Trois jours à Berlin (fin)

Dans son passionnant Mélancolie des confins / Nord, Mathias Enard relève une particularité des rues de Berlin : celles d’avant 1920 ont une numérotation des maisons peu habituelle, dite « en fer à cheval », qui consiste en ce que d’un côté de la rue, les numéros vont croissant et de l’autre ils vont décroissant, de sorte qu’en face du 1 de la rue, au lieu d’avoir un numéro pair, vous avez le numéro maximum. Enard jubile, et va jusqu’à proposer des énigmes mathématiques : si le numéro 22 de la Rykestrasse se trouve en face du numéro 33, combien de maisons possède la rue ? On a intérêt à faire un petit dessin. Il vous montre qu’en face du 21, il y a le 34 et ainsi de suite, en face du 1, il y a donc le 54, il y a donc 54 maisons. 22 plus 33 moins 1, dit l’écrivain amateur de calculs. Cette convention fut abandonnée autour de 1920 quand on se rendit compte qu’elle rendait difficile le prolongement des rues. La Fritschestrasse est numérotée de cette manière. Nous le savons puisque c’est là que nous rendions visite à S. et F. deux relations récentes devenues des amis suite à ma fréquentation des cercles de la critique de la valeur (ils en sont en quelque sorte deux piliers, l’une S. ayant écrit de nombreux articles et livres dont je me suis fait déjà l’écho sur ce blog, et qui concernent en particulier les liens entre la théorie marxienne et la psychanalyse, l’autre F. écrivant davantage en allemand mais sur le même sujet. Ils sont tous deux psychanalystes). Pour venir chez eux, nous avions un peu erré, confondant – erreur de débutants ! – la station Tiergarten et la station Zoologisher Garten. On s’éloignait du centre, des zones de tourisme, on entrait dans le vif du sujet, celui de la vie quotidienne des Berlinois. Nous nous sentions touchés de rencontrer des gens chez eux. Je pensais que ce n’était pas comme au Japon, où une telle rencontre est impossible, là-bas l’intimité du logement est sacrée, inviolable, ici en Europe, elle s’entrouvre et c’est toujours émouvant.

Roads not taken

Le deuxième matin, nous éprouvâmes l’envie d’aller voir les lambeaux restants du fameux mur, aujourd’hui érigés en « galerie » (East Side Gallery) à cause des grandes peintures qui les décorent, œuvres de Christine Mac Lean, Jürgen Grosse alias Indiano, Kasra AlaviKani AlaviJim AvignonThierry NoirKim PrisuHervé MorlayIngeborg BlumenthalIgnasi Blanch Gisbert, etc. (d’après wikipedia). Images cent mille fois photographiées, où Brejnev embrasse Honecker et une Trabant jaillit hors du mur. Aujourd’hui, surtout par le froid qu’il fait, c’est un peu désert. Un terre-plain herbu va du mur à la rivière. Ce n’est pas loin pour nous, il suffit de descendre la rue de la Commune de Paris et de dépasser la Gare de l’Est. Le majestueux Oberbaumbrücke barre le paysage. De sinistre mémoire, emblématique des essais tragiques de passage de l’est à l’ouest. L’humidité de la Spree se mêle au vent glacé pour nous pousser à nous engouffrer dans un de ces hôtels de grand luxe qui viennent d’être construits, architecture élégante et respect affiché de l’environnement. La brûlure interne d’un expresso fait passer la sensation extérieure de froid. Prenant ensuite le U-bahn, nous sommes très vite à Statdmitte. La Friedrichstrasse conduit à Unter den Linden, qui mène à l’île des Musées. Celui de l’Histoire de l’Allemagne est en réfection, à côté de l’Université Humboldt, mais il offre quand même une exposition temporaire assez curieuse : Roads not taken. Les chemins qui ne furent pas pris… Façon de dire que le destin de l’Allemagne se joua à plusieurs reprises presque par un coup de dés, mais sans doute pourrait-on dire la même chose de tous les destins, ce qui en contredit évidemment la notion : les choses auraient très bien pu se dérouler autrement. L’arbre des choix est pris ici à l’envers : on commence par le dernier embranchement pour aller jusqu’au plus ancien (du moins en se bornant à l’année 1848, celle de la révolution de Mars). Les grandes dates sont 1989, 1972, 1961, 1952, 1948, 1945, 1944, 1936, 1933, 1929, 1918, 1914, 1866, 1848. Que se serait-il passé par exemple en 1989 si, au lieu de céder à la pression populaire et de permettre le passage à l’ouest des Allemands de l’Est qui le souhaitaient, la direction du SED avait décidé de lancer une opération de répression sur le modèle de ce qui s’est passé la même année sur la place Tian An Men ? Ou si en 1972, la politique de Willy Brandt avait été rejetée par le Bundestag : de fait, une très courte majorité – 2 sièges ! – se dégagea en faveur de Brandt, au cours de l’une des rares applications en Allemagne de la loi sur les « motions de censure constructives », ce qui permit la poursuite de la politique de détente entre l’est et l’ouest, au grand soulagement d’un grand nombre d’Allemands qui manifestèrent en masse pour le rejet de la défiance. Il semble aujourd’hui que ces deux voix si précieuses… avaient été achetées par le régime de l’Est. En 1945, la Wehrmacht veut dynamiter le pont de Remagen afin de retarder l’avancée des troupes alliées. Elle rate son coup, les alliés passent et cela hâte la fin de la guerre. Au cas où celle-ci aurait encore duré, Truman avait prévu de lancer la première bombe nucléaire sur Ludwigshafen, cela aurait été un drame épouvantable pour l’Allemagne (et pour l’Europe)… qui aurait peut-être dispensé les Japonais de connaître ceux de Hiroshima et Nagasaki. Intéressant aussi de savoir que si, en 1936, les alliés et en particulier la France avaient réagi à l’occupation de la Rhénanie par Hitler, celui-ci aurait été certainement contraint d’en rabattre. Belle leçon de relativisme. L’histoire, comme le temps, avance selon une logique non pas linéaire mais arborescente.

Sybille cafe

Le troisième jour était un dimanche, nous longions le matin la Karl Marx Allee de notre hôtel à l’Alexander Platz. Nous espérions trouver un bistrot en route. Mais rien. Le Sybille Cafe aurait été un point de chute intéressant, symbole d’un passé en RDA qui, comme le disait en 2018, une artiste militante et pacifiste, « ne se réduisait pas à l’existence de la Stasi » (source Le Monde, 6 avril 2018), mais il était fermé, pas de chance. Alors rien jusqu’au Einstein Cafe en face des magasins Alexa, tout roses, paraît-il le plus grand centre commercial d’Allemagne. A deux doigts de là une horloge dite universelle qui montre l’heure qu’il est en de nombreux points de la planète, autrefois sans doute gloire de la technologie de l’Est, aujourd’hui vieux machin rouillé en face de la gigantesque tour de la radio.

Temporary Art

La Hauptbahnhof est la plus grande gare d’Europe, elle est presque toute transparente, de son parvis on voit les principaux lieux historiques de Berlin. Près d’elle se trouve la Hamburgerbahnhof, depuis longtemps transformée en musée d’art. Concept semblable à celui de notre musée d’Orsay. Mais là se trouvent les tendances artistiques les plus contemporaines. En ce moment, l’oeuvre de Mark Bradford, souvent présenté comme l’un des plus grands artistes contemporains (américain, né en Californie en 1961) y est exposée. L’émotion que l’on ressent à voir beaucoup d’oeuvres contemporaines tient au sursaut que nous avons face à tant de réalisme, comme si c’était le seul fait d’être reproduite à l’intérieur d’un musée qui faisait d’une situation réelle de quoi nous émouvoir alors que nous pouvons la rencontrer au coin d’une de nos rues. Le corps agrandi d’un humain couché sur le sol, les bras en croix, nous fait nous interroger alors que celui à taille réelle d’un mendiant en face de chez nous nous fait seulement penser que c’est un spectacle ordinaire des rues. Dans une salle voisine, un bâtiment rectangulaire a basculé dans les sables, il porte à son fronton les mots TEMPORARY ART, les lettres C, O, N ayant déjà sombré… oui, tout ce qui est contemporain est temporaire, autrement dit éphémère. Cela me renvoie au petit livre de Giorgio Agamben, qu’un ami m’avait offert l’an dernier. Qu’est-ce que le contemporain ? Le contemporain coïncide-t-il avec l’actuel ? S’agit-il de coller à notre époque ? L’exemple tiré de l’exposition Roads not taken nous enseigne que non puisque le temps est arborescent et qu’une actualité présente ne s’éclaire que des voies alternatives qui n’ont pas été empruntées. La contemporanéité, nous dit Agamben, nécessite du recul. Ceux qui coïncident trop pleinement avec l’époque, qui conviennent parfaitement avec elle sur tous les points, ne sont pas des contemporains parce que, pour ces raisons même, ils n’arrivent pas à la voir. Ils ne peuvent pas fixer le regard qu’ils portent sur elle. Il établit également un parallèle avec la lumière et l’obscur, celui/celle qui perçoit la lumière est en même temps celui ou celle qui perçoit l’obscur, contemporain est celui qui reçoit en plein visage le faisceau de ténèbres qui provient de son temps. Un artiste est donc vraiment contemporain quand il embrasse en même temps l’actuel et ce qui lui donne sens depuis le passé le plus lointain.

Bradford utilise tous les matériaux : collages de bandes de papiers, videos, plâtre, tissus. Il exprime par leur moyen, aussi bien le sentiment de solitude métaphysique que le meurtre de George Floyd par une video où il s’écrit, en s’allongeant toujours plus, le message I cant breeeeeeeeeeeeeath.

Il en est de même au Musée Juif où la conjonction de l’hypermodernisme du bâtiment et des symboles les plus archaïques de la religion juive conduit jusqu’au paroxysme cette idée de contemporanéité, comme une extension quasi infinie du présent qui ressemble alors à ce que nous dit l’astrophysique de l’immuabilité du temps, vu depuis une perspective de l’espace-temps.

Le lendemain, il est déjà temps de rentrer, de prendre le TGV en sens inverse, de regarder défiler par la vitre des paysages enneigés qui expriment eux aussi une sorte d’intemporalité.

campagne allemande vue du train (vers Kassel)

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Trois jours à Berlin (suite)

Au matin, alors qu’il a neigé toute la nuit et que la neige tombée se salit aux endroits où elle a été piétinée ou compactée par les roues des voitures, ou bien se transforme en petits tas gelés à cause de la température négative, que le bout du pied heurte en marchant dans un craquement qui résonne dans l’air glacé mais non pur car il est pollué de tous les gaz qui s’échappent d’une ville, nous nous étonnons de la hauteur des immeubles, de la largeur de l’avenue et de la distance qu’il faut franchir pour aller de notre hôtel à la maison de bois encore munie des décorations de Noël que l’on aperçoit en diagonale du carrefour. Dans ce chalet gît l’espoir qui sera déçu d’une tasse de café. Autant prendre immédiatement le U-bahn, ligne 5, que l’on attrape à la station Weberwiese, station monumentale refaite dans les années 2000, et recouverte à cette époque de carreaux du même jaune que celui des piliers qui la soutiennent. Le métro vient de Hönow et va vers la grande Gare Centrale. Nous descendons à Rotes Rathaus, autrement dit au vieil hôtel de ville tout de briques rouges, fleuron de l’architecture néogothique et néorenaissance. Il fait face à un parc et à une église, il n’est pas loin de l’Alexander Platz, et on y attrape un bus, jaune lui aussi, qui pourrait bien être le 200, qui se dirige vers Zoologischer Garten et nous dépose devant la Philharmonie. C’est-à-dire, aussi, près de la Pinacothèque et de la Galerie Nationale. Que de splendeurs en ces galeries… Nul ne saurait les énumérer toutes. Mais si déjà on en cite quelques-unes, ce sera bien. Alors allons-y.

Commençons tout de suite par le premier à gauche juste en entrant. Mais peut-être n’avons-nous pas suivi le bon ordre des salles, si nous avions regardé davantage le plan, nous aurions vu que nous débutions par la salle XVIII au lieu de la I et que cette XVIII donnait accès aux 41, 40 etc. autrement dit aux salles par ordre décroissant, et nous allions comme ça suivre à rebours l’ordre des Ecoles… mais cela nous gêne-t-il ? En salle XVIII, donc une œuvre qui date des alentours de 1500, La cité idéale, d’auteur incertain (certains ouvrages mentionnent Francesco di Giorgio Martini, d’autres ne disent rien) qui rappelle d’autres œuvres semblables, toutes attachées à la ville d’Urbino et au duc de Montefeltre : une mise en perspective de bâtiments, convergents vers une place où l’on s’attendrait à voir du monde mais la place est vide, les dalles en faisceaux nous conduisent toutefois vers une eau que l’on devine où sont ancrées deux nefs. Epure d’architecte ? Évocation d’une atmosphère de mystère ? Anticipation d’un dessin de Chirico ? La loge transversale qui figure au premier plan ne nous dit rien des hommes et femmes qui vivent en ces demeures seigneuriales. Cité idéale… peut-être, ou plutôt cité des déserts, depuis longtemps abandonnée par les humains.

A côté, un Botticelli nous extrait de nos doutes, là, Vénus est seule, pensive, posant avec un léger déhanchement qui fait ressentir l’équilibre d’une forme en mouvement. Un Giotto donne à voir pour la première fois une foule compacte de saints au chevet de Marie. Je suis surpris par Mantegna dans la présentation du Christ au Temple, figures marmoréennes des personnages, le Christ comme une statuette de pierre dans les bras de sa mère qui semble vouloir plutôt le protéger que le « présenter », sous le regard ardent et comme effrayé du père qui ne veut pas que le vieux prêtre s’empare du môme, car c’est un môme comme un autre en tout cas à ce moment-là. Et pour toujours, dans le fond.

Ces corps figés n’ont rien à voir avec ce qu’on voit dans les salles suivantes, surtout quand on s’attaque au Caravage, ici présent par l’entremise de l’amour triomphant, délicieux petit bonhomme en forme d’ange qui se moque de qui l’observe, dont on sait le scandale qu’il provoqua autour de 1600, jusqu’à ce qu’un autre peintre (un certain Baglione) lui oppose un amour enfin plus sérieux qui serait prêt à terrasser le précédent. Ces bondissements joyeux, ces formes sculpturales, ce plaisir exalté qui ressort des Rubens et des Titien laissent ensuite le pas à la peinture flamande, celle de Rembrandt comme celle de Franz Hals, elle aussi pleine de plaisir mais exprimé différemment, par le miroitement des ors et des couleurs sombres, des coups de pinceaux et des effets de matière.

Quelle monumentalité du livre sous l’animation d’un couple en majesté, le pasteur faisant visiblement la leçon à son épouse en lui indiquant les pages d’où il tire sa connaissance et sa foi : ici, le livre occupe la moitié de l’espace de la toile. La recherche des peintres explore ce qui n’était pas connu dans la peinture italienne, comme la pauvreté et la folie. Je suis toujours troublé par la vieille folle de Franz Hals, grimaçante et servant de perchoir à une chouette, portrait d’une femme ayant réellement existé dans un asile que Franz Hals connut bien puisqu’il dut y interner son propre fils. Changeant d’allée, nous remontons le temps, nous voici maintenant dans la peinture allemande et la peinture belge : Lucas Cranach et sa fontaine de Jouvence : de vieilles femmes se dénudent et se plongent dans l’eau de la piscine, elles ressortent à droite comme de sémillantes jeunes filles qui semblent trouver leur joie à se faire inviter par de jeunes seigneurs au fond de tentes de velours où l’on devine les ébats qui y prendront place… autrement dit une vision particulièrement masculiniste. Pour les belges, Patinir (ou Patinier) toujours superbe de bleus variés, trouve prétexte des événements de la Bible pour étaler les paysages les plus merveilleux de notre histoire picturale.

Le prêcheur mennonite Anslo et sa femme – l’amour triomphant

Patinier – La fuite en Egypye

On peut chercher dans les œuvres d’art surtout les plus anciennes, celles qui ont un support narratif, au moins deux choses : ou bien la facture, la matière dont elles sont faites, le sfumato de l’un, le clair-obscur de l’autre, la délicatesse des coloris chez l’un, la force expressive chez l’autre, ou bien le récit que ces manières de faire se chargent de transmettre ; même chez les plus humbles, on découvrira des histoires oubliées, récits de mythologie ou de Bible, qui nous font rêver. Je découvre ainsi l’histoire de Vertumne et Pomone (Francesco Melzi, 1518/22), extraite des Métamorphoses d’Ovide : Pomone, la nymphe des fruits, est si belle que tous les dieux en sont amoureux, l’un d’eux, celui des jardins, Vertumne, use de multiples stratagèmes pour l’aborder, y compris de se déguiser en vieille femme, rien n’y fait, sauf lorsqu’il décide d’apparaître tel qu’il est, alors Pomone tombe amoureuse de lui ; et puis celle de Pyrame et Thisbé (Hans Baldung Grien, v. 1530), de la même origine. Ce sont deux jeunes babyloniens amoureux, ils doivent se retrouver la nuit sous un mûrier blanc, Thisbé arrive la première, tombe sur une lionne la gueule ensanglantée, s’enfuit en perdant son châle, Pyrame arrive alors et croit que sa bien-aimée a été dévorée, il se suicide de désespoir, Thisbé revenant, voyant le drame, se suicide à son tour. Conclusion d’Ovide : « Ô vous, parents trop malheureux ! Vous, mon père, et vous qui fûtes le sien, écoutez ma dernière prière ! Ne refusez pas un même tombeau à ceux qu’un même amour, un même trépas a voulu réunir ! Et toi, arbre fatal, qui de ton ombre couvres le corps de Pyrame, et vas bientôt couvrir le mien, conserve l’empreinte de notre sang ! Porte désormais des fruits symboles de douleur et de larmes, sanglant témoignage du double sacrifice de deux amants ! »

Sortant de la Gemäldegalerie, nous traversons le terre-plein en travaux en direction de ce grand édifice d’acier et de verre, debout comme un cristal, qui abrite la collection moderne et contemporaine, bâtiment conçu par Mies van der Roh.

Anselm Kiefer, Mark Bradford, X…, Bernadette Bour

On se demandera longtemps ce que pourraient ressentir des ignorants de notre histoire lorsqu’ils passent sans transition d’une exposition d’art des Maîtres anciens à une exposition d’oeuvres d’après 1945. Ne sont-ils pas totalement déboussolés, en tout cas perplexes, se demandant si c’est bien du même art qu’il s’agit, si l’esprit des peintres d’avant le vingtième siècle est bien le même que celui d’après ? ou bien se demandent-ils simplement : que s’est-il passé entre les deux ? L’humanité a-t-elle à ce point souffert entre les deux époques qu’elle a donné des images si différentes d’elle-même ? L’expert expliquera bien sûr que les conditions de l’art ont changé, qu’il était autrefois sous la domination de l’Eglise et des seigneurs de la noblesse, puis qu’il est devenu de plus en plus libre avec les grands peintres du XXème (depuis surtout Matisse, Picasso, Braque : voir à ce sujet la merveilleuse série qui passe sur Arte : les Aventuriers de l’art moderne), mais quand même plus ou moins asservi aux conditions du marché (par le biais des marchands qui ont exercé une telle influence sur l’évolution artistique depuis l’époque des impressionnistes, au point qu’aujourd’hui encore ils dictent véritablement les choix, les orientations, les parti-pris : récemment à Paris, la dame d’une galerie à laquelle j’étais allé rendre visite pour voir quelques toiles d’une de mes artistes préférées – Lucie Geffré – me disait que son directeur avait décidé, très unilatéralement, de changer l’orientation de sa galerie pour plus de rentabilité, le post-expressionnisme auquel était supposé se rattacher la peintre que je venais voir, n’ayant désormais plus cours : on allait le remplacer par des courants qui sont plus vendables).

Mais il y a surtout qu’entre les deux, il s’est passé Auschwitz.

Auschwitz pour expliquer qu’après 1945, on ne faisait plus des femmes souriantes aux teints délicats tenant sur leurs genoux des bébés joufflus et innocents, ni des portraits de couples épanouis donnant l’impression qu’ils n’ont en tête que des projets de nourriture fût-elle spirituelle, même pas des déjeuners sur l’herbe où une dame impassible attend que les hommes qui l’escortent la renversent dans l’ombre des marronniers, et encore moins des anges rayonnants expédiés sur terre pour notre consolation face à la mort. Car entre-temps, nous étions devenus inconsolables, et nous avions perdu toute innocence, notre histoire se résumant de plus en plus à un jeu de saute moutons d’une guerre à une autre et d’un massacre à un autre dans un univers marécageux qui ne connaît de Dieu que l’argent.

Alors comment s’étonner si, à intervalles réguliers, on entend le cri qui s’échappe d’une video afin d’exprimer la même angoisse, dans une œuvre de Jochen Gerz, ou si la beauté du geste, la perfection d’une réalisation tout à coup laissent la place au désir de penser, de conceptualiser, chez des auteurs (oui, car en somme les artistes sont de plus en plus proches des écrivains) comme Bernadette Bour (« injustement méconnue » dit la plaquette) ou Roman Opalka, la première transcendant l’écriture par des graphismes illisibles où prime le rythme de la lettre et du nombre, et le second se lançant dans ce fou projet qui consiste à résumer sa vie à un alignement des nombres entiers qu’il faut énumérer sans fin bien sûr puisqu’ils ne connaissent pas de fin ? Que dire encore de cet autre artiste dont j’ai oublié le nom qui s’est filmé nu, lacéré, griffé, dégoulinant de son sang, comme expression du plus pur désarroi après avoir appris l’impensable. Ou bien de Gerhardt Richter qui s’est servi de quatre photos sorties du camp de Birkenau (seulement quatre) pour faire de grands tableaux où ces photos sont recouvertes de peinture.

Il est à noter qu’à Berlin, on trouve cette expression du mal ailleurs qu’en peinture, dans l’architecture notamment, voir l’oeuvre de Daniel Libeskind, concepteur de l’extraordinaire extension du Musée Juif de Berlin, qui contient une « tour de l’holocauste » appelée aussi Voided Void, le « vide évidé », « seule une fente inaccessible dans le mur de béton laisse pénétrer la lumière et les sons extérieurs étouffés dans le puits de 24 mètres de haut dépourvu de chauffage ». on y entre au bout d’un long couloir, il faut un certain temps pour que le regard, puis le corps, s’habituent, pour que nous fassions un tant soit peu l’expérience de ce que c’est qu’entrer dans la noirceur et la froideur des camps. A la question ci-dessus de la césure entre avant et après et ses répercussions dans l’art, Libeskind répond :

Il n’existe pas de passerelle entre la période baroque,

l’avant 1933 à Berlin et aujourd’hui.

Ou du moins pas apparente –

la liaison est souterraine, dans l’obscurité.

Cette obscurité traduit ce qui s’est passé ici

et n’est pas uniquement conceptuelle :

l’obscurité représente la violence –

et c’est pourquoi j’ai pensé que passer

par le sous-sol et traverser l’obscurité

était le moyen le plus approprié

pour entrer dans le musée.

Quand nous nous promenions dans Berlin, nous avions mis entre parenthèses cette nouvelle catastrophe qui s’annonce, nous ne pensions pas au trumpisme, et à ce qui allait advenir avec lui, comme nouvelle vague d’obscurité, d’obscénité et de violence. Pourtant ce type de ville incarne le souvenir de ce qui autrefois, il n’y a pas si longtemps, a représenté déjà obscurité et violence, il faut, plus que jamais, nous en souvenir.

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Trois jours à Berlin en janvier

Entre la parution du livre de Mathias Enard, premier, parait-il, d’une quadrilogie portant sur la mélancolie des confins, ici le Nord, et le lancement d’une nouvelle ligne directe entre Paris et Berlin par le TGV, il y aurait une concomittence, comme si les deux conspiraient ensemble à une forte incitation à y aller voir, du côté de la capitale allemande, en dépit du froid hivernal, du vent qui y souffle sur la neige abaissant la température jusqu’à un -6° ressenti si j’en crois mon application météo. Peut-être le livre d’Enard n’a-t-il été écrit que pour nous accompagner dans ce long voyage ferroviaire : huit heures sans compter les prolongations dues aux travaux sur les voies et autres blocages d’aiguillage dus à la neige et au gel. A quelques dizaines de kilomètres de l’arrivée, on nous annonçait par haut-parleur que le train ne pouvait prendre la bifurcation qui devait le conduire vers Berlin à cause de ce gel, et qu’il allait donc falloir aller tout droit, autrement dit jusqu’à Hanovre, avant de redescendre ensuite vers la capitale (au retour, changement de décors : il fera beau, mais le train fatigué devra stopper à Darmstadt, arrêt non prévu, pour que nous puissions monter dans un autre, parfaite réplique du premier, même numéro de wagon, même place, mais un petit quart d’heure d’attente sur le quai, à se geler dans la lumière pâle d’un jour finissant). Le froid de l’Europe centrale en plein hiver, comme le rappel historique des vieilles campagnes durant des guerres qui disparaissent lentement de nos souvenirs (pour peut-être laisser la place à d’autres, futures) et qui pourtant sont toujours présentes par les monuments et les noms des rues, confirmant le mot de Patrick Boucheron : « ce n’est que cela, une ville, cette manière de rendre le passé habitable ».

Le livre de Mathias Enard, avant l’arrivée en gare – Ostbahnhof, choisie parce que proche de là où nous allons dormir, cette auberge de jeunesse joyeusement anar sise à l’angle de la Karl Marx Allee et de la Strasse der Pariser Kommune – nous met d’emblée dans l’ambiance : le narrateur se déplace dans Berlin et ses environs, mais lui, c’est en automne, la pluie lui cingle le visage et il a tendance à glisser sur les feuilles mortes, il n’en ressent pas moins un froid certain, avec plus d’humidité encore, et il lui prend souvent l’envie de s’engouffrer dans une librairie dans Prenzlauer Berg ou dans un bistrot, le soir, du même côté, sur la Kohllwitz Platz, où il engloutira un pichet de bière, si possible de Pilsen, à moins qu’il ne préfère un schnaps, oui, un schnaps, nous n’avons pas tellement l’habitude de boire des schnaps sous nos latitudes latines, et pourtant ce sont parfois des boissons bien douces, et réconfortantes, j’en ai pris un, une mirabelle, un soir, dans un biergarten près de l’hôtel, en conclusion d’une journée où nous avions beaucoup marché dans les musées, cela réchauffait bien le corps, et l’esprit aussi. Enard, donc, revient d’une visite à E., une amie qui vient d’être atteinte d’un accident vasculaire, et il rentre avec quelqu’un d’autre (on ne saura pas très bien avec qui, d’ailleurs, homme ou femme) de l’hopital où elle est soignée, un lieu qui se nomme Beelitz, et qui a l’air bien morne : « Beelitz-Heilstätten est un ensemble d’une cinquantaine de bâtiments perdus dans plusieurs centaines d’hectares de bois et dont seule une poignée fonctionne encore aujourd’hui. On s’y promène au milieu des ruines, des toits de tuiles rouges effondrés, des corniches brisées par le poids de la neige et de l’abandon : de vieilles carcasses de Trabant sans moteur ni pneus y pourrissent gaiement ». Sa pensée vagabonde, pour lui, cet ensemble de bâtiments lugubres devient le concentré de l’histoire tragique du Brandebourg, « on y avait soigné les blessés pendant la Première Guerre mondiale ; Hitler lui-même s’y était remis de ses blessures. Après la Seconde, les Soviétiques y avaient installé leur plus grand hôpital militaire à l’ouest de la mère patrie, actif jusqu’au début des années 1990 ». Et cela lui donne motif pour aller explorer encore ce passé qui n’est pas si lointain, n’en déplaise à ceux et celles qui voudraient l’oublier, l’enfouir sous des déclarations soi-disant tournées vers l’avenir, un avenir où l’on aurait bien besoin que tout cela n’ait jamais existé afin que l’on puisse mieux promouvoir des élans nationalistes nouveaux. Alors il parle du Brandebourg comme terre de batailles atroces avec des centaines de milliers de morts. Par exemple, fin avril 1945, les Soviétiques ont atteint l’Oder et s’apprêtent à prendre Berlin, « Joukov masse derrière le fleuve la plus grande concentration d’artillerie jamais réunie : des dizaines de milliers de canons et des milliers de chars pour le bombardement définitif, dix fois plus de bouches à feu que les quatre mille canons et obusiers français et allemands de Verdun ». Tout cela se résout à Seelow, petit village de cinq cents habitants qui verra, au dire d’Enard, « la dernière grande bataille sur le sol de l’Europe » (mais a-t-il pris le temps, Enard, de comparer avec les batailles qui se livrent depuis 2022 sur le sol ukrainien?). « Entre vingt et trente mille morts dans chacun des camps, au moins cinquante mille cadavres en soixante douze heures, cadavres dont les ossements ressurgissent encore et encore au fil des labours et des saisons, en compagnie des milliers de munitions non explosées qui jonchent toujours la vallée ». Entre le 16 et le 19 avril, écrit Enard, « un million deux cent mille hommes se sont battus dans ce marécage plat comme la main ». Je ressassais ces mots en descendant du train, tirant derrière moi une valise dont les roulettes avaient tendance à patiner dans la neige fraîche, me demandant si nous n’allions pas en somme durant ces trois jours ne rien faire d’autre que marcher sur des cadavres enfouis. En plus, parcouraient mon esprit ces souvenirs que je devais à mon père qui me les racontait quand j’étais tout petit, c’était dans les années cinquante, et la guerre n’était pas finie depuis si longtemps, et lui n’était pas revenu donc depuis si longtemps « d’Allemagne », ayant été pris par le STO, et son odyssée dont je me souviens à peine avait eu lieu au cours de cette année 1945, où il avait parcouru, avec des copains, parfois à pieds, parfois à motocyclette volée, ou dans des bennes de camion, voire de providentiels derniers trains bondés encore en circulation, la distance qui le séparait de la Poméranie à sa ville natale de Tours. Il parlait surtout d’une ville. Et cette ville justement je venais d’en retrouver la trace dans le volume d’Enard sur les confins de la mélancolie, simplement mentionnée une fois, quand il écrit à propos du général Busse, chargé d’une défense ultime de Berlin, qui s’étonne que la ligne de front soit devenue si proche tout-à-coup : « la frontière se trouvait bien plus à l’est, vers Posen et cette ville au nom si joyeux de Schneidemühl ». Lorsque mon père en parlait, je ne réalisais pas que cette ville eût un nom si joyeux, pour moi, « Schneidemühl » ne disait rien, même encore aujourd’hui, ça ne me dit rien, « mühl » un moulin bien sûr, et « schneiden » couper, que se cache-t-il alors de joyeux sous l’assemblage de ces deux mots… J’allais revoir ce nom sur une carte lors de la visite de la Neue National Galerie, qui servait à nous mettre dans le contexte de cette époque pour mieux nous permettre d’évaluer les nouvelles tendances artistiques qui se firent jour lors de la séparation de l’Allemagne en plusieurs zones, et sa fixation aux limites de la ligne Oder-Neisse. Schneidemühl là-bas, tout au bout à l’est et au nord, mais me direz-vous pourquoi n’y être pas allé un jour en cette ville pour voir à quoi elle ressemblait (et même, on ne sait jamais, voir si parfois un homme ou une femme n’étaient pas nés en ces années de guerre d’un père français, qui auraient pu être un demi-frère ou une demi-sœur?), mais parce que, voyons, cette ville n’existe tout simplement plus1, son nom ayant même été rayé de toute carte, pour être remplacé par celui d’une autre ville, qui n’a plus rien à voir avec elle, sa population ayant été entièrement déplacée sur ordre de Staline, et ses édifices détruits, la ville de Piła (prononcé Piwa2). Je pensais donc à tout ça, tirant ma valise à roulettes sur un sol inégal, par une avenue passant sous les voies du chemin de fer, large, bordée d’immeubles à distance de la chaussée, dont certains rez-de-chaussée seulement étaient vaguement éclairés, avec C. qui portait elle son sac sur son dos, tous deux ayant pour horizon la lumière blanchâtre d’une avenue plus grande qui allait s’avérer être la Karl-Marx Allee, que nous découvririons le lendemain matin dans toute sa « splendeur ». Le Pegasus Hostel tient en réalité tout un bloc de maisons, je ne sais pas quelle est son histoire mais j’imaginerais bien qu’elle ait son origine aux temps d’avant 89, sorte de lieu d’hébergement pour des jeunesses communistes de tout pays qui seraient venues converger pour quelque rassemblement « pacifiste » dont ce qu’on appelait alors sur nos ondes « le régime de Pankow » avait le secret. Pankow, en fait, maintenant, c’était devenu juste le terminus de la ligne de métro.

1La bataille de Schneidemühl commença le 24 janvier 1945 et se termina en février, faisant environ quatre mille morts. D’après un carnet que mon père a laissé et que j’ai toujours en ma possession, celui-ci aurait quitté la ville en catastrophe le 20 janvier, ne faisant en cela que suivre les consignes de l’usine pour laquelle il travaillait.

2Mais il semblerait d’après certaines informations difficiles à trouver sur le Net que ce nom ait été autrefois bel et bien le nom de la ville figurant à cet emplacement et qu’il ait en polonais une signification renvoyant au même fameux moulin… Pila serait donc devenu Schneidemühl lorsque Bismarck s’empara de cette partie de la Pologne.

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La calligraphe (nouvelle)

A cette époque, je passais le plus clair de mon temps à peindre. Les autres activités, celles dont je me nourrissais par exemple, ou bien celles qui pouvaient me permettre de m’enrichir ou de me cultiver passaient au second plan. Je ne réalisais en moi la nature du monde qu’en peignant. Les événements historiques, les drames survenus, les apocalypses nombreuses, et dieu sait s’il y en eut au cours de ce siècle, ne venaient à moi que si je les intégrais à la pâte qui engluait mes pinceaux. Je n’étais évidemment pas un peintre professionnel, je ne l’ai jamais été. Je ne courais pas les galeries, et j’avais même tendance à cacher mon art, à peine m’étais-je laissé avoir par les débuts des réseaux sociaux, où je croyais naïvement voir une possibilité d’étendre ma perception du monde et d’aller ainsi aux confins de la planète sans me déplacer. Je succombais à la tentation d’y livrer quelques unes de mes « oeuvres » ou que je prétendais telles. Je ne me rendais pas compte que procédant ainsi, je les dispersais, je les dissolvais en pixels épars qui risquaient d’entrer en collision avec d’autres, déclenchant des réactions en chaîne dont je ne serais pas maître.

En dépit de mon enfermement dans l’activité de peindre, je me déplaçais toutes les semaines pour me rendre à Paris, où j’officiais dans quelque obscur cours privé afin d’y gagner quelques sous. Je descendais toujours au même hôtel, un établissement étroit, sis entre deux immeubles plus grands, tout en haut de la Montagne Sainte-Geneviève. Cet établissement n’existe plus aujourd’hui, ayant été remplacé par un cinq étoiles avec spa, mais à l’époque c’était une aubaine, le prix des chambres y était bas, et il était tenu par une femme alerte et virevoltante, très souriante, éclatant même souvent de rire. Elle était la gérante et elle laissait le soir la place à un veilleur de nuit d’origine tchèque qui ressemblait à un vieux chat. Il passait sa nuit à lire des classiques russes. C’est grâce à lui que je fis la connaissance d’Oblomov, le roman de Gontcharov.

Cet hôtel recevait beaucoup de touristes étrangers peu fortunés, des Américains en couple prenaient en photo les lieux, les trouvant délicieusement pittoresques, rappelant tellement le vieux Paris, celui de Doisneau et même celui des poètes du XIXème. Après tout, la rue des Carmes où vécut Paul Verlaine n’était pas loin, et Baudelaire lui-même avait dû trainer ses guêtres dans le coin. La place Maubert était proche, dominée par cet impressionnant immeuble de briques rouges où l’on disait que Gaston Bachelard avait passé toute sa vie, avant de céder la place après sa mort à sa fille Suzanne. Aujourd’hui, on murmurait qu’un couple d’acteurs célèbres y célébrait la vie de famille. J’avais mes habitudes. J’avais fini par bien connaître la vendeuse de journaux en son kiosque installé tout près de la bouche de métro, alors qu’a priori elle présentait des dehors plutôt revêches. En plus des Américains, il y avait parfois des Asiatiques (il y eut même une baronne suisse). Un jour y débarqua une japonaise, légère et toute menue, trimbalant une valise plus haute qu’elle, que je dus aider à rejoindre sa chambre car bien sûr, il n’y avait pas d’ascenseur en cet hôtel.

Atsuko était calligraphe, spécialiste de la calligraphie contemporaine du Japon. Elle était là pour accompagner une exposition de quelques-unes de ses œuvres, qui étaient présentées dans une galerie du quartier du Marais. Bien qu’elle ne sût pas le français et très peu l’anglais et que moi bien sûr je ne connusse pas le japonais, nous parvînmes à échanger des propos sur l’art en général et sur la calligraphie en particulier. Les idéogrammes, on le sait, sont presque toujours issus d’images représentant les choses signifiées. Que ce soit en Chine ou au Japon, le mot qui désigne un arbre est représenté par le même symbôle qui représente un arbre simplifié. Avec le temps et les progrès de la schématisation, les caractères contemporains s’étaient souvent éloignés de leur source. Atsuko cherchait à retrouver celle-ci en faisant en sorte que ses dessins évoquent de nouveau ce dont les caractères étaient issus. « Sakura » par exemple montrait explicitement une branche de cerisier en fleurs. Au cours de nos discussions plus mimées que prononcées, j’en vins à connaître un peu plus de sa vie. Elle habitait à Wakayama, ville importante de la presqu’île de Kii, où elle enseignait son art auprès principalement de jeunes enfants. Elle était née à Koya, que l’on appelle aussi, par déférence, Koya-san. A cette époque je m’étais déjà entiché de culture japonaise et ce nom évoquait en moi une multitude de choses, en particulier le bouddhisme ésotérique, car c’était là qu’un moine, Kobo Daishi, avait installé son temple au neuvième siècle, avant de s’enfermer dans un cercueil pour conduire une longue méditation et de n’en ressortir jamais, laissant penser qu’il n’était pas mort et qu’il continuait encore aujourd’hui ses prières. Atsuko était concentrée sur son art, elle me dit qu’elle ne profiterait pas de son passage à Paris pour visiter les musées car elle ne voulait pas courir le risque d’être influencée dans sa démarche. Néanmoins elle voulut bien regarder quelques reproductions électroniques de mes peintures, et je notais qu’elle le faisait avec une très grande attention, comme si elle s’en imprégnait. Cela me paraissait étrange, bien entendu, car ce n’étaient pas des travaux si exceptionnels, sans doute ils n’en méritaient pas tant, mais enfin, il y avait peut-être là des caractéristiques qui pouvaient intéresser une artiste venue d’Extrême-Orient.

J’eus plus tard l’occasion de me rendre à Koya-san et d’y retrouver Atsuko. Après un vol long comme un long fleuve, je débarquais à l’aéroport du Kansaï où elle m’attendait. Nous étions fin mars et les cerisiers étaient en fleurs. Elle me conduisit en voiture aux pieds du Kongobu-ji dont je parcourus les salles en glissant sur le sol de bois patiné par les millions de visiteurs qui s’étaient succédé depuis le neuvième siècle, je vis l’incroyable cuisine qui ne servait qu’à préparer la nourriture du vieux Kobo-Daishi, que l’on pouvait pourtant présumer mort depuis mille deux cents ans. A l’immense cimetière d’Okuno-in, tout au fond, après le petit pont qui enjambe la rivière Kinokawa, j’entrai dans l’aire réservée au Grand Maître, qui contient une salle éclairée de milliers de bougies où, en s’asseyant sur des fauteuils de pierre on ressent paraît-il dans son être des vibrations qui émanent de la présence du méditant éternel. 

Plus tard, dans la journée, Atsuko me conduisit à la demeure que j’avais choisie, le temple Rengejo-in transformé en shukubo, c’est-à-dire en lieu d’accueil de pélerins, là où je pus rencontrer le Maître de l’ordre régissant cet endroit. Il me dit tout ce que nous autres, occidentaux, ignorions de l’esprit zen qui emplissait ces lieux, notamment comment des esprits exercés pouvaient percevoir des choses qui nous échappaient, comme la signification des lueurs se frayant un chemin entre les branches des arbres, l’apparition d’images irréelles entre les statuts dorées des temples bouddhiques, et la présence de nos morts au milieu de nous, dans les trains, les métros, surgissant à l’improviste au moment où nous nous y attendons le moins. Il me raconta comment des victimes des explosions nucléaires et des tremblements de terre refaisaient surface longtemps après que ces drames leur étaient arrivés, aux lieux précis où ils avaient disparu, comme s’ils étaient à ce moment-là entrés dans une sorte de fibre temporelle destinée à se boucler sur elle-même.

Nous étions restés en contact, Atsuko et moi, durant tout ce temps qui nous avait séparé, de sorte qu’elle connaissait, mais, à mon avis, seulement de très loin, ce que j’avais fait, et notamment ce que j’avais peint durant cette période. Je connaissais sa calligraphie et je m’attendais à ce qu’elle m’en montre davantage, mais je vis très vite qu’elle ne manifestait aucun empressement à me montrer son atelier.

A propos de ma peinture, il m’était arrivé une histoire troublante quelques mois auparavant. J’avais peint un portrait d’après une photographie prise dans les années mille neuf cent quarante par la grande photographe polonaise Julia Pirotte. Elle représentait la sœur de cette dernière, grande résistante qui avait été arrêtée par les nazis puis déportée avant d’être exécutée à la hache. Lorsque je l’avais vue exposée au centre Beaubourg, elle portait d’ailleurs la légende : Ma soeur Mindla Maria Diament, Resistante Française, prisonnière N.N (Nuit et Brouillard) décapitée à Breslau, 1942. Cette toile que j’avais peinte était le résultat, de ma part, d’un travail où j’avais le sentiment que toute mon âme avait été absorbée. Les teintes choisies (l’originale était en noir et blanc), le dessin qui essayait d’être attentif aux traits de ce beau visage, la concentration que j’avais mise dans le regard, tout cela manifestait une expression de vie dont j’étais assez fier. Sans que toutefois bien sûr je n’eusse l’impression d’avoir fait une « œuvre géniale ». C’était juste un exercice intimiste auquel je m’étais livré et je ne comptais en tirer aucun parti, en tout cas pas une somme d’argent ! Or, il advint que je fus amené à exposer cette toile dans une réunion de peintres amateurs organisée par une association dont je faisais partie, et qui demandait de faire la liste de nos œuvres respectives, assorties d’un prix, et je ne me sentis pas l’audace de m’opposer à cette règle. Le résultat fut très inattendu. Ce tableau que j’espérais bien garder fut immédiatement l’objet d’une attention insistante de la part de quelques visiteurs. On me proposa aussitôt de l’acheter. Embarrassé et pressé de toutes parts, je vis bien qu’il me fallait céder aux demandes et j’acceptai de le vendre à la première personne à s’être exprimée. Cette personne me fit part de son émotion, ce portrait évoquait en elle de sombres souvenirs liés à sa propre famille. J’eus du mal à m’en défaire, annonçant que je la referais sans doute, tout en sachant bien que cela resterait un vœu pieux : on ne fait bien une chose qu’une seule fois.

J’avais encore en tête ce portrait imparfait que j’avais fait de cette déportée polonaise, et les circonstances dans lesquelles j’avais dû m’en séparer quand, contre toute attente, Atsuko me proposa de visiter l’atelier où elle enseignait à une douzaine de jeunes élèves. J’acceptai, bien évidemment. Des petites filles appliquées traçaient sur de grands papiers très légers des traits d’un noir profond. De nombreux dessins ornaient les murs de la pièce, qui ressemblait à une galerie d’art. Je fus entraîné par ma curiosité à aller plus loin, franchir une porte puis une autre. Dans toutes ces pièces, une même scène se reproduisait : des enfants appliqués traçant des caractères parfois plus grands qu’eux-mêmes, d’autres écrivant minutieusement des séquences de signes qui devaient être des poèmes, dont les écritures étaient variables comme si certaines progressaient de plus en plus vers des tableaux représentant directement le sens des assemblages de signes.

Atsuko n’était plus avec moi, j’errai seul dans ce tourbillon de calligraphies et de formes en tout genre. Je pris un escalier qui s’enfonçait dans la pénombre d’une cave. J’avais la sensation de plonger en moi-même, et mon coeur battait de plus en plus fort. Au seuil d’une salle non éclairée, j’appuyai sur un interrupteur qui fit instantanément jaillir une lumière crue. Je vacillai. Une grande partie de mes œuvres étaient exposées sur ces murs.

Et parmi elles, tout en avant, posé sur un chevalet, le fameux portrait de Mindla Diament dont je m’étais séparé.

Je notais simplement quelques différences : les endroits où j’avais mis des couches épaisses étaient au contraire allégés, comme si à mes efforts de recouvrir par plus de peinture ces zones du tableau, répondait une tentative complémentaire de retirer de la couleur, contribuant ainsi à faire naître de la transparence. Mes œuvres étaient miennes sans être les miennes puisqu’un malin génie avait converti ma touche épaisse en un léger grattage superficiel. Les teintes n’avaient plus la violence que je leur avais donnée, mais au contraire se diluaient dans une lumière trouble. Le regard semblait tourné plus vers l’intérieur que vers le dehors. Des empreintes de mes tableaux étaient exposés là qui renvoyaient à eux sans être vraiment eux. Un autre univers que le mien était donc possible, mais disposé en un autre lieu.

Je me mis à me demander si ce n’était pas toujours ainsi, si chaque fois que nous exécutons un travail, une peinture, il ne s’en produit pas un autre ou une autre en un autre lieu, une autre dimension de l’espace, où se montre ce que nous n’avons pas fait, ce que nous aurions pu faire, ce que nous ne savons pas faire, engoncés que nous sommes dans des pratiques mécaniques ou des schémas d’action qui nous semblent acquis, alors que nous devrions sans arrêt les revoir et les refonder. A moins que ces étranges tableaux n’aient été les auras de mes propres œuvres, déposées ici par un esprit malin. Je remontai troublé les marches de l’escalier, tout recroquevillé sur moi-même et plongé dans mes pensées. Qu’allais-je dire à Atsuko ? Qu’allais-je lui demander ? Etait-elle seulement au courant de ce dépôt d’oeuvres en son sous-sol ?

Mais après être remonté, je me tus et me contentai de sourire à Atsuko lorsque je la revis. Avait-elle été l’agent de ces découvertes ? Avais-je rêvé ? Tout ceci n’était-il que le produit d’une interaction entre elle et moi qui laissait la place à un grand malaise, à l’apparition fortuite de fantômes reliant son esprit et le mien ? Avait-elle reproduit mes œuvres d’après les photographies qu’elle en avait perçues ? Mais alors dans quel but ? Voulait-elle me signifier quelque chose concernant mes manières de peindre ? De faire ? D’être ? Je ne lui demandai rien, bien sûr, et nous en restâmes là.

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Lieux de l’art, janvier 2025

Quelque part, au détour d’un texte de présentation, une artiste dit que les lieux d’exposition comptent parmi les derniers espaces communautaires. Cette artiste s’appelle Grace Ndiritu, elle est britannique d’origine africaine, née en 1982, et expose à la Biennale de Lyon, troisième étage du MAC Lyon, une grande installation intitulée The Blue Room. Elle y mélange des œuvres de mémoire, des Vénus romaines au côté de statues fertilisantes, avec ses propres réalisations en textile, voiles tombant du ciel, vêtements de sculptures, tapis représentant des scènes de manifestations féministes. On entre dans cet espace pieds nus ou en chaussettes afin de mieux ressentir la douceur et la délicatesse du lieu, une douce musique descend d’un appareil diffusant une video, de grandes photos en noir et blanc sont exposés comme si c’étaient des photos de famille, mais le tout est sans légende, à nous de rêver et d’imaginer un auteur, un personnage, un titre. Grace a raison de dire que ces lieux sont les derniers espaces communautaires car il est exact qu’une atmosphère s’y crée mieux qu’ailleurs, où plusieurs personnes en même temps regardent avec recueillement la même œuvre. En somme, cette dernière fait trait d’union, elle est le dernier rempart du sacré, nous reconnaissons tous à l’art ce que nous ne reconnaissons plus à la religion, la vertu de nous relier les un.e.s aux autres. L’art est le langage commun. Il est devenu le seul à tenir un discours respectable, que l’on est prêt à écouter quand il s’agit des malheurs du monde et des injustices sociales. Car ce n’est plus du style rapporté, mais du discours direct et libre. Ainsi, Lorraine de Sagazan, avec Anouk Maugein, expose des objets étiquetés et attribués comme au Mont de Piété, dans une installation qui s’intitule justement Mont de Piété. Ces objets portent tous la marque d’une injustice, d’une violence et nous font ressentir mieux que de longs développements la force du scandale. Il en va de même avec Taysir Batniji qui met la question de la Palestine directement sur la table au moyen de photos de centaines de trousseaux de clés, expressions directes (les savants diraient « métonymies ») des milliers de maisons détruites : toutes ces clés autrefois ouvraient leurs portes. Les encadrements qu’il donne par ailleurs à une suite de documents officiels : son premier passeport israélien qui porte la marque « nationalité indéterminée », son passeport de l’autorité palestinienne, ses demandes de naturalisation française assorties de multiples requêtes de pièces à ajouter, jusqu’à la destination finale acquise de haute lutte qui lui donne cette nationalité, montrent en raccourci le parcours d’une vie de Palestinien qui tente d’échapper au drame de sa nationalité. Il n’y a pas ici de « discours idéologique », pas d’impression de parti-pris, nous sommes au-delà des polémiques sur le Hamas ou Israël, la réalité crue parle au moyen de la création artistique. Tout aussi saisissante cette expression gravée dans le mur : « espace à remplir par l’étranger », extraite d’un quelconque formulaire où elle s’opposait au verso à « espace à remplir par l’administration », elle nous révèle d’un seul coup le vertige de demandes surréalistes qui prennent l’aspect d’injonctions métaphysiques, c’est une œuvre de Latifa Echakhch. Deux artistes iranien.ne.s Tirdad Hashemi et Soufia Erfanian évoquent leur exil forcé au moyen des outils simples que sont le pastel à l’huile, le dessin, iels peignent les parois, sol et plafond, d’une maison où iels rêvent de s’établir.

Grace Ndiritu

à gauche: The Blue Room, à droite: Mont de Piété

Al Anqâa (le Phénix) plan des rues de Gaza par Tayzir Batniji

Ces œuvres rappellent celle, immense et torrentielle, vue en un autre endroit, la Luma à Arles, de William Kentridge nous parlant de l’histoire de l’Afrique du Sud et de l’apartheid aussi bien que de la misère des régimes soviétiques. Kentridge est bien connu, c’est un artiste qui pratique toutes les techniques : l’encre, le fusain, l’acrylique, le film, le découpage, la réalisation d’installations, les performances, mais aussi le théâtre et l’opéra. Je n’attends plus est le titre de l’expo d’Arles qui ferme ses portes le 12 janvier, et qui regroupe plusieurs de ses œuvres majeures. Non, il ne faut plus attendre pour dire ce qu’on a sur le coeur, des fois que tout s’effondre, alors au son de diverses musiques on voit se déployer sur le mur du fond une fresque filmée qui trimballe tour à tour des cortèges funèbres, des silhouettes qui déménagent, des cages où sont enfermés des humains, des paysans la houe sur l’épaule, ou bien dans une autre séquence, au son cette fois de Choskatovitch, qui semble avoir beaucoup frappé l’artiste, des images des grands poètes russes, Maïakovski, Lili Brik, mais aussi de Lénine, Trotsky, Staline qui annoncent les départs au Goulag et la triste fin en général des grands poètes de cette époque (Tsvetaïeva, Mandelstam…). Une installation le montre imitant Trotsky dans un de ses discours de dénonciation du régime soviétique, tandis qu’une secrétaire étrange semble amoureuse d’un mégaphone, c’est censé être la reproduction de la chambre qu’occupait le révolutionnaire russe sur l’île turque de Büyükada dans l’attente d’un visa pour Paris. Et un portrait gigantesque de Chostakovitch, encore lui, domine l’exposition, tout en encre de Chine sur des « papiers trouvés » (les feuilles arrachées d’un cahier de technique par exemple).

L’art ici se meut en seul discours possible sur l’histoire, la politique, les drames sociaux, pourquoi pas la folie (Artaud), et bien sûr également le sentiment océanique et la poésie des paysages, comme le fait Raphaëlle Peria, jeune artiste française dont l’oeuvre toute de patience et de précision est exposée à la Fondation Bullukian, nouvel espace ouvert aux arts sur la place Bellecour (au 26 très exactement!). Raphaêlle part de photos grand format qu’elle creuse au burin ou à la fraiseuse pour en détacher des copeaux, qu’elle laisse en place, donnant à ce qu’elle a vu le relief que le lisse de la photo fait disparaître. Elle n’aime pas la photographie, elle le dit elle-même, parce que la photo, c’est trop lisse, et c’est vrai qu’on n’y trouve jamais les effets de matière que l’on peut avoir avec la peinture, alors elle les restitue au moyen de ses outils, ne laissant lisse que la part du ciel car dit-elle, ce qu’elle cherche aussi c’est à délimiter le matériel et l’immatériel. Mais à côté de ces réalisations magnifiques il y a aussi chez elle le travail de la poésie : des centaines de feuillets collés aux murs, tous reproduisant texte ou poème, de Baudelaire à René Char et à Christian Bobin, décorés en leur centre d’une plante séchée, et un volume de Christian Bobin dont la couverture a été creusée selon sa technique habituelle pour en faire sortir justement une fleur.

Il faut le plus possible parcourir les lieux d’art en ces temps amers.

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Aimer Ferrare (nouvelle)

Je vais raconter une histoire qui m’est arrivée il y a longtemps. J’était un tout jeune assistant de mathématiques à l’Université, et l’on m’envoyait participer à un colloque en un lieu étrange, ou, du moins, qui à moi paraissait étrange, car il ne devait pas l’être pour ses habitants. C’était de l’autre côté de la mer, et le pays venait d’être libéré, après de multiples tensions, des griffes de son puissant voisin.

A cette époque-là, je vivais seul et avais une certaine propension à tomber amoureux de toute jolie femme qui se montrait à mes yeux. J’avais rencontré dans le tramway qui me conduisait chaque jour de mon domicile à mon bureau une femme étonnante, qu’on ne pouvait pas ne pas remarquer. Elle avait des cheveux noirs bouclés, de grosses lunettes rondes à la monture rouge, et derrière ces lunettes, quand elle les enlevait, on découvrait un regard bleu. Elle soignait son maquillage en tenant devant elle un petit miroir qui lui permettait de se voir et de corriger les imperfections légères de sa peau au moyen d’une poudre fine. Elle m’intriguait. Lui adressant à brûle pourpoint la parole pour en savoir un peu plus sur son identité, elle me dit sans difficulté qu’elle aussi se rendait à l’Université où elle enseignait l’italien, et plus particulièrement la littérature italienne. Elle me demanda si j’étais informé en la matière et je lui dis que je connaissais assez bien Italo Calvino. Elle sembla apprécier mon goût littéraire et moi, toujours trop bavard, je l’informai de mes projets de voyage. Nous nous séparâmes à l’arrêt du tram.

*

Plus tard, je la revis dans des circonstances surprenantes, j’avais pris le train pour Rome, et pendant la nuit, ne pouvant pas dormir, je faisais les cent pas dans le couloir, avec ce sentiment que l’on ressent toujours dans ce genre de situation, celui d’être seul au monde et de parcourir à toute vitesse un ensemble de lieux où nous ne reviendrons jamais, fermes éteintes dans le noir, pylones électrifiés, petite lumière au loin, et tout à coup illumination par les lampes d’une gare où le train ne s’arrête pas, continuant sa fuite dans le noir. Des gens vivaient là, dormaient en ce moment, et d’ici quelques heures, ils allaient se lever, s’habiller, manger un quignon de pain et partir eux-mêmes sur les routes vers leur lieu de travail, ou bien rester à la ferme si là était leur lieu de travail. Dans le wagon adjacent, un couple semblait plongé dans une violente discussion, accents d’insistance, mouvements des bras et des mains, silences avant de reprendre par une question et ainsi de suite. En m’approchant, je reconnus la femme du tram. Elle me vit aussi. Elle faisait tout à coup comme si elle me connaissait depuis longtemps, et me présenta à son compagnon. J’étais gêné car je ne connaissais même pas son nom. Et évidemment elle ne connaissait pas le mien. Comment allait-elle faire ? Elle me présenta comme « Pascal », ce qui n’était évidemment pas mon nom, et je sentis par son coup d’oeil appuyé qu’il faudrait que désormais je sois ce Pascal. Moi, il ne me restait plus qu’à attendre que son compagnon, qu’elle nomma « Bernardino », s’adresse à elle avec son nom, ce qui arriva assez vite : « allons, Myriam – lui dit-il – tu ne vas pas me dire que c’est ce monsieur qui t’accompagnera à Ferrare ! ». Donc elle s’appelait Myriam, et il était question que je l’accompagne à Ferrare parce qu’elle avait besoin d’un compagnon pour aller à Ferrare et que, manifestement, cet élégant monsieur ne pouvait pas remplir cet office. J’étais stupéfait mais je me dis que le destin me réservait ainsi un genre d’aventure dont je n’aurais pu rêver. Nous fîmes halte à Milan et ensuite il fallut changer de train.

*

j’ai toujours beaucoup aimé Ferrare, peut-être à cause du film d’Antonioni et Wenders dont une des quatre histoires d’amour se déroule en cette ville. Ferrare est une ville du nord de l’Italie, souvent recouverte par les brumes, il peut y faire froid, la ville est dominée par le palais d’Este dont on peut visiter les longues salles presque vides mais dont les murs sont recouverts de tapisseries immenses. Myriam m’avait dit au cours de la seconde partie du voyage que je m’étais comporté de façon chevaleresque en acceptant de venir avec elle, lui permettant ainsi de faire coup double : se débarrasser d’un ancien amant encombrant et passer pour ayant un garde du corps dans une confrontation qu’elle allait devoir subir une fois arrivée. Aussitôt je m’imaginai quelque combine avec la mafia dont j’aurais du mal par la suite à me défaire. Elle m’emmena dans un hôtel proche du centre. Mon âme d’amoureux transi me faisait espérer une nuit érotique. Allions-nous partager la même chambre ? Il n’en fut rien. Je n’avais qu’à me replier dans ma solitude et me morfondre en pensant aux vilains draps dans lesquels je m’étais mis. Nous avions deux chambres adjacentes.

Ferrare dans le film d’Antonioni et Wenders « Par-delà les nuages », 1995

*

Au milieu de la nuit, de violents coups furent frappés à ma porte. Myriam était là, toute habillée, affolée, prête à partir. Les choses ne s’étaient pas passées comme elle s’y attendait. Son regard se fit suppliant et devant mon incrédulité, n’hésita pas une seconde à se jeter dans mes bras, elle qui avait manifesté tant de réserve jusque là. Pour moi, qui, comme je l’ai déjà dit, étais à l’époque d’une grande timidité avec les femmes et qui avais accumulé jusqu’ici bien peu d’expériences sexuelles, c’était une aubaine inespérée. Nous fîmes l’amour. Pas trop mal me sembla-t-il. Son corps qui gardait une odeur de transpiration due vraisemblablement à son émoi précédent, m’excitait passablement. Au matin, elle me dit à quel point elle était heureuse que j’aie été là puisqu’elle avait ainsi pu échapper à des gens qui la poursuivaient à cause de son engagement militant auprès du peuple dont j’ai déjà parlé plus haut et qui était en lutte avec le puissant voisin que l’on connaît bien. Il fallait qu’elle fasse parvenir à des dirigeants de ce petit pays une liasse de documents qui contenait entre autres des renseignements précieux pour leur sécurité. Car la guerre n’était pas finie, ça elle le savait, et la puissance voisine allait attaquer par surprise. Après l’amour, elle retourna dans sa chambre en m’assurant que nous passerions le lendemain une agréable journée.

*

Au matin, il n’y avait personne dans sa chambre. Juste des documents, avec ce mot : donner au professeur Trajan, à X… Le professeur Trajan était justement le responsable du colloque où je devais me rendre afin de faire une communication. Les documents avaient d’ailleurs tout l’aspect d’une communication scientifique, pleins de formules mathématiques, avec des démonstrations et des théorèmes qui auraient pu tromper l’expert le plus soupçonneux. Je n’éprouvais donc aucun malaise à les prendre avec moi pour me rendre à X… la capitale de ce petit pays. Au cours du vol qui m’y conduisit, qui passait par la Turquie, j’eus tout loisir de lire cet étrange document. C’était extraordinairement bien fait. Le texte se tenait : il n’y avait pas d’erreur mathématique, du moins en apparence (car, dans le fond, comme nous le verrons plus tard, les énoncés étaient moins rigoureux qu’ils semblaient l’être) et la communication était bien dans le ton du colloque. C’était dans les références bibliographiques que l’on pouvait soupçonner une astuce : les auteurs cités avaient des noms bizarres, qui n’étaient pas en tout cas ceux de mathématiciens connus. Les noms propres semblaient indiquer des lieux et des clés pour déchiffrer quelque message. Cela m’excitait beaucoup, je dois l’avouer. Enfin j’allais faire œuvre utile, j’allais me situer à un endroit clé de l’histoire et être au premier rang pour des événements qui pourraient s’avérer historiques.

*

L’avion se posait à Trabzon, autrefois Trébizonde, et je devais dormir dans un hôtel en attendant le transport du lendemain qui se ferait par la route. A cet hôtel, se retrouvaient de nombreux participants au même colloque. J’arrivai en même temps qu’une grande hollandaise que le réceptionniste prit pour ma femme. Instant de confusion, nous riâmes et comme un lien s’était ainsi établi, nous continuâmes la conversation.
– avez vous lu l’article de Ceavanescu ? C’est intéressant, non ?
J’étais pétrifié : ce nom était justement celui qui figurait comme auteur de la communication que j’avais lue dans l’avion.

*

La route conduisant au lieu de la conférence était cahoteuse, pleine de nids de poule. Elle longeait la mer jusqu’à une station balnéaire où avait été installé un complexe de luxe protégé par des barbelés et des chevaux de frise. Je fis la connaissance au cours du trajet de Rolf, venu lui aussi pour faire une communication. Rolf était de Suisse alémanique, il parlait français avec un fort accent germanique. Débarqué fraîchement de son pays de cocagne, tout ici le choquait, la misère manifeste des habitants, le désordre apparent des façades d’immeubles recouvertes de plaques de tôle, la lourde présence policière. Dès le premier jour, Rolf se fit dérober son portefeuille et dut aller faire une déclaration auprès de la police. Son incursion au commissariat fut traumatisante : il y vit une prison pour les petits délinquants saisis sur le fait, lesquels étaient maintenus enfermés dans un très petit espace. « Tu te rends compte, Alain, mais ce sont des cages à poules ! » me disait-il en transformant les consonnes sonores en consonnes sourdes (« ce sont tes kaches à poules ! »).

*

A l’ouverture du colloque, je remis comme convenu mon document au professeur Trajan. La transaction avait l’air tout à fait naturelle et rien dans les manières du professeur ne put laisser croire qu’il s’agissait d’un document sensible. Je fis ma communication très normalement. Je n’attendais pas beaucoup de questions, et de fait, il n’y en eut qu’une, à laquelle je pus répondre de façon routinière. Vint le moment de celle du mathématicien roumain dont j’avais eu le texte entre les mains. Je me raidis sur ma chaise : bien sûr il y avait de grandes chances pour qu’elle se déroulât comme les autres, mais un petit pourcentage de chances restait pour qu’il n’en fût rien, qu’il se passât quelque chose d’extraordinaire. C’était un homme d’une quarantaine d’années, avec de fines lunettes et en bras de chemise car il faisait assez chaud en effet en cette fin de printemps. Il débita son texte, agrémenté d’une présentation Power Point élégamment réalisée avec le langage Latex. Aussitôt qu’il eut fini, un jeune chercheur dans la salle qu’on me dit être russe, lui posa une question : il avait remarqué une erreur dans le raisonnement. Ceavanescu (si, du moins, c’était bien lui) prétendait démontrer que le calcul formel qu’il utilisait était de type polynômial, c’est-à-dire que tous ses calculs se faisaient en un temps raisonnable pour une machine ordinaire, or cela était contesté par l’intervenant, lequel venait justement de démontrer le contraire dans un article publié récemment. L’atmosphère dans la salle se tendit instantanément, tout le monde voulait savoir comment le chercheur roumain allait se défendre. Je me fis tout petit : voilà ce que je craignais, qu’un incident attire l’attention justement sur cet exposé, qui avait servi de relais pour la transmission d’informations confidentielles. Le type fut troublé, il ne savait que répondre, mais il était sûr de son coup, prétendait-il. Je réalisais alors que sans doute ce n’était pas l’orateur devant nous à ce moment qui était le véritable auteur de cette communication. Il s’excusa et dit qu’il reprendrait sa démonstration plus tard afin de la vérifier. La tension retomba. Mais n’ayant plus grand-chose à faire dans cette salle puisque mon tour était déjà passé, je me levai pour aller observer le soi-disant chercheur, ou peut-être le vrai chercheur, mais qui dans ce cas devait être très embarrassé. Non que je voulusse l’espionner ou exercer mon sadisme à son encontre, mais parce que, tout simplement, l’événement et la personne m’intriguaient suffisamment pour que je prenne la peine de tenter de deviner la suite.

*

Rolf avait compris mon intérêt pour ce qui venait de se passer. J’étais même étonné de voir à quel point il semblait tout aussi troublé que moi. Connaissait-il ces personnes ? En tout cas, il vint se joindre à moi. L’homme paraissait inquiet sans doute y avait-il de quoi puisque on pouvait voir dans l’hôtel-complexe trois étoiles circuler des personnages qui semblaient ne rien avoir à faire dans une assemblée de mathématiciens. A cette époque où les téléphones portables n’étaient pas encore très répandus, ils en avaient tous et ne se faisaient pas faute de les exhiber tout en s’en servant. L’homme transpirait. Je le vis disparaître dans un ascenseur qui, sans doute, le menait à sa chambre.

*

Le soir même, se tint le traditionnel repas de colloque. Il n’avait pas lieu dans le complexe où nous étions, aussi fallait-il prendre des cars qui nous conduiraient dans la campagne vers le restaurant champêtre où auraient lieu les libations. Des personnes extérieures au colloque se joindraient à nous, et même me dit-on, des chanteurs et des danseurs pendant que nous goûterions les agneaux cuits à la broche, les légumes éclatants et les fruits qui avaient autrefois fait la réputation de ce pays lors de l’occupation soviétique, le tout arrosé des délicieux vins qui, eux aussi, avaient fait la réputation du pays, mais bien plus tôt encore, à l’époque des romains. Dès que le car où j’avais pris place eut démarré, une voiture venant en sens inverse le percuta. Il y eut peu de dégats, mais cela néanmoins était de nature à augmenter la tension, la mienne en tout cas.

Le repas fut excellent et la tablée où l’on m’avait placé s’avéra joyeuse, je connaissais la moitié des personnes assises là. Tout se passait bien. Mais les chants et les danses commencèrent… une danseuse en particulier s’élança au milieu de la salle, portée par le son des flûtes de Pan et des cymbalums. Elle était vêtue d’une légère robe longue qui volait autour d’elle, une robe orange. J’étais fasciné : je croyais voir dans ses traits le reflet de Myriam, la Myriam qui m’avait mis dans cette situation. Pourtant ce n’était pas possible, Myriam était restée en Italie ou retournée en France. Je me demandais bien pourquoi elle serait venue là. Je dis à Rolf que cette femme m’intriguait parce qu’elle ressemblait à une que j’avais connue. « Ah oui, me répondit-il, mais tu sais, cette femme je l’ai vue tout à l’heure à l’hôtel, avec un officiel à qui elle remettait des documents ! »

*

Le lendemain était un jour maussade, le bruit des vagues complétait celui du vent en une harmonie plutôt mélancolique. J’étais à peine levé que mon ami Rolf se rua vers moi, paniqué : « tu as vu Alain, on l’a assassinée ! » mais qui ça ? « eh bien elle, celle dont tu me parlais hier soir, et qui a dansé au repas, avec sa robe orange, tu me disais qu’elle te rappelait une femme que tu connaissais, eh bien, ils ont trouvé son corps sur la plage ». Je laissai tout de suite tomber mon bout de brioche, et je me précipitai à mon tour vers l’extérieur. Mais qu’est-ce que c’était que cette histoire ? Était-ce vrai ? De loin, on voyait que sur la plage avait été clôturée une surface rectangulaire au centre de laquelle gisait, pour ce qu’on en pouvait voir de si loin, un corps étalé. Un bout d’étoffe orange flottait, s’élevant au-dessus de la masse grise quand soufflait une bourrasque. J’étais bouleversé. On ne pouvait pas rester ici. Il fallait repartir. Mais avant il fallait se renseigner, en avoir le coeur net, qui était cette femme ? Des rumeurs couraient selon lesquelles elle était une espionne russe que la police locale avait identifiée la veille, mais de là à ce qu’elle soit morte… Quelqu’un me confirma qu’il l’avait entendue parler à l’hôtel et qu’elle avait un fort accent russe. Des journaux plus tard publièrent son portrait. On aurait pu jurer qu’il s’agissait de Myriam…

*

Nous quittâmes le lieu de la conférence précipitamment. Nous étions nombreux dans le même minibus. Le passage de la frontière dura très longtemps. Le ciel était redevenu splendide. Un ami anglais nous assura qu’il venait de voir le rayon vert au coucher du soleil. Nous allions reprendre l’avion à l’antique Trébizonde. Pour Istanbul. Puis la France.

*

de retour dans la ville où j’habitais, je n’entendis pas parler d’incidents qui se seraient déroulés dans ce pays que je venais de quitter, ni d’assassinat fâcheux ayant pu avoir pour victime une femme professeure de mon université. Pas plus ne devais-je pendant longtemps revoir celle-ci d’ailleurs, laissant poindre en moi l’idée qu’elle avait bel et bien disparu, mais à vrai dire, tout cela se mêlait à l’impression qui s’emparait de plus en plus de moi selon laquelle toute cette histoire n’avait été que fiction, que je l’avais inventée, que c’était mon désir et ma solitude qui avaient créé cette femme puis ces événements troublants. Etais-je seulement allé à Ferrare ? Je me rendais compte, plus j’y pensais, que cette ville de Ferrare pour moi n’existait que par la séquence du film dont j’avais parlé, réalisé par le très vieux Antonioni, presque aveugle et paralysé, aidé par celui qui était jeune alors, Wim Wenders. Dans cette séquence, une jeune femme très belle en effet rôdait dans les rues de Ferrare et y rencontrait son amour.

Un jour, je vis cette femme avec qui j’avais eu, en rêve peut-être, cette liaison d’un soir, cette fameuse Myriam dont je n’étais même plus sûr désormais qu’elle se nommât ainsi, et je m’approchai d’elle, tout tremblant, lui adressant quelques mots timides. Son regard était charmant, humide, et plein de gentillesse, elle me sourit pour me demander simplement : « Nous nous connaissons ? ». Et elle s’éloigna d’un pas rapide vers la salle de cours où elle enseignait.

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Une nouvelle pour Noël

[ceci pourrait être un conte de Noël, il suffirait de dire que l’action se passe aux alentours de Noël]

Il était arrivé le matin même par un bateau venu d’Irlande dans ce petit port tout à l’extrêmité sud-ouest du Pays de Galles. Il ne voyait pas très bien le bout de la rue où il s’était emmanché. Ce qu’il voyait c’était des paquets de flotte qui jaillissaient d’entre les maisons. L’intérieur de son sac à dos devait être trempé, aurait-il seulement le temps de tout faire sécher une fois arrivé à l’auberge de jeunesse ? Celle-ci s’annonçait, petite et basse, un seul étage, avec trois tables en bois sur le devant et des bancs pour que l’on s’y pose quand il faisait beau, ce qui ne devait pas arriver souvent. La porte était fermée, on ne voyait au travers des carreaux que les lueurs sombres d’un feu en train se s’éteindre. Il poussa la porte du pied, elle s’ouvrit. Il chercha le ou la réceptionniste. C’était une femme âgée qui ne parlait presque pas, marmonnant entre ses dents, une mèche de cheveux blancs lui barrait le front. Elle était ridée mais dotée encore d’un beau visage, aux yeux très clairs
– combien de nuits ?
– deux ou peut-être plus.
– tu pars où, après ?
– sur Cardiff
– chambre ou dortoir ?
– le moins cher
– alors ce sera une place en dortoir, mais ne t’en fais pas, il n’y a personne ce sera donc comme si tu étais en chambre.
– Ok.
– tiens voilà ta clé. Tu as un sac de couchage ?
– oui mais il doit être mouillé.
– tu me diras si tu as besoin d’un autre.
– merci.
Il s’était installé à l’étage. Si la pluie diminuait, il irait faire un tour, en attendant, il irait près du feu qu’il avait vu rougeoyer dans la salle du bas, avec un bouquin. Il lirait peut-être un bout de Dubliners.

*

il n’y avait vraiment personne en effet dans cette auberge, et a priori aucune possibilité d’acheter quoi que ce soit pour se nourrir. Comment allait-il faire pour dîner ? Il y avait peut-être un pub quelques pas plus loin. Ou bien, dans quelque épicerie, pourrait-il acheter un peu de pain, des œufs, un bout de fromage, ce qui serait suffisant. Depuis combien de temps voyageait-il ? Trois semaines ? Un mois ? Plus ? Il ne savait plus très bien. Il avait pris le car à Rennes, avait rejoint un port en Bretagne et de là était passé en Irlande où il avait fait de l’auto-stop, du bus et un court voyage en train. Il était parti de chez lui parce qu’il n’y avait plus rien à faire. L’usine avait fermé. Il avait peu d’amis. N’avait pas réussi à séduire la fille qui l’attirait. Rien à faire. Peut-être l’herbe serait-elle plus verte ailleurs.

*

Il avait rapporté un paquet de pain de mie, une petite salade, une boîte d’oeufs, deux tranches de jambon sous plastique. L’auberge avait une minuscule cuisine pour faire cuire ce qu’il y avait à cuire. Deux œufs au plat par exemple. Tout en frissonnant, il y entra. C’était sombre, peu accueillant. Une fois sa tâche accomplie, il put retourner au salon avec son assiette et ses tranches de pain. La nuit tombait et l’eau continuait à ruisseler sur les vitres, et à marteler le toit d’une véranda. Comme il s’asseyait, quelle ne fut pas sa surprise de découvrir une forme humaine pelotonnée comme un chat contre le dos d’un fauteuil en osier, de l’autre côté de la pièce. Etait-ce possible ? Une personne était arrivée pendant son absence ? Ou avait-il la berlue ? Ses désirs de trouver à qui parler lui jouaient peut-être des tours, ce n’était rien, juste un paquet de chiffons et de coussins qu’il n’avait pas remarqué au premier coup d’oeil. Mais… ça bougeait ! Un chat peut-être. Un gros chat étalant ses pattes sur une couverture, essayant tant bien que mal de se sécher après une errance extérieure. Il fallait qu’il en eût le coeur net. Alors il s’approcha. Jusqu’à distinguer, il est vrai, une forme humaine !

une forme humaine…

La forme humaine se déplia un peu, s’étira. Une tête surgit avec des cheveux courts très noirs, des yeux bridés. Dormait-elle encore ou bien son regard avait-il du mal à se frayer un chemin entre cils et paupières lourdes ?
– Hello !
– Qui es-tu ?
– et toi, qui es-tu alors ?
– tu viens d’arriver ?
– (juste un grognement)
– veux-tu partager mon repas ? Je n’ai pas grand chose tu sais, mais on peut toujours tenter de l’accroître, je peux faire un œuf en plus, si tu veux ?
– moui
La comparaison avec un chat n’était pas inopportune : oui, cet être ressemblait à un chat, il miaulait même. Et pourtant ce n’était pas un chat, ça avait tout l’air d’une jeune fille asiatique assez timide.

Ils s’assirent à la même table, et il lui donna tout ce qu’il avait. Elle négligea le jambon, attacha un peu d’intérêt aux œufs, mais fut soulagée de voir qu’il y avait un peu de salade. Il la regardait, à la fois craintif et heureux de faire une rencontre, mais peu rassuré par l’attitude très précautionneuse qu’elle avait. Elle ne parlait pas très bien l’anglais.
– You don’t like ?
– I am vegetarian.
Il ne savait pas trop de quoi parler avec elle. D’où venait-elle ? South-Korea. Il était de plus en plus intrigué. Cherchant dans ses souvenirs, il ne lui vint pas à l’idée qu’il ait pu déjà rencontrer une jeune femme coréenne. Un jeune homme coréen non plus d’ailleurs. Que venait-elle faire ici ? Elle avait quitté son pays, en proie à des manifestations violentes, pour se mettre à l’abri. Et surtout pour continuer le roman qu’elle avait commencé à écrire. Il était de plus en plus étonné. Une écrivaine. Et si jeune. Et venant de si loin. Ils mangèrent lentement. Enfin, elle, ce qu’elle put manger, mâchonnant sans fin le bout de salade verte qu’il avait amené ici par hasard. Ils ne parlaient presque pas. Il l’observait et plus il l’observait, plus il était troublé par sa fragilité apparente. Ses doigts délicats. Son air grave. Un peu maladif.

*

Au bout d’un moment ils se quittèrent. Elle comme un chat qui a mangé et cherche la porte pour s’enfuir sans se retourner, oubliant les ronronnements qu’il a pu prodiguer l’instant d’avant. Lui comme un type seul renvoyé à sa solitude, prêt à la faire disparaître un moment dans les replis de son sac de couchage, qui a eu le temps d’un peu sécher depuis l’après-midi. Il s’endort et plus tard dans la nuit, son sommeil se remplit de rêves. Des filles en fleurs qui déploient leurs bras au milieu de voiles blancs, une fille nue sous son manteau, avec des seins minuscules mais une rose épanouie au milieu de la poitrine, une fille qui tousse comme si ce genre de fleur n’était que le sympôme d’une maladie pulmonaire. Puis des fuites éperdues dans de grandes avenues parcourues par des chars d’assaut, des tirs de mitrailleuse, des soldats entièrement de noir vếtus qui couvrent de nuit des rues et des palais. Une fille qui frappe à la porte d’un dispensaire.

*

au matin, il s’est réveillé, seul comme toujours. Il est allé dans le salon du rez-de-chaussée, inquiet de voir la fille du soir précédent. Mais il n’y a personne. Personne n’a laissé de trace ni sur la table où ils ont pris leur maigre repas, ni dans la cuisine. Il se dirige vers la réceptionniste qui lui confirme que personne d’autre que lui n’a dormi cette nuit dans cette auberge. La pluie s’est arrêtée de tomber, il pourra faire un tour jusqu’au port. Est-ce qu’on a vu quelqu’un embarquer ? Et même hier soir y eut-il un bâteau pour débarquer une passagère ? Il s’avérera que rien de tel ne s’est passé.

De retour à midi, il voit comme une agréable surprise une personne se faire enregistrer auprès de la réceptionniste. Qui est-elle ? C’est une jeune femme encore, et elle a l’air asiatique. Serait-ce la fille du soir ? Cette fois, cette jeune femme là semble beaucoup plus vivante, active. Son sac à dos est plein. Elle lui sourit. Il ne comprend pas, il va la voir et lui demande si elle aussi est coréenne. Quelle drôle d’idée. Eh bien oui, elle est coréenne, et que vient-elle faire là ? Elle fuit son pays occupé par les chars de l’armée du nouveau dictateur, elle cherche le calme pour écrire son roman. Elle ira dormir dans l’autre dortoir, celui réservé aux filles. Mais ils pourront manger quelque chose ensemble avant d’aller dormir.

*

Alors ils se retrouvent le soir. Cette fois il a eu le temps d’aller chercher un peu plus de nourriture, des harengs fumés par exemple. Elle, elle sort de son grand sac un carton de soupe et des friandises en pâte de haricot rouge. Ils parlent de tout et de rien. De la situation dans son pays. Des nombreuses victimes, des gens qui sont morts écrasés par les tanks, visés par les mitrailleuses, de son amie Yonghye qu’elle a perdue et dont elle ignore totalement ce qu’elle est devenue. Elle était triste, elle était pâle la dernière fois qu’elle l’avait vue, elle avait un tatouage en forme de rose au milieu de la poitrine. Elle lui avait confié son manuscrit. Elle ne savait pas où elle était, où son manuscrit désormais se trouvait. Elle pensait que peut-être son corps était entassé avec ceux des autres victimes des massacres. Elle pleurait doucement. Il lui dit alors sa rencontre de la veille. Elle fut secouée par ce qu’il lui dit. Cela cadrait tellement avec son amie. Mais personne ne l’avait vue à part lui, le jeune homme français, et encore la majeure partie de l’histoire s’était déroulée dans son rêve.

Il ne pensait plus à rien, même pas aux formes délicates de la jeune coréenne, il voulut juste lui demander son nom, qu’elle écrivit sur un carton rose pâle décoré d’une fleur verte, mais elle l’écrivit en coréen. 한강

*

ce n’est que longtemps après, qu’il put déchiffrer l’écriture.

Il était écrit : Han Kang.

Han Kang

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L’analyse de l’anti-sémitisme par Moishe Postone : un paradigme pour comprendre la situation politique présente

Annette Hornischer / AAB / Moishe Postone /Fellowspresentation Fall 2015

Des amis s’étonnent de mon insistance à évoquer la pensée de Moishe Postone, peu connu dans notre monde universitaire français, et, en parallèle, de mon insistance à rappeler certains aspects de la théorie de Marx alors qu’il est en général admis que « Marx est dépassé » et qu’il n’a plus rien à nous apprendre. C’est certainement d’ailleurs ce que pensait Postone lui-même dans les années soixante avant qu’il soit convaincu que, « si, Marx avait encore à nous apprendre », mais à condition qu’on lui fasse jouer le rôle critique qu’il n’aurait jamais dû quitter. Surtout, Postone voyait bien, sans doute, que si son analyse (et la notre aujourd’hui) conduisait à mettre en avant des concepts que déjà, l’illustre philosophe allemand avait dégagés même s’ils paraissaient encore enfouis dans les étapes tardives de son œuvre (comme les Grundrisse, dont la version intégrale ne fut connue qu’en 1973), il serait malhonnête de ne pas les renvoyer à leur auteur. Notre travail doit être alors de creuser l’apport critique de Marx à l’analyse de la société, en procédant, comme le fait Postone (et également Kurz, mais c’est du premier dont je parle ici plus spécifiquement) à une séparation entre des scories de la pensée marxienne qui ne nous intéressent que peu, voire ne nous intéressent plus, et des apports véritables qui demeurent valides encore aujourd’hui quand bien même le capitalisme aurait changé et l’époque enterré les vieilles lubies de la lutte des classes et de la force révolutionnaire du prolétariat. C’est là faire travailler Marx contre Marx, à vrai dire, comme quand Postone attaque de front l’antisémitisme foncier qui taraude le Marx encore jeune de « La question juive ». Ce point est fondamental et mérite qu’on l’éclaire par quelques détails biographiques sur Moishe Postone (dont un jour un ami juif m’a dit qu’il ne pouvait pas être complètement mauvais s’il s’appelait Moishe…). Je dis d’abord que je n’aurais pas découvert l’oeuvre de Postone sans le travail éditorial remarquable accompli par les éditions Crise & Critique et particulièrement par Clément Homs, auteur de la préface à Marx, par-delà le marxisme, qui dirige la collection Palim psao (« Palim psao » « je gratte à nouveau » en grec ancien, car la théorie critique est tel un palimpseste, constituée de différentes couches géologiques superposées faîtes de tâtonnements, recherches, découvertes, effacements, réécritures, fulgurances et revirements […] Palim psao constitue une collection dédiée à la publication d’essais portant sur une théorie critique du capitalisme-patriarcat, c’est-à-dire une théorie de son abolition).

Moishe Postone, donc, était professeur au département d’histoire et d’études juives de l’université de Chicago, c’est dire qu’en plus d’être un théoricien majeur du capitalisme, il était un historien spécialiste de l’histoire juive et de l’antisémitisme. Lui-même descendant d’une famille juive émigrée, pour une partie, de Lituanie et, pour une autre, d’Ukraine, fils du rabbin Abraham Postone qui put quitter la Lituanie pour émigrer au Canada en 1939, Moishe, né en 1942, fut imprégné très jeune de culture juive, fréquentant même une yeshiva («école secondaire juive) à Los Angeles dès l’âge de 13 ans. Cela montre à quel point il était motivé par la question de l’antisémitisme au moment même où il commençait d’étudier Marx, et qu’il était loin de suivre le philosophe allemand dans ses dérapages évidents de La Question juive. Et ceci explique sûrement en partie son regard critique sur l’oeuvre de Marx, aboutissant à une pensée particulièrement originale dont on s’étonne qu’elle n’ait pas encore eu plus de retentissement auprès de nos élites intellectuelles, malgré le lien qu’elle entretient avec celle d’Hannah Arendt, dont il suivit les cours, à l’université de Chicago, sur Hegel et sur Marx au milieu des années soixante (et qu’il trouvait sévère et peu sympathique!).

Très engagé en mai 68 contre la Guerre au Vietnam, ainsi qu’en 69 en prenant part à l’occupation de son université, on ne peut pas dire qu’il fût à ce moment-là tellement féru de Marx. Jusqu’à ce que la mobilisation sur le campus aboutisse à la constitution de plusieurs groupes actifs dont l’un, qu’il créa lui-même fut dévolu à Hegel et à Marx, comme s’il se rendait compte tout à coup que si l’on voulait comprendre le moment présent, il fallait se munir d’outils théoriques… et ce fut en l’occurrence ceux de la théorie sociale du « marxisme hérétique du jeune Lukacs » et de « l’Ecole de Francfort ». C’est donc tout naturellement qu’il partit d’abord à Münich, puis à Francfort dans les années soixante-dix pour y faire une thèse. Proche de ceux qui continuaient l’entreprise critique de l’Ecole de Franfort, et enrichi de l’enseignement d’Arendt (même s’il la critiqua par la suite pour n’avoir vu dans l’extermination des Juifs que l’élimination des « superflus »), il était inévitable que le thème de l’antisémitisme devînt prépondérant dans sa pensée et que très vite, il y perçût une variante du « fétiche » au sens de Marx, à savoir « une vision globale du monde (singulièrement trompeuse, évidemment) qui explique en apparence différents types de mécontentement anticapitaliste et leur donne une expression politique ».

L’un des points centraux de la recherche de Postone concerne donc une meilleure compréhension de la spécificité de l’antisémitisme moderne comme réponse fétichiste et pseudo-émancipatrice au mal-être dans le capitalisme, comme l’écrit Clément Homs dans sa préface. C’est là un projet très vaste et particulièrement ardu, qui nécessite des développements sur la forme de fonctionnement du capitalisme. Je ne m’étendrai pas sur des points que j’ai déjà abordés au cours d’articles antérieurs, analyse de la forme-marchandise, valorisation de la valeur, substance du capital, place du travail abstrait et surtout, fonctionnement d’une forme-sujet propre au capitalisme, autrement dit son aspect subjectif (qui ne doit plus être pensé en termes d’infra et super structure) en tant qu’étroitement imbriqué dans son fonctionnement objectif. Le ressort subjectif du capitalisme est pensé à partir de certains écrits de Marx, mais aussi de Lukacs, comme étant le fétichisme, façon dont le capital parvient à nous dérober les causes des fonctionnements réels au moyen d’illusions portant sur le caractère fixe et déterminé du monde tel qu’il nous entoure, avec ses catégories perçues comme inamovibles et trans-historiques : travail, valeur, argent, marchandise etc. (alors que ce sont des catégories qui dépendent de la formation historique spécifique que constitue le capitalisme). Le fétichisme peut ainsi être vu comme une sorte d’inconscient social constitué des catégories non interrogées par lesquelles on a pris l’habitude de penser le social autour de nous (Il n’est pas étonnant que vu de cette manière, il puisse donner lieu à des tentatives de rapprochement avec l’inconscient freudien, comme cela est le cas dans les travaux de Sandrine Aumercier et de Frank Grohmann).

L’antisémitisme moderne – image extraite de La plus précieuse des marchandises, film de Michel Hazanavicius d’après le conte de Jean-Claude Grumberg

Moishe Postone ne traite bien sûr que de l’antisémitisme moderne, c’est-à-dire principalement celui de la seconde guerre mondiale. Il n’a pas la prétention de couvrir l’antisémitisme ancien, qui imprègne le Moyen-Âge et empoisonne la vie des personnes juives au sein de la chrétienté (de ce que Jérôme Baschet nomme la période ecclésio-féodale). Il s’est aussi penché sur l’antisémitisme contemporain, post-guerre mondiale, mais, décédé en 2018, il n’aura pas eu la possibilité de commenter les derniers événements.

Tout phénomène est historique, autrement dit dépend d’une période spécifique de l’histoire où il se développe, en ce sens, parler de l’antisémitisme en général serait en faire un concept transhistorique, ce qui n’existe pas. L’antisémitisme moderne dont parle Postone ne se conçoit pas sans l’apparition de son point culminant : le nazisme. Il faut alors être capable d’expliquer par les mêmes concepts à la fois l’antisémitisme moderne et le nazisme, dont le cadre général commun est le capitalisme, ce qu’a été bien sûr incapable de faire le marxisme traditionnel qui, au lieu de tenter de les expliquer a plutôt obscurci la compréhension de l’antisémitisme en empruntant grosso modo les mêmes schémas que les antisémites plus classiques. L’écrit de Marx Sur la question juive (de 1843) en est l’exemple le plus désastreux, Marx s’y révèle antisémite en ce qu’il assume l’idée que les Juifs sont l’incarnation de la classe capitaliste et qu’en conséquence, tout anti-capitaliste se doit d’être anti-Juif. C’est ce que nous retrouvons de nos jours chez des politiques comme Mélenchon. Le principe funeste qui est à la base de ces raisonnements est la personnification des rapports sociaux. Le capitalisme, selon ce marxisme primitif, ne serait pas cette machine impersonnelle et abstraite que Marx lui-même pourtant avait qualifiée ailleurs de « sujet-automate », mais serait l’affrontement concret d’individus concrets se faisant la guerre, les uns ayant l’argent et les autres la force de travail. On verrait ainsi s’opposer des groupes humains entre eux en considérant que là réside la source réelle de nos malheurs, faisant de la lutte de classes (qui était un concept) une guerre sans pitié entre des humains différemment dotés. Postone, et d’autres comme le courant allemand de la Wert Kritik, ont envoyé valser ces considérations folkloriques qui n’ont conduit dans le passé qu’aux ravages que l’on sait (URSS, Goulag, pays dits « communistes », guerre froide etc.) pour affirmer nettement qu’il existe un autre usage de certains concepts marxiens quand on accepte de prendre au sérieux les développements (souvent jugés rébarbatifs) que l’on trouve dans le livre I du Capital au sein de l’analyse de la marchandise.

En schématisant quelque peu la thèse centrale de Postone (schématisme que j’espère corriger dans une seconde partie), il existe un anticapitalisme fétichisé – c’est-à-dire utilisant les catégories fétiches non critiquées de la vision du monde capitaliste – depuis très longtemps, qui ne consiste pas en une critique du processus capitaliste en son essence c’est-à-dire la constitution du travail en travail abstrait s’agglomérant avec le capital pour produire toujours plus de valeur, mais en une séparation entre les deux composantes de ce processus, à savoir le travail d’un côté et le capital de l’autre, au terme de laquelle le travail apparaît comme l’aspect concret, positif et valorisé, alors que le capital est l’aspect abstrait, négatif et à combattre. Autrement dit, dans cette conception de l’anticapitalisme on prend parti pour l’un des termes afin de combattre l’autre, et qui plus est, on a tendance à incarner les deux composantes dans des segments de la société définis en termes ethniques, voire biologiques. La figure du Juif est convoquée pour incarner le versant du capital. Et plus généralement, est convoquée à cette place également la figure de tout ce à quoi on associe le qualificatif de « non directement productif » au sein de la société, à savoir bien sûr en premier lieu celle de l’intellectuel. Les travaux récents du philosophe Michel Feher vont dans ce sens : l’image fétichiste du rapport de production capitaliste s’organise autour du couple formé par le producteur et… le parasite. Tout le monde a en mémoire la rhétorique des nazis traitant les Juifs de poux, et utilisant les fours crématoires « à titre prophylactique ». Mais c’est aussi une part de la rhétorique de la nouvelle extrême droite qui se garde de cibler trop ouvertement la figure du Juif, mais ne se fait pas faute de s’en prendre aux soi-disant improductifs, assistés, dépendants, et parasites, auxquels elle joint bien sûr intellectuels et migrants. Grâce à quoi elle peut s’afficher à peu de frais comme une nouvelle défenseuse des droits des travailleurs.

voir Moishe Postone Legacy Project

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Kafka, portraitiste cruel de notre condition

Il y a des modes qui se produisent. Tout à coup on parle d’un auteur plus qu’à l’accoutumé, il avait sa place dans l’histoire de la littérature, certes, il était étudié, avait ses grands spécialistes. Il avait été traduit en français et même en beaucoup de langues, il était même associé à des images communes, à des expressions courantes, tout le monde croyait le connaître car il était entré dans les mœurs même quand il n’avait pas été lu, vraiment lu, l’auteur de ces lignes en avait entendu parler depuis sa prime jeunesse, son enfance, à Valence, ayant un copain dont le papa était libraire et lui en avait parlé, tout en le prévenant contre, voici un auteur qui faisait parler de lui mais qui, dans le fond, n’était pas solide. Savait-on bien de quoi il parlait, de quoi même, il voulait parler ? Le temps avait passé. A l’école on ne le lisait pas. Plus tard, au lycée, on ne le lisait pas non plus, ce n’était pas un auteur du programme. Bref, on ne l’avait pas lu, exception faite de deux nouvelles courtes et immensément célèbres. Et voilà qu’il réapparaît, que des magazines en font leur une. De qui parlé-je ? Vous l’avez deviné. De Kafka bien sûr. Kafka, Franz de son prénom, Kafka né le 3 juillet 1883 à la lisière du ghetto de Prague, dont le père tenait un magasin de nouveautés et dont la mère venait d’une famille comptant plusieurs rabbins. Le magasin avait pour enseigne un choucas car le nom de cet oiseau se dit justement Kafka (ou plutôt Kavka) en tchèque. Franz Kafka se mit à écrire très jeune, beaucoup écrire et beaucoup détruire telle aurait pu être sa devise. Et même tout détruire, puisque tel était son vœu formulé auprès de son ami Max Brod, lequel, fort heureusement, ne tint aucun compte de ses recommandations. L’écrivain eut une vie en apparence terne et sans histoires, quoi de plus terne qu’une vocation de juriste, puis d’assureur, mais vie tourmentée aussi, son rapport avec les femmes en particulier n’étant pas des plus simples, fiançailles (avec Felice Bauer), rupture de fiançailles, re-fiançailles, rupture définitive. Rapport difficile aussi avec le père, et puis maladie, la tuberculose, dont il meurt le 3 juin 1924, au sanatorium de Kierling près de Vienne. La vie lui aura permis de ne pas connaître la montée du nazisme, il n’aura vu que de très loin la révolution russe, autrement dit il ne sait rien de l’univers concentrationnaire. Or, pourtant c’est à cela que souvent on rapporte son œuvre, comme s’il avait de manière prémonitoire décrit les sociétés qui allaient advenir en ce terrible XXème siècle, comme s’il avait pressenti le totalitarisme, les camps nazis, les procès de Moscou et les envois au Goulag. Mais moi qui le lis en ce moment, et qui, surtout, lis cette œuvre géniale : Le Procès, j’ai plutôt l’impression qu’on se trompe en disant cela. On rabat le génie de Kafka sur une dimension historique et politique alors qu’il s’agit chez lui de toute autre chose. Mes amis qui connaissent le judaïsme sont sans doute plus aptes que moi à rendre compte des thèmes kafkaïens qui se rapportent à la tradition et à la religion. Moi, ce que je sais c’est que Benjamin et Scholem ont vu tout de suite chez lui comme des réminiscences du Talmud. Bref, on lit chez Kafka plutôt des thèmes mystiques et religieux que des thèmes « historiques », et au centre de l’oeuvre trône une instance majestueuse et indéboulonnable : la Loi. Même si, évidemment, on sent bouillonner le cerveau de l’auteur dans son désir d’y échapper. Y a-t-il façon d’échapper à la Loi ? Mais de quelle loi s’agit-il ? On pourrait penser qu’il s’agit de la loi des hommes, celle qui s’interprète et se fait au jour le jour, celle qui se promulgue en chaire et se défend devant les tribunaux, celle qui a pour agents les juges, les magistrats, les avocats. Et c’est ainsi que l’on commence Le Procès. Voici deux agents bizarres qui frappent à la porte de Josef K. et qui ne lui laissent pas le temps de prendre son petit déjeuner (en fait, on apprendra que c’est pour mieux le lui dérober et en jouir à sa place), tout de suite ils veulent l’emmener, le mettre en état d’arrestation. Pourquoi ? Ce n’est pas leur rôle que de le lui dire. Evidemment ce doit être une erreur pense Josef K. qui, selon lui, n’a rien à se reprocher, et l’erreur sera bien vite réparée. Il suffit de s’expliquer, mais s’expliquer auprès de qui ? Pas de l’inspecteur en tout cas, qui déclare tout de go que son importance est très faible : « vous êtes en état d’arrestation, mais je n’en sais pas davantage ». « Ne clamez pas trop fort votre innocence, cela nuit à l’impression plutôt bonne que vous faites par ailleurs ». Josef K. est renvoyé chez lui, il peut continuer son travail à la banque. Rien de grave alors ? Et pourtant tout lui indique que l’on est au courant dans son entourage. Josef éprouve le besoin d’expliquer à Mademoiselle Bürtsner, sa voisine (il vit dans une pension, tenue par une madame Grubach) ce qui s’est passé dans sa propre chambre en son absence, lorsque les visiteurs, aidés d’employés de la banque qu’il ne reconnut pas tout de suite, lui annoncèrent sa culpabilité et qu’ils se servirent de sa table de chevet comme d’un bureau. Occasion bien sûr de tenter de flirter avec elle… comme une réminescence de cette Felice Bauer qui a tourmenté l’esprit de Franz. Lorsqu’il se rend à son premier interrogatoire, il s’attend à quelque chose de solennel, mais il s’aperçoit qu’il ne connaît ni l’heure précise de sa convocation, ni même le lieu, il y va donc à l’aveugle, on lui avait juste indiqué le faubourg. Description des quartiers d’une ville de l’Europe centrale à cette époque, « la Juliusstrasse où le bâtiment devait se trouver et à l’entrée de laquelle K. resta un instant immobile, était bordée de part et d’autre d’immeubles quasi uniformes, de grands immeubles de rapport, gris, habités de pauvres gens » et il décrit les hommes et les femmes qui s’affairent en ce dimanche matin, et même un marchand de fruits. Un gramophone se met à grésiller. K. monte un escalier et tombe sur des enfants qui jouent et le regardent d’un mauvais œil, toute une foule se presse dans un immeuble qui devrait être une sorte de palais de justice, mais n’en est pas un. Il frappe à une porte du cinquième étage et entre dans une pièce sombre, pleine de monde, c’est là qu’on doit l’interroger. Curieusement, chez Kafka, il y a beaucoup d’enfants crasseux qui jouent de ci de là, des petites filles assez immondes qui harcèlent le passant, des femmes tristes avec un bébé sur les genoux, des gens finalement plutôt piteux qui attendent dans le silence des annonces ou des verdicts qui n’arriveront jamais. K. doit répondre aux questions de ses juges mais il s’avère bien vite que ceux-ci ont négligé de s’informer, « donc, fit le juge d’instruction, vous êtes artisan-peintre ? » eh bien non, il est administrateur en chef dans une grande banque. K. a beau jeu de faire remarquer qu’une telle erreur manifeste à quel point on s’est trompé sur lui et qu’il n’a rien à faire là, il en profite alors pour prendre la défense de tous ceux qui, comme lui, par le passé, ont pu être faussement accusés. La foule applaudit, parfois s’esclaffe. Nous n’en sommes qu’au début : K. croit avoir emporté le morceau, mais pas du tout : on le saisit par le col pour l’arrêter une nouvelle fois car tout ceci était un leurre… Les chapitres suivants sont remplis de ces situations à la fois cocasses et dramatiques. Il n’y a rien à attendre d’une prétendue « Justice ». S’il va voir un avocat c’est par acquis de conscience, mais des avocats comme celui-là, il y en a plein, tous sont bavards et dénués de toute efficacité, celui qu’il va voir le reçoit au fond de son lit, soi-disant malade, gardé par une fille étrange, une certaine Léni, qui drague les intervenants. Un homme fouette les modestes employés qui ont mal fait leur travail lorsqu’ils ont participé à son arrestation, en fait c’est parce que, lors de son interrogatoire, K. a dénoncé leur comportement, la manière dont ils lui ont dérobé des objets, mais K. aurait été prêt à leur pardonner : après tout ils ne sont pas responsables des rôles qu’on leur force à jouer, mais pour convaincre K. qu’il n’en est rien, qu’ils sont bel et bien responsables et que « l’Autorité » désapprouve leur comportement, elle les fait fouetter devant lui, pour qu’il se sente aussi, bien entendu, toujours plus coupable. Des commentateurs ont dit que Le Procès était un livre sur la culpabilité, sur « comment rendre coupable », c’est sans doute vrai. Un peintre auquel K. rend visite car il est supposé receler un savoir intéressant sur les procédures judiciaires (ayant servi de confident aux magistrats qu’il a portraiturés pendant toute sa vie) lui explique qu’il n’a désormais plus rien à attendre d’un « acquittement ». Nous ne sommes jamais vraiment acquittés, même si nous le sommes en apparence, la culpabilité va revenir, et on recommencera le procès depuis zéro si nécessaire.

Enfin arrive la rencontre ultime, celle avec le prêtre dans la grande cathédrale de la ville. K. y a été attiré parce que sa banque lui a demandé de servir de guide à un visiteur italien souhaitant connaître les richesses artistiques de la cité, mais d’italien, point en vue. Seul le prêtre qui commence sa harangue depuis le haut de sa chaire. C’est là qu’intervient LA parabole, la grande parabole dite aussi « la légende », qui fut publiée indépendamment. On songe au fameux passage des Frères Karamazov où figure, là aussi, une parabole célèbre, le chapitre sur « Le Grand Inquisiteur ». Ici, c’est un peu autre chose : la parabole du portier. Devant la Loi, dit l’ecclésiastique, il y a un portier. Un homme de la campagne arrive et demande à entrer. Mais le portier répond que pour l’instant il ne peut pas le laisser entrer. L’homme essaie de regarder par la porte, mais le portier rit et lui dit qu’il n’a vraiment pas intérêt à essayer de passer, ce serait tenter l’impossible. Alors l’homme attend le feu vert du portier. Qui lui apporte de quoi s’asseoir, et de quoi attendre. Combien de temps ? Nul ne le sait. Finalement, il attend des années. Il n’a d’autre passe-temps que celui d’examiner le portier, jusqu’à ce que sa vue baisse, qu’il devienne sénile, mais avant de mourir, il a une question à poser : comment se fait-il que pendant tout ce temps, il n’ait vu personne arriver à cette porte pour tenter d’entrer, d’accéder à la Loi ? Alors le portier lui hurle la réponse : personne n’est venu parce que cette porte était pour toi seul, et maintenant, je m’en vais et je ferme.

S’en suit une discussion entre K et l’ecclésiastique. De la discussion il ressort que le portier a été un fonctionnaire irréprochable, qu’on ne saurait prétendre que l’homme a été trompé : il a été toujours libre de se lever et de repartir, l’homme n’était pas subordonné au fonctionnaire, bien au contraire, on pouvait dire que l’inverse se produisait, le fonctionnaire était subordonné à l’homme puisqu’il n’y avait qu’une seule porte et qu’elle était dévolue à cet homme, qu’une fois celui-ci mort, le fonctionnaire perdrait sa fonction, n’aurait plus d’utilité. L’ecclésiastique insiste sur le fait qu’on ne saurait juger le portier, que, finalement il appartient à la Loi, que celle-ci ne saurait avoir tort, et qu’on ne peut donc même pas plaindre le portier en affirmant qu’il serait subordonné à l’homme. On ne saurait le plaindre car, lui au moins, a une fonction. « Etre attaché par sa fonction, ne serait-ce qu’à l’entrée de la loi, vaut infiniment mieux que de vivre en liberté dans le monde ». K a beau se révolter, dire qu’on ne saurait tenir pour vrais tous les propos du portier car il se contredit parfois, aller même jusqu’à dire que cette subordination à la loi est une façon d’ériger le mensonge en ordre universel, rien n’y fait, l’ecclésiastique ne fléchit pas, d’ailleurs lui dit-il, ne vois-tu pas que je suis moi-même dépendant du tribunal qui te juge ? Je n’attends rien de toi dit-il à K. parce que le tribunal n’attend rien de toi : il te reçoit quand tu viens et il te laisse partir quand tu t’en vas.

De mon point de vue, on a rarement établi un portrait aussi précis et cruel de notre présence au monde, portrait parfait de notre asservissement à l’Ordre, qu’il soit religieux ou politique, tout vaut mieux qu’être libre semble dire Kafka, en tout cas, c’est de cette façon que vivent l’ensemble des mortels. La Loi, qu’est-ce au juste ? Le Talmud ? Mais les autres religions aussi. Le Chrétien vit dans le péché. Les membres de toutes les religions vivent dans des réseaux de contraintes et d’obligations qu’ils se sont inventés eux-mêmes pour eux-mêmes. S’émanciper serait s’en extraire. Or, ce que l’on voit c’est que toute tentative de s’en extraire échoue, voire même conduit à pire. La Loi, c’est bien sûr aussi celle des régimes totalitaires, mais pas seulement d’eux. Car c’est la loi du Capital, par exemple, mais qui souhaite vraiment en sortir ? Je ne sais pas si Kafka a lu Marx, ou s’il s’est intéressé à lui. Peu importe en réalité. Ce que nous voyons ici c’est que l’un comme l’autre ont perçu l’assujettissement des humains à un ordre machinique. Ce n’est pas du Marx de la lutte des classes qu’il s’agit ici, mais de celui qui a commencé à voir que le sujet de l’histoire était un « sujet-automate ». Chaque humain qui en dépend peut apparaître de bonne foi désireux de s’en extraire, mais c’est en vain, il demeure prisonnier d’une forme-sujet qui accomplit le dessein d’une Loi supérieure. Loi de la valeur ? Forme-marchandise ? Impératif du travail ? Je crois que tout lecteur du Procès peut être tenté de percevoir chaque scène offerte à ses yeux au cours de ce roman magistral comme une métaphore de ces diverses instances.

Ces contraintes, ces empêchements qui tissent le tissu de la Loi, on en viendra à dire presque qu’ils ou elles sont utiles car ce sont par eux et elles qu’on maintient un lien social, est-ce donc qu’il faudrait tracer un trait sur tout souci de libération ? Le livre de Kafka est d’un pessimisme absolu : nous ne convaincrons jamais nos gardiens et nos semblables (nos gardiens-semblables) que nous sommes innocents, nous ne les convaincrons jamais qu’il y a une possibilité de vie libre, nous sommes condamnés par avance et nous en payons le prix en acceptant dignement d’être mis à mort, même si, ce faisant, nous reconnaissons le caractère honteux de cette situation.

Kafka est l’auteur génial du XXème siècle qui a réussi à cerner le drame de ce siècle, celui d’avoir pris lentement conscience de l’absurdité des croyances, de l’arbitrarité des lois, de la décentration du sujet (jamais au centre de lui-même, toujours agi par des structures qui lui échappent) et, en même temps, de l’impossibilité d’en sortir, du caractère vain de toute tentative d’échapper à ce qui apparaît finalement comme la condition humaine. Brrr. Il nous fait froid dans le dos, il semble nous inviter à la modestie, à l’acceptation de notre sort, et pourtant au dernier moment, il nous montre la capacité de révolte qui est en nous, capacité qui restera inexploitée, ce qui nous fera peut-être penser que c’est mieux ainsi car nous risquerions de plonger dans un abîme pire encore que celui que nous connaissons.

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Le capital a-t-il une substance? (2)

[je continue ici ma réflexion à propos de La substance du Capital, œuvre majeure de Robert Kurz, publiée en 2005, en l’agrémentant d’emprunts au livre d’Aurélien Barrau, l’Hypothèse K]

L’expansion du capitalisme a-t-elle une borne ?

Reprenant la thèse de Marx qui ramène le travail à une quantité d’énergie dépensée en efforts musculaires, cérébraux et nerveux, Kurz ne fait rien d’autre que suivre en parallèle la voie désignée par les sciences de la nature : qu’est-ce qu’un travail, si ce n’est une dépense d’énergie ? Rien d’anormal donc à ce que l’un conduise à l’autre. On peut néanmoins s’étonner que la théorie critique se rabatte sur une vision à première vue naturaliste et trans-historique, qui serait contraire à ses principes de base. Car enfin, prétendre que c’est la dépense d’énergie qui crée la valeur vous a un air définitivement trans-historique, inutile de le nier. L’argument de Kurz serait ici, cependant, qu’il faut qu’il y ait un soubassement réel au Capital, même si celui-ci, avec le temps, s’est évanoui, afin de ne pas le laisser dans les limbes de l’imaginaire, autrement dit dans la pure circulation des marchandises. Il s’en est pris à maints auteurs proches de lui, Alfred Sohn-Rethel en premier lieu, puis plus tard Moishe Postone, d’avoir soutenu un point de vue selon lequel l’abstractisation du travail commencerait seulement au moment où on procède à l’échange de marchandises, mettant le travail concret (producteur de valeur d’usage) en dehors de cette sphère. Faire du travail quelque chose qui est abstrait dès la production suppose que la part concrète soit diffuse en lui même au stade abstrait. Kurz en veut beaucoup semble-t-il à une pensée dite « post-moderne » qui ferait s’évaporer toute idée de substance pour que ne restent plus que les rapports signifiant / signifié, autrement dit les symboles du langage. Je ne sais pas s’il a raison, c’est pour moi une question très profonde sur laquelle bute ma réflexion. Suis-je encore matérialiste ou suis-je purement structuraliste ? La physique contemporaine a beaucoup à dire sur ce sujet, elle participe activement de la dé-substantialisation du monde au sens positif du mot substance : la relation est de plus en plus mise en avant, quarks et bosons ont fait s’évanouir les masses concrètes dont on pensait qu’étaient faits nos atomes. L’interprétation relationnelle de la physique quantique (nous y reviendrons plus tard) va jusqu’à prétendre que les quantités mesurables n’existent que lors des interactions.

Nous le savons : la dernière décennie a remplacé le travail vivant, celui qui use de cette énergie « musculaire », par un travail mort, réalisé dans les robots et dans l’IA. Le capitalisme s’est révélé capable de remplacer cette dépense d’énergie humaine par les robots et l’IA… lesquels sont justement d’énormes consommateurs d’énergie. Où se rencontreraient l’énergie physique et l’énergie humaine qui en est une image réduite. Sorte (à mon sens, mais peut-être me trompé-je) de conversion des catégories de la borne interne dans celles de la borne externe. Pas étonnant alors que la théoricienne française de la CDV, Sandrine Aumercier, fasse appel à la notion de mur énergétique en lieu et place de la fameuse borne interne. Cette notion elle-même n’est pas sans difficulté : s’il est vrai que l’humanité a beaucoup de mal à stocker l’énergie et à transformer l’énergie primordiale (qui nous vient du soleil) en énergie utilisable, on ne peut pas présager une impossibilité définitive. A propos de la fusion nucléaire, par exemple, Sandrine la balaie en une demi-phrase : « nous sommes infiniment loin de réaliser la fusion », mais outre que la notion « d’infiniment loin » n’a pas de sens, elle fait peu de cas des « progrès » réguliers effectués dans cette voie : il s’agit de maintenir stables des plasmas au sein desquels la rencontre des atomes (isotopes de l’hydrogène) puisse se produire, et le plus longtemps possible. Cela consomme de l’énergie et le but est de faire produire plus d’énergie qu’il n’en est consommé, pour l’instant le rapport reste encore faible mais rien n’interdit de penser qu’un jour, l’humanité puisse se servir d’une énergie disponible de manière illimitée

Tokamak au Japon (réacteur de fusion nucléaire)

Alors, d’autres voyants rouges s’allument : ce ne serait pas un cadeau ! nous dit Aurélien Barrau dans L’hypothèse K :

Les savants, les ingénieures, les techniciens pourront, peut-être, nous proposer une énergie presque infinie et notablement décarbonnée. Alléluia, nous serions sauvés ! Vraiment ? Qui s’interroge sur les conséquences effectives d’une telle éventualité ? Puisque aujourd’hui nous utilisons largement l’énergie pour raser les forêts, dévaster les fonds marins, bitumer les montagnes, éradiquer les espaces de vie, la perspective de décupler ce moyen de suicide/prédation, sans renouveau axiologique, doit-elle être considérée comme méliorative ?

La destruction du vivant n’en serait donc qu’accélérée.

Nous sommes toujours ramenés à la borne externe, laquelle se manifeste par tous les désordres que nous connaissons au plan du climat et de la disparition du vivant. S’il n’y a plus de vivant sur cette Terre, à quoi bon les robots et à quoi bon la fusion nucléaire ?

La théorie de l’effondrement

La Substance du Capital date de 2005. Robert Kurz est mort en 2012. Que penser aujourd’hui de son affirmation concernant l’effondrement ? A première vue, nous n’avons rien constaté de tel : les usines tournent toujours, surtout en Chine et aux US, les grosses entreprises accumulent des profits colossaux et les milliardaires s’enrichissent, creusant toujours plus l’écart entre eux et le reste de la population mondiale. L’argent circule à une vitesse plus grande que les tourbillons de vents dans les plaines du Texas, s’accumulant dans des poches qui semblent devoir contenir toujours plus, il est le fruit de trafics monstrueux, drogue, armes, êtres humains. Quels sont les signes de l’effondrement ? Faut-il penser que ces paroxysmes de richesse et de violence sont justement les manifestations symptomatiques d’une chute finale à venir, comme si, pressentant le danger, de plus en plus de personnes avides faisaient fonctionner la machine à un rythme infernal ? Ou bien Kurz se serait-il trompé ? Ou bien fallait-il comprendre les choses un peu différemment ?

Ne devons-nous pas penser qu’en réalité, l’effondrement a eu lieu… et nous ne nous en serions pas rendu compte?

La valeur fondée sur le travail vivant s’est bien effondrée. Les lieux de production se sont concentrés là où les salaires très bas n’ont pas permis de générer de survaleur significative, ce qui s’est traduit par des marchandises de moins en moins chères, mais par une masse de valeur de plus en plus faible (et une masse de marchandises de plus en plus grande, dont on voit ensuite les rebuts envahir les océans et les déserts). Les pays occidentaux se sont concentrés sur les marchandises de luxe qui permettent de compenser la réduction du travail vivant par l’absorption d’une autre énergie humaine, dont il est peu question dans les écrits de Marx ou ceux de Kurz, qui a pour nom « libido », et qui transforme les objets d’usage en objets de désir et met l’accent dans la production sur l’aspect esthétique, en quoi consiste la marchandisation du Beau. Les entreprises du secteur informationnel, Google etc. ont inventé une nouvelle forme de fétiche qui s’empare des masses et les fait fonctionner elles-mêmes comme automates à leur service, devenant addictes aux flux d’images et d’informations, au sens neutre du terme, en quoi consiste la marchandisation de l’information, de la connaissance, et même du vrai (ramené à de pures fictions vendables et exportables). L’ensemble du processus révèle donc cette caractéristique fondamentale que nous relevions à l’instant : la dé-substantialisation. La substance s’est bien évanouie. Mais cette fois, dans un sens plus vaste que tout à l’heure, ce n’est plus seulement la substance travail qui disparaît, mais la substance de notre monde, de nos émotions, de notre vie. On doit penser ici que les deux disparitions sont liées, que le capital, pour survivre à son effondrement objectif, a dû créer, inventer, produire toujours plus de recettes qui lui ont permis de se survivre à lui-même en dépit de la perte de ce sur quoi il était fondé. Parmi ces recettes, la finance, c’est-à-dire le développement d’un capital fictif, en est une majeure. L’existence d’un capital fictif a priori inépuisable est la garantie que l’on pourra continuer sans relâche à exploiter la Terre, la vie biologique et le monde des espèces naturelles.

Aurélien Barrau

Le capital fictif

Le capital ne gèrant plus de valeur basée sur le travail, celle-ci ayant disparu, fait comme si (dans l’industrie bancaire) cette disparition était irréelle ou provisoire, que la valeur allait bientôt revenir, et qu’il suffisait donc de parier sur ce retour, en empruntant au futur. André Gorz avait déjà prévu cela vers la fin de sa vie, écrivant dans Ecologica: « le capital recourt de moins en moins à la production de marchandises et de plus en plus à « l’industrie financière » qui ne produit rien : elle crée de l’argent avec de l’argent, de l’argent sans substance en achetant et en vendant des actifs financiers et en gonflant des bulles spéculatives ».

Norbert Trenkle et Ernst Lohoff, penseurs contemporains et membres de la revue Krisis, qui se sont un peu éloignés de Kurz, ont inventé pour décrire ce phénomène la notion de marchandise d’ordre 2 (MO2). Ils se basent en cela sur le concept marxien de capital fictif. « L’augmentation du capital social global aurait été non plus basée sur la valorisation réelle, mais principalement maintenue grâce à l’anticipation de valeur future sous la forme de capital fictif ». En précisant que la catégorie de capital fictif « comprend tous les titres monétaires issus de la vente de capital-argent et qui existent, à côté du capital-argent initial, dans les mains du prêteur dès l’instant où le capital-argent initial est vendu. Il s’agit par exemple des droits d’une banque en matière de remboursement et d’intérêts, mais les actions constituent tout autant un capital fictif ». Dans le Livre III du Capital, Marx disait que ce qu’il advient du capital-argent une fois dans les mains de l’acheteur de celui-ci, qu’il soit dépensé de manière productive ou pour la consommation, est sans importance pour la distinction entre capital fictif et capital en fonction. Ce qui est décisif, c’est plutôt le fait que la même somme d’argent existe doublement comme capital pour deux personnes. Voilà une chose bien fantastique, et il faut s’y prendre à deux fois pour la réaliser (oui, je sais, je suis béotien en la matière et sans doute m’étonné-je de peu…) : lorsque l’entrepreneur est en mal de liquidités pour des investissements futurs, il peut « vendre » une partie de son capital sous forme d’actions, l’acheteur en fera ce qu’il veut, mais il restera alors le fait que, bien sûr, d’un côté, le vendeur garde son capital : le titre vendu ne donne que la garantie d’un remboursement futur une fois les gains dus à la production réalisés, et de l’autre, le prêteur en gagne, puisqu’avec cette somme d’argent il peut bien faire ce qu’il veut, y compris investir lui-même ailleurs. Autrement dit, par ce biais, et comme par miracle, le capital se multiplie ! Jusqu’à où, jusqu’à quand peut aller ce tour de passe-passe magique ? Gorz pensait y voir une limite que le capitalisme atteindrait tôt ou tard. On ne peut pas indéfiniment parier sur le futur, dit la personne de bon sens, surtout lorsqu’on sait que les promesses ne peuvent pas être tenues ! Les bulles financières finissent toujours par éclater.

Ernst Lohoff et Norbert Trenkle

Malheureusement, les espoirs d’André Gorz se sont révéles vains jusqu’à maintenant.

Pour conclure, avec (et contre?) Aurélien Barrau

On a l’impression que le capitalisme se survit à lui-même et que l’effondrement est pour plus tard alors qu’il a déjà eu lieu mais que ses effets ne se font sentir qu’avec retard, comme cela est le cas dans de nombreux phénomènes physiques (connus comme cas d’hystérésis). Et ces effets, bien sûr, contiennent tous les constats horribles que nous pouvons faire et qu’énumère si bien Aurélien Barrau :

les populations animales s’effondrent,

les végétaux sont en stress extrême,

les fonds marins et leurs écosystèmes sont dévastés,

les feux ravageurs se répandent partout dans le monde,

un million d’espèces sont menacées d’extinction,

les émissions industrielles impactent fortement la vie humaine,

nous assistons à – ou plus exactement nous engendrons – un « anéantissement biologique global »

que faire pour essayer de limiter les dégâts ? Ce ne sont pas les « petits gestes » demandés ici ou là qui vont y faire quelque chose (manière d’amuser la galerie et de détourner l’attention). Ce n’est pas non plus, comme le souhaite Aurélien (je l’appelle ainsi parce qu’il est pour moi une figure familière, que je rencontre quelquefois au gré de mes pérégrinations matinales dans Grenoble, du côté de la place Sante-Claire, avec qui je sympathise sans lui avoir pourtant jamais adressé la parole), une sorte de sursaut moral et poétique qui tout à coup s’emparerait de l’humanité.

Il n’y aura pas d’évitement des pires effets de l’effondrement que nous subissons dès maintenant sans un réel effondrement du capitalisme, et, on l’a compris : le secteur financier est au coeur de la question.

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