Jolie nonne

Avec tous ces évènements, il me vient l’idée de publier ce soi-disant « poème » écrit en juillet 2005 alors que C. et moi, nous découvrions Lhassa et le Tibet.jolie-nonne4.1206114851.JPG

Que reste-t-il aujourd’hui du Tibet, ou du Thibet, comme on l’écrivait encore au temps de Segalen ? Quelques dieux terrifiants dans leurs niches qui ne font œuvre que de nuit, lorsque l’envahisseur s’est endormi et n’a plus laissé là qu’un dieu de façade, portant vareuse et rouge étoile.

Protecteurs vous protégez qui ?
Bouddha, Padmasambhava :
Heureusement aucune des vareuses grises n’a pu encore mettre la main sur vous.
Seule la ville est dévastée. Et donc nos cœurs.

Les pieds du Potala s’enlisent dans la boue de leurs bâtisses
Le mendiant de Shigatse n’a pu entrer dans la khora.
Et le Jokhang en entier se voit ceinturé par la police.

bougies-lhassa.1206115631.JPGPrès de la stèle du Nord qui rappelle un traité de huit cent vingt deux, les bougies flambent.
La cérémonie a lieu tous les jours à six heures
Et sur l’autel de Bouddha, pour un peu de beurre,
Les pèlerins marmonnent les prières qui offensent les maîtres.

« Le Tibet, c’est la Chine ». Sur les routes goudronnées qui sortent de la capitale, les convois d’officiels poussent dans les ravins les carioles trop lentes des paysans tibétains.
Dans les faubourgs on construit des maisons prétendument « de style » pour y parquer les « local people », le Barkhor serait tellement plus sûr sans eux.
On impose à chacun d’arborer le drapeau de la Chine
.

Comme c’est étrange, la statue de Mao
Ne figure pas encore en bonne place
Pour rivaliser avec le Potala Palace.

Le chauffeur qui me guide brandit son poing à chaque passage des gardes motorisés.

Une folle édentée fait le spectacle à l’angle du Mani Lakhang, elle tourne et danse sur elle-même en vociférant des propos inaudibles mais qui font rire la foule tibétaine. Un agent de police intervient mais devient la risée de la foule.
Des femmes tibétaines jouent au milieu des étals et rient de leurs facéties.
Une nonne rouge au visage délicat semble attendre son amant,

Un pèlerin qui se prosternait hors de l’espace prévu à cet effet s’est fait relever avec brutalité.

On entend comme un murmure sur la ville. La rumeur gronde, impuissante, qui demande qu’on laisse tranquilles les princesses qui mendient.
Les voix graves et sonores des moines enflent comme une mer sombre prête à engloutir les cris des cormorans. Leur ressac amer laisse place au chant aigu des clochettes.

Tonne l’impermanence.

Dehors, les paysans fredonnent la plainte de ceux qui n’ont rien. Elle se joue sur six notes.
Om mane padme hum.
On frôle le désastre si une main légère ne vient pas à temps relancer le tambour avant qu’il ne s’arrête.

Un grand lama commente les livres sacrés, que les étudiants vêtus de rouge tiennent en équilibre sur leurs genoux, et annotent, au gré des paroles offertes.
Les coupes d’argent se remplissent de thé de yak. Nos mains les élèvent à hauteur des souffles de voix.

Un type immense, un fou, un forcené, non, un pèlerin, fait le tour du Jokhang se projetant au sol, et glissant quelques mètres sur son tablier de cuir puis se relevant et portant haut sur son front les deux blocs de bois qui enserrent ses mains, les frappant, les relançant au devant de lui et replongeant et heurtant la dalle de son front orné d’une tâche dorée. Indifférent à la foule, il plongerait bien entre les jambes de l’étourdi qui ne l’aurait pas vu passer, ou, pire, aurait l’intention de le gêner dans son inexorable progression, lui, l’homme de haute taille, aux mains et aux genoux protégés, au crâne lisse et bronzé.

Je vois les veines de ses tempes se gonfler et battre au rythme de son mouvement de balancier.

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Et me revient la chanson d’Aragon, à peine transformée :

Il est trop de Chinois en ville
La nuit, montent les civils,
Remets du rimel à tes cils
Dolma,
qui t’en iras bientôt.

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Tibet, Tibet

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Est-ce que je devrais parler du Tibet ? Après tout, avec un tel titre de blog (oui, c’est du tibétain dialectal), ce devrait peut-être même être un devoir. A vrai dire, j’ai déjà parlé du Tibet sur ce blog. Il y a pas mal de temps faut dire… pour signaler notamment l’assassinat dont se rendirent coupables les gardes frontières chinois à un col près du Cho-Oyu, il y a environ une année. Pas de chance pour le pouvoir chinois, la tuerie avait eu des témoins qui, même de loin, avaient pu filmer la scène, ce qui donna lieu à une vidéo facilement trouvable sur le web. Les gardes-frontières avaient eu du mal à se justifier en prétextant la légitime défense….

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(présence policière à Lhassa, en 2005)

Et puis voilà, je n’en ai plus trop reparlé. Et voilà que l’actualité remet le Tibet au premier plan. Que les moines se mettent à envahir les rues de Lhassa ou de Xia He. D’où vient que je reste un peu sur ma réserve ? Sans doute que j’ai peur. Pas pour moi, bien sûr !!! Pour eux. Oui, pour tous ces Tibétains qui vont se faire écraser dans le silence et à l’insu de nous, maintenant que les portes de ce haut pays sont hermétiquement fermées. Je n’ai pas envie de les encourager à se faire tuer. Ce qui va pourtant arriver.
Je me souviens de voyages au Tibet, de voyages au Sikkim, de voyages dans le Nord-Ouest indien (district du Lahaul, vallée du Spiti), de rencontres avec des moines, des réfugiés du Tibet et même avec… (mais de loin, ou bien une fois au cours d’un voyage entre Baghdodra et Delhi où je voyageais dans le même avion que lui) le dalaï-lama, oui, His Holiness en personne… ce type qui possède une présence si incroyable qu’on ne peut pas ne pas être ému à son contact (à quoi cela tient ? sa voix de stentor ? son regard aigu ? son rire qui remue les tréfonds de notre être ?). Je revois (c’était en 2002) des dirigeants de camp de réfugiés, ces sortes de « fonctionnaires » du gouvernement en exil avec qui je m’étais entretenu, à Darjeeling comme à Ravangla (Sikkim), qui manifestaient leur envie de sortir de cette situation d’assistés dans laquelle les confinaient à la fois le gouvernement indien et les associations de soutien internationales (à l’époque, j’en représentais une, active dans la région grenobloise), et qui me disaient : nous avons moins besoin de « dons » que d’aide effective dans des domaines vitaux pour l’avenir de notre jeunesse, comme l’éducation (ils se plaignaient de la mauvaise qualité de l’école officielle indienne) et là ils me disaient « envoyez nous des enseignants de maths, d’anglais ou… de chinois, ça nous serait plus utile que nous installer des ateliers de sculpture sur bois dont nous ne faisons rien au bout d’une année » (car oui, les « bonnes œuvres » ont de ces idées : on va leur donner « de quoi s’occuper » à ces pauvres orphelins). Bien sûr, j’avais du mal à mon retour, à convaincre les adhérent(e)s de mon association, férus de bouddhisme livresque et confits en dévotion, que les jeunes Tibétains éclairés demandaient pour leurs enfants des cours de maths plus que de religion …

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classe d’une école au centre de réfugiés tibétains de Ravangla

Les Tibétains réfugiés en question retournaient parfois au Tibet, au péril de leur existence ou en tout cas de leur liberté, afin de revoir leur famille, et le plus souvent ils revenaient ensuite en Inde. Ils ne croyaient plus trop en « l’indépendance » mais appelaient de leurs vœux une normalisation de leurs rapports avec la puissance chinoise. Certes peut-être n’était-ce qu’un son de cloche et je sais qu’à Dharamsala, la capitale, grouillante d’activisme et d’intrigues, les jeunes du Tibetan Youth Congress et parmi eux le propre frère du Dalaï-Lama, ruaient déjà beaucoup dans les brancards et mettaient fortement en cause la ligne dite « du juste milieu » prônée par le digne quatorzième. Mais je ne suis jamais allé à Dharamsala…
Vers la même époque, je pris connaissance du livre de Patrick French, qui s’intitule « Tibet, Tibet – A personal history of a lost land », tibet-tibet.1206046097.jpglivre qui eut beaucoup d’écho dans le monde anglo-saxon avant d’être traduit en Français. L’auteur y lançait quelques avertissements et mettait en lumière les malentendus susceptibles d’intervenir entre Tibétains et Occidentaux.
Il disait en particulier ceci :
« There were moments when it appeared that foreign lobbying had only served to tighten repression and promote false hopes among Tibetans »
Il mettait l’accent sur le fait que trop souvent dans l’histoire récente (et particulièrement durant les évènements tragiques de 1989) les Tibétains avaient pu mal interpréter les manifestations de soutien venant de l’Ouest : si des foules acclamaient le Dalaï-Lama aux alentours du Capitole, c’était forcément parce que les leaders américains étaient quasiment prêts à intervenir pour les libérer de l’oppression chinoise !
Dans le même ordre d’idée, je me souviens qu’au monastère de Ki (Lahaul), lors des traditionnels « enseignements du Kalaçakra » donnés par le Dalaï-Lama en personne, furent présentés à la foule des envoyés du Parlement Européen, porteurs de la « bonne nouvelle » selon laquelle ledit parlement avait voté une « résolution » de soutien au peuple tibétain. Evidemment, les pauvres paysans et moines qui se trouvaient là n’avaient aucun moyen de savoir que de telles résolutions, il s’en vote à la pelle et qu’en général elles n’engagent aucun gouvernement (puisque presque par définition… il n’y a pas de gouvernement de l’Europe, ce que les Tibétains ne savent pas bien sûr). De tels soutiens « gratuits » s’avèrent en général assez contre-productifs (c’était l’avis défendu par Patrick French) car ils encouragent à des actions sans issue qui se soldent par des morts.

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le dalaï-lama et la foule de paysans tibétains venus l’écouter, au monastère de Ki, en 2001

Je crains donc fortement que l’histoire ne se répète.
Que deviennent les opposants des régimes répressifs une fois que les caméras de l’occident détournent le regard ?
A lire ici : le témoignage unique d’un touriste français qui se trouvait à Lhassa lors des premières manifestations.

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Qu’est-ce que le « radicalisme »?

Nathalie Heinich est une sociologue. Elle a produit dans « Le Monde des Livres » daté du 22 février une violente tribune qui s’en prend aux mânes de Bourdieu et à ses épigones, sous le titre « ce Bourdieu-là ne nous manque pas ».
Bourdieu
a, pendant toute sa carrière (il est mort en 2002) défendu une conception exigeante de la sociologie : bourdieu.1205502276.jpgses premiers travaux (« Les héritiers », « La reproduction ») ont énormément contribué à donner de la sociologie une image de rigueur qui, on l’avouera, lui manque souvent. Par la suite, il s’est penché sur de nombreux phénomènes sociaux, dont l’art et la réception des œuvres d’art (« La distinction ») ainsi que sur cet énorme gouffre de nos sociétés humaines qu’on appelle la misère. Lui et ses collaborateurs ont ainsi produit en 1993 une somme sur « La misère du monde ». manif.1205502335.JPGEn décembre 1995, alors que notre vie sociale et économique était arrêtée par de puissantes grèves motivées par le refus du Plan Juppé, Bourdieu prenait le parti des grévistes et clamait son indignation face au sort réservé aux travailleurs précaires. A la suite de cela, il devint de plus en plus une des figures de la gauche « radicale ». On l’attaque aujourd’hui parce qu’il aurait en quelque sorte « trahi sa mission » de clerc qui est de « faire ce pour quoi il est payé par la collectivité : produire du savoir ». Plus fort : on lui reproche son radicalisme et on en vient à dire que l’on craint aujourd’hui, dans son sillage, « l’émergence d’un authentique radicalisme – cette forme sophistiquée de la bêtise ».
Ce n’est pas la première fois que je lis ça, cet alignement du radicalisme sur la bêtise (la fois précédente, c’était sous la plume de quelqu’un d’autre, Blandine Kriegel peut-être, mais je ne le jurerais pas) et je me pose donc la question : y a-t-il convergence entre une pensée « radicale » et…. la bêtise ?

Je vois surtout un argument contre cette assimilation : l’histoire (et l’évolution en général) n’ont certainement pas besoin d’une « bêtise » qu’on pourrait justement définir comme ce qui mène à une impasse évolutionniste, alors que les « solutions » à des problèmes viennent souvent d’innovations auxquelles quelques membres éclairés de la collectivité tiennent mordicus faisant preuve en cela de « radicalité ». Croire en une vérité même si pour la majeure partie de l’opinion elle est rien moins qu’évidente est une forme de radicalité dont ont fait preuve les personnalités marquantes de la science moderne, de Copernic et Galilée à Einstein.
Nathalie Heinich ne peut pas s’empêcher de mentionner en passant Badiou, qu’elle étiquette sans doute dans la catégorie honnie des penseurs radicaux, comme reflétant cette pensée à laquelle elle mettrait probablement des guillemets et qui pour elle ne se présente que comme un reste nostalgique de nos années soixante huit, qu’elle a envie d’oublier ou en tout cas « qui ne lui manquent pas ». C’est une question de savoir si on peut être radical dans sa pensée aujourd’hui… ou plutôt de savoir si on peut ne pas l’être.
Le thème central du dernier petit livre de Badiou (« De quoi Sarkozy est-il le nom ? »), outre ce qui a été le plus souvent mentionné (une attaque sérieuse du sarkozysme en tant que résurgence du pétainisme) est l’idée selon laquelle « il n’y a qu’un seul monde ». Cela peut sembler d’une banalité affligeante… oui, il y a un seul monde, bien sûr, où serait le deuxième monde ? y a-t-il quelque part dans l’univers – contrairement aux élucubrations de certains logiciens philosophes depuis David Lewis – d’autres mondes ? Non, bien sûr. Et pourtant, cette simple idée qui apparaît évidente à tous, si on la tient fermement… peut vite nous conduire à une position radicale. Car s’il y a des murs qui s’érigent partout, entre Palestine et Israël, entre Mexique et USA aussi bien qu’entre pays nantis du Nord et pays pauvres du Sud (des barbelés au sud du Maroc c’est bien ça ? pour éviter que les affamés du Sahel remontent jusqu’à nous ?), n’est-ce pas que cette idée n’est pas si communément admise ? Régis Debray écrit cela dans son récit de voyage en Terre Sainte :
Une vie ne vaut pas une vie. Contre combien de détenus palestiniens s’échange un soldat israélien ? Mille pour un, dix mille, cent mille ?

 

 

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(Jerusalem et le mur)

Qui pense que le concept d’humanité est unique n’est-il pas ipso facto un « radical » ? Cela en fait-il pour autant… un imbécile ?
Nathalie Heinich oppose à cette vision celle d’un « monde commun où il nous faut bien tous vivre », mais « monde commun » et « un seul monde », même si c’est fait de presque les mêmes mots, on voit bien que ça ne donne pas le même sens. La sociologue sous-entend bien sûr toujours, comme dit plus haut, un « monde de clercs » où il ne ferait pas bon s’opposer à coups d’arguments que l’on juge idéologiques, alors que les penseurs « radicaux » qu’elle vise mettent sous l’appellation de « monde » toute notre humanité.
Pour elle, la « science » ne se fait que sur la base d’une entente préalable mais si ce concept-là de science se comprend bien pour les sciences exactes, en revanche pour les sciences que l’on dit « humaines », il y a beau temps que des sociologues, justement, se sont heurtés à cette barrière de l’objectivité qui fait que l’observateur ne peut que s’inclure dans ce qu’il observe. Comment être un sociologue de la misère sans entrer soi-même en résonnance avec le monde de la misère?

(comment on fait pour enlever ce blanc, là?)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Hivernage en Suisse – 2

Six jours à 1800 mètres d’altitude, évidemment sans Internet, sans radio ni télé françaises, avec à la rigueur un exemplaire du Monde vieux de deux jours qu’on peut acheter à la superette de la petite station de ski du bas, ça vous nettoie les neurones, les désencombre de ce qu’on entend, lit à longueur de journée sur nos ondes, nos devantures de marchands de journaux, ça vous plonge tout à coup dans un univers de silence, comme si votre ouïe ne laissait plus passer que le son éternel de la bise glissant sur la neige ou bien les chants d’émoi des premiers oiseaux qui se risquent à croire au printemps. Vous vous rendez compte : pas un mot sur Sarkozy. Si, juste une fois entendu aux infos de RSR1, la Radio Suisse Romande : « En France, le président Sarkozy baisse encore dans les sondages », puis pfuitt : furtivement on passe à autre chose…. Samuel Schmidt a dû compter sur les voix de ses adversaires politiques pour faire accepter la prolongation de l’envoi de soldats suisses (deux cents) au sein de la KFOR, madame Widmer-Schlumpf a étrenné son rôle de conseillère fédérale… ou bien on débat gravement de l’avenir des CFF (Chemins de Fer Fédéraux) et de la nécessité de développer des lignes à grande vitesse. Au passage, on entend des choses bizarres : le Parlement a voté pour l’abolition du moratoire concernant l’ouverture de nouveaux cabinets médicaux… Ainsi, pendant cinq ans, on a empêché de jeunes médecins de s’installer parce que, prétendument, cela augmenterait les coûts de la Santé ! et ce sont les Libéraux qui ont voté pour cette abolition, et les Socialistes (ainsi que le nouveau président de la Confédération Pascal Couchepin) qui auraient voulu le maintien du moratoire ! Effets pervers du libéralisme en matière médicale, sans doute… Il est décidément intéressant de regarder ce qui se passe chez nos chers voisins, car leur sort peut toujours vite devenir le nôtre…

Dimanche et lundi, c’était le printemps : les auréoles jaunes des masses d’herbes éparses s’étendaient, la neige coulait comme un vieux gâteau à la crème qu’on a sorti trop tôt du réfrigérateur, mêmes les raquettes s’enfonçaient et faisaient ploc ! ploc !

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Dès le mardi cependant, une dépression nuageuse a mis du bon ordre à tout ça, les premières pluies sont devenues neige, puis le froid est revenu, un temps à s’enfermer ou bien à se déplacer lentement dans la ouate des jours pour suivre la trace d’un renard qui était venu, de nuit, avaler les restes de notre repas, que nous avions placés volontairement sur le rebord de la fenêtre. La petite station du bas fait figure de ville, quand on y va, on va prendre un café sur la terrasse de l’André-Bernard, on achète les journaux, on lit « le Temps » et on regarde les nouveautés chez Zanskar Sports. Pas trop longtemps. Il ne faudrait pas que le feu s’éteigne…

 

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Entendu ce dialogue à la radio, au sujet de la question des trains de grande vitesse en Suisse :

vous vous rendez compte ! vous pourriez aller de Genève à Saint Gall en moins de deux heures !

oh, moi, vous savez, pour aller à Saint Gall… je préfère y aller le plus lentement possible !

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Hivernage en Suisse – 1

Samedi dernier à Martigny, d’abord des nuages lourds, puis, après la pluie, qui se déchiraient pour étaler en grand comme des étendards des coins de ciel bleu, accrochés comme des filets aux cimes blanchies des environs pendant que le vent froid clac ! clac ! faisait claquer les oriflammes tendus au sommet du mât qui domine le château moyen-âgeux, avec son donjon tout rond, château de la Bâtiaz.

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Nous étions à Martigny pour faire des courses à la Migros, et puis pour visiter l’exposition de l’Albert , 227-138chavaz.1204907709.jpgAlbert Chavaz, le peintre valaisan, né en 1907 et mort en 1990, peintre local, peintre de portraits et de montagnes, appartenant à l’école de Savièse (à 2 km de Sion), un peintre qui a connu un peu le cubisme,234-femmechavaz2.1204907807.jpg un peu Cézanne et en a tiré une science des volumes qui finit par faire des jeunes femmes qu’il peint des charpentes et des paysannes solides, comme justement on en voit par ici, qui ont des seins rebondis pour donner à leurs marmots tout le lait qui sans l’appétit goulu desdits marmots coulerait en fontaine et en cascade de leur corps de mères valaisannes… Albert Chavaz a eu une femme dénommée Julie, qu’il aimait à ce que l’on dit avec ardeur et qui lui donna six enfants dont cinq garçons. Il rencontra dans les années soixante dix le peintre breton Tal Coat qui devint son ami et l’on vit alors une alliance surprenante de la Bretagne et du Valais. Quand Julie mourut, en 1977, Albert en fut évidemment effondré, un de ses fils eut l’heureuse idée pour le distraire de lui faire visiter l’Algérie et surtout le sud-ouest, j’imagine vers Taghit, Bechar, peut-être Adrar. Malheureusement, aucune toile n’éclaire ce passage de la vie du peintre suisse.

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Plus tard, dans Martigny, ce samedi, nous entrâmes dans la librairie de l’Octodure (l’Octodure est un autre nom de la région) pour y consulter le rayon de littérature romande. Toujours aussi passionnant de se trouver dans une librairie suisse : ce sont les mêmes livres exposés qu’en France, mais avec une tonalité particulière, celle que confère la présence d’auteurs que nous ignorons souvent. Jean-Marc Lovay (un sacré écrivain celui-là, mais… pas facile à lire !), Anne-Lise Grobéty, Isabelle Flickiger… Nous avons acheté un petit compendium de littérature suisse romande, écrit par l’éditeur Bertil Galland, avec une anthologie de poètes inconnus (enfin, inconnus… en France). Un jour, j’en mettrai au moins un sur mon blog, je choisirai sûrement le poème de Werner Renfer, un écrivain dont je n’avais jamais entendu parler jusqu’à maintenant, qui fut journaliste dans le vallon de Saint Imier (né en 1898, mort en 1936) et qui a laissé une œuvre qui me semble comparable à celle de Robert Walser (dont j’ai déjà abondamment parlé et qui, lui, tend à devenir célèbre, même en France). Ce qui étonne dans ces œuvres (Renfer ou Walser), c’est la naïveté (vraie ou fausse qu’importe), la fraîcheur, la simplicité des contacts humains, la vivacité de petits tableaux de vie quotidienne montés comme des pierres précieuses.

Je vais revenir bientôt sur cette expérience d’hibernation de début mars en altitude (1800 mètres) de plusieurs jours, en Valais.

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Mon hôtel va fermer

Mon hôtel va fermer. Victimes sans doute de quelque manœuvre spéculative, les gérants actuels se font exproprier et doivent partir avec armes et bagages peut-être dans le mois qui vient. Ils ont mis une affiche « tout le mobilier est à vendre » et la patronne, ce soir, astiquait les merveilleuses tulipes d’opale qui demeuraient encore dans les chambres pour éclairer le visiteur en pyjama.lampe-hotel.1204143143.JPG Les lourdes armoires à glace des années trente, les tables de chevet rigolotes avec leur dessus de marbre et leur petit tiroir à la façade ornée d’un rideau stylisé, vont partir sous d’autres plafonds, disséminées par la vente. A la place de l’hôtel qui, c’est vrai, du dehors ne payait pas de mine s’élèvera sans doute un nouvel immeuble avec peut-être, qui sait, un nouvel hôtel mais deux fois plus cher et deux fois moins beau. Et moi, je vais partir à la recherche d’un nouveau home pour ces quelques malheureuses nuits (le plus souvent une seule) que je passe à Paris chaque semaine, entre la gare et la faculté. Aragon, Louis de son petit nom, chantait plutôt « entre la gare et les casernes » (fleurissaient les seins de Lola), on a évolué depuis…. (non, la Sarre en fait, la Sarre et les casernes, mais « la gare », ça va aussi).

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Ce soir, à la table du bistrot où je dinais en solitaire, je lisais Régis Debray et son voyage en Terre Sainte. candide-en-terre-sainte.1204143238.jpgQuel style ! J’ai quelques reproches à faire à Debray d’une façon générale, par exemple de ne pas aimer Venise et surtout, d’avoir voulu nous bluffer avec sa manière d’utiliser le théorème de Gödel à des sauces plus qu’improbables. D’ailleurs, il ne disait pas « théorème », il disait « axiome », preuve qu’il n’avait vraiment rien compris, ou bien qu’il ne sait même pas la différence qui existe entre un axiome et un théorème. Il prétendait que le théorème de Gödel apportait la preuve qu’aucun système politique ne parvient à se suturer lui-même et qu’il lui faut toujours un appel extérieur au religieux pour y parvenir. Elucubrations. Peut-être la sentence a-t-elle quelque valeur en elle-même, mais alors elle n’a rien à voir avec ce pauvre Gödel, mort fou dans son désert du Nevada, (exsangue car il ne voulait rien manger de peur qu’on l’empoisonne) et qui a démontré un théorème qui ne s’applique, bien évidemment, qu’aux systèmes formels incluant l’arithmétique.godel.1204143636.jpg

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Mais enfin bref, revenons à ce dernier livre de Debray pour le saluer car, encore une fois, oui, il a du style et quel style. Et quand au style de l’écriture s’ajoute la bravoure de l’homme et des idées, alors bravo.

On a pu garder la fausse image donnée par les médias d’un Régis Debray qui, sur le tard, se convertissait : n’aurait-il pas en son temps plaidé pour l’introduction de l’histoire des religions à l’école ? La chose est quand même plus complexe : dans histoire des religions, il y a d’abord « histoire » et qui nierait qu’on doive la connaître ? De fait l’ancien compagnon du Che, comme on dit quand on veut éviter les répétitions, a une vision drôlement corrosive des Evangiles quand il écrit par exemple à leur sujet :

Cet aspect manuel pratique – le salut de votre âme en dix leçons – , qu’on retrouverait de nos jours, révérence parler, chez Virgin au rayon « Développement personnel », entre un Luc Ferry et un Comte-Sponville (Qu’est-ce qu’une mort réussie ?), explique que ce vade-mecum ait pu devenir le best-seller de l’Antiquité tardive, et rester sur les gondoles deux mille années durant.

et son discours sent plus son Renan que l’image pieuse.

Ensuite, ce livre est un reportage, un vrai, pas le récit d’une balade pied au plancher pour photographier trois émirs et une colonne de blindés. Notre Régis y est allé, à Gaza, et il les a franchis, les barbelés, en quatre fois quatre de l’UNRWA, avec un « officier protecteur » différent pour chaque quartier tellement là-bas, la société est détruite au point qu’il ne reste que la réalité clanique, chacun pour soi, chacun son corps, quitte à le faire exploser. C’est incroyable cette façon que nous avons de continuer à vivre comme si de rien n’était alors qu’à quelques encablures d’Airbus, des territoires hurlent, tuent et se font tuer car comme dit Debray, « la mort est devenue leur seule assurance-vie ».

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(photo prise sur:

incertain-regard.blogspot.com/2007/04/teaser.html )

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Ne pas toujours critiquer « Le Monde »

Non, ne pas toujours le critiquer… saluer parfois ses initiatives (même si elles ont un petit aspect commercial, mais comment s’en étonner dans notre monde ?), comme celle de mettre en vente cette série d’ouvrages philosophiques . Quelle bonne idée ! Moi qui n’ai presque rien lu de Voltaire… (qui suis si dépourvu de culture classique) enfin découvrir ces textes passionnants, l’affaire Calas, la critique déjà de l’intégrisme, si perspicace. voltaire.1203170611.jpgDes remarques, aussi, sur l’intelligence des animaux :

J’ai lu, dans un philosophe, que l’homme le plus grossier est au-dessus du plus ingénieux animal. Je n’en conviens point. On achèterait beaucoup plus cher un éléphant qu’une foule d’imbéciles. Mais quand même cela serait, qu’en pourrait-on conclure ? que l’homme a reçu plus de talents du grand Etre, et rien de plus. (Derniers écrits sur Dieu, XVI « Des facultés des animaux »)

Vive Voltaire et merci « Le Monde » !

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What Makes Us Smart?

 

Non Kiki, je ne vais pas vous vendre une smart.1203166477.jpg (marque déposée), mais ce titre c’est celui qu’une éminente psychologue américaine, Elisabeth Spelke (Liz pour les intimes), donne à un de ses articles, écrit pour nous expliquer ce qui peut bien nous rendre « intelligents », nous, « les humains »… par rapport à eux… « les animaux ».spelke200.1203010757.jpg
Je mets plein de guillemets à « intelligents » bien entendu, d’aucuns pouvant vite prétendre qu’être capable de déverser du napalm sur des populations et d’en exterminer d’autres au seul prétexte de leur religion ou de leur origine ethnique est loin d’être une preuve de supériorité de l’espèce humaine. Mais au sens technique, si, il faut croire que ça l’est, au même titre qu’il est bien connu que toutes les pannes, toutes les gabegies, tous les trous percés n’importe où font croître le PNB des nations… alors… qu’est-ce qui nous rend « intelligents », plus « intelligents » que les abeilles, les fourmis, les doryphores, les toucans, les dauphins ou les babouins (« baboons » disent les anglophones, je trouve ça joli).

 

oiseau2.1203166530.JPG(oiseau sur la fenêtre de ma belle-mère, à Cormoret (BE))

La question se pose, et drôlement, en ces temps où de plus en plus d’expériences sur nos cousins animaux remettent en question les idées reçues. Ainsi, le « Nouvel Obs » de la semaine dernière se faisait-il l’écho, par la plume de Michel de Pracontal , de nouveaux travaux portant sur l’intelligence des grands singes, effectués par des chercheurs japonais. singes.1203166497.jpgPour résumer : on a toujours prétendu que les chimpanzés (par exemple) avaient une intelligence très limitée, qu’ils ne savaient évidemment pas compter et que, lorsqu’on essayait de leur apprendre des rudiments d’un langage, c’était un relatif fiasco : tout juste étaient-ils capables de mémoriser vingt-cinq symboles et de les associer vaguement deux par deux pour traduire leur désir de manger une banane ou de recevoir une caresse… Aucun des « expérimentalistes » patentés ne s’était avisé du biais qui existe à observer des animaux qui sont en captivité, séparés de leur milieu naturel et surtout séparés de leurs congénères. On en est resté à la vieille image de Descartes, des « animaux-machines » : ces êtres là, monsieur, ça ne ressent rien, vous pouvez les mettre en cage, entre quatre murs de béton, les condamner à passer toute leur vie seuls, rompre tous leurs liens sociaux, ça n’a pas d’importance…. Comme une machine est censée vous répondre en toutes circonstances, ils réagiront comme elle… par « input-output » (selon la vieille antienne du behaviourisme).
Or, on commence à comprendre que cet arrachement au milieu naturel, en réalité, change tout. Regardez les vivre dans la nature, et vous apprendrez des choses étonnantes, que, par exemple, ils sont dotés d’une mémoire fantastique (leur permettant de mémoriser les positions occupées par des chiffres sur un écran, même lorsque l’affichage ne dure que deux dixièmes de seconde, ce qui impossible chez l’homme !), qu’ils fabriquent et utilisent des outils, qu’ils échangent peut-être des signaux évolués etc.
Revenons maintenant à « what makes us smart »… Liz Spelke commence son article par son autocritique : elle aussi, a cru trouver la racine d’une intelligence humaine supérieure dans telle ou telle aptitude (mémoire, comptage, dextérité…) que l’espèce humaine aurait possédé mieux que toute autre. Et puis, elle est revenue sur ce genre d’idée après de nombreuses observations qui l’ont convaincue qu’elle faisait fausse route. Alors ? alors il reste l’hypothèse de la langue.
Plus précisément de la « compositionnalité » de nos langages.

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Parce que nos langues permettent de fabriquer des constituants qu’on peut relativement rendre autonomes (comme des groupes nominaux, des groupes verbaux etc.) et que les ingrédients de ces constituants peuvent alors être perçus comme portant sur un même objet, on parvient à exprimer des idées complexes en reliant entre eux des concepts qui appartiennent à plusieurs domaines de connaissance.
Ainsi, supposez que nous ayons un module cognitif spécialisé dans la reconnaissances des couleurs et un autre spécialisé dans l’identification des objets présentant un certain volume, le mot « jaune » dénoterait une entité du premier module, le mot « maison » une entité du second. Sans un langage compositionnel, nous n’aurions pas les moyens de mettre ensemble ces deux mots au sein d’un même syntagme (groupe) et de faire ainsi communiquer les modules dont ils dépendent. En disant « il faut tourner après la grande maison jaune », nous formons, entre autres choses, un constituant « maison jaune » tel que, quand nous l’interprétons sémantiquement, nous comprenions « un objet x tel que x possède ces deux propriétés : celle d’être une maison et celle d’être jaune ». De la même façon, quand nous appliquons un nombre à une collection d’objets, nous formons un syntagme, par exemple : « cinq doigts », ceci semble être une condition nécessaire du comptage. En disant ou en entendant « cinq doigts », nous formons le concept d’une collection x qui, en même temps possède la propriété d’être « cinq » et celle d’être « des doigts ».
Toutes les langues ne sont pas aussi « compositionnelles ». Imaginez une langue qui n’aurait pas un tel pouvoir de composition, où par exemple, l’adjectif serait éloigné du nom sur lequel il porte, où l’idée de « maison jaune » se traduirait par une expression du genre : « j’habite la maison, jaune elle est », ou bien où le nom de nombre figurerait ailleurs également que dans l’environnement du nom de l’objet comptable. Alors il apparaîtrait dans cette langue un relatif handicap pour utiliser les noms de nombre dans l’usage que nous leur connaissons. Sans doute pourrait-on utiliser ces noms pour eux-mêmes et dans des sortes de jeu, mais moins facilement pour des opérations de comptage. Ce sont des conclusions auxquelles mon collègue Pica est arrivé suite à son immersion fréquente au sein de la communauté Mundurucu , de l’état de Para, au Brésil, et sur lesquelles nous travaillons en ce moment. Il se trouve que la langue Mundurucu possède les caractéristiques que je viens d’énumérer.

 

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femme mundurucu comptant sur ses doigts
(cliché CNRS – Pierre Pica)

Ces travaux ne signifient pas que certaines populations n’auraient pas l’idée de nombre (ni même que certaines espèce animales ne l’auraient pas) mais seulement que, bien que l’ayant, elles auraient des difficultés à l’utiliser, et mettraient en place des stratégies compliquées pour y parvenir néanmoins, jetant l’ethnologue classique dans la perplexité. Lui aussi dans le trouble.
On peut sans doute trouver ici comme une réminiscence de l’hypothèse de Whorf (cf.) que j’ai antérieurement critiqué : c’est l’hypothèse selon laquelle notre langue façonnerait notre manière de voir le monde. Pourtant il y a de grandes différences. Un whorfien dirait que, la langue X ne permettant pas d’exprimer la notion de nombre, les locuteurs de cette langue n’ont pas de concept de nombre : l’univers numérique leur ferait défaut !
Ce n’est pas ce que nous disons : de nombreuses observations montrent que les Mundurucus comme, tout autre peuple, ont bien sûr accès à cet univers de la numération : le concept de nombre existe mentalement indépendamment du langage, mais ce sont les conditions d’utilisation qui changent. Il y a une connexion entre le système mental qui s’occupe des nombres et la faculté de langage qui s’effectue moins bien que dans d’autres langues, et c’est peut-être parce que les ressources mentales (mémoire etc.) sont mobilisées par ces locuteurs-là par d’autres choses, peut-être plus importantes pour la survie, comme l’orientation dans l’espace (ou plus « intéressantes »… allez savoir !).
Revenant encore à la comparaison avec les animaux, une idée schématique à mon avis serait de dire qu’on a trouvé la raison de ce qui nous rend « intelligents » et pas eux : elle résiderait dans le fait que nous avons un langage compositionnel.
Idée schématique … car qu’est-ce qui nous prouve que certaines espèces animales au moins ne seraient pas dotées elles-aussi de moyens pour assurer cette « compositionnalité » ?
Autre question : quel est le prix à payer pour ces possibilités offertes par le langage ? Le chercheur japonais, dit M. de Pracontal, « avance l’hypothèse que cette mémoire [la mémoire visuelle fantastique dont témoigne le chimpanzé « Ayumu »] ait existé chez l’ancêtre commun à l’homme et au chimpanzé, et qu’elle ait régressé dans notre espèce au profit de nos capacités de langage ».

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Jeudi soir, nous avons vu Andromaque…

A la MC2 de Grenoble, mise en scène très drôle d’Andromaque, par Declan Donnellan, acteurs remarquables (Camille Cayol : Andromaque, Christophe Grégoire : Pyrrhus, Camille Japy : Hermione, Xavier Boiffier : Oreste, Romain Cottard : Pylade, Dominique Charpentier : Céphise, Anne Rotger : Cléone, Vincent de Bouard : Phoenix, Sylvain Levitte : Astyanax) dans un jeu très actuel.

 

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C’est l’histoire d’un chef d’état qui s’appellerait Pyrrhus, ici joué très « speed », costume rayé, cravate. Il dirige un pays, l’Epire, mais il estime qu’il a droit au bonheur, comme tout le monde. Sa vie sentimentale est bousculée. Deux femmes. Andro, il l’a dans la peau. Elle lui résiste. Froide, Andro. N’a d’amour que pour son fils, dit-elle. Alors Pyrrhus fait pression sur elle en utilisant son fils : « si tu ne viens pas avec moi, tu ne le verras plus». Et l’autre c’est Hermione. Ah ! Hermione, que ne ferait-elle pas pour séduire son Pyrrhus… (hmmm, chanter, peut-être ?) elle en a et en a eu bien d’autres, des hommes, à commencer par Oreste qui la suit comme un petit chien, mais ce qui la séduit par-dessus tout, Hermione, chez un homme, c’est le pouvoir. Alors, on fait comprendre à Pyrrhus que le temps presse, qu’il doit se décider, il est en baisse dans les sondages. Si Andro le rejette, si décidément elle n’est pas un bon coup politique, il doit choisir Hermione. Alors il s’engage auprès de celle-ci : le mariage est prévu, mais à deux jours du mariage, il envoie un SMS à Andro : « si tu reviens, j’annule tout, sinon, ton fils, couic ». La belle Andro se lamente, dit qu’elle va consulter Richard Attias. Celui-ci, implacable lui dit : « vas-y, mais tout de suite après : quitte-le ». Aussitôt dit… le mariage prévu pour Hermione, c’est Andro qui s’y colle. Il y a du monde au temple. Hermione tord ses mains de rage et demande à Oreste de la venger, malheureux Oreste. Pyrrhus, tout à son bonheur, se laisse griser de mots. La tête dans ses amours, il a oublié les affaires de l’Etat. Le pouvoir d’achat des Epiriens est en baisse. Sa majorité le lâche. Le peuple, en furie, l’écharpe à la sortie du temple et un bras assassin venge Hermione.

A la fin, Sarko est mort. Cécilia apparaît au balcon, tenant par la main son fils Louis, elle salue la foule, elle est élue Reine de France. Et son fils régnera sous le nom de Louis XIX. Vous voyez, j’ai suivi le film, j’ai tout compris !

 

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mais qu’est-ce qu’ils peuvent bien avoir à se dire…

Aujourd’hui, dans Libération, paraît cet excellent article de mon collègue Alain Kihm, linguiste et directeur de recherches au CNRS, en réponse à une tribune d’Alain Bentilola (le plus ou moins « linguiste officiel ») parue dans « Le Monde », le 21 décembre. Je cite en entier cet article.
Ce qu’il me paraît particulièrement bien relever c’est cette croyance, propre à certains milieux « cultivés », selon laquelle au sein d’une communauté réduite et ne partageant pas a priori les mêmes croyances ou valeurs que lesdits milieux, les gens ont forcément un langage appauvri parce que, n’est-ce pas, « qu’est-ce qu’ils peuvent bien avoir à se dire – sous-entendu : d’intéressant ? ».

Les préjugés sur la langue ont la vie dure. Dans quelques billets précédents (qui n’ont pas eu un immense succès, je le confesse 😦 ), j’ai essayé d’en démolir certains, notamment cette idée (hypothèse forte de Sapir-Whorf) selon laquelle notre langue particulière déterminerait complètement notre image du monde, empêchant certains peuples d’avoir accès à certaines pensées sous prétexte qu’ils n’auraient pas, dans leur langue, de moyen de les exprimer (on est allé jusqu’à croire que les Chinois ne pouvaient pas raisonner normalement parce que le mode conditionnel leur faisait défaut !).

Un autre préjugé porte sur l’idée que certaines populations s’exprimeraient avec un vocabulaire de quelques centaines de mots seulement, manifestant ainsi leur indigence intellectuelle et linguistique. Ceci est absurde. La rapidité d’acquisition des mots du langage autour de l’âge de deux ans (qui voisine les deux mots par heure aux périodes les plus propices) fait que ce seuil de « quelques centaines » est bien vite atteint. Si « l’environnement » joue un rôle quant au développement de certaines facultés intellectuelles, il n’est pas évident qu’il en joue un si grand en ce qui concerne le développement du langage. Les questions de « bon ou mauvais usage de la langue » ou de « norme communautaire » ressortissent de l’étude sociologique, non linguistique. Il n’est d’ailleurs pas rare de constater (et ceci a été étudié scientifiquement (Pateman, 1987 entre autres)) qu’une personne est capable de parler plusieurs langues, en entendant par là non pas qu’elle peut parler français ou allemand, mais qu’elle peut parler le dialecte de son quartier aussi bien qu’une langue plus conforme à la norme de la société quand elle sort de celui-ci.

esquive3.1202394022.jpg(photo du film « l’esquive » d’A. Kechiche)

Enfin l’étude des langues parlées par des populations isolées (comme en Amazonie par exemple) révèle une complexité aussi grande que nos langues à tendance hégémonique et montre que leurs locuteurs se livrent à des jeux au moyen de la parole qui sont comparables à ceux que nous pratiquons continuellement.

Alain Bentolila, professeur de linguistique à l’université Paris-V, soutient que les jeunes des banlieues souffrent massivement d’un «déficit linguistique», manifesté par un «vocabulaire exsangue et une organisation approximative des phrases» (1). Selon lui, les causes de cette carence résident dans le fait que ces jeunes vivent en vase clos dans leurs quartiers ghettos et leurs bandes, partageant les mêmes goûts, les mêmes intérêts et le même désintérêt pour le reste du monde. Ainsi réduits à une «communication de proximité», ils n’auraient presque rien à se dire, car tout entre eux serait déjà connu. Deux ou trois mots, juxtaposés sans ordre et à peine articulés, suffiraient alors dans la plupart des cas à évoquer dans l’esprit de l’interlocuteur une information trop prévisible.

Alain Bentolila est linguiste. Un linguiste devrait savoir que la majorité des langues du monde (environ 5 000) se parle au sein de groupes humains dont les membres se comptent en quelques centaines, souvent bien moins. Dans ces sociétés, dites traditionnelles, les individus se connaissent tous, partagent les mêmes croyances, les mêmes coutumes, les mêmes travaux, la même nourriture. Où trouverait-on connivence plus forte ? Qui aurait moins besoin de se parler pour se comprendre que ces villageois d’Amazonie, d’Afrique, d’Australie, de Nouvelle-Calédonie, etc. ? Si l’on suit le raisonnement de Bentolila, leurs langues devraient être de peu de mots et de syntaxes imprécises… comme on l’a longtemps cru, du reste. Pourtant – un linguiste ne peut l’ignorer – elles sont non seulement aussi riches que le français «cultivé», mais bien souvent d’une complexité dans les procédés de formation de leurs mots et de leurs phrases (morphologie et syntaxe) dont même le latin et le grec ne nous donnent qu’une pâle idée. Cette absence de corrélation entre le nombre et la condition des locuteurs et le degré d’élaboration du système linguistique qu’ils partagent montre que la communication, au sens strict du terme, n’est pas la fonction première du langage. C’est bien plutôt le récit. La complexité du langage s’explique avant tout par ce besoin vital de conter des histoires aux enchaînements intriqués, pleines d’entités fictives. Comme outil de communication pratique, le langage est du reste bien peu efficace. Essayez donc d’expliquer par les seuls mots comment monter la chaîne d’une tronçonneuse !

Des récits communs, cela s’appelle de la culture. Il faut donc que ces jeunes aphones n’en aient pas… et c’est bien ce qui nous est donné à entendre. Ils ont de la religion, en revanche ! Ils «croient en le même Dieu». Façon contournée de nous dire que ce sont tous des musulmans. A supposer que ce fût vrai, cela ne suffirait pas à leur donner une culture. Ou bien l’islam n’en est pas une, mais je me garderai d’imputer à Alain Bentolila une opinion aussi outrancière ; ou bien ce n’est chez eux qu’un reste obscur de cet «ailleurs estompé et confus» qu’ils auraient pour unique origine, affirmation gratuite et certainement fausse, car les jeunes des banlieues savent pour la plupart fort bien d’où ils viennent. Mais l’important pour Alain Bentolila n’est pas qui ils sont mais ce qu’ils sont, à savoir des pauvres. Et les pauvres, on l’a dit avant lui, n’ont pas de (vraie) culture, donc pas de (bon) langage. Le développement absurde sur la «communication de proximité» n’est là que pour nous resservir cette rengaine qu’on voulait croire réfutée. Ici, la référence essentielle reste Richard Hoggart sur la Culture du pauvre, sans parler des travaux de Pierre Bourdieu, qui nous manque toujours davantage. Dans les années 60 et 70, le grand linguiste américain William Labov découvrait chez les jeunes Noirs des quartiers ghettos de New York une culture narrative, d’une richesse insoupçonnée, faite de récits d’expérience, d’énigmes, de blagues ritualisées, de poèmes satiriques, le tout manifestant une virtuosité langagière que presque tous partagent. Insoupçonnée cette richesse, parce que d’une culture consciente d’être stigmatisée. On ne montre pas ce qu’on peut faire à qui, on le sait, l’a par avance jugé et condamné.

Je n’affirme pas que les jeunes de nos banlieues possèdent des richesses équivalentes ; j’affirme que, s’ils les ont, ils ne les montreront jamais aux semblables d’Alain Bentolila… et ils feront bien. Le point de vue de Bentolila participe de ce courant néoréactionnaire, anti-68, où, sous couvert d’opposition à une prétendue «pensée unique», les pires contre-vérités s’énoncent fièrement. Il démontre que les sciences du langage ont si peu pénétré le public que quelqu’un qui s’en réclame s’estime autorisé à soutenir une idée aussi absurde que des personnes, qu’aucune pathologie neurologique n’affecte, aient un déficit de langage. Comme si la faculté de langage n’était pas une propriété génétique de l’espèce humaine ; comme si tous les enfants, ayant acquis sans effort leur langue maternelle, ne se livraient pas à des jeux de langage que seule la maîtrise spontanée d’une syntaxe et d’une sémantique élaborées rend possibles.

Il n’est pas question de nier l’inégalité sociale. Ce pays est en situation de diglossie : il s’y pratique plusieurs langues qui, pour être égales en valeur expressive aux yeux du linguiste sans préjugés, ne le sont pas aux yeux de beaucoup de ceux qui font les promotions – maîtres, professeurs, recruteurs, intellectuels, etc. Cette situation ne changera pas dans un avenir prévisible. Ce serait alors le rôle de l’école que d’avertir les élèves issus des banlieues (entre autres) que, s’il n’y a rien de mauvais à dire «la cité que je t’ai parlé» (correct en ancien français et dans bien des langues), il est recommandé, pour des raisons qu’on peut leur expliquer (ils ne sont pas idiots et connaissent le monde), d’écrire et dire devant certaines personnes «la cité dont je t’ai parlé». Il s’agit de les rendre bilingues, de leur apprendre le français «standard» comme une autre langue. Si certains en profitent pour l’approfondir et l’illustrer, tant mieux. On peut espérer qu’ils vivront mieux de n’avoir pas été dénigrés dans leur plus intime, leur langue quotidienne.

(1) Le Monde, 21 décembre 2007.

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