La fille des montagnes et le yasargumba

Le cinéma, l’art, la littérature boostent notre vie, on ne saurait le dire assez. L’amour aussi, d’ailleurs. Mais tout cela, c’est tout comme. On a encore des années à vivre, on va les vivre, non seulement grâce à la médecine (!) mais aussi et peut-être plus encore grâce à tout cela. La littérature ? Je me souviens d’un jour lointain, il y a plus de vingt ans, où j’ouvrais le livre de Salman Rushdie : Le dernier soupir du Maure, qui, à la première page, donne une description du port de Cochin, des épices qu’on y étale avant de les embarquer sur des bâteaux vers le monde entier, et de la petite synagogue, unique au monde, dont les carreaux de faïence sont tous différents, ayant été façonnés à la main, je me disais aussitôt c’est là qu’il faut que j’aille et très vite les billets furent en notre possession, C. et moi, ce fut notre premier voyage en Inde, suivi par la suite par une bonne douzaine d’autres.

Je vois aujourd’hui le merveilleux film d’Alexander Murphy, Au-delà de Katmandou. Il s’en dégage une impression de vie et d’authenticité qui nous pousse aussitôt, non pas à aller sur les lieux du film, ce serait ne rien avoir compris à ce qui se montre à nos yeux, (pour une fois pas un seul touriste en ces lieux, sentiment que si nous nous y déplacions nous détruirions aussitôt toute cette authenticité qui fait la saveur du film) mais à vouloir préserver le plus que nous pouvons un peu au moins de cette beauté du monde, sans laquelle aucun combat ne vaut. Evidemment, on me dira que cela pousse à voyager et que justement, il ne faut pas… affaire de CO2 émis, affaire de pollution, de perturbation des équilibres fragiles de la nature et des populations. Aporie du voyage : en faire pour mieux s’incorporer l’idée de beauté qui mérite d’être sauvegardée, tout en sachant que cela la détruit en partie. A nous de voir, à vous de voir, comment voyager si c’est nécessaire, et comment faire pour se faire le plus discret possible. Peut-être regarder un film suffit-il ? Je ne crois pas, je ne sais pas, il faut bien que le corps y soit, pas seulement les yeux, le cerveau. Ne succombons pas non plus aux charmes de la réalité virtuelle, aux attraits de la vie par procuration, ce qui sera amplement fourni un jour par l’IA.

Dans Au-delà de Katmandou, on voit d’abord (après un préambule de vues splendides sur l’Himalaya avec un cheval sauvage galopant dans un vallon au son d’une lente mélopée qui parle de « notre village », en l’occurrence Maïkot), une jeune femme marcher dans les rues de la capitale du Népal, au milieu des motos et des piétons, elle est affairée, elle a un but. D’abord rejoindre sa jeune sœur. L’aînée se nomme Jamuna, la cadette Anmuna. Spécimen d’une jeunesse népalaise qui ne sait trop où se trouve son avenir, entre parents démunis vivant dans des montagnes reculées, et espoirs en des emplois hors d’atteinte, en raison du chômage, du faible niveau économique, de la misère endémique qui règne surtout hors des circuits touristiques. Et puis son autre but, plus lointain, est d’émigrer vers le Japon, et avant cela, de revoir une dernière fois sa famille, qui vit loin de Katmandou, dans le district de Rukum (centre-ouest du Népal, dans cette zone grise que le guide Lonely Planet ne se donne pas la peine de décrire), près du village de Maïkot. On voit ensuite les deux sœurs s’équiper pour le voyage, compter les sous à la roupie près, elles s’adressent aux commerçant.e.s en les appelant tante ou oncle, il se dégage de là, tellement bien rendue par la caméra, toute l’atmosphère encore traditionnelle d’une société qui demeure attachée à ses vieux liens sociaux. Un désir : trouver assez d’argent, notamment pour payer le prêt qu’il faudra contracter afin de partir et pour lequel il est question de devoir rembourser vingt mille roupies par mois, ce qui est énorme. Une solution rêvée : faire le commerce de ce nouvel or qui pousse en divers endroits de l’Himalaya, le yasargumba, être hybride entre végétal et animal (en fait un insecte qui se fait coloniser par le champignon dont la larve s’est nourrie) auquel certaines populations ont conféré des vertus magiques notamment aphrodisiaques. Le yasargumba se vend en moyenne neuf cents roupies la pièce, mais cela peut aller jusqu’à mille cinq cents roupies dans les échoppes de Katmandou. La famille de Jamuna et d’Anmuna sait où il s’en trouve. Occasion de découvrir un campement qui ressemble à ceux des chercheurs d’or du Klondike, en pleine montagne, haut en altitude, vers 4000m. Scènes éblouissantes. Les jeunes femmes déterrant à main nue les minuscules insectes fragiles, riant, les portant à leur front. Formant cercle, ces mêmes jeunes femmes parlant émancipation, de cette émancipation des liens pesants du patriarcat (la grande sœur est mariée, elle attend un enfant, son mari prétend l’empêcher de partir en montagne, ce à quoi elle s’oppose, fière de sa liberté), de leurs désirs de n’aller que vers des pays où les femmes sont en sécurité (d’où le Japon).


Ophiocordyceps_sinensis

Ce film, plein de sensibilité, de justesse dans la description des rapports humains, montre une famille à la fois liée à ses traditions anciennes de rudes montagnards, aguerris au froid, vivant toute l’année dans une maison basse comme on en voit tant, murs de torchies ou de pierres sèches, toits plats en paille ou bien en tôle colorée de bleu, pièce unique pour dormir, couche pour les parents à un bout, couche pour les enfants à l’autre, et prise dans le vertige de rapports sociaux qui se modifient : attrait de la ville, croyance en la « nécessité de faire des études ». Ils ont payé le prix de cet attrait quand ils se sont fait arnaquer par une soi-disant école prête à prendre en charge les deux filles, qui s’est avérée être une organisation criminelle. Au point où ils en sont, leur fille Jamuna va partir et n’envisage pas de revenir avant sept à huit ans… que seront-ils devenus alors ? Les larmes de la cadette nous émeuvent. Un monde se déchire.

Si je parle tant de beauté c’est bien sûr parce que la photographie de ce film, remarquable, nous montre, en alternance avec des portraits émouvants en gros plan, des montagnes sauvages, inattendues, où nous n’irons jamais, des versants abrupts où l’on cultive en terrasse, avec une netteté qui nous renverse sur notre fauteuil de spectateur, et des scènes d’orage et de pluie magnifiques, mais c’est aussi et surtout à cause de la beauté des sentiments exprimés, loin de toute facticité d’emprunt. Il y a l’amour, et la dure nécessité de partir pour assurer un peu de revenu pour le groupe social, laquelle engendre le chagrin. Et rien d’autre.

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1 Response to La fille des montagnes et le yasargumba

  1. Avatar de Debra Debra dit :

    Beaucoup de questions, là.

    J’ai également subi cette incroyable pression idéologique de quitter la cellule familiale, en m’en allant loin, sans obligation côté revenus, tout de même, et j’ai cédé, il y a 47 ans.

    Il s’agit d’une pression idéologique… qui vient d’où ? Il est intéressant de pouvoir identifier, interroger les évidences. Il peut nous sembler normal, naturel, de nous en aller loin des lieux où nous sommes nés, et des personnes qui nous ont permis de venir au monde, mais ce que vous écrivez plus haut fait sentir que cela n’est pas si naturel que ça, et qu’il y a un poids idéologique lourd.

    Je ne peux pas m’empêcher de voir le rouleau compresseur de l’universel occidental moderne à l’oeuvre, universel pour lequel nous évangélisons sans trêve par le biais de nos médias : la croyance que l’Homme sera amélioré… progressivement ? par l’école pour devenir qui Il est, pour intégrer une société productiviste où l’individu peut être souverain sur toile de fond de la masse, qui n’est pas une communauté.

    Cet universel est fatigué maintenant, et « nous » avons de plus en plus de mal à y croire, me semble-t-il. Avoir des enfants qui ne s’installent pas à l’autre bout de la planète, pouvoir les côtoyer dans le mélange des générations, cela a du bon. On peut trouver de l’aventure ? autrement qu’en s’exilant, Dieu merci. Et peut-être que, du côté de chez nous, il va y avoir un nouvel exode… de la ville, pour retrouver une vie dans des campagnes qui ne seront pas de simples répliques de la vie urbaine, avec des citoyens répliques des citadins. C’est à espérer, en tout cas.

    Merci pour la critique.

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