Tchékhov par Sivadier au TNP

Au TNP Villeurbanne, se joue jusqu’au 6 février la magnifique pièce Ivanov, de Tchékhov, mise en scène par Jean-François Sivadier, avec Nicolas Bouchaud dans le rôle titre et Norah Krief dans celui d’Anna. L’une des premières pièces de théâtre écrites par le grand dramaturge russe mort à 44 ans, la seconde, je crois, après Platonov, et bien avant ses trois grandes œuvres les plus célèbres que sont Oncle Vania, Les Trois Soeurs et la Cerisaie. Le cadre et l’histoire ressemblent à ceux de ces dernières : Ivanov est un propriétaire terrien, ou plutôt dirait-on, il a reçu un domaine en héritage avec pour mission de l’entretenir et visiblement, ce n’est pas son truc. Il a embauché pour cela régisseur et valets. Qu’il doit payer bien sûr, pour autant qu’il le puisse, car les affaires, à ce qu’il semble, vont plutôt mal. Il emprunte, il a des dettes. Il s’est marié avec une femme qu’il adorait au commencement, Anna Petrovna. Puis, il ne sait trop pourquoi, il l’a moins aimée. Au point que dans le fond, il faut l’avouer : il ne la supporte plus, en tout cas plus en tête à tête. On sent de la part de cet homme, un profond sentiment de culpabilité. Quel est-il ? D’avoir entrainé la femme aimée dans une vie commune qui n’était pas à la hauteur de leurs espérances ? D’avoir profité d’elle ? De se sentir à ce point nul qu’il se pense incapable de la rendre heureuse ? On peut le penser, et c’est en cela que les personnages de Tchékhov sont si émouvants : ils ne disent pas ce que pourtant un observateur un peu sensible peut deviner. Ce désespoir le pousse, le soir, à sortir pour se mêler aux poivrots et aux débauchés qui se réunissent chez un certain Lebedev, homme important du district. Lebedev a une femme, Zinaïda, âpre au gain, et une fille, Sacha (Alexandra) plutôt idéaliste. Le passe-temps favori des gens chez Lebedev est de dire du mal des autres, de ceux qui ne sont pas là. Ivanov en reçoit pour son compte : en fait d’amour, on lui colle la rumeur selon laquelle il aurait courtisé Anna la Juive (qui s’appelait autrefois Sarah Abramson) parce qu’elle avait de l’argent et qu’il espérait une belle dot. En réalité, Anna, par amour pour lui, a accepté de se séparer de sa famille et de sa religion, et ses parents, qui l’ont reniée, ne lui ont rien donné pour le mariage. Alors Ivanov, par dépit, se serait détourné d’elle. Autre façon, bien sûr, de voir les choses, par rapport au point de vue plus généreux que j’exposais à l’instant. En son absence, les ragots vont donc bon train, tout comme les propos antisémites (de vieilles blagues juives aussi, comme celle du couple qui se sépare : Rachel dit à Samuel qu’elle veut se séparer de lui parce que depuis le temps qu’ils sont mariés, il ne lui a jamais rien acheté ! Mais, lui répond-il, je ne savais pas que tu avais quelque chose à vendre ! Rires – en réalité ceci est un rajoût à la pièce). Seule Sacha le défend, attirée par sa délicatesse et son humanisme. Elle est bien sûr amoureuse.

photo J. L. Fernadez

Pendant qu’Ivanov est dans ce lieu de perdition où les humains se montrent tels qu’ils sont : veules, médisants et ne pensant qu’à l’argent, Anna se morfond seule chez elle, entre l’oncle d’Ivanov et le médecin, homme courageux, épris de vérité et de justice – ne serait-ce pas l’image de Tchékhov lui-même ? – qui finit par détester le mari volage. Anna est malade. Anna, comme beaucoup d’êtres à cette époque, souffre de tuberculose. Elle va mourir. Et pendant ce temps, son mari se goberge et boit à s’en rendre ivre. De fait, il ne se goberge pas tant que cela : il s’ennuie. Astuce du metteur en scène qui consiste à faire rire le spectateur en donnant aux personnages des pancartes où sont écrits ces mots : « je m’ennuie », « qu’est-ce que je fous là ? » et pour signifier la seule entente sincère existant en ce lieu, dans les mains de la jeune Sacha : « il s’ennuie ». car elle le voit bien, elle, qu’il n’apprécie guère ces bavards vulgaires et poivrots, et qu’il sort du lot.

Mais un jour, n’en pouvant plus, Anna a voulu sortir de sa prison et s’est faite escorter (par le jeune médecin) jusqu’à la maison des Lebedev, où elle a surpris son mari en train d’embrasser Sacha. Cris de douleur.

Bientôt Anna sera morte (mais, dans la mise en scène de Sivadier, son fantôme continuera d’errer au milieu des personnages vivants).

Et Ivanov pourra épouser Sacha bien qu’il sache que tout recommencera avec elle comme ce fut le cas avec Anna : il ne l’aimera plus au bout d’un certain temps – probablement pour les mêmes raisons – et déjà d’ailleurs il ne l’aime plus. Et Sacha non plus d’ailleurs ne semble plus guère l’aimer. Mais elle songe surtout à le sauver, forte de son plaidoyer pour « l’amour actif » : « Il y a beaucoup de chose que les hommes ne comprennent pas. Une jeune fille préfère toujours un homme malchanceux à un heureux, parce qu’elle préfère toujours un amour actif… Tu comprends ? ». Et puis ce qui est dit est dit, on sent souvent cela chez Tchékhov : l’acceptation de la trajectoire empruntée jusqu’à son terme, le refus de se regarder en face, et de se dire qu’on va enfin faire ce qui est en accord avec soi-même. A moins que, tout bonnement, on ne soit conscient qu’adopter ce genre d’attitude conduirait trop loin, serait impossible, conduirait au scandale, au drame social. Comme le souligne Jacques Rancière dans son petit livre sur Tchékhov : les héros tchékhoviens aspirent à une vie nouvelle, ils la sentent à portée de main, il suffirait de si peu pour l’atteindre, mais au dernier moment, la plupart du temps, l’effort qu’il faudrait s’avère trop grand. Ils sont, selon l’image développée par le théoricien Moishe Postone, arrimés à une « machine de discipline », laquelle leur laisse à chaque tour une chance de s’échapper, mais cette chance n’est pas prise. Ou alors par le moyen du rêve.

Le mariage devra avoir lieu malgré les cris et protestations d’Ivanov (« je suis un homme mauvais, pitoyable, nul ») qui veut arrêter la machine pendant qu’il en est encore temps : il connaît sa névrose, il sait qu’il va entraîner la jeune Sacha dans le même tourbillon d’enfer que la pauvre Sarah. Peine perdue, tous les participants au drame veulent que le mariage ait lieu, puisque telle est la norme et puisque l’amour finalement, c’est cela : se convaincre qu’on y réside même lorsqu’on sent que ce n’est pas le cas au fond de soi-même. Alors, seule issue, Ivanov se donne la mort. Dans la pièce, il est écrit qu’il se brûle la cervelle avec son pistolet. Dans la réalisation de Sivadier, il est juste dit qu’il ne respire plus…

Allez savoir. En tout cas il est mort.

Je le disais : la pièce est magnifiquement mise en scène, avec peu de moyens : sur scène juste des barres lumineuses, un rideau léger derrière lequel se cachent les musiciens qui jouent airs juifs et musiques populaires, Anna, jouée par Norah Krief s’avance sur scène en chantant de sa belle voix rauque des airs désespérés. L’oncle et le médecin s’affrontent une bouteille à la main. Lebedev lui-même chante aussi et il explique à Ivanov les combines mises sur pied par sa femme pour récupérer l’argent de la dot qu’elle doit lui donner. Jeu à somme nulle. Ce que gagnera Ivanov sera aussitôt pris pour rembourser ses dettes. La pièce de Tchékhov tourne ainsi autour des frais et des sommes d’argent en tous genres qui s’échangent, s’empruntent et se rendent comme des jetons qui circulent. Seul le régisseur, celui qui, en même temps apparaît le plus cynique, songe qu’il faudrait travailler, que l’argent peut-être pourrait provenir d’un travail effectif, mais tout le monde lui tourne le dos. La société n’est pas encore arrivée à l’heure du capitalisme, c’est plus tard seulement qu’il faudra rattraper le retard, en un temps que Tchékhov ne connaîtra pas, lui qui n’aura pas connu grand chose du « mouvement révolutionnaire ».

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1 Response to Tchékhov par Sivadier au TNP

  1. Avatar de Debra Debra dit :

    Très intéressant. Ça me parle beaucoup, cette histoire, pour des raisons personnelles, d’ailleurs… Il y a encore des femmes qui veulent sauver des hommes, et les hommes qui se défilent. C’est un destin honorable ? à la pulsion de sauver qui traverse l’Homme, et l’anime. Et bien sûr, dans l’ensemble les gens préfèrent sauver à être sauvés. Ce fichu… ACTIF qu’on continue à opposer au « passif »…

    Pour Sivardier, j’ai été trop brulé par le passé, et je ne mettrai pas les pieds dans une mise en scène par lui. Il a peut-être changé, mais la dernière fois où je l’ai vu, il y a très longtemps, sa mise en scène me rappela une catastrophe que Mesguich avait osé commettre sur « Le Roi Lear » à Avignon une année, catastrophe que mon mari m’a raconté, car je n’y étais pas. Chaque fois que Lear parlait de l’ignominie de devoir « réduire son train », Mesguich faisait entendre un train qui faisait « tchou tchou » en toile de fond. Des années après, j’ai entendu Mesguich faire son… autocritique sur cette mise en scène de tête brulée. Ouf. Il n’est jamais trop tard pour se repentir… du moins pour Dieu, car pour les spectateurs ? Bon, je n’irai pas voir Sivardier…

    Une pensée pour « Winter Sleep » que je continue à aimer particulièrement pour l’univers tchekovien qui est évoqué avec tant de subtilité dans la beauté… conflit aiguë entre propriétaire terrien avec des terres héritées qu’il faut entretenir alors qu’il n’a pas le poids pour le faire, et sa jeune femme intellectuelle dégoulinante de bonnes intentions dans un monde rural qu’elle ignore… et… sans Sivardier !

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