A 1800 mètres d’altitude, au-dessus du premier village suisse qu’abordent les marcheurs qui font le tour du Mont-Blanc dans le sens inverse des aiguilles d’une montre (curieusement je n’en ai jamais rencontré qui le fassent dans l’autre), émerge de la brume, quand il y en a, et il y en a souvent, un alpage, celui du Mont Percé, où viennent estiver les bêtes de la vallée. Par bêtes entendez des vaches bien sûr. Car les humains sont peu nombreux à passer tout l’été à cette altitude. Et pourtant il en faut bien pour les garder et surtout les traire. C’est un travail terrible. Je ne peux regarder, quand je les croise sur mon chemin, ces hommes harassés, souvent à la recherche des bovins dont ils ont la charge, sans ressentir en moi un instant de panique. Ils me semblent si loin… comment pourrais-je être capable, moi, d’un tel labeur continuel, qui commence à la mi-juin pour s’arrêter à la mi-septembre, sans aucune trève, aucune vacance, les animaux n’en ayant pas, n’en prenant jamais, continuant à brouter le matin, le soir et même la nuit, et exigeant qu’on les vide de leur précieux lait deux fois par jour, et toujours aux mêmes heures, en l’occurrence, le chiffre 3 est à l’honneur, on les traite à 3h de l’après-midi et on les traite à 3h du matin.
Il se trouve qu’à trois heures du matin, moi, je dors. Il se trouve aussi que la petite chambre où nous dormons proches l’un de l’autre, C . et moi, est dotée d’une fenêtre basse longeant le toit du chalet, par laquelle nous pouvons regarder la montagne autour de nous, le soleil quand il se lève, les bêtes sauvages, parfois, quand elles accourent dans la neige du printemps, et à trois heures du matin, l’été, la nuit noire tout à coup s’éclaire de lampes puissantes, celles de nos bergers qui rameutent le troupeau avant qu’il ne rentre à l’étable pour se faire traire. Les cris des vachers bien sûr nous réveillent, mais allons-nous nous plaindre, nous qui sommes au chaud sous un amas de couettes ? Trop heureux de pouvoir observer ce qui se trame dans la nature autour de nous.
Je rencontre ces bergers ivres de fatigue, nous parlons. Ils viennent du val d’Aoste qui est tout proche, on a du mal à trouver des suisses pour faire ce boulot. Autrefois, j’y ai connu des français mais en général ils ne revenaient pas une deuxième année, plus avant j’ai connu ici un émigré kosovar, qui, lui, revenait chaque année, accumulant un petit pécule qui devait lui permettre ensuite de faire venir son épouse et de prendre une retraite dans un coin tranquille de la confédération ; cet homme, qui en avait vu d’autres au cours des guerres balkaniques, était heureux ici, heureux notamment de montrer son talent au jeu des échecs, m’infligeant chaque fois que je m’y risquais des défaites cuisantes, je ne tenais pas longtemps, en quelques minutes, c’était fini.
Le berger le plus petit, celui qui a des cheveux longs qui lui tombent sur le visage, et une barbe hirsute, me dit que c’est dur, et qu’ils en ont encore pour trois semaines. Il ne parle pas très bien le français mais je comprends qu’il me dit dans un sourire, presque un clin d’oeil, que pourtant il les aime ces vaches. Je le crois volontiers. Ces animaux sont d’une tranquillité qui nous apaise, on ne saurait deviner en elles la moindre agessivité. Elles demandent juste qu’il y ait de l’herbe grasse et qu’on les traie.
Une équipe officiant dans un alpage se compose en moyenne de trois personnes : deux bergers, qui entrent et sortent les vaches, et un fromager, celui qui transforme le lait en fromage. Celui-ci appartient à une sorte d’aristocratie par rapport aux autres. C’est pour cela qu’il a une chambre qui lui est propre. Comme la maison d’alpage est vieille, un peu vétuste et assez petite, la chambre individuelle s’est muée en caravane, qui reste amarrée en ce lieu été comme hiver depuis des années. Cela ne fait pas très joli dans le paysage et je doute fort qu’à l’intérieur, ce soit très « cosy ». Mais au moins le fromager a droit à son intimité. D’autant plus précieuse bien sûr quand il s’agit d’une fromagère, ce qui est arrivé dans le passé. Je me souviens de la belle Ouchy qui faisait les fromages en rigolant, revêtue d’une robe orange, et qui passait ses hivers au Tibet, ce sur quoi j’échangeais avec elle, parlant quelques mots de cette langue que j’avais tenté d’apprendre. Khalé pé. Khalé chu. Les deux manières de se dire au revoir, selon qu’on est celui qui reste ou bien celui qui part.
Comme le consortium (entendez le groupement d’éleveurs qui s’unissent pour envoyer leurs troupeaux en alpage l’été, on dit aussi en Suisse romande « consortage ») tient à son appellation contrôlée (Bagnes, bon pour la raclette), et que le fromage est fragile, sensible qu’il est à la moindre bactérie, il importe que les intérieurs, là donc où l’on trait les vaches et là où l’on fait le fromage, soient d’une propreté immaculée. Le travail des bergers comporte ainsi le lavage à grandes eaux permanent. Laver à fond le plancher avant que les animaux n’y pénètrent et encore à fond quand elles en partent, cela donc, deux fois par jour, à trois heures de l’après-midi et à trois heures du matin. Le carrelage est blanc lumineux. Quand j’entre dans la pièce je n’ose guère avancer car mes semelles vont laisser des traces noires, à coup sûr. Il me dit pourtant d’entrer. Il en sera sans doute encore pour un coup de tuyau d’arrosage. Il vend du sérac. Nous aimons cette pâte fraîche un peu fade mais à quoi l’on donne du goût en lui ajoutant un peu d’huile d’olive, du poivre, du sel, et un peu de cumin. Elle vient du petit lait, ce qui reste après la confection du fromage noble, et que l’on serre. D’où son nom. On dit aussi « du serré ».
Nous sommes des habitués du Festival de Morges, « Le livre sur les quais ». C’est d’abord un lieu si agréable, au bord du Léman, avec ses deux petites tours qui marquent l’entrée du port, son lourd château fort et ses vieux édifices, et puis comme festival littéraire c’est un évènement tellement convivial, à proportions si humaines et permettant une telle proximité avec les auteurs et autrices. J’ai conversé ici librement avec des écrivains et écrivaines qui restent présents en moi : Simonetta Greggio, Jean-Noêl Schifano, Metin Arditi, Miguel Bonnefoy, Agnès Desarthe, Etienne Klein, Kamel Daoud, Claudie Hunzinger, Daniel de Roulet… j’ai parlé à certains que je ne connaissais pas et que j’ai ainsi découverts comme Odile Cornuz ou Rinny Gremaud, écouté lire leurs textes des créateurs de langage aussi ébourifants que Arno Camenish ou Mathias Zschokke. J’y ai suivi des conférences haletantes dans de petites salles ou d’autres un peu plus grandes comme celle du Casino, par des gens comme Christine Angot et Iegor Gran. Cette année, j’ai écouté dans les mêmes conditions et la même salle du Casino des écrivains aussi différents que Giuliano da Empoli et Fatou Diome (Emmanuel Carrère aussi… mais c’était un peu la même chose que ce que l’on pouvait entendre sur toutes les radios et toutes les émissions littéraires du moment!), j’ai parlé librement avec Sorj Chalendon et Corinne Atlan, j’ai salué Anne Berest en lui demandant des nouvelles de sa maman, que je connais et que j’aime bien, j’ai découvert une autrice de polars rigolote, née à La Chaud-de-Fonds, qui se nomme Emmanuelle Robert. J’ai écouté Hélène Frappat parler de son nouveau livre assez désopilant qui s’intitule Nerona et qui se moque de Giorgia Meloni, ainsi que Olivier Mannoni, grand spécialiste du langage fasciste. Et j’ai découvert cinq écrivains de langues différentes qui disaient des extraits de leurs œuvres dans leur langue avant qu’ils ne soient lus en traduction par une jeune femme aux yeux immenses. Ils se nomment Jacek Dukaj, Micha Lewinsky, Doris Femminis, Jaap Robben et Maria Sanchez, la jeune lectrice en français Julie Meyer, elle était accompagnée à la guitare par Stephane Blok, un jeune poète.
Le charme de la Suisse et donc de ce genre de festival réside en ce que, par rapport à nous, Français, elle est déjà l’Europe Centrale, autrement dit ouverte aux influences étrangères. On y parle quatre langues officielles, ce qui est une chance – alors que chez nous, on verrait cela comme une atteinte « à l’unité nationale » ! – et on y a reçu des gens du monde entier : des Russes beaucoup et souvent à la fin du XIXème et au début du XXème (les anarchistes, mais aussi des russes blancs), des émigrés italiens bien entendu, mais aussi portugais et espagnols, des gens de l’Est de l’Europe, originaires des Balkans, de Hongrie ou de Pologne. On y a donc l’habitude du brassage des langues, ce qui peut donner lieu à une vraie euphorie linguistique. Ainsi, la poétesse espagnole Maria Sanchez nous a-t-elle lu des poèmes écrits par elle qui, bien qu’ils fussent en espagnol, laissaient deviner leur sens pour peu qu’on y prenne attention : rien moins que l’intention de se mettre à la place des éléments de la nature, ruisseaux, forêts, végétaux, animaux à l’heure où la sécheresse envahit un pays et bientôt un continent. L’écrivain polonais Jacek Dukaj se servait de la science fiction (dont il est paraît-il un maître reconnu en son pays) pour nous faire réfléchir à l’absurdité de la valeur-travail. Mais c’est Doris Femminis, la Tessinoise, que j’ai préférée, et dont finalement j’ai acheté le livre. Le fragment lu était intriguant : comment et pourquoi une petite fille quittait son village chaque jour, en en fabriquant toute seule une réplique loin des autres, emportant avec elle des petits pains qu’elle dérobait à la boulangerie, épiant de loin les mouvements qui se produisaient dans ledit village ? Comment en était-on arrivé là ? C’est cette question qui m’a fait acheté ce livre, qui me l’a fait lire et me l’a fait adorer. Doris Femminis est une femme d’une cinquantaine d’année, née dans le val Maggia (pour ceux qui connaissent…) qui a élevé des chèvres mais a été aussi infirmière psychiatrique (et peut-être l’est-elle toujours). Son savoir de la psychiatrie transparaît dans ce livre par l’intermédiaire de descriptions étonnamment précises des souffrances subies par des patients. On sent que son approche de la vie de ce village est nourrie d’une connaissance profonde, à la fois de ce genre de milieu à l’écart des villes, et des mécanismes pulsionnels qui sont capables de perturber fondamentalement une communauté autant qu’une petite fille (voire plusieurs puisque le roman se centre autour de deux d’entre elles). Le roman, extrêmement bien écrit et traduit (par Festa Molliqaj, suissesse d’origine albanaise), retrace également en toile de fond ce que fut la période des années soixante-dix, « les années de la révolte, le fleuve en crue d’une culture de la transgression », années où l’une des héroïnes, Giulia, s’échappe de l’hopital où elle est soignée suite à une tentative de suicide, en compagnie de son ami Esteban et de quelques autres, franchissant le col du Simplon pour rejoindre l’ouest de la Suisse, et particulièrement la ville de Nyon et son fameux Paleo festival, pour y écouter les Jethro Tull (non sans évidemment que quelques joints ne se fument de ci de là). Ce passage du Simplon qui fait le trait d’union entre la Suisse du Nord et le Tessin (et les Grisons) est ainsi au centre du roman, comme là encore symbole de la rencontre des cultures, il me rappelle un voyage fait il n’y a pas si longtemps (deux ans), qui nous avait permis de connaîttre quelques villages du Nord de l’Italie et le val Bergaglia, et nous avait permis justement de connaître un peu du val Maggia et des Centovalli proches de Locarno. Magnifiques endroits (et magnifique terrain de camping à Vicosoprano !). Ce livre, Se sauver, je ne peux pas en dire plus sans risque de divulgacher… sachez qu’il est extraordinaire, que son écriture, comme une lame de couteau s’enfonce dans les profondeurs obscures de la psyché pour donner à voir des particularités des gens malades que le béotien en la matière ignore le plus souvent. Nous assistons, presque tremblants, aux ravages de la schizophrénie et à l’étrange phénomène de dissociation mentale. Rien d’étonnant à ce que les mannes de Roberto Bolaño soient invoquées au travers d’un long poème déchirant lu, dans le roman, par une folle.
On est bien inspiré parfois de suivre son orientation du moment, et de répondre à une impulsion soudaine en allant écouter des auteurs presque au hasard, dont on n’a jamais entendu parler, et qui, tout à coup, viennent prendre une place énorme dans notre conscience de lecteur.
Au lieu-dit « Le grenier bernois » (les cantons de Suisse romande ont toujours un rapport compliqué avec l’ours bernois), Olivier Mannoni et Hélène Frappat discutaient donc du rapport de la langue au fascisme. Comment le fascisme inonde-t-il notre langue ? Question importante certes, mais qui ne devrait pas nous faire glisser sur la pente d’une causalité liée à la langue. Le rapport entre la langue et le politique est une réalité très complexe. Oui, sous le fascisme, le langage devient brutal voire incohérent, mais c’est évidemment davantage un effet qu’une cause. On a pu voir aussi de fieffés fascistes s’exprimer en langage châtié. Brasillach, Bardèche, Drieu La Rochelle (sans parler de Céline) connaissaient et pratiquaient « le bon usage », comme dirait Grévisse, ce qui ne les empêchait pas de l’utiliser à des fins immondes (Emmanuel Carrère en parle dans Kolkhoze, révélant à ce sujet la proximité qui fut celle de sa mère avec Brasillach). Le point de vue de Mannoni et Frappat est que le fascisme utilise volontairement une syntaxe et un lexique appauvris afin de mieux se mettre à la portée du « peuple » qu’il prétend ainsi mieux représenter, montrant alors un réel mépris pour lui. Mais alors répond-on… ça marche puisque ledit « peuple » vote pour eux, serait-ce qu’il aime se sentir méprisé ? Il me semble que l’explication est trop sommaire et que les raisons pour lesquelles il vote pour des Hitler, des Mussolini ou des Trump (ou des Le Pen ou des Meloni) ne se résument pas à cette question du langage, s’y limiter revient à faire l’impasse sur des mécanismes bien plus puissants, basés sur l’économie. En France aujourd’hui, tant de milliardaires (les Bolloré, Sterin etc.) prennent les rennes du discours médiatique au travers de leurs groupes, ils soutiennent l’extrême-droite mais ne se soucient guère du langage employé dans leurs médias, ce qui leur importe c’est la réalisation de profits qu’ils ne pensent pouvoir acquérir qu’en s’alliant avec elle, tout comme les milliardaires de la Ruhr s’allièrent avec Hitler pour mieux développer leur industrie. On arrive ainsi au fascisme par des concentrations capitalistiques qui ont les moyens matériels et financiers d’influencer et de manipuler le public par la répétition des mêmes thèmes, la sélection du même type d’information, l’exposé systématique de raisonnements simplistes. La forme du langage y apparaît secondaire (même si bien sûr, à la marge, cela peut jouer, voir par exemple l’importance du phénomène Hanouna, encore que celui-ci ne repose pas que sur le langage employé ni sur sa prétendue « simplicité »).
Entre Albi et Rodez, c’est un peu le désert, mais une campagne verte et paisible, pleine de vallées. Par exemple, nous franchissons le Viaur par un viaduc délicatement aérien qui l’enjambe… arrêt à Naucelle, petite bourgade du Segala, terre acide qui m’était jusque là inconnue, dont la spécialité, à ce que nous dit la patronne du bar, est le veau élevé sous la mère. Nous sommes en Aveyron dont la capitale est Rodez. Riche elle aussi d’une cathédrale massive aux tours de forteresse, qui renferme – encore – un orgue superbe. Mais avouons-le : nous ne sommes pas là pour la cathédrale (et pourtant) mais pour ce qui fait la renommée de Rodez depuis une dizaine d’années : son musée Soulages.
Une barre de métal couleur rouille, derrière les arbres d’un parc avec façades de verre filtrant la lumière, à la manière des surfaces noires dont le peintre est familier.
Dès la première salle, en sous-sol, on reçoit l’oeuvre comme un don. Ce sont des grands formats qui datent des années soixante, quand le peintre n’était pas encore converti à l’unicité du noir. Il a d’abord enduit la toile d’un jaune d’ocre ou d’un roux, puis il l’a recouvert de noir et il a commencé à en retirer une partie au moyen d’une truelle, faisant varier la force de la pression, laissant s’étaler des jeux de lumière et de substance parfois non prévus.
Puis on passe à de grandes salles dont la lumière du jour est filtrée. Soulages a découvert ce qu’il a appelé l’outrenoir, comme d’autres parlent d’outre Rhin ou d’outremer, autrement dit au-delà de. (On parle aussi d’ultragauche pour dire une vision du politique qui se situe au-delà de la gauche, à ne pas confondre avec l’extrême-gauche). Il a été un peintre au sens classique du terme à l’époque où il fréquentait ses amis des années cinquante, les Atlan, les Hartung, les Tal Coat, il peignait comme eux, utilisant plusieurs couleurs, avec brosses et pinceaux, puis progressivement le rôle du noir s’étendit. Il fut encouragé (notamment par Picabia) à persévérer dans cette voie du noir, jusqu’à ce qu’un jour des années quatre-vingt, pris dans une impasse, il se rende compte que le noir était autre chose que le noir. Que le noir était lumière. Et quand on est installé un long moment dans une salle centrale à regarder ce qui s’offre à nos yeux, la lumière en effet se révèle, elle bouge selon l’heure du jour et selon nos déplacements. L’acrylique a permis à Soulage d’étaler d’épaisses couches d’un noir parfois brillant qui, lorsqu’on les regarde sous certains angles nous apparaissent des blancs éclatants. Soulages depuis plusieurs années déjà usait du polyptique : assembler dans un même cadre d’acier plusieurs toiles au format très horizontal, des bandes, faisant alterner le mat et le brillant. Il utilisait aussi depuis longtemps des stries. Elles canalisent la lumière. Ainsi Soulages n’était plus peintre, il était capteur de lumière. Il fabriquait des toiles en maniant directement la lumière par l’entremise d’une matière sombre.
Capter la lumière. Sculpter la lumière. Offrir à la lumière tout un espace. C’est exactement ce qu’il a fait dans la fameuse abbatiale de Conques, où nous nous rendons le lendemain. Foin des vitraux d’autrefois qui représentaient des scènes religieuses mais qui obscurcissaient la nef. Soulages a voulu dépoussiérer, enlever le fatras des lueurs impuissantes et ternes. Avec ses nouveaux vitraux, faits d’un verre pour lequel il a dû travailler avec des spécialistes pendant trois ans, la nef de l’abbatiale apparaît dans toute sa clarté. Bien sûr, il ne fallait pas seulement le blanc du verre, il fallait aussi des rayures, comme les stries des tableaux noirs, afin de donner l’impression d’orienter le flux lumineux. Arcs et arabesques minutieusement dessinés. L’abbaye de Conques resplendit, de son intérieur comme de son extérieur, au sein d’un écrin de verdure qui semble luire en réponse des étendues noires et brillantes de l’artiste.
Le site de Conques pourrait faire craindre le sur-tourisme. Mais il semble qu’il y ait une retenue dans les groupes nombreux qui s’y pressent, peut-être déclenchée par le sentiment confus d’un endroit exceptionnel (bien sûr le caractère religieux du lieu y est pour quelque chose, mais il importe de souligner que Soulages n’était pas religieux et que tout ce qu’il nous dit de l’art se démarque fortement de toute conception mystique : il inscrit l’art dans sa matérialité, qui est celle des brosses, des pinceaux, des spatules et des lois de la lumière, cela contient bien sûr le refus de la représentation et de tout message à apporter). Une petite librairie, tenue par une charmante dame, est un lieu de repos et de fraîcheur à deux pas du célèbre tympan du Jugement Dernier, on y expose des œuvres d’artistes locaux et de jolies brochures de poètes avec illustration du peintre, comme cette petite plaquette de poèmes de Itsuji Yoshikawa, qui était un grand ami de Soulages. Ou bien le lumineux petit livre d’entretiens du regretté Charles Juliet. Ou encore un étonnant petit livre de Roger Vailland intitulé « Comment travaille Soulages », sur lequel il me faudra revenir car il contient toute une vision politique du rôle de l’art.
Nous nous sommes promenés, l’âme légère, d’Ariège en Tarn et de Tarn en Lozère… c’était en fin de compte une bonne idée, il est si rare que nous nous prenions du temps pour des balades en France… Car oui, tout cela est en France et l’on nous dit souvent que la France est jolie. Elle l’est en effet tant que nous ne voyons pas les interminables zones industrielles qui entourent les villes, les panneaux de publicité et les carcasses qui rouillent au détour des chemins creux. La France est-elle pauvre, ou est-elle riche ? Impossible de savoir quand on ne fait que passer : tantôt c’est l’un, tantôt c’est l’autre. En pleine campagne du Rouergue, des maisons opulentes nous font penser plutôt à l’un, mais dans les centre-ville dévastés de quelques villes moyennes, on sent plutôt l’autre. Des gens trainent leur misère entre un porche d’église et une petite épicerie. Il n’y a même plus de bistrot. Parfois le soir, on cherche vainement un restaurant ouvert. Quelques jeunes en déshérance traînent leur ennui sur des deux-roues pétaradants, comme dans le film « Chien de la casse », qui a pour cadre justement un lieu de cette région : Le Pouget, dans l’Hérault.
Mais la nature, elle, est belle, tant, bien sûr, qu’elle n’est pas ravagée par les incendies. Le long de la corniche des Cévennes, elle ne l’était pas, ouf. Et ce qu’on découvrait d’un point de vue au bord de la route, c’était un horizon à perte de vue qui allait jusqu’au mont Aigoual, et des couches de schistes, de karst et de grès dominant des châteaux émergeant à peine de la végétation. C’était au lieu dit « le Tableau », tout près du village du Pompidou, ainsi nommé suite à un échange de bons procédés entre le Parc des Cévennes et celui de la Baie du Saguenay au Québec (qui, elle, détenait déjà un lieu-dit ainsi nommé, mais il s’agissait d’une falaise abrupte, lisse comme une ardoise). Le vert foncé des chataîgniers dominait, mais on avait au cours des siècles récents ajouté des pins et d’autres espèces qui n’ont rien à voir avec le paysage. C’est comme ça, les paysages et les villes se transforment au gré des désirs des humains, lesquels sont le plus souvent des besoins économiques. Il fut un temps où le bois était très utilisé dans la construction.
La richesse est dans les centres des villes opulentes et glorieuses comme Albi, ce qui ne signifie pas que la misère en soit absente, bien au contraire, puisqu’elle jaillit des trottoirs où s’allongent des corps maigres et chevelus. Mais on se promène dans Albi un peu comme on se promène dans Florence. Si les palais de briques rouges rappellent un peu ceux de la Toscane et si le Tarn ressemble si souvent à l’Arno, au point qu’il est enjambé par un pont qui fut autrefois habité, comme le fut le Ponte-Vecchio, la misère que l’on trouve semble être la même qu’à la Renaissance. De petites gargottes nous appellent en contrebas de la cathédrale pour soi-disant nous inviter à savourer des cassoulets à vingt balles, mais des passeurs avisés clament tout haut qu’à ce prix-là, c’est probablement du cassoulet en boîte.
En visitant le petit musée consacré à monsieur de La Pérouse, je me prends de passion pour la navigation. Les navigateurs de cette époque, qui partaient, à la demande du Roi, sillonner les océans peu connus, partant vers le Cap Horn, remontant les côtes américaines avant de redescendre vers l’Australie (à l’époque Nouvelle Hollande), les Samoas, les côtes asiatiques, puis remontant encore jusqu’au Kamtchatka, juste dans le but d’explorer, de tracer des cartes, de peut-être, une fois ou deux planter son drapeau – c’est bien la moindre des choses quand on s’est embêté des mois et des années, qu’on a risqué sa vie dans les rouleaux de houle, et qu’on a attrapé le scorbut en pleine mer, proches souvent de la mort qui se soldait par l’envoi par le fond d’un corps scellé dans un drap blanc – se contentant quand on rencontre des anglais qui sont déjà parvenus en ces lieux de les saluer, d’organiser peut-être un repas même si le grand Cook se dérobe, hautain et puritain sous son chapeau bicorne, ces navigateurs là donc, étaient encore bien plus téméraires que nos conquérants actuel de l’espace, qui n’ont qu’à se laisser guider par des appareils électroniques et des IA froides et techniques, eux aussi partaient en deux navires jumeaux (comme l’imagine Elisabeth Filhol dans son dernier roman, qui n’a pas eu beaucoup de succès, pour le départ qu’elle peint vers un satellite de Jupiter), comme La Boussole et l’Astrolabe pour La Pérouse. Lesquels vraisemblablement sombrèrent vers 1789 au large d’une île minuscule, ce qui empêcha le comte de remplir son contrat, celui d’être rentré en France en juillet 1789, au grand souci du Roi de France qui, à ce qu’invente l’histoire, aurait demandé sur son échaffaud si l’on avait des nouvelles de monsieur de La Pérouse… eh bien, non. On n’en avait pas. Déception supplémentaire pour une tête qui roula peu après sur le plancher de la guillotine. Si l’on honore autant La Pérouse en cette capitale du Tarn, c’est bien sûr parce qu’il y est né.
Et en visitant le musée Toulouse-Lautrec, dans le colossal palais de la Berbie, je me prends à scruter la ligne du crayon ou du pinceau de l’artiste, à la recherche de l’âme souvent triste des petites prostituées qu’il affectionnait. Il les baisait peut-être même pas, il les peignait, les écoutait et trouvait là sans doute un climat affectif plus riche, plus réconfortant que le climat propre à la noblesse provinciale. Henri de Toulouse-Lautrec était un fin dessinateur. Et cela dès son plus jeune âge, puisqu’on voit de lui dessinée à l’âge de dix-sept ans, une magnifique tête de cheval blanc, avant qu’il ne se livre à des portraits en tous genres, allant de sa mère, la comtesse Adèle de Toulouse-Lautrec prenant son petit-déjeuner, au blanchisseur venant livrer son linge, puis aux grandes actrices de son temps, comme La Goulue ou Jane Avril, et, comme dit plus haut, aux prostituées des maisons closes. Le musée est l’occasion de découvrir une foule d’oeuvres peu connues mais passionnantes de peintres qui furent les contemporains de Lautrec ou qui le suivirent dans le temps jusqu’aux années quarante. On y voit notamment un Matisse éclatant peint à Ciboure en juin 1940, un Bonnard de 1937 (Le golfe de Saint-Tropez au couchant), un Vlaminck de 1920 (La campagne près de Nesles-la-Vallée). On y redécouvre Camoin dans une resplendissante nature morte, Jean Puy pour une écolière qui se nomme Françoise, Othon Friesz, Albert Marquet, Suzanne Valadon, et Paul Sérusier dont on voit rarement des œuvres, ici une nature morte pleine de fruits rouges et jaunes appétissants.
La cathédrale château forteresse coffre-fort, en impose par sa masse : il n’en est pas d’autre de ce style, et en plus nous dit l’audioguide, ce serait la seule à être occidentalo-orientée. Elle est étrange, elle a deux pôles, comme s’il y avait deux cathédrales en une, l’une ayant son choeur enclos à l’est et l’autre le choeur à l’ouest, la première au sein d’un jubé dentelé comme un balcon de Jaisalmer, et entouré d’anges, série de chérubins sculptés dans le plus pur style de la Renaissance italienne. Quant à la seconde, si, d’habitude, on met le Jugement Dernier en façade, dans le tympan dominant le portail, là, on l’a mis dedans, peinture entourant de colossaux piliers, exécutée vers la fin du XVème siècle. Au moins on est sûr qu’il ne s’abimera pas. Ainsi le spectacle des démons de l’enfer restera-t-il présent dans le coeur des fidèles jusqu’à la fin des temps. Et il est, de plus, dominé par l’une des plus grandes orgues qui existent, de Christophe Moucherel datant de 1734, (qui sera rénové, transformé en orgue « romantique » avant de redevenir classique) qui doit donner quand il se déclenche sous des doigts démoniaques un grondement plus bouleversant que ceux donnés par toutes les montagnes qui s’ébranlent (et il en est beaucoup en ce moment!).
Incidemment, j’avais vu un tel ébranlement se produire peu de temps auparavant, dans la très belle aussi cathédrale de Mirepoix, en Ariège, c’était à l’occasion d’un concert de musique sacrée au cours duquel on a joué le bien connu Gloria de Vivaldi, mais aussi et surtout (pour moi qui ne les connaissais pas) des mottets de Félix Mendelssohn, pour orgue et voix de femmes, quelle allégresse, quelle beauté, quelle pureté des tons… allez-y voir ou plutôt écouter… La très jeune femme qui chantait en soliste à côté de cet ogre de sonorité qu’est l’orgue, c’était à pleurer. (le « on » étant l’orchestre du printemps et les choeurs et solistes de l’Académie Castel Artes, Stéphane Bois à l’orgue et Edwin Crossley-Mercer à la direction).
Mais Mirepoix c’était avant, c’était quand je rejoignais un groupe d’amis organisé en séminaire de réflexion critique sur notre société, on devait y parler d’André Gorz et de Robert Kurz, on y parla de crise du capitalisme, d’économie politique des médias et des jeux dangereux qui se jouent aujourd’hui, guerres et massacres en tous genres. Je n’en parlerai pas ici, l’affaire est trop grave. Motif quand même pour une belle balade sous les arbres des sous-bois de Montferrier, petite commune au pied de la montagne de Montségur avec un couple d’amis. Mirepoix est connu comme cité médiévale, elle comporte cette place carrée soigneusement conservée, faite de poutres et d’arcades, et de figurines sculpées dans le bois, malheureusment gâchée comme c’est trop souvent le cas en France, par des vitrines de magasins de fripes, et autres enseignes en plastique annonçant le meilleur glacier de l’endroit. L’Ariège est triste sous la pluie, autant que l’est Lavelanet bourgade étirée en longueur qui n’abrite guère comme distraction qu’un cinéma d’un autre âge. Alors, nous avons laissé l’Ariège derrière nous. Et montant vers Albi, avons trouvé un village magnifique… répondant au nom de Lautrec. Nous y voilà. S’il y a un Toulouse, il faut bien qu’il y ait un Lautrec et, de plus attaché à l’histoire de l’art puisque ce village marque le centre d’une région dont l’une des spécialités est… le pastel ! Le pastel n’est pas tout de suite le petit bâton coloré et crayeux de l’artiste qui lui sert à dessiner des silhouettes et des paysages d’un coloris sensible… il vient d’abord en plante (Isatis Tinctoria), dont on fait aussi bien les crayons que les teintures des tissus. Lautrec est tout bleu car on a d’abord songé semble-t-il à utiliser le pastel pour en extraire des bleus indigos de toutes les nuances. Joli village médiéval avec un vieux moulin de 1684 dominant une colline… avec une boulangerie dorée qui vend des sandwiches légers et des patisseries qui se nomment évidemment Toulouse-Lautrec alors qu’elles ne sont que des Paris-Brest…
lieu-dit « le Tableau » – corniche des Cévennes, près du village Le PompidouLautrecAlbi – détail du jubé de la CathédraleAlbi – le musée La PérouseAlbi – la cité épiscopaleruelles de Mirepoix (Ariège)Cheval blanc « Gazelle » – Henri de Toulouse-Lautrec – 1881
Matisse (Intérieur à Ciboure, juin 40), Marquet (bords de Seine), Sérusier (Pommes et écuelle bleue, 1922)
Han Kang va droit au but dans ses courtes poésies, publiées sous le titre « ces soirs rangés dans mon tiroir ». Par exemple :
A présent qu’est-ce donc que de vivre
Je restais couchée avec cette question Lorsqu’un rayon de soleil s’est posé Sur mon visage
Jusqu’au moment où la lumière s’en est allée Je suis restée les yeux fermés Le coeur apaisé
et oui, qu’est-ce donc que de vivre… L’histoire de ce rayon me touche car c’est bien ainsi que nous ressentons la vie, parfois un nuage passe devant le soleil, l’ombre s’étale sur notre coeur angoissé, puis le temps d’après, le soleil reluit.
Ludmila Oulitskaïa n’écrit pas de poèmes, du moins à ma connaissance. Mais elle écrit des nouvelles très courtes qui sont comme des poèmes. Notamment dans son dernier recueil : Le livre des anges. Comme son titre l’indique, il est dévolu aux anges. Aux anges, dites-vous ? Comme si les anges existaient ? Oui, comme si… il y a de grands auteurs déjà qui ont écrit sérieusement à propos des anges, ainsi de Walter Benjamin, utilisant la figure de l’ange comme métaphore de l’histoire. Ludmila Oulitskaïa, elle, je ne sais pas de quoi ses anges sont métaphores. Ils ne s’en soucient pas, sans doute. Dans la première nouvelle, deux anges conversent, Itour et Abdil. Ils sont chargés d’accompagner à son nouveau domicile une vieille dame, Maria Ossipovna, « qui a terminé son voyage sur terre », mais il y a un gros hic : le chat. Oui, le chat de cette pauvre Maria, un gros chat qui s’appelle Giga. Il ne l’entend pas de cette oreille, ou alors, il faut qu’il soit du voyage, ce qui n’est pas prévu dans les réglements des anges… Il y aura exception.
Ces petites histoires courtes sont apaisantes, comme le rayon de soleil se posant sur le visage de Han Kang.
Dimanche dernier, nous sommes allés à Grignan pour voir l’exposition des dessins de Ena Lindenbaur. Dessins ? Je devrais dire « contre-dessins ». Elle les trace en effet à l’aveugle. La recette est de se concentrer sur un objet ou un personnage en le regardant de très près, puis de se voiler le regard et de tenter de le reproduire. On obtient ce que j’appellerais volontiers des figures d’anges. D’autant qu’elle a consacré une série à Hölderlin. Si je la revois un jour, je lui conseillerai d’en faire une sur Rilke. Ein jeder Engel ist schrecklish….
Le thème de cette année est « Images indociles ». Joli titre pour un monde qui s’enfonce jour après jour dans l’univers des images dociles: celles qui le sont parce que fabriquées en fonction d’un but commercial ou propagandiste, et fabriquées désormais au moyen de l’IA. Rien de tel ici, où, au contraire, on met en valeur des photographies d’un temps où il n’était pas question d’IA, mais où on inventait par exemple de nouveaux procédés, comme l’autochrome, première façon de réaliser des photographies en couleur déjà, dès 1903.
Eloge de la photographie anonyme (Cloître Saint-Trophime)
Chambre 207 (Croisière) – Jean-Michel André
Je me souviens de cet horrible massacre. C’était en août 1983, « sur la route des vacances » comme on dit chaque année. Cette année là, des gens ordinaires avaient fait halte pour se reposer au SOFITEL d’Avignon. Ils n’auraient pu imaginer que la mort les attendait sous les balles de petits malfrats dont on n’a jamais su les intentions réelles. Il y avait un enfant dans une chambre près de celle de ses parents. Il a tout vu, mais comme c’était trop inenvisageable, il a tout oublié aussitôt, jusqu’à ce que, plus de quarante ans après, des bribes de souvenirs lui réapparaissent, le poussant à faire son enquête. Je me souviens d’autant mieux de cet atroce événement que je connaissais l’une des victimes. Elle s’appelait Agnès Buis (je peux dire son nom puisque toute la presse à l’époque l’a donné) et elle avait été mon étudiante en premier cycle à l’Université de Grenoble.
U.S. Route 1 – Berenice Abbott, Anna Fox et Karen Knorr (Palais de l’Archevêché)
En 1954, Berenice Abbott, photographe américaine, décidait de faire toute la route numéro 1, celle qui part du nord du Maine (à Fort Kent) pour atteindre les Keys en Floride. Elle fit ainsi un portrait noir et blanc de la côté est des Etats-Unis de l’époque. Soixante dis and plus tard, Anna Fox et Karen Knorr ont refait le même chemin. C’était pendant la campagne de Trump…
Raphaëlle Peria (Cloître Saint-Trophime)
Pendant la Biennale de Lyon, à la Fondation Gulbekian, Raphaëlle Peria avait eu beaucoup de succès avec ses paysages travaillés au burin et à la pointe sèche, grattés, mis en relief. On la retrouve ici évoquant un voyage qu’elle fit toute enfant avec son papa et ses soeurs, remontant à bord d’une péniche, le canal du Midi.
Caroline Monnet (La Mécanique générale)
Caroline Monnet, photographe canadienne, parcourt son pays et photographie les membres féminines des premières nations, cherchant à les glorifier au moyen de somptueuses tenues vestimentaires.
Octavio Aguilar (Espace Monoprix)
Octavio Aguiar est le lauréat du Prix Découverte. Sa photographie plonge dans les racines de sa culture, celle du peuple Ayuuk (au Mexique).
Daniel Mebarek (Espace Monoprix)
Daniel Mebarek a installé dans la ville d’El Alto, en Bolivie (cette ville où les avions atterrissent et qui domine La Paz), un petit salon au milieu des échoppes du marché, Fotos Gratis. il a pu ainsi montrer aux habitants de cette zone très pauvre en quoi la photographie pouvait se rapprocher d’eux et les rapprocher entre eux.
Prendre en photo une photo peut paraître incohérent : la photo originale apparaît forcément comme dégradée. Les noirs ne sont plus aussi noirs, les traits ne sont plus aussi nets. Il apparaît des reflets dans la vitre qui protège l’original, c’est pourquoi je me limite à quelques images, qui ne sont que des évocations et jamais des substituables. C’est le cas notamment pour Louis Stettner, le grand photographe américain (que je ne connaissais pas avant de le découvrir à Arles) qui, après avoir photographié son pays (la gare de Penn Station par exemple) est parti pour la France afin d’y rencntrer les Boubat, Doisneau et Cartier-Bresson qui faisaient la « photographie humaniste » de l’époque. Politiquement engagé, il a photographié nombre de manifestants, grévistes, et il a témoigné du racisme aux Etats-Unis. Surveillé par le FBI, il s’est réfugié en France, dans ce qui est aujourd’hui la Seine-St-Denis, Aubervilliers, Saint-Ouen. Il est mort à Saint-Ouen.
Todd Hido (espace van Gogh)
Passer de Stettner à Todd Hido, c’est plonger dans une planète en venant d’une autre. La technique a fait son chemin, la couleur a été en quelque sorte « réinventée ». On est dans un film de Stanley Kubrick d’où l’humanité aurait disparu pour laisser la place à la nature et à des lieux désertés.
Tables rondes et rectangulaires à l’espace van Gogh
Louise Mutrel (jardin d’été)
La photo de photo devient photo : ici les dispositions anarchiques des grandes photos de Louise Mutrel au sein du jardin d’été, qui ont pour sujet des concentrations de camions ultra-décorées au sein d’un Japon méconnu, peuvent donner des photos étranges où se mêlent mobilier urbain arlésien et camions japonais.
Retratistas do Morro – Joao Mendes et Afonso Pimenta (Croisière)
Les photos de Joao Mendes et de Afonso Pimenta retracent la vie, les fêtes et les événements quotidiens des gens modestes de la grande ville brésilienne de Belo Horizonte (La nièce de Jorge da Muleta, et l’anniversaire de Chacara (1992)).
Carol Newhouse et Carmen Winant (Croisière)
Les photographies de Carol Newhouse et de Carmen Winant viennent encore d’un autre monde. Ces deux femmes ont fait partie d’un mouvement communautaire qui rêvait de réinventer le monde, dignes représentantes des hippies et des révoltés des années soixante-dix, elles ont inventé une façon de vivre ensemble entre femmes et pour cela, ont donné à la photographie son rôle : celui de réunir les subjectivités. Les pellicules des appareils-photos circulaient entre elles, on faisait de la superposition, on obtenait des effets troublants, de doubles portraits et de doubles images.
Double
Sarah Carp (croisière)
Le curateur suisse Pierre Starobinski réunit à la Croisière plusieurs photographes helvètes, dont Sarah Carp, qui, pendant le confinement, a photographié ses enfants. Le père de ces derniers n’a pas voulu qu’elle divulgue ces photos familiales, alors elle les a refaites au moyen de figurants et elle a occulté les visages par des myriades de petits points de toutes les couleurs.
Olivier Christinat (Croisière)
Construction / Déconstruction (La mécanique générale)
L’exposition Construction déconstruction reconstruction présente la photographie moderniste brésilienne à partir de la production du Foto Cine Clube Bandeirante (FCCB), club de photographie amateur de São Paulo, qui fut créé en 1939. Les Bandeirantes sont surtout fascinés par les transformations urbaines de leur époque. Mais dans une seconde période, certains d’entre eux, dont la photographe Gertrudes Altschul se sont penchés sur des sujets plus sociaux, au risque de déplaire aux autorités légèrement dictatoriales de l’époque.
José Yalenti. Paralelas e Diagonais, 1950.
Yves Saint-Laurent (La Mécanique Générale)
Pour une fois une exposition consacrée non pas à un photographe, mais à un photographié, quelqu’un qu’on a photographié sous toutes les coutures (c’est le cas de le dire!) et dont on a photographié les multiples créations vestimentaires, prétextes pour photographier aussi de beaux mannequins.
Première rencontre avec Arles 2025 au coeur de l’été entre deux Avignon et avant la fraicheur des montagnes valaisannes.
1- On country – photos de l’intérieur de l’Australie par des autochtones et des non-autochtones (église Sainte-Anne)
« On country » signifie faire corps avec son pays, son paysage, sa matière, sa langue. A cette occasion, on apprend que l’Australie recèle plus de 240 groupes linguistiques. La colonisation a fait que, désormais, 96% de la population est d’origine européenne, et seulement 4% est aborigène. Un des artistes exposés essaie d’imaginer la situation inverse. Des photos d’archives montrent l’effort d’acculturation / déculturation dans les années cinquante, ces enfants aborigènes déguisés en petits blancs contraints d’apprendre les codes de la culture blanche. Des photographes montrent l’exploitation du territoire et les ravages des feux.
2- Letizia Battaglia (chapelle Saint Martin de Méjean)
Letizia Battaglia est la grande photographe italienne. Elle a photographié la mafia et les crimes commis par celle-ci, et la misère dans les années soixante, à Palerme et Milan. Pour l’une des photos (ici en haut à gauche), il est écrit comme titre: « La nuit, le nouveau né pleurait désespérément. Sa mère, trop fatiguée, ne s’est pas réveillée, alors qu’un rat lui rongeait un doigt de la main gauche. Palerme. » Dans la série du haut on voit aussi une photo mythique: celle d’un chat pourchassant un rat. En bas, à gauche, « Rosaria Schifani, veuve du garde du corps Vito Schifani, tué avec le juge Giovanni Falcone, Francesco Morvillo et ses collègues Antonio Montinaro et Rocco Dicillo. Palerme ». En bas à droite Pier Paolo Pasolini pendant une intervention au cours de laquelle il dut se justifier d’avoir fait « Les contes de Canterbury »: le film avait été attaqué en justice pour cause d’immoralité.
3- Erica Lennard (espace van Gogh)
Aurore ClémentSimone de Beauvoir
Erica Lennard est la photographe de la sororité, éditant un ouvrage célèbre en 1976: « les femmes, les soeurs ». Son modèle préféré était d’ailleurs sa propre soeur. Venue des Etats-Unis, elle se mêla facilement au milieu féministe parisien des années soixante-dix, où elle côtoya Marguerite Duras, Delphine Seyrig, Aurore Clémént et, bien sûr, la grande Simone de Beauvoir.
Avignon est une fête chaque année, à cause du théâtre qui donne ici ses plus belles réalisations et à cause d’une communion non feinte qui s’empare d’un public attentionné, recueilli, prêt à cette sorte de jouissance que procure la communication vivante. Comme l’art contemporain, dont on a pu dire (cf. ici) qu’il offrait l’un des derniers moments de rencontre d’une communauté lors des grandes expositions, le théâtre fait communier ensemble des masses de gens qui a priori ne se connaissent pas, viennent d’horizons sociaux et géographiques différents, ont des âges différents, le long d’un moment qui va d’une à plusieurs heures, concentrées qu’elles sont sur un texte, un jeu de comédiens, une mise en scène féérique, des costumes éblouissants, des ambiances de mythes. L’Antiquité se rejoue. Un peuple se revit ensemble1.
Deux sommets de ce Festival furent atteints avec La distance, pièce de Tiago Rodrigues mise en scène par l’auteur et Le soulier de satin, mise en scène par Eric Ruf.
Marina Hands et Didier Sandre, photo Raynaud de Lage pour Le MondeLE SOULIER DE SATIN Version scenique, mise en scene et scenographie Eric Ruf Avec la troupe de la Comedie-Francaise
avant et après le spectacle
Le soulier de satin a eu beau durer huit heures, presque aucun spectateur n’est parti, les espoirs de ceux, se pensant mal placés, qui espéraient pouvoir glaner quelques rangs au fil du temps grâce aux désertions qu’ils pensaient inévitables furent vite éteints : on a eu une place pour Le soulier de satin (parfois obtenue de haute lutte!) et on y tient, on ira jusqu’au bout. Un bout qui s’amorce à l’aube, quand le ciel rosit avant de bleuir, juste le moment choisi pour qu’un des personnages annonce : « nous voici sous un nouveau ciel ». Moi qui, jusqu’ici, n’avait guère lu du Claudel (catalogué comme « écrivain catholique ») je découvrais la puissance d’un texte qui, certes, part dans tous les sens, y compris dans des discussions absconses sur des sujets qui n’ont plus beaucoup cours aujourd’hui (à propos de la foi catholique justement, ou de certaines conceptions de l’art, que, d’ailleurs à raison, le metteur en scène a gommées), mais développe certains fils qui, quand on les suit, nous conduisent à des apothéoses de joie et de modernité. Comme quand Prouhèze, ici fantastiquement jouée par Marina Hands, gravit quatre à quatre les gradins des spectateurs, le poing levé, en scandant, comme à la manif, « non ! Je ne renoncerai pas / à l’amour de don Rodrigue ! » (slogan répété plusieurs fois). Ou quand, à la fin de la troisième journée (moment le plus sublime), alors qu’enfin elle retrouve son Rodrigue (Baptiste Chabauty), venu défendre pour le compte du Roi, le château de Mogador qui lui avait été pourtant confié, à elle, et qu’on s’attend à des retrouvailles ardentes, elle s’oppose à lui, en lui faisant la leçon sur l’amour, le vrai amour, à laquelle le preux chevalier évidemment, ne comprend rien. Perchée dans les gradins et repoussant Rodrigue qui fait mine de la rejoindre, elle défend avec force une conception exigeante de l’amour, qui ne peut se limiter au don du corps : Tu en aurais bientôt fini avec moi si je n’étais pas unie maintenant avec ce qui n’est pas limité ! Tu cesserais bientôt de m’aimer si je cessais d’être gratuite ! Aux protestations de Rodrigue qui, bien sûr, vient chercher son dû, enfermé autrefois dans une promesse, elle répond : Pourquoi ne pas croire cette parole de joie et demander autre chose que cette parole de joie tout de suite que mon existence est de te faire entendre et non pas aucune promesse mais moi ! Moi, Rodrigue ! Moi, moi, Rodrigue, je suis ta joie ! Mais le vice-roi ne voit là que de la déception. A quoi sert cette joie si tu ne peux me la donner ?Ouvre, lui répond-elle, et elle entrera. Comment faire pour te donner la joie si tu ne lui ouvres cette porte seule par où je peux entrer ? On ne possède point la joie, c’est la joie qui te possède.
Après telle déclamation, on ne peut que se sentir pantois, rêver que de telles paroles pénètrent dans l’oreille des sourds, ceux qui sont encore plus sourds que Rodrigue et n’attendent de l’amour que gesticulations vite oubliées.
Beauté indescriptible, lors de la première journée, du moment où Prouhèze s’en remettant à la Vierge pour qu’elle sauvegarde son honneur, afin de se contraindre à avoir une marche ralentie vers celui qu’elle aime, lui transmet son soulier (de satin!) attaché à un ballon, lequel, lentement, s’élèvera dans le ciel avignonais…
Lors de la quatrième journée (après le troisième entracte donc, il est déjà quatre heures du matin), Rodrigue réapparaîtra, au moins trente ans après les faits, il aura connu déchéance et misère et traînera avec lui une jambe de bois, revenant du Japon où il s’est fait dessinateur et vendeur d’images pieuses – bel échaffaudage qui trône au-dessus de sa tête désormais chenue – mais continuera à ne pas comprendre, voudra bien répondre à l’appel du Roi qui veut désormais lui donner à diriger rien moins que l’Angleterre qui vient d’être conquise – du moins le croit-il – au prix d’une bataille navale dont nous voyons les péripéties au travers de maquettes de voiliers qui s’affrontent sur une table réduite au milieu de la scène (mais c’était une fausse nouvelle, que l’on veut cacher au roi!), épris d’un idéalisme naïf, tiraillé entre les injonctions de la fille de Prouhèze auxquelles il ne comprend à nouveau rien, et les recommandations royales, imposera de telles conditions qu’il se fera répudier cette fois pour de bon. Il fait complètement jour quand les soldats qui le gardent – car il est jugé comme traître – tentent de le négocier avec une religieuse qui, finalement, n’en veut pas… Le spectacle s’achève dans le triomphe le plus total. Eric Ruf qui s’avance sur la scène est ovationné.
Prouhèze était mariée avec Don Pélage, bien plus âgé qu’elle. Il n’est pas indifférent pour apprécier la beauté du spectacle de savoir que Don Pélage est joué par Didier Sandre, lequel il y a trente-huit ans, jouait Rodrigue, et que Marina Hands, qui joue Prouhèze, est la fille de Ludmilla Michaël qui, à l’époque, avait le même rôle ! Ici l’histoire du théâtre, dans sa magie, rejoint le théâtre lui-même telle une mise en abime.
Ô Rodrigue, il est vrai, cette distance qui me sépare, il est impossible par nos seules forces de la franchir.
Et par cetté évocation du mot « distance », nous voilà envoyés vers cet autre sommet de la programmation du Festival qu’est la pièce justement intitulée La distance, écrite et mise en scène par Tiago Rodrigues, vue à la salle L’Autre Scène, à Vedène, aux alentours de midi, alors qu’il faisait très chaud, et que je reconnaissais dans le public Patrick Boucheron en short et casquette, dont j’ai parlé la semaine dernière. Merveille d’émotion, là aussi, avec ses accents de sublime également même s’ils s’expriment cette fois dans une langue plus moderne, plus accessible, plus proche de nous… bref, plus « jeune ».
Ainsi ces deux pièces, Le soulier et La distance, se rejoindraient-elles par un thème commun. Trouver la bonne distance entre les êtres. Possiblement annulable mais sans jamais atteindre l’annulation totale pour la première, et maximale dans la seconde puisqu’opposant Mars et la Terre. La distance est en même temps la propriété nécessaire pour que nous puissions penser. Ainsi qu’aimer. Et d’aimer il s’agit donc dans ces deux pièces. Pour Le soulier de satin, nous avons vu comment, par le biais du dialogue entre Prouhèze et Rodrigue. Pour la pièce de Tiago Rodrigues, c’est évidemment autre chose puisqu’il s’agit de l’amour entre un père et sa fille.
La Distance – décors
Nous sommes en 2077, et la Terre connaîtra bientôt son quatrième effondrement… On ne peut visiter l’opéra de Sidney qu’en empruntant des tenues de plongée, l’espèce kangourou a disparu (on en a pourtant signalé un exemplaire près d’un supermarché de grande ville), il est difficile de se baigner dans les mers trop chaudes envahies par des îlots de méduses. Le père, Ali, magnifiquement joué par Adama Diop, est médecin, il a perdu sa femme accidentellement. La fille, Amina (Allison Deschamps), a fait un master of science en Australie et a pu de ce fait s’immiscer dans un programme d’expédition sur Mars. Programme qui en principe est réservé aux enfants de riches, qu’elle n’a pu rejoindre que grâce à ses compétences (de fait imposé par une « Corpo-Nation », organisme dont on devine la nature capitalistique, aux « Républiques » qui tentent de résister avec de faibles moyens). Elle est donc partie sans rien en dire à son père. La voici arrivée sur la planète rouge, contrainte de vivre dans des souterrains, à moins de sortir en surface revếtue d’un scaphandre. On essaie de recréer les conditions d’une vie humaine, on y cultive des tomates et on y fait de l’huile sauf que l’on voudrait lui donner le goût de l’olive alors que l’on n’a pas d’olive. La vie s’ébauche avec une contrainte de taille : celle de tout oublier. Car il faut tout oublier pour reconstruire un monde nouveau, repartir de zéro. Les participants ont donc pour nom : les Oubliants. Voilà le défi auquel doit faire face le père : instaurer une relation régulière avec sa fille, à coups de messages échangés qui prennent des semaines à arriver, et tenter par eux de maintenir des souvenirs, une transmission, alors que tout est fait pour qu’au contraire la fille oublie. En dépit des obstacles et de la distance, les messages sont des confidences intimes très intenses, comme si la distance permettait de mieux se connaître. Vers la fin, bien sûr, la corde cassera, il y aura rupture entre celle qui est partie pour changer de monde et celui qui aura passer sa vie à espérer changer le monde sans y parvenir. On comprend donc combien cette pièce est poignante et pourquoi les spectateurs ont parfois du mal à retenir leurs larmes. La mise en scène est sobre et belle : un plateau circulaire tourne à différents rythmes (très vite à la fin!) montrant aux spectateurs tour à tour Mars (imitation de rocher rouge) et la Terre (tronc d’arbre sec).
J’ai parlé d’un lien avec Le soulier. C’est à propos de l’amour. Que peut l’amour face à l’absence ? Que peut-il face à l’oubli programmé ? En quoi consiste-t-il ? N’est-il pas bien fragile quand tout se dérobe. Dans Le soulier, il se dérobe face à l’incompréhension, le temps qui file, et la mort, dans La distance c’est face au désastre écologique, mais c’est aussi face au temps, qui, dans les deux cas, est synonyme d’oubli. C’est bien pourquoi ces deux pièces ont tellement ému les spectateurs et pourquoi probablement elles resteront dans leurs esprits comme autant de pierres à conserver pour bâtir peut-être encore un peu de foi en l’avenir. Tant qu’on peut réfléchir à l’amour et aux conditions de l’amour… tout n’est peut-être pas perdu.
1On me dira inévitablement que ce n’est pas tout à fait vrai, que ce n’est pas « le peuple » mais une partie du peuple, que l’audience est majoritairement d’origine bourgeoise et un peu plus âgée que la moyenne, mais ne faut-il pas oublier un peu ces lectures sociologiques de la réalité. Il ne s’agit pas de reprocher aux autres, à tous ceux qui vivent avec juste ce qu’il faut pour survivre, de ne pas participer aux fêtes de l’esprit, ce serait profondément indécent. Mais de dire, au contraire, que le fait que tous participent est le seul objectif social et émancipateur qui vaille, et que cela ne signifie pas que ceux et celles qui ont la chance de pouvoir participer dès aujourd’hui soient contraints à la culpabilisation. La fête théâtrale n’est pas une manifestation de l’esprit de consommation, autrement dit une conséquence d’un état de fait social au sein de la formation sociale capitaliste. Tout au contraire, le théâtre, comme à l’âge antique, doit être vu comme matrice d’où s’origine le sens et qui nous met en porte à faux vis-à-vis des objectifs de cette formation sociale. Le théâtre « déborde » la marchandise et nous fait tout à coup entrevoir ce que serait une société qui serait libérée des contraintes de celle-ci. Le théâtre est, comme le dit Jean Caune dans son livre « Faire théâtre de tout », un fait social total.En cela il est par essence innovant et générateur potentiel d’une vie démocratique.
A la Scala Provence, nous retrouvons ceux qui nous avaient émerveillés l’an passé dans leur interprétation du texte de Grimberg Môman. Ils viennent cette fois avec un texte écrit par la femme de ce couple dirigé par sa propre fille (on travaille en famille!), Clotilde Mollet : Nous sommes vivants. Le schéma est semblable, mais un peu déséquilibré par rapport à Môman : ici, le rôle important revient presque exclusivement à la femme, l’homme, joué par Hervé Pierre, ne fait que subir. Les rares répliques qu’il prononce, elle les lui dicte. Il s’exprime sur commande. Tu dis : dis-moi ! Et il dit : dis-moi. Ce sont deux enfants, le frère et la sœur, le premier est le cadet, elle, elle est donc la grande sœur, celle qui en principe détient la vérité. On ne saura jamais à vrai dire ce qu’il en est vraiment de ce couple improbable : des enfants qui survivent après un cataclysme ? Des enfants qui jouent à la fin du monde ? Dans ces paroles dites avec la voix naïve ou faussement naïve de l’actrice, passent les désordres et les questionnements de l’enfance. A un moment, il est même question de « Trompe », un type aux cheveux orange qui se prend pour le maître du monde, posé sur une mer de bouses de vache et qui clame que c’est de l’argent… A la sortie, des gens ne comprennent pas, un homme crie avec rage « qu’on ne l’y prendra plus« … pourtant cette pièce est un sommet de sensibilité et de délicatesse, tout le monde devrait l’entendre en ces tristes moments d’enfermement sous une chappe de mensonge et de rejet des nobles sentiments.
Hervé Pierre et Clotilde Mollet entourant leur fille
On attend toujours Godot…
Au théâtre des Halles dont j’évoquais la semaine dernière le niveau de compression qu’il inflige aux corps, Denis Lavant, Jacques Bonnafé, Aurélien Recoing, Jean-François Lapalus jouent En attendant Godot dans une mise en scène de Jacques Osinski. Jeu parfait des comédiens, mais la mise en scène semble figée, comme si elle avait été faite une fois pour toutes pour l’éternité… Lavant joue pour toujours le gnôme Estragon (Gogo), avec ses chaussures qui lui font mal aux pieds, sa ceinture si cassante qu’elle ne permet même pas que l’on en use pour se pendre au seul et unique arbre de la contrée. Jacques Bonnafé, jouant Vladimir (Didi), est plein de douceur et de bienveillance pour son comparse turbulent. Il faudrait partir, mais on ne peut pas. Parce qu’il faut attendre Godot… arrive Pozzo tenant en laisse Lucky qui porte les valises. Attention, il mord. Il est méchant. Et pourtant quand on lui dit : « danse ! », il danse, et quand on lui dit : « pense ! », il pense ! Lucky fut autrefois un intellectuel. Pozzo est peut-être l’incarnation du Capital… on voit ce que celui-ci fait de ses intellectuels.
EN ATTENDANT GODOT
Laura Mariani
Un amour déraisonnable
Faudrait-il trouver un fil rouge entre nombre de spectacles que nous avons vus qu’alors on pourrait parler d’une interrogation de la notion de vérité : c’est clairement le cas avec la pièce montée par Ostermeier, mais aussi un peu avec En attendant Godot(qu’est-ce que ce Godot qui ne vient jamais ? Incarne-t-il une forme de vérité à la suite de laquelle tournent nos compagnons d’infortune Estragon et Vladimir?) et avec ce spectacle jeune et émouvant que nous propose l’écrivaine et metteuse en scène Laura Mariani (avec sa compagnie La pièce montée) au 11, l’un des lieux du off qui nous aura vus le plus souvent et qui nous aura le plus satisfait, sous le titre : Ma foudre. Laura Mariani, que nous avons rencontrée devant le théâtre alors que nous attendions pour voir La fille que se sauve, ce récit autour de la comédienne Zouc, et qui nous avait aussitôt convaincu d’aller à la rencontre de son œuvre, a pour spécialité la transposition des maladies psychiques sur la scène de théâtre. L’an dernier, elle avait, paraît-il, déjà porté au théâtre des troubles psychiques importants dans Le jour où j’ai compris que le ciel était bleu. Cette année est celle de l’érotomanie. Olive est une jeune femme qui vient de fêter l’anniversaire de ses trente cinq ans. Elle est libraire, elle vit seule et on sent que son enfance s’est mal passée. Elle a perdu son père à l’âge de cinq ans. Ce père, Serge Leroy, était un grand musicien. Occasion de nous donner sur scène de magnifiques solos de piano, composés et joués par Romain Mariani. Olive est seule et héberge en elle-même un grand vide, qui vient parfois à la paralyser au sens propre du terme. Alors vient la voir un ostéopathe qui la soulage mais qui lui donne l’illusion d’avoir comblé son manque. S’en suit un vrai délire, magnifiquement incarné par l’actrice Odile Lavie, où le personnage s’en prend à la personne puis à la famille de l’ostéopathe. La pièce est égayée par des passages comiques où son frère, féru de science, s’affiche dans des videos YouTube pour proposer des cours de science, comme par exemple un TP sur l’électricité statique. Tout cela est à la fois drôle et émouvant, imaginaire et réel : les informations données sur la maladie sont valides. La pièce nous montre une sorte de vérité de l’amour, dont nous savons qu’il repose sur une bonne part d’illusion : nous ne sommes pas tous érotomanes parce qu’en général nous sommes capables de percevoir des signaux chez l’autre qui sont de vrais signaux, des témoignages d’une entente possible, alors que l’érotomane, elle (car il s’agit semble-t-il souvent de femmes… est-ce bien sûr?) prend de purs fantasmes pour de tels signaux. Mais peut-être ne faut-il pas être aussi catégorique… qui dit qu’à l’origine, il n’y a pas un mini-signal transmis par l’autre qui, comme par hasard, se trouve être un homme, ce qui expliquerait en partie que cela tombe en apparence surtout sur les femmes? Je suis sorti de ce spectacle en me demandant si on avait le droit de faire théâtre avec des cas cliniques, avec ce qui semble être des observations de réalités psychiques connues du psychiatre. Mais on peut bien faire théâtre de la science en général (comme me l’avaient révélé les pièces d’Elisabeth Bouchaud l’an dernier), alors pourquoi pas de la psychiatrie ? Faire théâtre de tout, dit mon ami Jean, auteur d’un livre qui porte ce titre… En tout cas, c’est bien une façon pour le théâtre d’affronter la vérité.
Avignon et la peste noire
Vérité, vérité… c’est aussi ce que construit l’histoire, en tant que discipline. Ici, la présence de Patrick Boucheron s’impose, lui qui scrute les mythes et les histoires, surtout celles du Moyen-Âge (n’oublions pas qu’il est médiéviste avant tout), avec le désir de relier les différentes phases du temps par une inépuisable réflexion sur les corps, le sexe, la maladie, dans leurs rapports avec le pouvoir. Au Collège de France, cette année, il avait pour thème le sexe du pouvoir. Là, il s’avance vers nous porteur d’un discours qui réunit la pandémie, le pouvoir et le théâtre. Il part de ce rappel : en juillet 1983, Jean-Pierre Vincent donnait ici un spectacle, Dernières nouvelles de la peste, texte ecrit par Bernard Chartreux, qui s’articulait autour du fait historique selon lequel, en 1348, ce lieu (Avignon) était en même temps celui qui était envahi par la peste et qui recevait la Papauté. Parler de la peste en 1983 avait quelque chose de surréel au premier abord, et les spectateurs ne comprirent pas bien la raison de ce rappel. Peu se rendaient compte que, pourtant, à ce moment-là, apparaissaient les premiers symptômes d’une étrange maladie qui n’avait pas encore de nom mais dont mourait déjà un Michel Foucaut : le SIDA. Patrick Boucheron s’est lancé dans l’écriture d’un livre sur la peste de 1348, dont il ne faut jamais oublier qu’elle tua à peu près la moitié des habitants de l’Europe. Question lancinante : alors que l’on aurait pu penser, et que l’on pourrait toujours penser lors des grandes catastrophes comme « notre » pandémie du Covid en 2020, que quelque chose de nouveau puisse advenir après, il semble au contraire que les humains s’empressent de retrouver la situation d’avant… et même en pire (si en tout cas nous songeons à ce que nous venons de subir depuis cinq ans, et qui est loin d’être fini !). Les historiens doivent ici nous montrer ce qu’il advient, je sais que certains pensent que 1348 aurait marqué un tournant de l’histoire vers le développement intense des transports, du commerce, de l’argent, bref de toutes les bases qui deviendraient plus tard celles du capitalisme. Peut-être Boucheron nous en dira-t-il plus. En tout cas, il nous fait part ici de son immense difficulté à avancer, voire tout simplement à commencer cette histoire. Alors, il nous raconte une histoire vécue. Il a rencontré au cours d’une conférence donnée aux Etats-Unis sur la peste, une dame qui lui a dit qu’il lui avait enfin donné le sens de son histoire à elle. Quoi de plus émouvant et de plus réconfortant quand on donne une conférence sur ses travaux ? On a beaucoup cherché le foyer de l’épidémie de peste du XIVème siècle. On se doutait que cela venait d’Orient, d’Asie centrale peut-être. Des archéologues avaient trouvé des tombes suspectes datant de 1337 déjà, autour de lac de Issuk-Koul, aujourd’hui au Kirghizistan. Les relevés scientifiques révélèrent que ces gens étaient bien morts de la peste. On sait aussi que le bacille de la peste est toujours dormant, qu’il s’est même tellement allié avec l’humain que celui-ci a pu développer des gènes qui portent la marque d’une résistance par rapport à lui, mais tout ceci est dormant, secret en quelque sorte. Or, la dame rencontrée racontait qu’au moment où le confinement contre le covid était déclaré achevé (mais non l’épidémie car on sait bien que la maladie couve toujours), elle tombait subitement malade, d’une maladie qui l’assommait littéralement, l’empêchant de se mouvoir et lui montrant les prémisses de la mort. Elle fut bien soignée, bien prise en charge, mais le médecin, averti, lui recommanda de prendre contact avec tous les membres de sa famille, meme les plus éloignés, car ils pouvaient aux aussi attraper cette maladie, ou bien donner des indications utiles sur ses causes héréditaires. Il s’avéra alors qu’un arrière grand-père venait d’Arménie, on devina des liens avec les vieilles populations de l’Asie Centrale. L’hypothèse fut que dedans toute cette lignée de gens, demeurait tapi dans les gènes un lointain souvenir d’avoir dû affronter la peste,et que, tout à coup, à l’occasion du Covid, ce souvenir s’était réveillé, et Boucheron en racontant à la dame l’origine du foyer, lui permettait d’établir un lien avec sa lignée. Car oui, c’est ainsi que se fait l’histoire, pas seulement par des actes conscients, des événements et des dates mais aussi par les secrets enfermés dans les corps, et les réactions à des tressautements biologiques qui viennent du fond des âges. Si l’on suit la logique de cette histoire, nous sommes ramenés bien loin, nous nous révélons faire totalité non seulement avec les humains anciens ou présents mais avec toutes les particules de vie, les parasites par exemple qui nous envahissent.
Boucheron rappelle ainsi que la peste n’était qu’un détour accidentel : la puce du rat s’emparaît de l’homme non « par méchanceté » ou pour le tuer mais parce que simplement elle n’avait plus de rongeur à infecter, les rats étant tous morts ; entre parenthèses, bacille bien peu malin qui, au lieu de trouver un milieu pour s’épanouir, le détruit et le fait mourir. La vie progresse autrement. Par agents qui évitent de faire mourir ce dont ils peuvent se nourrir.
(à suivre! avec La distance et Le soulier de satin!)