J’avais rêvé d’un autre monde…

Peut-on rêver d’un autre monde ? Là est sans doute la question obsédante, une question sur laquelle je suis revenu assez souvent sur ce blog, en faisant référence aussi bien à l’anthropologue David Graeber qu’aux philosophes Moishe Postone et Robert Kurz, ou à l’historien Jérôme Baschet. Dans la galerie des penseurs qui s’attellent à cette tâche, figure aussi le grand ethnologue Philippe Descola, professeur au Collège de France et auteur d’une thèse ayant bouleversé notre approche traditionnelle en matière d’anthropologie : Par-delà nature et culture. Les travaux de l’historien Baschet et de l’ethnologue Descola ont ceci de commun qu’ils nous montrent, chacun à leur façon et selon leur méthode, que le capitalisme n’est ni universel ni fatal, qu’il n’est pas l’aboutissement inévitable d’une évolution qui conduirait à une formation sociale définitive et sans alternative. L’humanité a pu vivre sous d’autres régimes à d’autres âges de l’histoire, elle peut encore vivre sous d’autres régimes dans certains endroits du globe et il n’est pas interdit de penser qu’elle pourra le faire un jour sur une bien plus vaste échelle. Cela ouvre la possibilité de rêver, d’imaginer de nouvelles solutions de vie en commun. Sur ce blog encore (1, 2, 3) j’ai fait usage de cette faculté de rêve et d’imagination en proposant une nouvelle en trois parties qui suggérait une solution pour un monde sans argent, un monde où l’on n’échangerait pas sur la base de la valeur et du travail abstrait mais sur celle des activités pures, l’activité dépensée dans tel ou tel but nécessaire à la collectivité étant à elle-même sa propre valeur, et ne donnant lieu à aucun « salaire » traduit en forme monétaire. Je dois dire que cette « utopie » n’a guère suscité de réaction, ce qui ne m’empêchera pas de la relancer bientôt tant je suis persuadé que nous avons besoin de scénarios alternatifs, de propositions vers d’autres organisations sociales afin de donner un sens à nos actions et à notre pensée. Peut-être ces propositions pêchent-elles parfois par leur négligence de tel ou tel aspect de la réalité, peut-être certaines sont-elles prises dans des contradictions passées inaperçues par leur auteur etc. etc. mais elles ont le mérite d’exister et d’ouvrir des débats qui, à mon avis, sont absolument nécessaires. Parmi eux, le débat sur la place de la science et de la technologie par exemple occupe une place essentielle (dans ma nouvelle, je m’inscrivais résolument dans une perspective où la technologie apportait des possibilités inexistantes sans elle, je sais que cela a été critiqué – les critiques m’ayant été faites oralement et non sur ce blog).

Philippe Descola ne fait pas autre chose que suggérer de telles rêveries positives dans l’ouvrage qu’il a co-écrit avec Alessandro Pignocchi, auteur de romans graphiques, et qui s’intitule Ethnographies des mondes à venir. Cet ouvrage, illustré de courtes histoires dessinées pleines d’humour, se nourrit des travaux de l’ethnologue dans la communauté Achuar (une communauté de l’Amazonie qu’il a abondamment fréquentée comme terrain d’enquête avant d’écrire sa thèse), mais aussi des observations que les deux chercheurs ont conduites dans ces nouvelles communautés qui apparaissent aujourd’hui parmi nous, les ZADs, et particulièrement celle de Notre-Dame-des-Landes. Descola a apporté son soutien à cette communauté et a manifesté toute sa solidarité avec certains mouvements qui en sont issus comme les Soulèvements de la Terre (et personnellement, je souhaite en faire autant). L’anthropologue a des conclusions qui rencontrent souvent celles que j’ai pu lire dans les écrits des philosophes cités plus haut, Postone et Kurtz (mais aussi il faudrait citer Scholz, Lohoff, Trenkle, Jappe ainsi qu’en France, Aumercier, Homs etc. tous rattachés au courant dit « de la critique de la valeur-dissociation »), tout en s’appuyant sur des hypothèses légèrement distinctes. Le courant Critique de la Valeur-Dissociation (désormais CVD) part de présupposés internes à l’oeuvre de Marx, même si celle-ci est l’objet d’une critique de fond (on distingue chez eux un Marx « traditionnel » d’un Marx qui serait profondément actuel, un Marx dit « exotérique » d’un Marx dit « ésotérique » et on s’attaque de front à un marxisme traditionnel basé sur la lutte des classes et le rôle indépassable du mouvement ouvrier), il met en avant les concepts de marchandise, de valeur, de travail abstrait et même de temps abstrait, comme étant des concepts qui priment par rapport à ceux de classe ou d’exploitation. Postone et Kurz tendent à montrer que c’est le Capital, en tant que « sujet-automate », qui est responsable de l’effondrement auquel nous assistons tant en matière climatique, biologique que social, on en déduit que la sortie du Capital serait le seul moyen de maintenir l’humanité en vie, et qu’elle suppose alors qu’on s’affranchisse des catégories de valeur (marchande), de monnaie et de travail abstrait. Descola, quant à lui, ne met pas le capitalisme à la source de tout, il ne le mettrait même que comme conséquence lui-même d’autre chose qui se situerait en amont, à savoir ce qu’il nomme le naturalisme. Ses lecteurs auront reconnu ici l’une des quatre ontologies qui, selon l’ethnologue, structurent la manière dont les humains conçoivent leurs rapports entre eux autant que les rapports qu’ils entretiennent avec le monde en général et particulièrement les non-humains. Le naturalisme est cette ontologie pour laquelle il y a discontinuité entre humains et non-humains (les animaux, les plantes…) : si humains et non-humains ont des traits communs quant à leur corporéité (ils sont tous faits de cellules et obéissent aux mêmes lois générales de la morphologie et de la biologie), ils se distinguent radicalement quant à leur esprit : seuls les humains ont un monde intérieur, seuls les humains ont un langage, seuls les humains ont des rêves. Cette ontologie leur permet alors de mettre à distance une partie de la réalité, qu’ils dénomment « la nature », ce qui leur permet de développer à son encontre une perspective d’étude à distance d’où découleront la science moderne mais aussi l’exploitation de ladite nature au profit propre des humains. La nature est alors vue sous l’angle de la ressource inépuisable, celle sur laquelle les grandes religions (le christianisme par exemple) mais aussi les grands philosophes (dont Descartes) commandent que nous exercions notre domination pleine et entière sur elle. C’est cette approche qui, selon Descola, fonde l’apparition du capitalisme. La symétrique du naturalisme, en tant qu’ontologie, serait alors ce qu’il nomme l’animisme, façon de voir les choses selon une perspective inverse : si au niveau des corps, la plus grande diversité régnerait, il n’en serait pas de même au niveau de l’esprit puisque toutes les espèces, aussi bien humaines que non humaines, partageraient les rêves, la vie intérieure, la faculté même de commander aux autres, au-delà des formes corporelles. Dans cette optique (qui est celle des Achuars), la notion de « nature » n’a plus de sens puisque tous les êtres (humains ou non humains) communiquent et peuvent avoir des droits les uns sur les autres. Il m’a souvent semblé apercevoir ce type d’ontologie au cours de mes voyages, elle serait certainement présente, je crois, dans la mentalité japonaise sous la forme sans doute de ce que les occidentaux voient avec mépris comme archaïsme mais qui pourtant, demeure vivace dans la vie de tous les jours. (Les deux autres ontologies, dont il sera en fait peu question, sont l’analogisme et le totémisme, caractérisées par les deux solutions restantes de la combinatoire s’exerçant au niveau des deux variables que sont : l’intérieur (l’esprit) et l’extérieur (le corps) d’une part et la dissociation / ressemblance de l’autre. Pour l’analogisme, diversité des corps et diversité des esprits avec associations par paires, pour le totémisme, unité des corps et unité des esprits pour peu que les deux appartiennent au même « totem »). On pourrait croire à une disjonction profonde de ces ontologies entre elles, or, Descola et Pignocchi prétendent qu’il n’en est rien, chacun garderait en soi de vieux fonds d’animisme même s’il ne souhaite rien en montrer, tout comme il est désormais possible de voir des Achuars ou autres peuples semblables se familiariser avec les sciences et les techniques en dépit de leur animisme primordial. La difficulté de la pensée de Descola tient à ce qu’elle pourrait être prise pour un relativisme, mettant sur le même plan connaissances scientifiques et croyances ancestrales, or, je ne crois pas qu’il en soit ainsi. Les deux auteurs ne semblent à aucun moment mettre en question la validité de la démarche scientifique (dont même, ils pourraient se réclamer puisque l’ethnologie a elle-même ses méthodes, que Descola respecte avec rigueur), tout au plus suggèrent-ils l’existence d’un hiatus entre la méthode scientifique proprement dite et l’import qui en est fait dans le but de valider des représentations qui ne sont pas, elles, scientifiques, mais plutôt teintées d’idéologie. L’absence de vie intérieure chez les non humains par exemple, si elle est souvent admise au nom d’une rationalité soi-disant scientifique n’a, de fait, jamais été prouvée scientifiquement. Les recherches en éthologie ont longtemps été cantonnées à des observations faites en laboratoire c’est-à-dire dans des milieux clos qui perturbent fortement les sujets observés. Depuis qu’elles s’en écartent en essayant de comprendre les comportements animaux dans leur milieu environnant, apparaissent des vérités étonnantes. Il ne s’agit donc pas de donner foi à des hypothèses extravagantes en s’éloignant des méthodes et des preuves, mais simplement de laisser la science à sa place, celle d’un processus matériel qui aboutit sans cesse à des découvertes que nous n’aurions jamais eu sans lui. Si l’avantage du naturalisme a été d’engendrer un tel processus, l’animisme a, quant à lui, d’autres avantages, comme le respect profond qu’il permet de maintenir à l’égard des autres espèces et des milieux dits « naturels ». Ainsi en explorant ses particularités, en vient-on à découvrir que, chez certains peuples, les rapports de possession s’inversent : les humains ne possèdent pas un territoire (avec toutes les « libertés » que cela leur donne de l’exploiter et de faire ce qu’ils veulent des non humains – et parfois des humains ! – qui le peuplent), c’est le territoire qui les possède. Ainsi, les ‘Are’are, habitants de l’île mélanésienne de Malaita, aux Salomons, disent-ils : « Les ‘Are’are ne possèdent pas la terre. La terre possède les ‘Are’are. La terre possède les hommes et les femmes ; ils sont là pour prendre soin de la terre ».

L’ethnologie et l’histoire, écrit Descola, nous offrent maints exemples de collectifs dans lesquels le statut d’humain est dérivé, non des capacités universellement attachées à leur personne, mais de leur appartenance à un collectif singulier mêlant indissolublement des territoires, des plantes, des montagnes, des animaux, des sites, des divinités et une foule d’autres êtres encore, tous en constante interaction.

Il est intéressant bien sûr de constater que se développent dans les ZADs des points de vue et des comportements similaires. Ainsi, disent les zadistes, « nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend ». Philippe Descola écrit : « pour autant que j’aie bien compris ce qui se passe à Notre-Dame-des-Landes, les occupants de la Zad n’exploitent pas un territoire dont ils aspirent à devenir propriétaires, ils accompagnent par leurs pratiques un milieu de vie qui a accepté leur présence ». En somme les zadistes ne s’installent et vivent sur un territoire que pour autant que celui-ci semble y avoir consenti ! On est là très proches en effet des pratiques décrites par l’ethnologue chez les Achuars qui, allant à la chasse pour quérir du gibier qui leur servira à se nourrir, entreront en conciliabules secrets avec les représentants de ces dits gibiers pour obtenir de leur part une autorisation à prélever quelques membres du groupe ! Cela pourra paraître absurde à tous ceux qui sont ancrés dans un naturalisme de base… comment obtenir une réponse des non-humains (dont on sait bien a priori qu’ils ne possèdent pas de langage au sens où nous l’entendons) ? Certes, mais le symbole est là. Nous ne savons pas vraiment comment les Achuars font pour obtenir cette autorisation, ce que nous savons c’est qu’ils la demandent et que, ce faisant, ils manifestent une attention et un respect incroyables envers les espèces qui partagent le même milieu qu’eux. Les zadistes ne dialoguent pas non plus directement avec les arbres, les espèces animales, les rivières ou les montagnes, mais ils organisent des assemblées générales ouvertes à tous les humains présents sur le site, « au cours desquelles ils débattent des affaires communes dans le cadre de « filières » représentant divers types d’associations avec des non-humains : la culture des plantes, l’élevage, la gestion de la forêt, les haies etc ». « Les intérêts propres du sarrasin, des brebis et des futaies s’accommodent ainsi par l’intermédiaire de celles et ceux qui ont la charge de les entretenir et qui doivent trouver des terrains d’entente pour que les non-humains dont ils sont, en quelque sorte, les mandataires informels, puissent faire valoir leur point de vue ». Comme on le constate, il n’est alors plus jamais question de rentabilité, ni de manière de monnayer un service, ni « d’exploitation » (en pensant à cette curiosité qui consiste dans notre langage juridique courant à avoir nommé en toute tranquillité un territoire « exploitation » parce qu’évidemment des êtres humains installés là « l’exploitent »!). C’est donc bien là, dans ce genre de zad, que s’expérimente sous nos yeux une manière de vivre en dehors du capitalisme. C’est bien sûr extraordinaire et la question qui se pose à partir de là est celle de savoir comment pourrait s’étendre un tel mode d’existence. Est-ce que nous pourrions à une échelle plus vaste vivre, subsister, maintenir un réseau de relations entre nous et avec les autres en dehors de tout rapport marchand ? Descola et Pignocchi sont prudents, il n’est guère envisageable de procéder à une « révolution » qui d’un seul coup convertirait notre monde à ces mœurs entièrement nouvelles… tout juste pourrait-on souhaiter qu’à force de multiplier des expériences de ce genre, elles deviendraient aisément accessibles à tous et toutes et que, même si beaucoup de personnes ne sont ni convaincues ni prêtes à vivre l’expérience, le fait qu’elles puissent fréquenter de tels lieux contribue à progressivement à leur changer le regard, et finalement à « changer la vie ».

[Dans un prochain épisode, je tenterai d’analyser de manière plus critique la proposition de Descola, en la rapprochant des travaux de la CVD et en allant peut-être plus loin quant à la question de l’argent. Dans le livre ici cité en référence, Alessandro Pignocchi répond à une question de Descola concernant l’usage de système d’échange local (SEL) en disant que le problème n’est pas l’argent lui-même, mais la commensurabilité généralisée (entre les biens) alors qu’évidemment il semble que les deux se
confondent : c’est l’argent qui permet cet « échange universel » néfaste et la moindre trace de sa subsistance dans une communauté, laisse redouter qu’il soit détourné de son but initial pour aboutir aux vices ordinaires de la marchandise : recherche de profit, thésaurisation, trafics en tout genre etc.]

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Moman, bel exemple de théâtre épique

Il n’y a que le théâtre qui crée des situations vivantes dans lesquelles nous sommes impliquées par un engagement total de notre être aux côtés de personnages qui sont sortis de la tête d’un auteur et trouvent pourtant une incarnation. C’est chaque fois la même magie. J’aurais presque tendance à dire que plus le dispositif est simple, plus nous nous sentons impliqués. Nous nous intégrons alors dans une réalité langagière, qui provient d’une imagination et qui est pourtant réelle, vivante. Cette situation peut renvoyer à une autre, historique, comme l’image renvoie à un référent dans une conception détonationnelle du langage, ou bien elle est créée de toutes pièces et nous renvoie alors à de purs fantasmes, comme si le référent se construisait au fur et à mesure qu’avance la pièce mise en scène. Dans ce dernier cas, la situation représentée s’ajoute au réel au lieu d’en être une pure représentation. Il faut que le dramaturge ait une certaine audace. Mais peut-être l’audace n’est-elle pas moindre dans le cas de la représentation d’une situation ayant existé dans l’histoire, parce qu’en ce cas, on a à affronter le problème de la vérité. Il faut que l’image soit « vraie », et on sent tout de suite que c’est dans un sens bien particulier : le spectateur n’a pas les moyens de vérifier chaque détail, il ne peut pas dire oui, cela s’est bien passé comme cela, ou au contraire, non, cela n’a pas eu lieu ainsi. Le spectateur fait confiance au créateur, et le sentiment de vérité vient après coup, il s’adresse à un ensemble, une globalité. On ressent comme vraie cette scène ou cet épisode, et cela suffit. Ces réflexions me viennent à la suite de mon visionnage de plusieurs pièces que j’ai trouvées excellentes à Avignon, dans le cadre du Festival off. La pièce de Jean-Claude Grumberg d’abord, Môman, pourquoi les méchants sont méchants, jouée à la Scala par Hervé Pierre et Clotilde Mollet, puis celle de Fabrice Melquiot, Lazzi, jouée également à la Scala par Philippe Torreton et Vincent Garanger, et enfin ces trois pièces dont j’ai déjà parlé, écrites par Elisabeth Bouchaud et jouées à la Reine Blanche, sous le titre générique Les Fabuleuses. Toutefois, comme je vais essayer de le dire dans la suite, ces pièces relèvent de choix très différents du point de vue de la dramaturgie et de la mise en scène. Pour simplifier ; « réalisme » contre caractère épique au sens de Benjamin.

Les deux comédiens dans Moman

Môman est une pièce étrange, elle met en scène un jeune enfant et sa mère. La mère élève seule l’enfant, le père est présent en arrière-plan, il est sans arrêt question que la mère aille revendiquer son dû auprès de lui. Par exemple, ils n’ont plus l’électricité (ils disent « l’électric » ) parce qu’il n’a pas payé la facture. L’enfant n’arrête pas de poser des questions, jusqu’à celle-ci : dis, môman, pourquoi les méchants sont méchants ? L’enfant et sa mère ressemblent évidemment à des personnages de Beckett. Le texte de Grumberg contient un travail sur la langue inédit, ce sont des expressions qui passent pour enfantines et qui pourtant ne ressemblent à aucune expression enfantine connue. Grumberg n’essaie pas « d’imiter » le parler enfantin, il en invente un, qui s’avère plus « vrai » que le réel, plus drôle en tout cas, avec des règles et conventions syntaxiques, phonétiques ou orthographiques qu’un linguiste pourrait détailler. Ainsi : « j’ai poeur môman, j’ai poeur, j’ai poeur, j’ai poeur – et de quoi as-tu poeur acore ? » la mère : « sans pyjmaça ! Ahhhh tu m’inerves ! Tu m’inerves ! Y m’inerve ! ».

Dans ses « Essais sur Brecht », Walter Benjamin oppose deux genres de théâtre, l’un « de machineries compliquées, de gigantesques déploiements de figurants, d’effets raffinés » qui vise à créer l’illusion d’une réalité dans sa continuité, l’autre « un théâtre qui, au lieu de rivaliser avec ces instruments de publication récents, cherche à s’en servir pour s’instruire, bref à se confronter avec eux », il l’appelle le théâtre épique et considère que Brecht en est le parfait exemple. « Le théâtre épique n’a pas tant à développer des actions qu’à présenter des états de choses. Il obtient ces derniers en faisant interrompre les actions ». Le point central est celui-ci : « l’interruption de l’action, à partir de laquelle Brecht a qualifié son théâtre d’épique, fait constamment obstacle à une illusion dans le public ». C’est cela qui arrive ici, et fait de cette pièce un objet tellement intéressant, on aurait dit autrefois « d’avant-garde » mais ces mots semblent avoir perdu aujourd’hui leur sens, on s’en gausse, et pourtant… l’avant-garde avait raison dans la mesure où elle cherchait à nous bousculer, à nous pousser dans nos retranchements pour qu’on cesse de « prendre les vessies pour des lanternes », comme nous faisons tout le temps, autrement dit « l’avant-garde » interrogeait nos représentations spontanées, celles qui président par exemple au fait de prendre au « naturel » une action qui satisfait à tous les codes et toutes les conventions du « réalisme », parce qu’elle satisfait ces codes et non parce qu’elle serait en effet « naturelle ». Le langage inventé par Grumberg est plus vrai que les conventions adoptées concernant la représentation du langage au théâtre classique, au cinéma ou à la télévision, et il l’est justement parce qu’inventé. De même, la mise en scène (due à la propre fille des deux acteurs sur scène!) va dans ce sens. On ne cherche pas à faire « enfant », on n’a pas cherché un quelconque gamin pour jouer le rôle de louistiti, comme l’appelle sa môman ! Non, bien plus subtil que cela : l’homme (Hervé Pierre) joue la mère et la femme (Clotilde Mollet) joue l’enfant. A la fin du spectacle, lorsque le temps est supposé être passé et que l’enfant est devenu adulte, les rôles sont inversés, Clotilde Mollet est la mère et Hervé Pierre l’enfant devenu grand. La force d’un tel théâtre est qu’en même temps qu’il nous montre une action, il détruit les conventions par lesquelles cette action pourrait être rendue. Au sens de Benjamin et de Brecht, la pièce de Grumberg mérite ainsi d’entrer dans la catégorie du théâtre épique. Evidemment, ce n’est pas la première fois que telle chose arrive. Les grands dramaturges de l’après-guerre, les Beckett, Ionesco, Gatti ou Adamov y étaient maîtres, mais on les a un peu oubliés (ou bien leurs pièces, surtout celles de Beckett et Ionesco, ont été vues un si grand nombre de fois qu’un effet de lassitude s’est fait sentir), Grumberg renoue avec eux d’une manière neuve. Il n’a pas peur, même de se relier au « théâtre de l’absurde », qui était le nom donné (un peu à la légère) à ce type de théâtre dans les années cinquante ou soixante (un peu à la légère parce que, comme le dit d’ailleurs Grumberg quelque part, ce n’est pas le théâtre qui est absurde, mais le monde). J’ai trouvé par hasard en librairie, une pièce qu’il a écrite récemment (2024) : Dans le couloir. Je suis impatient de voir cette pièce montée quelque part (si elle ne l’a pas déjà été). Ici, la filiation est explicite dans la dédicace : « A Eugène et Samuel qui incarnèrent dans le monde, au mitan du cruel vingtième siècle, le théâtre en majesté, ce qui eut pour conséquence d’inciter une foule d’ignares illettrés à écrire des pièces dites du théâtre de l’absurde avant de s’apercevoir que ce n’était pas votre théâtre qui était absurde, mais la vie même. Souffrez, messieurs, que l’un de ces attardés égarés vous offre cet obscur couloir qui ne mène qu’en coulisse ». La pièce met en scène un Vieux et une Vieille qui échangeront tout au long des dix scènes à propos de leur fils, présent mais invisible, qui s’enferme dans sa chambre. En apparence, un caquetage absurde de deux vieillards… pendant qu’on devine que se déroule un drame en coulisse.

Lazzi, copiright Renaud de Lage

On peut comparer à ce théâtre les pièces de Fabrice Melquiot, et particulièrement Lazzi, qui passait à Avignon au théâtre de la Scala. Ces pièces reflètent un immense savoir-faire, les situations représentées sont profondément émouvantes et originales. Dans Lazzi, deux hommes d’un certain âge, un veuf et un divorcé, qui ont tenu pendant de longues années (27 ans) un video-club, sont condamnés à le fermer suite aux préférences données par les spectateurs au streaming et aux plateformes genre Netflix. Nous assistons au dernier jour, à la fermeture, à la remise au rebut des vieux films, métaphore de celle dont les deux personnages sont l’objet. Ils s’invectivent, se lamentent, se rappellent leur passé et notamment les femmes qu’ils ont aimées. Tout cela est emprunt d’une grande nostalgie. Ils quittent la ville pour la campagne où ils espèrent, comme nombre d’entre nous, enfin trouver la paix et la rencontre avec la nature. Las, les choses ne se passent pas aussi bien que prévu. La nature résiste et l’un des deux personnages craque complètement, cela se termine dans le sang. Par bien des côtés, on pourrait comparer ces personnages à certains duos de Beckett, comme dans Fin de partie, pourtant quelque chose nous dit que nous ne sommes pas tout à fait sur le même versant de l’univers théâtral. Chez Melquiot, tout est fait pour accroître notre nostalgie, à coups de citations et de renvois à des films anciens très connus. Le fantôme d’Orson Welles est présent. On parle de la Nouvelle Vague, de Godard, de Scorcese, de de Niro etc. Nous sommes là donc dans la situation où, contrairement au théâtre épique, le dramaturge tente au maximum de susciter l’illusion du spectateur, en le renvoyant à ses propres souvenirs. Melquiot (comme aussi, dans un genre voisin, Michalik) est du côté de ce qu’on a appelé dans la tradition : « théâtre de boulevard ». Cela n’enlève rien à la performance éblouissante des acteurs, ici Philippe Torreton et Vincent Garanger.

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L AFFAIRE ROSALIND FRANKLIN Auteur : Elisabeth Bouchaud Mise en scene : Julie Timmerman Avec : Isis Ravel Balthazar Gouzou Matila Malliarikis Guillaume Fafiotte Lieu : Theatre de la Reine Blanche Ville : Paris Le : 06 05 2024 © Pascal Gely

Et les pièces scientifiques dans tout ça ? Elles nécessitent une analyse particulière, bien que par certains côtés, elles participent du caractère épique. Dans leur cas, c’est le surgissement de la science, de son appareillage, des données brutes etc. qui fait office « d’interruption dans la représentation ». Les pièces d’Elisabeth Bouchaud rompent avec la représentation traditionnelle de la science, d’abord en y introduisant l’aspect sociologique : les débats ne sont pas neutres, ils s’incarnent dans des personnes qui ont des intérêts à défendre, ils s’inscrivent dans le contexte du patriarcat dominant : les femmes sont destinées à occuper un rôle mineur, on leur fait récolter des données mais elles ne doivent surtout pas sortir de leur rôle en se permettant de les interpréter et d’élaborer des théories nouvelles susceptibles d’en rendre compte, elles sont destinées également à apporter le café à leurs collègues masculins, voire à leur servir de sujet de plaisanterie commode, comme lorsque, par exemple, Rosalind Franklin se voit affublée du surnom de Rosy, sans bien sûr son consentement. Et encore évidemment, ces pièces sont pudiques, rien sur le harcèlement sexuel dont elles peuvent faire l’objet. Mais en dépit de cela, les scientifiques femmes résistent : leur travail est là, concret, manifeste, il est impossible de nier leurs résultats. Le surgissement dans la représentation de cet aspect processuel de la science (en opposition à l’aspect purement représentationnel) est bien l’endroit où le théâtre se fait épique au sens de Brecht et Benjamin : il n’est pas possible au spectateur de se laisser aller au gré de son imagination, il est obligé de tenir compte du réel.

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Charles Juliet pendant la rencontre

Charles Juliet vient de disparaître.Nous l’avions accueilli dans notre petit village de la Drôme le 7 avril 2018, il était venu accompagné de son épouse,qu’il appelait toujours « ML » dans son journal comme dans la vie.il avait montré une immense générosité en nous parlant longuement de son oeuvre et en nous en lisant des extraits, sa parole si simple, si directe, résonne encore en nous. Il avait beaucoup aimé retrouver ces paysages de Provence qu’il aimait et avait éprouvé une joie immense à retrouver la famille de celui qui avait été son prof de français à l’école de pupilles d’Aix, autrement dit l’avait fait entrer dans l’univers de la littérature. Nous avions passé deux jours enthousiasmants en sa compagnie. Resté un peu en contact avec lui, je savais qu’il avait souffert de la disparition de son épouse. Il éprouvait beaucoup de difficulté à retrouver des repères dans son existence. Selon moi, Charles Juliet fait partie de ces écrivain.e.s, et plus généralement d’hommes et de femmes de culture qui nous montrent, s’il en était besoin, que la culture n’est en aucun cas l’apanage d’une élite, mais qu’elle s’adresse à tous et toutes pour peu que nous sachions ouvrir notre coeur.

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Avignon troisième semaine : un peu d’ennui et de regret, mais heureusement la vie

début de troisième semaine, ce devait être une sorte d’apothéose, j’avais eu des billets de haute lutte pour obtenir une place dans la Cour d’Honneur pour Elisabeth Costello mis en scène par Krzysztof Warlikowski, et je me réjouissais. Certes ma place était loin de la scène, rang ZH… autrement dit le dernier… mais je ne m’attendais pas à cette désertion, les grappes de spectateurs quittant le navire au bout d’une heure, au point que je me retrouvai seul dans mon coin (donc évidemment susceptible d’améliorer mon score encore que limité dans mon déplacement par les gardiens de l’ordre spectatorial…). Il y avait du vent ? Oui, certes, un peu. C’était tout en polonais ? Oui, bien sûr, ça n’arrangeait pas les choses d’autant que les surtitres placés trop haut obligeaient à ce dilemme permanent : ou je les lis, mais ils se succèdent à toute vitesse, et je ne fais plus que lire, oubliant de regarder le spectacle… ce qui est quand même gênant ! Ou au contraire, je regarde les images, les gesticulations scéniques (grossies nécessairement puisque nous sommes dans ce lieu marqué par le gigantisme) et je saute donc des phrases, et je ne comprends rien ! Lorsque me revenaient des souvenirs de lecture (car j’avais lu en son temps le roman de Coetzee), les choses s’arrangeaient un peu, plus besoin de trop déchiffrer, je me reposais sur la vision des images. Mais il n’y avait pas que cela. Il y avait aussi un certain ennui dû au fait que tout cela paraissait bien académique. Belles images, oui. Par exemple, quoi de plus naturel lorsqu’on attaque le sujet de l’environnement que voir des glaciers de l’antarctique qui s’effondrent… mais c’est un peu convenu quand même ! Et quand on évoque la condition animale de montrer des champs plein de moutons bêlant… Introduire des comédiens grimés en chimpanzé… est-ce de l’audace ? Transformer les débats du roman de Coetzee en tables rondes où ils interviennent est un peu cocasse, certes, mais il n’y a pas de quoi s’extasier et crier au génie. La pauvre Elisabeth Costello est bringuebalée, est-ce une furie, une femme légendaire, une mère abusive, une conférencière qui s’égare ? Un peu de tout cela. Evidemment, on ne saurait être indifférent au personnage même si on aimerait être mieux capable de suivre ce qu’elle a à nous dire. Les scènes sont ponctuées d’indications sur les sujets qui vont être abordés. La première : REALISME. J’avoue : je n’ai pas été capable de comprendre ce qu’était le message, cela s’est perdu dans la nuit d’Avignon (oui, je sais, j’aurais dû relire le livre avant de venir, mais enfin, un spectacle devrait se suffire à lui-même, non?). La scène où il a été question de notre rapport aux animaux, là où Coetzee a fait débat il y a maintenant vingt ans, elle, est vite identifiée : elle y comparait nos habitudes alimentaires et l’abattage des animaux aux massacres de la Shoah. C’est en général ce qu’on retient le plus facilement du livre du Nobel sud-africain, et d’ailleurs ce dont tous les critiques officiels parlent à titre d’exemple d’un thème « dérangeant » qui expliquerait la fuite des spectateurs (les pauvres, ils n’auraient pas supporté, quel mépris, entre parenthèses, pour lesdits spectateurs), à se demander si lesdits critiques ont bien regardé la pièce car enfin, cette séquence n’en occupe pas toute la durée ! Autre thème identifiable : le commentaire sur le livre de Paul West concernant von Stauffenberg et le supplice auquel le condamna Hitler : l’étrangler avec des cordes suffisamment fines pour qu’il se sente mourir, Costello l’interpelle sur sa légitimité à imaginer de tels détails, la question de la responsabilité de l’écrivain est ici abordée (ou plus précisément, voir (1) ci-dessous, la question de la limite dont il doit avoir conscience dans le domaine de la compassion), et c’est bien. Mais ce que je livre là ce sont quelques éclairs, on pourrait dire « mes éclairs de lucidité », lorsqu’enfin j’arrivais à faire se correspondre le texte et l’image. Mais dans un nombre incalculable de cas, les éclairs que j’espérais encore se sont dissous dans le bruit et l’incompréhension. Après que mes amis eurent déserté les lieux car ils avaient une dernière navette à prendre pour rentrer chez eux, je restai jusqu’à l’entracte. Celui-ci arriva sur le coup de minuit et demi, annoncé par un cycliste interpellant l’écrivaine comme pour lui dire que cette fois elle était bien dans le réel, qu’il fallait éteindre les lumières (ça, c’était plutôt drôle), et les lumières s’éteignirent et les rangs se vidèrent. Je me dirigeai vers la sortie : là, les placeu.r.ses clamaient qu’il y avait deux voies, l’une pour ceux et celles qui sortaient définitivement et qui passait derrière eux, et l’autre pour ceux et celles qui avaient l’intention de revenir, dirigeant vers une placette, eh bien, je vis avec un léger pincement au coeur mais beaucoup de compréhension, presque tout le monde prendre la première voie. Me disant que sans doute je ne gagnerai rien de plus à rester une heure et demie supplémentaire dans cette confusion des textes et des images, je leur emboîtai le pas pour me retrouver bien vite au calme de ma chambre d’hôtel. Il est dit dans le programme (que je n’ai lu qu’après, les placeurs ayant oublié de le distribuer avant le spectacle! Bon, je sais, ce sont des bénévoles, je ne vais pas leur taper dessus…) que la seconde partie est différente, qu’elle évoque davantage le vieillissement du personnage qui, alors, est joué par une comédienne âgée très populaire en Pologne, ayant joué dans les films de Wajda. On y évoque aussi paraît-il la fragilité, en notre monde technique, de nos vies, et plus encore, de la vie en général, symbolisée par un poussin qui va disparaître entre les mâchoires d’une broyeuse. Je n’aurai rien vu de cela, peut-être est-ce dommage, j’observe que les critiques « officiels » n’en disent pas grand-chose non plus, me laissant penser que peut-être eux aussi ont regagné le calme de leur chambre d’hôtel au moment du grand départ…

la vie… la voici bien évoquée, et même portraiturée, dans cette petite pièce chef-d’oeuvre d’Elisabeth Bouchaud : l’Affaire Rosalind Franklin, à la Reine Blanche, dernier volet des « Fabuleuses ». Qu’est-ce que la vie, cette vie si bafouée, négligée, engloutie par les mâchoires de la technique ? Quelques scientifiques ont posé la question et l’ont, d’un certain point de vue, résolue au cours du siècle passé lorsqu’ils ont mis à jour la responsabilité de l’ADN dans l’histoire, et plus encore de sa structure en double hélice. Est vivant tout ce qui contient de l’ADN. Point. Encore fallait-il le découvrir, et l’histoire a inscrit à ce registre les noms de Crick, Watson et Wilkins, Watson étant américain et les deux autres anglais qui, tous, travaillaient à Londres ou à Cambridge, mais ce n’est que récemment que l’histoire a ressorti le nom de Rosalind Franklin. Pourtant c’est bel et bien elle qui a fait les observations et les photographies décisives et qui a su, la première, en tirer les conséquences. L’oeuvre d’Elisabeth Bouchaud est autant une pièce de théâtre qu’une enquête d’histoire des sciences. Celle-ci est magistrale. Il aura fallu explorer les archives, retrouver les épreuves photographiques, entrer dans le détail des appareillages. C’est aussi une œuvre de pédagogie scientifique : qui pourrait ne pas comprendre le mécanisme de l’ADN après avoir vu cette scène où, pour expliquer comment fonctionne la reduplication à son collaborateur, elle utilise simplement ses avant-bras, ses deux avant-bras au départ se nouant sur eux-mêmes avant qu’ils se séparent pour se nouer à ceux du comparse dans le même mouvement et ainsi de suite à l’infini ? Terrible portrait que celui de cette jeune anglaise, d’abord attirée par la vie parisienne au moment des caves de jazz de St Germain des Près puis retournant dans son pays où lui est promis la direction d’un groupe à King’s College, où elle devra s’occuper de la structure des protéines. Quand elle arrive à Londres, elle y est accueillie par un hurluberlu timide et coincé qui sera son collaborateur, elle tarde à rencontrer le chef du laboratoire, un certain Wilkins, qui est secrètement séduit, mais qui cherche à exercer son autorité sur la jeune recrue. Elle voudrait bien parler avec lui, surtout des équipements, qui s’avèrent tous défaillants, mais il a plus pressé à faire : se réunir au club avec ses amis, qu’à cela ne tienne je pourrais y venir avec vous, mais vous n’y pensez pas… nous sommes en Angleterre dans les années cinquante et les clubs sont réservés aux hommes (vous voulez dire interdits aux femmes… et aux chiens sans doute ? Oui, oui, évidemment Dr Franklin, aux chiens aussi). La pauvre Rosalind a ensuite à faire face aux assauts grossiers d’un certain Watson aux manières bien peu britanniques, qui n’est là que pour réussir au plus vite, bousculant le directeur du labo qui, au début, n’en veut pas. Crick un peu plus sympa mais tout autant avide de réussite à peu de frais. Ils s’arrangent tous ensemble (Wilkins, Crick et Watson) pour dérober les clichés uniques pris par Franklin, où, pour la première fois elle sépare deux formes de l’ADN, la A et la B, l’une sèche l’autre plus humide, séparation qui fait apparaître avec netteté sur l’un des clichés la forme d’une sorte d’hélice vue du dessus. Les potaches Watson et Crick vont s’en emparer de manière brouillonne, mais c’est Rosalind, pardon, le Dr Franklin, comme elle tient à se faire appeler, qui en donne le modèle. Terrible portrait disais-je car c’est celui d’une femme intransigeante, sur ses droits bien sûr et sur l’exigence de vérité : les conventions britanniques passent au second plan, ainsi malheureusement que la plus élémentaire prudence : sa manipulation excessive des rayons X va altérer sa santé, elle mourra jeune tout en ayant accumulé des découvertes dans le domaine des virus sans toutefois atteindre la gloire de ses comparses, récompensés par le Nobel en 1962 (elle était déjà morte en 1958)… mais qui ne firent plus jamais rien par la suite ! Comme pour Exil Intérieur et pour No’Bell, la mise en scène est d’une rigueur impeccable, les instruments sont convoqués sur scène, les comédiens, tous jeunes, sont excellents, le texte coule dans nos oreilles comme du miel. On ressort de là gonflé à bloc, enthousiaste, ému par l’existence de la science elle-même, et de quelques héros et héroïnes qui ont su (et savent encore) la porter. J’attends maintenant que madame Bouchaud se penche sur la sismologie, domaine où quelque chercheuse que je connais a connu le sort des Meitner, Bell, Franklin et consorts…

la photo décisive qui révèle la structure de l’ADN, prise en 1952
la « vraie » Rosalind Franklin…

Celle qui, dans No’Bell justement, joue le rôle de Jocelyn Bell, on la retrouve à la Chapelle des Antonins (l’un des pôles de la Factory) dans le rôle d’Anna Politovskaïa pour une pièce qui s’intitule : Femme non rééducable (le texte est de Stefano Massini, trad. Pietro Pizzuti). Elle joue avec son comparse, un homme avec qui elle forme la compagnie La Portée. Ils sont tous deux remarquables. Il faut là aussi louer le travail de préparation, de recherche documentaire sur le cas de cette journaliste russe assassinée par la sbires de Poutine en 2006, un 7 octobre. Une paire de lunettes en plus, et Roxane Driay se métamorphose en la journaliste russe, dont on prend connaissance des reportages effectués en Tchétchénie au début des années 2000, où, déjà, le dictateur russe envoyait ses troupes massacrer les civils, au départ des jeunes comme d’autres, puis des orphelins (pour éviter les reproches des mères!), puis enfin, comme en Ukraine, des repris de justice. Anna interviewe un jeune soldat russe. 19 ans. Satisfait de rentrer dans les normes imposées : tuer au moins trois ou quatre personnes par jour, avec une préférence pour la technique du fagot (on entoure un groupe de personne par un cordage bien serré, puis on balance là-dessus un bon explosif, et le tour est joué). Il n’a tout simplement pas conscience d’âtre un meurtrier, car, dit-il, ce sont des Tchétchènes, pas des hommes. 19 ans. Ce pourrait être mon fils. Et pas d’autre envie que celle que la guerre dure le plus longtemps possible. La journaliste se perd dans les cloaques de sang et de boue, elle est rudoyée chaque jour par les soldats russes, arrêtée et torturée à maintes reprises, elle n’en continue pas moins d’envoyer ses articles à la Novaïa Gazetta, seul journal restant de libre mais qui ne tardera pas à être supprimé (c’est son directeur, Dimitri Muratov, qui a obtenu le Nobel de la Paix en 2021). Des officiers écrivent pour la dénoncer, l’injurier. Une première tentative d’assassinat se solde par la mort d’une dame dans son immeuble qui n’avait pour seul tort que celui de lui ressembler vaguement, elle sait à partir de là que son sort est scellé et effectivement, quelques jours après, on ne la rate pas, elle est exécutée froidement dans le hall de son immeuble. Nous sommes dans cette pièce bien au coeur de l’infamie : le régime russe dans toute son horreur, tel qu’il sévit aujourd’hui en Ukraine bien sûr, avec les mêmes méthodes, les mêmes crimes et assassinats de journalistes, d’opposants etc. On songe bien sûr à Navalny en voyant cette pièce. Mais la Russie poutinienne s’effondrera. Bien sûr. Ses ressources ne sont pas inépuisables. On voit son armée piétiner aujourd’hui dans l’est de l’Ukraine. Mais après quels soubresauts terribles encore ? Et après combien de morts, qu’ils soient russes ou d’autres nationalités ? La métaphore de Coetzee, du petit poussin destiné à la broyeuse, s’impose toujours plus : qu’est-ce qu’une vie, non plus au sens scientifique mais au sens éthique, si n’importe laquelle de ces vies peut être fauchée en un instant par la barbarie dont l’humanité est capable à tout instant ?

Anna Politovskaïa
Roxane Driay dans Femme non rééducable

Avignon est formidable : chaque année, nous sommes baignés dans un océan de réflexion, de culture, d’outils pour la prise de conscience et de lucidité face à un monde en terrible danger. Avignon, dû à Jean Vilar qu’il ne faut jamais oublier, est la plus grande conquête au niveau de la culture que nous ayons eue depuis 1945. Puisse cette conquête jamais ne disparaître !

(1) On lira ceci sous la plume de Tiphaine Samoyault dans « au lieu du passage » paru dans la revue Vacarmes en 2009 : « Dans Elizabeth Costello, la sixième conférence, intitulée « Le problème du mal », évoque la question à propos du livre de Paul West, les Très Riches Heures du Comte von Stauffenberg, qui applique strictement le principe selon lequel il faut parler « du dedans » de l’expérience extrême. Décrivant sans rien omettre l’exécution des conjurés après la tentative d’assassinat manqué contre Hitler, il atteint, selon la lectrice et conférencière, les limites du lisible : « Certaines choses ne sont pas bonnes à lire ou à écrire. En d’autres termes : je prends tout à fait au sérieux ceux qui affirment que l’artiste risque gros à s’aventurer dans les lieux interdits ; il risque en particulier lui-même ; il risque peut-être tout. » (Elizabeth Costello, p. 234) La limite de la compassion est ainsi le point où la souffrance ne peut plus être endurée sans être elle-même une torture et transformer l’écrivain en bourreau ».

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Avignon deuxième semaine : la mort, le sexe, l’autisme et la science

Deuxième semaine. Un chroniqueur dit fort justement, sur la revue en ligne AOC que cette première semaine du Festival d’Avignon a été principalement dédiée à la vieillesse, au sexe et à la mort (1). Nous n’avons pas vu la pièce de Mohamed El Khatib, La vie secrète des vieux. Regrets (nous avons peut-être pensé que nous étions suffisamment au fait de la question). On y a mis en scène, paraît-il, d’authentiques personnes âgées, voire très âgées, parfois en fauteuil, pour briser le tabou du sexe chez les vieux. Certains dépassaient les cent ans. Est-ce encore du théâtre ? Sûrement, si j’en crois mon ami Jean qui a écrit un livre intitulé « Faire théâtre de tout », montrant donc qu’on peut, effectivement, faire théâtre de tout. Le sexe, je l’ai dit la semaine dernière, était aussi présent et presque obsédant dans le spectacle proposé par Angelica Liddell. Elle ne se faisait d’ailleurs pas faute de montrer sexes et nichons et, déjà, chez elle, on pouvait voir ces rangées de fauteuils pour des vieillards en rang, attendant leur petite satisfaction du jour. On sentait bien là, du reste, l’influence d’Ingmar Bergman. Citations de Persona et de Sarabande à l’appui. Quand le monde s’effondre comme il s’effondre en ce moment, on interroge l’essentiel. Comment allons-nous mourir, comment allons-nous vieillir, nous reste-t-il encore une dernière étreinte à partager ?

L’auteur de la chronique reliait à ces deux spectacles celui que nous avons vu aussi : Absalon, absalon, d’après le roman de William Faulkner, adaptation qui dure cinq heures, donnée à la Fabrica, un lieu construit il y a seulement une dizaine d’années, pour des expérimentations théâtrales. La mise en scène est de Séverine Chavrier, qui dirige le théâtre de Genève. Spectacle débordant de tout, de musique (très forte), de cris de rage et de folie, de video et de clair-obscur. Les deux premières heures sont éprouvantes, trop « saturées » comme dit l’article auquel je me réfère. Les personnages, dont un père de famille en lutte pour sa survie, se voient autant sur l’écran que sur scène où ils sont confinés dans des espaces restreints, comme une voiture. Il y a deux voitures sur scène qui, de temps en temps, se mettent à avancer ou bien à reculer, cela rappelle certains films où l’on avait pris l’habitude de filmer les héros derrière un volant, on a ça dans Pierrot le Fou par exemple. C’est fou ce qu’un pare-brise paraît le cadre idéal d’une mise en scène. De longues séquences dans la pénombre nous font sentir la moiteur et l’opacité des marécages du Mississipi. Plus la narration avance, plus les plans se mettent en place, il s’agit d’une saga du Sud américain, mais elle n’est pas présentée dans un ordre chronologique. Certaines séquences sont contemporaines, un descendant assis dans un rocking-chair raconte à un ami le passé familial, les mésalliances, les atmosphères de scandale, les épisodes de la guerre. Mais quelle guerre ? On pariera bien sûr pour la guerre de Sécession, même si parfois sont évoqués les soldats américains partis « sauver l’Europe ». L’heure finale est apaisée, une jeune femme noire raconte le racisme subi. Elle dit avoir appris un jour à une cousine qu’elle était « métisse », toute au plaisir d’utiliser une expression qu’elle venait d’apprendre, et que son père s’en était fâché car, disait-il, il n’y a pas de « métisse », ou on est l’un ou on est l’autre, ce en quoi on voyait bien qu’il se trompait. Interrogée plus tard, la cousine disait se rappeler très bien cet épisode, où elle avait enfin compris qui elle était. Dans la dernière partie du spectacle, la fragile toile (du papier?) sur laquelle sont projetées les images, se déchire. Des bouts entiers tombent sur la scène, révélant une architecture de tubes et de cases où par moment se sont réfugiés les personnages, comme si l’espace scénique, essentiellement vertical, était organisé en cases comme les cases de la mémoire. C’est donc à la mise à nue d’une mémoire que nous assistons. Dans un entretien, Séverine Chavrier dit qu’elle a voulu aborder surtout la question de l’héritage, les relations fraternelles et le rapport des jeunes à l’autorité parentale. On voit ainsi l’un des fils qui, contrairement à son frère et à sa sœur, s’engage dans des études, le premier de la famille à accéder à l’université, objet de quolibets et de colères de la part du père qui, lui, n’a jamais eu cette chance. Elle dit aussi avoir voulu interroger les fondements de la nation nord-américaine : vaste programme. On se demande tout au long du spectacle en effet comment peuvent faire corps et vivre ensemble des fragments si disparates, venus de tant d’horizons différents, à la base de tant de répressions et de massacres. On devine que j’ai un peu de mal à parler de ce spectacle, c’est qu’il reste en ma mémoire comme un rêve de la nuit dont j’essaierais de retrouver les moments et la signification. Sûrement est-ce un spectacle qu’il faudra retourner voir lorsqu’il passera, notamment à Paris, à l’Odéon (du 25 mars au 11 avril) ou bien à Genève (du 17 au 29 janvier).

HECUBE PAS HECUBE Festival d Avignon Texte et mise en scene Tiago Rodrigues Traduction Thomas Resendes Scenographie Fernando Ribeiro Costumes Jose Tenente Lumiere Rui Monteiro Musique et son Pedro Costa Collaboration artistique Sophie Bricaire Avec les interpretes de la Comedie Francaise : Eric Genovese, Denis Podalydes, Elsa Lepoivre, Loic Corbery, Gael Kamilindi, Elissa Alloula, Sephora Pondi


Curieusement ou… significativement, l’autisme est également un thème souvent abordé ici. Deux exemples, si éloignés l’un de l’autre qu’on pourrait dire qu’au plan théâtral, ils n’ont rien à voir : le « seule en scène » En tongs au pied de l’Himalaya, de Marie-Odile Weiss, au théâtre du Chêne Noir (donc dans le « off »), et le grand Hécube pas Hécube, écrit et mis en scène par Tiago Rodrigues à la Carrière de Boulbon (donc dans le « in »). On peut deviner que c’est, pour moi, le second qui l’emporte (rien à voir, vous dis-je!) même si le premier n’est pas négligeable : après tout, tenir en scène une heure et demie en racontant son parcours de mère d’enfant autiste ne doit pas être regardé avec condescendance. C’est du vécu. Rien ne saurait être reproché à l’actrice qui étale ses tripes en public en nous montrant les multiples embûches et obstacles à gravir, bien sûr encore et toujours les sempiternelles accusations des (mauvais) psy à l’encontre des mères taxées de frigidité, les remarques maladroites des amis qui ne vous veulent que du bien, la désertion des mâles qui, lorsqu’ils voient l’étendue du désastre préfèrent partir à toutes voiles. Mais rien à voir bien sûr avec les accents tragiques que sait y mettre le metteur en scène portugais en s’appuyant sur une tragédie antique, en l’occurrence Hécube d’Euripide. Magie du verbe et de la scène, la situation mise en scène par la troupe de comédiens qui sont réunis au début de la pièce, qui est celle d’une mère (Hécube), la femme du roi Priam, devenue captive et qui a vu son propre fils tué par celui qui devait le protéger et pour cela implore vengeance, se confond admirablement avec celle de la comédienne qui joue Hécube et qui, elle, a à faire face à la manière dont son fils a été maltraité dans une institution dédiée à l’accueil des autistes, et pour qui, elle aussi, demande réparation. Elsa Lepoivre joue Hécube, elle est sublime, tout comme l’est celui qui joue à la fois le rôle du procureur et celui d’Agamemnon, Denis Podalydes. Ce qu’on admire le plus dans ces réalisations mettant à contribution les comédien.ne.s de la Comédie Française, c’est l’extraordinaire justesse du ton, l’excellence de la diction qui fait que même par fort mistral, il n’y aurait aucune difficulté à suivre le propos.
De plus, le texte et la mise en scène de Rodrigues sont d’une grande limpidité, les mots sortent de la bouche des comédiens tout naturellement comme plusieurs sources qui s’écoulent, tout en restant dans la tragédie, le spectacle fait des écarts vers l’humour, voire même l’auto-dérision. On a le décordit un des personnages et en effet quel beau décor que celui de la carrière de Boulbon, on ne sait pas trop à quoi il sert.On a les costumes ils sont un peu monotones, mais ils sont faits sur mesure… Le fils autiste a pour prénom Otis, jeu de mots ? Non puisque les parents ne pouvaient pas deviner au départ, mais un hommage à Otis Redding dont la musique fait vibrer les murs de craie. Seul élément « rajouté » du décor : un chien géant parce que le film préféré d’Otis qu’il regardait en boucle est un dessin animé avec une petit chienne, et la mère, Nadia, comme la mère Hécube, seront prêtes à aboyer tant qu’il le faut jusqu’à ce qu’on leur rende justice…

Elisabeth Bouchaud


Autre chose encore, d’un peu éloigné des spectacles qui précèdent mais qui, pour d’autres raisons que celles évoquées jusqu’ici me touche beaucoup : les trois pièces (dans le « off ») regroupées sous le titre commun les Fabuleuses, qui sont données au théâtre Avignon-Reine Blanche. Ces pièces me touchent parce qu’il y est question de science, ce qui est suffisamment rare dans le domaine théâtral pour qu’on le signale. Et plus spécifiquement : de la place des femmes dans la science. Leur autrice est une scientifique elle-même : Elisabeth Bouchaud, qui réussit cet exploit de mener de front deux carrières, une de scientifique (elle a été encore récemment directrice des enseignements de l’Ecole Supérieure de Physique et de Chimie de Paris, elle a travaillé dans le domaine de la physique des matériaux, sur les phénomènes de rupture – utilisant en cela la théorie des fractales de Benoit Mandelbrodt) et une autre de comédienne / metteuse en scène / directrice de théâtre. Un pur littéraire craindra sûrement ce rapprochement : comment une scientifique peut-elle exprimer les subtilités des passions humaines, les rapports ambigus, les désespoirs et les joies ? Et bien qu’il se détrompe. Ces pièces font appel autant à la sensibilité du spectateur qu’à sa capacité de compréhension des théories de la matière. La première pièce est Exil intérieur, exploration du cas de Lise Meitner (dont j’ai déjà parlé ici), véritable découvreuse de la fission nucléaire, qui se fit ravir le fruit de son travail par Otto Hahn, le physicien allemand qui reçut le Prix Nobel en 1948 justement pour cette découverte. Lise Meitner était juive. Le régime hitlérien sut lui rendre la vie impossible jusqu’à ce qu’elle se décide enfin à partir, pour le Danemark d’abord (afin d’y rejoindre Niels Bohr) puis, au moment où ce pays fut mis à son tour sous la botte nazie, vers la Suède. De retour en son pays après la guerre, avec son neveu Otto Frisch qui l’avait beaucoup aidée, elle se heurte au déni des savants allemands. Ils espèrent se dédouaner de leurs crimes en insinuant que ceux qui ont réalisé la bombe atomique ont été aussi des criminels. La deuxième pièce, No Bell, est consacrée à Jocelyn Bell, jeune étudiante dans les années soixante qui prépare sa thèse à Cambridge au sein d’un observatoire dirigé par Antony Hewish, et à qui est dévolu le rôle de rassembler les données délivrées par un radio-télescope géant. C’est là qu’elle voit un jour un événement qui se reproduit systématiquement tous les 23h56, inexplicable jusqu’à présent, mais dont elle maintient mordicus la réalité, elle vient de découvrir le premier pulsar, mais là encore, les us et coutumes de la science vont faire que c’est son patron et lui seul qui sera gratifié de cette découverte, qui lui vaudra, à lui aussi, un prix Nobel. On retrouve Jocelyn Bell sur la fin de sa vie, lorsqu’elle a quand même réussi à faire valoir ses droits de grande scientifique. On la questionne sur ses regrets. Le point commun entre Lise Meitner et elle est de n’en avoir aucun, elles ont gardé de l’estime (peut-être de l’amour dans le cas de Lise) pour leur tuteur, même si celui-ci a quelque peu abusé d’elles. La troisième pièce sera consacrée à Rosalind Franklin, la vraie découvreuse de la structure en hélice de l’ADN. Je ne l’ai pas encore vue. Mais bientôt !


Ici aussi, les comédien.ne.s sont excellent.e.s. Dans la première pièce, Elisabeth Bouchaud elle-même tient le rôle principal. Elle est bouleversante. Mise en scène d’une grande rigueur, avec peu de moyens, mais suffisants. Souvent un tableau noir suffit à faire naître de grandes émotions ! (on se souviendra du très beau film : Le Théorème de Marguerite, sorti cette année, sur une (pseudo) découverte d’une démonstration pour la conjecture de Goldbach).

(1) cf. Vieillesse, mort et sexualité – premier retour sur Avignon 2024 Par Hugues Le Tanneur paru dans AOC – vendredi 12 juillet

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Sublime Liddell / Avignon 2024

Evidemment, les critiques s’en sont pris à l’ accessoire, c’est-à-dire à la façon de les traiter. L’un d’eux a même porté plainte, rien moins que pour atteinte… à la liberté de la presse ! Vouloir museler une liberté (en l’occurrence celle de création) en faveur d’une autre (d’expression) voilà bien le symbole de la confusion qui règne dans le monde qui se veut libéral(1). Angelica Liddell n’en a cure, ce qu’elle veut, elle, c’est clamer les vérités qui sont dures à entendre, car il n’est pas de vraie liberté sans vérité, sans volonté de la dire avant tout. Il y a des artistes géniaux qui tentent de la dire, Angelica a pris modèle sur Ingmar Bergman, qui a délivré un testament prodigieux par lequel il fixait les règles de son enterrement. La vieillesse, la maladie, la mort sont les trois épreuves du réel auxquelles tout un chacun un jour a à faire face et il ne sert à rien de tergiverser, de finasser, de contempler ces vérités avec des manières à la façon de certains poètes un peu trop raffinés. Alors Angelica Liddell parle de la merde, de la merde et du sang, qui n’a vu un vieillard, l’un de ses parents par exemple, être entouré dans son lit de mourant.e de merde et de sang ? Autre obsession : le sexe, chez les hommes, tout donner pour un moment de bandaison, combien de fois vous masturbez-vous par jour ? demande la rebelle espagnole. Alors bien sûr, cela se traduit sur scène, mais jamais autant que l’ont dénoncé les fameux critiques, on ne voit sur scène ni accouplement ni masturbation, ou alors à peine esquissés, comme quand quatre jeunes femmes nues tour à tour présentent leur cul et leurs fesses à des vieillards en fauteuil le long de mur du Palais des papes, mur dont elle nous rappelle incidemment combien en d’autres temps il fut éclaboussé de sang, ce qui fait qu’il peut bien aujourd’hui supporter quelques crachats et gouttelettes, ainsi que le jet de l’eau qui a servi à la belle pour se nettoyer l’entre-jambes… Le spectacle de Liddell nous montre ainsi des scènes édifiantes, et par moments jouissives, comme, par exemple, quand l’un des personnages, nu et enduit de peinture rouge insulte le pape en sa tunique blanche et son fauteuil roulant, et qu’il le traite de vieux con. Ne l’a-t-il pas mérité ? La papauté depuis plus de deux mille ans règne sur nos esprits, a façonné notre pensée, stipulé les interdits auxquels se tiennent encore des milliards de sujets et qui concernent bien entendu et toujours la sexualité, les rapports homme-femme, aujourd’hui les questions de trans-identité. Le Pape comme incarnation du Fétiche-Dieu. S’en prendre aux fétiches c’est bien évidemment ce que commet comme « faute » Angelica Liddell et qui, très certainement lui sera reproché jusqu’à sa mort qui, elle aussi, viendra un jour, et là-dessus, elle ne se fait aucune illusion. « La nuit, je sens un couteau se planter dans mon ventre, avant que je ne m’endorme. Je sens que d’une certaine façon, je prends congé de la vie, et que bientôt va commencer l’épuisant travail d’extinction. Je suis terrifiée par la vieillesse, la dégradation du corps et de l’esprit, je redoute par-dessus tout la démence, les adieux, le fait d’être à la merci d’inconnus, sans coeur et maltraitants ».

DAMON Festival d’Avignon Texte, mise en scene, scenographie et costumes Angelica Liddell Lumiere Mark Van Denesse Son Antonio Navarro Assistanat a la mise en scene Borja Lopez Avec David Abad, Ahimsa, Beatriz Alvarez, Yuri Ananiev, Nicolas Chevallier, Guillaume Costanza, Elin Klinga, Angelica Liddell, Borja Lopez, Sindo Puche, Daniel Richard et la participation de figurants

(1) noter que suite, à la plainte, Angelica Liddell a supprimé le passage incriminé et l’a remplacé par un discours où elle dit que ces propos en début de spectacle ne sont là que pour être fidèle à l’oeuvre de Bergman, lui-même tourmenté par les critiques et ayant du leur répondre à maintes reprises. Dans son testament, il règle ses comptes avec eux. Liddell a voulu transposer ces réponses à son cas personnel et remplacer les noms de critiques suédois qui nous sont inconnus par ceux des critiques de la presse essentiellement parisienne qui l’ont épinglée au cours de ses précédents spectacles, ne faisant en réalité qu’exprimer leur fureur face à des paroles hors des convenances qui visent toujours les fétiches qui nous encombrent. Jamais ces critiques n’ont oeuvré de manière constructive, en « analysant » les spectacles, ils n’ont fait que projeter leur dégoût. On notera bien sûr qu’il s’agit là de constantes dans leurs « émissions d’avis », qu’il s’agisse de Télérama, de Libération ou du Figaro. Ne parlons pas des critiques du « Masque et la Plume » juste plaisants à écouter parce qu’ils jouent de joyeux numéros de comiques mais sans que jamais ils nous apprennent quelque chose de profond sur l’oeuvre évoquée, qu’il s’agisse d’un livre, d’une pièce de théâtre ou d’un film. Il s’agit avant tout de rigoler et de faire rigoler (d’ailleurs, l’émission est en public).

*

Le 7 juillet à 20h, les clameurs qui ont salué la victoire du Nouveau Front Populaire. Je ne pouvais bien sûr pas m’y soustraire : j’étais heureux, aussi, de ce bonheur irréfléchi sorti des tripes, et j’ai crié siamo tutti antifascisti ! Un regard autour de moi me révélait cette foule de gens heureux, des jeunes surtout, des étudiants, des personnes cultivées qui venaient au théâtre, qui aimaient sûrement Molière, Shakespeare ou Beckett. Si différents de ceux du camp d’en face. Evidemment, on ne reprochera à personne d’aimer Racine, Hugo, Mozart ou Beethoven. On peut pourtant être horrifié de ce gouffre qui sépare ceux qui aiment Duras de ceux qui votent Hanouna. On peut vivre dans des zones où ne vivent que les premiers ou au contraire des zones où ne vivent que les seconds. C’est l’un ou c’est l’autre. Mondes séparés. Si l’on voulait faire une loi « contre le séparatisme » c’est d’abord à cette séparation-là qu’il faudrait s’attaquer.

Capital économique, capital culturel, deux sortes de capital bien différents. Le premier souvent au détriment de ceux qui n’en ont pas, de capital. Le second en théorie ne nuisant à personne. Et pourtant… Le capital culturel compense très bien celui financier que l’on n’a pas, mais pour qui n’a pas le capital culturel, la perte est sèche. Et se traduit par un désir de vengeance sociale.

Le soir vers minuit, liesse place de l’Horloge. Un groupe de militants cégétistes et LFI s’est massé sur les marches de l’hôtel de ville. La foule scande « On lâche rien », les orateurs promettent de se battre pour que les objectifs du NFP soient atteints. Des drapeaux sont déployés. Un drapeau palestinien. Un mélange social et ethnique sympathique. Un vrai sentiment de fraternité. Pensée pourtant pour ceux qui se méfient des penchants antisémites, bien réels, de LFI. Qui s’en soucie en ces heures de joie ? N’ai-je pas été un peu léger de faire confiance au candidat LFI dans ma circonscription ?

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Lire la poésie en des temps mauvais

En ces sombres temps que nous traversons, il peut toujours être un peu consolant de se reporter à des périodes et à des lieux où les temps furent encore plus sombres pour les gens qui y ont vécu. La Révolution russe et le régime de terreur qui l’a suivie ont été de ceux-là. On aura donc une pensée émue pour Anna Akhmatova, dont la romancière Geneviève Brisac a écrit un émouvant portrait, paru récemment chez Seghers(1). Anna était née Gorenko, mais avait décidé de prendre un autre nom après que son père lui eut dit qu’en aucun cas il ne voulait que son nom ne soit souillé par des vers décadents comme pouvait, selon lui, en produire sa fille. Elle se pencha alors du côté de sa grand-mère maternelle qui était d’origine tatare et descendante d’Akhmat Khan, pour choisir le beau nom d’Akhmatova. En voyage de noce à Paris avec son premier mari, en 1910, elle y rencontre Amedeo Modigliani, qu’elle retrouvera l’année suivante. L’artiste fait son portrait et de nombreuses esquisses d’elle dont elle arrivera à garder l’une malgré toutes les vicissitudes de son existence, jusqu’à la fin de celle-ci. Anna et Amedeo, assis les jours de pluie au jardin du Luxembourg sous un grand parapluie, se récitent l’un à l’autre des vers de Verlaine qu’ils connaissent par cœur.

Akhmatova a traversé la révolution russe sans y prendre une part active, c’est bien ce qui lui fut reproché, notamment par Maïakovski (avant que lui-même ne sombre et ne se suicide) puis par les divers « responsables » de la culture en milieu soviétique, et elle a traversé donc aussi toute la période stalinienne, puisqu’elle mourut à Saint Petersbourg en 1966. De sa confrontation avec Maïakovski, le poète et critique de cette époque, Tchoukovski, retire qu’il était la foule et elle la solitude (d’ailleurs, dit le critique, il ne sait pas compter en-dessous d’un million!). Mieux vaut ne pas être un ou une solitaire en période révolutionnaire…

Mariée avec un certain Nikolaï Goumiliov, également poète, qui la courtise depuis qu’elle a quatorze ans et qui se désintéresse d’elle dès qu’il est parvenu à ses fins, elle a, de ce mariage, un fils, Liova, qui jouera un rôle essentiel dans sa vie jusqu’à sa mort, leurs rapports n’étant pas facilités par le contexte (lui reprochant à sa mère de quasiment l’abandonner lorsqu’il est interné alors que bien évidemment, c’est l’administration qui met un obstacle à leur échange de lettres).

croquis de Modigliani représentant Anna Akhmatova en 1911

Si, bizarrement, le régime épargna relativement la personne même d’Anna, il s’acharna sur ses proches. Goumiliov est fusillé en 1921, accusé d’avoir trempé dans un complot monarchiste. Ses amants sont souvent arrêtés (Nikolaï Pounine mourra au Goulag en 1949), et son fils aussi bien entendu. La première fois elle obtient sa libération grâce à une lettre adressée à Staline, la seconde fois, en 1938, ce sera plus difficile et ce sera le Goulag jusqu’aux années cinquante : il a osé protesté en cours contre son professeur de littérature qui avait dénigré son père. A certains moments toutefois, elle est relativement bien vue du régime, d’autant qu’elle accepte de s’adresser à la population lors du siège de Leningrad, et vers la fin de sa vie, elle est encensée comme grande poétesse, il ne faut pourtant pas trop se réjouir pour elle : sa liberté ne tient qu’à un fil. Il suffit qu’elle reçoive Isaïah Berlin, membre de la diplomatie anglaise, qui l’admire beaucoup, chez elle, pour qu’aussitôt, Staline s’émeuve, voilà que notre grande poétesse s’acquoquine avec des espions occidentaux… il en résulte expulsion de l’Union des écrivains et problèmes administratifs. Parmi ses amis, on notera bien sûr Alexander Blok, Marina Tsvetaïeva et Ossip Mandelstam. Marina réfugiée en Asie centrale pendant la guerre qui ne trouve plus à se nourrir et se suicide. Mandelstam envoyé au Goulag et qui en meurt. Anna seule mourra de maladie et chez elle. La seule fois où je suis allé à Saint-Petersbourg, j’aurais pu voir la maison d’Anna Akhmatova. Dommage, je n’en ai pas pris le temps. Je ne crois pas qu’il y aura une prochaine fois… quand je lis l’affirmation de Dostoïevski selon laquelle « être un vrai Russe c’est devenir le frère de tous les hommes », mon coeur se serre en pensant à ce qu’est devenue la Russie aujourd’hui, sous Vladimir Poutine.

La poésie d’Akhmatova est fluide et lyrique, simple en apparence. Au départ tournée vers l’intime et les sentiments éprouvés (c’est bien ce qui lui fut reproché par les « révolutionnaires »), elle devient par la suite une expression universelle des souffrances et des malheurs des gens du peuple. En 1957, à Leningrad, elle écrit dans « en guise de préface [à Requiem, son œuvre maîtresse] » :

Dans les années terribles de la « Iejovchtchina », j’ai passé dix-sept mois à faire la queue devant les prisons de Leningrad. Un jour, quelqu’un a cru m’y reconnaître. Alors, une femme aux lèvres bleuâtres qui était derrière moi et à qui mon nom ne disait rien, sortit de cette torpeur qui nous était coutumière et me demanda à l’oreille (là-bas, on ne parlait qu’en chuchotant) :

– et cela pourriez-vous le décrire ?

Et je répondis :

– oui, je le peux.

Alors, une espèce de sourire glissa sur ce qui avait été jadis son visage.

Les dates d’écriture des poèmes qui composent le Requiem s’échelonnent entre 1930 et 1957.

Non, ce n’est pas moi, c’est quelqu’un d’autre qui souffre.
Souffrir ainsi, je ne l’aurais pas pu. Et que les draps noirs recouvrent
Ce qui est arrivé.
Et qu’on emporte les lanternes…


Il fait nuit.

(1) il faut noter ici que ce n’est pas le premier livre paru chez Seghers sur Anna Akhmatova, il y eut, publié en 1968, dans la collection Poètes d’aujourd’hui le très beau livre de Jeanne Rude, bien plus complet et documenté que celui de Brisac. J’ai la chance d’avoir redécouvert cet ouvrage au fond de ma bibliothèque, il fait davantage référence à mon avis que la récente publication.

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L’hymne d’amour de Jean-Claude à Jacqueline

Parler d’amour en ces temps si angoissants pour notre avenir, peut-être est-ce ce qui nous reste à faire de mieux.

Jacqueline, Jacqueline, est un magnifique livre que Jean-Claude Grumberg a écrit après le décès de son épouse. Elle avait 82 ans, il en avait 80. Ils auront vécu ensemble presque soixante ans. C’était en mai 2019. Elle est morte d’un cancer du foie survenu après un autre, mais du poumon, dont elle pensait être guérie (en 2018), mais en 2019, après des douleurs dans le dos puis des symptômes de vomissement, il fallut se rendre à l’évidence, elle avait une grosse tumeur au foie. Jacqueline était une très belle femme (mon ami Jean qui l’a connue le confirme!) alors que Grumberg, lui, s’est toujours perçu comme plutôt laid, plutôt bancal et mal foutu, ayant, de plus, perdu son œil droit assez tôt. Mais il a eu la chance unique de sa vie de trouver Jacqueline, dont il a été et est resté éperdument amoureux. Ils faisaient l’amour jusqu’à la fin, même en dépit de son épisode prostatique qui avait précédé le cancer de Jacqueline et qui réduisit son oiseau, comme il dit, à ne plus jamais chanter.

1973 – c Grumberg – Fonds Olender

Grumberg énumère les souvenirs heureux et les souvenirs tristes de leur vie, et même quand je dis tristes c’est peu dire, car ce sont parfois des moments insoutenables qui sont évoqués. Les derniers sont évidemment ceux précédant la mort de Jacqueline. Terrible évocation que celle du dernier soir, lorsque Jacqueline sait que le lendemain, elle sera emmenée en ambulance vers l’hôpital dont elle sait bien qu’elle ne reviendra jamais. Tant qu’on n’a pas vécu soi-même ce genre de situation, je pense qu’on ne peut pas réaliser ce que cela doit être, on se demande comment les humains peuvent vivre avec ça. Questionnement voisin de celui de savoir comment vivre avec les camps de la mort. Pensée qui vient naturellement à l’esprit lorsqu’on lit le livre de Grumberg parce que, d’une part, on sait son acharnement à faire entendre les voix de ceux et celles qui sont partis vers les camps, témoigné dans maints récits et pièces de théâtre (dont le fameux La plus précieuse des marchandises, porté au cinéma par Michel Hazanavicius, qui faillit obtenir un prix au récent festival de Cannes – mais faillit seulement, hélas) et d’autre part parce qu’on ne voit pas bien à quoi comparer la souffrance extrême de qui sait qu’il n’est plus là que pour sa mort prochaine. On pense aussi à ceux et celles qui se savaient condamnés par la gestapo à être fusillés le lendemain. Cette nuit-là, elle dort grâce à des somnifères. Grumberg en vient machinalement à avoir peur, au matin, que l’ambulance ne les oublie, comme si c’était un voyage ordinaire. Il se dit plus tard qu’il regrette qu’ils n’aient pas profité de cette nuit-là pour parler, pour se dire ce qu’ils ne s’étaient encore jamais dit. Elle mourra quelques jours plus tard.

Grumberg se remémore aussi leur dernier voyage, à Cabourg, où ils allaient souvent, cette fois en compagnie de leur petite-fille, Jeanne, cinq ans, qui les fait rire et organise des spectacles dans tout l’hôtel. Lorsqu’il reviendra quelques mois plus tard, il ne pourra même pas s’asseoir sur le banc où ils avaient l’habitude de se poser.

Souvenir drôle d’un voyage à l’île de Saint-Barthélémy dans les Caraïbes, dans un cadre magnifique (Paradise Beach) agrémenté d’arbres superbes mais qui ont le défaut d’avoir des fruits très dangereux, ressemblant à des pommes. Don’t eat est-il écrit sur chaque arbre, mais Jacqueline insouciante, brave l’interdit. Elle en est quitte pour des brûlures sur la langue. A la réception de l’hôtel, l’accueil appelle l’hôpital. Ils s’en sortent en buvant un bon Cognac ! Renseignement pris, cet arbre et ces fruits existent bel et bien, le mancenillier.

Souvenir encore, mais plus ancien, d’un repas avec Simone Signoret (pour qui Grumberg a écrit la série télévisée Thérèse Humbert, mise en scène par Marcel Blüwal), Yves Montand, Claude Roy et Loleh Bellon, autre grande actrice de l’époque qui jouait dans Casque d’Or aux côtés de Simone. Jacqueline était une fan d’Yves Montand. Elle aurait aimé être une chanteuse elle-même, et dans ce cas se serait appelée Jacqueline Gayarof, ce qui veut dire «en montant » en yiddish.

Dans ce magnifique hymne d’amour, on voit Jacqueline sous toutes ses coutures, et c’est le cas de le dire puisqu’elle était styliste de mode, chantant Padam padam, s’écroulant de rire lorsque Jean-Claude se cassait la figure, assise sur le rebord du lit, tendre et langoureuse, très en colère quand son mari a, selon elle, mal agi, comme lorsqu’il a accepté une interview sur Europe 1 et qu’il a dû répondre à des questions stupides.

Un jour, à la terrasse du café Tournon (18, rue de Tournon, Paris, 6ème), ils ont fait la connaissance de Robert, un Ecossais, qui lisait Joseph Roth, l’auteur préféré de Grumberg, il se trouve que Roth était justement mort à cette terrasse, l’Ecossais le savait et le lisait justement en hommage. Ils sont devenus amis. Quand Jacqueline est morte, Robert a écrit un mot à Jean-Claude où il parle de la beauté de son visage et de son caractère. Au minuit, à la nouvelle an, je penserai de toi et de Jacqueline, sa beauté du visage et du caractère.

[sur ces entrefaits, je retrouve un livre que j’avais acheté il y a une quinzaine d’années au Printemps du Livre, que Grumberg m’avait dédicacé, et dans la dédicace il est question de Drancy, nous avions certainement du parler en effet de Drancy, qui est évoqué dans le livre (Mon père. Inventaire) par le biais de trois écrivains qui y sont passés : Tristan Bernard (libéré grâce à l’intervention de Sacha Guitry), Max Jacob (qui est mort après son passage car il avait été libéré grâce à l’intervention de Cocteau) et Benjamin Fondane (qui a préféré rester pour soutenir sa sœur car il aurait pu être libéré lui aussi). Moi je connaissais de Drancy le lycée dont je suis issu, qui était à deux pas de la tristement célèbre cité de la Muette qui servit de camp d’internement. Certains de mes copains habitaient là, sans trop savoir à l’époque (on était dans les années soixante) ce qui s’y était vraiment passé].

Tout au long du livre, les courts chapitres alternent, on pourrait dire le bon et le mauvais, mais parfois, on tombe dans un gouffre, on frôle la dépression, c’est un puits qui nous aspire, comme dans ce chapitre intitulé Tu ne vas pas le croire, non, tu ne vas pas le croire « depuis ton départ, je cohabite à la maison, chez nous, oui oui, avec un vieux débris qui n’a que sa prostate en tête et son arthrose de hanche en bouche ». La détresse et la solitude vous prennent à la gorge. Le chapitre « Mosaïque » aussi nous enfonce dans la douleur, celle de la dernière journée quand celle qui va mourir s’accroche encore à vous comme à une bouée de sauvetage et que, bien sûr, elle se rend compte que tout cri est désespéré et qu’elle vous en veut « de ne rien comprendre ». Mais même après la mort, elle est là quand même, qui guide le stylo, reproche un mot de travers, apporte ses conseils. On nous dit que les Japonais restent avec leurs morts, que ceux-ci vivent au milieu d’eux et de temps en temps se manifestent, on est ébahi (un film récent que je n’ai pas encore vu, avec Isabelle Huppert dans le rôle titre, brode là-dessus, paraît-il), et pourtant quand l’amour reste, il semble que ce soit universel. Et cela est le cas pour beaucoup de ceux qui écrivent. Cela doit servir aussi à ça, finalement, l’écriture. A maintenir en vie.

Le bonheur est dans l’amour. On ne le dira jamais assez. Point commun entre Auster et Grumberg : d’avoir connu cette vérité. Lorsque l’autre disparaît, celui qui reste se retrouve en enfer comme le chantait Brel. Mais il a malgré tout la consolation de garder en lui cette vérité : il ou elle a vécu l’amour, et cela ne lui sera jamais retiré. D’ailleurs, comme le montre abondamment le récit, l’autre est toujours là, présent. Si on a la chance de pouvoir écrire, l’écriture servira à cela : continuer à le ou la faire vivre, tisser autour de lui ou elle des colliers de souvenirs et d’attention.

Dans Jacqueline, Jacqueline, Grumberg montre admirablement ce qu’est l’amour au quotidien, tel qu’il se prolonge loin dans l’âge, rien à voir avec cet autre livre, paru cette année, d’un certain Bégaudeau, appelé bêtement « l’amour » mais qui n’en montrait que la triste monotonie et les effets d’habitude en nous priant de nous attendrir, livre bien triste, contrairement à celui de Grumberg, lequel dans la pire noirceur, nous laisse entrevoir une vraie joie.

On ne voit de l’amour souvent que les explosions de sensualité, les coups réussis et les performances enviables effectuées le plus souvent dans la jeunesse, rarement on voit les échecs, les peines ou les difficultés à faire en sorte, comme le dit joliment Grumberg, que l’oiseau chante. Parler plutôt de ce second aspect est précieux car il élargit notre spectre, non, l’amour n’est pas que la réussite éclatante des revues érotiques, c’est avant tout la complicité des corps accompagnatrice de celle des esprits. Elle le caresse, il la caresse, et ils en jouissent et là est l’extase, le moment de plaisir, mêlé à l’humour des situations. Je ne te pénètre pas toujours mais je t’enlace à tout jamais.

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Ils ne sont pas fascistes, mais…

Manifestation anti-RN, Grenoble, 15 juin

Des amis me reprochent d’utiliser le terme de « fasciste » ou, simplement, de « fascisant » pour qualifier le Rassemblement National. Leur argument est que nous ne pouvons reprendre, dans la conjoncture actuelle, de tels qualificatifs qui sont intrinsèquement liés à une certaine période historique, et que, bien sûr, nombre de traits qui ont défini le fascisme mussolinien ou le nazisme allemand sont ici absents : pas d’organisation en « faisceaux », pas d’exaltation de la force de l’armée, pas de visée expansionniste, et on verrait même certains traits qui distinguent nos partis actuels d’extrême droite du fascisme, comme une certaine forme de tolérance (en tout cas apparente) à l’égard des mouvements féministes ou LGBTQIA+ ainsi que le gommage de ce qui pourrait apparaître comme par trop raciste ou anti-sémite au niveau du discours explicite. En somme, le RN (à la différence ici de Reconquête!) n’aurait plus au fondement de sa stratégie des prises de position racistes, machistes et xénophobes. Est-ce vrai ? Prenons acte d’un changement de langage évident : le temps a passé, on ne s’exprime plus en 2024 comme on le faisait en 1934 ou en 1944, voire en 1960. Par ailleurs, la seule stratégie envisageable aujourd’hui pour parvenir au pouvoir étant la voie dite « démocratique », c’est-à-dire celle qui consiste à se faire élire grâce à une majorité de voix, comme il est très difficile d’obtenir une majorité sur un programme qui serait un peu trop explicitement fasciste, le parti du genre RN n’a pas d’autre solution que diluer son projet le plus possible, c’est ce que l’on a appelé la stratégie de « dé-diabolisation ». En conséquence de tout cela, on ne se dit pas ouvertement raciste, ni xénophobe. Mais on prône la préférence nationale. Comme ces choses-là sont bien dites. Or, qu’est-ce que la préférence nationale si ce n’est, comme on en a vu poindre l’idée au moment du vote de la loi sur l’immigration, la suppression d’aides et de services aux étrangers, ou leur subordination à des exigences particulières (de durée de séjour etc.) et leur expulsion des logements sociaux, par exemple ? Autrement dit, la préférence nationale est une mesure xénophobe qui s’en prend, de plus, aux plus fragiles des étrangers : à savoir les émigrés venus de pays hors d’Europe, du Maghreb, du Moyen-Orient, de l’Afrique sub-saharienne, autrement dit ceux qui sont marqués racialement. C’est donc une mesure raciste.

Si cette « nouvelle extrême droite » (selon un terme qui fut employé par Adorno dans une célèbre conférence prononcée en 1967) n’est pas « ouvertement fasciste » au sens des grands partis totalitaires du XXème siècle (mais Adorno emploie quand même parfois le terme de « parti de style fasciste »), elle ne s’en caractérise pas moins par un repli identitaire, une conception protectionniste de l’économie, un rejet de l’immigration et une vision de la culture uniquement centrée sur les valeurs dites « nationales », traits qui sont communs avec tous les partis fascistes. Comme le fascisme d’autrefois, elle proclame l’existence d’un peuple uni et homogène, qui serait menacé par des forces extérieures, dont il est urgent de débarrasser le pays pour que celui-ci s’épanouisse enfin et se régénère, voire se « purifie ». On dira certes que cette idée de « peuple » largement mythifié se retrouve également dans d’autres forces politiques, notamment à gauche (on sait que le leader de la France Insoumise a fait du « peuple » le nouveau pivot des transformations sociales, en lieu et place du « prolétariat » qui n’existe plus), mais ce n’est qu’au RN que cette idée se trouve ainsi exprimée comme entité menacée de l’extérieur par des forces hostiles identifiées immédiatement à « l’étranger ». Autre point commun avec le fascisme, le propension à considérer comme devant être combattue par tous les moyens (y compris la violence, c’est-à-dire le « coup d’état ») le moindre empêchement à accomplir le programme du parti qui proviendrait de la Constitution ou des cadres institutionnels mis en place par celle-ci. Telle disposition envisagée est contraire à la Constitution, qu’à cela ne tienne, on procédera par référendum. Seulement, dans de nombreux cas (comme celui de la priorité nationale), le référendum n’entre pas dans le cadre prévu par la loi. On est donc prêt à résoudre ce type de situation paradoxale par la force : « Ce que Marine Le Pen propose, c’est une sorte de coup d’État ! » dit Dominique Rousseau, juriste et professeur de droit constitutionnel à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne, en 2022. On peut encore, bien sûr, considérer comme invariants par rapport aux fascismes d’origine certains traits, comme la mise en avant de l’autorité et même de l’autoritarisme, tendance à considérer que tout problème peut être résolu pour peu qu’on fasse preuve d’autorité : cela se montre en particulier dans le cas des jugements portés sur l’école, mais plus généralement dans les questions de délinquance et de maintien de l’ordre public.

Ils ne sont pas fascistes maisIls ne sont pas fascistes mais tous les étrangers qui vivent en France commencent à trembler, ils ne sont pas fascistes mais on craint que leur victoire ne libère les instincts violents de leurs sympathisants, ils ne sont pas fascistes mais on se résigne déjà aux victimes à prévoir de forces de police enclines à se dire en état de légitime défense, ils ne sont pas fascistes mais le monde de la culture s’attend à ce que les non sympathisants RN doivent se passer de subventions (et incidemment, à ce que disparaisse le statut d’intermittent du spectacle), ils ne sont pas fascistes mais on prévoit déjà que les radios publiques disparaîtront pour ne laisser la place qu’aux émules de Fox News, ils ne sont pas fascistes mais on commence déjà à se dire qu’il faudrait peut-être s’exprimer avec prudence…

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Certaines personnes de gauche, du monde culturel en particulier (comme Ariane Mnouchkine) se frappent la poitrine avec contrition, disant que c’est aussi de leur faute, qu’ils n’ont pas su écouter les revendications des gens les plus pauvres, les plus précaires, qu’ils les ont abandonnés en quelque sorte, ce qui les a contraints à aller voir du côté des partis d’extrême-droite en espérant y obtenir plus d’écoute. C’est bien sûr se donner beaucoup d’importance, comme si d’avoir été plus empathique, plus à l’écoute, aurait résolu les problèmes, qui sont en réalité liés aux tendances de fond du capitalisme lesquelles dépassent de loin les personnes. Dans l’affaire, gens précaires, habitants des zones rurales et intellectuels du monde culturel sont dans la même barque, les seconds étant souvent d’ailleurs dans des situations aussi précaires que les premiers. Il s’agit là de recherches de responsabilités personnelles peut-être sympathiques mais qui tombent à côté de la plaque. Comme le dit Robert Kurz : « la stupidité et la laideur monstrueuses du nouvel extrêmisme de droite ne sont pas le fruit d’une initiative personnelle, mais doivent être mises sur le compte de la démocratie de l’économie de marché qui a été proclamée comme étant la forme définitive de l’humanité ». La conscience démocratique se scinde en deux tendances, il y a celle qui se cherche des justifications, et celle qui culpabilise, mais ce sont les deux faces d’une même médaille, qui consistent toutes deux à vouloir cacher que c’est un type de démocratie très particulier, à savoir « la démocratie d’économie de marché » qui est responsable. Quand Kurz parle ici de « démocratie d’économie de marché », nous savons bien de quoi il retourne : la mise en place méthodique des structures qui permettent la fabrication des opinions, l’aiguillage des désirs individuels vers la consommation, la réduction systématique de toutes les envies à des questions de pouvoir d’achat liées aux stratégies des grands distributeurs.

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Où allons-nous? Vers le pire

Un article de l’Obs rappelle opportunément qu’il y a cinquante ans, juste cinquante ans, aux présidentielles où Valéry Giscard d’Estaing fut élu, le représentant du Front National, Jean-Marie Le Pen faisait… 0,75 % des voix. Nous en sommes aujourd’hui à admettre de façon résignée sa prochaine arrivée au pouvoir. Comment cela a-t-il été possible ? Les chroniqueurs habituels incrimineront comme d’habitude les petits jeux tactiques, toujours jeux dangereux, comme lorsque Mitterrand trouvait malin de porter en avant la voix du Front National parce que cela permettait de diviser la droite et ainsi, de pouvoir à bon compte assurer une majorité au second tour des législatives à la gauche de gouvernement, grâce à des triangulaires, ou bien, plus récemment, quand l’actuel président pensait qu’avec un tel adversaire il serait toujours facile de l’emporter, vue l’aisance avec laquelle il avait triomphé en apparence de MLP lors des débats télévisés. « Ils sont si nuls ». Bêtise de qui croit l’autre éternellement plus bête que soi. Ces stratagèmes et ces calculs à deux balles ne sont cependant que des causes superficielles, la traduction du fait que la politique se révèle à jamais comme un jeu de masques, qui amuse la galerie pendant qu’en dessous s’agitent des mécanismes autrement plus déterminants. Les historiens, à la différence des journalistes, ont souvent dégagé les grandes tendances sous-jacentes à ce qui peut sembler n’être que les remous de l’histoire. Les recherches sur l’histoire du capitalisme montrent que les courants politiques sont pour l’essentiel l’expression de visions en apparence distinctes mais qui finissent par se rejoindre de la lutte pour la survie d’un système qui les a vu naître et dont ils sont les enveloppes plus ou moins trompeuses. En posant la question « Quand commence le capitalisme ?», l’historien Jérôme Baschet met à jour un espace de temps, situé entre 1450 et 1750, où les choses se sont faites progressivement pour aboutir à un basculement à la deuxième de ces dates : il avait beau y avoir avant des sommes d’argent colossales (provenant notamment de l’extraction d’argent dans les mines de Bolivie, mais aussi du commerce international), il fallut attendre les alentours du milieu du XVIIIème siècle pour qu’apparaisse réellement le capital en tant que tel, c’est-à-dire en tant que rapport social, avec la construction des fabriques, l’apparition du salariat et le passage de la production par la forme marchandise. Parmi les facteurs décisifs qui ont conduit à cette « révolution », Baschet en indique un qui paraît fondamental et doit nous faire réfléchir : l’abolition des lois qui, en Angleterre, jusqu’à cette date, régissaient encore la charité publique et faisaient que la valeur « solidarité » était un impératif qu’il n’était pas question de remettre en cause. En supprimant l’Edit de Speenhamland(*), les gouvernants anglais, suivant en cela les recommandations de Burke et de Bentham, voulaient obliger les pauvres à entrer dans le régime du salariat, à se joindre ainsi à la grande armée des ouvriers qui allaient bâtir notre monde, fait uniquement de production, de commerce, d’égoïsme et de cynisme. Le règne de l’individualisme s’instaurait. La réalisation de profit et les gains de valeurs étaient plus fondamentaux que la cohésion sociale. Les guerres les plus atroces pouvaient bien avoir lieu, opposant les impérialismes les uns aux autres, elles ne faisaient qu’alimenter la machine de guerre en accroissant les bénéfices de l’industrie. Les formes religieuses antérieures, qui avaient maintenu, il faut bien le reconnaître, une idée globale de charité profitable à la cohésion sociale, laissaient la place à des visions fétichistes du réel momentanément utiles pour assurer la part subjective du fonctionnement du capitalisme : antisémitisme, racisme, xénophobie. Une idéologie dite « libérale » se mettait ainsi en place, prétendant apporter le bonheur individuel essentiellement par la consommation des biens, elle pouvait avoir un aspect chatoyant mais gardait toujours sous le coude sa variante terrifiante : le recours brutal aux idéologies que nous venons de mentionner. Nous sommes aujourd’hui dans une phase qui correspond à ce dévoilement brutal. Les philosophes et historiens Robert Kurz et Roswitha Scholz, à la suite d’Horkheimer, ont plusieurs fois affirmé que libéralisme et fascisme constituaient les deux faces d’un même processus visant à « la socialisation par la valeur ».

L’individu que je suis, qui essaie modestement de penser mais n’y arrive pas toujours, n’en croyait pas ses yeux et ne voulait pas le croire : ces théoriciens exagéraient. Eh bien non, puisqu’aujourd’hui nous avons sous les yeux la preuve que cela existe : un agent de l’idéologie libérale qui donne en public et en direct le pouvoir à l’aile fascisante du système. Comment caractériser autrement le geste de Macron dissolvant l’Assemblée Nationale, en réponse à la demande formulée par le RN, en sachant très bien que son soi-disant « adversaire » est en ordre de marche et prêt à ravir la majorité des circonscriptions françaises, alors que ceux qui seraient théoriquemzent à même de lui damer le pion, à savoir les partis de la gauche parlementaire sont, eux, au contraire, empêtrés dans des contradictions insurmontables ?

(*) Au dire de Jérôme Baschet, l’édit de Speenhamland de 1795 était une loi qui « manifestait la permanence d’une ancienne logique (féodale) de fixation locale des populations et la persistance d’une économie morale traditionnelle selon laquelle tout être humain doit être aidé à ne pas mourir de faim ». Il fut aboli en 1834 et cette abolition « a joué un rôle décisif dans l’accélération de l’exode rural et la formation d’un véritable marché du travail. De fait, les penseurs libéraux qui militaient contre Speenhamland avaient parfaitement conscience que le nouveau monde qui se mettait alors en place, et notamment la généralisation de la discipline du salariat industriel, passait par la destruction du principe de charité, soit ce qui, sous le nom de caritas, avait été le principe constitutif du monde social dans le système féodo-ecclésial. In Quand commence le capitalisme ? De la société féodale au monde de l’Economie, ed. Crise et Critique. p. 56

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L’hiver pas si austère de Paul Auster

L’annonce du décès de Paul Auster ce 30 avril (annonce faite, au dire du Monde, par une amie de la famille sans, semble-t-il, le consentement de ses proches et notamment de son épouse Siri Hustvedt, ce qui est mal comme l’a dit cette dernière) m’a causé de la tristesse. Non que ce fût mon auteur préféré, j’avais lu en effet bien peu de choses de lui jusqu’ici, si ce n’est, il y a plus de trente ans, sa trilogie new-yorkaise, bien plus récemment, son livre écrit avec son gendre photographe sur les crimes de masse perpétrés aux Etats-Unis et, plus récemment encore, son dernier roman, Baumgartner, dont j’avais dit ici tout le bien que je pensais, mais, peut-être justement à cause de ce dernier livre, en raison du fait qu’il venait d’entrer dans ma vie.


France, Paris, octobre 1998
Portrait de Paul Auster, écrivain américain.

Ludovic Carème / Agence VU

Curieuse coïncidence que quelqu’un entre dans votre vie au moment où il va mourir, d’autant que tous les deux, lui et toi, aviez le même âge et que donc vous auriez pu vous rencontrer bien avant (je dis ici « rencontrer » au sens virtuel car je n’irai pas jusqu’à croire que j’aurais pu le rencontrer dans la vie réelle, et j’emploie la seconde personne du singulier pour me désigner à dessein afin de me conformer à l’usage du dernier livre que je viens de lire de lui). Pas étonnant donc que, passant récemment à Arles devant la librairie de Actes-Sud qui fut sa maison d’édition française, tu te rues sur le rayon de ses livres, dont évidemment, la plupart sont actuellement en réimpression. Tu jetais donc ton dévolu sur Chronique d’hiver, que tu avais ignoré au moment de sa parution (en 2012 aux Etats-Unis, en 2013 en France). C’est un livre où Auster se penche sur son passé à partir du point de vue conféré par un âge qui, à l’époque, lui semble canonique alors qu’il paraîtrait aujourd’hui à lui comme à toi la prime jeunesse : soixante-quatre ans. A ce moment, il lui reste donc encore treize années à vivre et nous ne saurons sans doute jamais les événements et les sentiments qui auront jalonné cette fin d’existence, en tout cas nous ne les saurons jamais racontés par lui. 251 pages pour raconter sa vie, c’est bien peu. Il faut y introduire des tours de magie et des lueurs d’intelligence en permanence qui vont permettre de pratiquer l’ellipse en ne montrant de soi qu’une partie, certes, mais la plus significative.

Plus que la chronologie de ses souvenirs, ce sur quoi se penche Auster est l’histoire de son corps, des souffrances qu’il a endurées, des marques qu’il a subies. Et oui, quel meilleur guide à travers soi que son propre corps ? N’est-il pas l’éternel compagnon, le témoin ultime de nos souffrances comme de nos joies ? Il s’agit peut-être d’une constante d’ailleurs, le long de son œuvre, en tout cas de la plus récente, puisque dans Baumgartner encore, le personnage central faisait irruption dans notre conscience au travers de ses douleurs, brûlure à la main (ayant saisi une casserole surchauffée car il l’avait oubliée sur le feu), puis au genou suite à une chute dans l’escalier de sa cave (comme sa main lui faisait mal, il n’avait pas pu tenir la rampe). Ici, dans cette Chronique, cela commence dès l’âge de trois ans et demi quand, accompagnant sa mère dans les rayons d’un supermarché de Newark et y ayant rencontré un petit camarade, il entreprend en sa compagnie de faire de longues glissades sur la surface lisse du sol, jusqu’à, évidemment, atterrir sur un établi de menuisier en bois et se faire très mal à cause d’un clou qui dépasse et lui déchire la joue. Première cicatrice. Plus tard, à douze ans, ce fut, au cours des premiers jeux de balle, la percussion par un gros balourd de ses copains fonçant sur lui, qui le laissa au sol, inconscient et transporté à l’hôpital où un certain docteur Kohn lui fit les points de suture indispensables. Nouvelles cicatrices.

A plusieurs étapes de sa vie, son corps a traduit les émotions qu’il a vécues, comme lorsqu’il a cru souffrir d’un infarctus et qu’il n’avait qu’une irritation de l’œsophage (après s’être bourré d’un sandwich au thon!), lorsqu’il a souffert des yeux (déchirement de la cornée gauche, puis droite) ou qu’il a eu un caillot de sang dans la jambe à la suite d’un voyage New-York Copenhague en classe économique, ce qui l’a contraint à rester immobilisé pendant plusieurs semaines puis à marcher avec une canne pendant plusieurs mois, ou bien lorsqu’il a fait de terribles crises de panique, notamment après le décès de sa mère. Il raconte aussi l’accident qu’il a eu en rentrant chez lui avec sa femme et sa fille. Pendant tout le trajet en voiture il n’était pas très bien, sa femme le mettait en garde sans arrêt mais finalement, tout allait bien se terminer, ils allaient enfin être chez eux, lui était un peu impatient (il avait envie de pisser), alors au moment de tourner à gauche dans une grande avenue, tout près de leur maison, il a estimé qu’il avait le temps de passer avant qu’un fourgon n’arrive au carrefour, mauvaise appréciation, le fourgon allait beaucoup plus vite que la normale et il y eut une forte collision. Sa femme Siri restait immobile, on craignait qu’elle ne se fût briser la nuque, fort heureusement, il n’en fut rien. Mais depuis, il avait cessé de conduire. Il raconte la mort de ses parents, qui avaient divorcé, le père crise cardiaque en faisant l’amour, ce qui, contrairement à ce que l’on pense souvent, n’est pas une belle mort… en tout cas pas pour le ou la partenaire, la mère morte à 77 ans, ce qui s’avérera justement être l’âge de la mort de Paul en 2024. Il parle beaucoup de son enfance et du rôle joué par le sport (base ball, football américain).

Il raconte aussi ses souvenirs sexuels, très tôt son réconfort d’avoir un compagnon en la personne de son sexe qui lui apparaît alors ressemblant, de par cette sorte de casque qui le domine, à un petit pompier. Puis un beau jour, le petit pompier se montre lieu de béatitude et alors, toute son adolescence est mobilisée par une seule chose. Au début, des flirts innocents avec plein de filles de son lycée, on n’ose pas trop toucher la chair, juste effleurer les seins au travers des pulls et des chemisiers, on a connu ça nous aussi, puis l’amour avec des prostituées, dont une à Paris, qui lui dira des vers de Baudelaire.

Un corps, malheureusement ou heureusement, cela demande à être casé, mis à l’abri, protégé, hébergé sous un toit, alors à un moment du récit, il décide de prendre comme cadre de narration la liste des divers logis qu’il aura occupés dans sa vie, en tout vingt et un au moment où il écrit, dont plusieurs en France dans les années 71-74, à Paris (3 rue Jacques Mawas, 29 rue Descartes etc.) mais aussi en Provence, près d’Aups, où il vit avec sa compagne d’alors (relation difficile, faite d’aller-retours. Il épousera celle-ci à son retour aux Etats-Unis, un moment en Californie, et ils auront un premier fils, né en 1977. mais très vite ils divorceront, en 1978).

Il fait à Paris la rencontre des Français, et ce n’est pas triste à lire ! Paul Auster détaille avec lucidité nombre de nos défauts, à nous Français, de quoi nous rendre pas si fiers de l’être. Son premier logis parisien sera situé au 3 de la rue Jacques Mawas, dans le quinzième arrondissement, où il fait venir un accordeur de piano aveugle qui lui dit, avec une sorte de satisfaction, qu’il a lui-même habité dans cette rue pendant la guerre car, lui dit-il, il y était facile de trouver un appartement. Pourquoi ? Parce que les Juifs (il dit « israëlites ») qui habitaient là « étaient partis ». Ah bon, et où étaient-ils partis ? Ca je ne sais pas, mais en tout cas presque aucun n’est revenu. Auster est stupéfait. Au début, il ne comprend pas très bien, ou bien il refuse de croire ce que l’autre lui dit. Puis il se rend à l’évidence. Telle a été écrit Auster la première d’une série de leçons sur la vie à la française qui t’ont été inculquées à la dure dans cet immeuble. La deuxième viendra d’un épisode de la Guerre des Tuyaux. Il n’a pas fait attention au fait que la chasse d’eau coulait au grand dam des voisins ; il reçoit un mot de la voisine du dessous qui lui annonce qu’elle a écrit au propriétaire et que si celui-ci ne l’expulse pas, elle sera prête à le dénoncer à la police. Auster voit là une caractéristique des Français qui, plutôt que chercher un accord à l’amiable sont toujours prêts à passer d’abord par la loi et les autorités. Une foi illimitée en la hiérarchie du pouvoir, une croyance aveugle dans les voies de la bureaucratie pour redresser les torts et rectifier la plus petite injustice. La même dame fulmine quand la compagne de Paul, venue à Paris, joue du piano l’après-midi, alors il va tenter de s’expliquer avec elle et ainsi fait sa connaissance, elle s’appelle madame Rubinstein. Alors qu’ils s’invectivent, il a la lumineuse idée de lui dire qu’il est bien triste que deux Juifs soient en train de se disputer de la sorte, et cela réussit… à l’avenir elle le saluera et cessera de l’importuner.

Rue Jacques Mawas dans le XVème arrondissement

Ces Chroniques sont aussi parcourues par la mort. Pas étonnant quand il s’agit du corps et de ses aspérités. Auster passe en revue toutes ses rencontres avec elle, depuis la fois où, lorsqu’il avait 14 ans, il a vu un de ses copains à 30cm de lui se faire foudroyer. Et du côté familial l’apprentissage tardif que sa grand-mère paternelle avait tué son grand-père un soir de dispute. En mai 2002, il a au bout du fil sa mère qui lui semble plus heureuse qu’elle n’a jamais été. Il reçoit un coup de téléphone le lendemain qui lui annonce qu’elle est morte. Il part alors dans le New Jersey où elle habite et là, il est complètement perdu, il reçoit l’aide d’une cousine et de sa fille, il est titubant et va très mal. Il boit plus que de raison et s’endort, il est réveillé par la voix d’une autre cousine qui lui glapit le pire mal de sa mère défunte. Le voilà ramené à ce qu’il a à peine soupçonné lorsqu’il était enfant, la mésentente entre ses parents, les vagabondages de sa mère, un échange téléphonique surpris où la voix d’un homme disait au revoir et où sa mère répondait au revoir chéri.

Dans un passage en revue des parties du corps, il s’arrête sur la main, raison de citer un poème de Keats (« Cette main vivante, à présent chaude et capable / D’une étreinte fervente, ne manquerait, serait-elle froide / Et dans le silence glacial de la tombe,. De hanter tant tes jours et tant transir les rêves de tes nuits / Que tu souhaiterais ton coeur tari de sang / Pour qu’en mes veines à nouveau puisse la vie rouge affluer, / Et toi calmer ta conscience. Regarde la voici / Vers toi, vers toi, je la tends… »), mais aussi d’évoquer Joyce répondant à une femme se déclarant tellement honorée de serrer la main qui a écrit Ulysse : « Permettez moi de vous rappeler que cette main a fait aussi bien d’autres choses ».

Keats

Et puis les fois où il s’est vraiment fâché où il a été prêt à cogner, comme lorsqu’il a pris le train un 1er septembre en France, venant d’Avignon, dans une terrible cohue comme seuls les connaissent les moments de départ ou de retour de vacances en France, et qu’à l’arrivée à Paris, pris avec sa femme et sa fille dans la bousculade au moment de prendre le taxi, il essaie de prendre ses bagages pour aller à une autre station où là, un chauffeur de taxi refuse de les emmener parce qu’ils vont trop près ! Il jette de rage un sac contre la voiture, le chauffeur en sort furieux pour lui casser la gueule, mais lui est encore plus furieux et prêt à en découdre, si bien que le chauffeur bat en retraite. Auster excelle dans la manière d’établir des contrastes, ici entre ces deux hommes qui fulminent et une femme noire qui passe, nonchalamment, en charriant sans efforts ses bagages sur sa tête.

Mais surtout, ce court récit de vie est parcouru d’une lumière, d’une providence, celle qu’irradie la femme de sa vie, Siri Hustvedt, qu’il a rencontrée, il s’en souvient bien, le 23 février 1981, « vingt jours après ton trente-quatrième anniversaire et seulement quatre jours après son vingt-sixième, tu l’as rencontrée, l’Unique t’a été présentée, la femme qui est avec toi depuis ce soir-là il y a trente ans, ta femme, le grand amour qui t’a pris par surprise au moment où tu t’y attendais le moins ». Quel duo magnifique ils auront ainsi formé pendant plus de quarante ans, tous deux aussi grands écrivains l’un que l’autre, lui avec cette œuvre qu’on lui connaît, elle avec ses multiples talents qui la font autant romancière qu’essayiste, et qui ont commencé leur vie de couple en se lisant des histoires.

Au moment où est écrit cette Chronique, Paul Auster traduit des poètes français pour établir une anthologie. Parmi eux figure Joseph Joubert, poète et moraliste mort en 1824. Joubert avait écrit : « La fin de la vie est amère ». Et Paul ajoute : « Neuf mois après avoir écrit ces mots à soixante et un ans, il note, à propos de la fin de vie, une formule non seulement différente mais bien plus exigeante : il faut mourir aimable (si on le peut). Si on le peut. Il n’est probablement pas d’accomplissement humain plus grand que d’être aimable à la fin, que cette fin soit amère ou pas ». Voilà bien en somme le message qu’Auster aura voulu nous laisser. Essayer d’être aimable, même à la fin, c’est sans doute le programme le plus ambitieux que nous puissions avoir, plus ambitieux que toutes les résolutions de premier janvier ou que toute promesse faite à soi-même de combattre les injustices. Il a l’avantage d’impliquer peu de monde, n’engageant que nous-mêmes.

Joseph Joubert

Sur la fin, il entendra la voix des morts : il se rappelle un voyage fait à Hambourg avec son éditeur allemand, ils ont l’idée d’aller à Bergen Belsen, et là, surplombant un endroit où il est dit que 50 000 soldats soviétiques sont enterrés, il a une hallucination : il entend les morts hurler.

La Terre hurlait

Auster fait partie de ces grands romanciers (beaucoup sont américains, mais certains ne le sont pas, comme Rushdie ou Murakami, ou bien, parmi les Français, Le Clézio ou Modiano) qui réussissent à créer un monde hors duquel, dès que nous y avons pénétré, nous avons peine à sortir, ils ont usé toute leur vie, toute leur énergie, à le faire vivre, souvent ce monde emprunte à leur vie propre, comme ici, d’autres fois aux récits et aux histoires qu’ils ont entendus dans leur jeunesse. Les personnages qui le peuplent sont nos voisins, nos amis. Lire leurs romans c’est comme entreprendre un voyage, et de ce point de vue, je ne vois guère de différence entre le fait de décrire l’un de mes périples (comme celui, récent au Japon et en Corée) et celui de décrire le contenu d’un livre que j’ai aimé. C’est pourquoi aussi la littérature nous apprend tant, nous montrant ce que nous ne pouvons percevoir par nous-mêmes car nous n’avons que le temps d’une seule vie, et pourquoi aussi elle est souvent plus forte que la théorie.

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