sont englouties dans l’abstraction du travail, cela se traduit par baisse de qualité, transformation en bien quantifiable, obéissance à des règles de commerce, dissolution dans l’administration. Des tâches autrefois accomplies avec le plaisir que l’on ressent à exercer son habileté sont transformées en automatismes. Apparaît le « Sujet automate », voir là-dessus Marx encore qui a très bien analysé le processus.

Les tâches intellectuelles elles-mêmes en subissent l’effet : chercheurs et professeurs sont contraints à trouver par eux-mêmes l’argent qu’ils vont valoriser par leurs travaux, ils passeront plus de temps à rédiger rapports et projets qu’à « chercher » à proprement parler (et encore cette recherche là sera-t-elle soumise aux contrats qu’il aura fallu signer avec entreprises et grands organismes), et puis la recherche elle-même s’engloutira dans le data-mining, comme si l’effort intellectuel consistant à faire des hypothèses, à enrichir une théorie, n’était plus rien face aux données qui vont parler d’elles-mêmes et révéler toutes seules, par leur seule magie, l’essence des choses.

Ainsi l’abstraction (du travail) aura-t-elle finalement tué la vraie abstraction, celle des théories et des représentations formelles qui sont plus que nécessaires pour que nous atteignions un minimum de compréhension de ce que nous sommes et de ce que nous faisons.

Cet article, publié dans critique de la valeur, Philosophie, est tagué , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 Responses to Souffrance dans le travail abstrait

  1. Ping: Le travail abstrait selon Marx : cœur du capitalisme – Homo Hortus

  2. Avatar de Debra Debra dit :

    Passionnant. Je découvre cet article ce matin par hasard. Je vous signale qu’à la fin du mois, Christophe Dejours va venir faire une conférence sur la souffrance au travail, je suppose, si ça peut vous intéresser. J’y serai.

    Quelques remarques : Sous Néron, à peu près, Juvenal, un poète libre, dans le sens littéral que l’Antiquité donne à ce mot, donc, pas esclave, libre, donc, mais pauvre, vivant au rez de chaussé dans un grand immeuble branlant à Rome, se plaint du mépris qu’il essuie de la part de riches esclaves circulant en litière la journée à Rome, et le poussant du pied. Il était courant que les gestionnaires du patrimoine des riches romains, parvenus ou patriciens, soient des esclaves, pour contrer la tentation de s’enrichir sur le dos du patron. Et puis, comme vous le savez, sans doute, à l’époque impériale, le service public de l’empire, (qui évidemment ne s’appelait pas comme ça), les fonctionnaires étaient tous des esclaves du gouvernement, de l’empereur, et au sens PROPRE du mot « esclave ».

    Il me semble que le mot « travail » a un double origine qui fait rêver : on le fait remonter à « tripalium », un instrument de torture qui était employé pour punir les esclaves travailleurs désobéissants (mais pas les citoyens, riches ou pas, d’ailleurs. En Grèce, et à Athènes.). Le monde autour de la Méditerranée était très ambivalent sur le travail manuel, le travail qui PRODUISAIT, et probablement cette ambivalence émanait de la hantise des hommes de subir la féminisation de la première production, qui est la REproduction, avec le grand travail des femmes qui… fait souffrir, qui fait souffrir. Dans le récit de la Genèse, le travail est également présenté comme une souffrance qui frappe l’Homme d’avoir désobéi au commandement divin de ne pas TOUT manger (tout manger étant le comportement même de la consommation, quand TOUT (et tous) est réduit à un objet à consommer).

    Le sort des managers laisse penser qu’intellectuels ou pas, ils ont chuté à un statut d’esclave dans les têtes. Mais la multinationale, si je me souviens bien, a un statut de PERSONNE morale, non ? En quoi l’entreprise peut-elle être une personne ? Ne serait-ce pas la porte ouverte à une grande confusion dans les têtes ?

    Ce statut du travail et la souffrance qui en découle, ne pourrait-il pas procéder de la tentation ? de vouloir créer un monde où tout le monde devrait gagner sa vie, et trouver son identité, son sens de l’existence par le travail monnayé ? Cette souffrance ne viendrait-elle pas surtout de l’évangélisation pour ce modèle partout dans le monde, et pour tous ? Il s’agit de la promotion d’un UNIversel, non ? L’universel, là où il s’impose est une formidable machine à réduire… la diversité, quand bien même qu’on mettrait la main sur le coeur pour défendre la diversité ?

    Nos contemporains sont très ambivalents sur le travail assimilé à un esclavage quand il est manuel, répétitif, dans la sphère domestique, et non payé, quand il est SERVICE, à la personne, ou service tout court. Cela fait ressurgir de vieilles attitudes antiques, de mon point de vue. Une partie de ce problème remonte au latin lui-même, dans le « seruire » qui déjà rendait nos ancêtres o combien ambivalents…

    Mais, il n’y a rien à faire, il faut que l’Homme s’occupe et comment ? A partir du principiat (tiens, pourquoi pas dire cela, et non pas « empire » ? c’est ce qu’ils disaient les Romains à partir d’Auguste), il y avait une distribution de blé aux pauvres comme aide sociale, (un revenu universel ?) et les bains publics avec les bibliothèques, les jardins publics accessibles à ceux qui AVAIENT DU TEMPS pour en profiter, esclaves ou pas. (L’aristocratie a toujours été une affaire de temps libre plus que d’argent, de toute façon. Mais… on peut SE FAIRE ESCLAVE, sans subir la force de l’autre. Credo.) Un monde qui ressemblait pas mal au nôtre, jusque dernièrement, où ce qui démarquait un esclave d’un riche (parvenu ou pas) était le fait de pouvoir payer pour se faire gommer par un esclave aux bains ou pas. C’était les esclaves qui se frottaient eux-mêmes…

    On ne pense pas assez au monde qu’on créé en transformant TOUT en « produit », et en passant COMMANDE pour se faire livrer par un livreur. Le mot « commande » est une bombe…

    J’aime

Répondre à Debra Annuler la réponse.