Avignon deuxième semaine : la mort, le sexe, l’autisme et la science

Deuxième semaine. Un chroniqueur dit fort justement, sur la revue en ligne AOC que cette première semaine du Festival d’Avignon a été principalement dédiée à la vieillesse, au sexe et à la mort (1). Nous n’avons pas vu la pièce de Mohamed El Khatib, La vie secrète des vieux. Regrets (nous avons peut-être pensé que nous étions suffisamment au fait de la question). On y a mis en scène, paraît-il, d’authentiques personnes âgées, voire très âgées, parfois en fauteuil, pour briser le tabou du sexe chez les vieux. Certains dépassaient les cent ans. Est-ce encore du théâtre ? Sûrement, si j’en crois mon ami Jean qui a écrit un livre intitulé « Faire théâtre de tout », montrant donc qu’on peut, effectivement, faire théâtre de tout. Le sexe, je l’ai dit la semaine dernière, était aussi présent et presque obsédant dans le spectacle proposé par Angelica Liddell. Elle ne se faisait d’ailleurs pas faute de montrer sexes et nichons et, déjà, chez elle, on pouvait voir ces rangées de fauteuils pour des vieillards en rang, attendant leur petite satisfaction du jour. On sentait bien là, du reste, l’influence d’Ingmar Bergman. Citations de Persona et de Sarabande à l’appui. Quand le monde s’effondre comme il s’effondre en ce moment, on interroge l’essentiel. Comment allons-nous mourir, comment allons-nous vieillir, nous reste-t-il encore une dernière étreinte à partager ?

L’auteur de la chronique reliait à ces deux spectacles celui que nous avons vu aussi : Absalon, absalon, d’après le roman de William Faulkner, adaptation qui dure cinq heures, donnée à la Fabrica, un lieu construit il y a seulement une dizaine d’années, pour des expérimentations théâtrales. La mise en scène est de Séverine Chavrier, qui dirige le théâtre de Genève. Spectacle débordant de tout, de musique (très forte), de cris de rage et de folie, de video et de clair-obscur. Les deux premières heures sont éprouvantes, trop « saturées » comme dit l’article auquel je me réfère. Les personnages, dont un père de famille en lutte pour sa survie, se voient autant sur l’écran que sur scène où ils sont confinés dans des espaces restreints, comme une voiture. Il y a deux voitures sur scène qui, de temps en temps, se mettent à avancer ou bien à reculer, cela rappelle certains films où l’on avait pris l’habitude de filmer les héros derrière un volant, on a ça dans Pierrot le Fou par exemple. C’est fou ce qu’un pare-brise paraît le cadre idéal d’une mise en scène. De longues séquences dans la pénombre nous font sentir la moiteur et l’opacité des marécages du Mississipi. Plus la narration avance, plus les plans se mettent en place, il s’agit d’une saga du Sud américain, mais elle n’est pas présentée dans un ordre chronologique. Certaines séquences sont contemporaines, un descendant assis dans un rocking-chair raconte à un ami le passé familial, les mésalliances, les atmosphères de scandale, les épisodes de la guerre. Mais quelle guerre ? On pariera bien sûr pour la guerre de Sécession, même si parfois sont évoqués les soldats américains partis « sauver l’Europe ». L’heure finale est apaisée, une jeune femme noire raconte le racisme subi. Elle dit avoir appris un jour à une cousine qu’elle était « métisse », toute au plaisir d’utiliser une expression qu’elle venait d’apprendre, et que son père s’en était fâché car, disait-il, il n’y a pas de « métisse », ou on est l’un ou on est l’autre, ce en quoi on voyait bien qu’il se trompait. Interrogée plus tard, la cousine disait se rappeler très bien cet épisode, où elle avait enfin compris qui elle était. Dans la dernière partie du spectacle, la fragile toile (du papier?) sur laquelle sont projetées les images, se déchire. Des bouts entiers tombent sur la scène, révélant une architecture de tubes et de cases où par moment se sont réfugiés les personnages, comme si l’espace scénique, essentiellement vertical, était organisé en cases comme les cases de la mémoire. C’est donc à la mise à nue d’une mémoire que nous assistons. Dans un entretien, Séverine Chavrier dit qu’elle a voulu aborder surtout la question de l’héritage, les relations fraternelles et le rapport des jeunes à l’autorité parentale. On voit ainsi l’un des fils qui, contrairement à son frère et à sa sœur, s’engage dans des études, le premier de la famille à accéder à l’université, objet de quolibets et de colères de la part du père qui, lui, n’a jamais eu cette chance. Elle dit aussi avoir voulu interroger les fondements de la nation nord-américaine : vaste programme. On se demande tout au long du spectacle en effet comment peuvent faire corps et vivre ensemble des fragments si disparates, venus de tant d’horizons différents, à la base de tant de répressions et de massacres. On devine que j’ai un peu de mal à parler de ce spectacle, c’est qu’il reste en ma mémoire comme un rêve de la nuit dont j’essaierais de retrouver les moments et la signification. Sûrement est-ce un spectacle qu’il faudra retourner voir lorsqu’il passera, notamment à Paris, à l’Odéon (du 25 mars au 11 avril) ou bien à Genève (du 17 au 29 janvier).

HECUBE PAS HECUBE Festival d Avignon Texte et mise en scene Tiago Rodrigues Traduction Thomas Resendes Scenographie Fernando Ribeiro Costumes Jose Tenente Lumiere Rui Monteiro Musique et son Pedro Costa Collaboration artistique Sophie Bricaire Avec les interpretes de la Comedie Francaise : Eric Genovese, Denis Podalydes, Elsa Lepoivre, Loic Corbery, Gael Kamilindi, Elissa Alloula, Sephora Pondi


Curieusement ou… significativement, l’autisme est également un thème souvent abordé ici. Deux exemples, si éloignés l’un de l’autre qu’on pourrait dire qu’au plan théâtral, ils n’ont rien à voir : le « seule en scène » En tongs au pied de l’Himalaya, de Marie-Odile Weiss, au théâtre du Chêne Noir (donc dans le « off »), et le grand Hécube pas Hécube, écrit et mis en scène par Tiago Rodrigues à la Carrière de Boulbon (donc dans le « in »). On peut deviner que c’est, pour moi, le second qui l’emporte (rien à voir, vous dis-je!) même si le premier n’est pas négligeable : après tout, tenir en scène une heure et demie en racontant son parcours de mère d’enfant autiste ne doit pas être regardé avec condescendance. C’est du vécu. Rien ne saurait être reproché à l’actrice qui étale ses tripes en public en nous montrant les multiples embûches et obstacles à gravir, bien sûr encore et toujours les sempiternelles accusations des (mauvais) psy à l’encontre des mères taxées de frigidité, les remarques maladroites des amis qui ne vous veulent que du bien, la désertion des mâles qui, lorsqu’ils voient l’étendue du désastre préfèrent partir à toutes voiles. Mais rien à voir bien sûr avec les accents tragiques que sait y mettre le metteur en scène portugais en s’appuyant sur une tragédie antique, en l’occurrence Hécube d’Euripide. Magie du verbe et de la scène, la situation mise en scène par la troupe de comédiens qui sont réunis au début de la pièce, qui est celle d’une mère (Hécube), la femme du roi Priam, devenue captive et qui a vu son propre fils tué par celui qui devait le protéger et pour cela implore vengeance, se confond admirablement avec celle de la comédienne qui joue Hécube et qui, elle, a à faire face à la manière dont son fils a été maltraité dans une institution dédiée à l’accueil des autistes, et pour qui, elle aussi, demande réparation. Elsa Lepoivre joue Hécube, elle est sublime, tout comme l’est celui qui joue à la fois le rôle du procureur et celui d’Agamemnon, Denis Podalydes. Ce qu’on admire le plus dans ces réalisations mettant à contribution les comédien.ne.s de la Comédie Française, c’est l’extraordinaire justesse du ton, l’excellence de la diction qui fait que même par fort mistral, il n’y aurait aucune difficulté à suivre le propos.
De plus, le texte et la mise en scène de Rodrigues sont d’une grande limpidité, les mots sortent de la bouche des comédiens tout naturellement comme plusieurs sources qui s’écoulent, tout en restant dans la tragédie, le spectacle fait des écarts vers l’humour, voire même l’auto-dérision. On a le décordit un des personnages et en effet quel beau décor que celui de la carrière de Boulbon, on ne sait pas trop à quoi il sert.On a les costumes ils sont un peu monotones, mais ils sont faits sur mesure… Le fils autiste a pour prénom Otis, jeu de mots ? Non puisque les parents ne pouvaient pas deviner au départ, mais un hommage à Otis Redding dont la musique fait vibrer les murs de craie. Seul élément « rajouté » du décor : un chien géant parce que le film préféré d’Otis qu’il regardait en boucle est un dessin animé avec une petit chienne, et la mère, Nadia, comme la mère Hécube, seront prêtes à aboyer tant qu’il le faut jusqu’à ce qu’on leur rende justice…

Elisabeth Bouchaud


Autre chose encore, d’un peu éloigné des spectacles qui précèdent mais qui, pour d’autres raisons que celles évoquées jusqu’ici me touche beaucoup : les trois pièces (dans le « off ») regroupées sous le titre commun les Fabuleuses, qui sont données au théâtre Avignon-Reine Blanche. Ces pièces me touchent parce qu’il y est question de science, ce qui est suffisamment rare dans le domaine théâtral pour qu’on le signale. Et plus spécifiquement : de la place des femmes dans la science. Leur autrice est une scientifique elle-même : Elisabeth Bouchaud, qui réussit cet exploit de mener de front deux carrières, une de scientifique (elle a été encore récemment directrice des enseignements de l’Ecole Supérieure de Physique et de Chimie de Paris, elle a travaillé dans le domaine de la physique des matériaux, sur les phénomènes de rupture – utilisant en cela la théorie des fractales de Benoit Mandelbrodt) et une autre de comédienne / metteuse en scène / directrice de théâtre. Un pur littéraire craindra sûrement ce rapprochement : comment une scientifique peut-elle exprimer les subtilités des passions humaines, les rapports ambigus, les désespoirs et les joies ? Et bien qu’il se détrompe. Ces pièces font appel autant à la sensibilité du spectateur qu’à sa capacité de compréhension des théories de la matière. La première pièce est Exil intérieur, exploration du cas de Lise Meitner (dont j’ai déjà parlé ici), véritable découvreuse de la fission nucléaire, qui se fit ravir le fruit de son travail par Otto Hahn, le physicien allemand qui reçut le Prix Nobel en 1948 justement pour cette découverte. Lise Meitner était juive. Le régime hitlérien sut lui rendre la vie impossible jusqu’à ce qu’elle se décide enfin à partir, pour le Danemark d’abord (afin d’y rejoindre Niels Bohr) puis, au moment où ce pays fut mis à son tour sous la botte nazie, vers la Suède. De retour en son pays après la guerre, avec son neveu Otto Frisch qui l’avait beaucoup aidée, elle se heurte au déni des savants allemands. Ils espèrent se dédouaner de leurs crimes en insinuant que ceux qui ont réalisé la bombe atomique ont été aussi des criminels. La deuxième pièce, No Bell, est consacrée à Jocelyn Bell, jeune étudiante dans les années soixante qui prépare sa thèse à Cambridge au sein d’un observatoire dirigé par Antony Hewish, et à qui est dévolu le rôle de rassembler les données délivrées par un radio-télescope géant. C’est là qu’elle voit un jour un événement qui se reproduit systématiquement tous les 23h56, inexplicable jusqu’à présent, mais dont elle maintient mordicus la réalité, elle vient de découvrir le premier pulsar, mais là encore, les us et coutumes de la science vont faire que c’est son patron et lui seul qui sera gratifié de cette découverte, qui lui vaudra, à lui aussi, un prix Nobel. On retrouve Jocelyn Bell sur la fin de sa vie, lorsqu’elle a quand même réussi à faire valoir ses droits de grande scientifique. On la questionne sur ses regrets. Le point commun entre Lise Meitner et elle est de n’en avoir aucun, elles ont gardé de l’estime (peut-être de l’amour dans le cas de Lise) pour leur tuteur, même si celui-ci a quelque peu abusé d’elles. La troisième pièce sera consacrée à Rosalind Franklin, la vraie découvreuse de la structure en hélice de l’ADN. Je ne l’ai pas encore vue. Mais bientôt !


Ici aussi, les comédien.ne.s sont excellent.e.s. Dans la première pièce, Elisabeth Bouchaud elle-même tient le rôle principal. Elle est bouleversante. Mise en scène d’une grande rigueur, avec peu de moyens, mais suffisants. Souvent un tableau noir suffit à faire naître de grandes émotions ! (on se souviendra du très beau film : Le Théorème de Marguerite, sorti cette année, sur une (pseudo) découverte d’une démonstration pour la conjecture de Goldbach).

(1) cf. Vieillesse, mort et sexualité – premier retour sur Avignon 2024 Par Hugues Le Tanneur paru dans AOC – vendredi 12 juillet

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Sublime Liddell / Avignon 2024

Evidemment, les critiques s’en sont pris à l’ accessoire, c’est-à-dire à la façon de les traiter. L’un d’eux a même porté plainte, rien moins que pour atteinte… à la liberté de la presse ! Vouloir museler une liberté (en l’occurrence celle de création) en faveur d’une autre (d’expression) voilà bien le symbole de la confusion qui règne dans le monde qui se veut libéral(1). Angelica Liddell n’en a cure, ce qu’elle veut, elle, c’est clamer les vérités qui sont dures à entendre, car il n’est pas de vraie liberté sans vérité, sans volonté de la dire avant tout. Il y a des artistes géniaux qui tentent de la dire, Angelica a pris modèle sur Ingmar Bergman, qui a délivré un testament prodigieux par lequel il fixait les règles de son enterrement. La vieillesse, la maladie, la mort sont les trois épreuves du réel auxquelles tout un chacun un jour a à faire face et il ne sert à rien de tergiverser, de finasser, de contempler ces vérités avec des manières à la façon de certains poètes un peu trop raffinés. Alors Angelica Liddell parle de la merde, de la merde et du sang, qui n’a vu un vieillard, l’un de ses parents par exemple, être entouré dans son lit de mourant.e de merde et de sang ? Autre obsession : le sexe, chez les hommes, tout donner pour un moment de bandaison, combien de fois vous masturbez-vous par jour ? demande la rebelle espagnole. Alors bien sûr, cela se traduit sur scène, mais jamais autant que l’ont dénoncé les fameux critiques, on ne voit sur scène ni accouplement ni masturbation, ou alors à peine esquissés, comme quand quatre jeunes femmes nues tour à tour présentent leur cul et leurs fesses à des vieillards en fauteuil le long de mur du Palais des papes, mur dont elle nous rappelle incidemment combien en d’autres temps il fut éclaboussé de sang, ce qui fait qu’il peut bien aujourd’hui supporter quelques crachats et gouttelettes, ainsi que le jet de l’eau qui a servi à la belle pour se nettoyer l’entre-jambes… Le spectacle de Liddell nous montre ainsi des scènes édifiantes, et par moments jouissives, comme, par exemple, quand l’un des personnages, nu et enduit de peinture rouge insulte le pape en sa tunique blanche et son fauteuil roulant, et qu’il le traite de vieux con. Ne l’a-t-il pas mérité ? La papauté depuis plus de deux mille ans règne sur nos esprits, a façonné notre pensée, stipulé les interdits auxquels se tiennent encore des milliards de sujets et qui concernent bien entendu et toujours la sexualité, les rapports homme-femme, aujourd’hui les questions de trans-identité. Le Pape comme incarnation du Fétiche-Dieu. S’en prendre aux fétiches c’est bien évidemment ce que commet comme « faute » Angelica Liddell et qui, très certainement lui sera reproché jusqu’à sa mort qui, elle aussi, viendra un jour, et là-dessus, elle ne se fait aucune illusion. « La nuit, je sens un couteau se planter dans mon ventre, avant que je ne m’endorme. Je sens que d’une certaine façon, je prends congé de la vie, et que bientôt va commencer l’épuisant travail d’extinction. Je suis terrifiée par la vieillesse, la dégradation du corps et de l’esprit, je redoute par-dessus tout la démence, les adieux, le fait d’être à la merci d’inconnus, sans coeur et maltraitants ».

DAMON Festival d’Avignon Texte, mise en scene, scenographie et costumes Angelica Liddell Lumiere Mark Van Denesse Son Antonio Navarro Assistanat a la mise en scene Borja Lopez Avec David Abad, Ahimsa, Beatriz Alvarez, Yuri Ananiev, Nicolas Chevallier, Guillaume Costanza, Elin Klinga, Angelica Liddell, Borja Lopez, Sindo Puche, Daniel Richard et la participation de figurants

(1) noter que suite, à la plainte, Angelica Liddell a supprimé le passage incriminé et l’a remplacé par un discours où elle dit que ces propos en début de spectacle ne sont là que pour être fidèle à l’oeuvre de Bergman, lui-même tourmenté par les critiques et ayant du leur répondre à maintes reprises. Dans son testament, il règle ses comptes avec eux. Liddell a voulu transposer ces réponses à son cas personnel et remplacer les noms de critiques suédois qui nous sont inconnus par ceux des critiques de la presse essentiellement parisienne qui l’ont épinglée au cours de ses précédents spectacles, ne faisant en réalité qu’exprimer leur fureur face à des paroles hors des convenances qui visent toujours les fétiches qui nous encombrent. Jamais ces critiques n’ont oeuvré de manière constructive, en « analysant » les spectacles, ils n’ont fait que projeter leur dégoût. On notera bien sûr qu’il s’agit là de constantes dans leurs « émissions d’avis », qu’il s’agisse de Télérama, de Libération ou du Figaro. Ne parlons pas des critiques du « Masque et la Plume » juste plaisants à écouter parce qu’ils jouent de joyeux numéros de comiques mais sans que jamais ils nous apprennent quelque chose de profond sur l’oeuvre évoquée, qu’il s’agisse d’un livre, d’une pièce de théâtre ou d’un film. Il s’agit avant tout de rigoler et de faire rigoler (d’ailleurs, l’émission est en public).

*

Le 7 juillet à 20h, les clameurs qui ont salué la victoire du Nouveau Front Populaire. Je ne pouvais bien sûr pas m’y soustraire : j’étais heureux, aussi, de ce bonheur irréfléchi sorti des tripes, et j’ai crié siamo tutti antifascisti ! Un regard autour de moi me révélait cette foule de gens heureux, des jeunes surtout, des étudiants, des personnes cultivées qui venaient au théâtre, qui aimaient sûrement Molière, Shakespeare ou Beckett. Si différents de ceux du camp d’en face. Evidemment, on ne reprochera à personne d’aimer Racine, Hugo, Mozart ou Beethoven. On peut pourtant être horrifié de ce gouffre qui sépare ceux qui aiment Duras de ceux qui votent Hanouna. On peut vivre dans des zones où ne vivent que les premiers ou au contraire des zones où ne vivent que les seconds. C’est l’un ou c’est l’autre. Mondes séparés. Si l’on voulait faire une loi « contre le séparatisme » c’est d’abord à cette séparation-là qu’il faudrait s’attaquer.

Capital économique, capital culturel, deux sortes de capital bien différents. Le premier souvent au détriment de ceux qui n’en ont pas, de capital. Le second en théorie ne nuisant à personne. Et pourtant… Le capital culturel compense très bien celui financier que l’on n’a pas, mais pour qui n’a pas le capital culturel, la perte est sèche. Et se traduit par un désir de vengeance sociale.

Le soir vers minuit, liesse place de l’Horloge. Un groupe de militants cégétistes et LFI s’est massé sur les marches de l’hôtel de ville. La foule scande « On lâche rien », les orateurs promettent de se battre pour que les objectifs du NFP soient atteints. Des drapeaux sont déployés. Un drapeau palestinien. Un mélange social et ethnique sympathique. Un vrai sentiment de fraternité. Pensée pourtant pour ceux qui se méfient des penchants antisémites, bien réels, de LFI. Qui s’en soucie en ces heures de joie ? N’ai-je pas été un peu léger de faire confiance au candidat LFI dans ma circonscription ?

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Lire la poésie en des temps mauvais

En ces sombres temps que nous traversons, il peut toujours être un peu consolant de se reporter à des périodes et à des lieux où les temps furent encore plus sombres pour les gens qui y ont vécu. La Révolution russe et le régime de terreur qui l’a suivie ont été de ceux-là. On aura donc une pensée émue pour Anna Akhmatova, dont la romancière Geneviève Brisac a écrit un émouvant portrait, paru récemment chez Seghers(1). Anna était née Gorenko, mais avait décidé de prendre un autre nom après que son père lui eut dit qu’en aucun cas il ne voulait que son nom ne soit souillé par des vers décadents comme pouvait, selon lui, en produire sa fille. Elle se pencha alors du côté de sa grand-mère maternelle qui était d’origine tatare et descendante d’Akhmat Khan, pour choisir le beau nom d’Akhmatova. En voyage de noce à Paris avec son premier mari, en 1910, elle y rencontre Amedeo Modigliani, qu’elle retrouvera l’année suivante. L’artiste fait son portrait et de nombreuses esquisses d’elle dont elle arrivera à garder l’une malgré toutes les vicissitudes de son existence, jusqu’à la fin de celle-ci. Anna et Amedeo, assis les jours de pluie au jardin du Luxembourg sous un grand parapluie, se récitent l’un à l’autre des vers de Verlaine qu’ils connaissent par cœur.

Akhmatova a traversé la révolution russe sans y prendre une part active, c’est bien ce qui lui fut reproché, notamment par Maïakovski (avant que lui-même ne sombre et ne se suicide) puis par les divers « responsables » de la culture en milieu soviétique, et elle a traversé donc aussi toute la période stalinienne, puisqu’elle mourut à Saint Petersbourg en 1966. De sa confrontation avec Maïakovski, le poète et critique de cette époque, Tchoukovski, retire qu’il était la foule et elle la solitude (d’ailleurs, dit le critique, il ne sait pas compter en-dessous d’un million!). Mieux vaut ne pas être un ou une solitaire en période révolutionnaire…

Mariée avec un certain Nikolaï Goumiliov, également poète, qui la courtise depuis qu’elle a quatorze ans et qui se désintéresse d’elle dès qu’il est parvenu à ses fins, elle a, de ce mariage, un fils, Liova, qui jouera un rôle essentiel dans sa vie jusqu’à sa mort, leurs rapports n’étant pas facilités par le contexte (lui reprochant à sa mère de quasiment l’abandonner lorsqu’il est interné alors que bien évidemment, c’est l’administration qui met un obstacle à leur échange de lettres).

croquis de Modigliani représentant Anna Akhmatova en 1911

Si, bizarrement, le régime épargna relativement la personne même d’Anna, il s’acharna sur ses proches. Goumiliov est fusillé en 1921, accusé d’avoir trempé dans un complot monarchiste. Ses amants sont souvent arrêtés (Nikolaï Pounine mourra au Goulag en 1949), et son fils aussi bien entendu. La première fois elle obtient sa libération grâce à une lettre adressée à Staline, la seconde fois, en 1938, ce sera plus difficile et ce sera le Goulag jusqu’aux années cinquante : il a osé protesté en cours contre son professeur de littérature qui avait dénigré son père. A certains moments toutefois, elle est relativement bien vue du régime, d’autant qu’elle accepte de s’adresser à la population lors du siège de Leningrad, et vers la fin de sa vie, elle est encensée comme grande poétesse, il ne faut pourtant pas trop se réjouir pour elle : sa liberté ne tient qu’à un fil. Il suffit qu’elle reçoive Isaïah Berlin, membre de la diplomatie anglaise, qui l’admire beaucoup, chez elle, pour qu’aussitôt, Staline s’émeuve, voilà que notre grande poétesse s’acquoquine avec des espions occidentaux… il en résulte expulsion de l’Union des écrivains et problèmes administratifs. Parmi ses amis, on notera bien sûr Alexander Blok, Marina Tsvetaïeva et Ossip Mandelstam. Marina réfugiée en Asie centrale pendant la guerre qui ne trouve plus à se nourrir et se suicide. Mandelstam envoyé au Goulag et qui en meurt. Anna seule mourra de maladie et chez elle. La seule fois où je suis allé à Saint-Petersbourg, j’aurais pu voir la maison d’Anna Akhmatova. Dommage, je n’en ai pas pris le temps. Je ne crois pas qu’il y aura une prochaine fois… quand je lis l’affirmation de Dostoïevski selon laquelle « être un vrai Russe c’est devenir le frère de tous les hommes », mon coeur se serre en pensant à ce qu’est devenue la Russie aujourd’hui, sous Vladimir Poutine.

La poésie d’Akhmatova est fluide et lyrique, simple en apparence. Au départ tournée vers l’intime et les sentiments éprouvés (c’est bien ce qui lui fut reproché par les « révolutionnaires »), elle devient par la suite une expression universelle des souffrances et des malheurs des gens du peuple. En 1957, à Leningrad, elle écrit dans « en guise de préface [à Requiem, son œuvre maîtresse] » :

Dans les années terribles de la « Iejovchtchina », j’ai passé dix-sept mois à faire la queue devant les prisons de Leningrad. Un jour, quelqu’un a cru m’y reconnaître. Alors, une femme aux lèvres bleuâtres qui était derrière moi et à qui mon nom ne disait rien, sortit de cette torpeur qui nous était coutumière et me demanda à l’oreille (là-bas, on ne parlait qu’en chuchotant) :

– et cela pourriez-vous le décrire ?

Et je répondis :

– oui, je le peux.

Alors, une espèce de sourire glissa sur ce qui avait été jadis son visage.

Les dates d’écriture des poèmes qui composent le Requiem s’échelonnent entre 1930 et 1957.

Non, ce n’est pas moi, c’est quelqu’un d’autre qui souffre.
Souffrir ainsi, je ne l’aurais pas pu. Et que les draps noirs recouvrent
Ce qui est arrivé.
Et qu’on emporte les lanternes…


Il fait nuit.

(1) il faut noter ici que ce n’est pas le premier livre paru chez Seghers sur Anna Akhmatova, il y eut, publié en 1968, dans la collection Poètes d’aujourd’hui le très beau livre de Jeanne Rude, bien plus complet et documenté que celui de Brisac. J’ai la chance d’avoir redécouvert cet ouvrage au fond de ma bibliothèque, il fait davantage référence à mon avis que la récente publication.

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L’hymne d’amour de Jean-Claude à Jacqueline

Parler d’amour en ces temps si angoissants pour notre avenir, peut-être est-ce ce qui nous reste à faire de mieux.

Jacqueline, Jacqueline, est un magnifique livre que Jean-Claude Grumberg a écrit après le décès de son épouse. Elle avait 82 ans, il en avait 80. Ils auront vécu ensemble presque soixante ans. C’était en mai 2019. Elle est morte d’un cancer du foie survenu après un autre, mais du poumon, dont elle pensait être guérie (en 2018), mais en 2019, après des douleurs dans le dos puis des symptômes de vomissement, il fallut se rendre à l’évidence, elle avait une grosse tumeur au foie. Jacqueline était une très belle femme (mon ami Jean qui l’a connue le confirme!) alors que Grumberg, lui, s’est toujours perçu comme plutôt laid, plutôt bancal et mal foutu, ayant, de plus, perdu son œil droit assez tôt. Mais il a eu la chance unique de sa vie de trouver Jacqueline, dont il a été et est resté éperdument amoureux. Ils faisaient l’amour jusqu’à la fin, même en dépit de son épisode prostatique qui avait précédé le cancer de Jacqueline et qui réduisit son oiseau, comme il dit, à ne plus jamais chanter.

1973 – c Grumberg – Fonds Olender

Grumberg énumère les souvenirs heureux et les souvenirs tristes de leur vie, et même quand je dis tristes c’est peu dire, car ce sont parfois des moments insoutenables qui sont évoqués. Les derniers sont évidemment ceux précédant la mort de Jacqueline. Terrible évocation que celle du dernier soir, lorsque Jacqueline sait que le lendemain, elle sera emmenée en ambulance vers l’hôpital dont elle sait bien qu’elle ne reviendra jamais. Tant qu’on n’a pas vécu soi-même ce genre de situation, je pense qu’on ne peut pas réaliser ce que cela doit être, on se demande comment les humains peuvent vivre avec ça. Questionnement voisin de celui de savoir comment vivre avec les camps de la mort. Pensée qui vient naturellement à l’esprit lorsqu’on lit le livre de Grumberg parce que, d’une part, on sait son acharnement à faire entendre les voix de ceux et celles qui sont partis vers les camps, témoigné dans maints récits et pièces de théâtre (dont le fameux La plus précieuse des marchandises, porté au cinéma par Michel Hazanavicius, qui faillit obtenir un prix au récent festival de Cannes – mais faillit seulement, hélas) et d’autre part parce qu’on ne voit pas bien à quoi comparer la souffrance extrême de qui sait qu’il n’est plus là que pour sa mort prochaine. On pense aussi à ceux et celles qui se savaient condamnés par la gestapo à être fusillés le lendemain. Cette nuit-là, elle dort grâce à des somnifères. Grumberg en vient machinalement à avoir peur, au matin, que l’ambulance ne les oublie, comme si c’était un voyage ordinaire. Il se dit plus tard qu’il regrette qu’ils n’aient pas profité de cette nuit-là pour parler, pour se dire ce qu’ils ne s’étaient encore jamais dit. Elle mourra quelques jours plus tard.

Grumberg se remémore aussi leur dernier voyage, à Cabourg, où ils allaient souvent, cette fois en compagnie de leur petite-fille, Jeanne, cinq ans, qui les fait rire et organise des spectacles dans tout l’hôtel. Lorsqu’il reviendra quelques mois plus tard, il ne pourra même pas s’asseoir sur le banc où ils avaient l’habitude de se poser.

Souvenir drôle d’un voyage à l’île de Saint-Barthélémy dans les Caraïbes, dans un cadre magnifique (Paradise Beach) agrémenté d’arbres superbes mais qui ont le défaut d’avoir des fruits très dangereux, ressemblant à des pommes. Don’t eat est-il écrit sur chaque arbre, mais Jacqueline insouciante, brave l’interdit. Elle en est quitte pour des brûlures sur la langue. A la réception de l’hôtel, l’accueil appelle l’hôpital. Ils s’en sortent en buvant un bon Cognac ! Renseignement pris, cet arbre et ces fruits existent bel et bien, le mancenillier.

Souvenir encore, mais plus ancien, d’un repas avec Simone Signoret (pour qui Grumberg a écrit la série télévisée Thérèse Humbert, mise en scène par Marcel Blüwal), Yves Montand, Claude Roy et Loleh Bellon, autre grande actrice de l’époque qui jouait dans Casque d’Or aux côtés de Simone. Jacqueline était une fan d’Yves Montand. Elle aurait aimé être une chanteuse elle-même, et dans ce cas se serait appelée Jacqueline Gayarof, ce qui veut dire «en montant » en yiddish.

Dans ce magnifique hymne d’amour, on voit Jacqueline sous toutes ses coutures, et c’est le cas de le dire puisqu’elle était styliste de mode, chantant Padam padam, s’écroulant de rire lorsque Jean-Claude se cassait la figure, assise sur le rebord du lit, tendre et langoureuse, très en colère quand son mari a, selon elle, mal agi, comme lorsqu’il a accepté une interview sur Europe 1 et qu’il a dû répondre à des questions stupides.

Un jour, à la terrasse du café Tournon (18, rue de Tournon, Paris, 6ème), ils ont fait la connaissance de Robert, un Ecossais, qui lisait Joseph Roth, l’auteur préféré de Grumberg, il se trouve que Roth était justement mort à cette terrasse, l’Ecossais le savait et le lisait justement en hommage. Ils sont devenus amis. Quand Jacqueline est morte, Robert a écrit un mot à Jean-Claude où il parle de la beauté de son visage et de son caractère. Au minuit, à la nouvelle an, je penserai de toi et de Jacqueline, sa beauté du visage et du caractère.

[sur ces entrefaits, je retrouve un livre que j’avais acheté il y a une quinzaine d’années au Printemps du Livre, que Grumberg m’avait dédicacé, et dans la dédicace il est question de Drancy, nous avions certainement du parler en effet de Drancy, qui est évoqué dans le livre (Mon père. Inventaire) par le biais de trois écrivains qui y sont passés : Tristan Bernard (libéré grâce à l’intervention de Sacha Guitry), Max Jacob (qui est mort après son passage car il avait été libéré grâce à l’intervention de Cocteau) et Benjamin Fondane (qui a préféré rester pour soutenir sa sœur car il aurait pu être libéré lui aussi). Moi je connaissais de Drancy le lycée dont je suis issu, qui était à deux pas de la tristement célèbre cité de la Muette qui servit de camp d’internement. Certains de mes copains habitaient là, sans trop savoir à l’époque (on était dans les années soixante) ce qui s’y était vraiment passé].

Tout au long du livre, les courts chapitres alternent, on pourrait dire le bon et le mauvais, mais parfois, on tombe dans un gouffre, on frôle la dépression, c’est un puits qui nous aspire, comme dans ce chapitre intitulé Tu ne vas pas le croire, non, tu ne vas pas le croire « depuis ton départ, je cohabite à la maison, chez nous, oui oui, avec un vieux débris qui n’a que sa prostate en tête et son arthrose de hanche en bouche ». La détresse et la solitude vous prennent à la gorge. Le chapitre « Mosaïque » aussi nous enfonce dans la douleur, celle de la dernière journée quand celle qui va mourir s’accroche encore à vous comme à une bouée de sauvetage et que, bien sûr, elle se rend compte que tout cri est désespéré et qu’elle vous en veut « de ne rien comprendre ». Mais même après la mort, elle est là quand même, qui guide le stylo, reproche un mot de travers, apporte ses conseils. On nous dit que les Japonais restent avec leurs morts, que ceux-ci vivent au milieu d’eux et de temps en temps se manifestent, on est ébahi (un film récent que je n’ai pas encore vu, avec Isabelle Huppert dans le rôle titre, brode là-dessus, paraît-il), et pourtant quand l’amour reste, il semble que ce soit universel. Et cela est le cas pour beaucoup de ceux qui écrivent. Cela doit servir aussi à ça, finalement, l’écriture. A maintenir en vie.

Le bonheur est dans l’amour. On ne le dira jamais assez. Point commun entre Auster et Grumberg : d’avoir connu cette vérité. Lorsque l’autre disparaît, celui qui reste se retrouve en enfer comme le chantait Brel. Mais il a malgré tout la consolation de garder en lui cette vérité : il ou elle a vécu l’amour, et cela ne lui sera jamais retiré. D’ailleurs, comme le montre abondamment le récit, l’autre est toujours là, présent. Si on a la chance de pouvoir écrire, l’écriture servira à cela : continuer à le ou la faire vivre, tisser autour de lui ou elle des colliers de souvenirs et d’attention.

Dans Jacqueline, Jacqueline, Grumberg montre admirablement ce qu’est l’amour au quotidien, tel qu’il se prolonge loin dans l’âge, rien à voir avec cet autre livre, paru cette année, d’un certain Bégaudeau, appelé bêtement « l’amour » mais qui n’en montrait que la triste monotonie et les effets d’habitude en nous priant de nous attendrir, livre bien triste, contrairement à celui de Grumberg, lequel dans la pire noirceur, nous laisse entrevoir une vraie joie.

On ne voit de l’amour souvent que les explosions de sensualité, les coups réussis et les performances enviables effectuées le plus souvent dans la jeunesse, rarement on voit les échecs, les peines ou les difficultés à faire en sorte, comme le dit joliment Grumberg, que l’oiseau chante. Parler plutôt de ce second aspect est précieux car il élargit notre spectre, non, l’amour n’est pas que la réussite éclatante des revues érotiques, c’est avant tout la complicité des corps accompagnatrice de celle des esprits. Elle le caresse, il la caresse, et ils en jouissent et là est l’extase, le moment de plaisir, mêlé à l’humour des situations. Je ne te pénètre pas toujours mais je t’enlace à tout jamais.

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Ils ne sont pas fascistes, mais…

Manifestation anti-RN, Grenoble, 15 juin

Des amis me reprochent d’utiliser le terme de « fasciste » ou, simplement, de « fascisant » pour qualifier le Rassemblement National. Leur argument est que nous ne pouvons reprendre, dans la conjoncture actuelle, de tels qualificatifs qui sont intrinsèquement liés à une certaine période historique, et que, bien sûr, nombre de traits qui ont défini le fascisme mussolinien ou le nazisme allemand sont ici absents : pas d’organisation en « faisceaux », pas d’exaltation de la force de l’armée, pas de visée expansionniste, et on verrait même certains traits qui distinguent nos partis actuels d’extrême droite du fascisme, comme une certaine forme de tolérance (en tout cas apparente) à l’égard des mouvements féministes ou LGBTQIA+ ainsi que le gommage de ce qui pourrait apparaître comme par trop raciste ou anti-sémite au niveau du discours explicite. En somme, le RN (à la différence ici de Reconquête!) n’aurait plus au fondement de sa stratégie des prises de position racistes, machistes et xénophobes. Est-ce vrai ? Prenons acte d’un changement de langage évident : le temps a passé, on ne s’exprime plus en 2024 comme on le faisait en 1934 ou en 1944, voire en 1960. Par ailleurs, la seule stratégie envisageable aujourd’hui pour parvenir au pouvoir étant la voie dite « démocratique », c’est-à-dire celle qui consiste à se faire élire grâce à une majorité de voix, comme il est très difficile d’obtenir une majorité sur un programme qui serait un peu trop explicitement fasciste, le parti du genre RN n’a pas d’autre solution que diluer son projet le plus possible, c’est ce que l’on a appelé la stratégie de « dé-diabolisation ». En conséquence de tout cela, on ne se dit pas ouvertement raciste, ni xénophobe. Mais on prône la préférence nationale. Comme ces choses-là sont bien dites. Or, qu’est-ce que la préférence nationale si ce n’est, comme on en a vu poindre l’idée au moment du vote de la loi sur l’immigration, la suppression d’aides et de services aux étrangers, ou leur subordination à des exigences particulières (de durée de séjour etc.) et leur expulsion des logements sociaux, par exemple ? Autrement dit, la préférence nationale est une mesure xénophobe qui s’en prend, de plus, aux plus fragiles des étrangers : à savoir les émigrés venus de pays hors d’Europe, du Maghreb, du Moyen-Orient, de l’Afrique sub-saharienne, autrement dit ceux qui sont marqués racialement. C’est donc une mesure raciste.

Si cette « nouvelle extrême droite » (selon un terme qui fut employé par Adorno dans une célèbre conférence prononcée en 1967) n’est pas « ouvertement fasciste » au sens des grands partis totalitaires du XXème siècle (mais Adorno emploie quand même parfois le terme de « parti de style fasciste »), elle ne s’en caractérise pas moins par un repli identitaire, une conception protectionniste de l’économie, un rejet de l’immigration et une vision de la culture uniquement centrée sur les valeurs dites « nationales », traits qui sont communs avec tous les partis fascistes. Comme le fascisme d’autrefois, elle proclame l’existence d’un peuple uni et homogène, qui serait menacé par des forces extérieures, dont il est urgent de débarrasser le pays pour que celui-ci s’épanouisse enfin et se régénère, voire se « purifie ». On dira certes que cette idée de « peuple » largement mythifié se retrouve également dans d’autres forces politiques, notamment à gauche (on sait que le leader de la France Insoumise a fait du « peuple » le nouveau pivot des transformations sociales, en lieu et place du « prolétariat » qui n’existe plus), mais ce n’est qu’au RN que cette idée se trouve ainsi exprimée comme entité menacée de l’extérieur par des forces hostiles identifiées immédiatement à « l’étranger ». Autre point commun avec le fascisme, le propension à considérer comme devant être combattue par tous les moyens (y compris la violence, c’est-à-dire le « coup d’état ») le moindre empêchement à accomplir le programme du parti qui proviendrait de la Constitution ou des cadres institutionnels mis en place par celle-ci. Telle disposition envisagée est contraire à la Constitution, qu’à cela ne tienne, on procédera par référendum. Seulement, dans de nombreux cas (comme celui de la priorité nationale), le référendum n’entre pas dans le cadre prévu par la loi. On est donc prêt à résoudre ce type de situation paradoxale par la force : « Ce que Marine Le Pen propose, c’est une sorte de coup d’État ! » dit Dominique Rousseau, juriste et professeur de droit constitutionnel à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne, en 2022. On peut encore, bien sûr, considérer comme invariants par rapport aux fascismes d’origine certains traits, comme la mise en avant de l’autorité et même de l’autoritarisme, tendance à considérer que tout problème peut être résolu pour peu qu’on fasse preuve d’autorité : cela se montre en particulier dans le cas des jugements portés sur l’école, mais plus généralement dans les questions de délinquance et de maintien de l’ordre public.

Ils ne sont pas fascistes maisIls ne sont pas fascistes mais tous les étrangers qui vivent en France commencent à trembler, ils ne sont pas fascistes mais on craint que leur victoire ne libère les instincts violents de leurs sympathisants, ils ne sont pas fascistes mais on se résigne déjà aux victimes à prévoir de forces de police enclines à se dire en état de légitime défense, ils ne sont pas fascistes mais le monde de la culture s’attend à ce que les non sympathisants RN doivent se passer de subventions (et incidemment, à ce que disparaisse le statut d’intermittent du spectacle), ils ne sont pas fascistes mais on prévoit déjà que les radios publiques disparaîtront pour ne laisser la place qu’aux émules de Fox News, ils ne sont pas fascistes mais on commence déjà à se dire qu’il faudrait peut-être s’exprimer avec prudence…

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Certaines personnes de gauche, du monde culturel en particulier (comme Ariane Mnouchkine) se frappent la poitrine avec contrition, disant que c’est aussi de leur faute, qu’ils n’ont pas su écouter les revendications des gens les plus pauvres, les plus précaires, qu’ils les ont abandonnés en quelque sorte, ce qui les a contraints à aller voir du côté des partis d’extrême-droite en espérant y obtenir plus d’écoute. C’est bien sûr se donner beaucoup d’importance, comme si d’avoir été plus empathique, plus à l’écoute, aurait résolu les problèmes, qui sont en réalité liés aux tendances de fond du capitalisme lesquelles dépassent de loin les personnes. Dans l’affaire, gens précaires, habitants des zones rurales et intellectuels du monde culturel sont dans la même barque, les seconds étant souvent d’ailleurs dans des situations aussi précaires que les premiers. Il s’agit là de recherches de responsabilités personnelles peut-être sympathiques mais qui tombent à côté de la plaque. Comme le dit Robert Kurz : « la stupidité et la laideur monstrueuses du nouvel extrêmisme de droite ne sont pas le fruit d’une initiative personnelle, mais doivent être mises sur le compte de la démocratie de l’économie de marché qui a été proclamée comme étant la forme définitive de l’humanité ». La conscience démocratique se scinde en deux tendances, il y a celle qui se cherche des justifications, et celle qui culpabilise, mais ce sont les deux faces d’une même médaille, qui consistent toutes deux à vouloir cacher que c’est un type de démocratie très particulier, à savoir « la démocratie d’économie de marché » qui est responsable. Quand Kurz parle ici de « démocratie d’économie de marché », nous savons bien de quoi il retourne : la mise en place méthodique des structures qui permettent la fabrication des opinions, l’aiguillage des désirs individuels vers la consommation, la réduction systématique de toutes les envies à des questions de pouvoir d’achat liées aux stratégies des grands distributeurs.

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Où allons-nous? Vers le pire

Un article de l’Obs rappelle opportunément qu’il y a cinquante ans, juste cinquante ans, aux présidentielles où Valéry Giscard d’Estaing fut élu, le représentant du Front National, Jean-Marie Le Pen faisait… 0,75 % des voix. Nous en sommes aujourd’hui à admettre de façon résignée sa prochaine arrivée au pouvoir. Comment cela a-t-il été possible ? Les chroniqueurs habituels incrimineront comme d’habitude les petits jeux tactiques, toujours jeux dangereux, comme lorsque Mitterrand trouvait malin de porter en avant la voix du Front National parce que cela permettait de diviser la droite et ainsi, de pouvoir à bon compte assurer une majorité au second tour des législatives à la gauche de gouvernement, grâce à des triangulaires, ou bien, plus récemment, quand l’actuel président pensait qu’avec un tel adversaire il serait toujours facile de l’emporter, vue l’aisance avec laquelle il avait triomphé en apparence de MLP lors des débats télévisés. « Ils sont si nuls ». Bêtise de qui croit l’autre éternellement plus bête que soi. Ces stratagèmes et ces calculs à deux balles ne sont cependant que des causes superficielles, la traduction du fait que la politique se révèle à jamais comme un jeu de masques, qui amuse la galerie pendant qu’en dessous s’agitent des mécanismes autrement plus déterminants. Les historiens, à la différence des journalistes, ont souvent dégagé les grandes tendances sous-jacentes à ce qui peut sembler n’être que les remous de l’histoire. Les recherches sur l’histoire du capitalisme montrent que les courants politiques sont pour l’essentiel l’expression de visions en apparence distinctes mais qui finissent par se rejoindre de la lutte pour la survie d’un système qui les a vu naître et dont ils sont les enveloppes plus ou moins trompeuses. En posant la question « Quand commence le capitalisme ?», l’historien Jérôme Baschet met à jour un espace de temps, situé entre 1450 et 1750, où les choses se sont faites progressivement pour aboutir à un basculement à la deuxième de ces dates : il avait beau y avoir avant des sommes d’argent colossales (provenant notamment de l’extraction d’argent dans les mines de Bolivie, mais aussi du commerce international), il fallut attendre les alentours du milieu du XVIIIème siècle pour qu’apparaisse réellement le capital en tant que tel, c’est-à-dire en tant que rapport social, avec la construction des fabriques, l’apparition du salariat et le passage de la production par la forme marchandise. Parmi les facteurs décisifs qui ont conduit à cette « révolution », Baschet en indique un qui paraît fondamental et doit nous faire réfléchir : l’abolition des lois qui, en Angleterre, jusqu’à cette date, régissaient encore la charité publique et faisaient que la valeur « solidarité » était un impératif qu’il n’était pas question de remettre en cause. En supprimant l’Edit de Speenhamland(*), les gouvernants anglais, suivant en cela les recommandations de Burke et de Bentham, voulaient obliger les pauvres à entrer dans le régime du salariat, à se joindre ainsi à la grande armée des ouvriers qui allaient bâtir notre monde, fait uniquement de production, de commerce, d’égoïsme et de cynisme. Le règne de l’individualisme s’instaurait. La réalisation de profit et les gains de valeurs étaient plus fondamentaux que la cohésion sociale. Les guerres les plus atroces pouvaient bien avoir lieu, opposant les impérialismes les uns aux autres, elles ne faisaient qu’alimenter la machine de guerre en accroissant les bénéfices de l’industrie. Les formes religieuses antérieures, qui avaient maintenu, il faut bien le reconnaître, une idée globale de charité profitable à la cohésion sociale, laissaient la place à des visions fétichistes du réel momentanément utiles pour assurer la part subjective du fonctionnement du capitalisme : antisémitisme, racisme, xénophobie. Une idéologie dite « libérale » se mettait ainsi en place, prétendant apporter le bonheur individuel essentiellement par la consommation des biens, elle pouvait avoir un aspect chatoyant mais gardait toujours sous le coude sa variante terrifiante : le recours brutal aux idéologies que nous venons de mentionner. Nous sommes aujourd’hui dans une phase qui correspond à ce dévoilement brutal. Les philosophes et historiens Robert Kurz et Roswitha Scholz, à la suite d’Horkheimer, ont plusieurs fois affirmé que libéralisme et fascisme constituaient les deux faces d’un même processus visant à « la socialisation par la valeur ».

L’individu que je suis, qui essaie modestement de penser mais n’y arrive pas toujours, n’en croyait pas ses yeux et ne voulait pas le croire : ces théoriciens exagéraient. Eh bien non, puisqu’aujourd’hui nous avons sous les yeux la preuve que cela existe : un agent de l’idéologie libérale qui donne en public et en direct le pouvoir à l’aile fascisante du système. Comment caractériser autrement le geste de Macron dissolvant l’Assemblée Nationale, en réponse à la demande formulée par le RN, en sachant très bien que son soi-disant « adversaire » est en ordre de marche et prêt à ravir la majorité des circonscriptions françaises, alors que ceux qui seraient théoriquemzent à même de lui damer le pion, à savoir les partis de la gauche parlementaire sont, eux, au contraire, empêtrés dans des contradictions insurmontables ?

(*) Au dire de Jérôme Baschet, l’édit de Speenhamland de 1795 était une loi qui « manifestait la permanence d’une ancienne logique (féodale) de fixation locale des populations et la persistance d’une économie morale traditionnelle selon laquelle tout être humain doit être aidé à ne pas mourir de faim ». Il fut aboli en 1834 et cette abolition « a joué un rôle décisif dans l’accélération de l’exode rural et la formation d’un véritable marché du travail. De fait, les penseurs libéraux qui militaient contre Speenhamland avaient parfaitement conscience que le nouveau monde qui se mettait alors en place, et notamment la généralisation de la discipline du salariat industriel, passait par la destruction du principe de charité, soit ce qui, sous le nom de caritas, avait été le principe constitutif du monde social dans le système féodo-ecclésial. In Quand commence le capitalisme ? De la société féodale au monde de l’Economie, ed. Crise et Critique. p. 56

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L’hiver pas si austère de Paul Auster

L’annonce du décès de Paul Auster ce 30 avril (annonce faite, au dire du Monde, par une amie de la famille sans, semble-t-il, le consentement de ses proches et notamment de son épouse Siri Hustvedt, ce qui est mal comme l’a dit cette dernière) m’a causé de la tristesse. Non que ce fût mon auteur préféré, j’avais lu en effet bien peu de choses de lui jusqu’ici, si ce n’est, il y a plus de trente ans, sa trilogie new-yorkaise, bien plus récemment, son livre écrit avec son gendre photographe sur les crimes de masse perpétrés aux Etats-Unis et, plus récemment encore, son dernier roman, Baumgartner, dont j’avais dit ici tout le bien que je pensais, mais, peut-être justement à cause de ce dernier livre, en raison du fait qu’il venait d’entrer dans ma vie.


France, Paris, octobre 1998
Portrait de Paul Auster, écrivain américain.

Ludovic Carème / Agence VU

Curieuse coïncidence que quelqu’un entre dans votre vie au moment où il va mourir, d’autant que tous les deux, lui et toi, aviez le même âge et que donc vous auriez pu vous rencontrer bien avant (je dis ici « rencontrer » au sens virtuel car je n’irai pas jusqu’à croire que j’aurais pu le rencontrer dans la vie réelle, et j’emploie la seconde personne du singulier pour me désigner à dessein afin de me conformer à l’usage du dernier livre que je viens de lire de lui). Pas étonnant donc que, passant récemment à Arles devant la librairie de Actes-Sud qui fut sa maison d’édition française, tu te rues sur le rayon de ses livres, dont évidemment, la plupart sont actuellement en réimpression. Tu jetais donc ton dévolu sur Chronique d’hiver, que tu avais ignoré au moment de sa parution (en 2012 aux Etats-Unis, en 2013 en France). C’est un livre où Auster se penche sur son passé à partir du point de vue conféré par un âge qui, à l’époque, lui semble canonique alors qu’il paraîtrait aujourd’hui à lui comme à toi la prime jeunesse : soixante-quatre ans. A ce moment, il lui reste donc encore treize années à vivre et nous ne saurons sans doute jamais les événements et les sentiments qui auront jalonné cette fin d’existence, en tout cas nous ne les saurons jamais racontés par lui. 251 pages pour raconter sa vie, c’est bien peu. Il faut y introduire des tours de magie et des lueurs d’intelligence en permanence qui vont permettre de pratiquer l’ellipse en ne montrant de soi qu’une partie, certes, mais la plus significative.

Plus que la chronologie de ses souvenirs, ce sur quoi se penche Auster est l’histoire de son corps, des souffrances qu’il a endurées, des marques qu’il a subies. Et oui, quel meilleur guide à travers soi que son propre corps ? N’est-il pas l’éternel compagnon, le témoin ultime de nos souffrances comme de nos joies ? Il s’agit peut-être d’une constante d’ailleurs, le long de son œuvre, en tout cas de la plus récente, puisque dans Baumgartner encore, le personnage central faisait irruption dans notre conscience au travers de ses douleurs, brûlure à la main (ayant saisi une casserole surchauffée car il l’avait oubliée sur le feu), puis au genou suite à une chute dans l’escalier de sa cave (comme sa main lui faisait mal, il n’avait pas pu tenir la rampe). Ici, dans cette Chronique, cela commence dès l’âge de trois ans et demi quand, accompagnant sa mère dans les rayons d’un supermarché de Newark et y ayant rencontré un petit camarade, il entreprend en sa compagnie de faire de longues glissades sur la surface lisse du sol, jusqu’à, évidemment, atterrir sur un établi de menuisier en bois et se faire très mal à cause d’un clou qui dépasse et lui déchire la joue. Première cicatrice. Plus tard, à douze ans, ce fut, au cours des premiers jeux de balle, la percussion par un gros balourd de ses copains fonçant sur lui, qui le laissa au sol, inconscient et transporté à l’hôpital où un certain docteur Kohn lui fit les points de suture indispensables. Nouvelles cicatrices.

A plusieurs étapes de sa vie, son corps a traduit les émotions qu’il a vécues, comme lorsqu’il a cru souffrir d’un infarctus et qu’il n’avait qu’une irritation de l’œsophage (après s’être bourré d’un sandwich au thon!), lorsqu’il a souffert des yeux (déchirement de la cornée gauche, puis droite) ou qu’il a eu un caillot de sang dans la jambe à la suite d’un voyage New-York Copenhague en classe économique, ce qui l’a contraint à rester immobilisé pendant plusieurs semaines puis à marcher avec une canne pendant plusieurs mois, ou bien lorsqu’il a fait de terribles crises de panique, notamment après le décès de sa mère. Il raconte aussi l’accident qu’il a eu en rentrant chez lui avec sa femme et sa fille. Pendant tout le trajet en voiture il n’était pas très bien, sa femme le mettait en garde sans arrêt mais finalement, tout allait bien se terminer, ils allaient enfin être chez eux, lui était un peu impatient (il avait envie de pisser), alors au moment de tourner à gauche dans une grande avenue, tout près de leur maison, il a estimé qu’il avait le temps de passer avant qu’un fourgon n’arrive au carrefour, mauvaise appréciation, le fourgon allait beaucoup plus vite que la normale et il y eut une forte collision. Sa femme Siri restait immobile, on craignait qu’elle ne se fût briser la nuque, fort heureusement, il n’en fut rien. Mais depuis, il avait cessé de conduire. Il raconte la mort de ses parents, qui avaient divorcé, le père crise cardiaque en faisant l’amour, ce qui, contrairement à ce que l’on pense souvent, n’est pas une belle mort… en tout cas pas pour le ou la partenaire, la mère morte à 77 ans, ce qui s’avérera justement être l’âge de la mort de Paul en 2024. Il parle beaucoup de son enfance et du rôle joué par le sport (base ball, football américain).

Il raconte aussi ses souvenirs sexuels, très tôt son réconfort d’avoir un compagnon en la personne de son sexe qui lui apparaît alors ressemblant, de par cette sorte de casque qui le domine, à un petit pompier. Puis un beau jour, le petit pompier se montre lieu de béatitude et alors, toute son adolescence est mobilisée par une seule chose. Au début, des flirts innocents avec plein de filles de son lycée, on n’ose pas trop toucher la chair, juste effleurer les seins au travers des pulls et des chemisiers, on a connu ça nous aussi, puis l’amour avec des prostituées, dont une à Paris, qui lui dira des vers de Baudelaire.

Un corps, malheureusement ou heureusement, cela demande à être casé, mis à l’abri, protégé, hébergé sous un toit, alors à un moment du récit, il décide de prendre comme cadre de narration la liste des divers logis qu’il aura occupés dans sa vie, en tout vingt et un au moment où il écrit, dont plusieurs en France dans les années 71-74, à Paris (3 rue Jacques Mawas, 29 rue Descartes etc.) mais aussi en Provence, près d’Aups, où il vit avec sa compagne d’alors (relation difficile, faite d’aller-retours. Il épousera celle-ci à son retour aux Etats-Unis, un moment en Californie, et ils auront un premier fils, né en 1977. mais très vite ils divorceront, en 1978).

Il fait à Paris la rencontre des Français, et ce n’est pas triste à lire ! Paul Auster détaille avec lucidité nombre de nos défauts, à nous Français, de quoi nous rendre pas si fiers de l’être. Son premier logis parisien sera situé au 3 de la rue Jacques Mawas, dans le quinzième arrondissement, où il fait venir un accordeur de piano aveugle qui lui dit, avec une sorte de satisfaction, qu’il a lui-même habité dans cette rue pendant la guerre car, lui dit-il, il y était facile de trouver un appartement. Pourquoi ? Parce que les Juifs (il dit « israëlites ») qui habitaient là « étaient partis ». Ah bon, et où étaient-ils partis ? Ca je ne sais pas, mais en tout cas presque aucun n’est revenu. Auster est stupéfait. Au début, il ne comprend pas très bien, ou bien il refuse de croire ce que l’autre lui dit. Puis il se rend à l’évidence. Telle a été écrit Auster la première d’une série de leçons sur la vie à la française qui t’ont été inculquées à la dure dans cet immeuble. La deuxième viendra d’un épisode de la Guerre des Tuyaux. Il n’a pas fait attention au fait que la chasse d’eau coulait au grand dam des voisins ; il reçoit un mot de la voisine du dessous qui lui annonce qu’elle a écrit au propriétaire et que si celui-ci ne l’expulse pas, elle sera prête à le dénoncer à la police. Auster voit là une caractéristique des Français qui, plutôt que chercher un accord à l’amiable sont toujours prêts à passer d’abord par la loi et les autorités. Une foi illimitée en la hiérarchie du pouvoir, une croyance aveugle dans les voies de la bureaucratie pour redresser les torts et rectifier la plus petite injustice. La même dame fulmine quand la compagne de Paul, venue à Paris, joue du piano l’après-midi, alors il va tenter de s’expliquer avec elle et ainsi fait sa connaissance, elle s’appelle madame Rubinstein. Alors qu’ils s’invectivent, il a la lumineuse idée de lui dire qu’il est bien triste que deux Juifs soient en train de se disputer de la sorte, et cela réussit… à l’avenir elle le saluera et cessera de l’importuner.

Rue Jacques Mawas dans le XVème arrondissement

Ces Chroniques sont aussi parcourues par la mort. Pas étonnant quand il s’agit du corps et de ses aspérités. Auster passe en revue toutes ses rencontres avec elle, depuis la fois où, lorsqu’il avait 14 ans, il a vu un de ses copains à 30cm de lui se faire foudroyer. Et du côté familial l’apprentissage tardif que sa grand-mère paternelle avait tué son grand-père un soir de dispute. En mai 2002, il a au bout du fil sa mère qui lui semble plus heureuse qu’elle n’a jamais été. Il reçoit un coup de téléphone le lendemain qui lui annonce qu’elle est morte. Il part alors dans le New Jersey où elle habite et là, il est complètement perdu, il reçoit l’aide d’une cousine et de sa fille, il est titubant et va très mal. Il boit plus que de raison et s’endort, il est réveillé par la voix d’une autre cousine qui lui glapit le pire mal de sa mère défunte. Le voilà ramené à ce qu’il a à peine soupçonné lorsqu’il était enfant, la mésentente entre ses parents, les vagabondages de sa mère, un échange téléphonique surpris où la voix d’un homme disait au revoir et où sa mère répondait au revoir chéri.

Dans un passage en revue des parties du corps, il s’arrête sur la main, raison de citer un poème de Keats (« Cette main vivante, à présent chaude et capable / D’une étreinte fervente, ne manquerait, serait-elle froide / Et dans le silence glacial de la tombe,. De hanter tant tes jours et tant transir les rêves de tes nuits / Que tu souhaiterais ton coeur tari de sang / Pour qu’en mes veines à nouveau puisse la vie rouge affluer, / Et toi calmer ta conscience. Regarde la voici / Vers toi, vers toi, je la tends… »), mais aussi d’évoquer Joyce répondant à une femme se déclarant tellement honorée de serrer la main qui a écrit Ulysse : « Permettez moi de vous rappeler que cette main a fait aussi bien d’autres choses ».

Keats

Et puis les fois où il s’est vraiment fâché où il a été prêt à cogner, comme lorsqu’il a pris le train un 1er septembre en France, venant d’Avignon, dans une terrible cohue comme seuls les connaissent les moments de départ ou de retour de vacances en France, et qu’à l’arrivée à Paris, pris avec sa femme et sa fille dans la bousculade au moment de prendre le taxi, il essaie de prendre ses bagages pour aller à une autre station où là, un chauffeur de taxi refuse de les emmener parce qu’ils vont trop près ! Il jette de rage un sac contre la voiture, le chauffeur en sort furieux pour lui casser la gueule, mais lui est encore plus furieux et prêt à en découdre, si bien que le chauffeur bat en retraite. Auster excelle dans la manière d’établir des contrastes, ici entre ces deux hommes qui fulminent et une femme noire qui passe, nonchalamment, en charriant sans efforts ses bagages sur sa tête.

Mais surtout, ce court récit de vie est parcouru d’une lumière, d’une providence, celle qu’irradie la femme de sa vie, Siri Hustvedt, qu’il a rencontrée, il s’en souvient bien, le 23 février 1981, « vingt jours après ton trente-quatrième anniversaire et seulement quatre jours après son vingt-sixième, tu l’as rencontrée, l’Unique t’a été présentée, la femme qui est avec toi depuis ce soir-là il y a trente ans, ta femme, le grand amour qui t’a pris par surprise au moment où tu t’y attendais le moins ». Quel duo magnifique ils auront ainsi formé pendant plus de quarante ans, tous deux aussi grands écrivains l’un que l’autre, lui avec cette œuvre qu’on lui connaît, elle avec ses multiples talents qui la font autant romancière qu’essayiste, et qui ont commencé leur vie de couple en se lisant des histoires.

Au moment où est écrit cette Chronique, Paul Auster traduit des poètes français pour établir une anthologie. Parmi eux figure Joseph Joubert, poète et moraliste mort en 1824. Joubert avait écrit : « La fin de la vie est amère ». Et Paul ajoute : « Neuf mois après avoir écrit ces mots à soixante et un ans, il note, à propos de la fin de vie, une formule non seulement différente mais bien plus exigeante : il faut mourir aimable (si on le peut). Si on le peut. Il n’est probablement pas d’accomplissement humain plus grand que d’être aimable à la fin, que cette fin soit amère ou pas ». Voilà bien en somme le message qu’Auster aura voulu nous laisser. Essayer d’être aimable, même à la fin, c’est sans doute le programme le plus ambitieux que nous puissions avoir, plus ambitieux que toutes les résolutions de premier janvier ou que toute promesse faite à soi-même de combattre les injustices. Il a l’avantage d’impliquer peu de monde, n’engageant que nous-mêmes.

Joseph Joubert

Sur la fin, il entendra la voix des morts : il se rappelle un voyage fait à Hambourg avec son éditeur allemand, ils ont l’idée d’aller à Bergen Belsen, et là, surplombant un endroit où il est dit que 50 000 soldats soviétiques sont enterrés, il a une hallucination : il entend les morts hurler.

La Terre hurlait

Auster fait partie de ces grands romanciers (beaucoup sont américains, mais certains ne le sont pas, comme Rushdie ou Murakami, ou bien, parmi les Français, Le Clézio ou Modiano) qui réussissent à créer un monde hors duquel, dès que nous y avons pénétré, nous avons peine à sortir, ils ont usé toute leur vie, toute leur énergie, à le faire vivre, souvent ce monde emprunte à leur vie propre, comme ici, d’autres fois aux récits et aux histoires qu’ils ont entendus dans leur jeunesse. Les personnages qui le peuplent sont nos voisins, nos amis. Lire leurs romans c’est comme entreprendre un voyage, et de ce point de vue, je ne vois guère de différence entre le fait de décrire l’un de mes périples (comme celui, récent au Japon et en Corée) et celui de décrire le contenu d’un livre que j’ai aimé. C’est pourquoi aussi la littérature nous apprend tant, nous montrant ce que nous ne pouvons percevoir par nous-mêmes car nous n’avons que le temps d’une seule vie, et pourquoi aussi elle est souvent plus forte que la théorie.

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Epilogue d’un voyage

Nous ne pouvons mieux vérifier à quel point la société fabrique l’individu, comme le fait une machine, qu’en regardant fonctionner une autre société que la nôtre. La nôtre, nous y sommes trop immergés, nous voyons à travers ses propres yeux, nous sentons avec ses propres sens et même, nous la pensons avec ses propres structures intellectuelles, nous n’arrivons donc pas à l’objectiver, tandis que l’autre, nous ne la voyons ni ne la sentons ni ne la pensons avec ses structures mentales ou perceptives à elle, mais avec les nôtres, et cela introduit un décalage propice à la réflexion. Et la fameuse impression d’« incompréhension » entre les cultures, bien entendu. Mais cette incompréhension est un mythe, elle n’est que l’effet du décalage de nos structures. Elle ne fait que reprendre l’idée que nous ne pourrions jamais comprendre les comportements d’autrui parce que nous ne sommes pas lui, ou comme si seules nos structures étaient les structures valides, les autres renvoyant à quelques bizarreries inaccessibles à nos sens et à notre pensée. Et bien non, il faut reprendre ici sans doute le chemin des réflexions d’un Levi-Strauss qui a voulu nous montrer que l’on était capable de « comprendre » pour peu que nous adoptions un point de vue décentré, ne consistant pas dans le point de vue unique d’un « je » qui s’estime tout puissant. Il faut pour cela faire l’effort (parfois presque surhumain) de s’abstraire, de regarder du plus haut possible comment s’agencent les pièces d’un puzzle, de ce puzzle qui forme une société ou une culture. J’ai le sentiment souvent que nous y parvenons bien mal, que Levi-Strauss à force de patience y est parvenu peut-être pour les sociétés qu’il a étudiées, en Amazonie ou en Australie, à partir de la confrontation des mythes et des pratiques culturelles (en particulier culinaires), mais que cela ne s’est guère étendu à d’autres. Ce voyage au Japon remet ces considérations au devant de ma pensée, d’autant que Lévi-Strauss, au Japon, il y est allé et qu’il en a même tiré un livre, qui est un recueil de conférences : L’autre face de la Lune, écrits sur le Japon, publié dans la collection dirigée au Seuil par Maurice Olender. Certes, il y confesse son ignorance (Claude Levi-Strauss n’a jamais à proprement parler « travaillé » sur le Japon), mais il dit avec ravissement que le voyage qu’il a fait et qui n’a pas excédé six semaines a opéré « un véritable tournant dans [sa] pensée et dans [sa] vie ».

Il est commun de dire, parmi les Européens, que « le Japon nous dépasse », que nous n’y comprenons rien, que nos schèmes d’interprétation sont inopérants. De fait, ça ne fonctionne pas comme chez nous. L’ordre, le respect, la distance sociale, tout cela nous surprend, nous ne comprenons pas comment cela est possible. Il est courant d’entendre exprimé un agacement : nous ne pourrions jamais savoir ce qu’ils pensent vraiment, leur courtoisie et leurs courbettes cacheraient, paraît-il, une extrême hypocrisie, ils nous souriraient mais derrière le sourire, il faudrait entendre un « va te faire voir ! ». Dans ma naïveté d’autrefois, j’avais photographié dans les rues de Kyôto, quartier de Gion, une geïsha qui, par pur hasard, avançait à ma rencontre et souriait. J’avais rendu publique cette photographie en prétendant que cette jeune femme me souriait, suscitant la moquerie d’un correspondant que je connaissais un peu, vivant au Japon depuis longtemps, qui m’avait répondu : elle ne vous sourit pas, elle exprime son agacement à votre égard. Et cela sans doute était vrai. Mais cela nous renvoie-t-il nécessairement, de façon simpliste, à une pseudo incompréhension voire pire à une hypocrisie supposée des mœurs ? N’est-ce pas plutôt que les signes s’agencent autrement et que dans la syntaxe d’un langage difficile à apprendre – comme le sont tous les langages – un acte qui nous paraît simple, comme celui de sourire, revêt structurellement une signification distincte que celle que nous lui attribuons communément ? Il faut apprendre à parler. Il faut apprendre que par exemple, le verbe « oser » dans le parler de Suisse romande n’a pas la même signification que dans celui du centre de la France. « Au Japon, la coutume veut que… » et on croit avoir tout dit, comme si la notion de coutume, à nous devait être étrangère. Alors que nous aussi avons nos coutumes mais que nous ne les voyons plus, celle de nous chamailler, celle de nous croire les plus forts, tout en acceptant la servitude, comme le font tous les peuples de la Terre, à un semblant de Loi, à une constitution ou à ce qu’on appelle un « système de valeurs ». Ou à des mythes nationaux (comme le montre la soi-disant affaire Depardieu qu’on expliquerait par l’esprit « naturellement » rabelaisien que partageraient les « bons Français »). Vues de loin, les pratiques d’une autre culture, par exemple japonaise, peuvent nous paraître sublimes ou ridicules, où est la différence ? Le soin mis par le personnage de Wim Wenders à nettoyer les toilettes de Tokyo nous émeut et nous semble être symbolique d’un style de vie doté d’une grande poésie, mais à côté de cela, le conformisme et la passivité dont on dit qu’ont témoigné les agents de l’industrie nucléaire au moment de l’accident de Fukushima nous révoltent (comme si dans des cas semblables, nous n’aurions pas d’attitudes similaires, le comportement visant à s’en remettre à un supérieur hiérarchique en cas de difficulté non prévue étant chose du monde la mieux partagée).

Epilogue à Perfect Days, le film de Wim Wenders

L’aspect machinique de la société, de toute société, se montre le mieux quand il y a un bug. On aura fait un geste inattendu. La carte magnétique se sera toute seule démagnétisée dans notre poche et nous aura laissés dans un profond embarras à l’entrée de la ligne de métro parce que nous pensons dans un premier temps que nous n’avons pas su la recharger. Un retard se sera produit là où il ne s’en produit jamais. Un passager se sera trompé de place dans un Shinkansen. Il aura pris celui de 10h18 au lieu du 10h22. Un homme aura regardé une femme droit dans les yeux. On aura fait attention à un détail qui aurait du être ignoré, un chien qui se sera échappé, une femme de statut précaire cherchant un peu de monnaie au fond des rendus des automates. On se sera trompé de sens dans l’ordre des salles du temple que l’on visite. On aura mis la carte d’abonnement dans la fente destinée aux billets à l’unité. On aura mal compris la direction de la file d’attente. Incidents qui génèrent des moments de panique furtifs, de brusques arrêts de la machine, qui nous la révèlent tout à coup pour ce qu’elle est, une machine. La mise sur le même plan des aspects techniques (la carte démagnétisée) et socio-culturels (avoir regardé quelqu’un dans les yeux) est à dessein car ils sont tous les ingrédients d’une machine. Une machine est ainsi la somme de ses pannes et de ses modes de survie à celles-ci. Venue d’une autre machine, notre perception s’attache aux pannes de celle que nous avons sous les yeux comme si nous pensions avec fierté que « chez nous, cela ne se passerait pas comme ça, nous ne sommes pas aussi « compliqués » ». C’est à voir, bien sûr.

Et que reste-t-il à l’individu dans tout cela ? Peu de choses même s’il n’est pas rien. Les structuralistes avaient raison – tel est mon point de vue – de dire qu’il n’était jamais que l’effet dans une structure. C’est pour cela qu’on peut tendre à l’excuser d’être ce qu’il est (souvent lâche, passif, servile…) et qu’en même temps on peut lui en vouloir tellement (il est si aisé d’en faire un bouc-émissaire, si aisé d’en faire un fétiche propice à l’expression de tous nos mécontentements).

Mais l’effet dans une structure, c’est déjà quelque chose, c’est entendre comme une suggestion que d’un effet pourrait naître une transformation. D’où surgirait tout à coup comme une idée de liberté. Le pas de côté, l’invention d’une écriture (voir au musée national de Corée son moment de surgissement dans le royaume de Silla), la création musicale, le subreptice changement dans un rythme. Toutes les sociétés, toutes les cultures connaissent cela, en quoi elles sont toutes dotées d’histoire.

Gare de Kyoto

*

La structure qui émerge le plus peut-être dans le monde asiatique centré sur la Chine, le Japon et la Corée, est celle de l’emboîtement de carrés, tous limités par des enceintes. Cette structure physique est en même temps une structure mentale. Chaque fois que je reviens du Japon, pendant ces jours confus où la fatigue accumulée et le décalage horaire nous font dormir à des moments décalés, je fais des rêves qui restent en moi par la suite. Une fois dans le passé, c’était le rêve blanc, celui de devoir affronter une blancheur absolue, laquelle m’avait épouvanté : était-ce signe de mort, d’effacement total du disque dur ? Cette fois-ci je me réveille avec ces mots : « We are the Meaning », Nous sommes le Sens, complétés par (approximativement) : nous devons nous aider nous-mêmes à nous en sortir. Aussitôt, je vois les enceintes, celles des monastères et des châteaux, des capitales aussi, dont le plan provint presque toujours de celui de Ch’ang, la capitale des Tang, qui inspira les capitales coréennes (Gheongju par exemple), puis japonaises, comme Heijio-kyô et Heian-kyô. Mon rêve me dit que notre esprit est structuré comme elles, sous forme d’enceintes successives et que ce que nous devons faire, mais nous avons en nous les ressources pour cela, c’est de les franchir toutes, depuis le centre jusque vers l’extérieur. Ceci fait, nous serons toujours le Sens mais enrichi des épreuves subies, libéré en quelque sorte. C’est là où l’expérience du voyage nous conduit vers nous-mêmes. Et aucune autre ne nous fournit cela, car aucune autre ne nous donnerait autant de difficultés éprouvées dans notre corps certes, mais aussi et surtout dans notre esprit, qui a dû s’adapter à ce dont il n’avait pas l’habitude. Notre voyage agit à ces moments comme une sorte de psychanalyse, qui ne mettrait pas au premier plan nos fantasmes ni nos failles individuels mais nos représentations collectives, afin d’opérer face à elles enfin un pas de côté, même minime.

*

Lorsque je raconte mes voyages, comme je viens de le faire plusieurs semaines de suite, je tends à adopter un point de vue non critique. Voilà bien, diront certains, le plus parfait esprit bourgeois qui se satisfait de ce qui lui semble une aventure mais est loin d’en être une et qui s’émerveille d’un rien. En somme une adhésion à une forme qui serait purement dictée par l’idéologie régnante.

Je l’ai dit plus haut, concernant mon voyage à Seoul : en voyageant, nous cherchons à fuir quelque chose, une réalité que nous ne voulons pas voir, ou que nous ne voulons plus voir (elle nous assaille tous les jours, nous ne savons plus comment la gérer etc. nous sommes dans la position de ce couple d’Israëliens dont j’ai parlé, rencontré à Naoshima, qui, selon ses propres dires, voyageait pour fuir la situation actuelle). Je veux bien concéder cet aspect des choses. Et pourtant, il y a, dans le voyage, tout ce que je viens de dire plus haut, ces moments de dépossession de soi, ces écarts à notre norme vécue qui nous obligent à réfléchir, à comprendre qu’il y a d’autres visions du monde que la nôtre.

Un auteur que je lisais récemment, qui se veut très critique envers la société et va chercher jusque dans l’idéologie des Lumières la cause de ce dont elle souffre, remettait en cause, à juste titre, le faux universalisme, mais ce faisant, il ne faisait que partir de la vision occidentale du monde (car les Lumières, qu’est-ce donc d’autre qu’une formation idéologique propre à l’Occident?). De façon générale, l’histoire du capitalisme n’est perçue en général que sous l’angle occidentaliste. Or, il existe aussi un capitalisme ailleurs, en Orient, en Extrême-Orient, au Japon, en Corée, en Chine. Il n’a pas les mêmes racines. D’autres systèmes l’ont précédé. Je ne sais pas du tout si le terme d’idéologie bourgeoise convient à la description de la société japonaise, par exemple, si là-bas, il y a une notion de sujet qui lui correspond, il me semble même qu’au contraire, l’individu-sujet dominant de l’Occident n’y est pas présent. Se rendre compte de cela devrait élargir nos perspectives, nous permettre de relativiser l’importance de l’Occident dans nos réflexions, d’éviter peut-être de nous enrager à l’égard de nous-mêmes dans des élans passionnels qui ont parfois quelque chose de mortifère.

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Cinq jours à Séoul – II

Seoul possède l’un des plus beaux musées du monde, si ce n’est le plus beau. Le Musée National de Corée. Beau d’abord par son architecture, long rectangle avec des ouvertures vers le ciel, hall central large comme une avenue et de part et d’autre, sur trois étages, des salles où sont exposées trouvailles archéologiques et œuvres splendides, suivant, au premier étage, le cours de l’histoire, depuis le paléolithique jusqu’aux années 1910, époque où la Corée que ses habitants appelaient alors Chôson du nom de la dynastie régnante, perdit son indépendance et tomba sous l’occupation japonaise. C’est l’occasion de retrouver le bout d’histoire que nous avons observé au Japon, à Asuka, lieu où s’était implantée la première capitale, Fujiwara-kyô, en plein VIIème siècle, dont le plan et toute la tradition culturelle venaient justement de Silla, l’un des anciens royaumes composant la péninsule, avec Koguryo et Paekche. C’est comme si deux bouts de notre voyage se recollaient. Avec en amont le paléolithique symbolisé par une pièce rare, un biface de l’âge de pierre récolté là où l’on pensait que l’on n’en trouverait pas, car on croyait en une dichotomie de l’espace préhistorique qui aurait séparé (c’est le carton d’exposition qui le dit) les cultures de l’âge de pierre d’Europe et d’Afrique de celles de l’Asie du Sud et de l’Est, les premières étant celles du biface (handaxe) et les secondes du galet aménagé (chopping tool). Ce genre de détail me fait toujours jubiler, il ne sert pas à grand chose de les connaître, mais ils ont ceci de particulier de nous plonger en une fraction de seconde dans un univers de recherche. Le temps, le plus de cent mille ans, et jusqu’à trois millions d’années, s’annule et nous devient proche, nous pourrions pour un peu tenir entre nos mains ces témoignages de nos origines communes. Ces trouvailles qui renversent les fausses certitudes m’enchantent aussi, montrant que toute classification, toute séparation est destinée un jour à être subvertie.

Avec les premiers temps historiques, viennent les premières grottes. Les parois de l’une sont reproduites, peintures d’une grande finesse et d’une grande expressivité, reliées à des légendes et des croyances religieuses, ici les Dragons protecteurs des tombeaux, gardiens des quatre points cardinaux, assurant à l’espace l’harmonie du yin et du yang, à l’heure où s’implante l’antique royaume de Koguryo. Le royaume de Paekche (ou Baekje, selon les translittérations) n’est pas en reste, il est le siège d’un important développement artistique et artisanal à partir du premier siècle. Silla vient un peu après, et a ceci de notable qu’outre le fait d’avoir été baptisé le « pays de l’or » en raison de ses ressources et de sa spécialisation dans le travail du métal précieux, on voit s’y répandre l’écriture, donnant naissance à une vraie « littérature », consistant au début dans des inscriptions sur des stèles, avant de déboucher sur des feuillets manuscrits quelque peu analogues à ceux que nous avons vus à Asuka, au musée de la Man.yôshû. Les conflits entre les royaumes sont nombreux au cours de cette période, certains disparaissent, d’autres prennent leur place, comme Palhae (entre 700 et 926), baptisé « le Pays de l’Est Florissant» qui se place sous l’autorité conjointe du confucianisme et du bouddhisme, avant d’ouvrir la voie à une première unification des royaumes (Silla unifié), au cours de laquelle l’art combine les styles de Paekche, de Koguryo et des Tang chinois pour donner lieu à de colossales images de Bouddha parfois ensevelis sous des dômes au sommet de montagnes (près de Gyeongju, grotte de Seokguram).

En 1392, un général aventureux, du nom de Yi Seonggye, renverse le pouvoir et repousse les conquérants japonais, s’installe en maître sur la péninsule, entre temps devenue Goryeo (d’où viendra le nom donné en Occident de Corée) et fonde la dynastie de Joseon (ou Chôson)(nom dérivé de la dénomination donnée au tout premier peuple ayant vécu sur la presqu’île, de Gojeoson) qui va se perpétuer au pouvoir jusqu’en 1910 (et aura des descendants encore bien après, qui vivront dans le palais de Seoul de Changdeokgung jusque vers les années 1960), date à laquelle l’empereur capitulera face aux forces japonaises.

Le Musée National de Corée ne se contente pas de retracer toute l’histoire d’un pays, mais il la situe en contexte : le troisième étage est consacré à toutes les autres cultures du monde, Mésopotamie, Grèce antique, Rome, Inde, Amérique centrale, toutes représentées par des œuvres ou des reproductions d’oeuvres de premier plan. On rêve d’un équivalent pour nos propres cultures, qui exposerait en un seul lieu les vestiges de la Gaule, la colonisation romaine, les Francs, Clovis, Hugues Capet, le Grand Siècle et la Révolution, unis dans un parcours didactique qui nous montrerait aussi bien les premiers textes de loi que les sceptres des rois, les reliques du Moyen-Âge, ou l’uniforme des sans-culotte, mais il est vrai que telle entreprise donnerait lieu à tant de querelles d’historiens que sans doute vaut-il mieux ne pas y songer.

Nous sommes encore au coeur de la société coréenne et de ses croyances, avec ses rites funéraires, ses cérémonies de mariage et ses rites de passage à l’âge adulte dans le Folk National Museum, tout près du palais Gyeonbokgung. C’est là que regardant avec étonnement un film sur les rites encore actuels sur l’île de Jeju, de glorification de la nature, inspirés du shamanisme, je rencontre ce coréen âgé qui me parle de ses craintes pour l’avenir de son pays.

L’art contemporain coréen s’expose au MMCA, on y trouve notamment The More The Better, de Paik Nam June (1988), première œuvre video jamais réalisée : Paik Nam June, dit-on sur l’affiche, a créé l’art communiquant avec le monde à travers la télévision à une époque où Internet n’existait pas encore. The More The Better est une installation video à grande échelle basée sur 1003 moniteurs conçue comme faisant partie de la célébration des JO 1988, le système, arrêté entre 2018 et 2022 a été restauré. En faisant cette opération, les conservateurs ont réalisé que « toutes les œuvres ne pouvaient durer éternellement, la technologie et l’environnement changeant sans cesse ». On conclut sur l’affiche que cette œuvre est « l’épitome d’une collection variable ». Amusant, ce moment d’une prise de conscience d’une caractéristique fondamentale de l’art qui est d’être, quoiqu’on en pense, voué à disparaître (combien de chef d’œuvres de la Renaissance ont péri dans les flammes). Gim Hongsok réfléchit sur les conditions de production et de réception de l’art au moyen d’une installation qui comprend divers environnements pour les mêmes objets. Mais Lee Hyein me touche davantage. Elle est résolue à partir sac au dos, équipée d’une tente bivouac et de son matériel de peintre pour saisir sur le vif des fragments de nature en faisant ressentir sur la toile tous les inconforts, toutes les imperfections dues à sa situation. Cela donne des séries de petites toiles dont l’ensemble s’intitule La Seconde Vie, j’aime cette peinture modeste, de fruits tombés sur le sol parmi des feuilles séchées, de bêches et de brouettes abandonnées contre les murs de cabanes de jardiniers, de poteaux électriques qui surgissent au milieu d’un champ de betteraves. On peut aussi parler de Jung Jaeho qui se concentre sur la période où la Corée se reconstruisait et vivait une sorte de période des trente glorieuses un peu décalée, toile gigantesque qui pourrait sembler triomphante si une menace ne planait dans l’air, celle d’une rocket immobilisée dans le ciel. Et puis de Jung Youngsun, pionnière de l’art paysagiste, à qui l’on consacre une retrospective. En photographie, je rêve de voir un jour une exposition consacrée à Han Youngsoo dont les photos noir et blanc dignes de Doisneau et de Cartier-Bresson nous plongent dans la Corée des années soixante.

Arrive un moment où il faut quitter Seoul, il faut savoir terminer un voyage. Un 16 avril, le bus 6002 nous prend de bon matin au coin de la sortie 4 de la station de métro, fonce dans le brouillard et la pluie vers Incheon, laissant dans l’inconnu tout ce que nous n’avons pas vu, que nous ne verrons peut-être jamais, les lieux que nous n’avons pas parcourus s’empilant dans nos têtes comme les contre-images de ceux que nous avons visités, les bousculant, les compressant, leur conférant finalement l’éclat furtif des visions que nous n’aurons su fixer ni sur la pellicule ni en notre mémoire. Nous partons toujours en nous disant que nous ne reverrons jamais ce que nous avons vu une fois, résignés à penser que rien ne demeure fixe et que quand bien même nous reviendrions, nous ne retrouverions jamais la même impression ni la même joie, mais peut-être une autre impression, une autre joie, tout dans ce peut-être nous incitant à rêver de nouveaux départs, le voyage étant la seule chose en ce monde qui nous libère des attaches matérielles et nous rende à ce point légers que nous oublierions presque notre corps et les douleurs qui l’assaillent par le fait des ans qui s’accumulent.

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Cinq jours à Séoul – I

Partis à midi de Busan, nous atteignons Seoul en TGV vers 15h. Quand je dis « TGV » ce n’est pas une expression métaphorique car c’est bien LE TGV que nous prenons, avec les mêmes wagons, la même motrice, les mêmes sièges, le même écartement entre les sièges, les mêmes cryptogrammes, les mêmes toilettes que celui que nous prenons en France. Le TGV que nous prenons pour aller de Busan à Seoul est exactement le même que celui que nous prenons pour aller de Grenoble à Paris. Rien à voir avec le train à grande vitesse de l’autre côté de la mer, le Shinkansen, qui, lui, diffère en tout, et en tout premier lieu… par le confort ! Coin de France isolé en Asie du Nord-Est, c’est véritablement le seul point commun avec nos habitudes que j’aurai observé de tout notre voyage… J’espérais pouvoir découvrir la campagne coréenne et les villes secondaires, mais nous n’en aurons vu que les furtifs aspects que laisse entrevoir un train à grande vitesse. La Corée est un pays de collines et de moyenne montagne, avec de ci de là un Bouddha géant doré qui se dresse dans la verdure, ou bien une flèche d’église (puisque de nombreux coréens sont chrétiens et même catholiques). Pour connaître les villes, c’est comme si on pouvait connaître quelque chose de Valence ou d’Avignon en parcourant la ligne Paris Marseille, de gare TGV en gare TGV, sauf qu’ici, en pire, on ne voit des villes que les rideaux de barres d’immeubles et de tours hautes de 30 à 40 étages qui les enserrent.

vue sur Seoul depuis le parc Namsan

L’arrivée en gare de Seoul marque le moment d’une grande perplexité. Absence de repères. Difficulté à lire les indications, à trouver le métro. Sur ma confirmation d’hôtel, il est bien dit que c’est le quartier de Hongdae qu’il faut viser, plus précisément peut-être la station Sinchon. Où la trouver dans cette constellation de petites étoiles reliées entre elles par des tas de cercles, d’ovales et de lignes droites, verticales ou horizontales qui partent dans tous les sens ? Une fois saisie, calculer le billet qu’il nous faut. Voir où il nous faudra changer. Ligne 1. Ligne 2. Charrier les gros sacs dans les escaliers roulants, ou pas roulants d’ailleurs. Se caler dans un wagon bondé. A la station Sinchon, quelle sortie ? Prendre au hasard. S’aider du smartphone. Il nous indique un chemin jusqu’à notre « hostel », imprécis car il semble être plus fait pour un automobiliste que pour un piéton. Yonsei-ro. Yonsei est le nom d’une université du quartier. Oui, nous sommes dans le quartier des universités, c’est la raison pour laquelle nous allons dans une auberge de jeunesse. Ehwa university. Hongik university, tout cela est dans la même zone. C’est pourquoi aussi nous nous retrouvons immergés dans un océan de jeunesse. Il y a longtemps que cela ne nous était pas arrivé. Tant de jeunes autour de nous. AUCUNE tête blanche. A croire que les grands-parents ont été éliminés de la civilisation coréenne. Mais en même temps, nous ressentons une grande joie à nous retrouver là.

Notre auberge est une petite maison adossée à un grand immeuble, elle est dirigée par un grand gaillard qui nous accueille, casquette visière en arrière, masque anti-covid ne couvrant que la bouche et le menton. Il s’appelle Richard et nous prend en photo. Il fait la collection des photos de ses clients, qu’il suspend à des ficelles le long de son couloir d’entrée. Il ne faut pas être grand devin pour prévoir que presque toutes sont des photos de jeunes filles. L’hôtel OPPA accueille en effet surtout dames et demoiselles. « Oppa » signifie « grand frère », c’est le rôle que veut tenir notre hôte vis-à-vis d’elles. Sortant mon téléphone sur l’écran duquel me sourit ma petite fille, Richard en tire la conclusion que nous sommes des parents venus voir notre fille étudiante. Nous lui expliquons que non, ce n’est pas ça, nous sommes juste des touristes de passage. Cela a l’air de l’amuser. Beaucoup de jeunes français.es viennent à Seoul pour se former, les masters sont renommés, on peut y faire de l’informatique et toutes sortes de sciences, ou des disciplines artistiques comme nulle part ailleurs, mais il faut beaucoup travailler… et les pauvres, souvent, souffrent beaucoup. Nous allons voir dans les cafétérias du quartier sur plusieurs étages à longueur de nuit et de jours de week-end, se concentrer toute une jeunesse studieuse, ne dispensant aucun bruit, tous penchés sur leurs ordinateurs, essayant de résoudre des problèmes de mathématiques pendant que dehors, il est vrai, s’agitent d’autres jeunes qui, eux, cherchent leur voie dans la K-pop.

Hongdae

Le quartier Hongdae pétille de vie et de jeunesse. Il pétille aussi d’enseignes de restaurants où les menus ne sont pas sous-titrés. Pas de « english menu » sur quoi se rabattre. Ma connaissance naissante de l’alphabet ne me sert pas à grand-chose si je ne sait pas comment se dit « légume », « poisson » ou « viande »… Il y aurait bien l’application papago sur nos smartphones, très utile, mais savoir que tel plat s’intitule « deux fois plus fort que fort » ne nous renseigne guère sur sa substance… Nous sommes donc dans un délicieux brouillard de signes. C’est fantastique et c’est toute la magie du voyage. Nous entrons dans un restaurant parce qu’il offre de belles photos de ses plats, et il s’avère être spécialisé dans la tripe, grillée sur plaque chaude, ailleurs nous entrons dans un autre, il sert des raviolis magnifiques, ou bien au marché de Namdaemun, vite fait sur le pouce, un bimbimbap ou un bulgogi, sorte de ragoût, au Ziozzang Sea Food BBQ des clams et des pétoncles sur grill chauffé au brasero, avec un peu de fromage sur les coquilles saint-jacques, quoi rêver de mieux, à Busan nous eûmes de fines tranches de bœuf à faire griller, toujours sur ces plaques chauffées au gaz, et le soir de mon anniversaire, mais ce n’est pas de jeu : un restaurant italien qui servait des spaghettis aux gambas et un tendre steak découpé en fines tranches accompagné de chou, ce légume omniprésent sur toutes les tables. Passer quelques jours à Séoul, c’est la joie pour nous en ce printemps 2024, la joie et l’insouciance. Nous ne voyons pas la misère, probablement refoulée vers la périphérie de la ville, vers ces grands ensembles qui sont toujours là autour des villes, entre deux tours de quarante étages, vers ces lointains que l’on ne pourrait atteindre qu’après des heures de métro, au-delà du fleuve, au-delà d’un deuxième fleuve. Le dernier jour, nous étions curieux de voir le plus grand magasin de Corée, un Lotte world quelque chose, nous sommes donc restés dans le train, longtemps, et nous avons vu des gens monter et descendre, rentrer chez eux, s’éloigner, des jeunes aller au parc d’attraction, nous sommes descendus là où le guide nous conseillait de descendre, avons fait des centaines de mètres dans le sous-terrain, avons vu des foules se presser aux portes de ce temple de la consommation, puis avons fait demi-tour, nous n’avions pas le courage de les affronter. C’était comme un rappel de la réalité, celle que nous fuyons toujours, quoiqu’on dise, quand on s’en va ailleurs.

L’inquiétude, on ne la sent pas directement, juste un vieil homme qui, dans le musée d’ethnographie s’est rapproché de moi pour entamer une conversation, au départ sur les rites chamaniques, à l’arrivée sur la comparaison avec le Japon, comme je lui disais que les rapports avaient été conflictuels, il m’assurait que les relations avec la Chine et le Japon s’ils ont connu des conflits ont surtout laissé de grandes plages de temps où s’épanouissait la paix, alors, lui disais-je vous êtes en paix en ce moment, et c’est bien, mais son front s’est obscurci, c’est qu’il y a la Corée du Nord, aussi, et là on ne sait ce qui peut advenir. Pourtant me dit-il, malgré la rupture totale de relations, c’est un miracle que la même culture subsiste des deux côtés de la frontière, du moins en est-il convaincu, et cela suffit pour nourrir l’espoir que jamais le Nord n’attaquera le Sud, ils demeurent trop proches. Dans un journal en anglais, je lisais que des sondages avaient attribué plus de points d’impopularité au premier ministre japonais qu’à Kim Jung eun.

Gyeongbokgung

Un matin, nous décidons de nous rendre à pied au célèbre palais de Gyeongbokgung, au Nord de la ville. Théoriquement la distance n’est que de 5kms. Mais visiblement Google map ne connaît que les itinéraires automobiles. Nous voilà partis sur de grandes avenues qui au bout d’un certain temps se transforment en autoroutes, il faudrait passer à pied sous des tunnels… Nous voilà donc coincés. Un chauffeur de bus nous indique l’autre côté de la rue afin de prendre celui qu’il nous faut. Le 272 nous emmène par tunnels et par ponts vers notre destination. Le même jour nous visitons Bukcheon, le quartier traditionnel où s’accumulent des hanoks, les habitations classiques avec leurs toits de tuiles ourlées. A vrai dire, je suis à la recherche des lieux de tournage des films de Hong Sang Soo, on y voit des jeunes étudiant.e.s tourmenté.e.s se chercher, se trouver, se perdre et se retrouver dans des cafés blottis au sein des ruelles de ce quartier, mais dans les films, on a rendu les quartiers presque vides alors qu’en temps ordinaire les foules s’y pressent. Du haut d’une plateforme on domine toute la ville, le long de la crête en surplomb, on rencontre artisans et artistes, cela ressemble un peu à Montmartre.

à suivre

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