Retour à Copenhague

 

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Une participation à une Ecole d’été annuelle de « logique, langage et informatique » (ESSLLI2010 ) me donne encore une fois l’occasion de passer une semaine d’ambiance presque monacale dans une grande ville européenne. C’est chaque année une autre, mais pourrait-on dire, presque toujours la même, tant nos villes désormais se ressemblent. Mais celle-ci, Copenhague, me rappelle nombre de souvenirs, du temps où j’allais panser mes déboires amoureux et mes déceptions politiques au pays de Hamlet. C’était vers 1968, vous vous en doutez bien, et l’effervescence était ici joyeuse autant, voire plus, qu’au Quartier Latin, et les demoiselles abordables plus aisément pour le jeune timide que j’étais. Les pays nordiques n’avaient pas encore connu leur mutation « populiste ». C’était le règne de la social-démocratie. Le grand romancier danois Klaus Rifbjerg venait de publier ce beau roman au titre si joli : « l’innocence chronique » (« det kroniske uskyld »), une expression qui m’allait bien. Un groupe rock, qui s’appelait « Den forste maj », chantait des chansons « révolutionnaires » pleines d’espoir et de beauté kitsch, où l’on disait par exemple (je vais étaler ma science du danois) :

Borgeskabet laer os det er die eller mie,
men vi sijer nej til borgeskabet moral,
arbeydet begynder ikke med inself
et begynder med hinanden

(avec voie très traînante sur le dernier vers – meeeed hinaaaanden….)
ce qui veut dire à peu près :

la bourgeoisie nous apprend que c’est toi ou moi
mais nous disons « non » à la morale de la bourgeoisie,
travailler ne se fait pas tout seul,
cela se fait tous ensemble
(dans la réciprocité, litt. « les uns avec les autres »).
Ou bien encore (le pire du kitsch cette fois) « l‘est et l’ouest se reflèteront en rouge dans les falaises blanches de l’avenir »…
De fait, cette innocence légère à défaut d’être chronique recevait parfois du plomb dans l’aile : c’est sur la place de l’hôtel de ville (« radhuset plads ») qu’un beau matin d’août 68, je reçus la nouvelle que les chars soviétiques venaient d’entrer dans Prague. (C’était le 20 aout exactement, autrement dit il y a juste 42 ans, jour pour jour..).

Le temps a passé, bien sûr.

Et il ne reste guère de ce temps que le fameux quartier de Christiania (ouvert il est vrai en 1971 seulement). On dira beaucoup sur cette expérience de vie en collectivité. Que l’on y trouve « toutes sortes de marginaux au regard fatigué errant dans les allées boueuses sous le regard des patrouilles de police, le casque en bandoulière » (guide « Le petit futé »), ou bien que « le côté festif « Peace and Love » a cédé la place à une morosité empreinte d’une vague hostilité envers l’extérieur » (ibidem). Pourtant, passé le choc du premier contact avec un lieu étrange qui parfois évoque en effet les pires images de mondes en perdition (baraques abandonnées, septuagénaires squelettiques accrochés à leur joint comme à une mamelle, vieilles édentées courant après leurs cauchemars perdus, filles aux cheveux bleus comme dans les bandes dessinées de Bilal), on découvre des espaces paisibles où des habitants, seulement animés d’une foi alternative, construisent des maisons bancales mais intrigantes, expérimentent des architectures écolos nouvelles, inventent (avant Paris) le principe de la plage en ville, le long du canal, et se livrent à toutes sortes d’activités artistiques. Je ne sais s’il existe beaucoup d’études sur cette expérience de vie, ni comment l’autogestion continue à fonctionner.

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Dans mon dernier billet, sur les philosophes pragmatistes, j’évoquais ce thème qui leur tient tellement à cœur qui consiste dans la définition de la démocratie en tant que forme de vie. Il me semblait que cela n’était possible que dans le cadre d’un espace social homogène (du point de vue des valeurs partagées notamment). Il me semble trouver beaucoup d’ironie dans le fait que c’est justement dans ce genre d’espace en marge (et très rejeté par l’institution, l’establishment, les penseurs officiels) que se trouvent le mieux réunies les conditions d’application d’une telle définition…. Mais bien sûr, cela reste à étudier.

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Naïveté de la philosophie?

qu-est-ce-que-le-pragmatisme.1282202498.gifLe pragmatisme sera-t-il (ou est-il déjà ?) la philosophie du XXIème siècle ?
Non, je ne parle pas ici du « pragmatisme » au sens commun, celui d’une attitude uniquement basée sur l’opportunité à saisir, d’une idéologie de l’absence d’idéologie, qui sied si bien à nos politiques quand ils veulent justifier des mesures impopulaires (car les mesures populaires, elles, c’est-à-dire celles qui iraient dans le sens de ce que souhaite le plus grand nombre, sont toujours « comme par hasard », « empreintes d’idéologie », voire « dogmatiques », bref : « non pragmatiques »).
Je parle du courant philosophique initié aux Etats-Unis au cours du XIXème siècle par des auteurs comme Peirce, James et Dewey . On raconte que lorsque Peirce se rendit compte de la manière dont sa philosophie, qu’il avait nommée « pragmatisme », était exploitée par les journalistes pour justifier le sens commun de la doctrine, il proposa de changer le terme en « pragmaticisme », mais le mot original a survécu. Pendant longtemps spécificité de l’Amérique du Nord, puis contesté sur son sol même par d’autres courants, comme l’empirisme logique (après notamment l’exil vers les Etats-Unis des principaux porteurs de cette dernière doctrine, comme Carnap), le pragmatisme s’est considérablement renforcé ces dernières décennies avec les apports de Putnam , Rorty ou Davidson , et a atteint l’Europe. Dans le dernier numéro de « Philosophie Magazine », Bruno Latour prétend être le seul représentant français de ce courant. Or, si l’on en croit un spécialiste français comme Jean Pierre Cometti, on peut comprendre le pragmatisme en un sens très large qui pourrait tout aussi bien inclure Michel Foucault voire Jean-Paul Sartre et Pierre Bourdieu.

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C. S. Peirce – W. James

wittgenstein-757366.1282202481.jpgDe nos jours, des chercheurs et chercheuses qui ont endossé la fascination moderne pour Wittgenstein, comme Sandra Laugier ou Mathieu Marion peuvent se rattacher à ce courant. En Allemagne, Jürgen Habermas serait aussi de la partie. Mais si la chose est si vaste, qu’est-ce qui caractérise ce « pragmatisme » ?
D’abord un anti-essentialisme : on reconnaîtra entre tous ces philosophes le point commun de refuser de se référer à des entités avec majuscule, le Vrai, le Beau, le Bien. C’est ce que nombre d’entre eux, à commencer par Habermas, expriment par le rejet de la métaphysique. Cette vision des choses exerce d’abord ses effets à propos de la notion de vérité. Si Foucault et Rorty se retrouvent embarqués dans la même croisière, c’est parce qu’ils situent la vérité non pas dans un monde d’essences a priori, mais dans des procédures à établir. La vérité est un résultat et non un commencement. Elle s’éprouve, se construit, se confirme dans des méthodes qui ont mis du temps à être rodées et consacrées. Elle dépend de ces méthodes. Dans des textes fameux et fondamentaux (bien qu’aujourd’hui délaissés) comme « l’Archéologie du savoir » (qui date de 1969), Foucault se donnait pour but de démonter les mécanismes par lesquels, dans l’histoire, des formations discursives se mettaient en place pour parler d’objets n’ayant rien de « naturel » en eux-mêmes, mais eux aussi apparus avec le temps, comme la folie, la langue ou l’échange économique. De là à penser que les vérités sont simplement les énoncés et assertions qui nous sont utiles à un moment donné pour avancer plus loin dans un programme de recherche (une « enquête » comme disait Peirce), il n’y a qu’un pas. James, par exemple, voyait le « vrai » comme « ce qui est avantageux pour notre pensée ». Habermas, lui, rejette l’idée de Raison a priori, en tant que quelque chose de transcendantal, donc de métaphysique, pour construire une théorie au terme de laquelle une « raison » sera bien construite, celle qui émerge des dialogues argumentatifs qui peuvent se tenir dans un espace idéal de l’interlocution.
Le refus de l’idée de vérité s’explique par les difficultés mêmes du concept : la théorie de la correspondance (« est vrai ce qui correspond à la réalité ») échoue parce qu’il n’y a aucun moyen de la mettre en pratique : il faudrait adopter le « point de vue de Dieu » (Putnam) pour juger d’une telle correspondance (on notera aussi les difficultés et paradoxes de cette conception, illustrés dans la fameuse figure de la carte et du territoire : la carte est d’autant plus « vraie » qu’elle correspond au territoire, mais à la limite, en ce cas, elle coïncide point par point avec le territoire et n’est plus une « carte », c’est-à-dire n’est plus un symbole mais la chose même). La vérité-cohérence échoue aussi. On peut imaginer des théories parfaitement cohérentes, mais contradictoires entre elles, pour « expliquer » les mêmes phénomènes (ceci fut le cas avec la théorie corpusculaire et la théorie ondulatoire de la lumière). La « cohérence » ne serait donc pas en ce cas un critère suffisant.
L’idée de la nécessité de recourir à des arguments pragmatiques apparaît nettement dans l’histoire fameuse inventée par le philosophe américain Nelson Goodman du prédicat « vleu » qui s’applique à tout objet qui est vert avant l’instant t et qui est bleu après l’instant t. Considérons toutes les émeraudes que nous observons avant l’instant t : nous trouvons qu’elles sont vertes. Si nous voulons généraliser nos observations, nous pouvons déclarer que les émeraudes sont vertes, mais nous pouvons dire aussi qu’elles sont vleues… cela signifie que toute suite d’expériences passées peut donner lieu à des généralisations qui sont en réalité arbitraires, or il se trouve que nous choisissons certaines avec beaucoup d’assurance. Cette assurance ne vient alors pas de la régularité observée d’une suite mais d’autres types de régularités, à savoir celles de nos pratiques, d’où le recours implicite inévitable au pragmatisme.
Les pragmatistes remplaceront donc l’idée de vérité par celle d’acceptabilité garantie. Et tout le débat (par exemple entre Putnam et Rorty) résidera dans le fait de savoir si nos normes et critères en action vont permettre d’approcher idéalement (je dirais « tangentiellement ») une réalité stable ou s’il faut aussi se passer de cette dernière hypothèse. C’est le débat qui existe, semble-t-il, autour du relativisme. Un certain pragmatisme débouche inéluctablement sur le relativisme : il pourrait exister des normes et des valeurs distinctes dans des mondes séparés aboutissant à reconnaître dans ces mondes des « vérités » également distinctes.
Mais ne peut-on objecter qu’il existe des domaines où surgissent bel et bien des « vérités » ? L’un de ceux-ci est évidemment les mathématiques. Il faut d’ailleurs noter à ce sujet que la réflexion des philosophes dont il est ici question s’aventure rarement sur ce terrain. Peut-on concevoir des mondes où la racine de 2 ne serait pas un irrationnel ? ce serait comme si on envisageait un monde où les cercles ne seraient pas tels qu’en tout point la droite tangente ne serait pas orthogonale au rayon, or par construction même, il est impossible d’arriver à un tel résultat. Comme le pense un Alain Badiou (irréductible adversaire des pragmatistes, du moins je le pense), il y a bien des Vérités : par exemple en mathématiques. Dans d’autres domaines aussi prétendrait-il : en Art et même… en Amour. Voilà qui est complètement monstrueux pour le philosophe pragmatiste qui, au contraire, au sujet de l’art, voudra retirer toute majuscule et prétendra qu’il n’existe aucune définition de l’art qui tienne la route puisque quelle que soit la définition choisie, on trouvera toujours une pratique artistique non couverte par la définition. Mais c’est là accorder une aura bien faible à la notion d’art. Comment justifier que de grandes œuvres musicales, comme un air de Verdi ou bien une sonate de Schubert « transcende » les époques et réussissent à émouvoir encore aujourd’hui une jeune personne ? La « distinction » bourdieusienne est ici de peu de valeur explicative…
Un champ d’application inépuisable du pragmatisme concerne la politique, et particulièrement la pensée de « la démocratie » (Rorty y a consacré beaucoup de pages). Par là, on en viendrait presque à douter que la différence soit si grande entre la philosophie issue de James et Peirce et l’acception commune dans la bouche de nos politiciens. L’idée est de réfléchir à la démocratie en tant que « forme de vie » et non en tant que système défini par des normes abstraites. Là encore, un « idéal » apparaît : celui d’un espace neutre et homogène à l’intérieur duquel les individus interagiraient par le dialogue et la discussion jusqu’à ce que des voies se stabilisent permettant… « l’épanouissement de tous ». Et le philosophe se contenterait de se mêler à la masse des pratiques en interaction dans ce tout social.
N’est-ce pas un peu vite oublier que loin d’être neutre et homogène, notre espace social est traversé de ruptures et de fossés qui rendent tout simplement un tel idéal hors d’atteinte… Je rangerais donc volontiers cela au rayon de la naïveté de la philosophie.

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Dolent

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Beauté du Dolent dans la brume matinale
copyright Alain L.

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Tourisme en Helvétie

 

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(Val d’Hérens, vu de La Sage – quoi de plus sage en effet?)

S’il est un pays prêt à accueillir le touriste et où les invasions de vacanciers ne perturbent pas  (ou peu) la vie des autochtones…. c’est bien la Suisse !
Incorrigibles Helvètes qui arrivez à introduire votre drapeau partout, là sur un œuf dur (c’est pour fêter le premier aout !), ici sur les flancs d’une paroi inaccessible, et même encore sur la tétine des bébés… (mais on n’est pas dupes, on sait bien que ce drapeau n’est pas un insigne patriotique, mais une marque commerciale)

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qui n’avez comme amour du combat que celui qui permet aux vaches de s’affronter,

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vous qui décrétez que quelques moutons morts en montagne cela vaut bien un gros titre, vous qui acceptez souvent de transformer vos villages en musées et qui pour cela les laissez sans âme qui vive, avec seulement pour l’étanchement de la soif un moutons_tues.1281615207.jpgcarnotzet discret qu’éclaire un vague lumignon en milieu de journée. Vous aimez la montagne plus que tout et si à l’occasion d’une rencontre, on en vient à parler un peu intime c’est aussitôt pour se faire la liste de ses ascensions et des cabanes qu’on a conquises de haute lutte. On ne parlera pas ici de la politique, de l’économie, des banques, de tous ces sujets qui fâchent. Du reste, la moyenne des Suisses s’en soucie bien comme de colin-tampon. On regarde à la jumelle, et en connaisseurs, on jauge les grimpeurs à l’assaut des glaciers, on boit le Fendant bien frais et on évoque le temps des contrebandiers, ceux qui passaient en caravane les cols vers la France et l’Italie pour des trafics de cigarettes et des histoires de fausse monnaie.

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(glacier de la Dent Blanche)

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(masque du Lötschentaal)

La politique suisse est bien difficile à comprendre pour un profane et même peut-être pour un Suisse… que comprendre quand il n’est question que de « formule magique » ( !) (la composition du Conseil Fédéral) et de surplace entre conseillers (ministres) démissionnaires dont la date de démission devient un enjeu national. Et je me suis laissé dire que si la vie politique française a fait une timide apparition en 2007… c’était juste pour un moment de répit, histoire quand même de souligner la supériorité des vaches de la race d’Hérens sur certains éléphants… segolene.1281615233.jpg

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Ladakh sinistré

« Kiki soso largyalo » ne peut pas ignorer ce qui vient de se produire comme catastrophe naturelle au Ladakh, puisque là est en quelque sorte son origine (Je veux dire par là que la phrase en question fleurit aux frontons des maisons et des lieux publics, ou bien se déclame au sommet des cols dans cette région, d’habitude heureuse, qui coiffe le coin supérieur gauche de l’Inde. Je crois qu’elle a sa source dans la très vieille épopée de Gesar de Ling , qui est aux pays de culture tibétaine ce que l’Iliade et l’Odyssée sont pour nous autres occidentaux). 

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Comme toujours en de tels cas, les chiffres grossissent de jour en jour, des morts et des disparus. Pour un peu, nous aurions choisi encore cet été de nous rendre là-bas et puis nous avons renoncé, pour rester au plus près de nos petits-enfants. Connaissant le terrain : les pentes abruptes et désertiques où aucune végétation ne retient rien, les plaines d’altitude traversées par des ruisseaux qui sont en général paisibles mais peuvent d’une heure à l’autre se transformer en petits amazones, les maisons toutes de terre battue, revêtues de toits de chaumes et ne reposant sur aucune fondation, j’imagine ce qu’a pu être cette nuit de jeudi à vendredi dernier, quand 2,50 mètres d’eau se sont déversées en une heure sur ce territoire magique. Je pense au pauvre berger de la plaine de Nimaling, qui passe l’été à ramasser les bouses de yack pour se chauffer l’hiver, je pense à cet autre qui garde en son alpage de Hundar Dok un impressionnant troupeau de petites chèvres pashmina et vit dans une hutte de pierres branlantes et se sert d’une outre en peau de mouton pour baratter le lait. Et bien sûr aussi à tous ces guides et conducteurs de chevaux dans la montagne qui prennent des risques pour conduire des touristes (comme nous) vers leur paradis d’altitude.

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berger près de Hundar – paysanne à Leh

Mais comment expliquer ce qui vient de se passer ? Les informations occidentales répondent très vite en invoquant une mousson particulièrement forte cette année puisqu’elle aurait franchi la frontière naturelle constituée par diverses chaînes himalayennes. Or, le journal « Economic Times » de New Delhi, relayé par le bulletin WTN (« World Tibet News »), avance une explication beaucoup plus détaillée. Selon l’analyste de ce journal, la mousson n’y serait pour rien, mais le phénomène serait typique des climats tropicaux, où une forte chaleur provoque une forte évaporation à partir de masses d’eau locales, qui retombe en pluies torrentielles dès qu’un contact a lieu avec des masses d’air froid. Le problème est : pourquoi cela se produit-il maintenant au Ladakh ? Premier élément de réponse : le réchauffement climatique qui a augmenté la température moyenne de 3 degrés et a amené en ces altitudes des températures estivales inconnues auparavant (il n’est pas rare qu’il fasse 30° C à Leh en plein mois d’aout, ce qui ne se voyait jamais autrefois). Mais cela ne suffit pas… Où trouver l’eau nécessaire à l’évaporation dans un pays réputé si désertique ? Deuxième changement : la transformation de la population, d’un mode de vie essentiellement nomade à un mode de vie agraire aurait étalé des réserves d’eau que l’on ne connaissait pas autrefois, par le biais de l’irrigation. De fait, tout visiteur du Ladakh est surpris pas ces champs d’un vert dense aux abords des maisons. La culture s’est intensifiée. En partie pour le bien de la population locale, mais aussi pour celui des visiteurs étrangers dont le nombre n’a cessé de croître depuis « l’ouverture » de ce pays au début des années quatre-vingt. Ces deux facteurs réunis seraient la cause de la formation d’énormes cumulo-nimbus se déversant sous forme torrentielle…

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champ cultivé près de Hundar – maison près du Khardang la

Pouvait-on l’éviter ? Cela est d’autant plus surprenant que jusqu’ici, on a loué le système de développement économique du Ladakh, synthèse astucieuse de tradition et de modernité. Et voilà que ceci nous apprend que nous nous trompions… encore une fois ( !). Il n’est pas simple de contrôler le développement, si développement il doit y avoir….
Il semble, selon l’article, que des avertissements aient été donnés par un groupe écologique local dès 1992-93, lors de premières chutes de pluie… « But nobody paid heed to this ».
Cela pose une fois de plus la question de notre responsabilité en tant que touristes lorsque nous nous répandons à notre aise en des lieux qui sont certes d’une grande beauté mais… qui n’ont jamais été conçus pour nous accueillir.

NB : je ne parle ici que du Ladakh, à cause d’un lien affectif qui me lie à ce pays, il va de soi que les malheureux Pakistanais souffrent tout autant que les Ladakhis, sinon plus.

PS: on trouvera ici un bon reportage sur ce qui s’est passé à Leh
et ici un autre, passionnant, qui raconte l’odyssée de deux touristes qui venaient de faire un trek fameux au Ladakh, entre Lamayuru et Chilling.

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De Staël à Martigny

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La Fondation Pierre Gianadda expose cet été des oeuvres de Nicolas de Staël qui vont de 1945 à 1955. Inutile d’aligner les superlatifs : cette exposition est à visiter, bien évidemment. On y trouve réunis les grands classiques de cette période, l’orchestre de jazz (hommage à Sidney Bechet), les footballeurs, le Parc des Princes et des toiles de la dernière période, mouettes, mâts de voiliers où affleure une influence du Braque des derniers instants. Et puis une étincelante série de toiles consacrées à Agrigente et plus généralement à la Sicile (dont une montagne Sainte Victoire sicilienne).

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Et puis des nus, des nus « abstraits » serait-on tenté de dire. Surtout le nu bleu sur fond rouge, si géométriquement construit qu’il a un air de montagne.

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De Staël pose un problème à l’amateur d’art comme au critique : que signifie en ces années cinquante de l’abstraction triomphante, ce « retour à la figuration » ? Peut-on y voir une régression ? J’ai lu quelque part que le peintre qui s’était fixé à Antibes ironisait sur ses camarades contemporains, les appelant « le gang de l’abstraction avant »… Certains critiques parlent de l’ouverture d’une troisième voie, comme si de la peinture il en était comme de la théorie politique (où l’on sait que les troisièmes voies n’ont jamais bien duré…). Mais s’agit-il vraiment d’un « retour à la figuration » au sens courant du terme (le sens du « réalisme ») ? Peut-être est-ce autre chose qui transparaît. En ces lendemains de guerre mondiale, où pouvait enfin éclore un plaisir de vivre se montrant dans le jazz et dans le sport, ne fallait-il pas faire bien plus que l’illustrer, mais lui donner une « figuration », transcendant leur apparence vulgaire et anecdotique ?

C’est la lumière qui éclate chez De Staël dans tous ses tableaux des années cinquante, autant que la lumière explosait aussi chez un Fra Angelico, tout en étant une lumière profane, à la différence de celle du moine florentin.

Et c’est aussi une musique. Que l’on songe à ces objets (cinq pommes grises par exemple) qui se tiennent dans l’air comme des notes de piano en suspension…

A voir donc si vous passez par Martigny… même avec des enfants, (et même si Minnie, du haut de ses vingt deux mois s’est détournée de chaque tableau en disant « aim’pas »).
NB: l’article du Monde du 26 juillet (signé Philippe Dagen) situe Martigny « au bord du lac Léman », ne vous y trompez pas: le Léman en est assez loin… Martigny ouvre la voie vers le Grand Saint Bernard.

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La vie de Bertrand en BD

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Naturellement, Bertrand c’est Russell, Bertrand Russell, le grand logicien et philosophe anglais, né en 1872 et mort en 1970, presque centenaire… un grand personnage de l’histoire de la pensée contemporaine, qui ne s’est pas seulement mêlé de considérations pures sur la logique et la philosophie des mathématiques, mais qui a aussi été un militant pacifiste, un ardent adversaire de la politique américaine au Vietnam. On lui doit le fameux « tribunal Russell » contre les crimes de guerre au Vietnam, tribunal qu’on essaie de relancer de loin en loin, par exemple pour dénoncer les actions israéliennes à Gaza. Chomsky, lors de sa visite à Paris fin mai, a fait allusion à Russell dans la mesure où il demeure une source d’inspiration.

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Cette BD « géniale » réussit le tour de force de ramasser en un seul récit la trajectoire militante de Russell et l’histoire de sa formation intellectuelle, depuis ses angoisses d’enfant (et sa peur de la folie) jusqu’à la rédaction de ses oeuvres majeures (Principia Mathematicae, avec Alfred Whitehead) et sa rencontre avec tout ce que le monde des mathématiques a pu secrété de génies et de fous (souvent dans une seule et unique personne) au long du XXème siècle. De Cantor (l’inventeur de la théorie des ensembles) que l’on a enfermé dans un asile psychiatrique à Halle et qui termine sa vie à prouver que Shakespeare n’a jamais existé (et que Jésus était le fils de Joseph d’Arimathie)  à Wittgenstein qui s’exile dans une cabane de la forêt norvégienne en croyant qu’il a résolu tous les problèmes, puis revient pour infliger aux enfants d’un village d’Autriche ses recettes en matière d’éducation, on se pose sans cesse la question centrale de ce livre : la logique est-elle fille de la folie ? Entre Cantor et Wittgenstein, il y eut aussi Frege, vieillard acariâtre et sénile qui entre en fureur folle parce qu’on lui a mangé ses gâteaux, et qui se dit convaincu que sa Begriffschrift va permettre d’apporter la preuve de la malignité des Juifs, et Kurt Gödel, qu’on ne voit que très jeune dans la BD, mais dont on sait qu’il mourra de faim dans le désert du Nevada, refusant de se nourrir car persuadé qu’on en veut à sa vie. Or, tous ces gens sont, à n’en pas douter, les héros du siècle passé. Ils ont permis d’accomplir des bonds en mathématiques qu’aucun siècle n’avait fait avant eux, et, couronnement de tout, leurs œuvres géniales ont ouvert la voie à cet autre génie que fut Alan Turing et à qui on ne doit rien moins que l’ouverture du continent informatique, dans lequel notre quotidien se trouve désormais ancré.
Cette BD est donc intéressante et très amusante. Elle présente en plus la particularité de se vouloir elle-même une illustration de ce dont elle parle. La grande découverte de Russell fut en effet celle des paradoxes dits « de l’autoréférentialité ». La propriété, pour une propriété, de ne pas être vraie d’elle-même est-elle vraie d’elle-même ? Si oui, elle est vraie d’elle-même, ce qui contredit sa définition, si non, elle est vraie d’elle-même mais comme elle consiste justement dans la propriété de ne pas être vraie d’elle-même, cela signifie qu’elle n’est pas vraie d’elle même. Donc si elle est vraie d’elle-même, elle ne l’est pas et si elle ne l’est pas, elle l’est. Effroyable contradiction dans laquelle on a cru qu’allait s’engloutir toute la mathématique. Résoudre ce problème n’est pas simple : il faut trouver les bonnes contraintes à exprimer qui empêchent de formuler la question elle-même. Russell a cru y perdre la tête. « Sa » solution est correcte mais quasiment impraticable tellement elle oblige à des complications sans fin. Au départ, elle était simple, elle consistait à partir d’un sol d’objets d’ordre 0, puis à construire toute une hiérarchie (la hiérarchie des types) et à stipuler que les objets de type t+1 ne pouvaient s’appliquer qu’à des objets de type t (en tout cas jamais un objet de type t  à un objet de même type, ce qui interdit d’appliquer une propriété à elle-même). Mais en chemin, Russell a découvert des difficultés considérables. D’autres logiciens, dont on ne parle pas dans cette BD (Church, Curry) ont eu de meilleures idées, des idées qui ont enrichi notre manière de concevoir les programmes informatiques (en particulier… de trouver le moyen d’écrire des programmes dont on est sûr qu’ils sont corrects, ce qui est fondamental – voir les catastrophes que de misérables bugs ont pu causer dans l’histoire récente, en particulier de la NASA).
Mais revenons à la BD elle-même, en quoi est-elle une illustration de ce dont elle parle ? Bien sûr parce qu’elle est autoréférentielle, ce qu’elle raconte, à un premier degré, n’est en effet rien d’autre que sa propre histoire, comment elle est conçue, par qui, aux termes de quels débats. Or l’auto-citation fait partie de ces paradoxes. Imaginez tout simplement un livre, qui soit le catalogue de tous les livres qui ne s’auto-citent pas… doit-il se citer ou ne pas se citer ? S’il se cite, il ne doit justement pas figurer dans la liste des livres cités par le catalogue et s’il ne se cite pas, alors il en fait partie. Cela a l’air d’amusettes, je sais. Pourtant la science, sans arrêt, bute sur ce genre de situation limite. En biologie, une cellule vivante émerge de son environnement moléculaire en spécifiant une membrane qui la distingue de son milieu, mais pour cela, elle doit produire des molécules dont la fabrication nécessite l’existence d’une telle membrane, la cellule se nécessite donc elle-même. Cas d’auto-référentialité typique.
Russell n’était pas près d’en sortir : lui qui croyait « fonder » une bonne fois pour toutes les vérités mathématiques, il se rendait compte au fur et à mesure qu’il écrivait ses démonstrations, qu’il avait besoin d’axiomes qui ne pouvaient pas être introduits en toute rigueur à ce stade, puisque s’exprimant eux-mêmes en termes non encore fondés. Bref, la problématique des fondations se cassait la figure…
Fort heureusement, Russell ne sombra jamais dans la folie. Il avait deux bottes secrètes pour l’éviter : le goût pour les affaires du monde (son militantisme pacifiste) et…. l’amour des femmes (ne voyez pas là ostracisme de ma part, cela aurait pu être aussi l’amour des hommes, comme dans le cas de Turing, mais il se trouve que pour Russell, c’était les femmes).
Il dédaignait si peu « le reste du monde » (contrairement à nombre d’autres logiciens et mathématiciens) qu’il se mêlait même au fameux groupe de Bloomsbury (ça, la BD ne le dit pas), où se retrouvaient des intellectuels aussi dignes et divers que John Maynard Keynes et Virginia Woolf. On chuchote même que Russell eut une influence décisive sur la manière dont Virginia Woolf conçut ses romans. Ceci est le sujet d’un joli essai de cet autre grand logicien, contemporain celui-là, qu’est Jaako Hintikka (« Virginia Woolf et notre connaissance du monde extérieur »). J’y reviendrai !

 

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Concert à la montagne

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Imaginer une symphonie de Mahler emplir une vallée, monter jusqu’aux cimes et redescendre en fines trilles le long des cascades, les violons s’étalant dans la douceur des bois, et… les bois justement faisant grimper leurs notes jusqu’au sommet des branches, tel devait être le rêve de ceux qui ont conçu, à l’origine, le Festival de musique de Verbier, et surtout de Barbara Hendricks, la vraie « mère » de ce festival, depuis relayée par son « ex », Martin Engstroem. Un rêve : la musique en plein air. Seulement voilà, en montagne, surtout l’été, et le soir : il pleut ! Hors de question donc d’aligner des auditeurs sur des gradins ouverts. Il fallait un abri.

Je me souviens des premières éditions, il y a une quinzaine d’années. Cet abri était une grande tente blanche. En sortant à l’entracte, on voyait le Grand Combin, presque aussi majestueux que le Mont Blanc, scintiller sous les dernières lueurs du jour. Nous y venions avec les enfants, en particulier l’après-midi car on pouvait toujours s’immiscer par les fentes de la toile dans une séance de répétition, et vous en conviendrez, les répétitions d’un concert sont souvent mille fois plus passionnantes que le concert lui-même… Nous y vîmes le pianiste Evgueni Kissin à ses débuts. Il ne voyageait qu’avec sa maman et, sorti de son piano, il ressemblait à un grand albatros benêt titubant au milieu des bourgeois et bourgeoises accourus de Genève et de Lausanne pour voir le jeune prodige. Des pianistes connus, comme Michel Béroff, disaient en privé le choc de cette révélation. On pouvait aussi y côtoyer Isaac Stern, un verre de blanc à la main, et même, un jour de 2002, j’annulai un exposé que je devais faire dans un colloque en Italie pour avoir la chance d’écouter Kiri Te Kanawa soi-même. Bref, il y eut de grands moments de ce festival. Je ne vous parle pas bien sûr d’Isabelle Huppert s’emmêlant dans son texte en lisant le récit de « Pierre et le Loup », au point que Y. qui alors ne devait avoir qu’une douzaine d’années se retourna courroucé vers sa mère en disant « mais, maman, ce n’est pas la vraie histoire ! », ni, de la surprise, au moment de reprendre la voiture,   de découvrir dans le faisceau des phares un Sami Frey essouflé qui remontait une pente herbeuse après s’être soulagé la vessie. Avant le concert, et pour faire plaisir à la grand-mère, on allait dans des bistrots chics où des serveurs en queue de pie nous servaient des Campari orange bien frais. C’était « la classe », quoi…

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laideur des stations chics

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Nous y sommes retournés cette semaine, C. et moi. Le festival inaugurait sa nouvelle salle en (semi)-dur, un peu en dehors de la station et nous avions pris des places pour le premier concert de la saison, avec la pianiste Yuja Wang et Charles Dutoit dirigeant l’orchestre du Verbier festival (uniquement des jeunes, appartenant à 22 nationalités différentes). Hélas, la station chic du Valais s’était trouvée entre temps défigurée par un urbanisme anarchique qui étale ses chalets modernes et fonctionnels à perte de vue, et les bistrots distingués s’étaient mués en brasseries pour jeunes friqués prêts à se remplir le ventre d’une mauvaise bière. Du fric, du fric, toujours plus de fric, c’était sans doute déjà le cas auparavant mais il avait alors le bon goût… d’avoir du goût. Le capitalisme encourage jour après jour la laideur. La publicité s’étale en panneaux accrocheurs jusque sur les toits du village et apparaissent encore les traces de l’heure de gloire de la station… ce jour de juillet 2009 où le Tour de France y fit étape (bravo Contador).

Le festival en lui-même ? Reconnaissons que les organisateurs font ce qu’ils peuvent. Pour continuer à inviter des artistes aussi prestigieux, ils doivent évidemment pactiser avec « les annonceurs ». Et c’est très ennuyeux, en même temps que la rançon de la conception « libérale » de la culture, de devoir subir, avant un concert, un discours lu par le directeur à la gloire de ses « sponsors ». En l’occurrence, une banque suisse, une marque de montres rendue célèbre par Jacques Séguéla et un café en capsules immortalisé par George Clooney….

Entre un Enesco (« rhapsodie roumaine ») plein d’esprit folklorique et une symphonie de Mahler (la numéro 1, dite « Titan ») un peu ennuyeuse car à mon goût trop redondante, un moment lumineux peut advenir : celui où la jeune pianiste chinoise entre en scène (mais elle aussi, hélas, présentée comme « ambassadrice » de la marque de montre évoquée plus haut) et interprète avec une fougue et une passion prodigieuses le concerto n°2 de Béla Bartok. Seulement voilà… bis repetita : en montagne, il pleut, et non seulement il pleut : il y a des orages. Les grondements du ciel rendent alors les cymbales pitoyables et le tintement de la pluie sur un toit sonore comme du plastique rend inaudibles à la fois les violons du bal et les trilles pianistiques de la valseuse… Premier arrêt du concert… Avec courage, le chef, la pianiste et les musiciens reprennent… jusqu’à des coups de tonnerre plus grands encore. Interruption. Scène plongée dans le noir. On attend. Martha Arguerich vient en salle faire un petit tour pour saluer quelques habitués. Enfin, le courant revient et l’orage s’éloigne. Le concerto est repris depuis le début et la jeune virtuose donne à cette page de Bartok toute son énergie.

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Si la symphonie mahlérienne nous fait un peu dormir, ce n’est pas seulement à cause de ses redondances, c’est aussi parce que nous avons, en première partie de journée, fait notre montée annuelle à la cabane de l’A neuve, refuge situé à 2730 mètres sur un éperon rocheux juste en contrebas du Tour Noir. Mille cent mètres de dénivelé avec à l’arrivée une méchante montée verticale dans la roche, que l’on fait en se tirant par les bras à des chaînes vissées dans le granit. C. allait à toute allure, moi je traînais la patte, j’avais eu faim toute la montée, et ce n’est pas quelques maigres biscuits qui avaient comblé mon appétit. Heureusement, là-haut, il y a la Martine, qui tient la cabane et vend ses tartes, son thé à la cannelle, ses soupes et ses croûtes au fromage. On l’aime bien, Martine, même si elle nous oublie d’une année sur l’autre. « D’où que vous venez ?» qu’elle dit. Comme si elle le savait pas. J’ai mis trois heures à monter là-haut. C. m’a vertement fait remarqué qu’il y a quelques années, je mettais une heure cinquante (soupir). Et à la descente, je vous l’avoue, j’ai traîné, prenant prétexte de quelques petites fleurs à admirer. Enfin bref, on l’a fait. Alors c’est vous dire… Mahler à 22 heures et après une telle ascension, c’est plus de notre âge.

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La grande peur dans la montagne (nouvelle)

Il colla son nez au carreau ouvert contre le chevet de son lit, et respira un grand coup. La nuit était fraîche, une faible clarté annonçait un jour imminent et il sentit que dans l’étable d’à côté, on était déjà levé pour le soin des vaches, qu’elles allaient bientôt sortir et qu’on allait entendre leurs sonnailles parfois claires, parfois graves, surgir de la masure avant de s’échelonner, très lentement, les animaux formant une longue ligne paresseuse, vers les espaces encore riches d’une nourriture verte et grasse. Il se revoyait dans la paroi rocheuse où la veille, il avait cru laisser sa peau. Il revoyait le trajet, la montée vers un premier col, puis le froid qui s’était abattu, la bise qui avait ralenti son pas. Il savait qu’il devait encore marcher, franchir un deuxième col, plus bas que le précédent, mais qui allait lui ouvrir le chemin vers la paroi, celle dont il avait peur, qu’il avait une fois tenté de gravir, avant de renoncer, de faire machine arrière, retour vers des chemins plus peuplés.

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(aquarelle – Grandes Jorasses)

C’était toujours pareil : passé le premier col, le même vent âpre vous prenait. Le sentier qu’il fallait suivre de l’autre côté du col était à flanc, montait et redescendait, franchissait des éboulis, des coins de pierraille où il s’effaçait carrément. Il fallait alors avec précaution se tenir aux roches et avancer les chaussures à tâtons vers le vide jusqu’à ce qu’elles touchent une pierre bien ancrée, alors en se tenant toujours des mains au flanc de la montagne, on pouvait passer, sans trop regarder l’abîme, puis reprendre un peu plus loin le sentier tout tracé. Un passage conduisait sur une arête que l’on franchissait presque à califourchon, en prenant garde à l’équilibre de sa charge : un brusque basculement du sac aurait pu vous emporter d’un côté ou de l’autre. Le cœur palpitant il avait atteint la fameuse paroi. Son cœur battait d’autant plus qu’il se disait en lui-même qu’il faisait quelque chose qui était à ses yeux exceptionnel. Il était seul. La paroi n’était pas très haute et il pouvait en théorie la gravir sans difficulté. Même pas besoin d’une corde. Il suffisait de poser les semelles de ses souliers avec assurance sur les anfractuosités du granit, puis de s’élever en se tirant un peu sur les bras. Dix mètres à faire, dix mètres seulement, et c’était la libération : retrouver une prairie verte qui le mènerait en pente douce jusqu’au sommet de la falaise d’où il pourrait contempler le paysage : les champs, les près, son chalet au loin qui laisserait s’échapper un mince filet de fumée résiduelle. Mais il avait peur. Il se revoyait au cours de cette nuit avoir peur et il avait encore peur et il se demandait pourquoi. Dans la paroi, arrivé à mi-parcours, il avait regardé vers le bas et vu ce qu’il avait déjà fait : sa vue dépassait le simple replat d’où il était parti, pour atteindre plus bas, le col qu’il avait laissé derrière lui.  Cela lui paraissait un immense chemin, puis il avait regardé vers le haut et vu qu’il ne lui restait plus beaucoup à faire, mais c’était pourtant un sacré morceau. Ne s’était-il pas surestimé ? saurait-il aller au bout sans encombre ? le froid n‘était-il pas plus vif qu’il ne l’avait craint ? Ne glisserait-il pas sur ce dernier mètre, là où la pierre était humide, à la limite d’être gelée, mais non elle ne l’était pas, c’était un reflet sur du quartz qui pouvait y faire penser. Il n’y avait rien à craindre mais il avait peur. Il avait eu peur. Cela s’était bien passé. Il était rentré au chalet mais voilà que durant la nuit, ses frayeurs se réveillaient. Il cherchait en lui ce qui pouvait motiver cette appréhension qu’il ressentait toujours devant les parois, l’angoisse qu’elles lui procuraient, muettes et solennelles, lui qui, ailleurs, ne souffrait pas d’angoisse particulière. Il comprenait dans son rêve éveillé que cette ascension était le modèle de sa vie, peut-être de toute vie.

 

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(aquarelle – val Ferret)

Il vit en un éclair que la montagne en était la métaphore constante. Combien de fois ne s’était-il pas retourné sur son passé comme il l’avait fait dans la paroi vers son chemin d’approche, et combien de fois n’avait-il pas regardé vers le haut avec cette appréhension dont il avait fait preuve dans son escalade ? Il comprenait tout à coup le secret de ces accidents de montagne où, sans raison apparente, un alpiniste avait lâché prise. Lâcher prise interdit. Il avait souvent eu l’impression de franchir des cols mais alors qu’à l’approche, toujours une euphorie s’était emparée de lui à l’idée qu’il allait mettre un frein à l’effort, une fois le col atteint, la déception le prenait du peu de joie qu’il avait ressentie et qui, de toutes façons, dans le moment présent, s’estompait face à l’effort à faire lors de la descente. Le retour dans la vallée avait toujours été synonyme de joie, de fête, arrosé de vin blanc, nourri de rouges abricots, jusqu’au moment où l’on se disait qu’on ne pouvait pas rester ainsi à ne rien faire et qu’il allait encore falloir tenter de gravir une pente. Le vent du matin entrant dans ses poumons relâchait son angoisse. Il descendit allumer les feux du chalet, faire le café, mettre la radio suisse romande. Un brouillard dense s’était abattu sur le chalet, comme un linceul opaque qui l’empêchait d’ouïr au loin les jaunes sonnailles des troupeaux égaillés.

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(toutes les aquarelles reproduites ici: copyright A.L.)

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Un livre unique

confins_terre762.1279219115.jpgCe n’est pas moi qui le dis, c’est Jean Malaurie. Il salue comme un événement la première publication en Français du gros livre de Lucas Bridges  : Aux confins de la terre – Une vie en Terre de feu (1874 – 1910). Il y a une année et demie , nous étions, C. et moi parmi les deux cent quatre-vingt mille touristes de l’année 2009-2010 (chiffre rappelé en annexe dans ce livre), à l’invitation filiale de Y. (de son état organisateur de tours en Argentine ) à fouler le sol de la Terre de Feu, du côté d’Ushuaia. C’était un vieux rêve bien sûr et nous n’étions pas déçus, à notre arrivée, de découvrir l’anse bleu violette qui abrite des rangées étagées de maisons pimpantes, aujourd’hui en béton solide, là où quelques cabanes et entrepôts en planches bordaient une mauvaise piste cahoteuse dans les années mille neuf cent vingt. En toile de fond de l’anse mythique, des glaciers tombaient vers la mer, ornant les sommets du Mont Olivia et du Mont Darwin. En regardant plus à l’est, au bout d’une piste, quelques fermes encore exploitées témoignaient des premiers résidents sur cette terre de « fin du monde » : le hameau Harberton , qui avait été fondé par le révérend Thomas Bridges et quelques autres à la fin du XIXème siècle. Lucas Bridges était l’un des fils de ces premiers colons, animés par ce qu’ils croyaient naïvement être une bonne cause, le souci de conduire à « la civilisation » les tribus indiennes qui peuplaient ces îles et ces rivages. Ce livre est la chronique de la vie, incroyablement aventureuse, de cette famille anglaise, dont il reste de nombreux descendants dans la région. Ces Indiens sont les Yahgans, selon le nom qui leur fut donné par ces premiers visiteurs, ou bien les « Yamanas »  – ce qui est plus juste, étant le nom par lequel ils se désignent eux-mêmes, ce qui, dans leur langue, signifie tout simplement… les « gens » – dont il ne reste aujourd’hui hélas, plus de représentants authentiques, tant ils furent décimés par les massacres et par les maladies (on parle notamment de ces jésuites qui, « par décence », voulaient qu’ils se vêtissent alors qu’ils vivaient nus, la peau recouverte de graisse, le meilleur isolant contre le froid et la pluie, et aboutirent simplement à ce qu’ils succombent de pneumonie sous leurs vêtements humides qui ne séchaient jamais).

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Indiens Yahgans autour de 1920

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L’estancia Harberton de nos jours, d’après
le site http://www.johnculf.co.uk

Les Yamanas, l’expédition du Beagle les avait déjà rencontrés dans les années mille huit cent vingt, lorsque Charles Darwin faisait son odyssée fantastique, prélude à la grande découverte de l’évolution (et ils en avaient ramené quelques « spécimen » vers l’Angleterre, comme ce Jimmy Button, ce York Minster et cette Fuegia Basket, qui revinrent plus tard sur leurs îles pour y connaître des fortunes diverses, Jimmy Button organisant entre autres vers 1859 un furieux massacre de missionnaires). Brillant biologiste, Darwin était-il un bon ethnologue ? Sans doute non, comme nous le révèle ce livre, puisqu’il se contentait de prendre à la lettre les réponses des Indiens à ses indécentes questions (« Tuez-vous des hommes pour les manger ? » ce à quoi les interlocuteurs répondaient « oui » mais sans preuve, et comme pour se moquer de ces impertinents étrangers qui croient vous définir d’un trait alors que vous savez, vous, la complexité de votre culture et de votre société). Les Yahgans étaient un peuple libre, tout comme leurs comparses voisins, les Alakalufs ou les Onas. Alors que Darwin préjugeait qu’ils n’avaient pour communiquer  qu’un vocabulaire restreint de cris inarticulés, Thomas Bridges passa une grande partie de sa vie à étudier leur langue, ce qui eut pour résultat un énorme dictionnaire qui connut d’incroyables péripéties avant d’être édité. Le livre de Lucas Bridges est passionnant : comme dit Malaurie, il est foisonnant de vie et part dans tous les sens. On peut tout connaître grâce à lui des tempêtes qui accueillaient les marins à l’embouchure du détroit Le Maire aussi bien que les ruses déployées par les Indiens pour chasser les oiseaux ou pêcher le mulet et l’éperlan. Il avance aussi vers une fin terrible et inexorable : comme l’écrit en caractères gras le grand ethnologue des terres extrêmes, le bilan est catastrophique. « [Ce] livre doit être compris comme un cri si douloureux de protestation qu’il en devient muet d’horreur ». Les Bridges étaient de bonnes gens, courageux et honnêtes, animés d’une sincère volonté d’apporter un mieux-être à des populations démunies. Ils ne les méprisaient pas et ont su tout au long de leur aventure ménager des rapports confiants et prendre sur eux-mêmes la misère des Indiens. Cela ne fut évidemment pas le cas des colons ultérieurs, gouverneurs négligents, soldats garde-chiourme d’un pénitencier qui fit un temps la fortune de la ville, éleveurs de moutons qui faisaient la chasse aux indigènes le dimanche après-midi, après la messe.

Toute l’Amérique, du Nord comme du Sud, est pleine de ces « réserves » aux marges des villes où s’ennuient à se morfondre quelques vieux indiens alcoolisés qui attendent la mort à petit feu. Nous avons vu cela dans le nord du Canada, du côté de la petite ville de La Sarre, non loin de la Baie James. Leurs cabanes disparaissent sous les hautes herbes, les carreaux remplacés par de vilains bouts de toile et de carton, on ne s’y aventure pas trop car on a peur des mauvais coups, et l’hôpital du coin ne désemplit pas d’ivrognes désespérés ramassés sur le bord de la route. Dans le sud de la Patagonie, on a évité la nécessité de construire ces habitats des franges : on a tout simplement exterminé tous les Indiens.
Malaurie a une phrase étonnante, mais juste et belle dans sa préface :

« Le mystère de l’histoire humaine est qu’il y ait des peuples qui se maintiennent en arrière et qui paraissent, de fait, comme en réserve pour une nouvelle étape de l’histoire de l’humanité. Ce sont des hommes et des femmes, comme vous, comme moi. Mais différents. Et c’est ce qui les rend intéressants. Et à ce titre, la biodiversité culturelle est une obligation scientifique et politique qui devrait s’imposer à tous les gouvernements et être érigée comme une loi universelle aux Nations Unies ».

Rendons quand même grâce à Thomas Bridges pour nous avoir laissé la description d’une langue aujourd’hui disparue : cette langue, comme toute langue, demeure la dernière marque, le dernier indice d’une culture. Les us et coutumes d’un peuple s’y inscrivent comme les marques des fossiles dans la craie. Elle reste la dernière fenêtre ouverte sur un monde.

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