Quand le capital (la logique) passe à l’ordre 2

Le capitalisme est-il en train de vraiment s’effondrer, comme cela est prédit depuis longtemps par les tenants de la Critique de la Valeur ? Ou bien n’est-ce qu’une péripétie nouvelle avant un rétablissement et une continuation jusqu’à la prochaine fois, comme voudraient nous le faire croire la majorité des commentateurs politiques et des économistes, tant l’idée d’une fin du capitalisme semble difficile, voire impossible à concevoir ? Et tant surtout, par tous les moyens, on voudrait conjurer une telle éventualité.

Je rappelle ici que l’originalité de la tendance « critique de la valeur », associée aux noms de Moishe Postone, Robert Kurz, Roswitha Scholz, Anselm Jappe etc. réside, par rapport au marxisme, dans l’aveu clair et sans détour que, si le capitalisme est bel et bien voué à un effondrement, pour des raisons à la fois internes (la fameuse « borne interne », consistant dans l’inexorable perte de la « valeur ») et externes (la « borne externe », consistant dans les ravages causés par la surexploitation de la planète), ce ne sera pas forcément pour faire advenir une société plus juste, plus belle et plus heureuse. Cela ne se traduira pas par le « triomphe » d’une classe sociale, fût-elle « ouvrière », qui aurait pour mission, en parvenant à la domination hégémonique, de faire régner désormais et jusqu’à la fin des temps une… société sans classes (rien que ça). Nous ne sommes plus des enfants et nous ne croyons plus au Père Noël de la Lutte des Classes.

Nous sommes face à un désordre angoissant : d’un côté nous serions satisfaits de la disparition d’un régime socio-politique responsable du drame vécu par presque chaque humain, être condamné toute sa vie à un labeur qui n’a d’autre finalité qu’accumuler de la valeur abstraite (incarnée par l’argent), sans aucune considération pour ce qui devrait être l’attrait principal d’un travail : sa richesse intrinsèque, le bonheur qu’il procure à lui tout seul, l’envie de s’y réaliser comme sujet libre, et de l’autre, nous sommes terriblement conscients qu’une telle disparition ne se fera que dans la douleur la plus extrême : misère, chômage, famines, guerres.

Car évidemment nous ne sommes pas prêts pour une telle éventualité. Seuls peut-être quelques zadistes d’avant-garde, ou quelques zapatistes trop éloignés de nous ont envisagé cette évolution. Quant à nous, nous commençons à peine à nous dire qu’il serait peut-être bien de louer un lopin de terre dans un coin de campagne pour y cultiver quelques plants de pommes de terre et trois salades… mais saurions-nous faire ? Ne devons-nous pas nous y mettre tout de suite ? Nous sommes d’incorrigibles paresseux…

Comment en sommes-nous venus là ? Méfiant que je suis à l’égard du discours des « économistes »1 (qu’ils soient atterrés, empiristes, prix Nobel ou rédacteurs des Echos), je me réfère encore une fois aux thèses soutenues par la CDV – ci-devante « Critique de la Valeur », agrémentée aussi quelque fois du terme juxtaposé de « Dissociation » – en l’occurrence dans un ouvrage récent encore paru aux Editions Crise & Critique (décidément, « ils » sont actifs, dommage qu’ils aient si peu d’audience), et signé de deux noms, ceux de Ernst Lohoff et Norbert Trenkle (trad. Paul Braun et Vincent Roulet) : La grande dévalorisation.

On le sait désormais, avec la fin de la période souvent baptisée de « fordiste », s’est essoufflée la vieille formule qui faisait que de la valeur abstraite était gagnée par l’effectuation du cycle de la marchandise. Ce cycle passait par une phase de production au cours de laquelle une marchandise particulière intervenait, la seule susceptible de faire croître sa valeur : la force de travail, par quoi de A, représentant une certaine somme d’argent dépensée pour obtenir les matières premières nécessaires à la fabrication, on pouvait passer à A’, une somme d’argent supérieure. Avec la diminution constante du rôle de cette force de travail dans le processus de production, due aux gains de productivité liés au développement des techniques et technologies, s’est produite une baisse de la (sur)valeur, et le capitalisme s’est trouvé en crise. On ne pouvait bientôt plus valoriser le capital de manière suffisante pour que cela vaille la peine de continuer. Il fallait greffer sur ce mécanisme un autre mécanisme qui pourrait peut-être – ô miracle ! – se passer de travail, même abstrait, pour produire quand même de la valeur, autrement dit, au lieu de passer de A à A’ en passant par la production effective d’une marchandise M, on pourrait peut-être passer directement de A à A’… sans intermédiaire de marchandise ! Augmenter la somme d’argent sans rien faire… cela paraît étrange, voire suspect. Peut-être en réalité s’agissait-il d’une forme nouvelle et dérivée de la notion ancienne de marchandise. Comme une sorte de méta-marchandise, si on veut, une qui aurait comme valeur d’usage… la valeur d’échange des marchandises ordinaires, et qui aurait comme intermédiaire sur quoi on pouvait faire accroître la valeur, non pas du travail effectué, mais du travail… à venir (donc une abstraction d’une abstraction). Autrement dit, le capital se valorisait sur le dos de marchandises non encore produites, mais qui le seraient plus tard, du moins l’assurait-on sans preuves. On savait déjà faire cela : on avait pris l’habitude d’anticiper sur la production, d’emprunter de l’argent afin d’acquérir les quantités (A) nécessaires pour la fabrication, attendu que celles-ci devenaient de plus en plus chères et que personne ne disposait de suffisamment d’argent liquide pour démarrer une production. Mais tous ces gestes : emprunter, prêter, anticiper, rendre décrivaient une activité globale qui consistait en la mise en place d’une production de marchandise, ils n’étaient pas encore incorporés à l’activité elle-même. C’est quand ils devinrent d’une grande importance que l’on focalisa son attention sur eux et qu’on en vint à considérer que la tâche de gérer ces montants de valeur abstraite était elle-même un processus, parasitant le premier peut-être, mais finissant par devenir plus important : on produisait bien une marchandise par eux, mais une marchandise fictive. Comme le spectre d’une marchandise, qui n’existe que dans les limbes (puisque le travail pour la produire n’est pas là, demeure dans le futur). Mais ce spectre est bel et bien commercialisé : ce sont les titres, obligations et actions du système bancaire. Lohoff et Trenkle les définissent comme marchandises d’ordre 2. Avec cela, on assiste à une généralisation de la notion de marchandise : à côté des biens produits, qui ont une valeur d’usage particulière, un vêtement pour se vêtir, une pomme pour la soif, il y eut une marchandise force de travail, dont la valeur d’usage résidait uniquement « dans la capacité qui est la sienne, quand elle est mise en œuvre, de produire plus de valeur que ce qui est nécessaire pour sa propre reproduction », voilà bien un type de marchandise qui s’éloigne du concret des biens nécessaires, puis le capital lui-même s’est transformé en marchandise sous sa forme argent :

Alors que le tout-venant des marchandises incarne, comme résultat du travail privé passé, de la valeur effective, les titres de propriété incarnent une anticipation de la valeur future […] afin qu’il soit bien clair que le capital-argent ne peut devenir marchandise que sur la base de la production généralisée de richesse abstraite, et pour insister sur la différence qui l’oppose aux marchandises circulant sur le marché des biens et du travail, les membres de cette classe de marchandises seront qualifiés par la suite de marchandises dérivées ou plus précisément de marchandises d’ordre 2. Celles-ci ont en commun avec la marchandise force de travail que leur valeur d’usage se situe également en dehors du domaine sensible-matériel. Mais chez elles, le détachement à l’égard du monde sensible-matériel va beaucoup plus loin. Car contrairement aux marchandises circulant sur le marché des biens, qu’il faudrait dans ce contexte qualifier de marchandises d’ordre 1, les marchandises d’ordre 2 sont dépourvues de toute composante sensible-matérielle.

J’ai été frappé lorsque j’ai lu cela car cela me rappelait étrangement mon domaine de prédilection : la logique. Car là aussi, en logique, on n’a pas cessé de voir les choses en niveaux, mais alors en niveaux de langage : le langage-objet était complété par un métalangage. Le métalangage était au départ l’ensemble des opérations commises pour parler du langage objet. Très vite, on a voulu intégrer le métalangage dans le langage, mais alors il fallait un méta-méta-langage et ainsi de suite, cela a donné lieu à des langages logiques de plus en plus complexes, avec des objets d’ordre 1, d’ordre 2 etc. mais pour parvenir à manipuler ces entités, il fallait inventer des systèmes très subtils afin d’éviter l’existence de paradoxes (Burali-Forti par exemple). Dans le domaine de la valeur, il y a bien sûr de grosses différences avec cette situation, même si on va trouver là aussi nécessairement des contradictions, à défaut de paradoxes.

Une question qui vient naturellement à l’esprit quand on se penche sur les fondements de la démarche logique est celle-ci : une preuve ayant été produite pour un résultat T, qu’est-ce qui prouve que c’est bien une preuve ? Ne faudrait-il pas une preuve de la preuve ? Mais alors pourquoi pas une preuve de la preuve de la preuve ? et ainsi de suite. Si on tombait dans ce piège, on n’en finirait pas : voir ici le fameux paradoxe d’Achille et de la tortue revu par Lewis Carroll, en réalité il faut voir la théorie de la preuve autrement. Des critères autres que la preuve à construire (dans un système qui serait alors un méta-système par rapport à celui où s’est fait la première preuve) peuvent exister, ils existent. Supposez par exemple qu’il suffise de compter les types de nœuds d’un réseau et de voir s’il vérifient telle ou telle formule (d’Euler par exemple), alors on aurait un « critère » qui s’exprimerait tout autrement que par une preuve, mais qui serait un fondement solide de la justesse de la preuve2.

Dans le domaine de la valeur, on spécule d’une manière différente. Ce qui nous est apparu en logique comme un piège à éviter est devenu une sorte de manière d’exister. On doit sans cesse prouver que la valeur (d’usage) de la valeur (d’échange) est elle-même une valeur (d’échange) afin de pouvoir continuer le processus. Et ceci sans fin, jusqu’à ce qu’on se rende compte qu’il n’est pas possible de valoriser de la valeur sans qu’à un certain moment n’apparaisse une preuve irréfutable de valeur, sous la forme de l’actualisation concrète d’un fondement, à savoir… un travail effectivement réalisé.

Lorsqu’on se rend compte de cela, on peut avoir deux attitudes : une attitude flegmatique consistant à se dire que c’est la vie et qu’un jour ou l’autre, on « annulera les dettes »3, ou bien une attitude folle, qui est celle aujourd’hui d’un Trump, qui croit pouvoir revenir aux origines, refaire surgir du néant un travail comme au beau temps des débuts de l’ère capitaliste, qui serait enfin le travail que l’on aurait anticipé lors de l’émission des titres, emprunts, actions et obligations, mettant ainsi fin à l’endettement. Sauf que… ce travail futur qui devait garantir les marchandises d’ordre 2… n’existe tout simplement pas, le processus a justement été inventé pour qu’il puisse ne pas exister, puisque s’il existait il faudrait complètement revenir en arrière, rembobiner la bobine en quelque sorte pour revenir en un point de départ, où plus rien n’existe comme avant : on trouve en particulier un amas de technologies nouvelles qui ont été elles-mêmes à l’origine de la disparition de la valeur, et dont le capitalisme ne pourrait pas aujourd’hui se passer. Après Drill, baby, drill, nous voici alors entraînés dans une quête du travail disparu, on a beau prétendre contraindre, au moyen de barrières douanières, les entreprises mondiales à investir aux Etats-Unis, à y construire de vraies usines avec le fantasme de construire le « vrai » « capitalisme dans un seul pays » (après le socialisme dans un seul pays cher à Staline), rien n’y fait, rien n’y fera : tout s’effondrera.

1 Oui, je suis méfiant, parce que 1) je sais bien que l’économie n’est pas une science, encore moins une science empirique, et 2) il me paraît évident que les chroniqueurs sont loin d’être neutres, et qu’ils ont chacun leur bout de gras à défendre, qu’il s’agisse de leurs propres placements en bourse ou qu’il s’agisse d’une position stable dans un establishment gourmand de leurs avis, comme autrefois, des rois étaient friands des divinations prodiguées par leurs mages et voyants de toutes sortes.

2 C’est cette voie qui a été prise par Jean-Yves Girard, à partir de la logique linéaire grâce à la notion de réseau de preuve.

3 On notera que cette vision est très différente de celle d’un Robert Kurz par exemple qui, lui, ne l’envisage pas : l’évolution conduit à un effondrement véritable, c’est-à-dire à la fin du capitalisme. Quand on évoque cette « continuation tranquille », on laisse entendre évidemment que cette fin n’est peut-être pas pour demain, ce qui provoque, on l’aura deviné, une scission potentielle.

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Les mathématiques, l’art, la littérature – III- La littérature

Nous ne voyons pas ce que nous avons sous les yeux. Ou bien, souvent, nous ne comprenons pas. Nous sommes bêtes en même temps qu’aveugles. Sortant de la Bourse du Commerce et jetant un œil machinal sur la couverture du livre que j’avais dans la main, je constatai qu’elle était illustrée d’une photo de l’intérieur de la rotonde, avec un détail troublant, que j’avais perçu pourtant, mais sans y réfléchir : les pigeons. Oui, les pigeons perchés sur une corniche qui fait le tour. Dans mon subconscient, c’était des pigeons ordinaires. On aura laissé les vitres ouvertes, sorte de manière de dire que le musée n’est pas aussi fermé qu’il en a l’air, et on aura laissé entrer les pigeons, j’aurais dû m’étonner de n’en voir aucun voler, mais non, c’était resté dans mon subconscient, sans que cela ne produise aucun étonnement. Les voir sur cette photo me met alors la puce à l’oreille. Serait-ce que ? Serait-ce que ces pigeons sont des faux ? Eh bien, troublante tromperie que l’art peut produire : ces pigeons sont des œuvres de Maurizio Cattelan, un des artistes contemporains les plus célèbres, célèbres par ses facéties qu’il introduit dans le quotidien, que d’aucuns appellent des arnaques, mais qui, pour moi, sont en réalité bel et bien des jeux de surprise, des manières de nous interpeller dans nos automatismes. L’art, la beauté, c’est aussi cela : la capacité de nous troubler.


Jocelyn Benoist parle de cela dans son dernier livre Sans anesthésie, la réalité des apparences. Il évoque des installations et sculptures de Kapoor, à Berlin, en 2014, ou son épouse Sandra lui fait remarquer que ce qu’ils viennent de voir n’était pas des trompe l’oeil comme lui l’avait cru mais des montages pour suggérer un tel procédé. Bref, l’oeuvre de l’artiste était conçue pour créer l’illusion d’une illusion. Le philosophe utilise cet exemple pour nous montrer à quel point, si l’on veut vraiment comprendre l’art contemporain, il faut accepter l’idée de la réalité des apparences. Conformément au dogme du nouveau réalisme, tout est réel, y compris les apparences, et donc les illusions et donc les illusions au carré, au cube etc. Point de vue sur lequel il me faudra revenir un jour, et qui ne m’avait pas autant frappé les premières fois où j’ai été confronté à cette pensée philosophique. Toujours est-il que cette perception a posteriori du fait que les pigeons que j’avais vus n’étaient pas des vrais, mais des pigeons empaillés, me mettait sur la voie de cette affirmation de la réalité des apparences puisque je n’avais pas eu de moyen, spontanément, de les identifier comme objets factices et donc pures illusions : l’illusion et ce qu’on croit être le réel se confondaient donc.

Balade à pieds pour me rendre au Collège de France, en passant par le Musée Picasso, où se tient en ce moment l’importante exposition sur « l’art dégénéré » : on montre les œuvres qui furent exposées à Münich à partir de 1937. Evidemment elles sont mieux présentées que ce ne devait être le cas dans l’Allemagne hitlérienne. Elles étaient mises les unes contre les autres, parfois à l’envers. Ici, on peut s’attarder sur chacune d’elles. Autre type de trouble. Sentir que des tableaux, qui nous semblent aujourd’hui plutôt classiques tant nous nous sommes habitués aux formes des cubistes et aux couleurs des fauves, ont pu être détestés, avilis, vus comme des symbôles de décadence. Ce frein à l’acceptation de la nouveauté dans l’art est l’un des signes les plus parlants de l’obscurantisme. On a vu il y a quelques semaines qu’une des premières mesures de Trump avait été de s’emparer d’un centre d’art, le Kennedy Center à Washington, afin d’y imposer ses choix.

Quand on va à pieds du Musée Picasso au Collège de France, on traverse la Seine en principe au pont Sully. Après avoir essuyé, au passage, sur le visage, quelques gouttelettes portées par le vent, on découvre à l’angle du quai quelques bouquinistes. J’y trouve, comme s’il me tendait les bras, le livre récemment sorti chez Gallimard, mais déjà en vente chez eux, qui porte le titre Les soixante quinze feuillets, de Marcel Proust. Je suis gâté. J’achète tout de suite. La marchande me fait un prix. Là, je suis vraiment dans la littérature. J’ai encore en mémoire la lecture qu’à faite de l’un des extraits (celui qui renvoie aux souffrances du petit Marcel quand il doit se coucher de bonne heure pendant que sa maman reste au salon pour recevoir quelques invités) le grand comédien Guillaume Galliène, lors de l’émission La Grande Librairie. Il avait su montrer la fluidité incroyable de l’écriture de Proust en dépit de tout ce qu’on peut dire sur la longueur des phrases ou le raffinement de la syntaxe. Lu de cette manière, Proust est vivant. Et il est drôle. J’ai eu en classe terminale un professeur de lettres – qui s’appelait Monsieur Pierre Abramovici, avis à ceux et celles qui ont pu le connaître1 – que je n’oublierai jamais, qui lisait La Recherche de cette façon. Toute la classe se bidonnait (même les grands garçons qui ne juraient que par la science et la technique), cela m’avait donné l’envie de lire l’ensemble de l’œuvre. J’avais dix sept ans, j’en ai aujourd’hui soixante de plus : il faut que je relise. Soixante de plus… c’est comme le cadran des horloges, une heure, ça fait soixante minutes, le cadran est parcouru, et la grande aiguille est prête pour un nouveau tour. Dans le fond, c’est comme cela que nous devrions concevoir notre vie, plutôt que comme une ligne droite qui n’en finit pas de s’effacer lorsqu’on approche de la fin. Rimbaud : on n’est pas sérieux quand on a dix sept ans. Et 77 alors ?

extrait du manuscrit de Marcel Proust

Mais laissons cette nostalgie et revenons à Proust. Que certains rejettent au motif qu’il ne ferait que parler des mœurs de la bourgeoisie, et même de la grande bourgeoisie. Et alors ? Le sujet Proust évoluait dans ce milieu, il en a fait son miel. Est-ce scandaleux ? D’autant que sa manière de le décrire n’est en aucune manière hagiographique, elle pourrait servir au contraire à en faire une vraie critique. Proust propose une description phénoménologique très précise d’un certain type de forme-sujet qui est celle d’une certaine classe sociale, la bourgeoisie. Le tableau qu’il en donne est critique (puisqu’on en rit à de très nombreuses pages). En même temps, il explore, ou plutôt il dessine sa propre subjectivité, comme peu d’écrivains ont su le faire, et en le lisant, nous découvrons que c’est aussi la notre. Si nous tentons d’aller au fond de nous mêmes par le moyen de la littérature ou d’autre chose, ce que nous découvrons c’est que nous sommes tous semblables, la subjectivité la plus intime est installée sur un fond commun qui nous traverse tous. C’est comme un espace servant de base à un fibré : nous sommes les fibres, l’espace est le même pour tous, même si, hélas, pour un trop grand nombre d’entre nous, il apparaît comme déchiré, troué, ayant connu de multiples accidents. Bien sûr, l’espace pour le sujet n’est pas exactement le même pour un Proust ou un Jean Genet ou pour un Charles Juliet, car chez ces deux derniers auteurs, il est marqué par les manques d’une enfance dépourvue d’amour. Mais en dépit des accidents, il demeure. La lecture nous fait dévider l’écheveau, le temps était enroulé dans le livre, maintenant que nous le lisons page après page, nous le voyons s’ouvrir. Le grand mathématicien Alain Connes écrit quelque part2 ceci :

La répétition de nos vies, et les habitudes en particulier font que le malheureux temps linéaire des calendriers s’enroule comme une droite irrationnelle dans un espace de dimension plus grande qui n’appartient qu’à nous, que nous créons au cours de notre existence et dont certains d’entre nous font une merveille, comme Proust ou Grothendeck en se retirant du monde des futilités pour retravailler l’histoire de leur passé qui n’est autre que cet ouvrage. Ecrire une autobiographie fait partie de cet exercice de structuration de notre « temps » et en cas de réussite devrait donner une vue d’ensemble de cet « espace temporel » qui nous est propre et que seuls nous pouvons connaître et édifier.

Les Soixante quinze feuillets sont des manuscrits préparatoires à La Recherche du Temps Perdu, parvenus à l’éditeur Bernard de Fallois par l’intermédiaire de la petite nièce de Marcel Proust, Suzy, fille de Robert, son frère cadet. Grâce à ces manuscrits, on multiplie l’effet de découverte de la temporalité que l’on a dans l’œuvre de Proust, puisqu’ils nous permettent non seulement de saisir dans un premier jet cette expression du temps, mais, en plus, de disposer ainsi du temps de l’écriture, c’est-à-dire du temps qu’il faut pour écrire. Par eux, le temps de la recherche s’ajoute à celui de La Recherche. Si, comme l’écrit Daniel Sibony dans son livre A la recherche de l’autre temps, on représente le temps vécu non par une droite mais par un réseau de fibres, alors on peut imaginer qu’à chaque instant t de notre vie (ou de notre écrture, ou de notre lecture) se trouve associée une fibre Ft, c’est-à-dire un espace multidimensionnel (cela peut-être un espace vectoriel), qui contient « tout un ensemble d’« objets » qui lui est associé, ne serait-ce que par exemple les pensées du sujet autour de cet instant ». Curieusement, alors que les instants sur la droite réelle sont totalement ordonnés (t avant t’ avant t’’), les fibres associés à ces instants peuvent se rencontrer de telle sorte que des éléments de Ft’ apparaissent avant certains de Ft : cela rend compte évidemment d’un effet de chaos dans la pensée à l’intérieur duquel l’écriture tente de mettre de l’ordre. Par ailleurs, « imaginez, dit Sibony, que la fibre sur l’instant t soit une feuille pleine d’écritures inspirées par cet instant, le passage d’un instant à un autre serait l’écriture qui s’accomplit dans l’intervalle, augmentée de ce qu’elle évoque et ne dit pas mais qu’on peut interpréter ». Les versions successives d’une œuvre sont alors des variations passionantes à étudier qui relient divers faisceaux de fibres qui ont été associés à des instants différents mais dont les bases temporelles ont subi de faibles changements (comment je réécris à un instant t’ ce que j’ai écrit à l’instant t sur la base de B, un ensemble qui contient mes souvenirs et sentiments passés qui, lui, s’est guère modifié).

Voilà comment, des mathématiques, on passe à l’art, puis à la littérature, pour revenir aux mathématiques. L’un des grands spécialistes de ce genre de trajet s’appelait Gilles Châtelet, il s’est donné la mort en 1999. Je reviendrai sur lui prochainement.

1Je crois avoir vu l’an dernier un avis de décès dans Le Monde portant ce nom.

2Dans sa préface au livre de Daniel Sibony : « A la recherche de l’autre temps », sur lequel je reviendrai

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Les mathématiques, l’art et la littérature –II – L’art

Profitant de l’occasion fournie par cet événement auquel je m’étais promis d’assister – la leçon inaugurale de Thierry Coquand au Collège de France – je m’étais décidé à aller visiter, le matin même, la nouvelle Bourse de Commerce, création due à la fortune de François Pinault, l’un des milliardaires qui consacre une partie de son argent à une collection d’art contemporain que l’on dit admirable. Aimant toujours m’accompagner d’un livre qui porte sur le sujet de mes voyages ou de mes visites – ainsi que je l’avais fait précédemment en me munissant du dernier livre de Mathias Enard pour aller à Berlin – j’avais cette fois-ci pris celui écrit par Christine Angot dans la collection des Nuits au musée, parce qu’il était censé décrire une nuit passée à l’intérieur de ce bâtiment magnifique en forme de rotonde. Las ! Je fus déçu. Attiré que j’avais été par son intervention au cours de l’émission La Grande Librairie où elle titillait allègrement le meneur de jeu et où elle déclarait qu’elle avait choisi la Bourse parce que c’était un « lieu de pouvoir », je m’attendais à ce qu’elle approfondît l’idée en nous racontant ce que cela faisait d’être installée ne serait-ce qu’une nuit au sein d’un lieu certes superbe mais érigé en temple de la valeur et du capitalisme moderne. Quelque chose comme un The Brutalist en version littéraire en quelque sorte. Loin de cela, l’autrice consacrait des pages à relater des mondanités, des amitiés bancales avec des stars du système artistique et des liaisons éphémères avec tel ou tel héros ou héroïne de l’actualité version Gala. En fait de pouvoir, elle s’y décrit, elle, comme femme de pouvoir : qu’est-ce d’autre que d’être membre de l’académie Goncourt, avec ce que cela recèle de capacité d’influence sur les critiques, les éditeurs et les confrères, qui se voient désormais contraints de ne surtout pas la critiquer au risque de se voir rayés des listes de récompensables1 ?

Intérieur de la Bourse de Commerce – video de Arthur Jafa

Bien, je n’étais donc pas dans le domaine de la haute littérature, ni même dans celui de l’art, puisque ses jugements s’arrêtaient à « telle œuvre est belle » (« Léonore est revenue, et s’est allongée sur le lit de camp : – c’est vraiment très beau. Je me suis allongé à côté d’elle. – Les pièces sont vraiment très très belles. Objectivement les pièces sont très belles ») alors même que, dit-elle, elle a fréquenté certains des artistes les plus en vue, et qui ont leur place en ce lieu, et que donc elle devrait être capable d’en dire plus.

Il me fallait donc être seul dans ma visite de ce temple honorant à première vue un fétiche : le fétiche-art. Seul pour évaluer sans préjugé ce que je ne connaissais pas encore, des œuvres d’artistes avec lesquels je suis peu familier car leurs noms restent souvent à peine murmurés dans des cercles très fermés qui croient ainsi rendre un culte à ce qui fait que l’on peut encore espérer de la vie : l’art, qui devrait être ouvert à tout vent.

oeuvres de Mira Schor et Lynette Yiadom-Bioake

J’ai fait sagement la queue avant qu’il ne soit l’heure d’entrer et j’ai alors été saisi par la majesté du lieu : on retrouvait quelque chose de ce qui nous avait enchantés, C. et moi, lorsque nous étions l’an dernier sur l’île de Naoshima. Pas étonnant puisque l’intérieur de la Bourse de Commerce avait été entièrement refait par l’architecte Tadeo Ando, lequel avait introduit ici le même esprit, les mêmes courbes et surfaces se coupant à différents types d’angle que celles que nous voyions sur l’île. Le retour de The Brutalist, vous dis-je. On pénétrait par une ouverture rectangulaire qui donnait sur la projection d’un film de l’artiste vidéaste Arthur Jafa dans lequel se bousculaient à rythme très rapide des images prises aux quatre coins de l’Amérique de corps et de visages appartenant à la communauté noire américaine, depuis les figures iconiques comme Angela Davis, Miles Davis, Martin Luther King, Barack Obama etc. jusqu’à des anonymes, et parmi eux des danseurs de rue, des joueurs de baskett-ball et les plus démunis des enfants noirs des bidonvilles et des laissés pour compte des rues les plus désertes des grandes villes. La video se nommait Love is the Message, the Message is Death, comme un rappel lointain du slogan de Marshall McLuhan, The message is the massage, mais cela me rappelait aussi la phrase entendue en Inde autrefois, sur un site jaïn, selon laquelle Emptyness is the Message. Tellement ce mélange d’images précipitées les unes contre les autres avait tendance à les faire toutes s’annihiler dans un même maëlstrom qui, semblait-il, à la fin, débouchait sur le vide et l’anéantissement, ponctué de loin en loin par le rappel du soleil, boule incandescente qui inscrivait ce flux dans un devenir cosmique. Qu’y avait-il à l’horizon que la Mort et l’inévitable absorption de notre planète par l’étoile grossissante avant qu’elle même ne devienne une naine rouge.

Dans une salle attenante, baptisée Galerie 2, était projetée une autre video du même auteur (AGHDRA), où, cette fois, sur un écran vraiment gigantesque, on voyait un océan de lave et de plaques de plastique onduler sous un ciel d’aurore pendant qu’un bateau errait sur cette surface avec, à fond de calle, des personnes enchaînées, le tout baignant dans un mélange de musiques envoûtantes empruntées à la culture africaine-américaine.

Faisant le tour de la rotonde, comme un cadran d’horloge divisé en vingt quatre cases, on pouvait aller de vitrine en vitrine, comme autant de stations sur un chemin de croix imaginaire, afin de contempler en chacune une œuvre du sculpteur Ali Cherri, toutes ayant ce côté énigmatique du rêve, inscrites dans la lignée d’un certain surréalisme, réminiscences de Magritte ou de Delvaux, montrant la fragilité de certains objets du monde, comme nos vies, symbolisées ici par celle d’un petit chardonneret entre la vie et la mort, tenu dans une main qui hésite avant de se refermer, ou bien ces pierres sculptées datant du 14ème siècle que l’artiste a récupérées pour les greffer à des formes modernes, établissant ainsi un lien entre les époques historiques comme il établit un lien entre le rêve et la réalité.

Ali Cherri

Je suis monté aux étages supérieures, j’ai parcouru au dernier étage une galerie circulaire qui passait par tous les plus grands artistes d’aujourd’hui, ayant pour noms Kerry James Marshall, Marlene Dumas, David Hammons, Mira Schor, Peter Doig, Miriam Cahn, Ana Mendieta, Lynette Yiadom-Boakye, Georges Adeagbo et j’en oublie. Chacun ou chacune proposant un univers qui lui est propre, tellement singulier à chaque fois qu’il faudrait un temps indéfini pour pouvoir entrer en lui comme il le faudrait. Ce qui m’a le plus touché est bien sûr – puisque c’est ce que je tente d’approcher par une pratique datant déjà de nombreuses années – le domaine de la peinture proprement dite. On a eu tendance à oublier dans un passé récent le poids et la force de surfaces peintes. Surfaces avec des couleurs vives ou au contraire avec des couleurs sombres, avec des formes hiératiques qui nous dominent comme des figures de divinités alors qu’elles sont à l’image de gens du quotidien, corps qui dansent comme dans le cas des oeuvres de Lynette Yiadom-Boakye, ou qui se baignent dans la lumière de l’aube ou dans des mers bleu de prusse comme on le voit chez Gideon Appah (The woman bathing), corps pesants ou au contraire fluides comme s’ils allaient s’envoler et rejoindre le monde des esprits (Mira Schor). Pas un hasard si l’exposition s’intitule Corps et âmes.

Avignon – Georg Baselitz

Mais l’impression la plus forte qui m’a été donnée au cours de cette visite c’est celle offerte par les toiles gigantesques de Georg Baselitz, huit toiles verticales tombant du plafond, semblant plus grandes que les statues de l’île de Pâques (que je n’ai jamais vues!), toutes étant censées être des autoportraits de l’artiste, la tête en bas, regroupées sous le titre énigmatique pour moi de : Avignon. J’avais déjà vu des œuvres de l’artiste allemand, lors d’une de ses rétrospectives récentes, et j’avais déjà noté ce caractère unique qu’il développe, la recherche d’une maladresse dans l’exécution qui advient particulièrement lorsqu’on décide de dessiner les objets à l’envers, puisqu’on est alors confronté au réel de l’objet tout en étant forcé d’omettre les automatismes de sa représentation. Corps tête en bas comme moments d’un processus dialectique où l’on renverse le réel pour mieux le ressaisir ensuite dans une nouvelle fraîcheur quand il a été retourné, remis la tête à l’endroit, quand on devrait alors le retrouver inchangé alors qu’au contraire il est bouleversé, méconnaissable, prêt à repartir, tout ce que nous attendons, en somme, d’une vraie révolution qui, ici, avant de se produire dans l’histoire, se réalise dans l’esthétique. Et ce n’est déjà pas si mal si l’on croit comme le dit Hannah Arendt (dont le propos m’est transmis par Jean Caune) que c’est peut-être par l’esthétique que nous pouvons reconquérir une manière nouvelle de penser le politique.

Rien d’étonnant donc à ce que je revienne bouleversé de cette visite. L’art, à l’instar des mathématiques, demeurerait donc encore une réserve d’espoir, même s’il est confiné dans des temples, même si, pour se donner à voir, il doit passer par l’entremise des milliardaires. Le capitalisme tente de l’accaparer, mais voilà qu’il déborde des limites dans lesquelles il voudrait le cantonner.

La Beauté ne peut jamais être totalement asservie.

1 Le titre est « Ma nuit sur commande », où il faudrait voir un rappel des nuits incestueuses racontées dans les ouvrages précédents, dont le très émouvant « Voyage à l’Est », comme si, en quelque sorte, Christine Angot devait endurer en répondant aux sollicitations de l’éditeur une sorte de relation incestueuse et subie avec l’art contemporain. Cette idée n’est pas approfondie dans le livre, qui n’en reste qu’à l’extrême superficialité.

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Les mathématiques, l’art et la littérature – I- Les mathématiques

J’ai toujours pensé qu’il y avait trois domaines au moins qui nous permettaient dans la vie de ne pas sombrer dans le désespoir face à l’horreur des temps. Les mathématiques, l’art et l’authentique littérature. Je dis « l’authentique » afin de ne pas avoir à confondre tout ce qui se fait et surtout se vend sous la dénomination de « littérature » ; « authentique » réfère ici à un engagement, une recherche, une volonté d’approcher au plus près une essence de quelque chose que l’on peut qualifier de présence à soi-même, d’être au plus près d’un centre intérieur, ainsi que l’ont défendu maints auteurs et autrices que j’ai parfois eu la chance de rencontrer comme Lorette Nobécourt, Charles Juliet ou René Frégni, mais aussi que je n’ai jamais pu rencontrer, soit parce qu’ils appartiennent au passé comme Proust ou Stendhal, soit parce que je n’avais jamais osé, du temps de leur vivant, les aborder, comme Philippe Jaccottet. On a peur parfois d’aller sonner trop haut, on se sent trop fragile, près à déguerpir des fois qu’une réponse se fasse entendre sous la forme d’un « qui est là ? ». Deux jours dans la semaine du 10 au 16 mars passés à Paris m’ont permis de joindre ces différents domaines et cela, de manière parfois inattendue, comme si l’enchantement et l’espoir surgissaient parfois de l’imprévu, de ce que l’on n’avait pas encore construit dans sa tête.

J’ai cité en tête de mes domaines de choix les mathématiques. Cela peut en surprendre plus d’un(e). Il y faut, il est vrai, un certain entraînement pour en goûter le caractère sublime, et même encore – je veux dire même en s’y étant frotté un peu dans sa jeunesse puis dans sa carrière d’universitaire – on n’aura pas nécessairement acquis de quoi en apprécier tous les atours, je dirai même qu’on en reste toujours loin. Mais c’est cette distance qui, peut-être, justement, nous mène à cette satisfaction intime qui nous éloigne de l’obscur des temps, comme c’est – cela est mon avis et n’engage que moi – à distance que l’on apprécie le mieux la pureté et la beauté des sommets de très haute montagne (à quoi bon les gravir et encore moins les atteindre?). Les mathématiques donc. La première motivation de ce voyage à Paris étant d’aller assister à la leçon inaugurale de Thierry Coquand, qui se tenait au Collège de France (chaire Informatique et sciences numériques) et qui portait le titre « La théorie des types, de Russell aux assistants à la démonstration ».

Un sommet – vu de loin…

Je ne connais pas personnellement Thierry Coquand (qui est depuis 1996 professeur à l’Université de Göteborg), je sais seulement que les travaux auxquels je me suis intéressé en tant que chercheur lui doivent beaucoup et qu’il est resté en lien avec des chercheurs et directeurs de recherche que j’ai bien connus (dont Gérard Huet, mon strict contemporain, dont il fut l’étudiant, puisqu’il passa sa thèse sous sa direction!).

La théorie des types est quelquechose qui est apparu au début du XXème siècle quand on s’est rendu compte de la confusion dans laquelle tendaient à sombrer les mathématiques à la suite des grandes découvertes et des recherches sur les fondations attachées au concept d’ensemble. Russell avait mis le doigt sur un énorme risque d’incohérence. Il était possible d’écrire un énoncé auto-référentiel du genre de ¬P(P) qui appliquait un prédicat à lui-même pour dire que, justement, il ne s’appliquait pas à lui-même ! On ne pouvait sortir de là qu’en introduisant une hiérarchie d’ordres faisant qu’un prédicat P ne pouvait pas s’appliquer à n’importe quoi et en particulier pas à lui-même, mais seulement aux objets qui se trouvaient au niveau juste inférieur à celui qu’il occupait dans la hiérarchie. A partir de là, on pouvait songer sérieusement à inscrire les mathématiques dans un formalisme logique qui en assurerait la cohérence. D’où les entreprises de formalisation logique qui ont conduit à rechercher une forme d’automatisation des preuves. Le programme d’un grand logicien belge dans les années soixante (un certain De Bruijn) ne s’appelait-il pas justement AUTOMATH ? Il ne s’agissait pas tant, en réalité, de prouver automatiquement des théorèmes que de vérifier les preuves (et donc d’envisager non pas des démonstrateurs automatiques mais des assistants à l’écriture de preuves). Huet, dont je parlais à l’instant, le premier, réalisa le système Coq qui a permis d’assurer la justesse de maints programmes informatiques fondamentaux dans les dernières décennies. On pourrait donc penser que ces travaux sont motivés principalement par des soucis d’application industrielle. Mais pas seulement. Vouloir formaliser les mathématiques dans un cadre logique, c’est nécessairement s’interroger sur la place relative occupée par les axiomes purement logiques et ceux qui ne le sont pas. Sont logiques par exemple les axiomes de l’égalité, pourquoi le sont-ils ? Parce qu’ils transcendent tout domaine particulier, qu’ils appartiennent à ce corpus de règles qui permet qu’une connaissance (pas seulement empirique) soit possible. Comme le dit Jean-Yves Girard, « la Logique est l’affirmation prométhéenne de la possibilité d’une connaissance, limitée peut-être, mais absolument irréfragable ». Parmi les axiomes logiques de l’égalité, la réflexivité (tout objet est égal à lui-même) et le principe d’indiscernabilité, postulé dès 1686 par Leibniz : deux objets sont égaux quand toutes les propriétés de l’un sont des propriétés de l’autre1. En revanche, on utilise en mathématiques des axiomes qui ne sont pas purement logiques, cela veut dire que l’on n’est pas obligé de les accepter ! Par exemple, l’axiome du choix, l’axiome de l’infini sont propres à la théorie des ensembles. Il existe une mathématique qui les écarte, qualifiée en général d’intuitionniste, ou bien de constructiviste : elle ne fait confiance que dans ce qu’on touche vraiment, c’est-à-dire ce que l’on peut construire au moyen de procédures reconnues comme fiables. Christian Röhmer, l’actuel directeur du Collège de France qui a la lourde tâche d’accueillir les nouveaux professeurs au cours de leur leçon inaugurale, disait justement la magie – au sens propre – des mathématiques classiques : considérer qu’un objet existe non pas parce qu’on l’a construit effectivement mais simplement parce que l’on a prouvé au moyen d’axiomes qu’il n’était pas contradictoire avec le reste des énoncés. C’est donc toujours une découverte extraordinaire quand on montre qu’un théorème que l’on a jusqu’ici prouvé au moyen d’un axiome comme celui du choix en réalité n’en dépend pas ! La traduction des mathématiques dans un langage logique est justement l’un des moyens d’y parvenir, c’est ce à quoi s’est attaché Thierry Coquand. Il faut pour cela, bien évidemment, trouver la solution pour donner aux preuves une inscription formelle au sein de la théorie (et non pas les faire apparaître comme des méta-objets). Autrement dit faire en sorte que tout le formalisme « avale » l’activité mathématique : poser des axiomes, appliquer des règles, faire des preuves, donner même une écriture interne au principe d’indiscernabilité. C’est ce que permet la Théorie des Types Dépendants, issue à la fois du Calcul des Constructions inventé par Thierry Coquand il y a au moins quarante ans, et de la Théorie des Types de Per Martin-Löf, grand mathématicien suédois, développée vers la même époque. La première innovation de ces théories aura été de traiter ensemble les objets et les preuves, ici, une variable peut désigner aussi bien un objet (un élement d’un ensemble donné) qu’une preuve (d’une proposition P), et on peut quantifier sur ces variables de sorte que l’on puisse, de manière interne au formalisme, écrire des phrases comme « pour toute preuve z de A ν B etc. ».

Thierry Coquand – capture d’écran
Gottfried Leibniz

Le principe d’indiscernabilité possède alors une expression interne dont on ne peut voir la signification qu’en introduisant un modèle de la théorie des types, c’est-à-dire en interprétant la notion d’égalité dans un autre langage, en l’occurrence un langage « topologique », c’est-à-dire qui parle d’espaces, de chemins et d’homotopies (une homotopie entre deux fonctions continues est une déformation continue qui fait passer insensiblement de l’une à l’autre). Une telle interprétation vient des travaux d’un autre mathématicien, russe celui-ci, mais émigré aux Etats-Unis, un certain Vladimir Voïevodski (né en 1966, décédé en 2017, médaille Fields en 20022), qui a eu l’idée de voir les types comme des espaces particuliers, dits simpliciaux, ce qui permet de voir un type dépendant B(x) (ou x appartient à A) comme un « espace de fibration » c’est-à-dire intuitivement comme une sorte de liasse de feuilles (les fibres) dont chaque page est numérotée dans A. Une famille de types est un livre, en quelque sorte, dont on feuillette les pages. Et ce genre d’espace admet une notion de chemin. De telle sorte que dire que « a est égal à x » c’est dire qu’il existe dans A un chemin qui va de a à x et que a = a soit le chemin qui va de a à a (une boucle).

Vladimir Voïevodski

La chose surprenante est que la loi d’égalité (ce qu’est devenu notre principe d’indiscernabilité) se résume alors à une notion toute simple: la contractibilité : un chemin d’un point a à un point quelconque x peut toujours être déformé continûment en un chemin constant autour de a3. Ce qui est démontrable dans la théorie homotopique. Voïevodski généralise alors les notions laborieuses d’extensionalité (quand dit-on que deux ensembles sont égaux ? que deux fonctions sont égales ? Etc.) par un seul principe, dit d’univalence, lequel peut être exprimé dans un des systèmes d’assistance aux preuves comme Coq, et qui fait en sorte que de nombreux théorèmes jusque là utilisant l’axiome de choix peuvent être prouvés dans ce cadre4.

Voilà donc la magie des mathématiques : chercher, ne pas toujours trouver, mais quelquefois découvrir là où on ne s’y attendait pas, des voies nouvelles, jusque là insoupçonnées, et qui renouvellent pour longtemps la façon dont jusque là nous réfléchissions à certains problèmes, c’est en cela qu’elles portent la marque de l’espoir.

1 Dans certaines approches que je qualifierai de radicales (je parlais à l’instant de J.Y. Girard), ceci est contesté. Qu’entendons-nous par propriété d’un objet ? La place où il figure dans l’espace en fait-elle partie, par exemple ? Dans a = a, n’y a-t-il pas deux instances de a, l’une qui est à gauche et l’autre qui est à droite ?

2 Il avait échoué à ses études à l’université de Moscou car il avait raté ses examens de marxisme-léninisme.

3 Ceci est, paraît-il, le principe du cordon d’aspirateur… après avoir mis votre cordon dans n’importe quel état, relachez-le : il va naturellement reprendre sa place !

4 On pourra dire que ce principe d’univalence récèle en lui une forme de l’axiome de choix, mais des travaux intéressants ont prouvé que sa justification pouvait, de fait, en être indépendante.

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Le capitalisme, c’est la guerre

Dans un texte écrit en 20061, Moishe Postone mettait en cause l’impérialisme européen qui, selon lui, vallait bien l’américain, le russe ou le chinois. Il écrivait, à propos du début du XXème siècle : « le rôle hégémonique de la Grande-Bretagne et l’ordre mondial libéral furent contestés par la montée en puissance d’un certain nombre d’Etats-nations, et tout particulièrement l’Allemagne. Ces rivalités, qui ont culminé dans deux guerres mondiales, ont été expliquées par des rivalités impérialistes. Peut-être voyons-nous aujourd’hui le début d’un retour à une ère de rivalités impérialistes à un niveau inédit, élargi. Une des zones de tension en train d’émerger se trouve entre les puissances atlantiques et une Europe organisée autour d’un condominium franco-allemand ».

Ayant dessiné une analogie entre la situation d’avant 1914 et celle du début des années 2000 (non sans avoir déclaré avec optimisme que nous étions loin d’une situation de menace de guerre comme en 1914!), Postone avertissait la gauche de ne pas se laisser aller à prendre parti pour un impérialisme plutôt que pour un autre. Cela m’avait un peu décontenancé lorsque je l’avais lu, tant j’avais encore gardé en tête le vieux réflexe de lutte contre l’impérialisme américain.

Dans Le Ministère du Futur, est défendue une position semblable. Comme Postone, Kim Stanley Robinson s’en prend à l’Allemagne, qui s’en est bien tirée après la seconde guerre mondiale : elle avait conquis l’Europe par la finance si ce n’est par les armes et pour cela « elle avait léché les bottes des Américains pendant la guerre froide ». « A présent que cette période était close et que l’Allemagne se trouvait économiquement plus forte que la Russie, le pays pouvait prendre ses distances avec les Etats-Unis, oeuvrant à ses propres intérêts tout en sortant encore la langue pour lécher lorsque cela valait le coup. Toute l’Europe en était consciente tandis que les Etats-Unis, souffrant d’une forme aiguë de myopie narcissique, n’y voyaient que du feu » (p. 260).

Ceci m’a encore surpris. Ainsi, pour certains intellectuels américains classés à gauche, l’Amérique pouvait apparaître comme victime, et qui plus est victime… de l’Europe ! Cela me faisait penser aussi à certains propos de Noam Chomsky.

Robinson a écrit son livre bien avant que Trump n’arrive au pouvoir pour son second mandat. Quand on met ces passages en comparaison avec ce qui se produit depuis, en particulier les attaques particulièrement agressives du président américain contre l’Europe, on est sensible à ces rappels. Cela n’est pas – loin de là – manière de donner une justification à Trump, lequel se comporte à l’image des tyrans totalitaires du XXème siècle, et même d’avant si l’on en croit ses références à des présidents du XIXème siècle (comme Mc Kinley), et ne tente pas tant de corriger ce qui peut paraître a posteriori comme une anomalie de l’histoire, que de réaffirmer avec violence la force et la puissance du seul impérialisme qui vaille à ses yeux : le sien. C’est juste rappeler une réalité toute bête, nul n’est innocent et on doit apprécier la situation d’un moment non pas à partir de son seul sentiment naturel et spontané mais aussi à partir d’un contexte historique.

C’est dans les moments de crise que nous voyons le mieux le soubassement réel de l’histoire, son ressort dépouillé de tout sentimentalisme, de tout supplément d’âme culturel : l’histoire n’est même pas comme le disait Marx, « l’histoire de la lutte des classes », car la lutte des classes est un effet, et non une cause2, mais elle est l’histoire des distorsions, chocs et affrontements entre expansions différentes du capitalisme. Elle ressemble en cela à la tectonique des plaques, où les plaques seraient remplacées par des régions du Capital, qui, forcément, un jour, en viennent à se collisionner pour s’affronter ou… pour fusionner. Nous aurions tous aimé que ces conflits inévitables se règlent pacifiquement, nous en avons rêvé pendant quatre vingts ans, seulement voilà : la base du capitalisme, c’est la guerre. Peut-être est-ce aussi la base d’autres systèmes que le capitalisme, peut-être même de tous les systèmes. Dans un tel cas, serait-ce innocenter ce dernier ? Non, car c’est, dans le moment présent, lui qui nous concerne. Et puis, nous ne pouvons pas penser en dehors de lui, n’ayant aucune idée de ce que serait la forme-sujet d’un locuteur qui lui serait extérieur. Pour clarifier, disons que la base du capitalisme c’est la guerre capitaliste, c’est celle-là qui nous concerne. Et pas plus que la notion de travail n’est transhistorique, celle de guerre ne saurait l’être. La guerre capitaliste part des efforts monstrueux accomplis pour perpétuer le mécanisme de (re)production de la valeur. Comme le Capital n’a pas la capacité de s’exercer hors des contradictions et des conflits qui l’engendrent, il prend phénoménalement l’aspect de zones d’expansion qui coïncident le plus souvent avec des zones géographiques. C’est la valeur propre à un système national ou impérial qui cherche à s’accroître, et bien sûr au détriment des autres. C’est bien pourquoi la paix universelle n’existe pas, n’existera jamais, du moins tant qu’existera le capitalisme (en ce qui concerne la guerre capitaliste, bien sûr, car après…). Le conflit a lieu de manière plus ou moins violente, mais même dans les périodes apparemment sans violence, il existe toujours et sa violence est latente. La violence ouverte arrive quand les conflits s’exacerbent et les conflits s’exacerbent quand la crise de la valeur s’intensifie. Le Capital est acculé aujourd’hui, il ne trouve à créer de la valeur que par ce qu’il est convenu d’appeler « l’innovation technologique » et qui, en réalité, regroupe les dernières tentatives d’augmenter la productivité du travail3, ce qui ne va, de manière certaine, qu’aboutir à faire disparaître encore plus de valeur dans le futur (puisque tout gain de productivité entraîne une dévalorisation des produits émis sur le marché), mais nous n’en sommes pas encore là : il reste des profits à faire, de l’argent à gagner avec ces nouvelles marchandises. Le problème est qu’elles nécessitent des ressources minières que tout le monde n’a pas. L’aile avancée du capitalisme est donc prête à tout pour les acquérir4. Déjà la Russie avait comme but, en envahissant le Donbass, d’accaparer ses ressources ; quelques années après, Trump est prêt à s’entendre avec Poutine : entendons-nous en frères ennemis pour partager les ressources de l’Ukraine sur le dos de la bête, c’est-à-dire de son peuple. Cela ressemble au pacte entre Hitler et Staline, lorsque ceux-ci cherchaient à étendre leurs empires respectifs en tentant d’accaparer le maximum de terres céréalières (ce n’était pas les terres rares alors…). A l’autre bout de la planète, le géant chinois grogne, il ne veut pas que les Etats-Unis aient accès aux terres rares, au lithium, au coltan, au titane (et quoi encore?), alors il tient le pseudo-allié russe par la barbichette, tu ne me feras pas ça, hein ? Epouvantable tango qui se joue autour de quelques milliers de tonnes de minerai (dont parfois, pourtant, on doute de l’existence) qui, de toutes façons, seront épuisées dans quelques années. Le monstre américain va jusqu’à détruire la base transnationale sur laquelle il était assis jusqu’ici (car on veut bien que « l’empire européen » ait pris ses aises durant la guerre froide mais il n’en reste pas moins que les Etats-Unis ont aussi profité d’un marché considérable prêt à absorber leur production dans tous les domaines) en trahissant des partenaires européens qui le gênent dans son deal avec la Russie, et en menaçant d’attaquer… le petit Danemark pour s’installer au Groenland. Toujours pour récolter quelques tonnes de minerai.

L’autre source de valeur ce sont les médias, les réseaux sociaux, grâce auxquels les puissances impériales peuvent exercer leur pouvoir sur les populations aliénées, et qui profitent de l’occasion pour faire le marché des subjectivités, exploitées comme le sont les mines de métaux rares, car ce sont elles qui consomment, et sont, en quelque sorte, à l’autre bout de la chaîne. La valeur se gagne à la fois à la production et à la consommation, les deux coopèrent. L’empire tentera donc de façonner sans résistance la forme-sujet qu’il impose pour qu’elle ne se satisfasse que de la consommation des produits qu’il lui propose. Il faudra pour cela même abolir les obstacles opposés par la science et par la raison. Plus de science ni de raison car elles sont à l’opposé des intérêts du Capital qui reposent sur l’émotionnel, le transitoire et la croyance en la magie. [Contrairement, ceci dit entre parenthèses, à la théorie de ceux qui en sont encore à rendre responsables la raison et la science pour l’expansion du capitalisme. Oui, leurs intérêts ont coïncidé à certaines époques mais ceci est désormais loin de nous. Ce qu’il reste de coïncidence entre les objectifs de la science et ceux du capitalisme se cantonne à une frange technophile qui n’a plus rien à voir avec la science à proprement parler et pactise fort bien avec la croyance que la terre est plate. Dans son ensemble, la science reste relativement autonome du Capital et aujourd’hui, elle lui est même contraire dans son développement : les actions anti-science de Trump sont suffisamment éloquentes à ce sujet (nommer un anti-vax à la Santé, contrôler les agences scientifiques en leur interdisant de publier des résultats non conformes à ses plans, virer des chercheurs, asservir les services de météorologie etc. je sais, on me dira : mais c’est un imbécile. C’est vrai mais c’est aussi la preuve que même l’imbécilité révèle quelque chose du capitalisme, ou du moins la forme d’imbécilité propre à ce régime)].

Oui, le capitalisme est un chaos fracturé de continents qui s’affrontent, mais il ne faudrait pas en déduire que tous les empires se valent à un moment t de l’histoire, ni se laisser aller à « chercher des excuses » de telle ou telle action contre l’Europe dans la nature après tout elle aussi impérialiste de celle-ci. Il ne sert à rien de prendre parti – comme tend à le faire une certaine « extrême-gauche campiste » – pour un autre empire en se disant que peut-être il nous en saura gré et nous épargnera, car sa logique est insensible à ce genre de subjectivisme, au mieux l’empire rival ne fera que s’en servir pour accroître son efficacité et sa violence. Les prises de parti d’un sujet vivant au sein d’un empire pour un autre empire avec lequel le sien est en conflit cachent souvent des manœuvres pour tenter certains coups au niveau du jeu mondial de la terreur. Coups qui visent des prises de pouvoir locales qui se font toujours en définitive à l’avantage des envahisseurs réels ou potentiels (pétainisme, « populisme » du RN ou des leaders de Hongrie, de Slovaquie, voire même d’Italie).

Même si je me sens profondément européen, je ne ferai pas un plaidoyer pour l’Europe. Après tout, comme dit plus haut, elle a eu aussi sa pire époque impériale, le colonialisme, effroyable crime commis contre l’humanité, mais elle est le lieu où nous vivons et où des gens se sont battus pour y faire régner la prévalence de nombreux droits, et pour en chasser, à une époque, des occupants indésirables. Rien que par hommage à leurs actions, elle mérite qu’on la défende face à de nouveaux envahisseurs potentiels tout aussi indésirables. J’ai des amis qui ne le pensent pas, qui souhaiteraient même que l’on en finisse avec « l’idéologie des Lumières » vue comme terreau à partir duquel a pu se développer la forme-sujet du capitalisme, mais l’on ne revient pas en arrière dans l’histoire, on n’efface rien, on dépasse à la rigueur des situations, mais on ne fait jamais tabula rasa. En deça ou par delà, ou peut-être à la fois en deça et par delà la logique du capitalisme et de ses empires, s’impose au coeur des humains une volonté d’émancipation qui refuse les asservissements à des empires extérieurs, un désir de pratiquer sa langue et d’en décliner les beautés, un élan vers l’exaltation de sa culture et de ses créations, qui légitiment l’effort de résistance lorsqu’un empire (voire deux) cherche(nt) à en contrôler un autre. C’est là ce qu’ont ressenti les poètes de la Résistance, les scientifiques et les philosophes (Jean Cavaillès…) qui n’ont pas hésité à franchir le pas, ne les oublions pas.

Pour en revenir à Postone et au texte cité plus haut, le philosophe américain décédé en 2018, le concluait par ces mots : « si difficile que soit la tâche de saisir et d’affronter le capital mondial, il est d’une importance vitale de reprendre et de reformuler un internationalisme mondial ». On aimerait bien. Mais hélas, on ne voit guère surgir à l’horizon de mouvement dans cette direction…

***

PS: L’autre source de valeur (au sens capitaliste, toujours), c’est simplement… la vie. Marx a montré comment la force de travail sous le capitalisme était une marchandise, qu’en quelque sorte le système lui-même repose sur cette faculté de transformer la force de travail en marchandise. Avec la Russie poutinienne, on va plus loin encore, ce n’est pas la force de travail, c’est la vie même qui devient marchandise, quand la population russe qui n’a plus rien à donner et vit dans la misère la plus effroyable marchande ses fils et ses maris pour recevoir en échange de leur mort (si celle-ci arrive) un « salaire » qui dépasse tout ce qu’on peut gagner en plusieurs années de labeur. La force de travail nourrit la machine du Capital en temps ordinaire, la vie, ou dirai-je même (en dépit de ce que pourraient penser certains « matérialistes » un peu trop dogmatiques à mon goût), l’âme des gens la nourrit en temps de guerre car elle se change en salaire, c’est-à-dire un produit valorisé qui servira à acquérir d’autres valeurs, d’autres marchandises, faisant ainsi tourner la machine en toute artificialité, juste pour que le rouble se maintienne et que la Russie évite, au moins pour un temps, de tomber dans ce qui fut considéré comme une déchéance. Celle de l’Union soviétique. Dont quelques personnes en France continuent à perpétuer le souvenir, au travers, notamment, d’un parti communiste assez grotesque. On attend le Gogol ou le Dostoïevski du futur qui dépeindra dans un roman le visage grossier d’une société réduite à vendre sur le marché de la guerre les âmes de ses membres.

1 Histoire et impuissance. Mobilisations de masse et formes contemporaines d’anticapitalisme, essai publié dans Public Culture, vol. 18, n°1, repris dans Critique du fétiche capital, Le capitalisme, l’antisémitisme et la gauche, traduit par Olivier Galtier et Luc Mercier, PUF, 2013.

2 Voir à ce propos le livre de Robert Kurz et Ernst Lohoff : Le fétiche de la lutte des classes – thèses pour une démythologisation du marxisme paru aux éditions Crise et Critique en 2021

3 Et d’exploiter les ressources minières de l’Univers : l’ambition de Musk est d’extraire les minerais des astéroïdes.

4 Y compris, comme dit dans la note précédente, prête à intensifier la conquête spatiale dans ce sens.

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Drill, baby, drill ! (2) Un ministère du Futur ?

Fiction et réalité

Dans mon dernier billet, j’ai évoqué ce livre de Kim Stanley Robinson, Le Ministère du Futur, un livre à vrai dire assez étrange, contenant le meilleur comme le pire, une de ces œuvres « d’anticipation » ou de « science fiction » qui se trouvent prisées aujourd’hui car ce serait souvent paraît-il en elles que l’on trouve « des idées », ainsi qu’une description de ce qui nous attend dans un avenir plus ou moins lointain, là où la littérature classique (celle que l’on dit parfois blanche) devrait nécessairement faillir. Le Ministère du Futur n’en manque pas, d’idées… Le livre a été encensé par certains critiques, notamment dans la revue Society, où il a été présenté comme une vraie révolution, le manuel qu’auraient entre leurs mains Bill Gates, Thomas Piketty et Barack Obama (rien que ça). De quoi se méfier un peu : n’est-ce pas trop en faire pour un simple livre de fiction ? Il faut certes l’avouer : il contient des passages intéressants, voire très véridiques (comme ce fameux chapitre 1), mais comme nous le verrons, le cadre qu’il nous propose comme lieu des actions qui s’y produisent paraît déjà dépassé. Là est le risque de la « littérature-fiction » lorsqu’elle traite d’un avenir proche et qu’elle se veut la plus vraisemblable : être dépassée par la réalité.

On l’a compris, il nous montre un monde proche de l’effondrement. Notre monde. Cela se traduit d’abord bien entendu par les Grandes Canicules qui plongent dans la mort des millions de gens. Et cela se continuera par des crises financières à côté desquelles 1929 passe pour un incident de parcours. Je ne vais pas vous gâcher la lecture mais, vous pouvez vous en douter… tout le monde s’en sort ! Il faut dire qu’après un moment de stupeur, dans ce livre, les principaux acteurs du monde capitaliste deviennent… raisonnables ! Monde finalement heureux où les organisations internationales font leur job, où les principaux banquiers acceptent de se rencontrer « parce que l’heure est grave ». Monde qui n’a donc pas connu (le livre a été écrit avant) Trump ni son acolyte Musk. L’OMS existe et les Etats-Unis en font sans doute encore partie. On peut faire confiance aux dirigeants russes depuis que Poutine est mort et que les héritiers des oligarques ont fui la Russie vers des lieux plus gais pour abriter leurs agapes. Vous l’avez compris : nous sommes dans la fin du monde à l’eau de rose, tout finira par s’arranger.
Si seulement, cela pouvait être vrai !

Le Ministère du Futur

Revenons néanmoins vers quelques épisodes. Que se passe-t-il après cette canicule qui tue, en Inde, des millions de personnes ?
Il y a heureusement la chance que les accords de Paris soient respectés. Par exemple : « l’article 14, régi par la convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, prévoit un point régulier sur les émissions de carbone des états signataires, ce qui revient à calculer la quantité totale de carbone émise dans le monde l’année en question. Le premier bilan mondial était prévu en 2023, suivi d’autres tous les cinq ans ». Cette première réunion eut donc lieu, mais le bilan était plutôt mauvais1. L’année suivante, quelques délégations signalèrent que la COP pouvait prendre les décisions nécessaires pour promouvoir la mise en œuvre effective des mesures projetées, notamment par la création des « organes subsidiaires jugés nécessaires ». Ainsi fut créé un tel organe, chargé de travailler en étroite liaison avec le GIEC, et « de défendre toutes les créatures vivantes présentes et à venir qui sont dans l’incapacité de s’exprimer par elles-mêmes, en promouvant leur statut légal et leur protection physique. » C’est cet organe qu’un journaliste décida de surnommer le Ministère du Futur. Qui s’installa à Zürich en janvier 2025. C’était juste avant que la canicule ne se déclenche en Inde.

Des solutions techniques et des données intangibles

Comment réagit le Ministère du Futur face à cette catastrophe ? Il laisse agir le gouvernement indien, lequel va tout simplement lancer une grande opération de gestion du rayonnement solaire, au moyen de l’épandage dans l’atmosphère de nuages de dioxyde de soufre, imitant en cela ce qui s’était réellement produit en 1991 lors de l’éruption du Pinatubo, qui avait réussi à faire chuter la température mondiale d’environ un degré. En l’absence évidemment de toute certitude concernant les effets secondaires possibles. On avait au préalable évacué les millions de morts et asséché les lacs baignoires d’eau brûlante : On y est allé avec des citernes d’essence, des citernes d’eau, tout le bordel. C’était comme arriver nulle part. Sans électricité, les pompes ne marchaient pas, rien ne marchait. On s’est occupés des centrales avant de s’occuper des morts. De toutes façons, il n’y avait plus rien à faire pour eux […] On a pompé un lac dans une ville près de Lucknow, il était plein de cadavres, c’était affreux, mais on a mis le tuyau dedans quand même parce qu’on avait besoin de la flotte.
Occasion de rappeler des données indispensables à notre connaissance :

L’humanité brûle environ quarante gigatonnes de carbone fossile par an, sachant qu’une gigatonne équivaut à un milliard de tonnes. Les scientifiques ont calculé que l’on pouvait encore en brûler cinq cents gigatonnes avant de franchir le cap d’une température moyenne mondiale supérieure de 2°C à ce qu’elle était au début de la révolution industrielle : d’après eux, c’est la limite au-delà de laquelle des effets vraiment dangereux frapperont la majeure partie des biorégions de la planète, notamment en ce qui concerne la production de nourriture. […] Un phénomène de température humide à 35°C tuera toutes les personnes touchées, même nues et à l’ombre ; la combinaison de chaleur et d’humidité empêche en effet la sudation d’évacuer la chaleur en excès, ce qui provoque une mort rapide en hyperthermie.
Cinq cents gigatonnes, donc. Sauf que l’industrie des combustibles fossiles a d’ores et déjà localisé dans le sol au moins trois mille gigatonnes de carbone. Lesquelles sont considérées comme des actifs dans les bilans financiers des entreprises qui les ont repérées, et comme des ressources nationales dans les discours des Etats-nations où elles se situent. […] Il n’est pas impossible que deux mille cinq cents gigatonnes finissent par être considérées comme des sortes d’actifs irrécupérables mais, en attendant, d’aucuns essaieront de vendre et de brûler la portion qu’ils contrôlent ou possèdent, tant qu’ils en aurons la possibilité. Juste de quoi encaisser un milliard ou deux, se disent-ils. Pas de quoi franchir le cap des 2°C. Rien qu’une dernière petite dose. Les gens en ont besoin.
Les dix-neuf plus grosses entreprises qui s’adonneront à ce jeu seront, par ordre de taille décroissante : Saudi Aramco, Chevron, Gazprom, Exxon-Mobil, National Iranian Oil Company, BP, Royal Dutsch Shell, Pemex, Petroleos de Venezuela, PetroChina, Peabody Energy, ConocoPhillips, Abu Dhabi National Oil Company, Kuwait Petroleum Corporation, Iraq National Oil Company, Total SE, Sonatrach, BHP Group et Petrobras.

Alors que faire ? Le cabinet du Ministère du Futur se réunit chaque lundi. Il y a là plein de gens de tous les horizons, je ne dirai pas leurs noms… Les propositions technos fusent : il faudrait enterrer le carbone, ou disons plutôt : le « capturer ». Extraire et injecter relèvent de la même technologie, ce ne doit donc pas être si difficile. Planquer du carbone dans d’anciens puits de pétrole en quelque sorte. D’autant que les compagnies d’assurance commencent à hurler. Suite aux catastrophes diverses, « les remboursements mondiaux frisent les cent milliards de dollars par an et grimpent en flèche ».

Les assureurs se font assurer par les réassureurs. Situation intenable, car personne ne peut payer des primes assez élevées pour couvrir les remboursements. A cause du manque de visibilité, les assureurs refusent de couvrir les catastrophes écologiques. Donc, c’est la mort de l’assurance. Tout le monde exposé aux risques sans être assuré. Les Etats deviennent les payeurs de dernier recours, mais la plupart coulent sous les dettes et les réassureurs font partie de leurs créanciers. Impossible d’aller plus loin sans entamer la confiance en l’argent. Tout le système est au bord de l’effondrement.
Mary : quel type d’effondrement ?
Jurgen : Celui où l’argent ne vaut plus rien.
Silence dans la salle.

Voilà, c’est chouette, et pédagogique : comment il peut arriver concrètement que la valeur s’effondre. Ce n’est pas une vue de l’esprit. C’est déjà là quand on regarde simplement le problème des assureurs face aux catastrophes écologiques. Et il faudrait continuer de forer ?

Kim Stanley Robinson

Le coup du carboncoin

Ce n’est pas tout bien sûr, il y a l’extinction des espèces, la calotte glaciaire qui fond totalement en 2032… et puis une ville américaine rayée de la carte, des réseaux terroristes, des activistes qui injectent le virus de la vache folle aux troupeaux pour obliger les gens à ne plus consommer de viande, soixante avions qui s’écrasent en quelques heures (des nuages de petits drones s’étaient placés sur leur trajectoire pour obstruer les moteurs… les vols commerciaux commencèrent par voler à vide, puis furent carrément annulés). Arrive un moment où il faut bien s’en prendre aux questions de fond, celles que l’on attribue « à l’économie », autrement dit le marché, l’argent, tout ça… le capitalisme autrement dit, même si c’est sans le dire vraiment. Vient alors l’idée du carboncoin (dont on dit qu’elle a été inventée par un certain Delton Chen qui existe vraiment et intervient dans le roman).

Cela se passe au sein du bureau du Ministère, le chef du service informatique a demandé audience pour exposer l’idée : une monnaie numérique distribuée en échange de preuves de séquestration de carbone. Une nouvelle monnaie planétaire récompensant les actions bénéfiques à la biosphère. Convaincre les banques centrales serait très compliqué mais leur appui semblait presque indispensable.

Frederic Jameson

Le carboncoin fonctionnerait donc comme le bitcoin, autrement dit par l’intermédiaire de la blockchain. Celui qui écrit ces lignes a déjà tenté d’étudier la question. T’en souviens-tu, lecteur ou lectrice, hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère ou ma sœur ? Quand j’essayais d’imaginer l’impossible : un monde sans valeur, mais qui aurait gardé quand même quelques acquis de la révolution technologique (il fallait croire que l’énergie ne resterait plus un problème…) et notamment cette fameuse blockchain : un système du genre du « cloud » avec une possibilité extraordinaire (acquise grâce au « minage » c’est-à-dire au travail incessant de milliers de processeurs essayant de résoudre des problèmes difficiles de telle sorte que le temps-machine soit ralenti, empêchant à des inscriptions sur la chaîne de se faire en même temps et en contradiction les unes des autres) d’enregistrer des événements liés de manière unique et indiscutable à leurs « propriétaires »2. Authenticité garantie. Evidemment, de nos jours, prétexte à de multiples turpitudes (Trump, Musk et la clique pensent pouvoir s’en tirer grâce à la blockchain lorsqu’aura lieu l’effondrement du système bancaire), mais qui pourrait être aussi, dans un autre monde, possibilité d’enregistrer toutes les « bonnes actions » commises, de manière indestructible et permettant d’échanger ces actions (forme généralisée de l’antique troc) afin de sortir soi-même des limites restreintes de leur portée. Echanges sans monnaie. Echanges par contacts de preuves (les preuves des actions commises) entre leurs porteurs3. L’idée de Robinson est semblable, sauf qu’il souhaite visiblement rester à l’intérieur du capitalisme, c’est-à-dire d’un système monétaire. Le carboncoin est une monnaie. Elle est échangeable contre toute autre monnaie existante. Elle doit sa valeur au fait que les patrons des banques centrales se sont mis d’accord pour lui garantir une valeur plancher. Elle est même un moyen pour convaincre les compagnies pétrolières qu’elles gagneront autant d’argent en capturant le carbone qu’en l’exploitant, en utilisant les puits de pétrole à l’envers qu’à l’endroit ! Autrement dit hélas… de quoi soupirer bien fort en pensant profondément que tout cela est non seulement de l’eau de rose mais du jus de pétrole mou. Curieusement, le livre est dédié au critique littéraire marxiste Frederic Jameson, celui qui a dit : « il est plus facile d’imaginer la fin du monde que celle du capitalisme », or, il me semble que disant cela, ce critique ne voulait pas signifier que la fin du capitalisme serait encore pire que la fin du monde (sens que semble trouver à cette phrase l’écrivain Kim Robinson, et qui paraît totalement absurde), mais que nous sommes tellement imprégnés des idées du capitalisme que nous sommes moins capables de concevoir sa fin que celle du monde.

***

NB : dans la société sans valeur, les actions sont échangées sans passer par leur conversion en un système de monnaie qui aussitôt les ferait devenir marchandises. Toutes les transactions sont stockées et gardent leur unicité. Une transaction (échange d’actions) peut provenir d’une action commise dans l’intérêt de la communauté, elle nécessite évidemment une preuve (par exemple un certificat d’attestation d’action effectuée, mais aussi dans le cas d’une action comme récolter des fruits, la preuve ce sont ces fruits eux-mêmes !). Ce sont donc les preuves qui sont confrontées les unes aux autres. Dans le cas d’objets plus complexes (objets manufacturés pour le transport par exemple), l’usager fait l’action de les construire sur la base de matériaux de base et de pièces pré-fabriquées – par exemple imprimées en 3D – et enregistre l’action à partir de son début ; s’il souhaite échanger son produit contre autre chose, la transaction se fera via la preuve du procès de construction, impossible de demander plus à celui ou celle qui en bénéficie car toutes les étapes de fabrication sont consignées, et une demande supplémentaire en échange ne pourrait provenir que d’actions de transformation ayant elles-mêmes eu réellement lieu. Pas de monnaie d’échange donc (qui devient, dans le capitalisme, marchandise autonome, existant par elle-même, détachée des processus qui ont conduit à la réalisation d’autres marchandises), sur laquelle il soit possible de spéculer.

1 En 2023, la concentration moyenne de CO2 à la surface du globe a atteint 420 parties par million (ppm), celle du méthane (CH4)1 934 parties par milliard (ppb) et celle de l’oxyde nitreux (N2O) 336,9 ppb. Ces valeurs atteignent respectivement 151 %, 265 % et 125 % des niveaux préindustriels (avant 1750). cf. Bulletin annuel de l’OMM sur les gaz à effet de serre

2Référence était faite au livre de Mark Alizart : cybercommunisme.

3Référence ici à la Ludique, une théorie développée par J-Y. Girard dans les années 2000.

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Drill, baby, drill

Le capitalisme vient de franchir un nouveau pas, et quel pas ! Trump et ses acolytes, tous des oligarques qui veulent être au premier rang de la poursuite effrénée du profit avant qu’il ne soit trop tard, c’est-à-dire que tout périsse dans des crises financières qui aboliront la valeur, prônent l’abandon des limitations et contraintes liées aux tentatives, pourtant timides, pour lutter contre le réchauffement climatique (et les autres désastres, comme l’extinction des espèces). Drill, baby, drill ! Au moment même où il prenait le pouvoir, une ville américaine flambait. On appréciera le contraste et la concomittence des deux événements. Pour mettre en évidence ce qui se prépare, rien de tel que le premier chapitre du roman d’anticipation écrit par Kim Stanley Robinson : Le Ministère du Futur. Pour une fois, je propose une nouvelle que je n’ai pas écrite (mais j’aurais aimé le faire!) car, à mon avis, elle contient une partie de l’essentiel à dire en ce moment.

Il faisait de plus en plus chaud.
Frank May quitta son petit matelas et s’avança jusqu’à la fenêtre. Murs et tuiles ocre, couleur de l’argile locale. Immeubles carrés, comme celui où il se trouvait, toits-terrasses occupés par des résidents qui y dormaient la nuit pour échapper à la chaleur des appartements. A présent, certains d’entre eux regardaient vers l’est par-dessus les garde-corps. Ciel du même ocre que les immeubles, teinté de blanc là où le soleil ne tarderait pas à apparaître. Frank prit une longue inspiration. Qui lui rappela aussitôt l’atmosphère des saunas alors que c’était le moment le plus frais de la journée. Il n’avait pas passé plus de cinq minutes de sa vie dans un sauna, faute d’apprécier la sensation. L’eau chaude d’accord ; l’air chaud et humide, non. Pourquoi s’infliger une telle impression d’étouffement ?
Ici, impossible d’y échapper. Frank n’aurait pas accepté le poste s’il avait su. Cette ville était jumelée à la sienne, mais ce n’était pas la seule, de même qu’il existait d’autres structures humanitaires. Il aurait pu travailler en Alaska. Sans que sa propre sueur lui pique les yeux. Il était déjà trempé, son short aussi, le matelas aussi, là où il avait essayé de dormir. Il crevait de soif mais la bouteille près du lit était vide. Toute la ville résonnait du bruit des climatiseurs, qui bourdonnaient comme des moustiques géants.

puis le soleil surgit sur l’horizon….

Puis le soleil surgit sur l’horizon. Avec l’éclat d’une bombe atomique, ce qu’il était par définition. Le contre-jour assombrit champs et bâtiments dans cette direction, tandis que la tache lumineuse s’élargissait, devenait un croissant aveuglant. La chaleur qui en émanait gifla Frank. Les radiations solaires lui brûlaient la peau. Ses yeux baignés de larmes ne voyaient plus grand-chose. Tout était ocre ou beige ou d’un blanc insoutenable. Une ville ordinaire de l’Uttar-Pradesh à 6 heures du matin. Il consulta son téléphone : 38°C. Humidité aux alentours de trente-cinq pour cent. C’était cette conjonction le vrai problème. Quelques années auparavant, il se serait agi de l’une des plus hautes températutues humides jamais enregistrées. Non pas d’un simple mercredi matin.
Des gémissements affligés montèrent du toit d’en face. Cris d’horreur poussés par deux jeunes femmes penchées sur le garde-corps, vers la rue. Quelqu’un sur ce toit ne se réveillait pas. Frank s’empressa d’appeler la police. Pas de réponse. Dur de savoir si la communication passait. Des sirènes retentirent, distantes, comme noyées. Avec l’aube, les gens trouvaient des dormeurs en détresse et ceux qui ne se réveilleraient jamais de cette longue nuit torride. Alors ils cherchaient de l’aide. Les sirènes indiquaient que certains appels avaient abouti. Frank vérifia de nouveau son téléphone. Chargé, connecté. Mais aucune réponse du poste de police qu’il avait déjà contacté plusieurs fois depuis son arrivée quatre mois plus tôt. […]

Le bruit des climatiseurs cessa d’un coup. Provoquant d’autres cris d’horreur. Plus de connexion sur le téléphone. Plus d’électricité. Baisse de tension ou coupure totale ? Les sirènes beuglaient comme tous les dieux et déesses du panthéon hindou.
Les générateurs prirent le relais, engins braillards à deux temps. Carburant illégal – essence, gazole, kérozène – gardé en réserve pour ce genre d’occasion, passant outre la loi qui imposait le gaz naturel liquéfié. L’air, déjà pollué, ne tarderait pas à s’emplir de vapeurs d’échappement. Autant se mettre le pot d’un vieux bus sous le nez.

[…]

Mais les gens venaient voir Frank malgré tout. « S’il vous plaît monsieur… » « A l’aide monsieur… » Il leur enjoignit de venir à la clinique à 14 heures. Mais d’abord aller à l’école, à l’intérieur, un endroit climatisé. Pour les vieux et pour les gosses.
– ça n’existe pas ! Lançaient-ils.
L’idée lui vint d’un coup :
– allez au lac ! Mettez-vous dans l’eau !
Un homme secoua la tête.
– Le lac est en plein soleil. C’est comme une baignoire. Pire que l’air.
Perplexe, inquiet, peinant lui-même à respirer, Frank se dirigea vers le lac. Les habitants se massaient hors des immeubles, dans les entrées. Certains le regardaient passer, d’autres non, perdus dans leurs sombres pensées. Leurs yeux écarquillés par la peur, rougis par la chaleur, la poussière, les gaz d’échappement. Les surfaces métalliques exposées au soleil ne pouvaient déjà plus être touchées ; des ondes de chaleur en émanaient comme d’un barbecue.

[…]

Une fois au lac, Frank constata avec surprise que de nombreuses personnes y étaient déjà plongées jusqu’au cou. Visages bruns grillés par la chaleur. La surface du lac scintillait. Il traversa la promenade bétonnée, puis s’accroupit et plongea un bras dans l’eau. Aussi chaud qu’une baignoire en effet, ou pas loin.

[plus tard en fin d’après-midi, heure à laquelle il faisait encore plus chaud, Frank retourne au lac]

Frank goûta l’eau du lac, chaude, fétide, gavée de matières organiques d’origine inconnue. Il souffrait d’une soif inextinguible. Accepter l’eau chaude dans son estomac signifiait qu’il n’y avait plus de refuge nulle part, que le monde était à la fois à l’intérieur et à l’extérieur, dans les deux cas bien plus chaud que la température normale d’un corps humain. Les baigneurs se faisaient pocher dans le lac. […]
Autour de lui, les gens mouraient de plus en plus vite. Toute forme de fraîcheur avait disparu. Les enfants étaient déjà morts, de même que les vieillards. Les autres marmonnaient ce qui aurait dû être des clameurs endeuillées ; ceux qui pouvaient encore bouger sortaient les cadavres de l’eau ou les poussaient vers le centre du lac, où ils flottaient tels des troncs d’arbre avant de couler.

[…]

Pour Frank, cette nuit dura des années. Lorsque le ciel s’éclaircit, s’affichant d’abord gris, comme voilé de nuages, puis d’un bleu éclatant, Frank s’efforça de bouger. Le bout de ses doigts était frippé. Il avait été poché, oui, cuit et recuit à petit feu. Dur de soulever la tête ne serait-ce que d’un centimètre. Il risquait pourtant de se noyer. Cette idée le força à remuer. Il s’appuya sur les coudes, se redressa. Ses muscles semblaient n’être que des spaghettis trop cuits collés aux os, mais ses os s’occupaient de tout, de leur propre chef. Il parvint à s’asseoir. L’air demeurait plus chaud que l’eau. De l’autre côté du lac, il vit les premiers rayons de soleil frapper le sommet des arbres, qui parurent s’enflammer. Tournant très doucement la tête, Frank scruta le lac. Tout le monde était mort.

Kim Stanley Robinson, Le Ministère du Futur, extraits du chapitre 1.

NB: je reviendrai la semaine prochaine, pour le commenter, sur ce livre de Kim Stanley Robinson, intéressant, mais qui, à mon avis, ne va pas assez loin, et rate en partie la situation actuelle, ayant été écrit bien avant l’arrivée de Trump au pouvoir, réalité qui, hélas, dépasse de loin la fiction.

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The brutalist, pas celui qu’on croit

The Brutalist… par ces temps si brutaux, où semblent régner sur le monde des brutes ordinaires, des rapaces décervelés sans rime ni raison, que rien n’arrête et qui s’adonnent à l’horreur quotidienne, quel titre ! Et pourtant ça ne désigne pas ces brutes-là, en termes techniques, cela désigne un style d’architecture.

Mais ça ne fait rien, c’est un sacré film. Quel mot utiliser pour cela ? Film coup de poing ? Non, ça fait vulgaire, et c’est excessivement banal. Film génial ? Trop de génie nuit au génie. Grand film ? Voilà qui est plus neutre, mais ne dit pas grand-chose. Disons, une œuvre d’art tout simplement. Une forme esthétique. Elle peut être critiquée. Et certains critiques patenté.e.s ne s’en font pas faute, non sans mauvaise foi évidente. Unetelle dit que pour elle ce fut une « tartine d’auteurisme » (??? je n’ai pas compris ce que cela voulait dire, où est la tartine et en quoi est-ce mal d’être un auteur ?), une autre s’insurge de l’excès : trop de malheurs, trop de coups du sort, trop d’accumulation de matière sombre. Mais qui croit que les anciens déportés des camps de Buchenwald ou de Dachau, une fois sortis d’affaire, allaient couler une vie paisible faite d’amours tranquilles et de réussite professionnelle toute tracée ? Ici, un homme, hongrois, juif, est sorti du camp et a pris le bateau à fond de cale pour rejoindre l’Amérique, terre des espoirs et des libertés (on ne peut s’empêcher en regardant cela sur l’écran de penser à la situation actuelle qui contredit tellement ces espoirs fous, on ne nous ôtera pas de l’idée que ce pays s’est rudement enrichi de tous ces migrants qui sont arrivés sur son sol, avant que maintenant, il ne les « déporte massivement » comme ils disent). On ne comprend pas ce qui se dit, et pour cause, c’est en hongrois, on a le sentiment d’une bousculade intense, la caméra vire et chavire autour des corps usés, maigres, meurtris, blessés jusqu’à ce que tout à coup la porte de métal s’ouvre sur le ciel, et que ce qu’il voit en premier, ce que nous voyons en premier c’est…. la statue de la Liberté ! mais comme c’est étrange, on la voit la tête en bas (c’est sûrement comme cela qu’elle est aujourd’hui). Ça ne fait rien, il exulte. Enfin sa vie va redémarrer. On voit comment les Etats-Unis de l’époque accueillaient les rescapés des camps, beaucoup d’organisation, de bonne volonté : ils ont compris l’apport que cette nouvelle main d’oeuvre allait être pour le développement du pays. Notre héros s’appelle Laszlo Toth. Il a un cousin déjà établi, en Pennsylvanie, qui a monté une affaire de meubles. Avant, il s’appelait Attila Molnar, maintenant il est Miller, c’est plus américain, et il a une (jolie) épouse catholique. Il est moins juif. Et son magasin vend des meubles horribles. On apprend vite que Laszlo était architecte, avant. Et il a un talent fou pour créer des meubles et, plus tard, des bâtiments. Je ne raconte pas le film. Je dis simplement que l’on est entraîné dans ce maelstrom de sons et d’images, de gros plans livides ou noirs, de scènes filmées sous des angles inattendus qui nous font participer, nous autres en tant que spectateurs, activement, pour comprendre de quoi il retourne. Une piqûre d’opium pour soulager une douleur qui ne disparaîtra jamais. Un viol par ci, un viol par là. Un inceste entre frère et sœur deviné au travers d’une porte. Une scène de sexe impromptue car il faut bien que le corps exulte. Des trains qui circulent, un train qui explose, des chantiers dont les grues s’agitent en plein ciel, noirs oiseaux qui enlèvent du sol les frêles ouvriers qui posent des blocs. Laszlo est embauché par un milliardaire, une sorte de Trump (en un peu plus cultivé) séduit par ses talents, un fou obsédé par sa mère qui vit seul en miroir avec lui-même et ses deux jumeaux (le frère et la sœur auxquels il est fait allusion plus haut) et qui traite les pauvres comme des animaux (cela me fait penser à une écrivaine invitée sur France Inter pour la promotion de son livre, faisant l’éloge de la Droite parce qu’elle considère que chacun est responsable de soi-même, si je suis au chômage, je suis responsable de mon chômage, si je suis pauvre, je suis responsable de ma pauvreté et probablement elle pensait, si je suis juif rescapé des camps je suis responsable de ma judéité et des camps qui m’ont interné, oui, on peut entendre cela aujourd’hui en 2025 sur la radio publique). Ce milliardaire, baptisé dans le film Harrison Lee van Buren, veut faire construire une sorte de mausolée sur une colline, en fait un centre culturel avec bibliothèques, chapelle etc. Et Laszlo voit là manière pour lui de recommencer ce qu’il avait entrepris avant la guerre. C’est ici qu’on voit comment le travail s’allie au capital, pour un produit qui n’est guère louable (la violence exercée sur le corps de ceux qu’on utilise pour cela et qui restent en marge de ce qu’il peut y avoir de beau dans la réalisation du projet). Il est en plein coeur de ce mouvement architectural qu’on a fini par dénommer le brutalisme (d’où le titre du film) : éloge du béton brut. Sans toutefois négliger une pointe de marbre blanc.

Ici s’arrête la première partie. Entracte de 15 minutes.

Au retour, le film se fait de plus en plus esthétique, au bon sens du mot : car oui, il y est question des rapports entre l’esthétique et la politique, comme dirait Rancière. Esthétique : non pas la théorie de l’art en général ou une théorie de l’art qui le renverrait à ses effets sur la sensibilité, mais un régime spécifique d’identification et de pensée des arts : un mode d’articulation entre des manières de faire, des formes de visibilité de ces manières de faire et des modes de pensabilité de leurs rapports. Certains critiques l’ont bien noté, en cela plus perspicaces que certains de leurs collègues qui en sont restés à la couche superficielle d’une accumulation de malheurs, ce film montre comment le capitalisme viole l’art. La « réussite » de Laszlo réside en ce qu’il interrompt son travail et que le chantier restera pendant longtemps inachevé. Et la beauté du film se concentrera sur cette exploration des carrières de marbre de Carrare, telle un labyrinthe de voies accrochées aux flancs de la mine et de sous-terrains humides, toujours dans le blanc qui luit comme le sol d’une planète inconnue parcouru par les silhouettes chétives des trois personnes qui y circulent : l’artiste, le marbrier et le capitaliste, comme le symbole renversant d’une domination, au final, de la beauté irréductible sur les corps de sujets souffrants qui cherchent à la capter pour en faire leur profit. Images d’une intense beauté, caméra qui se fixe sur des creux de la colline où on a déjà détaché des blocs de marbre, qui annoncent les images de l’épilogue où l’on voit non plus en creux mais en plein ces blocs mêmes, tels qu’ils s’offrent au regard à Venise (mais Venise aussi, à l’époque, a été le produit d’une alliance de l’argent et du labeur d’architectes écrasant des ouvriers sous le poids des colonnades ou les noyant dans l’onde verte des canaux, éternel recommencement, entreprise de construction et de destruction sans fin).

Ce film repose sur de nombreux secrets de fabrication sans doute, liés notamment à l’utilisation qui y est faite du procédé Vistavision qui date de la grande époque des films à grand spectacle, qui suppose l’emploi d’une caméra 35 mm et le transport de dizaines de bobines pour un poids total de 150 kgs. Probablement ce qui donne à ce film l’aspect oublié du cinéma d’antan avant que tout soit submergé par le numérique qui simule en fin de compte la réalité plutôt qu’il ne la (re)produit.

L’utilisation d’un tel procédé n’est évidemment pas gratuit, contrairement à ce que laissent entendre la plupart des critiques patentés qui ne s’en soucient guère, préférant étaler leurs impressions et sentiments plutôt que faire ce à quoi ils devraient être utiles : nous renseigner et émettre un avis autorisé sur ce qui, dans un film, est du ressort de sa fabrication, de sa construction comme élément du cinéma global à un moment donné. Faire un film reposant sur une technique qui ne se contente pas de simuler le réel, afin de mieux l’incarner, c’est vouloir l’inscrire dans l’Histoire. Non ?

Dans L’oeuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, Walter Benjamin comparait l’architecture au cinéma, le point commun qu’il voyait entre eux était qu’ils étaient les seuls arts à attirer spontanément les masses et que celles-ci s’y engouffraient sans retenue. Rien à voir avec les autres arts qui supposent l’attention et le recueillement. Il était loin d’avoir connu toutes les sortes de films et sans doute aujourd’hui ferait-il des nuances : il y a des films aussi qui restent dans l’intimité et supposent une attention réfléchie, qui ne sont pas vus « par les masses », mais à son époque sûrement on pouvait s’attendre à ne voir dans les films que de grandes réalisations qui attireraient les foules anonymes, il n’est qu’à voir les salles gigantesques que l’on construisait et l’insistance mise sur des formats nouveaux permettant de voir les films projetés sur d’immenses écrans. The Brutalist cherche à rejoindre cette tradition et il est symptomatique qu’il soit à propos de l’architecture. Il veut nous faire voir de manière sensible ce que le cinéma et l’architecture gardent encore de potentiel pour nous unir, qui ne doit rien au « cultuel », et dont on peut aussi bien se louer que se méfier car ils recèlent aussi d’énormes pouvoirs de manipulation.

NB: dans ce film incroyable, parlons aussi de la performance des acteurs: Adrien Brody incarne Laszlo Toth de manière magistrale: on ne peut s’enlever de la tête la vision de son visage tourmenté, de ses grimaces de douleur autant que de ses explosions de joie, de même Felicity Jones, qui incarne sa compagne Erszébet, dont je n’ai pas parlé ici pour ne pas « tout raconter » est un monument d’expressivité et d’émotion. Le réalisateur est Brady Corbet.

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Esthétique et résistance (en hommage à Jacques Rancière)

La question « de la culture » se trouve tout à coup re-posée à nouveaux frais dans le paysage politique en France et dans le monde. Ce qui semblait aller de soi ne le semble plus. Un public, dont je fais partie, qui, jusqu’ici, goûtait sans remords et sans scrupules les délices émanant des arts, du spectacle dit vivant, du cinéma et de la fiction, se trouve interpellé, parfois malmené. En des temps de restrictions budgétaires, de crise exacerbée (du capitalisme bien sûr, mais cela on le taira souvent), on se sentirait presque coupable de réclamer des subventions et des soutiens pour des entreprises dont on voit bien qu’elles ne concernent pas tout le monde. Alors faudrait-il continuer à s’enrichir l’esprit aux dépens de ceux et celles qui ont déjà du mal à simplement survivre ?

Une classe sociale, dont on dit qu’elle a accaparé depuis au moins le XIXème siècle le secteur de la culture, et qui s’identifie à une certaine bourgeoisie petite ou moyenne (« la grande ayant ses propres réseaux, sa propre « culture » », comme disait récemment un éminent sociologue du domaine au cours d’une réunion) doit-elle être laissée à ses envies, voire encouragée à absorber les deniers nécessaires à la survie des spectacles, des concerts et autres manifestations culturelles ? Telles sont évidemment les questions sous-jacentes aux débats qui ont lieu dans certaines municipalités, même (et surtout?) celles de gauche, lorsqu’elles se qualifient d’écologistes et citoyennes. Mon ami Jean C. me rappelait récemment les propos du maire de Grenoble lors de son accès à son second mandat, qui n’hésitait pas à minorer le rôle de la culture au sein de son équipe, affirmant qu’il fallait mettre un terme à la politique de la culture telle que nous l’avons connue depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale : Malraux et Lang, disait-il, c’est fini.

D’accord, c’est fini. Mais au nom de quoi ? Ou : pour être remplacé par quoi ? On a beau jeu d’en appeler à une culture authentiquement « populaire » si on n’a rien à mettre sous cette étiquette. On peut objecter qu’il n’en a pas toujours été ainsi, que sous l’égide de puissantes organisations de gauche dans les années soixante, des masses importantes d’ouvriers et d’employés des banlieues, se ruaient le dimanche dans les travées du Palais de Chaillot pour y applaudir au TNP les spectacles théâtraux extraordinaires qui sortaient du génie de Jean Vilar, et plus tard, de George Wilson. Gérard Philippe était alors le dieu vivant d’une théâtralité qui enthousiasmait les foules. Mais ceci est loin, trop loin. On nous dira en réponse peut-être que le projet soutenu par la gauche (surtout communiste) n’était pas complètement innocent : il s’y cachait aussi un souci de propagande, la culture était en ce temps-là vue un peu comme une possibilité d’enrégimenter les consciences, d’orienter les masses populaires vers les lendemains heureux d’une société sans classes. Nous en rêvions. J’ai grandi dans une famille ouvrière, mais qui se méfiait de la classe ouvrière et de ses organisations, je souffrais de cela tant j’aurais aimé que tout le monde participe de cette ferveur autour du grand projet socialiste. Qui bien sûr ne s’est jamais réalisé, nulle part et en aucun temps. Mon père, avec qui j’étais en désaccord, n’aimait pas le mot « culture », il me disait qu’il le voyait toujours écrit avec un « K ». Oui, la « kultur » aussi avait été instrument de propagande sous le régime nazi…

De telles considérations nous mettent mal à l’aise. Nous avons tendance à nous réfugier dans nos vieilles certitudes : la culture est indispensable, c’est elle qui nous donne nos instruments de réflexion, nos références, c’est elle qui instaure entre nous des relations qui, en principe, doivent échapper à l’argent, à l’intérêt, à la société marchande, c’est elle qui nous donne une idée du Beau qui doit, en principe toujours, nous faire oublier le poids des contraintes un peu trop matérielles. Le savoir et l’émotion esthétique sont les leviers permanents de notre libération, ou du moins ils devraient l’être. Mais nous sentons vite combien ces proclamations peuvent sonner creux. Qu’en est-il de cette liberté acquise si elle ne bénéficie qu’à un petit nombre d’entre nous ? Comment faire en sorte que toute émotion esthétique ne soit pas jugée élitiste ? Un film d’il y a au moins trente ans avait pour titre : « tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes ». Vient alors le moment où l’on se dit que ce n’est peut-être pas ainsi que se présente le problème, que nous sommes prisonniers de schémas « classistes » dans lesquels s’enferme une certaine sociologie, nous sommes hantés par la vieille idée d’une classe ouvrière qui aurait toujours raison parce qu’elle serait dans le sens de l’histoire. Or, il y a bien longtemps que nous ne croyons plus au sens de l’histoire et si une trajectoire historique existe, c’est celle du capitalisme dont nous pensons qu’il s’effondrera un jour… mais sans certitude que ce soit pour une ouverture vers le paradis. Alors il est normal que nous nous penchions vers ce qui nous fait vivre, ce qui aménage discrètement sans qu’on s’en rende toujours compte des trouées, des possibilités, des surgissements par quoi nous pouvons garder un peu d’espoir vers un peu d’émancipation. Le penseur qui a le mieux synthétisé cette façon de voir est sans doute Jacques Rancière, dont j’ai déjà parlé sur ce blog, mais il y a longtemps (vers 2018) et sans doute analyserais-je ce qu’il dit un peu différemment aujourd’hui : j’ai changé depuis, je serais moins critique à son égard. Rancière fait preuve d’un réalisme lucide, si son propos est émancipateur, ce n’est pas pour nous promettre une « révolution », une sorte de reprise en mieux de 1789, encore moins un 1917, mais de manière beaucoup plus réaliste, un parcours silencieux, susceptible de faire demeurer en nous, même aux pires moments, et de pire moments il y en aura encore en ce XXIème siècle promis aux ravages des hordes poutino-trumpistes cherchant à écraser nos velléités d’indépendance européenne, ou bien aux catastrophes qui ne sont qu’en apparence naturelles, faire demeurer en nous donc des éclairs de pensée et de joie. Et ce parcours silencieux, voire mieux, comme dit Rancière dans son petit livre Dans quel monde vivons-nous ?, cette insurrection silencieuse, sur quoi d’autre peut-elle être basée que sur l’extension du champ des formes littéraires et artistiques et la pratique et la réception de l’art contemporain (ou de la littérature) ?

Il apparaît en lisant Rancière, notamment cet autre petit livre, Partager le sensible, que le problème tel que je viens de l’introduire ne se pose peut-être pas comme j’ai commencé de le faire. Que l’on se trompe lourdement en érigeant la culture en monument, ou en bien monnayable lequel devrait être produit comme on produit des denrées indispensables à toute existence, avec pour inconvénient que la majorité des acteurs sociaux n’en percevrait pas l’absolue nécessité. La culture n’est pas un bien, ni un ensemble de biens, à ce titre on ne saurait la mettre en comparaison avec une activité économique quelconque. Pourtant, dans cet ouvrage dense, il n’y a pas une seule occurrence du mot « culture ». Preuve sans doute que là n’est pas la question.

Grotte Chauvet

A la place, il y est question de partage du sensible. Cela rejoint ce que m’a souvent dit mon copain Jean C. à savoir qu’au lieu de culture on ferait mieux de parler d’éducation à la sensibilité. Personne ne niera que le petit humain nécessite dès son plus jeune âge d’être éduqué, et cela dans tous les domaines, en matière de propreté tout d’abord, et de manière de vivre avec autrui, certes, puis après, en matière intellectuelle. La sensibilité aussi est une propriété qui s’éduque. On ne répétera jamais assez le mot d’Eluard selon lequel les poèmes d’amour précèdent l’amour1. Il veut dire par là que l’amour n’est pas un sentiment hors du temps et de l’histoire mais qu’il s’affine au sein d’une époque particulière par le moyen des mots, et surtout des mots des poèmes. La sensibilité est la manière de reconnaître en nous et de faire fructifier, après ce premier acte, nos sentiments et nos émotions. Nous devons apprendre à nous méfier des êtres qui n’en sont pas dotés ou en sont peu dotés car ce sont eux qui nous plongent dans l’abîme, ils occupent souvent les plus hautes fonctions au sein de nos sociétés, et sont même parfois présidents de grands pays. L’éducation de la sensibilité apparaît alors comme un dernier rempart face à leurs actions nuisibles et ce qui nous permettra toujours de résister. Résister encore ici probablement en son sens silencieux car il ne sera peut-être pas question de résister avec des armes et des combats physiques car nous ne ferons pas le poids en face d’eux. Nous opposerons une résistance analogue à celle de l’air quand nous lançons un projectile. L’air sera notre esprit empli de références littéraires, de musiques et de souvenirs de chef d’oeuvre et les projectiles leurs bombes cosmiques faites de haine et de violence.

Quand Rancière parle du partage du sensible, il sous-titre cela « esthétique et politique » et il introduit naturellement le rapport de l’art et de la vie. Il part sans doute (mais sans le dire, car cela doit lui paraître évident) de ce constat que l’aube de la vie humaine est associée à l’art. Lascault, Cosquer, Chauvet… L’art est donc là très tôt. Il ne semble pas que l’on se soit posé la question « faut-il de l’art ? », « l’art est-il nécessaire ? » ou « combien ça coûte ? ». On me dira : mais ils n’avaient pas le souci des subventions à cette époque. Mais comment cela ? Tout le temps qu’ils passaient à peindre et graver sur les parois des grottes, n’était-ce pas du temps pris aux choses matérielles comme chasser pour se nourrir, et fabriquer des feux et des armes ?

Le point central est que les pratiques artistiques transforment nos pratiques politiques, nos manières de faire et de voir des choses, tracent des limites entre ce qui est visible et ce qui ne l’est pas et que même si nous sommes dans l’ignorance de leur pouvoir, elles agissent en transformant nos représentations, ceci est tout aussi vrai des formes théâtrales que des formes d’art pictural par exemple, selon qu’interviennent au premier plan les formes abstraites ou réalistes, elles sont à la fois reflet d’une époque, et partie des leviers qui peuvent agir sur elle. Continuer à les développer participe donc d’un changement des mentalités, d’une adaptation à des problématiques nouvelles, et ce qui est important est que cela agisse à notre insu.

Que l’art, le théâtre, la fiction et la musique aient été, du moins en apparence, depuis deux siècles l’apanage des classes sociales aisées est un fait sans doute malheureux – je dis « en apparence » car nul ne sait évaluer la part des produits de ces pratiques qui ont pénétré la conscience et surtout l’inconscient de beaucoup d’acteurs sociaux qui débordent largement la classe bourgeoise – auquel il devrait être remédié, mais cela n’enlève rien à leur présence au sein de notre temporalité. Le propos d’une politique culturelle doit alors être tout entier tourné vers la manière d’aménager des accès vers eux ou elle, à peu près autant que le propos d’une politique d’aménagement doit être de donner accès à tous à l’eau, à la terre et à l’air pur.

La collectivité paie certes pour des manifestations culturelles dont ne bénéficie – en apparence encore – qu’une petite partie d’elle-même. Mais regrette-t-on le fait qu’elle paie aussi pour la santé de tous, y compris de ceux qui l’altèrent par le tabac, la drogue ou l’alcool ? Non, car cela nous apparaît tout à fait naturel et même souhaitable car la santé est un droit pour tous. La démocratie ne consiste pas à entraîner une totalité d’individus dans un même élan ou dans les mêmes soins, elle consiste à donner des droits, égaux pour tous, droit à la santé même si nous adoptons des comportements à risque (on paie aussi pour les sauvetages en haute montagne), droits à la culture et à l’éducation même s’ils sont utilisés peu ou mal. La liberté d’expression, la liberté de voyager ou celle de prendre des congés, la liberté de création ne sont pas mises en danger par le fait que certains ne les utilisent pas ou peu.

Nous n’avons qu’une vie. Le propre de Rancière est de nous montrer que c’est en son sein que nous pouvons travailler à amener plus de bonheur, ce n’est pas dans une vie rêvée, ni dans un paradis qui viendrait au bout de l’histoire. C’est dans l’ici et le maintenant. Peut-être ne faut-il pas attendre que le capitalisme s’effondre, comme on l’entend souvent suggérer, pour commencer à vivre, ou pour enfin réagir en essayant de poser les bases d’un autre monde. Faisant cela, nous nous auto-mutilerions. Il n’y aura jamais de tabula rasa. Ou alors si c’est le cas (imaginons une extinction globale) le fait d’avoir oublié tout ce qui précède nous aura aussi fait oublier les raisons pour lesquelles nous voulions construire quelque chose de différent ! Nous devrons toujours partir des débris et déchets du monde même en ruines. Et nous devons déjà partir d’eux. Qu’importe si nous ne sommes qu’un faible nombre, nous pouvons servir d’exemples et d’autres nous suivront. L’important n’est pas le nombre à un instant t c’est le fait que nous préservions des droits permettant à chacun et chacune de rejoindre ce chemin. Mais pour que ces droits soient préservés nous devons lutter pour que les moyens existent toujours pour la création et la transmission des valeurs esthétiques.

1« Tant de poèmes d’amour sans objet réuniront, un beau jour, des amants » dans L’évidence poétique.

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De l’antisémitisme selon Postone au trumpisme d’aujourd’hui

Aujourd’hui, après quelques nouvelles et quelques récits de voyage, je reviens dans « le lourd » c’est-à-dire mes réflexions sur notre monde actuel telles que me les inspire la lecture d’ouvrages et d’articles appartenant à la tendance « critique de la valeur ». Que certains de mes amis me pardonnent… je ne sais pas encore dire du lourd avec légèreté, mais qu’ils ne désespèrent pas, je reviendrai bientôt à du plus léger. Deux parties : un résumé (en italiques) qui peut suffire en première lecture, suivi d’un développement si l’on veut mieux connaître mes présupposés.

Je continue donc à m’inspirer des thèses de Moishe Postone sur l’antisémitisme perçu au travers des représentations fétiches du capital et de l’anticapitalisme. J’ai esquissé dans la partie précédente la manière dont l’extrême-droite (mais pas seulement…) tirait profit d’une présentation simpliste du capitalisme, le réduisant à une sorte d’opposition entre le pur et l’impur, le pur étant le travail (vu comme concret et valorisé) et l’impur le capital (vu comme abstrait et versé dans la « spéculation »). Encore faudrait-il dire : d’un côté le travail productif, c’est-à-dire celui qui est directement engagé dans la production de marchandises, et de l’autre tout ce qui est prétendument non-productif, à savoir ce qui concerne la gestion de l’argent, mais aussi la gestion du savoir et des connaissances ainsi que les tâches rendues nécessaires par le maintien de l’appareil productif, toutes ces activités ne figurant certes pas au même niveau puisque certaines sont plus prestigieuses que d’autres et certaines sont, surtout, plus rémunérées par le capital (qui en tire finalement profit) que d’autres. On ne comparera pas un petit professeur des écoles et un directeur d’agence bancaire, ni un chirurgien réputé et un médecin de campagne, pourtant ils ou elles ont tous.te.s la particularité de partager un certain éloignement de la chaîne de production proprement dite. Pendant longtemps, on a donc considéré que tous et toutes étaient des « privilégié.e.s », jusqu’à ce que malgré tout, on se rende compte un jour (notamment à l’occasion d’une crise comme celle du Covid) que certain.e.s étaient ramené.e.s à des conditions voisines de celles des travailleurs productifs les moins bien payés. Il n’en reste pas moins que, subjectivement, ces employés, ces éducateurs et ces porteurs de professions libérales continuaient d’appartenir à la catégorie des non-productifs, tantôt enviés, tantôt détestés. De là à ce qu’on les qualifie de « parasites », il n’y a qu’un pas, que certaines composantes du capitalisme actuel, parmi les plus combatives, songeons au trumpisme, n’hésitent pas à franchir. En cela elles ne sont pas très différentes de celles qui, il y a maintenant près d’un siècle, voyaient tout aussi bien comme représentants parfaits de cette catégorie, les Juifs, lesquels, justement, étaient désignés comme les porteurs emblématiques de la spéculation bancaire et du travail intellectuel. Finalement, antisémitisme et anti-intellectualisme (ou, plus généralement haine des non-productifs ou considérés comme tels) sont les deux faces d’une même médaille : on n’aime pas ceux et celles que l’on assimile à un rôle de parasites au motif qu’ils ou elles ne participeraient pas directement à la production de marchandises. A cela il faudrait aussi ajouter l’anti-féminisme au motif que les femmes elles-mêmes n’auraient pas participé à cette production, ou alors, comme dans le cas des éducateurs, des intellectuels et des employés, elles l’auraient fait mais à un niveau jugé subalterne (l’entretien, la maintenance, le careétant très méprisés en regard de la tâche noble de produire). Une certaine gauche rejoint alors ces jugements discriminatoires en prônant le retour aux valeurs saines de la culture ouvrière (un certain Michéa, je crois, illustre cette tendance-là). Pour cette gauche-là, l’ouvrier continue d’être sanctifié comme aux beaux temps du stalinisme. Mais comme a disparu depuis plusieurs décennies le discours « progressiste » qui allait avec (la promesse d’un avenir radieux etc.), il ne reste que la figure abstraite de l’ouvrier, extraite de son contexte et surtout de tout discours progressiste, pour donner du grain à moudre à une certaine pensée d’extrême-droite. Ceux qui se prétendent « proches du peuple » moulent en réalité leurs discours dans des schémas de grande abstraction autrement dit des archétypes. Et ce qu’ils considèrent comme « le peuple » se ramène la plupart du temps à un agglomérat de ressentiments et de haines cuites et recuites structurés par cette opposition fétichiste entre « productifs » et « non productifs », ou « producteurs » et « parasites »1, ou encore « travailleurs concrets » et « intellectuels ». Quant aux productifs eux-mêmes, ils ne tirent aucun avantage de cette ségrégation, utilisés qu’ils sont comme prétextes à ces discours, d’autant que nombre d’entre eux (ainsi que les non-productifs les plus proches des productifs par le fait qu’ils entretiennent et maintiennent les services nécessaires au fonctionnement de l’ensemble) sont issus de populations migrantes ou autrefois colonisées qui tombent sous le rejet raciste que ces soi-disant « populistes » leur opposent. Et nous avons ainsi une forme de capitalisme qui parvient à installer son pouvoir par des élections en apparence démocratiques où le vainqueur est celui ou celle qui promet de chasser les parasites tout en réduisant au maximum les coûts de production afin de maintenir, tant que faire se peut, un niveau acceptable (pour lui) de production de valeur. Laissez-moi encore accroître la valeur du capital, je vous donnerai une consolation dans votre identité retrouvée de producteur blanc, national et genré.

On peut être sidéré de voir ainsi que le capitalisme prospère sur son propre dos pour ainsi dire, puisqu’il tire profit de sa critique, pour autant bien sûr que celle-ci soit faussée (d’autres disent « tronquée ») et repose sur des catégories erronées.

Portrait of Professor Moishe Postone for the 2009 Graduate professor awards (Photo by: Beth Rooney/ for the Chicago Chronicle)

Pour étayer ces propositions, reprenons depuis le début. La représentation classique de la marchandise met en opposition valeur d’usage et valeur d’échange (ou simplement valeur), faisant de la première quelque chose de concret et de la seconde quelque chose d’abstrait, puisque l’échange serait la base même de l’abstraction. Une analyse plus fine, que l’on peut trouver chez Marx si on prend la patience de le lire, montre que l’une ne va pas sans l’autre et que le travail à la base de la valeur est toujours déjà foncièrement abstrait (voir ici) entre autre parce qu’il n’est plus orienté vers l’objet qu’il produit, mais vers l’argent qu’il permet de gagner au travers d’une « vente » dite « vente de la force de travail » qui ne se mesure que de manière abstraite en temps dépensé, de la même manière que le processus productif dans son ensemble n’est pas orienté vers les objets (valeurs d’usage) qu’il produit mais uniquement vers la valeur qu’il fait croître (penser ici au capitalisme financier qui est le couronnement de l’évolution de ce processus dans le temps). Cependant, il demeure que dans la vision du capitalisme telle que véhiculée par le marxisme traditionnel, la contradiction oppose la valeur d’usage associée au travail concret et la valeur destinée à augmenter associée au travail abstrait et au capital.

Il est admis que la survaleur est ce que le capital permet d’engendrer en achetant la force de travail à un prix inférieur à ce que devrait être sa valeur réelle. C’est donc le capital qui engendre de la valeur grâce au travail. Disant cela, on ne se rend pas compte que le travail en question n’est pas un travail supposément « concret » mais que c’est le travail abstrait dont nous venons de parler. En somme, dans ce processus, le « capital » (entité abstraite qu’on ne sait jamais vraiment définir de manière précise) au lieu d’être incarné par une force qui dominerait le processus, est quelque chose de fluide apparaissant sous divers aspects à des instants différents : tantôt somme de valeur accumulée, masse d’argent, tantôt travail abstrait qui entre dans le processus tel un carburant (voir là-dessus Robert Kurz, La substance du capital).

Dans la vulgate marxiste habituelle, qui entend le mot « travail » dans un sens « transhistorique » et prend le travail dit « exploité par le capital » pour du travail concret tel qu’il aurait existé de tout temps (alors qu’on sait que ce que l’on entend par travail dans une société pré-capitaliste, au Moyen-Âge par exemple, ou bien dans une société dite « primitive », n’a rien à voir avec ce que nous, nous entendons par travail quand nous disons par exemple que « nous travaillons pour vivre ») on pose que la contradiction fondamentale est entre travail et capital, associés immédiatement respectivement au concret et à l’abstrait. Or, selon Postone, la contradiction du capitalisme n’est pas là, mais dans ce qui apparaît au cours du processus de valorisation, qui consiste en ce qu’il donnerait la possibilité de se libérer des contraintes du monde marchand en même temps qu’il nous y enfermerait. Pour expliquer : en améliorant la productivité, de moins en moins de travail pourrait être nécessaire pour produire les mêmes quantités de marchandise, libérant ainsi le travailleur de sa corvée, mais d’un autre côté, la réduction du temps de travail entraîne la baisse de la valeur et donc, nécessairement, ce qui a été gagné en valeur grâce à la productivité se retrouve immédiatement perdu puisque selon le schéma capitaliste fondamental, la valeur ne peut provenir que du travail, et doit donc être regagné par plus de travail encore, ce qui va provoquer la nécessité de se déplacer toujours plus loin vers de nouveaux marchés, et puis au-delà, va engendrer, outre la dégradation de l’environnement, la création de tout un ensemble de moyens dévolus à la tâche de transformer les sujets en purs consommateurs, ceci allant de la publicité à ce qu’on peut nommer carrément l’asservissement des consciences par l’usage des medias et des réseaux sociaux.

Une ruse du capitalisme (façon de parler bien sûr, mais le capitalisme n’existerait pas sans cette dimension subjective qui consiste à faire de nous des sujets qui adhèrent à son récit, c’est justement cela qu’on appelle le fétichisme) est donc de nous faire apparaître comme une évidence ce qui n’en est pas une : non, il n’y a pas d’un côté les travailleurs qui fournissent du concret, et de l’autre des spéculateurs éhontés qui les exploitent en manipulant l’argent – lequel est, comme on sait, le comble de l’abstraction. En réalité, travail et capital ne sont pas en opposition, ils coopèrent. André Gorz écrivait déjà cela : « l’aspect le plus important du point de vue de la société, celui qui justifie que l’on parle de société capitaliste, est encore ailleurs : le travail traité comme une marchandise, l’emploi, rend le travail structurellement homogène au capital […] Travail et capital sont fondamentalement complices par leur antagonisme pour autant que « gagner de l’argent » est leur but déterminant. Aux yeux du capital, la nature de la production importe moins que sa rentabilité ; aux yeux du travailleur, elle importe moins que les emplois qu’elle crée et les salaires qu’elle distribue ». Et il concluait : « c’est pourquoi le mouvement ouvrier et le syndicalisme ne sont anticapitalistes que pour autant qu’ils mettent en question non seulement le niveau des salaires et les conditions de travail, mais les finalités de la production, la forme-marchandise du travail qui la réalise ». (c’est moi qui souligne)

Mais la ruse du capitalisme est aussi de nous faire prendre les mouvements et opérations du capital comme des mouvements volontaires accomplis, de leur propre chef et en toute liberté, par des agents bien concrets en chair et en os. C’est ce que Postone appelle la biologisation des rapports sociaux. Le rapport social (c’est-à-dire le rapport constitutif de la relation marchande au sein du processus de la marchandise, celui qui fait que les relations sociales au sein de ce monde sont des relations entre objets avant d’être des relations entre sujets2) apparaît bien sûr déjà comme « naturel » : nous n’arrivons pas à penser notre vie en dehors de ce rapport qui nous attache à un travail (pour ne pas dire qu’il nous en rend « esclave ») en tant qu’il nous procurerait le moyen de gagner « notre argent », ou encore de « gagner notre vie », mais cela ne suffit pas, il faut aussi qu’il nous apparaisse comme étant lié à notre nature humaine, et encore, à l’intérieur de celle-ci, à une catégorie qui nous définirait (blanc ou noir, chrétien ou musulman ou juif) au même titre que certaines habitudes et certains comportements animaux sont liés par nature à une espèce ou à une « race ».

Nous retombons dans le rapport fétiche parce que nous gommons complètement ce qu’il y a d’historique dans ce rapport, pour le voir de façon inversée : ce n’est plus la contingence de l’histoire qui explique les habitudes et les contraintes que nous subissons, mais ce sont ces contraintes et ces habitudes, en quelque sorte « naturalisées », qui rendent compte de l’histoire. Cette naturalisation, on le sait bien, est à la source de l’essentialisme et du racisme de façon globale, mais plus spécifiquement dans le cadre du capitalisme, elle est à la source de l’antisémitisme dans la mesure où un pas est vite franchi : les entités abstraites et structurelles qui sont mises en activité par le capitalisme (le travail, le capital, la marchandise…) doivent être incarnées par des groupes humains, des classes sociales, des groupes définis par des caractéristiques ethniques ou religieuses, ainsi en va-t-il des Juifs qui, « de tout temps », ont symbolisé un certain rapport à l’argent, au travers des opérations de prêt et de spéculation auxquelles ils étaient amenés à se livrer sous la pression d’autres groupes religieux (les chrétiens principalement) qui ne voulaient pas « se salir les mains ».

Dans la vision traditionnaliste et simpliste du capitalisme, puisque, comme nous l’avons vu, celui-ci y est vu comme simple opposition entre travail produisant une valeur d’usage concrète et capital se réalisant dans l’argent, sa critique se réduit à une seule dimension : la critique de l’argent (et non du travail, perçu comme concret) et c’est à cette critique que se sont livrés de nombreux auteurs qui se sont attaqués au capitalisme (par exemple Proudhon) : ils ont préservé l’élément dit concret et s’en sont pris à l’argent. Ainsi voit-on souvent, dans la période récente, une défense du capitalisme industriel face au capitalisme financier, comme si le second seul était le mal, alors que bien entendu ils sont dans le prolongement l’un de l’autre. Comme indiqué plus haut, quand le processus de production des marchandises est dissocié du processus de valorisation, il est vu comme une réalité naturelle, vivante, pensable en termes biologiques, alors que le processus de la valeur, c’est-à-dire le volet « argent », est plutôt vu comme quelque chose qui le parasite. Une forme d’anticapitalisme (anticapitalisme fétichisé dirons-nous) apparaît alors qui prend le parti du premier contre le second. Cette forme d’anticapitalisme, dit Postone, repose sur une attaque unilatérale contre l’abstrait. L’abstrait et le concret ne sont pas vus comme constituant une antinomie où le dépassement réel de l’abstrait – de la dimension-valeur – implique le dépassement historique de l’antinomie elle-même et de chacun de ses termes. En fait, il n’y a là qu’une attaque unilatérale contre la raison abstraite et le droit abstrait ou, à un autre niveau, contre le capital-argent et le capital financier. Et ce n’est pas seulement le processus qui est « biologisé » (vu comme un processus naturel), c’est aussi la dimension abstraite à laquelle on s’attaque, laquelle, cette fois, est biologisée dans la figure du Juif. Ainsi l’opposition fétichisée du matériel concret et de l’abstrait, du « naturel » et de l’« artificiel » se mue en une opposition raciale entre l’Aryen et le Juif3. L’antisémitisme moderne, dit encore Postone, consiste en la biologisation du capitalisme saisi sous la forme de l’abstrait phénoménal, biologisation qui transforme le capitalisme en « juiverie internationale ».

Cette analyse ressemble par certains côtés à celle de prédécesseurs comme Max Horkheimer, mais les dépasse toutefois en affirmant que les Juifs ne sont pas seulement identifiés à l’argent, mais au capitalisme lui-même4. L’opposition raciale entre Aryen et Juif est le fétiche dégradé qui représente à une époque donnée l’opposition entre concret et abstrait. A cette époque, le nazisme se présente à peu de frais comme un « anticapitalisme » dans la simple mesure où il prévoit d’éradiquer les Juifs.

Le Marx de 1843 ne disait pas autre chose, confirmant en cela partiellement l’analyse de Postone, lorsqu’il assénait ces sentences : « Quel est le fond séculier de la judéité ? Le besoin pratique, l’utilité personnelle. Quel est le culte séculier du Juif ? Le marchandage. Quel est son Dieu séculier ? L’argent ». Affirmant sans peur « qu’en s’émancipant du marchandage et de l’argent, par conséquent de la judéité réelle et pratique, l’époque actuelle s’émanciperait elle-même. Et que si l’on ne peut affranchir les Juifs du marchandage et de l’argent, eh bien, il n’y a qu’à s’émanciper des Juifs ». On s’étonne bien sûr, on se dit qu’il n’a pas pu dire de telles horreurs, et puis, que de toutes façons, le concept d’antisémitisme n’existait même pas en ce temps-là, tout cela pour se rassurer, mais il reste que ces propos ne font que précéder de moins d’un siècle l’éclosion du nazisme.

En 2025, les choses ont un peu changé, l’antisémitisme n’est plus exactement de la même nature, même s’il revient périodiquement sous les mêmes dénonciations, d’autres catégories sociales prennent le relais du statut d’objet d’une vindicte pour cause de « spéculation » et de travail « inutile » parce que « non productif », notamment les intellectuels et les travailleurs sociaux, ainsi que ceux que l’on appelle des fonctionnaires, qui seront parmi les principales victimes de cette nouvelle forme que revêt le capitalisme à l’ère du trumpisme. On verra alors se déployer le trumpisme (pour combien de temps ? Nul ne le sait encore, peut-être pour peu de temps, mais cela sera encore trop) comme variante ultime de la crise consubstantielle au capitalisme depuis ses débuts.

1 Pour reprendre le titre du livre de Michel Feher

2 Dans le capitalisme, à la différence d’autres systèmes où les rapports sociaux apparaissent « non-déguisés » comme dit Postone, c’est-à-dire apparaissent crûment pour ce qu’ils sont, souvent des rapports hiérarchiques, il n’y a plus de rapport social que celui fourni par le travail abstrait grâce auquel un producteur acquiert le produit d’un autre producteur (au lieu de consommer ce qu’il a lui-même produit), ainsi la relation sociale entre les deux producteurs n’est-elle ni hiérarchique ni d’affinité, mais reliée à la simple existence d’un bien produit, c’est-à-dire d’un objet. Le travail est médiation sociale

3 On connaît des formes plus modernes de cette opposition, comme par exemple l’opposition, décrite dans un livre récent du philosophe Michel Feher, entre « producteurs » et « parasites », sous le nom importé des Etats-Unis de producérisme, et qui fait le lit du Rassemblement National. Les « producteurs » ce sont tous ceux qui sont du côté du « travail concret », cette face de la marchandise qui est glorifiée, alors que les « parasites » ce sont tous ceux qui sont du côté de l’abstrait, y compris bien entendu les intellectuels et le monde de la culture (qui n’ont qu’à bien se tenir…).

4 On pourrait ici objecter que le nazisme n’en avait pas seulement après le capitalisme (« ploutocrate ») mais aussi et peut-être même encore plus après le « communisme » ou « bolchevisme ». C’est la critique que l’on pouvait faire à Horkheimer quand il identifiait les Juifs à la seule possession de l’argent (et pas à l’aspect abstrait du proces capitaliste). L’analyse de Postone diffère puisqu’il ne se laisse pas prendre à l’illusion d’un bolchevisme qui serait un vrai anticapitalisme. Au contraire de cela, le soviétisme exagère certains traits du capitalisme, il faut produire à tout prix et rien ne saurait se mettre en travers de l’objectif de production, il se presente comme un « modernisme » qui veut détruire tout reste de féodalité (alors que le nazisme aurait plutôt tendance à glorifier la culture du passé). Le soviétisme était un capitalisme d’État.

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