Le capital a-t-il une substance ?

[je commence aujourd’hui une série de réflexions tirées de ma lecture du livre de Robert Kurz, La substance du Capital, sans doute l’oeuvre la plus achevée et la mieux écrite du philosophe allemand, parue aux éditions L’échappée, dans une traduction de Stéphane Besson, et avec une préface d’Anselm Jappe. On sait que Kurz s’inscrit dans la lignée d’Adorno, et on retrouve dans ses longs développements souvent des passages d’une lecture aussi difficile que peut l’être celle du maître de l’Ecole de Francfort. Mais ne nous laissons pas intimider par la difficulté. L’effort de compréhension d’une œuvre majeure en vaut toujours la peine.]

La nécessité d’une critique catégorielle

Répondre aux exigences de l’analyse critique du monde contemporain, à la question notamment de la responsabilité du capitalisme dans sa perte de substance, sa déliquescence progressive, l’effondrement même dont il paraît être l’objet, suppose de se lancer dans une réflexion concernant la matière même, voire la substance, justement, dont sont faits les principaux ingrédients de ce monde, en particulier le capital lui-même. Nous savons bien désormais que la notion de capital ne recouvre pas simplement une « somme d’argent » amassée au cours d’une phase d’accumulation, ni une puissance représentée par une classe sociale avide de biens et de fortune qui s’en prendrait à une autre classe, elle sans biens et sans moyens autres qu’une force de travail à vendre. Bien sûr, le capital c’est aussi cela, sous sa forme phénoménale, mais ce n’est pas que cela. Bref, il faut arriver à démonter la narration facile qu’offrait jusqu’à il y a peu ce qu’on convenait d’appeler le marxisme et que nous appelons aujourd’hui le marxisme traditionnel. Car le vice intrinsèque de celui-ci était d’afficher un montage « positif », un appareillage conceptuel destiné à avoir autant de contenu positif qu’un autre auquel il s’opposait, à savoir cette autre narration, celle du capitalisme, qui repose sur un ensemble de notions non interrogeables, comme le travail, la nécessité de travailler, la rentabilité, le profit, l’actionnariat etc. Dans un cas comme dans l’autre, les notions employées sont définies à partir de leur contenu supposé, celui-ci étant fait de substances positives, cernables comme des ensembles ceinturés par des frontières stables. Robert Kurz, dans son fameux ouvrage Gris est l’arbre de la vie, verte est la théorie, disait que ces deux récits sont les deux versants d’une même montagne, n’offrant que deux manières différentes de la gravir, autrement dit deux manières de gérer la contradiction interne d’un système. La gérer mais pas l’abolir. Car c’est la montagne à la fin qu’on doit abattre et pas les versants qui conduisent à son sommet. Si on ne veut pas construire ainsi des théories qui sont autant l’une que l’autre basées sur des notions positives et ne font que donner deux versions d’une même histoire, il faut, disaient Kurz mais aussi Postone, toujours, passer à une critique catégorielle, ce qui sous-entend passer au crible de la négativité les catégories jusque là employées (travail, capital, marchandise, valeur, survaleur etc.). Mais que serait une analyse « négative » ?

Le concept négatif d’une chose

C’est du côté de l’Ecole de Francfort, et en particulier d’Adorno, qu’il faut chercher une réponse à cette question. Qu’est-ce que le concept négatif d’une chose ? On pourrait dire en première approche que c’est tout ce à quoi s’oppose cette chose, tout ce qu’elle n’est pas (et que peut-être elle pourrait être, ce vers quoi elle pourrait évoluer etc.). Mais plus précisément, si on a fait un peu de mathématiques et surtout un peu de logique qui soit autre chose que la logique conventionnelle que l’on enseigne dans les premières sections de philosophie, pour laquelle non-non-p = p, et où l’inverse du vrai est le faux, on dira que c’est l’ensemble des objets avec lesquels interagit cette chose. En entendant par interaction une sorte de conflit qui se termine toujours par un état qui dépasse la situation d’où l’on est parti. Dans le cas du capitalisme par exemple ce serait un état reconnu comme « post »-capitalisme, dans le cas de la psychanalyse, un état reconnu comme « post »-névrose et ainsi de suite. [Les amis qui ont un peu travaillé avec moi et avec d’autres, proches de moi au cours de ma période dite « active », reconnaîtront les concepts de la ludique telle qu’elle fut inventée par Jean-Yves Girard à l’aube de ce XXIème siècle. Ce en quoi je trouvais déjà à l’époque que la ludique était une mise en forme de la dialectique hégélienne, mais en quoi je trouve aujourd’hui qu’elle serait la mise en forme du type de pensée qu’appelle la théorie critique, et notamment donc, la critique de la valeur].

La substantialité négative du Capital et l’abstraction réelle

Donc non, le capital n’a pas une substance au sens « positif » du terme, c’est-à-dire constituée d’une étoffe physique ou idéelle claire et distincte. S’il en a une c’est au sens négatif, comme substance dissoute dans un être purement processuel, on pourrait dire : sous l’aspect évanescent d’un comportement1 au sens de Girard, mais avant d’en arriver là, on se contentera de reprendre les termes de Kurz : la substance du capital est le travail… mais attention : jamais en un sens transhistorique, celui d’un « travail » ayant toujours existé ou d’une pseudo-propriété attachée à l’être humain en général. C’est du travail abstrait, au sens de Marx, qu’il s’agit, lequel ne peut se définir que négativement puisqu’il ne correspond à aucune des formes particulières d’activité concrète que l’on peut déceler chez les humains et qui, de plus, ne se rencontre qu’au sein d’une formation socio-historique particulière, celle du capitalisme.

Le travail, selon Ferdinand Hodler

Dans La substance du capital, Kurz expose la transition entre deux formations sociales historiques, l’une, précapitaliste, qui est dominée par la Religion et la vie ecclésiastique et l’autre, capitaliste, où la religion s’efface pour laisser la place à un monde essentiellement dominé par la valeur. Il la décrit comme le passage d’une transcendance à une immanence. Mais dans cette immanence, il reste bien sûr quelque chose de la transcendance, c’est comme si elle était descendue du ciel pour s’accoler au monde d’en bas, revêtissant les corps d’une fine pellicule. La valeur, fondement de la machine-capital, est bien sûr une abstraction au sens classique du terme : elle n’est pas saisissable par nos sens, elle est impalpable, elle est juste concevable par l’esprit, mais à la différence des abstractions usuelles, celles qu’on a décrites en termes de simples généralisations à partir d’exemples concrets (les idées de fleur, d’homme, de femme…), et qui sont de pures idéalités n’ayant pas d’action par elles-mêmes (sauf par les raisonnements qu’elles permettent d’articuler), elles pénètrent en nous et nous poussent à agir spontanément, sans forcément y réfléchir, comme si elles étaient un voile ou un vêtement doté d’une faculté d’agir autonome. Cela me fait penser (sous l’influence de mes amis de culture juive) au fameux Dibbouk de la mythologie juive : quelque chose qui n’est pas un simple esprit, tout en lui ressemblant, mais qui s’empare des corps des humains comme des reproches permanents de ne pas avoir accompli tel ou tel acte, par exemple de ne pas avoir tenu la promesse d’épousailles que l’on avait faite. Dans le régime religieux, l’abstraction Dieu ou l’abstraction valeur au sens de la valeur divine, nous pousse bien à agir de telle ou telle manière par l’intermédiaire de la morale et du dogme religieux, mais dans le régime d’immanence de la valeur marchande, descendue qu’elle est à notre niveau, l’abstraction ne nous dirige plus d’en haut mais guide nos pas et nos mots de manière directe. C’est pour cela que Kurz parle « d’abstraction réelle »2 terme ici traduit de l’allemand, langue dans laquelle sans doute il prend plus de relief, car dans « Realabstraktion » il perd de cette ambiguïté qu’on peut lui trouver en français où il risquerait d’être vu banalement comme une « réelle abstraction », alors que ce qu’il faut lire c’est une entité qui est à la fois une abstraction et quelque chose de réel (quasi concret en quelque sorte). Cette notion d’abstraction réelle est capitale pour comprendre la philosophie de Robert Kurz. De même est capitale celle de « métaphysique réelle » dont la construction obéit au même principe, il ne s’agit pas d’une réelle métaphysique (!) mais de quelque chose qui est à la fois « métaphysique » et « élément du réel ». En passant de Dieu à la valeur, nous sommes passés de la métaphysique (au sens habituel du terme) à la « métaphysique réelle », au sens d’une doctrine incarnée en nous qui rend les catégories par lesquelles nous nous pensons agissantes en elles-mêmes et bien réelles : ce ne sont pas les simples concepts descriptifs d’une théorie économique ou sociologique classique. Kurz dit : « La déité transcendante absolue cède la place au principe essentiel immanent et absolu ayant pour nom « valeur », ou plus exactement, au procès de valorisation ». p.39

On touche alors le fait que la critique catégorielle n’est pas seulement une critique au sens classique du terme, comme on parle de critique de l’économie politique par exemple et qu’on en sort une nouvelle « théorie » mais tout aussi « économique » et « politique » que la précédente (autrement dit on ne change rien), mais un travail sur nos propres catégories qui nous pensent et nous agissent sans que nous n’en ayons conscience.

Retour au travail

Parmi ces abstractions réelles figure le travail. On sait que selon Marx, on a l’habitude de scinder l’objet en deux : travail concret et travail abstrait. Une longue tradition marxiste s’est facilitée la tâche en caractérisant positivement ces deux réalités. Le travail concret serait le travail physique, producteur de bien, c’est-à-dire de valeur d’usage, ayant toujours existé et exprimant une forme du métabolisme que « l’homme » (comme on disait autrefois!) entretient avec la nature. C’est ce travail qui entrerait dans la production des marchandises au sein du fonctionnement capitaliste. La spécificité du processus ne tiendrait qu’au fait qu’entrant dans ce processus, ledit travail devienne aussitôt abstrait, car la production de valeur qui est recherchée par le capital (davantage recherchée que la production de bien) n’a que faire de la déterminité du travail concret entrant dans la fabrication d’un mètre de tissu, d’une paire de pantalons ou d’un livre relié, seule compte la quantité de travail dépensée, qu’elle soit l’une ou l’autre et, dans la manufacture standard, le travailleur n’est embauché que pour sa force de travail et pas pour sa compétence particulière (compétence qu’il peut changer en fonction des besoins). Cette vision des choses entérinerait l’idée qu’existe un travail concret et que, dans le rêve en quoi consiste la révolution qui mettrait à bas le capitalisme, ce travail concret serait retrouvé intact, tel qu’il n’aurait jamais dû être modifié et « abstractisée », autrement dit le but de ladite révolution serait de libérer ce travail. Or, il n’apparaît pas du tout à la lecture attentive de Marx que cela ait été vraiment ce qu’il voulait dire. (cf. note en fin de texte) D’abord, en faisant ce genre de narration, on considère la catégorie du travail comme an-historique ou trans-historique : le travail aurait toujours existé. Or, rien n’est moins sûr et en tout cas pas sous la forme qu’il revêt dans notre monde. Kurz, et sans doute Marx, bien que de manière parfois confuse, considèrent que, dans le capitalisme, le travail est abstrait de manière apriorique, puisqu’il est d’emblée requis comme tel pour faire tourner la machine capitaliste et que, de ce fait, si on peut parler de travail concret c’est un peu à la façon d’un oxymore, en tout cas pas comme matière primitive mais au contraire comme forme particulière de manifestation du travail abstrait.
Kurz n’en reste pas à la catégorie travail inanalysée, reprenant la thèse de Marx sur l’existence d’une dépense physiologique « de matière cérébrale, de muscle, de nerf » tentant d’en réfuter toute interprétation naturaliste et trans-historique, laquelle nous ferait revenir à la case départ d’un travail ayant été toujours là. Les termes mêmes de cette thèse sont pris, selon lui, dans la formation historique spécifique du capital. La « dépense d’énergie » dont il est question et qui dénote bien quelque chose de réel, qui a existé dans le passé (bien qu’on n’ait pas eu l’idée autrefois de la thématiser de cette façon), ne prend sens que dans le cadre de l’abstraction réelle moderne. Ainsi la substance « travail abstrait » n’est pas sans contenu matériel ou physique, ce qui est, pour Kurz, la seule façon d’envisager le fait que, lorsqu’on parle d’effondrement à quoi se destine le Capital, on parle bien de quelque chose d’objectif, de réel, d’un effondrement au sens absolu du terme.

Ceci est parfois remis en question par d’autres courants de la critique de la valeur, notamment par Moishe Postone qui, ici, s’écarte de son alter ego germanique, mais aussi par Norbert Trenkle et Ernst Lohoff, deux membres de la revue Krisis. J’y reviendrai plus tard car c’est un point fondamental, touchant au concept d’effondrement, qu’il faut approfondir sans arrêt. Quel lien entre l’effondrement du Capital au sens de Kurz et l’effondrement au sens désormais usuel d’un effondrement de tout, du climat, de la biodiversité, de la culture et même de la vie. Quel lien établir entre la pensée de Kurz ou de Postone, et celle d’un Aurélien Barrau écrivant au début de L’hypothèse K que le cas de l’effondrement de la vie sur Terre est à peu près aussi clair et incontestable que la rotondité de notre planète ? Voilà le genre de question à laquelle nous devrions essayer de répondre pour progresser un peu sur la voie de la connaissance de notre avenir.

(*) Note sur Marx et le travail abstrait

Dès la quatrième page du livre I du Capital, Marx écrit ceci!

Si l’on fait, dit Marx, abstraction de la valeur d’usage du corps des marchandises, il ne leur reste plus qu’une seule propriété : celle d’être des produits du travail. […] En même temps que les caractères utiles du travail, disparaissent ceux des travaux présents dans ces produits, et par là-même les différentes formes concrètes de ces travaux, qui cessent d’être distincts les uns des autres, mais se confondent tous ensemble, se réduisent à du travail humain identique, à du travail humain abstrait. Considérons maintenant ce résidu des produits du travail. Il n’en subsiste rien d’autre que cette même objectivité fantomatique, qu’une simple gelée de travail humain indifférencié.

Kurz commente en disant : on ne peut pas ne pas voir que le concept de travail abstrait présenté ici n’est nullement une aride définition positiviste, mais au contraire le premier pas vers la critique conceptuelle d’une réalité négative.

Dans les Grundrisse, Marx reformulera ceci en écrivant :

Le travail semble être une catégorie toute simple […] Cependant, conçu du point de vue économique sous cette forme simple, le « travail » est une catégorie tout aussi moderne que les rapports qui engendrent cette abstraction simple[…] Cette abstraction du travail en général n’est pas seulement le résultat dans la pensée d’une totalité concrète de travaux. L’indifférence à l’égard du travail déterminé correspond à une forme de société dans laquelle les individus passent avec facilité d’un travail à l’autre et où le genre déterminé de travail est pour eux contingent, donc indifférent. Là, le travail est devenu, non seulement comme catégorie, mais dans la réalité même, un moyen de créer la richesse en général, et a cessé de ne faire qu’un en tant que détermination avec les individus au sein d’une particularité.

La richesse en général… On méditera là-dessus au moment où ce « général » ayant envahi la biosphère, il ne reste plus qu’à attendre que le tout s’effondre pour qu’on rebâtisse un monde d’où n’émergeraient plus, peut-être, que des richesses individuelles et toutes particulières, richesses personnelles au sens de la richesse que renferme chaque personne prise en elle-même et pour elle-même.

1 Un comportement réunit l’ensemble des desseins qui réagissent de la même manière par rapport à d’autres desseins.

2 Cette notion d’abstraction-réelle est issue, à vrai dire, des travaux d’Alfred Sohn-Rethel, contemporain et ami de Walter Benjamin.

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Kohei Saito et le Marx décroissant

Marx redevient d’actualité : j’ai souvent dit ici mon soutien aux penseurs de la critique de la valeur et de la valeur / dissociation (Postone, Kurz, Scholz), qui ont eu l’audace de vouloir se débarrasser du « marxisme traditionnel », celui de la lutte des classes, du mouvement ouvrier, du productivisme, et de la contradiction entre les forces productives et les moyens de production, autrement dit de cette idéologie dépassée qui a nourri les réflexions anciennes sur le communisme, en faveur d’une pensée inspirée du Marx de la marchandise, de la valeur et du fétichisme. Le vieux marxisme avait inspiré le stalinisme, qui n’avait rien à voir avec un « socialisme » mais tout à voir avec un capitalisme étatisé. Avant eux, André Gorz, Jean-Marie Vincent et quelques autres avaient ouvert cette voie critique, et évidemment les grands théoriciens de l’Ecole de Francfort, tels Theodor Adorno et Max Horkheimer, ainsi que Walter Benjamin. Autre tribut auquel il faut rendre hommage, celui de Simone Weil. Ils ont alors fait émerger une autre vision du vieux barbu, qu’on ne peut plus cantonner au Manifeste ou à certaines pages du Capital, surtout celles des livres 2 et 3, d’autant plus douteuses qu’elles n’ont pas été écrites par Marx lui-même, mais rédigées après sa mort par un Engels qui, pour fidèle qu’il ait pu paraître, n’en avait pas moins délaissé son pote Karl lorsque celui-ci évoluait vers une pensée radicalement différente prenant en compte la technique, l’épuisement des ressources et la perspective des crises futures.

Le philosophe japonais Kohei Saito appartient à ce mouvement, et son livre, Moins ! La décroissance est une philosophie reprend quelques idées de la théorie critique, sans toutefois signaler sa parenté avec les travaux cités plus haut (à l’exception d’une référence à André Gorz). Il se présente davantage d’ailleurs comme un best-seller que comme une analyse approfondie. Des concepts centraux comme celui de fétichisme sont à peine mentionnés et il est peu question d’une forme-sujet qui serait spécifique au capitalisme. La nécessité d’établir un lien entre sujet de l’inconscient et sujet social n’est pas, non plus, dans ses plans. Pourtant, ce ne sont pas là des raisons de négliger l’ouvrage, lequel met l’accent sur des réalités qu’il est toujours utile de rappeler. Mon regret sera l’absence de références croisées entre les différents travaux qui se rattachent à un même objectif : tenter de développer ce qu’il y a dans la pensée marxienne qui nous permet de mieux comprendre les événements de notre siècle et l’imminence d’une catastrophe si l’on ne prend pas les devants quand il en est encore temps (mais en est-il encore temps?).

La première partie de ce livre se cantonne dans ce que la plupart d’entre nous savent déjà : qu’il est impossible de continuer la croissance économique, qu’un univers fini, selon la formule, ne peut accepter une expansion infinie des demandes de ressources, que le capitalisme vert (ou Green New Deal) n’est qu’une vue de l’esprit, que tout progrès technologique en matière de réduction d’émission de carbone s’accompagne inéluctablement non pas d’une réduction véritable mais au contraire d’une demande accrue qui engendre un accroissement de la consommation d’énergie etc. etc. Il a ceci cependant dès le début qui le distingue de nombre de livres touchant au sujet : mettre en exergue la notion de déplacement. Laquelle sera reprise ensuite dans l’établissement d’un parallèle avec la théorie marxienne de la valeur. Pour faire bref, chaque gain de productivité s’accompagne, non pas… d’un repos mérité (!) mais au contraire d’une extension de la recherche de marché pour écouler les marchandises en excédent, afin de réaliser davantage de valeur. Tout se passe ainsi comme si le capitalisme reposait sur une recherche de perpétuel déplacement vers un lointain extérieur. Saïto voit cette réalité sous divers aspects. Par exemple : « le centre a pillé les ressources de la périphérie au nom de la croissance économique tout en imposant à la périphérie les coûts et les charges que le développement économique dissimule », oui bien sûr, et l’exemple donné de l’huile de palme est particulièrement éloquent. Ils sont bien niais ou hypocrites ceux qui disent que nos populations occidentales (en particulier en France) ne devraient pas faire l’objet de trop de restriction puisque ce ne seraient pas elles qui produiraient le plus de CO2, mais celles des pays comme l’Inde ou la Chine… Bel exemple de « déplacement » puisque ce sont ces pays-là qui produisent les marchandises que nous consommons. Saïto met l’accent sur le fait que non seulement, nous bénéficions de ces déplacements au plan économique, mais également au plan psychologique : ce qui est loin disparaît de nos regards et nous pensons pouvoir couler des jours heureux dans le centre une fois rejetés à la périphérie les inconvénients de notre mode de vie. Le capitalisme invisibilise ainsi ses propres contradictions en les déplaçant. Le développement technologique a sa place dans ces déplacements car la technologie elle-même en est moteur. Le premier exemple analysé par Marx est celui de l’épuisement des sols qui a été analysé par son contemporain Justus von Liebig (dans la dernière partie de sa vie, Marx a passé la plus large partie de son temps à étudier des travaux scientifiques, en biologie, en chimie, en physique, en agriculture). Au départ, les nutriments nécessaires au développement des plantes (phosphore, potassium) sont fournis naturellement par l’altération des roches, puis après consommation, peuvent être restitués à l’environnement pour que la fertilité soit maintenue. Cycle naturel mais trop lent si les humains veulent produire et consommer davantage, l’extension de la production conduit alors à un appauvrissement des sols conduisant à un épuisement. « Fort heureusement » (!), la technologie survient sous la forme des engrais, et encore, cela passe par une étape intermédiaire celle du guano, qui fit la fortune des pays des Andes au XIXème siècle. Avec la synthèse de l’ammoniac, dite « procédé Haber-Bosch », plus besoin de guano ni d’attente que les cycles naturels s’accomplissent. Mais évidemment l’écoulement des composés azotés dans l’environnement va générer de multiples inconvénients, nous voici face à un sérieux déplacement des problèmes causé par la technologie… et qui se double d’un déplacement spatial : du centre agricole vers la périphérie des pays lointains qui deviendront tributaires de la production de guano, avant que celle-ci soit devenue inutile et que ces pays soient confrontés à une crise (conduisant même à la guerre du guano de 1864). Autre déplacement, temporel celui-là : le bien connu « après nous le déluge » au nom duquel ce sont nos enfants et petits-enfants qui feront les frais de notre développement inconsidéré. Rajoutons un chapitre à cette histoire : c’est à la recherche d’un nouveau déplacement, mais cette fois dans l’espace, que se lance l’astro-capitalisme qui constitue (cf. *) la base de l’arrangement Trump-Musk. Recherche dans l’espace des matériaux du futur que l’on ne trouvera plus sur Terre et peut-être même exportation vers l’espace de minorités humaines qui voudront fuir une Terre devenue invivable. Mais Marx soulignait que ces déplacements conduiraient inévitablement à des enrayements qui aggraveraient davantage les contradictions du capitalisme… On ne peut qu’être perplexes devant les perspectives d’une vie spatiale (où plusieurs générations devraient se succéder avant qu’on arrive à destination sur une « planète accueillante »).

Add value to value! devise du capitalisme

Dans le chapitre 4, intitulé « Marx dans l’anthropocène », Kohei Saïto nous livre le fruit de ses recherches sur Marx en tant que membre du grand projet MEGA (à ne pas confondre avec MAGA bien sûr…) qui ne veut rien dire d’autre que Marx-Engels-Gesamtausgabe et qui vise à la réédition intégrale des textes de Marx et d’Engels (en une centaine de volumes), où il apparaîtra que de très nombreuses notes écrites par Marx, qui rendront possible une nouvelle interprétation du Capital, n’ont jamais été publiées. On a reproché à Marx, à juste titre, son « eurocentrisme », sa vision progressiste unilinéaire qui lui fit dire que les pays industriels montraient aux autres ce qu’ils allaient devenir plus tard. Le marxisme traditionnel des années soixante-dix postulait qu’il n’y avait qu’un chemin vers le socialisme, qui reposait sur le développement d’une classe ouvrière suffisamment nombreuse. A cause de cela, un économiste connu, qui enseignait à Grenoble dans ces années-là avait conçu une théorie folle : celle des « industries industrialisantes », selon laquelle là où il n’y avait pas de classe ouvrière assez développée, il fallait créer des usines qui auraient la vertu d’appeler à la construction d’autres usines et ainsi de suite. Si encore cette théorie était restée à l’état de la pensée, ce n’eût pas été trop grave, le drame est que ses suiveurs voulurent l’appliquer à l’Algérie, avec tous les dégâts que l’on sait, révolte du monde agraire, retour aux formes les plus archaïques de la conscience nationale s’incarnant dans l’islamisme etc. Si ces penseurs « marxistes » avaient eu connaissance des recherches entreprises par Marx lui-même après la publication du livre 1 du Capital, ils auraient compris que leur idole s’était détourné de cette vision. Très vite, en effet, il s’est tourné vers les travaux d’histoire et d’ethnographie susceptibles de révéler d’autres types de sociétés (ou simplement de vivre-ensemble, la notion de société étant elle-même suspecte comme attachée à la vision du monde capitaliste). Un signal est donné par la réponse de Marx à une militante révolutionnaire russe, Vera Zassoulitch, dans les années 1880 qui lui demandait que faire des mirs, ces communes rurales autogérées qui, aux yeux de nombreux révolutionnaires de ce temps-là se présentaient comme des armes objectives contre la toute-puissance du tsarisme. C’est à ce moment-là que Marx corrige ses propos et affirme que ce qu’il a dit dans le Capital ne concerne que l’Europe occidentale, et qu’il n’est nul besoin que la Russie passe par l’étape capitaliste pour atteindre le socialisme. A la même époque, il travaille sur les anciennes coopératives du monde germanique du haut Moyen-Âge, dites markgenossenschaft, qui l’intéressaient particulièrement à cause de leur manière de respecter les cycles agricoles. Finalement, le Marx tardif, loin de continuer à en appeler au développement des forces productives, prend conscience de leur force destructrice, il commence à faire l’éloge des sociétés qui adoptent une forme d’existence stationnaire. Autrement dit, selon Saïto… voilà notre Marx qui fait l’éloge de la décroissance.

Vera Zassoulitch

Je n’en dirai pas plus ici sur ce livre, dont on a compris qu’il était plus intéressant par ce qu’il révèle de l’évolution de la pensée de Marx que par les points de vue propres à l’auteur qui demeurent assez convenus, visant à expliquer pourquoi la décroissance est souhaitable sans pour autant nous dire comment passer du monde effarant au sein duquel nous vivons, qui semble ne pas en prendre le chemin, vers la décroissance. Certes, il faut développer les communs… est-ce que ce sera suffisant ? Comment ferons-nous quand le capitalisme s’y opposera de toutes ses forces comme déjà nous le voyons au travers du trumpisme et des autres manifestations d’un hubris productiviste ?

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Journées et soirées parisiennes d’octobre et novembre (2)

Maison Européenne de la Photographie (MEP), rue de Fourcy, près de la station saint-Paul, quartier du Marais. Une exposition qui nous intrigue, et finalement nous emmène dans un monde merveilleux, celui des plantes. Plantes réelles. Plantes imaginaires. En quoi diffèrent-elles fondamentalement ? Toutes confondues, elles ont une non-histoire comme le dit le titre de l’exposition. La photographie est ici une technique qui nous montre ce que nous ne voyons pas. Car que savons-nous du monde qui nous entoure ? Presque rien, alors que nous croyons savoir tout. Il n’est pas nécessaire d’aller jusqu’à entendre ce que nous dit la physique contemporaine, que, de l’univers, nous connaissons à peine 5 % (et oui, matière et énergie noires nous échappent), puisque déjà lorsque nous jetons notre regard sur les végétaux avec des moyens techniques légèrement améliorés par rapport à nos organes de perception, nous découvrons un monde que nous ignorions. Mais où est la limite entre fantasme et observation ? Des techniques de film, comme le time-lapse, nous montrent le développement de pâquerettes, les battements de leurs feuilles comme ceux des ailes des oiseaux, révélant chez elles des rythmes qui dépendent de leur âge : les plus vieilles n’arrivent plus à refermer leurs ailes. Charles Darwin déjà en 1880, avec son fils Francis, dans son ouvrage La Faculté motrice dans les plantes, avait montré que les plantes étaient capables de sensations. D’où des rêveries, des productions artistiques à la limite de la science : des films (The Secret Life of Plants, de Walon Green, 1979) montrent des expériences où l’on enregistre le pouls des fleurs, elles semblent ressentir les choses autour d’elles : quand un opérateur vient détruire un specimen semblable à portée de sensation de la plante observée, celle-ci éprouvera par la suite un rejet à l’égard du même opérateur. Si non e vero e ben trovato, comme dit l’autre. Il reste quand même l’hypothèse que les humains pourraient être connectés émotionnellement à chaque chose de la nature. On trouve aujourd’hui cette idée chez Philippe Descola. Dans la partie Matière végétale, on conçoit les plantes d’une autre manière : ne sont-elles pas elles-mêmes à la foi objet et sujet de la photographie ? On les photographie, certes, mais ce sont elles qui donnent la matière avec laquelle elles le sont : papiers, pigments, agent de photosensibilité. Pas besoin de caméra, on les pose directement sur la pellicule. Les résultats sont magnifiques : cyanotypes d’Anna Atkins qui datent de 180 ans, impressions naturelles de Bradbury, paysages hybrides de Stephen Gill (photo). Toutes ces photographies révèlent la puissance des plantes. Pas étonnant qu’elles soient poursuivies par des films, des videos qui décuplent cette puissance au plan de l’imaginaire : le film de SF Le Jour des Triffides met en scène des plantes tueuses, la réalisatrice polonaise Agnieska Polska fabrique avec l’aide de l’IA un court-métrage extraordinaire qui invente un récit évolutionniste fantaisiste The Book of Flowers, qui paraît vraisemblable : au début étaient les plantes, et leurs fleurs attiraient les hommes en leur calice pour y faire l’amour, après l’amour, ils étaient absorbés. Différents événements sont advenus par la suite, qui ont séparé humains et végétaux, mais l’histoire n’est pas finie : qui sait, peut-être un jour, la fusion se reproduira-t-elle…Nous sortons de là tout chamboulés.

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Musée du Jeu de Paume : expositions Chantal Akerman et Tina Barney. C’est moins l’enthousiasme. Chantal Akerman, oui bien sûr. On voit ici de multiples séquences de films, y compris de son premier, en noir et blanc, mais qui nous semble désormais bien lointain, attaché à une époque de révolte adolescente. Les images de l’ouverture à l’Est, sur de lourds écrans télé de l’époque, sont aussi datées, on y prend un intérêt historique tant par leur objet que par leur support, mais guère un intérêt esthétique. Tina Barney est appréciée à cause de la taille et de la précision de ses photographies en couleurs des familles américaines de la côte Est, et de leurs excellents cadrages, mais ce qu’elles nous montrent est un univers désespérant, habité seulement par la convention et les certitudes d’une classe sociale éloignée de la vie. Bien loin de celle des plantes.

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Au Théâtre de la Porte Saint-Martin, à 20 heures, après une halte dans une brasserie du quartier, La Serva Amorosa de Goldoni mise en scène par Catherine Hiégel. Savoureux et jubilatoire. Aux antipodes de l’Amante anglaise vue la veille. Ici, le public participe, même si de manière silencieuse, ne serait-ce que par ses mouvements d’émotion, nettement perceptibles, il rit quand Octavio se montre ridiculement benêt auprès de sa nouvelle femme qui n’en veut qu’à son argent alors qu’il croit qu’elle l’aime, il se passionne pour la volonté de la jeune héroïne, Coraline, de remettre les choses en ordre en faisant rétablir les droits de Florindo, il exulte à la fin lorsque cette même Coraline, tellement bien incarnée par Isabelle Carré, vient au-devant de la scène pour son envoi en hommage à l’intelligence des femmes (sauf de certaines femmes américaines, peut-être, mais ça, elle ne pouvait pas le savoir). Il est interpellé de manière très drôle par Octavio, joué par Jackie Berroyer, au sujet des ravages de l’âge. (Avec Isabelle Carré, Hélène Babu, Jackie Berroyer, Olivier Cruveiller, Antoine Hamel, Jeremy Lewin, Tom Pezier, Jérôme Pouly, Stanislas Stanic. Mise en scène Catherine Hiégel).

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Le BAL, impasse de la Défense, petite impasse donnant sur l’avenue de Clichy : exposition Yasuhiro Ishimoto. Lieu discret, un petit café éthique ouvrant à 11h30, faisant travailler des exilés, réfugiés, demandeurs d’asile, et une galerie à la place d’une ancienne salle de bal… Ishimoto en père de la photographie japonaise, parti aux Etats-Unis dans les années vingt pour étudier, qui photographie alors Chicago. Mais est rattrapé par la guerre, et comme on sait les citoyens nippons sont mal vus, soupçonnés, internés. C’est ce qui lui arrive. Après guerre, il retournera au Japon, gardant en lui les leçons apprises auprès de l’Institute of Design, proche de l’enseignement du Bauhaus, mais s’en sentira exclu, jusqu’à ce qu’il s’épanouisse enfin dans des noirs et blans profonds tout en lignes verticales, horizontales ou obliques, un schéma qui convient bien à la photo des villas japonaises, comme la villa impériale Katsura à Kyoto.

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Institut Culturel Italien, rue de Varenne : exposition Domenico Notarangelo : Pasolini à Matera. Ne pas confondre avec le Centre Culturel Italien, boutique sans intérêt dans le quartier Saint-Séverin. L’institut, lui, est dans l’enceinte de l’Ambassade d’Italie. L’exposition des photos de Domenico Notarangelo nous replonge dans l’atmosphère du tournage de l’Evangile selon Saint-Mathieu, le plus beau film de Pasolini et peut-être de toute l’histoire du cinéma italien. Je l’avais vu à sa sortie en 1964, en marxiste un peu jeune et buté, je ne comprenais pas bien ce qu’un cinéaste communiste pouvait faire avec Jésus. Et pourtant… L’exposition révèle que celui qui jouait le rôle du Christ, un jeune espagnol du nom de Enrique Irazoqui était un militant révolutionnaire anti-franquiste. Alors que j’écarquillais les yeux devant le paysage dans lequel se déroule le film, pensant que c’est ainsi qu’était la Terre Sainte, j’ignorais ce que je vois aujourd’hui : que ce n’était pas la Palestine mais l’Italie, pas Bethléem mais Matera (Pasolini était parti faire des repérages en Palestine, mais avait trouvé que les paysages étaient devenus trop civilisés). Domenico Notarangelo est un grand photographe peu connu en France, son fils, qui a réalisé cette exposition, voudrait qu’il soit honoré à l’égal des Cartier-Bresson ou des Doisneau.

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5/6 novembre, journées noires


jour très noir pour le monde, pas seulement « pour la démocratie ». Sur le plateau de C ce soir, les intervenants (Dominique Moïsi entre autres) se lamentent sur l’incapacité de « la démocratie » à se défendre des attaques multiples venues du populisme et des tendances illibérales. Comme toujours on occulte le fond, on en reste à l’écume des choses, à la vision d’une opposition entre « fascisme » et « démocratie », alors que ce sont les deux apparences que revêtent un même régime : le capitalisme / patriarcat. Ou capitalisme patriarcal si on veut mais cela serait laisser entendre qu’il peut exister un capitalisme non patriarcal, alors que les deux concepts vont ensemble (comme le montre Roshwitha Scholz). Toute avancée des droits des femmes se paiera inévitablement d’une offensive en règle des forces du patriarcat. Le capitalisme luttera jusqu’au bout pour démolir toute velléité d’imposer des règles tenant compte des risques climatiques. Ses médias fidèles préféreront toujours s’en prendre aux lanceurs d’alertes plutôt qu’aux causes des catastrophes que l’on dit « naturelles » alors qu’elles ne le sont pas (ce sont des catastrophes issues du capital). Si demain, une grave crise écologique s’empare d’un pays, les habitants de ce pays en accuseront… les militants écologistes. Comme si c’était le fait de prédire une catastrophe qui rendait responsable de son accomplissement, l’imaginaire social fonctionnant à la manière de la pensée magique : n’en pas parler car cela porterait malheur. Cette victoire de Trump, c’est un peu comme si les 51 accusés du procès de Mazan se levaient d’un coup et allaient piétiner Gisèle Pélicot par volonté de vengeance. Il n’y a rien à espérer. Rien. De cette espèce humaine guidée par un mécanisme sans conscience. La seule recommandation que je ferais à un.e jeune aujourd’hui ce serait de lutter, de militer, de s’en prendre à toutes ces forces qui ne visent qu’à amener la catastrophe finale. Même si c’est peine perdue, car au moins cette peine sera utilisée à donner un ultime sens à son existence.

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Journées et soirées parisiennes d’octobre et novembre (1)

Fragments… choses fugaces entrevues… conversations… miracles… étrangetés fixées sur la pellicule ou sur la toile, c’est en principe un flot continu lorsqu’on se promène dans une ville comme Paris. Matin porte de Montreuil, métro Robespierre, là que se trouve un hôtel pas très cher, porte coulissante, à l’arrière cour avec un arbre, maisons jumelles qui servent d’annexes. A Paris, les trottoirs sont tellement gras en apparence qu’on a toujours l’impression qu’il pleut. A l’abri des petites maisons basses, toutes lézardées, éclairées le soir de néons bizarres. Montreuil me rappelle Le Bourget où j’ai passé mon enfance.
On prend le métro, il nous mène à Nation, ou bien plus loin si l’on veut, c’est la même ligne qui conduit à Strasbourg-Saint-Denis, ou qui en vient, c’est comme on veut.
Première halte. Premier bonheur. Le Surréalisme nous accueille au Centre Beaubourg.

Grete Stern (1904, Elberfeld – 1999, Buenos Aires) Quien sera?, 1949
Dorothea Tanning (1910, Galesburg – 2012, New York) Birthday, 1942
Salvador Dali (1904, Figueras – 1989, Figueras), Rêve causé par le vol d’une abeille autour d’une pomme-grenade, une seconde avant l’éveil, 1944

L’édifice a besoin, il est vrai, d’un bon coup de peinture pour retrouver sa fraîcheur d’antan. Le Surréalisme… pour autant qu’il me souvienne, a bercé mes lointaines amours. Quand on découvrait Une saison en enfer. Quand on faisait la connaissance de Philippe Soupault par une émission de télévision en noir et blanc – « un coup de revolver serait une si douce mélodie » clamait-il – puis bien sûr celles de Breton, Eluard, Aragon. Nadja, Arcane 17, L’amour fou… L’exposition présentée à Beaubourg se veut exhaustive. Elle est très didactique, commençant par un video-montage en 360 degrés où l’on croise tous les héros de l’aventure. Ce qui m’en reste c’est notamment la phrase écrite par Saint-Pol Roux, quand il allait se coucher au petit matin, et laissée sur sa porte pour qu’on ne le dérange pas : LE POETE TRAVAILLE. C’est dire la part du rêve1. Le Surréalisme aura été le dernier mouvement à vouloir englober toutes nos activités de l’esprit : art, poésie, science, expérimentation, vie politique. Il a entrouvert les vannes de l’espoir et de l’imagination, qui, depuis, se sont lentement refermées. En 1916, Breton rencontrait la théorie freudienne : « le rêve ne peut-il être appliqué à la résolution des questions fondamentales de la vie ? » s’interrogeait-il dans le Manifeste de 1924. Le rêve s’empare donc des tableaux comme des poèmes (on voit même un extrait de film, celui d’Alfred Hitchcock, la Maison du docteur Edwards, auquel Salvador Dali a contribué pour la mise en scène très réussie d’un rêve justement). Au fil des salles, on rencontre pas seulement des hommes, des femmes aussi : Grete Stern, Aube (la fille de Breton), Unica Zürn, Dorothea Tanning, l’incroyable Claude Cahun (nièce de Marcel Schwob) qui, lors de son exil à Jersey occupée par les Allemands, distribuait clandestinement des tracts à eux destinés pour les convaincre de déserter, Gisèle Prassinos, jeune prodige, Valentine Penrose, Leonora Carrington, Yahne Le Toumelin (la mère de Mathieu Ricard), Baya l’Algéroise et Rita Kernn-Larsen la Danoise. On voit que le Surréalisme n’est pas resté cantonné à la France et encore moins à Paris. Belgique, Danemark, Japon, Espagne, Hongrie, Brésil… lui ont ouvert leurs portes. On voit que Breton et Trotski ont signé ensemble un appel « pour un Art révolutionnaire indépendant » (1938) qui commence par ces mots si actuels : « On peut prétendre sans exagération que jamais la civilisation humaine n’a été menacée de tant de dangers qu’aujourd’hui. Les vandales à l’aide de leurs moyens barbares, c’est-à-dire fort précaires, détruisirent la civilisation antique dans un coin limité de l’Europe. Actuellement, c’est toute la civilisation mondiale, dans l’unité de son destin historique, qui chancelle sous la menace de forces réactionnaires armées de toute la technique moderne. Nous n’avons pas seulement en vue la guerre qui s’approche. Dès maintenant, en temps de paix, la situation de la science et de l’art est devenue absoluent intolérable ». L’érotisme est évidemment présent, avec notamment la poupée de Hans Bellmer. On pleure les larmes d’Eros.

La poupée de Hans Bellmer
La salle Pierre Boulez, Philharmonie de Paris

En soirée : Cité de la musique. Concerto n°2 de Rachmaninov par Katia Buniatishvili au piano et Kirill Kabarits, chef d’orchestre. Bis de la pianiste. Ständchen de Liszt/Schubert, une autre pièce de Listz et… La Bohème de Charles Aznavour ! La belle est toute de noir vêtue, corps enfilé dans un fourreau de la plus belle élégance, de là où nous sommes nous ne voyons pas ses mains, nous les devinons ce qui est peut-être encore mieux, en tout cas ses bras, ses épaules, énergiques, volant au-dessus du clavier, chevelure rejetée en arrière, montrant un cou tel un cygne prêt à prendre le large. L’orchestre est une masse immense qu’il lui faut dompter, elle n’y arrive pas toujours, ses notes de cristal fin sont emportées par la vague des trombones, des tubas et des cymbales. Le concerto de Rachmaninov est une œuvre de folie, si on l’a entendu, on ne peut plus, les jours qui suivent, se l’enlever de la tête. Rien ne peut le combattre, rien ne peut l’abattre. Conscients de cela, nous partons à l’entracte. Pas la force d’écouter la suite. Une symphonie de Scriabine.

Musée Jacquemart-André, les Chefs-d’oeuvre de la Galerie Borghese. Nous y allions voir « les » Caravage, de fait, un seul est exposé ici, le garçon à la corbeille de fruits, brillant exercice de style de quand il était élève chez le Cavalier d’Arpin et que celui-ci voulait le cantonner dans les fleurs et les fruits, mais Caravage en profitait pour montrer son art dans les visages. A défaut d’autres œuvres du mauvais garçon mort à Porto-Ercole, on admire la Léda de Ghirlandaio, illustration du cygne et du cou d’albâtre dont je parlais à l’instant pour décrire Katia Buniatishvili, et la Vénus bandant les yeux de l’amour du Titien, aux couleurs tellement chaudes et tendres, et au propos si mystérieux.

Exposition sur le Dibbouk au MahJ. Peu de monde, mais un public extrêmement attentionné, ému, bouleversé même, à l’image de cette dame qui me dit à quel point ces légendes ont bercé son enfance, et que, finalement, l’on y croit encore. Dans le judaïsme, le Dibbouk est une sorte de revenant d’entre les morts, il erre souvent, comme un reproche latent fait à qui ne lui aura pas été assez fidèle au cours de l’existence. Il a servi de motif à des films et pièces de théâtre. Le film le plus célèbre est celui de Michaël Waszynski, de 1937, qui avait été précédé par la pièce de théâtre, Entre deux mondes, le Dibbouk, tragédie de Shlomo An-ski, de 1915, sur les amours contrariés de Léa et Hanan, jouée à Varsovie en yiddish avant de l’être à Moscou par la troupe Habima, en hébreu, et à Paris par les Compagnons de l’Arche, au Théâtre Edouard VII en 1947 (on trouvait Charles Denner dans la distribution !). On est surpris de voir qu’un des films des frères Coen, A serious man, comporte une séquence inaugurale en forme de Dibbouk : un vieux rabbin apparaît à un jeune couple pour se rappeler à eux, prétendant qu’il est revenu de là où on le prenait pour mort, la jeune femme ne le croit pas, elle pense qu’il s’agit d’un fantôme et, pour le prouver, lui plante un poinçon dans le coeur. L’exposition contient également des œuvres peintes, de Chagall à Issaachar Ryback (village avec la vache rouge), peintre cubiste peu connu de nationalité ukrainienne. Pensant à Jean Caune, j’espère qu’il fera bientôt éditer son roman, qui porte sur le Dibbouk.

L’amante anglaise de Marguerite Duras au Théâtre de l’Atelier avec Sandrine Bonnaire, Frédéric Leidgens, Grégoire Oestermann, mise en scène Jacques Osinski. Pièce glaçante, qu’on suit comme en apnée du début à la fin, tellement nous sentons que nous ne sommes là que comme spectateurs tolérés, en aucun cas comme public participatif. Triangle, puisque trois personnages, mais décomposé en deux côtés : l’opposition interrogateur-mari et celle entre interrogateur et femme. L’interrogateur, constant dans l’effort et la tension, installé dans les premiers rangs de la salle, est joué par Frédéric Leidgens, sa voix métallique nous transperce. Comme il est derrière moi, je me retourne sans arrêt pour le voir, je suis chaque fois pétrifié. On sait l’histoire : la femme, Claire Lannes, à tué puis découpé sa cousine, une sourde et muette venue l’aider depuis sa province. L’interrogateur veut comprendre, il pose ses questions au mari, un homme las qui n’a rien pu empêcher, puis à la femme, extraordinaire Sandrine Bonnaire, immobile, ne remuant presque aucun muscle facial, répondant comme une machine. Elle me rappelle Isabelle Huppert que nous avions vue à Lyon il y a bien longtemps dans 4.48 Psychose de Sarah Kane. La mise en scène n’est pas pour rien dans cette atmosphère glaciale : première partie, rien comme décors, juste le rideau métallique de scène devant lequel se tient Grégoire Oestermann, deuxième partie, pas grand-chose : le rideau s’est ouvert, on découvre le fond de la scène, nu, sans rien qui décore ou égaie les cloisons grises. On retrouve ici la Marguerite Duras obsédée par les faits-divers, les meurtres, surtout les meurtres commis par des femmes, on l’entend presque lorsqu’elle avait eu le culot de faire naître le soupçon sur Christine Vuillemin dans l’affaire Gregory… Sublime, forcément sublime avait-elle osé dire. Ici aussi, sans doute, Claire Lannes lui paraît sublime, comme paroxysme de l’énigme, expression d’une souffrance venant du fond de la soumission féminine subie de siècle en siècle. Le titre, « L’amante anglaise » est un leurre, façon de nous faire attendre une quelconque histoire d’amour, alors que, dit l’autrice, c’est ainsi que Claire Lannes dont la seule passion était les plantes (mais qui détestait les viandes en sauce) écrivait « la menthe anglaise » (ou « menthe poivrée », celle dont on dit justement que ses feuilles aromatiseront vos sauces). Dans le fait-divers réel dont s’inspire Duras, ce n’était pas la cousine qui était assassinée, mais le mari lui-même. Pour justifier ce changement, elle écrit quelque part que si elle avait gardé cette version, cela aurait empêché qu’on voie et entende le mari. Elle voulait qu’on soit témoin de qui il était. Un homme (déjà) mort. Pour Marguerite Duras, ce que fait Claire Lannes, c’est tuer la mort.

1 J’aime moins ce qui se présente comme l’éloge du hasard objectif, cette tendance à ériger en parfaits surréalistes ceux et celles qu’on croit être des voyants, déformant ici un peu la portée des élans rimbaldiens. Que Chirico peignant Apollinaire dessine un rond autour de sa tempe, là où il sera blessé plus tard, il n’y a pas là de quoi voir plus qu’une coïncidence, un pur hasard. Walter Benjamin fait remarque semblable dans son court essai sur le surréalisme, paru en 1929 : « accordons au surréalisme […] le droit de pénétrer aussi dans l’humide arrière-chambre du spiritisme. Mais nous n’aimons pas l’entendre toquer prudemment au carreau pour s’enquérir de son avenir ».

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La démocratie comme un leurre

comme rabâché si souvent le mot attribué à Winston Churchill selon lequel la démocratie serait le pire des systèmes à défaut de tous les autres… comme assénée parfois sur les plateaux télé l’assertion selon laquelle la démocratie se définirait comme le pouvoir du peuple, et comme nous le verrons bientôt, la démocratie comme génitrice des pires monstres et des cataclysmes…

C’est par la démocratie que Hitler parvint au pouvoir, comme nous l’a encore rappelé une nouvelle mise en scène de la pièce de Brecht Grand-peur et misère du IIIème Reich (mise en scène de Julie Duclos, montrée à la MC2 de Grenoble les 16 et 17 octobre). Projeté sur le fond de scène : En juillet 1932, lors des élections législatives allemandes, le parti nazi d’Adolf Hitler devient le premier parti du pays avec 37,3 % des voix. Puis : Hitler est alors nommé chancelier du Reich par le président Hindenburg. En mars 1933, il obtient les pleins pouvoirs, et instaure un régime totalitaire. La pièce, en principe composée de 24 tableaux, montre dans des scènes de la vie quotidienne, à l’intérieur des maisons, autour de tables et de chaises, les effets provoqués par les mesures prises par les nazis sur une population craintive, étouffée par la peur. Un enfant s’absente, et aussitôt les parents sont dans l’angoisse : n’avons-nous pas prononcé des paroles inconsidérées, que le petit ira immédiatement rapporter aux jeunesses hitlériennes ? La peur monte au paroxysme, on atteint l’hystérie. Mais fausse alerte : il était simplement parti acheter une tablette de chocolat. Une femme juive doit quitter son mari, elle part pour Amsterdam, le mari fait semblant de croire que c’est seulement pour quelques semaines, mais le fait qu’il l’enjoigne de ne pas oublier son manteau d’hiver trahit qu’il pense le contraire. C’est ainsi tout le temps. Je sais : les mouvements d’extrême-droite de nos pays ne sauraient être comparés ni au nazisme, ni au fascisme (1).

Répétitions – Grand-peur et misère du IIIème Reich, ©Simon Gosselin

Bientôt, aux Etats-Unis, va se dérouler l’élection que maint commentateur présente comme la plus importante depuis la seconde guerre mondiale. On prédit la victoire de Donald Trump (mais on n’en sait rien, peut-être y aura-t-il un sursaut en faveur de Kamala Harris). Les journalistes assemblés en tables rondes sur les plateaux de la télévision et de la radio dissertent savamment, supputent les mérites des uns et des autres, jugent des erreurs commises au cours des campagnes menées respectivement par les deux candidats. A ce jeu, ils trouvent Harris mal engagée. Elle ne sait pas parler au peuple (comme c’était aussi le cas, il y a huit ans de Hillary Clinton). Trump, lui, sait.

Il sait qu’au peuple il suffit de dire des mots grossiers, que par exemple, Harris est une « vice-présidente de merde ». Il sait que ce n’est pas grave de dire qu’il aime attraper les femmes « par le pussy », ça fait rire les mecs. Les sondages montrent que cette élection sera la plus « genrée » de l’histoire. Les femmes voteront Harris et les hommes voteront Trump. Tous les débats sont de ce niveau-là. Trump est-il fou ? La personnalité psychologique des hommes et femmes politiques est sondée. Mais est-ce cela l’important ?

Trump a dit qu’après son élection, il donnerait un grand coup de balai dans les institutions. Il n’y aura plus de vote par la suite. C’est inutile. Les migrants feront l’objet de déportations massives. L’ennemi de l’intérieur sera traqué, traduit en justice, mis en taule, peut-être sa rivale sera-t-elle jugée et condamnée. Les commentateurs avisés disent qu’il dit tout ça pour séduire son électorat mais qu’arrivé au pouvoir, il va s’assagir. Dans les années trente, les commentateurs avisés avaient beau avoir lu Mein Kampf, ils rassuraient leur auditoire en disant la même chose : ce sont là des propos pour attirer un certain électorat.

Mais le programme de Mein Kampf a été exécuté.

Les commentateurs avisés, en vérité, ne savent pas grand-chose, ils restent à la surface des discours et font semblant de croire, ou croient vraiment, que la politique, c’est-à-dire la démocratie, est juste une question de stratégies de communication, et que les électeurs agissent et décident librement. S’ils choisissent d’élire Trump, leur choix est respectable : il vient d’une délibération libre qu’ils ont eue en dedans d’eux-mêmes. Personne ne demande s’il y a eu vraiment un choix. S’il y a vraiment un choix quand des médias asservis à des intérêts de milliardaires disent toujours la même chose, matraquant à longueur de temps les gens qui n’ont pas d’autre passe-temps attirant que de les regarder en boucle.

Laurent Stocker dans « La Résistible Ascension d’Arturo Ui » de B. Brecht à la Comédie-Française (30 mars 2017) / Campagne présidentielle, 21 juil. 2016 : Donald Trump, alors candidat, à la Convention nationale républicaine (Cleveland, Ohio) ©Getty – Raphaël Gaillarde/Gamma-Rapho via Getty Images/David Hume Kennerly/Getty Images

Autre chose que personne ne fait (en tout cas parmi les commentateurs avisés), c’est demander de quoi Trump est le nom. Je sais : la formule est devenue un cliché, elle a plu aux dits commentateurs quand Alain Badiou l’a utilisée à propos de Sarkozy. Comme si avant lui, personne n’avais songé à poser la question en ces termes. Alors allons-y, de quoi Trump est-il le nom ?

Les plus avisés vont dire bien sûr que Trump, avant toute chose, souhaite s’enrichir, que la position de Président des Etats-Unis donne la puissance et la liberté de faire dévier les lois et les institutions dans le sens de sa propre fortune. C’est vrai et c’est la dimension égoïste de cette élection, et du personnage qui s’y présente. Si quelqu’un un jour pensait que les dirigeants politiques qui sont actuellement au pouvoir dans la plupart des pays du monde cherchent autre chose que leurs intérêts particuliers, il risquerait d’avoir un dur réveil, nombre d’entre eux par exemple cherchent simplement à éviter d’être traduits en justice pour des faits graves qu’ils ont effectivement commis (Netanyahou par exemple), d’autres à capitaliser pour leur avenir.

Mais la politique n’est pas une affaire de personnages singuliers qui seraient maîtres d’eux-mêmes, éventuellement machiavéliques, et sûrs de toujours l’emporter grâce à leur « génie tactique ». La politique (c’est-à-dire la démocratie) est un masque, un leurre, une comédie qui amuse la galerie pendant que dans le fond de la scène et dans les coulisses, des forces sont à la manœuvre. On trouve ici une nouvelle analogie avec la psychanalyse (qu’on me pardonne de faire des « analogies », oui je sais que cela ne suffit pas pour étayer un propos théorique, mais cela reste utile pour l’intuition) : l’inconscient est ce qui s’agite dans la machinerie de la scène théatrale et provoque sur le devant des apparences, des personnages, des symptômes et des émotions.

A titre de symptôme : le fait notable de cette nouvelle campagne trumpienne est la façon dont le milliardaire Elon Musk s’y investit. Il va jusqu’à lui-même apparaître sur scène. Il en fait trop, serait-on tenté de dire. Mais pourquoi ? Elon Musk se fiche des discours populistes de Trump et de ses histoires graveleuses. Il a bien autre chose en tête. Cela fait longtemps qu’il a conçu cette histoire de « New Space », entreprise en apparence folle qui consisterait à « nous » faire sortir de la Terre, propulsés dans l’espace afin d’y trouver des ressources nouvelles, un monde nouveau… Musk a besoin d’un dirigeant des Etats-Unis à sa botte, qui prendrait toutes les mesures institutionnelles nécessaires pour rendre ce projet fou envisageable. Le dernier roman d’Elisabeth Filhol Sister-ship, paru chez P.O.L. (qu’au départ j’ai pris avec suspicion, comme si c’était un ouvrage plutôt en faveur du mouvement New Space, alors que non, de fait et après conversation par mail avec l’autrice, il n’en est rien – mais l’autrice m’en a voulu de l’avoir pensé. Je persiste à penser cependant que le roman est ambigu. Fin de la parenthèse) expose ce qui nous attend dans les années à venir, comme, par exemple, l’exploitation systématique des ressources minières des astéroïdes qui gravitent le long de la ceinture située entre Mars et Jupiter.

On a compris : alors que tout laissait à penser il y a peu (et laisse peut-être encore aujourd’hui à penser) que le capitalisme était foutu à cause de son impossibilité à accroître la valeur, due en partie à l’absence de matières premières, et à cause aussi de ce qu’il entraînait comme désordre climatique et biologique, c’est au moment où on pense qu’il va s’effondrer qu’il « invente » de nouvelles ressources et se prépare à créer à nouveau de la valeur, à condition toutefois de viser l’espace lointain. Des analyses récentes (2) ont qualifié « d’astro-capitalisme » ce que jusqu’ici on appelait le New Space. New Space, c’était le terme inventé par Musk et ses copains férus d’espace, il était donc mal avisé de le reprendre tel quel, y compris dans ce roman d’Elisabeth Filhol. « Astrocapitalisme » est sans doute plus juste.

Ainsi Trump est le nom de ce nouvel avatar du capitalisme, le résultat d’une force presque irrépressible déclenchée par un sursaut de survie de la machine-capital. Qui déjà avait trouvé le gaz de schiste, le pétrole et le gaz russes etc. et qui maintenant va aller plus loin. Toujours plus. Toujours plus haut, toujours plus fort. Face à cela, il n’y a pas de démocratie. Il n’y a que des leurres, et de pauvres gens comme nous qui croyons choisir librement alors que la machine-capital, elle, a déjà choisi pour sa survie. Un choix dû au désespoir ? Qui échouera parce qu’irréalisable ? Peut-être, mais nous ne pouvons pas en être sûrs.

Bruno Latour, dont la pensée nous manque, avait écrit un petit livre passionnant lors du premier mandat de Trump, Où atterrir ? Comment s’orienter en politique ; il y disait ceci :

on ne comprend rien aux positions politiques depuis cinquante ans, si l’on ne donne pas une place centrale à la question du climat et à sa dénégation. Sans cette idée que nous sommes entrés dans un Nouveau Régime Climatique, on ne peut comprendre ni l’explosion des inégalités, ni l’étendue des dérégulations, ni la critique de la mondialisation, ni, surtout, le désir panique de revenir aux anciennes protections de l’État national – ce qu’on appelle bien à tort, la montée du populisme.

Ajoutons qu’on ne saurait comprendre sans cette idée la montée de Trump, car de quoi s’agit-il d’autre enfin que de perpétuer l’idée qu’une partie du monde au moins surmontera la catastrophe, et surtout une partie de la population mondiale, celle qui est persuadée d’avoir les moyens techniques et financiers de s’isoler, de se renfermer sur elle-même afin de protéger ce qu’ils appellent leur « way of life » ? Latour rappelle que George Bush père avait prédit en 1992 à Rio, déjà : « Our way of life is not negotiable ».
En prenant ces discours pour argent comptant, une grande partie (une majorité?) de la population américaine croit pouvoir s’en tirer à bon compte, or, ces mots ne sont protecteurs qu’en apparence, car elle subit depuis déjà plusieurs années tempêtes, ouragans, et méga-feux réguliers dus au changement climatique, ils font cependant illusion et convainquent une grande partie de cette population, à grands coups de publicité et de propagande, que la situation n’est pour l’instant pas si terrible et « qu’on va s’en sortir », mais surtout ces mots ne s’adressent en réalité (et c’est là toute leur ambiguïté qui n’est sûrement pas perçue par l’ensemble de la population américaine) qu’à la petite frange capitalistique qui a l’illusion de pouvoir continuer à vivre selon son standard de vie actuel.

L’ascension de Trump a donc une limite, la même que celle du capitalisme (voire de l’astro-capitalisme !): la catastrophe climatique et biologique qui attend et avec laquelle nul ne peut transiger, même pas les milliardaires…

(1) Même si un ancien conseiller de Trump vient clairement de qualifier Trump de fasciste, en tant qu’admirateur de Hitler, et que désireux que désormais il n’ait autour de lui que des généraux totalement prêts à exécuter ses ordres à la minute. (in Le Monde, 25 octobre, « Le général John Kelly confirme la fascination pour Hitler du candidat républicain à la Maison Blanche ». Rappelons aussi que l’historien Robert Paxton, grand spécialiste du régime de Vichy, après avoir beaucoup hésité à utiliser le mot « fascisme », dit avoir changé d’avis après l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021 : « il m’a semblé qu’un nouveau langage était nécessaire, parce qu’une chose nouvelle se produisait »

(2) cf. Julien Vincent, article du Monde publié le 16 octobre, New space : le rêve, ou le mirage, d’un futur spatial pour l’humanité et Une histoire de la conquête spatiale. Des fusées nazies aux astrocapitalistes du new space, par Irénée Regnauld, chercheur associé à l’université technologique de Compiègne (Oise), et Arnaud Saint-Martin, sociologue au CNRS (également député La France insoumise, élu en juillet)

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Le problème de la séparation

Se peut-il que le sujet de l’inconscient n’ait rien à voir avec le sujet social ? Se peut-il que les souffrances subies par les individus puissent être traitées en ignorant le fond de mal-être social où le plus souvent elles prennent leur source ? C’est la question que pose un intéressant ensemble d’articles paru récemment aux éditions Crise et Critique sous le titre « Quel sujet pour la théorie critique ? », dû aux deux psychanalystes berlinois Sandrine Aumercier et Frank Grohmann. Texte assez difficile dois-je dire tout de suite, et dont je ne suis pas sûr que je puisse rendre toute la substance dans ce résumé succint. Texte sûrement trop concentré sur lui-même, auquel il manque souvent des développements qui nous permettraient de mieux comprendre certaines allusions et de surmonter le jargon psychanalytique. Mais intriguant, méritant d’être travaillé, quitte à ce qu’on n’en fasse ressortir que ce que l’on peut comprendre. Nombreuses ont été les tentatives de concilier Marx et Freud, elles se sont heurtées à de nombreux écueils, comme la tendance à naturaliser leur objet, à faire de l’inconscient d’un côté et de la formation sociale de l’autre, des sortes de continents statiques n’ayant aucune chance de se rencontrer, ou bien au contraire celle à raboter les approches pour qu’elles aillent ensemble de façon à fabriquer un hybride entre deux théories tronquées. Aumercier et Grohmann sous-titrent leur ouvrage : Aiguiser Marx et Freud l’un par l’autre, c’est déjà très ambitieux.

Sous l’angle philosophique, le clivage provient de la dichotomie sujet/objet, érigée en matrice fondamentale par Kant et, plus généralement, par l’idéologie des Lumières. Il n’est pas question à ce moment-là de deux sujets, mais de tout ce qui oppose le sujet à une réalité extérieure : n’est-ce pas là le parangon de toute réflexion épistémologique depuis le XVIIIème siècle ? Kant semble réaliser un « progrès » par rapport au passé en affirmant le rôle actif du sujet dans la connaissance, parvenant ainsi à dépasser l’antinomie entre le sujet connaissant et le monde extérieur. Néanmoins, il reste quelque chose d’inabouti, dont la science du XXème siècle se rendra compte, en particulier le grand physicien Schrödinger, décrivant comme « élision » ce qui se produit autour de la séparation sujet / objet dans la science contemporaine : l’éviction du sujet pour que puisse avoir lieu la science ne se fait pas sans un reste (cf. là-dessus un livre intéressant de Michel Bitbol, justement intitulé « l’élision »), et peut-être est-ce ce reste que la psychanalyse se charge de prendre en compte, c’était le sens d’un article de Lacan sur science et vérité. La question que l’on peut se poser est bien celle de la science : question jamais explicitée comme telle dans cet ouvrage mais qui le parcourt néanmoins, du moins à mes yeux. Quelle est la part de vérité de la science, au sens d’une vérité objective ? Se peut-il comme le suggère Sandrine à propos des lois de la thermodynamique, qu’elle nous en apprenne plus sur nous-mêmes que sur l’Univers, étant dépendante des conditions (sociales, économiques etc.) dans lesquelles elle est produite ? Personnellement, je ne le crois pas. Cela ne m’empêche pas de prêter une oreille attentive à ce que les psychanalystes ont à nous dire sur le sujet.

Passons rapidement sur Hegel, qui donne à la Raison la tâche de « réunifier » la totalité après sa division sujet / objet, sans que cela ait des chances de réussir puisque plus le temps avance, plus le réel est morcelé en une multitude de domaines qui ont chacun leur propre rationalité : « la Raison n’est plus en mesure d’embrasser le tout qu’elle s’est donnée pour objet ». On en vient vite à Marx qui, par la prise en compte des conditions réelles d’existence et des rapports sociaux, dissout la question de l’objet dans les rapports de production et de reproduction sociale. Alors peut apparaître un nouveau sujet, celui de l’Histoire, ce qui transforme en retour le sujet initial, d’autant qu’entretemps la psychanalyse est apparue. Pour Aumercier objectivisme et subjectivisme[…]découlent d’une séparation sociale qui fut d’abord repérée par Marx comme celle du « travailleur » avec ses moyens de production. En apparence, les humains produisent « ce dont ils ont besoin », mais d’une manière telle que les conditions dans lesquelles ils le font leur deviennent opaques et se retournent contre eux comme une « réalité » extérieure qui aurait ses propres lois, que, maintenant, il faudrait déchiffrer et prendre pour un réel indépassable (ce qu’on appelle « l’économie »).

L’objectivisme et le subjectivisme se maintiennent ainsi, le premier centré sur tout ce que nous avons appelé au cours de nos études « les conditions objectives » (de production, d’existence etc.) et qui relève de l’approche « marxiste », et le second ouvrant au pire sur le psychologisme (et les nombreuses techniques de développement personnel qui font d’autant plus flores en notre monde que celui-ci est morcelé et anxiogène) et au mieux sur la psychanalyse (pour autant qu’elle ne verse pas dans le psychologisme). Pourtant, l’approche marxienne, surtout si l’on se fie aux Grundrisse, est consciente de cette fausse opposition et prête à y répondre par une prise en compte de la domination autre que celle du marxisme traditionnel. Ce n’est plus la domination par des intérêts subjectifs par rapport à d’autres, mais de celle opérée par des concepts abstraits qui régissent notre rapport aux autres, et au temps. Les notions de valeur et de fétichisme sont ici centrales, et c’est par là que peut s’engager le dialogue avec la psychanalyse, puisque aussi bien quand on se met du côté de ces notions que lorsqu’on se met du côté de l’inconscient, ce qu’on traite, c’est la question de ce que font les sujets sans le savoir (et évidemment sans le vouloir). Au passage, Sandrine Aumercier égratigne Adorno qui situait l’origine de la catastrophe moderne dans la préhistoire de la subjectivité, le capitalisme ne faisant que révéler un processus ancien (on notera ici que ce genre de spéculation revient fréquemment dans le débat contemporain, voir par exemple les tentatives de fresque historique commençant à la Préhistoire, comme celles de Yuval Noah Harari) alors qu’il introduit une véritable rupture par rapport aux sociétés pré-modernes en mettant les individus non plus en interdépendance les uns avec les autres mais sous la dépendance d’une sorte d’automate, d’un mécanisme impersonnel : c’est la première fois dans l’histoire globale que se trouve mis en place un système qui n’a comme but que la production d’une valeur abstraite (la valeur d’échange), par le moyen d’un travail abstrait et d’un temps abstrait. « Dans le capitalisme, la domination prend la forme impersonnelle et totalisante d’un enrôlement mécanique de toute l’existence sociale, sans fauteur ultime. Les conséquences sur la psyché en sont considérables » (p. 85)

On veut bien le croire, que les conséquences sur la psyché en soient considérables ! Et on ne verra alors pas du tout comme un hasard le fait que la psychanalyse ait été inventée justement à l’époque du capitalisme, même si elle n’est pas un simple « effet » de l’existence du capitalisme (pas plus que la pensée marxienne serait un effet du capitalisme, même si elle n’a pu prendre effectivement place que sous le capitalisme).

Il est patent que le capitalisme a érigé l’opposition entre individu et société comme l’indépassable manière de traiter les contradictions sociales, il y a l’individu, et il y a la société, et entre les deux une problématique d’insertion qui gouverne tous les discours de réparation sociale et d’adaptation dans le but de faire fonctionner l’ensemble « au mieux des intérêts de chacun ». Le capitalisme propose ainsi la fiction des individus autonomes : en somme chacun pour soi, et si « société » il y a , alors elle n’est rien d’autre que la somme des individus qui la composent. Le tout n’est rien d’autre que la somme de ses parties. Ceci est bien sûr l’apparence illusoire que nous donne le capitalisme, celle d’atomes séparés dont les comportements sont régis par la loi des grands nombres : on est en plein fétichisme au sens où Marx entendait par là la manière inversée dont nous sont présentés les rapports constitutifs (de la marchandise, du lien social etc.) par rapport à leur réalité.

Or, dit Sandrine Aumercier, le sujet de l’inconscient est inscrit au coeur de la dichotomie entre « individu » et « société », en quoi, d’ailleurs, il est impossible d’abstraire « l’inconscient » de ses conditions matérielles d’émergence historique. « Faute, dit Aumercier, de traiter préalablement la question de la connexion intérieure et l’identité polaire de la forme-sujet et de l’objectivation fétichiste, la psychanalyse et la critique sociale se cantonnent chacune aux retombées de cette dichotomie : l’une s’occupe du sujet de l’inconscient pendant que l’autre s’occupe de critiquer les désordres du monde, sans jamais que soit nommé le fossé réel dont elles procèdent toutes les deux. Ce fossé n’est pas de l’ordre de l’être mais du processus historique1 ». p. 88. C’est dire évidemment que forme-sujet et objectivation fétichiste sont en fin de compte « identiques », que leur différence vient de ce qu’ils sont vus sous deux angles différents dans ces attitudes différentes que sont la cure analytique et le traitement des désordres sociaux.

Il serait facile à ce moment-là de prétendre qu’une fois identifié le problème, on va œuvrer à l’abolition de la séparation sociale, faire en sorte que, désormais, sujet « individuel » et être social coïncident, voire imaginer, pourquoi pas, une société idéale d’où les conflits seraient exclus, quitte à envisager un retour vers une origine fantasmée où cette séparation n’aurait pas eu encore lieu, ce serait évidemment là pure utopie et même une utopie dangereuse. S.A. met les points sur les i :

Toute société médiatise ses rapports sociaux et ses rapports avec la nature par des formations sociales fétichistes, et les sociétés pré-modernes pas moins que les autres – sauf à entériner la vision du racisme colonial et du white supremacism, qui ne voient dans ces sociétés que des témoins d’une nature antérieure à la civilisation. Aussi la seule chose qui pourrait mériter le nom d’émancipation serait l’établissement de médiations sociales par lesquelles les intéressés peuvent prendre en charge la transformation de leurs propres conditions sociales, y compris le traitement des antagonismes. Ce ne serait en aucun cas une société qui aurait réglé une fois pour toutes ses antagonismes. p. 73

Cette mise au point est importante à mes yeux, tant l’idée d’émancipation est souvent mise en avant comme justification de toute approche critique sociale avec cette sorte de présupposé en arrière-plan qu’il serait possible d’atteindre un état « d’émancipé », alors vu comme position d’un « sujet libre » en ce qu’il serait tout à coup affranchi de toute sujétion, de tout « rapport-fétiche », alors qu’on sait bien que ce n’est pas vrai, qu’il s’agit là, de fait, d’une fiction quasiment religieuse, à peu près équivalente à la croyance en un absolu divin. Le risque est à la fois identifiable dans le messianisme du marxisme traditionnel (Manifeste du Parti Communiste etc.) et, dans la popularisation de la pensée freudienne (voici donc encore un point où Marx et Freud se conjoindraient !) où la cure analytique peut parfois être vue comme thérapie de « libération » du sujet. On ne se « libère » pas comme ça, par la simple vertu d’une thérapie, de la même façon qu’on ne sort pas comme ça du système de la valeur, par la vertu d’actions « anti-capitalistes » appropriées…

Alors, que dit Freud, dans tout ça ? Sandrine Aumercier saisit bien l’embarras du savant viennois, rétif à toute pensée analogique en même temps qu’il ne peut parfois résister à l’envie de faire des analogies entre « l’individuel » et le « collectif ». Ses essais passionnants, qui ont encore toute leur force d’analyse des phénomènes de culture, tombent toujours dans ce travers, ainsi lorsque, par exemple, dans Totem et tabou, il tente le rapprochement entre le « sauvage » et le névrosé. Ces ébauches de réflexion valent alors moins pour ce qu’elles affirment sur le plan positif que comme symptômes d’une pensée inaboutie, ou, pour le dire plus clairement, de la conscience d’un manque de médiations entre la pensée sociale et la psychanalyse. S.A. montre que c’est d’être nés dans des conditions sociales où prévaut le libéralisme, et donc l’individualisme méthodologique, que les deux pensées souffrent du handicap d’être distinguées l’une de l’autre. Tant que nous en sommes à ce stade de formation sociale, il n’y a sans doute pas à espérer davantage, on voit mal comment surgiraient les médiations qui permettraient de combler le vide de l’analogie.

On peut néanmoins viser à maintenir une tension entre les deux méthodes, et ne pas laisser l’une (en l’occurrence la méthode psychanalytique) dériver vers une inconséquence patente qui consisterait à cantonner le sujet dans sa « jouissance » au moment même où les conditions historiques et sociales sont telles que tout sujet humain un tant soit peu conscient est horrifié de ce qui se produit dans le monde de souffrances, de mort et d’effondrement2.

1 Il est fondamental de noter ici que la conception de la psychanalyse défendue par S.A. et F.G. s’oppose à une conception ontologique de l’inconscient et s’insère au contraire dans une vision processuelle de la réalité.

2. L’écrivaine Han Kang, dont je parlais la semaine dernière, montre sa grande lucidité lorsqu’elle déclare juste après avoir reçu le Nobel et alors que l’on attend de sa part de grandes réjouissances : « alors que la guerre s’intensifie et que des gens sont tués chaque jour, comment pouvons-nous organiser une célébration ou une conférence de presse ? ».

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Le cadeau de Nobel 2024

Il est des livres dont on ne peut presque pas parler.

Comme s’ils avaient été écrits avec tellement de don de soi

comme s’ils exprimaient une telle douleur

qu’on ne pourrait oser en parler sans risquer de poignarder symboliquement leur auteur ou leur autrice

Ces livres nous semblent venir de nulle part, issus d’un ciel dont nous ignorions jusqu’ici l’existence.

Ainsi des livres de Han Kang.

Déjà, cet hiver, j’étais tombé sur un de ses livres, qui n’était pas passé inaperçu en France, ayant reçu le prix Medicis étranger.

Impossibles adieux se déroulait pour l’essentiel dans l’île de Jeju, tout au sud de la péninsule. J’aurais aimé y aller lors de notre bref séjour en Corée, ce printemps. Mais cela aurait été trop compliqué.

Il m’avait suffi de regarder de manière intriguée un reportage sur cette île, qu’on peut voir au musée des arts populaires de Séoul, et de paraître assez intrigué pour qu’un vieil homme vienne à moi et me parle des rites chamaniques qui y sont pratiqués. Je ne savais pas alors que les plages aujourd’hui prisées des touristes de toute provenance enfouissaient les os des victimes assassinées par les soldats en 1948 et 1949.

Il y a chez Han Kang une tendance à laquelle nous ne pouvons résister qui est de tenter de montrer le réel de façon quasi surnaturelle. La littérature ne saurait se contenter de l’énoncé de faits matériels, elle sait bien que ce qui nous intéresse pour en percer le mystère ce n’est pas la matière simple mais le double qu’elle forme avec son aura.

Walter Benjamin est celui qui a le plus parlé de l’aura d’une œuvre sans qu’il ne parvienne jamais vraiment à dire de quoi il s’agissait, ou alors, c’était, de manière vague, une sorte d’expression de son unicité. L’aura d’un événement serait un peu différente, ce serait le caractère très volatile qui se colle à lui, qui en fait son unicité bien sûr, mais aussi sa traduction dans une langue particulière, celle de nos émotions, de notre affectivité. Comme si l’événement ou la personne se dédoublait, d’un côté l’aspect physique, sensible, brutal et de l’autre une auréole, un songe. La culture occidentale parlerait de fantôme, alors que chez beaucoup d’écrivain.e.s asiatiques, il s’agit d’une persistance de l’être, même après sa mort ou sa disparition. Han Kang nous montre que l’on ne se débarrasse jamais des traumatismes de l’histoire. Les victimes des massacres ne sont jamais effacées par le temps, elles sont encore là sur les lieux du désastre, ou bien même parfois viennent habiter en nous. La séparation entre les vivants et les morts n’est jamais nette et définitive, comme me l’avait gentiment expliqué le prieur de Rengejoin à Koya-san

Dans Impossibles adieux, une jeune femme, Gyeongha, écrivaine, accomplit une promesse faite à sa meilleure amie, Inseon, celle d’aller nourrir le perroquet blanc que celle-ci a laissée dans sa maison de l’île de Jeju. Inseon ne peut s’y rendre elle-même car elle a eu un accident en maniant une tronçonneuse lors de ses travaux d’ébénisterie. Le médecin de Séoul lui a suggéré de recoudre ses phalanges, ce qui nécessite des soins extrêmement douloureux et astreignants : toutes les trois minutes, une piqûre doit lui être faite afin que le sang continue de circuler sans relâche de part et d’autre de la plaie. Ceci afin d’éviter les douleurs dues aux membres fantômes au cas où elle aurait abandonné l’idée de recoudre ses phalanges. Voilà la réalité, écrite noir sur blanc, mais au-delà, il y a une autre réalité, une « sur-réalité » peut-être, celle qui englobe l’histoire de l’île de Jeju, avec d’autres soins encore, qui sont ceux que l’on doit faire pour maintenir en vie d’autres fantômes : ceux des milliers de civils massacrés en 1948 et 1949 quand les armée sud-coréenne et américaine imposaient un ordre féroce qu’elles justifiaient par la situation de guerre avec la Corée du Nord.

Le roman commence par un rêve, celui de cadavres enterrés après un massacre, représentés par des troncs d’arbres noirs, plantés droit sur une plage, laquelle est recouverte par la vague à la marée montante. La narratrice voudrait les soustraire à la marée. Quelle idée d’installer des tombes en un tel endroit ? Et pour cela, aurait voulu s’engager dans la réalisation d’un film avec Inseon, cinéaste en plus d’être ébéniste, mais elle ne s’est pas encore remise de son précédent livre, où elle évoquait d’autres événements, ceux de mai 1980, quand le dictateur Chun Doo-hwan avait fait massacrer des dizaines de milliers de manifestants dans la ville de Gwangju (d’où, justement, est originaire Han Kang). Décidée à partir pour Jeju par le premier vol, lorsqu’elle arrive, l’attend la plus forte tempête de neige que l’on ait vue dans l’île depuis longtemps, son chemin pour rejoindre le perroquet blanc devient une marche terriblement éprouvante où elle est à deux doigts de se perdre des dizaines de fois, au point que nous ne savons plus à la fin si elle y arrive vraiment ou si ce qui advient finalement est le fruit d’hallucinations. Ama l’oiseau est-il déjà mort ou bien revit-il miraculeusement ? L’amie est-elle morte (ce que pourrait laisser croire un appel téléphonique qui reste indécis au cœur de la nuit) ou bien vivante, ou bien est-ce son aura qui revient occuper le dedans de sa maison au moment où Gyeongha retrouve d’anciens films muets qui racontent la répression et le destin du père qu’aimait tant Inseon ? Ou pire encore, n’est-ce pas Gyeongha qui est morte en chemin, et dont l’âme accueille désormais une Inseon bien vivante qui lui livre tous les documents d’archive obtenus lors de son travail préliminaire au film projeté ?

Non, peut-être est-ce l’inverse. Peut-être que moi, morte ou en train de mourir, je conserve mon regard obstinément tourné vers cet endroit. Dans l’obscurité de cette rivière asséchée. Dans ta chambre glaciale où je me suis allongée après avoir enterré Ama.

Mais comment la mort peut-elle être si vive ?

Comment la neige sur mes joues peut-elle pénétrer ma peau en faisant naître une sensation aussi glaciale ?

Après Impossibles adieux, j’ai lu (sur le conseil de mon ami Marc D.) Celui qui revient, un roman qui porte sur cet épisode terrible de l’histoire récente de la Corée, qui s’est déroulé en mai 1980, époque où le dictateur Park Chung Hee avait cédé le pouvoir à son « fils adoptif », Chun Doo-hwan. Les deux romans se complètent, c’est du second que la narratrice parle au début d’Impossibles adieux. La forme narrative est différente, l’un porte la voix d’une femme romancière affrontant la neige, ses migraines et ses fantômes, l’autre est délibérément polyphonique. Le pari est de donner la parole tour à tour à plusieurs actants de cette courte révolution qui eut lieu en cet endroit de Corée et fut réprimée dans le sang. Là encore vivants et morts se mêlent. Le deuxième chapitre en particulier (Des souffles noirs) prend le point de vue des âmes des morts massacrés au cours de la journée : Nos corps étaient superposés en forme de croix. C’est l’âme d’un jeune garçon qui s’exprime, elle décrit sa situation et celle des autres victimes entassées en un amas qui sera bientôt brûlé, ce qui libérera l’âme, et l’on peut croire alors qu’elle ne cessera de hanter les survivants. Les voix qui interviendront par la suite seront celles des personnages que nous avons vus dès le premier chapitre, tous mus par un légitime sentiment de révolte, la plupart de jeunes étudiants qui ont encore la naïveté de croire en la justice de l’État, et ne s’attendent pas à ce que certains d’entre eux soient mitraillés sans même une attention pour ce qu’ils ont à dire. L’épilogue met en scène la romancière, qui avait dix ans lorsque les événements se sont produits, et qui a recousu patiemment les pans de cette histoire, que, depuis, des couches et des couches de neige et de glace (il fait souvent très froid en Corée) ont tenté de recouvrir, mais sans succès.

J’en étais là de mon émerveillement face à l’oeuvre d’une grande écrivaine, parfaitement heureux de l’avoir découverte et d’avoir pu ressentir l’émotion de la lire (notamment durant ce long voyage en train qui m’a conduit récemment de Grenoble à Brest, via Lyon et Rennes, en TGV) quand, ce jeudi 10 octobre, j’apprenais avec surprise et joie pour elle que lui était décerné le Prix Nobel !

Quel beau Nobel.

NB: il va de soi que lorsque nous lisons un roman écrit dans une langue étrangère, nous devons beaucoup à ceux et celles qui ont assuré la traduction. ici, elle est magnifique, et elle est due à Pierre Bisiou et Kyungran Choi

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Au boulot ! (droite et gauche dans le débat d’aujourd’hui)

il est étonnant de voir s’échanger des propos sur les chaînes de télévision concernant la droite et la gauche1, venant de gens s’étiquetant eux-mêmes « droite » ou « gauche ». On ne sait parfois plus très bien qui est qui et qui défend quoi. Tel représentant de la droite affirme que les valeurs de la droite sont consistantes et il énumère, pêle-mêle, la croyance en la valeur du travail, la méritocratie, l’égalité des chances voire même la justice sociale alors qu’on pensait jusqu’ici que ces deux dernières étaient des « valeurs de gauche ». Dans le même temps, il fustigera la gauche car, dit-il, on ne sait trop ce que sont ses valeurs à elle… laissant les représentants de celle-ci assez pantois, il faut bien le dire, comme s’ils entérinaient ce qui vient d’être dit. Comparaison d’attitudes bien significative d’une situation réelle, comme si la gauche officielle, celle des partis, n’avait plus rien à dire. De fait, elle n’a pas grand-chose à dire en effet car elle n’a jamais voulu approfondir le corpus doctrinal dont elle est issue, comme s’il valait mieux ne pas avoir de doctrine plutôt qu’avoir la lourde charge d’en défendre une, avec le risque que cela comporterait d’y perdre des plumes. C’est comme cela qu’on arrive finalement à une gauche de droite qui ne fait que répéter en miroir ce que lui souffle la droite, laquelle, pour dorer son blason, n’a rien fait d’autre que piquer à la gauche certaines de ses idées, en les désamorçant au passage pour qu’elles deviennent inoffensives. Le résultat est une apparence d’inconsistance à gauche, d’autant plus que n’importe quel observateur ne peut que voir en son sein une discordance entre une soi-disant « extrême » (LFI) et les autres. Le courant LFI aurait bien une doctrine mais elle charrie avec elle une conception dépassée de la « lutte des classes », pour laquelle on aurait décidé de substituer au prolétariat soit une notion de « peuple » très floue, soit un regroupement communautaire sur base ethnique plutôt que sociale. Le but de LFI, exhumant de vieilles réminiscences trotskistes, est de constituer un « front de classes » comme si, depuis l’orée des temps, deux armées s’affrontaient et que l’issue de l’histoire était que l’une triomphe de l’autre.

Si gauche il y a, on doit la chercher davantage dans les manifestations populaires que dans les jeux qui se déroulent au sommet des appareils. Les masses de gens qui se déplacent pour soutenir le NFP avant, puis après, l’élection, ceux qui se sont déplacés si souvent pour protester contre la réforme des retraites veulent bien dire quelque chose, et cette chose dépasse (du moins, je le crois) le point précis qui les a poussés à descendre dans la rue. Les gens qui manifestent contre la réforme des retraites ne le font pas seulement sur ce point des retraites mais plus généralement ils le font à propos du travail et de ce qu’il incarne dans la société d’aujourd’hui (on peut ici énumérer les adjectifs qui lui sont accolés depuis des années par des sociologues et les spécialistes du travail comme Dominique Méda et d’autres : épuisant, destructeur, dépourvu de sens etc.), autrement dit ils formulent la demande que l’on se penche sur la notion de travail d’un point de vue critique. Je ne dirai pas qu’ils vont jusqu’à revendiquer « l’abolition du travail » comme le prône le courant de la critique de la valeur avec lequel je sympathise, mais au moins que l’on prenne conscience dans la société que le travail est avant tout le travail abstrait, celui qui est dépensé comme une denrée quantifiable dans le but de produire des marchandises indifférenciées, et qu’il n’est pas le travail concret idéalisé par des théoriciens de droite qui verraient en lui une « réalisation de l’individu ».

(C’est le même mot « travail » qui couvre des réalités aussi différentes que celle de l’artisan ou de l’artiste, celle de l’ouvrier à la chaîne, celle du livreur, celle du cadre d’entreprise, celle même du directeur d’entreprise, ou celle de ceux et celles qui accomplissent les tâches nécessaires de nettoyage, d’entretien, d’aide aux personnes etc. Ces réalités n’ont rien à voir entre elles, la seule chose qui les unit est l’équivalence que le capital établit pour elles avec une « valeur » mesurée par une rétribution (en général un salaire). D’où le caractère « abstrait » du travail en général. On notera que parmi toutes ces tâches, les dernières citées trouvent mal leur place du point de vue de la valeur, elles reçoivent donc des rétributions ridiculement faibles en regard de leur utilité absolue. C’est ce que montre le film à sortir bientôt de François Ruffin et Gilles Perret : Au boulot !où les réalisateurs prennent prétexte de propos odieux prononcés sur certaines chaînes de télé par certaine « chroniqueuse » pour proposer à celle-ci d’y aller voir de près. Film plein d’humanité que je recommande). Ce sont ces tâches qui représentent ce que les théoriciens de la valeur appellent « la dissociation » par rapport à la valeur, autrement dit le fait qu’elles n’entrent pas du tout dans le circuit de la valorisation de la marchandise, et qu’elles sont de ce fait mises à l’écart, ignorées, dévalorisées, et ce sont bien entendu en général les tâches accomplies par des femmes.)

Il existe des travaux dans lesquels les individus se réalisent, mais ils sont rares, et ils sont d’ailleurs de plus en plus gagnés à leur tour par la marchandisation, c’est-à-dire l’esprit de rentabilité (pensons par exemple à l’évolution du métier de chercheur). Une fois désambiguisée cette notion de travail, on voit avec évidence que le discours de la droite sur la valeur-travail ne tient pas. Faire ce travail sémantique est une des missions de la gauche.

Quand, d’autre part, les gens manifestent pour le NFP ce n’est pas en soutien de telle ou telle vedette du mouvement, Mélenchon, Roussel ou Ruffin, mais parce qu’ils veulent dire leur indignation face à l’éventualité que vienne occuper le pouvoir un parti d’extrême-droite raciste, xénophobe et en faveur des discriminations de toute espèce, dont les partisans si ce n’est les dirigeants – mais uniquement par prudence et tactique – ne se font pas faute de menacer, insulter, harceler ceux et celles qui osent tenir un discours de tolérance et d’ouverture, comme on l’a vu avec la cérémonie d’ouverture des JO, dont les concepteurs ont du obtenir une protection policière. Autrement dit, là est aussi une autre mission de la gauche : être ferme sur la dénonciation de toute discrimination, quelle qu’elle soit, aussi bien de genre, d’orientation sexuelle, que d’appartenance ethnique ou nationale, et même, ajouterai-je, d’âge (sujet à creuser!). On doit aussi inclure à cette liste la classe sociale, mais alors en faisant attention à ne pas nourrir la vieille conception de la lutte des classes héritée du marxisme traditionnel : le but de la gauche n’est pas de déchaîner les colères stériles des uns contre les autres, mais au contraire, de mettre en évidence la commune domination des individus par le capital, c’est-à-dire le travail et le temps abstraits. Critiquant cette domination, elle sera mieux à même de dénoncer le rôle du capital sur l’évolution désastreuse de nos conditions de vie à tous et toutes (quelles que soient, là encore, les âges, les genres, les classes sociales, les appartenances ethniques…) corollaire des effets de son développement sur les ressources, l’environnement et le climat.

Et puis, les gens n’ont pas seulement manifesté contre la retraite à 64 ans et pour le NFP. Il ne faudrait pas oublier le contexte incroyablement nouveau et novateur fourni par la lutte des femmes dans le but qu’on les respecte, dans leur corps autant que dans leur rôle social. Les revendications et les protestations classiques (pour le pouvoir d’achat, de meilleurs salaires etc.) glissent sur le réel sans s’arrêter si elles ne parviennent pas à s’inscrire dans cet esprit nouveau. Quand les femmes manifestent aujourd’hui, ce n’est pas pour exprimer volonté de vengeance, haine des autres (des « hommes » par exemple) ou revendication catégorielle (« salaire » de femme au foyer), mais pour dénoncer un régime : le patriarcat, qui avance de pair avec le capitalisme (voir là-dessus le livre de Roswitha Scholz : Le sexe du capitalisme, paru aux éditions Crise et critique). Le patriarcat asservit toutes les femmes, sans discrimination, et aussi, oserai-je dire même si c’est secondairement, les hommes, du moins les êtres humains que le régime en question assigne aux places singulières de dominants (dominants sexuels et sociaux), car ils ne sont pas maîtres plus que d’autres des lieux qu’ils occupent au sein du régime (ne faisant souvent « au mieux » qu’en jouir de manière honteuse, ce qui est aussi humiliation, autant des corps que des esprits).

Finalement, la gauche devrait être universaliste, mais pas au mauvais sens qui a été celui pendant longtemps de la « classe bourgeoise » proposant un faux universalisme qui ramenait tout à ses intérêts (et plus généralement aux intérêts de la race blanche et du genre masculin!), au sens d’un véritable universalisme cette fois, qui ne serait pas un choix subjectif proposé par une certaine catégorie de l’humanité, mais le produit d’une évidente nécessité créée par les évolutions objectives et reconnue par tous et toutes.

1Comme dans l’émission de débats « C ce soir » sur le thème « La France est-elle de droite ? », sur la chaîne France 5, récemment en septembre.

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Retour à Ouessant

De nouveau Ouessant
après 2012, après 2014
puis 2017,
et 2019
et 2022

il pleut sur Ouessant
comme il pleut sur Brest
et comme sur la Bretagne en entier
au-dessus des pointes granitiques
il se met des masses de gris
comme la poussière d’un crayon graphite
au-dessus de Pern
à l’embarcadère de l’îlot Keller
et sur Créac’h
le phare en rayures blanches et noires
balayant la lande
de ses rayons bas qui ratissent la nuit.
La terre d’Ouessant demeure amère
le blé dur y est voisin de la bruyère.
Île parcourue
en large en long et en travers
pour sentir à nos pieds
l’humidité des sentiers
et la tendresse des mousses.


Depuis que je suis venu ici pour la dernière fois
pas grand-chose n’a changé
rien de nouveau ne pousse
un homme d’affaires brestois achète les hôtels et les auberges
pour les laisser fermées la majeure partie du temps
et des autos pot-de-yaourt électriques vont jusqu’aux limites
des prairies et des landes
mais le capitalisme ouessantin s’arrête à peu près à ça :
gagner un peu de sous, profitant du tourisme
comme dit notre logeuse, femme sympathique
qui fustige ces âpres au gain voulant de son île
faire un terrain de jeu doublé d’une autoroute.


Notre logeuse est une femme énergique,
on devine qu’elle vit seule
mais qu’elle est pourtant riche de ses relations
avec tous les îliens de la Terre
Elle s’occupe de sa mère,
elle garde en réserve de beaux livres sur son île
qu’elle craint que des voyageurs jaloux ne lui dérobent
comme ils l’ont déjà fait et elle s’en plaint.
Ouessant est l’île des livres,
c’est fou ce qu’il en paraît chaque année.
On les voit à la librairie de Lampaul,
les recueils de poèmes par des hôtes en résidence
les romans qui croisent des destins de gens de Bretagne et d’Irlande
des livres de photos des phares et des écueils
des ouvrages d’histoire qui content comment la politique
sous le Second Empire s’est immiscée dans l’île
y amenant des bienfaits comme le Créac’h, des écoles
et des forts protecteurs
en échange de fidélité, d’attachement à l’État,
d’attention mise à ce que l’on parle le français
et non la langue bretonne
mais la langue bretonne s’est accrochée au site
comme les berniques aux rochers de port Arlan.
Les livres d’histoire content aussi tous les naufrages
avant la construction des phares
et même après
puisque le dernier notable eut lieu dans les années septante
quand le pétrolier Olympic Bravery
échoua sa cargaison noire et gluante
du côté de Yusin.


Madame M. habite au-dessus de la vieille pharmacie,
certes elle est bavarde mais ses mots sont sertis de sagesse
elle a pensé et réfléchi et fait une question personnelle
des recommandations pour le tri des déchets
et l’économie de l’eau
pas de gâchis chez elle
le moindre bout de beurre qui reste ira compléter sa cuisine
les confitures seront goûtées jusqu’à ce que les parois des pots
soient lisses et transparentes
le pain sera là dès sept heures, avec un croissant s’il vous plaît
et n’attendez pas qu’elle sollicite un compliment :
elle serait gênée,
détournant le regard vers le vaste Océan.
L’île d’Ouessant ainsi continue à vivre
avec ses anciens marins, ses quelques cultivateurs
et surtout toutes ces femmes qui ont fait vivre l’île
pendant que les hommes étaient absents,
et puis un avion qui atterrit sur le coup de cinq heures
un dauphin paraît-il qui loge dans le port
des phoques au large lissant leurs moustaches ténues
des lapins de garenne fuyant vers leurs terriers
le miel des abeilles noires à l’abri des ronces
le sémaphore austère rappel de l’État
qui surveille par tout temps l’entrée des convois
la hutte bleue de Kadoran
lorgnant vers le large en quête d’Amérique
les moutons laineux qui se protègent du vent
quatre ou cinq vaches importées du continent
des chèvres innocentes qui ne savent que répondre
à vos doux compliments
et la vague, la vague toujours relancée
la vague à l’assaut des installations tremblantes
plan incliné vers la barque fragile
ruines englouties des cornes de brume
de la trompette qui était mue par de pauvres chevaux
qu’on courait ramasser dans la lande
sitôt que le brouillard s’annonçait
la vague qui percute
le socle de Nividic
qui jaillit plus haut que la Jument
qui donne de sonores coups de butoir
quand elle s’invite au fond des grottes
la vague, la vague
toujours relancée
qui arrive en douce comme une bête ondoyante
au long du courant
rusée comme Fromruz
grondante comme Fromveur
la vague qui laisse peu de chance
au pêcheur égaré
empêtré dans ses filets
amoureux des ondines
ou ramasseur d’ormeaux
la vague parlant seulement
aux oreilles de la lande muette.

Publié dans Ouessant, Voyages en France | Tagué , , , , , | 2 commentaires