Spinoza à Gaza – II

Lorsque j’écrivais, en octobre 2023, un billet sur ce blog pour exprimer mon empathie à l’égard d’Israël et mon soutien à l’idée qu’il avait bien le droit de se défendre, je m’appuyais, outre sur ma sympathie envers la communauté juive et mon profond rejet de tout anti-sémitisme, sur les analyses approfondies faites par le courant Critique de la Valeur/Dissociation et notamment par Moishe Postone1 selon qui l’anti-sémitisme moderne a à voir avec le fétichisme du Capital, ayant trouvé sa pleine expression dans le national-socialisme qui caricaturait le capitalisme en en faisant la simple opposition entre le travail et l’argent, le pôle argent étant biologisé et incarné dans la figure du Juif. Marx lui-même n’avait pas été très éloigné de cette analyse lorsqu’il avait publié La Question Juive, ouvrage de sinistre réputation que l’on s’est efforcé d’oublier sans y parvenir vraiment.

D’une manière abrégée, on peut dire que l’anti-sémitisme moderne est un rejeton du capitalisme et de sa critique tronquée.

Les Juifs devaient donc se révolter contre l’assimilation que l’on faisait d’eux, et se démarquer du capitalisme, ce qui était dans l’idée de nombre d’entre eux, du moins à ce que je crois savoir (puisque beaucoup n’étaient pas sionistes, mais plutôt enclins à soutenir la Révolution, et que même ceux qui étaient sionistes l’étaient au sens d’une construction d’une société nouvelle adoptant certaines valeurs du socialisme). Malheureusement, les Israëliens se sont trouvés projetés dans le giron américain pour des raisons sécuritaires, et n’ont guère fait attention aux revendications également légitimes de ceux et celles dont ils s’emparaient des terres.

Il faut ajouter à cela les velléités d’expansion capitaliste de puissances régionales s’appuyant sur des « mouvements de libération nationale » qui cherchaient avant tout à combler leurs retards sur les autres puissances (ce que Robert Kurz appelle le « modernisme de rattrapage ») et ont tous donné lieu à des régimes nationalistes dictatoriaux. La situation eut tôt fait de devenir explosive, entre revendications légitimes de se maintenir sur ses terres et ambitions de pouvoir régional.

Le 7 octobre, les assaillants n’étaient pas des « résistants palestiniens » mais les combattants d’un groupe islamiste terroriste cherchant à étendre son emprise politique dans le cadre d’une offensive plus globale de puissances moyen-orientales (l’Iran par exemple) qui visaient à imposer un ordre économique et politico-religieux régional. Le Hamas était arrivé au pouvoir en massacrant lui-même un grand nombre de Palestiniens. Il demeure aujourd’hui responsable en grande partie de la situation subie par un peuple qu’il prétend défendre.

Mais la situation a évolué et tout ceci doit être nuancé.

L’orpheline de Delacroix est pour moi le symbole de toutes les souffrances et de toutes les guerres. Je vois en elle aujourd’hui le symbole des soffrances de Gaza.

Il arrive que l’on pense que l’on pourra réduire des situations à l’emprise d’un schéma simple, par exemple, celui d’un régime socio-économique qui, s’étendant à la planète entière, causerait de multiples ravages. C’est certes un peu le cas, mais il n’y a pas que cela2. Jean-Pierre Filiu donne une analyse de l’émergence du Hamas dans laquelle les organisations précédentes (OLP, Fatah, Aurorité Palestinienne…) ont aussi leur part de responsabilité, liée à la corruption et à certaines démissions, sans compter la responsabilité d’Israël lui-même dans la montée du groupe aujourd’hui qualifié de terroriste mais en lequel l’état hébreu voyait une manière tactique de contre-carrer les entreprises visant à mettre en place une solution à deux états. De nombreux témoignages mettent d’ailleurs en avant une collusion objective entre le Hamas et Israêl, ce qui aggrave encore la responsabilité de ce dernier.

La part du Capital dans l’histoire reste néanmoins prépondérante. Il suffit pour s’en convaincre de voir le rôle joué par les Etats-Unis, et par Trump en particulier, dans le maintien et l’extension du conflit (jusqu’à l’Iran désormais, même si, bien entendu, le régime des mollahs a une grande part de responsabilité, on ne produit pas des armes nucléaires pour briller dans les foires-expositions, ou comme le chantait Brassens, la poudre n’est pas faite pour être jetée aux oiseaux). Les Juifs établis en Israël ont été amenés par l’histoire à se ranger du côté de la puissance la plus capitaliste, eux qui, pourtant, étaient les premières victimes d’un système qui les avait identifiés à l’argent pour mieux s’exonérer des crimes qu’il commettait lui-même au nom du profit. Alors qu’au début de l’état d’Israël, ils se destinaient à un type de civilisation en rupture avec le capitalisme en mettant en avant les valeurs d’un socialisme des kibboutz, ils ont en quelque sorte adopté les attitudes qui leur étaient soufflées par la super-puissance américaine jusqu’à faire figure de relai du capitalisme occidental (puis même à dépasser les recommandations, à s’affranchir du maître pour aller toujours plus loin dans une fuite en avant mortifère). Ils ont donc suivi l’évolution de ce système jusqu’à ce qu’il soit, de nos jours, incarné dans le trumpisme triomphant, lequel vise à récolter tout ce qu’il peut comme valeur marchande en colonisant le monde entier s’il le faut.

Ainsi de Gaza que le Capital3 veut transformer en riviera luxueuse qui rapporterait autant que les immeubles rentables de Manhattan ou de Las Vegas.

Lorsqu’il m’arrive de regarder les émissions de débat à la télévision, comme C ce soir sur la 5, je suis catastrophé par leur pauvreté philosophique. De nombreux intervenants sont pro-Trump et sont là uniquement pour défendre le mode de vie américain, la persistance de ce qu’ils appellent pompeusement « le rêve américain » et proclamer le caractère inoffensif de la politique trumpienne, autant dire pour défendre le siège sur lequel ils ou elles sont assis.e.s, puisque nombre d’entre eux ou elles sont des professeurs installés à New York, des journalistes « spécialistes » des Etats-Unis, autrement dit des propagandistes de la cause américaine. Ils ou elles défendent « la Liberté », une liberté qui paraît-il n’existerait que là-bas. Dans ce là-bas « romantique » où des cow-boys beaux comme des anges agitent des lassos au-dessus de troupeaux apeurés, et où il suffirait de se baisser pour ramasser l’or incrusté sur les trottoirs et au pied des gratte-ciel. Curieuse conception de la liberté dans un pays où la pauvreté s’accroit, où baisse l’espérance de vie, où les mis au rebut ne trouvent pour se supporter eux-mêmes qu’une drogue bon marché qui les anéantit toujours plus, et où des massacres de masse se perpètrent dans les écoles, les églises et les supermarchés. Le rêve américain existe toujours. La preuve ? Les gens qui continuent d’affluer depuis l’Europe et le monde entier parce que là-bas, on a sa chance de devenir riche. Voici la félicité en mode capitaliste. L’ultime degré de la réussite humaine : trouver un job dans la Silicon Valley où l’on pourra s’enrichir à concevoir des algorithmes toujours plus déshumanisants pour le reste de l’humanité (et pour soi-même). Demain, la Californie s’enflammera de nouveau sous l’effet du réchauffement climatique (et maintenant des politiques désastreuses de l’administration américaine), Trump exprimera l’intention de détourner l’eau des lacs canadiens pour irriguer l’Ouest américain. Mais il faudrait prendre tout cela pour « inoffensif » et se réjouir d’un tel « dynamisme ». Il est renversant que le même mot de « liberté » serve aussi bien à qualifier l’un des buts de l’être humain au sens de Spinoza, qu’à étiqueter des pratiques destructrices et ne visant qu’à l’accroissement de valeur marchande aux dépens des êtres humains ordinaires et donc aux dépens de l’espèce humaine toute entière.

Or, ce rêve de pseudo-liberté, qui se réalise dans la société marchande, liberté voulant dire ici seulement liberté de se soumettre à un ordre social aveugle, est ce qui se trouve à la racine du mal incarné dans l’effondrement guerrier dont nous sommes les témoins, avant peut-être d’en devenir les victimes, que ce mal s’exerce à Gaza, à Téhéran ou en Ukraine, que les acteurs visibles aient pour nom Trump, Poutine, Kim Jong Un ou Netanyahou et à un moindre niveau pour l’instant (parce qu’ils ne sont pas encore engagés dans une guerre explicite) Xi Jing Ping, Orban ou Erdogan. Mais ces noms pourraient être autres et la situation demeurerait inchangée car ce qui pousse à la guerre n’est pas tant la psychologie de tel ou tel personnage de toute évidence abruti ou fanatisé par les enjeux dont il se croit le maître, que les tendances vertigineuses d’un ordre mondial qui leur échappe.

D’où pourrait provenir un espoir, si ce n’est dans l’effort collectif d’entreprendre un questionnement, une remise en cause, à commencer par celle de nous-mêmes et des idées trop sommaires, des condamnations trop rapides ou des identifications trop simples ?

Agir en être libre ne signifie pas que l’on détient la vérité ou que l’on ne se trompe jamais, bien au contraire, cela signifie plutôt être prêt à une révision permanente de ses opinions en fonction des analyses nouvelles qu’on peut développer à partir de ce qui peut transparaître dans les réflexions souvent déjà faites qu’il s’agirait de mettre en commun plutôt que d’opposer les unes aux autres..


PS : cet article a été écrit juste avant le bombardement américain en Iran. Nul ne sait ce qui va advenir de cet événement brutal déclenché par une puissance aveugle, dotée de la plus haute technologie mais qui n’en demeure pas moins aveugle, irresponsable, prête à entraîner toujours plus le monde entier dans le déchainement de sa violence contenue en même temps que dans son naufrage d’abord moral avant d’être physique.

1 Voir Les antinomies de la modernité capitaliste. Réflexions sur l’histoire, la Shoah et la gauche. In Critique du fétiche capital, Moishe Postone, ed. PUF, 2013.

2 Le capitalisme n’engendre pas tous les conflits ex nihilo, souvent il se contente d’exploiter ceux qui existent déjà, de surfer sur eux autrement dit.

3 Le Capital, dont Trump est une personnification conjoncturelle. C’est là le caractère extraordinaire de ce que nous vivons : des personnes qui deviennent à certains moments les personnifications exactes de la machine abstraite qui guide le monde vers sa perte. Trump/Capital ressemble à ces horribles rateaux qui labourent le fond des mers dans la pêche au chalut, qui prennent aveuglément tout ce qui y vit, pour recracher ensuite la part jugée inutile. Les gazaouis sont devenus malgré eux (et contre le vœu de maints israëliens) une partie de ce rebut que l’on passe par-dessus bord, au même titre d’ailleurs que les sans-papiers ou les immigrés sud-américains.

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Spinoza à Gaza – I

La vie d’un homme ou d’une femme à la retraite est (ou doit être) la vie d’un être libre1. Ainsi, laisse-t-il aller librement sa réflexion, voyageant au milieu de ses lectures ou de par le monde de façon libre. La philosophie vient alors à lui ou elle d’une manière naturelle, sans mal et sans douleur à l’aborder. Il/Elle parlait de Sartre il y a deux semaines, d’autres questions l’ont conduit vers Kant, et aujourd’hui vers Spinoza. Oui, Spinoza. Qui justement nous définit cette liberté non comme libre-arbitre mais comme adéquation à soi-même et à l’autre homme ou femme libre également, conduit.e par la réflexion (Misrahi, préface à l’Ethique). Mais pas seulement la liberté, une certaine félicité également, qui serait le but ultime de son Ethique, bizarrement intitulée par Spinoza « amour intellectuel de Dieu », mais qui signifie simplement la philosophie même, l’adhésion joyeuse et réfléchie au monde tel qu’il nous vient. Que faire d’autre que chercher cette félicité ? Le philosophe nous assure que tout le monde peut l’atteindre, …

encore faut-il que l’on soit dans des conditions normales d’existence.

Car, hélas, tout cela n’a de sens que dans la configuration d’une humanité qui serait elle-même libre, autrement dit vivrait dans la paix et une abondance suffisante de biens matériels pour pouvoir subsister dans une relative insouciance. Force est de constater que nous sommes loin de réunir de telles conditions. Au lieu de cela, en guise de félicité, le monde actuel (entendez principalement le Capital), outre qu’il nous plonge dans la guerre, ne nous propose que l’enrichissement matériel. C’est si peu. C’est si pauvre. L’enrichissement matériel est l’appauvrissement de l’être.

Oui, encore faut-il que l’on soit dans des conditions normales d’existence.

Que l’on ne vive pas à Gaza, par exemple.

L’inhumanité des guerres réside dans les mutilations qu’elles provoquent non seulement des corps mais des esprits : il n’existe aucun espoir avec elles d’atteindre le moindre accomplissement dans la liberté qui devrait être promis à chacun et chacune, et dont nous parle si bien Spinoza.

La guerre menée par Israël à Gaza fait suite à l’attaque avec massacre et prise d’otages perpétrée par le Hamas le 7 octobre 2023. Cette attaque déjà en elle-même était une œuvre de déshumanisation : elle s’en prenait à une partie la plus vivante et la plus libre de la communauté juive, celle qui se réunissait dans un kibboutz et clamait son espoir en la paix.


Les décombres du camp de réfugiés de Jabaliya, dans le nord de la bande de Gaza, le 31 octobre 2023. STRINGER / REUTERS

Mais la guerre menée par Israël à Gaza (comme d’autres guerres avant elle) vise désormais elle-même à la déshumanisation. Celle d’un peuple qui la subit (les Palestiniens) et, au-delà, celle de ceux qui la commettent (les Israëliens) puis celle de l’humanité entière convoquée comme spectatrice. Des écrivains et journalistes plus qualifiés que moi, comme Jean-Pierre Filiu qui est allé sur place, le montrent : cette guerre préfigure celles qui auront lieu par la suite, qui, comme elle, feront fi de toute règle humanitaire, de tout avertissement des nations puisque, notamment, désormais la voix de l’ONU est inaudible. Toute action qui vise à priver d’humanité une partie – même réduite – de ladite humanité aboutit à en priver l’humanité toute entière. Cela, les Juifs sont bien placés pour en témoigner. Le nazisme a voulu cela. Et peut-être justement, en voyons-nous le résultat aujourd’hui, où une partie des Juifs – même réduite – se livre à des actes déshumanisants à l’encontre d’une population qui a pour tort d’être palestinienne. Quand je vois cela, je me souviens de mon prof d’histoire du lycée qui nous disait, et nous ne voulions pas le croire, que les nazis avaient gagné2, parce que, désormais, les peuples et les nations allaient devoir commettre beaucoup d’atrocités dans les guerres, notamment à l’encontre des civils, avant de pouvoir atteindre le niveau où ils en étaient arrivés, eux. Que les horreurs commises viennent de Juifs est une sinistre ironie de l’histoire et il est terriblement dommageable pour eux que ce gouvernement honni, conduit par un premier ministre méprisable allié à une extrême-droite fasciste, déshonore à ce point le nom d’Israël. Des voix juives se sont élevées ces derniers temps pour condamner sans ambiguïté l’action de ce gouvernement, de Horvilleur et Sfar à Finkielkraut, de Barnavi à Olmert, très tôt dans ce conflit, j’ai entendu Ofer Bronchtein dire sa honte d’appartenir à un tel Etat. Mais peut-être ce n’est pas assez.

Les massacres et les actions de déshumanisation ne devraient pas être mises sur des échelles de comparaison, on peut ainsi légitimement dénoncer que quelqu’un ait dit « Gaza c’est Auschwitz », car il n’y a qu’un seul Auschwitz dans l’histoire, cela nous le savons. Mais l’état de déshumanisation des Palestiniens de Gaza atteint aujourd’hui, quand on regarde les choses de l’intérieur (comme l’a fait Filiu), un niveau qui sera bientôt comparable à celui des Juifs internés dans les camps de la seconde guerre mondiale (peut-être l’est-il déjà) : famines organisées, eau impropre à la consommation, exécutions pour un oui pour un non, parce que quelqu’un est allé trop prêt des limites du territoire ou s’est avancé pour atteindre un peu de nourriture, ciblage des humanitaires et du personnel médical, destruction des écoles et des hopitaux, tortures psychologiques en tous genres, utilisation des gangs et des prisonniers de droit commun libérés pour ajouter la terreur à la terreur, complicité avec le supposé ennemi parce que, bien que formant des opposés, les deux camps poursuivent des buts semblables (refus d’une solution à deux états, en particulier).

Jean-Pierre Filiu

Alors on attend un sursaut. Un ami Juif me disait l’autre jour avoir rencontré une de ces grandes voix dont on parle (je ne dirai pas qui) et lui avoir conseillé d’aller plus loin dans sa dénonciation, en parlant – pourquoi pas – explicitement de génocide, et que son interlocuteur lui a répondu qu’il n’irait jamais jusque là, parce que, disait-il, si nous allions jusque là, alors nous aurions tout lâché. Et nous ne pouvons pas lâcher devant l’horreur de la Shoah.

Certes, mais quand même… jusqu’où faudra-t-il aller pour qu’on en vienne à admettre la réalité d’une suite d’actes qui s’apparente à un génocide, même si l’on sait que cette dénomination relève d’une compétence juridique et non d’un simple avis d’une communauté de personnes, fut-elle de plus en plus nombreuse ? Jean-Pierre Filiu conclut son bouleversant récit d’un mois passé à Gaza au risque de sa vie, en tant qu’admis dans une opération humanitaire « coordonnée », par ces mots :

Gaza ne s’est pas juste effondrée sur les femmes, les hommes et les enfants de Gaza. Gaza s’est effondrée sur les normes d’un droit international patiemment bâti pour conjurer la répétition des barbaries de la Seconde Guerre Mondiale. Gaza s’est effondrée sur les codes d’une diplomatie qui avait ses règles et ses faiblessess, mais qui tendait à pacifier les contentieux plutôt qu’à les exacerber. Gaza est désormais livrée aux apprentis sorciers du transactionnel, aux artilleurs de l’intelligence artificielle et aux charognards de la détresse humaine. Et Gaza nous laisse entrevoir l’abjection d’un monde qui serait abandonné aux Trump et aux Netanyahou, aux Poutine et aux Hamas, un monde dont l’abandon de Gaza accélère l’avènement.

Pourquoi Spinoza ? Je verrais bien en lui, qui fut rejeté par sa communauté, l’incarnation de certains Juifs d’aujourd’hui qui, courageusement, s’élèvent contre la politique d’un Etat qui prétend les représenter. Mais en plus de cela, comment ne pas voir dans le rapprochement ainsi opéré entre lui et le monde qui produit l’horreur de Gaza l’opposition entre un idéal de vie centré sur la liberté de l’être humain au sens de cette adéquation à soi-même dont il parle, et l’abandon de tout idéal de vie à cause des guerres et de l’oppression, de la recherche du maximum de gain matériel et financier qui se répand à l’échelle du monde ? Gaza est l’autre nom de cet effondrement universel que nous vivons en ce moment : celui des valeurs d’humanité allant de pair avec la révélation au grand jour de la réalité du capitalisme qui est de se débarrasser toujours plus des oripeaux qui l’encombrent, qui se dénommaient en particulier : « droits de l’homme »3.

1 Je parle ici d’un homme ou d’une femme « à la retraite » parce que c’est mon cas, mais il va de soi, qu’idéalement, cela devrait s’appliquer à tout homme et à toute femme, encore faudrait-il diront certains qu’ils ou elles soient libérées du travail.

2 C’était seulement vingt ans après la fin de la guerre.

3 À côté des politiques sociales, des garanties à la sécurité et de l’aide médicale partout dans le monde.

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Le couteau (nouvelle)

C’était la nuit de la victoire du PSG sur l’Inter, par 5 à 0. Romain était allé au théâtre ce soir-là, ce n’était pas qu’il fût indifférent au sport mais il avait réservé sa place bien avant de connaître la date à laquelle aurait lieu la finale. Il rentrait donc vers le petit appartement que lui prêtait régulièrement son patron, et qui se trouvait rue Buffon, tout près de l’entrée du Jardin des Plantes, à deux pas de la Grande Mosquée. Il faisait bon, ce doux soir qui faisait la jonction entre mai et juin. Dès qu’il était sorti du théâtre, il avait ressenti la profonde liesse qui emplissait les rues de Paris après la lourde défaite infligée au club italien. De chaque bistrot sortaient des clameurs, les parisiens venaient de marquer le quatrième but. Dans le métro, les voyageurs avaient les yeux rivés sur leur portable pour y capter des images dépassant toutes leurs attentes. A peine descendait-il à la station Gare d’Austerlitz qu’il perçut de nouveaux cris de joie. Les touristes étrangers s’amusaient, ils n’avaient pas calculé leurs date de séjour en fonction des prévisions footballistiques et ils se retrouvaient pris dans une fête qui allait selon toute évidence se prolonger toute la nuit. Dans la cour extérieure de la gare, une grue était éclairée aux couleurs de la capitale, des Japonaises, à moins qu’elles ne fussent coréennes, photographiaient cet instrument de travaux qui, à d’autres moments, leur aurait été totalement indifférent. Longeant les grilles du Jardin des Plantes, il entendait de loin les pétards qui explosaient dans la direction du boulevard Saint-Marcel. Il aurait aimé boire une bière avant de rentrer à l’appartement mais soit les cafés du quartier se refermaient car il était tard, soit, destinés à rester ouverts toute la nuit, ils regorgeaient d’un monde bruyant et surexcité. Romain tout sympathisant qu’il fût à l’égard de ces enthousiasmes qui mettaient sans doute un peu de baume au coeur aux hommes et aux femmes qui, par temps ordinaire, n’avaient pas trop d’occasions de se réjouir, n’était pas prêt à se mêler à la ferveur d’un soir qui allait bien sûr rester isolée, concentrée sur une nuit, un jour, peut-être deux mais allait inévitablement retomber quand les nouvelles du monde submergeraient de nouveau la masse des informations joyeuses liées à l’actualité sportive. Il s’acheta donc une canette de bière à la petite épicerie qui restait ouverte, et décida de rentrer à l’appartement où il s’en désaltèrerait tranquillement. Baptiste était son patron, il dirigeait une agence de voyages dont Romain supervisait l’activité trekking. En raison de leur emploi, les deux voyageaient beaucoup et avaient besoin d’un pied à terre à Paris, ils se partageait donc ce lieu, fort bien situé, dans un cadre agréable, les fenêtres coté cour dominant un charmant jardin, très fleuri, commun à d’autres maisons, dont une, très basse, donnait l’impression d’une ancienne dépendance, ou d’une sorte d’auberge près de laquelle autrefois peut-être des chevaux de calèche venaient se désaltérer. Il monta quatre à quatre les trois étages du petit immeuble, enfila sa clé dans la serrure et se retrouva en un clin d’oeil dans une pièce remarquablement spacieuse qui faisait à la fois salon et cuisine. Une bouteille de rhum des Caraïbes l’attendait au coin d’un miroir. La cuisine était bien équipée. Micro-ondes, cuisinière électrique, lave-vaisselle, bouilloire, frigo bien sûr, où, cependant, ne se trouvaient que peu de victuailles, juste une plaquette de beurre, une bouteille d’eau, vite, refermons la parenthèse. Tout en tirant vers lui l’opercule de sa canette – la bière se mit à bouillonner – il réalisa qu’en plus, tout près de lui, se trouvait une étonnante batterie de couteaux, de ces ensembles que l’on trouve à vendre dans les boutiques de vaisselle de luxe, lame aiguisée, solide, de diverses tailles, il y en avait d’ailleurs trois rangées de quatre, c’est dire tout ce que l’on pouvait couper, fendre, découper en fines tranches, désosser au moyen de cet attirail. Tout en commençant de siroter sa bière, il commença à en tirer un de son logement, pour en admirer le poli et la finesse, puis un deuxième, puis… Là, il s’arrêta, interloqué. Merde, se dit-il, c’est du sang.

Romain avait beau ne pas être expert en taches de sang, il en savait assez pour bien voir que la lame du couteau était pleine d’un sang poisseux, rouge virant sur le brunâtre, ayant commencé à sécher mais cela devait être depuis peu de temps car sinon il y aurait juste eu une croûte marron et sèche, ce qui n’était pas le cas. Alors à quoi avait servi ce couteau dans un passé très rapproché ? Une vague de peur lui envahit le cerveau, liée à toutes les images que l’on a du couteau et du sang. Couteau sacrificiel ? Avait-on égorgé un mouton, un agneau, voire seulement une poule dans ce bel appartement propre et blanc, auquel cas sans doute verrait-on des traces de l’opération ? Banal couteau pour la découpe d’un de ces animaux, mais alors il aurait fallu qu’il fût peu cuit… bien saignant, et nous étions de retour au cas précédent. Ou bien… oui, ou bien couteau criminel, couteau qui avait tué, qui s’était planté dans le corps d’un humain. Mais qu’avait-on fait du corps ? Que pouvait-il bien faire de ce couteau sanglant ? Courir à la police pour signaler un meurtre ? Mais de qui, où ça, quand ? Avait-on au moins signalé une disparition récente, à défaut d’avoir retrouvé un corps poignardé ? Romain se dépêcha de remettre le couteau à sa place, dans la position exacte où il l’avait trouvé, juste le manche dépassant du compartiment où il se logeait. La chose la plus raisonnable maintenant était de faire comme si de rien n’était, comme s’il n’avait rien vu. Après tout, sa démarche d’examen des couteaux de cuisine avait été accomplie totalement au hasard, il aurait très bien pu ne même pas remarquer ces ustensiles, maint visiteur en cette pièce n’y aurait d’ailleurs prêté aucune attention, beaucoup de gens s’attendent à trouver des couteaux dans une cuisine, Romain était bien la seule personne que cela avait pu étonner et il n’avait agi que par curiosité, curiosité malsaine on en convient, mais simple curiosité occasionnée par un aléa. Curieux qu’il était, il aurait aussi bien pu déboucher la bouteille de rhum, le humer pour sentir son parfum et peut-être en goûter une lampée, ce qu’il fit d’ailleurs tout de suite afin de se remettre d’aplomb. Pas mal, il adorait les rhums chaleureux de l’Amérique du Sud. Que faire maintenant, après une bière – non terminée, à cause de tous ces contretemps – et un petit coup de rhum ? Oublier le couteau et se coucher pour dormir jusqu’au lendemain.

Romain se coucha donc et attendit le sommeil, le cerveau malgré tout perturbé. Et puis ce bruit dehors, qui n’arrêtait pas, on klaxonnait, on hurlait, on faisait exploser des pétards, des feux d’artifice. Romain se demandait à quoi ça rimait, tout ça. Les sociologues du sport prétendent que c’est l’idée de nation qui est à la base des émotions collectives ressenties après un match où « son » équipe a gagné, mais là justement, ce n’était pas le cas. L’équipe qui venait de gagner était entraînée par un coach espagnol, dirigée par un homme d’affaires qatari, le capitaine était brésilien, le gardien italien. Comme disait la chanson de Maurice Chevalier, « et tout ça, ça fait d’excellents français, d’excellents français » etc. mais non, c’est ridicule. On avait pris des joueurs, on les avait payé cher, on avait mis à leur tête un entraîneur et on avait à tout ce paquet collé une étiquette : Paris. IL pouvait se le dire maintenant : tous ces maillots de Qatar Airways l’avaient ennuyé. Mais enfin, si ça peut donner de la joie, si ça peut procurer de beaux moments de sport… Les buts avaient été très beaux, à ce qu’en disaient les chroniqueurs. Lui n’avait pu voir que le dernier, au travers de la vitrine d’un des seuls cafés du quartier encore ouverts, et oui, c’était bien joué, miracle de précision, je te passe à un joueur en retrait, qui fait une rapide passe à un autre, qui fait une passe latérale à l’avant qui était le mieux placé, et hop, celui-ci n’avait plus qu’à mettre le ballon dans le filet, ni vu, ni connu, le gardien embrouillé, cela méritait bien une explosion de joie. Mais bien sûr, si les rôles avaient été inversés, si c’étaient les italiens qui avaient joué comme ça… l’enthousiasme n’aurait pas été le même dans les rues de Paris ! Bon, il était temps de dormir maintenant, et on verrait bien le lendemain s’il y avait lieu d’agir à propos de ce couteau….

Au matin, un soleil printanier envahissait la couche où il avait dormi, et même rêvé. Il ne pensait plus au couteau, ni au sang bien sûr. Il eut envie de prendre un petit déjeuner à la Mosquée, il adorait les gâteaux orientaux, le thé à la menthe, les cafés turcs, et peut-être une crêpe, mais pas à la Nutella, non quand même, faisons naturel, prenons miel. Le temps était beau, c’était dimanche. L’envie lui prit d’aller visiter les serres du Jardin des Plantes, qu’il n’avait pas vues depuis longtemps. Il fut surpris par la chaleur moite. Impression d’être sous les tropiques, cela lui rappelait une fois où il avait voyagé dans l’Amazonie bolivienne. Escale à Santa Cruz. Parc envoûtant où il s’était retrouvé nez à nez avec un toucan. Il fit ensuite quelques pas dans le jardin à destination des étudiants de l’Ecole de botanique, il y vit une grenouille sur le rebord d’un bassin. Et il reprit le chemin de son appartement. Avant de monter à l’étage, sa curiosité, toujours elle, le poussa à faire quelques pas dans le jardin. Les maisons basses qu’il voyait de la fenêtre étaient habitées, c’était un monde qui vivait là. A gauche après l’entrée, un rez-de-chaussée où travaillait quelqu’un, un homme en gris, penché sur son ordinateur, après quoi il y avait une pièce avec des canapés, un peu comme une salle d’attente. En face, à droite, manifestement la loge d’un concierge, d’ailleurs il l’avait vu la veille rentrer les poubelles et celui-ci lui avait demandé d’un air soupçonneux qui il était et où il allait, il avait vite répondu et le concierge s’était confondu en excuses. Le concierge était marié, manifestement, si l’on en croyait les vêtements tendus dans la cour en train de sécher. En suivant l’allée de dalles, bordée d’arbustes magnifiques dont il ignorait les noms, avec des fleurs étranges, sortes de balais ou de plumes aux corolles minuscules et légères s’effritant au vent, Romain arriva à la fameuse maison basse qui le faisait penser à une auberge ou à une dépendance pour les chevaux d’attelage, la maison avait été drôlement bien restaurée, décorée, aménagée, on voyait au travers des vitres une dame blonde qui s’afférait auprès de sa cuisine, c’est vrai qu’il allait être midi, il partit sans faire de bruit, elle ne l’avait sans doute pas remarqué – ce en quoi il se trompait – et son tour de jardin accompli, il remonta dans l’appartement. Un tour de clé et il retrouvait le lieu intact. Néanmoins, il voulut revenir à la question qui l’avait obsédé une partie de la nuit… que faire avec le couteau ? Il retourna donc au couteau pour encore une fois le contempler et encore une fois demeurer perplexe face à cette tache de sang qu’il avait vue, il tira donc le couteau de son logement. Merde, se dit-il, il n’y a plus aucune trace… comme s’il avait été nettoyé. Se pouvait-il que quelqu’un fût entré en son absence ? Son patron l’avait assuré qu’il n’existait que deux clés, la sienne, et celle qu’il avait prêté à Romain. Tout cela devenait décidément troublant. Il redescendit pour aller manger un sandwich au bistrot de l’angle, il n’allait quand même pas rester dans cette pièce qui, de plus en plus, faisait naître en lui une sourde angoisse.

Un couteau taché de sang, puis qui ne l’est plus. Sans, a priori, d’intervention externe. Mais était-ce le même couteau ? Plutôt que nettoyer le premier, lui en avait-on substitué un second, propre ? Qui avait fait cela ? Cela s’était-il produit au cours de la nuit ou bien pendant qu’il prenait son café à la Mosquée ou qu’il contemplait les ficus géants des serres du Jardin des Plantes ? Romain avait-il un double qui sortait de son corps pour accomplir des gestes bizarres, comme par exemple tuer quelqu’un, ranger le couteau sans le nettoyer, le nettoyer plus tard ? Cela avait-il un sens ? Fallait-il s’en ouvrir au concierge ? À la police ? Et après tout, Baptiste ne lui avait peut-être pas tout dit, pas tout dit de sa vie en tout cas. Peut-être embauchait-il une femme de ménage, laquelle en ce cas aurait eu les clés, mais qui était elle ? Fallait-il qu’il téléphone à Baptiste pour en savoir plus ?

Romain téléphona, mais bien sûr sans réponse, il laissa juste un message pour être rappelé. Puis il se dit qu’il devrait parler au concierge, non pas en lui disant toute la vérité, du moins celle qui lui avait été accessible, autrement dit l’apparence de la réalité, en lui laissant entendre que des choses en apparence peu normales se produisaient dans l’immeuble. Mais en attendant, il allait manger son sandwich. Finalement, il n’y avait plus rien d’anormal. Quelqu’un qui viendrait dans l’appartement maintenant ne découvrirait aucun fait saillant qui éveillerait une suspicion quelconque. Pourtant, le temps ne se remonte pas, un événement peut avoir en apparence effacé un autre événement, il n’en restait pas moins que, dans la vie réelle, le premier avait eu lieu. Le sang avait existé. Il n’était plus là, certes, mais il avait existé et il ne s’était pas effacé tout seul. Romain prit son temps, avant de retourner à l’appartement. Quand il revint, le concierge arrosait les fleurs, il faudrait donc qu’il aille lui parler, mais pour l’heure, il avait besoin d’aller chercher le téléphone qu’il avait oublié sur la petite table du salon, il ouvrit donc la porte et là… ô non ! Pas ça ! Des traces de sang sur le carrelage de la partie cuisine ! C’en était trop, le concierge avait bien dû s’apercevoir de quelque chose !

Le concierge, un homme petit et rablais, avec un léger accent portugais, eut un petit rire entendu ; et si vous alliez demander ce qu’il en est à ma femme ou bien à madame Delmotte, au fond de la cour, elles s’entendent bien toutes les deux ! Tiens, tiens, se dit Romain, il y aurait donc anguille sous roche, un brin de conspiration locale, peut-être, et il se dirigea vers la dame du fond du jardin qu’il avait aperçue la veille en train de préparer son repas. Par les jolies fenêtres quadrillées, on pouvait voir la pièce décorée de plusieurs tableaux, la locataire était peut-être peintre à ses heures perdues. Il frappa et aussitôt, la charmante dame vint pour lui ouvrir, chevelure blonde bouclée descendant sur les épaules, regard vif, air un peu excité, visage mobile et poitrine dorée à ce qu’on pouvait en deviner au travers du corsage aéré. Il fut frappé par sa main bandée. « Justement, je vous attendais, j’étais sûre que vous alliez venir à un moment ou un autre ! Asseyez-vous donc. Je suis confuse. Il a dû vous sembler que de drôles de choses se produisaient dans l’appartement, n’est-ce pas ? » elle lui fit un clin d’oeil entendu. « Vous connaissez l’appartement ? Vous connaissez mon patron Baptiste ? » lui demanda aussitôt Romain. « et comment que je le connais ! Nous sommes amants ». Romain ouvrit de grands yeux… et bien, ça, il ne m’en a pas parlé, le Bat’… il est quand même gonflé, il aurait pu me prévenir ! « oui, vous savez, rajoutait-elle toute rayonnante, nous avons des jeux un peu spéciaux, avec un peu de sadisme pour pimenter l’affaire. Alors il peut arriver que ça dérape. Figurez-vous que trois jours avant que vous ne soyiez là, nous avions décidé de manger ensemble là-haut, j’avais préparé un magnifique rôti, bien saignant et nous nous battions pour savoir qui de nous deux allait l’entamer, avec la pointe de son couteau, l’idiot commençait à me chatouiller les seins, puis il s’en prit à ma gorge, bon je rigolais, c’était plutôt excitant, mais à mon tour, j’ai voulu me défendre et prendre le couteau pour m’amuser avec lui à ses dépens. Non rassurez-vous, cela n’a pas dérapé sur son sexe, rien que d’y penser me donne des frissons, mais non, simplement, un geste malencontreux s’est produit et je me suis retrouvée avec la paume de la main entaillée, d’ailleurs vous voyez, j’ai encore un pansement. Baptiste s’affola car la blessure semblait profonde et, ne prenant même pas la peine d’essuyer la lame, il remit le couteau à sa place et m’embarqua toute séance tenante aux urgences, où ils ont fait ce pansement, voyez : rien de très grave, dans le fond. Lorsque j’ai vu que vous étiez là, je me suis dit qu’il vallait peut-être mieux que je me rende dans l’appartement pour nettoyer le couteau, pour éviter de vous donner des cauchemars. Je ne savais pas que vous aviez déjà découvert l’objet du crime, si j’ose dire !

– Bon, mais et… tout à l’heure, ce sang par terre ?

– Alors là, encore désolée. Mais votre ami Baptiste avait insisté pour que je fasse tout pour que vous ne vous doutiez de rien, c’est d’ailleurs pour cela que je ne suis pas venue directement vous voir pour tout vous raconter. Il est allé jusqu’à me demander de retourner dans l’appartement afin d’y enlever tout ce qui pourrait être l’indice de nos pratiques amoureuses. J’ai donc profité de ce que vous étiez encore absent pour monter, afin de retirer les menues babioles que, je pense, vous n’aviez même pas repérées. Malheureusement, je vous ai entendu marcher dans l’allée, je ne voulais pas que vous me surpreniez, je me suis hâtée, et j’ai glissé sur le sol carrelé, je me suis retenue avec ma main blessée, la blessure s’est réouverte, j’ai saigné, j’ai vite essayé d’essuyer mais vous alliez ouvrir la porte d’un instant à l’autre, j’ai juste eu le temps de sortir en vitesse, de refermer la porte et de monter à l’étage du dessus pour vous rester invisible. J’ai entendu votre réaction de stupeur, vous avez refermé la porte, j’en ai profité pour descendre et rejoindre ma petite maison, où j’ai refait, en vitesse, mon pansement. Et voilà…

Et oui, et voilà. Tout s’expliquait désormais, Romain pouvait remonter tranquillement et se préparer à passer une deuxième nuit, plus tranquille cette fois, dans cet appartement prêté par son pote Baptiste, qui était quand même un peu étrange de vouloir à ce point lui dissimuler ses escapades. Que craignait-il ?

Trois jours plus tard, les amis se revirent. C’était de nouveau à Paris, Romain était resté sur place et Baptiste revenait d’une négociation de contrat aux Etats-Unis avec une agence américaine. Ils s’étaient donnés rendez-vous dans une brasserie de Saint Germain des Près. Romain lui raconta l’histoire. Baptiste était héberlué, il nia carrément toute relation érotique avec une voisine. Quand Romain précisa que celle-ci habitait dans la petite maison à gauche au fond du jardin, il ouvrit de grands yeux : mais cette maison est abandonnée depuis longtemps ! Je n’y ai jamais vu personne ! Mais comment, tu sais bien, cette dame blonde qui vit là, qu’on peut voir par les fenêtres de sa cuisine. Baptiste lui demanda de le suivre, on allait y voir de près ! Ils retournèrent à l’appartement de la rue Buffon, entrèrent par la porte cochère, suivirent la petite allée, laissant sur la droite la loge du concierge et, arrivés au niveau de la maison basse, Romain dut se rendre à l’évidence… qu’il n’y avait pas d’habitant.e. Les pièces étaient sales, noires, abandonnées, des fils d’araignée pendaient au plafond. Quel trouble… comment cela était-il possible ? Avait-il rêvé ? Mais alors tout ce qui s’était passé cette nuit du 31 mai dans Paris était-il faux ? Même la victoire du PSG ? D’une voix tremblante, il osa demander à Baptiste ce qu’il avait pensé du match. Quel match ? Ah oui, la finale de la coupe des champions, là où le PSG s’est encore fait battre par un Inter de Milan autrement plus réaliste ? 1-0 pour Milan. But de Marcus Thuram. Dembele n’avait rien pu faire. Jetant son regard sur les journaux en devanture du kiosque, Romain vit que plus rien ne renvoyait à cet événement sportif, il n’était plus question que des bombardements russes et de l’envoi de denrées à Gaza qui tournait une nouvelle fois au cauchemar pour la population gazaouie. Rien sur le PSG.

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L’être, le néant, le quantique et le sensible – 2

Retournons alors à l’exploration du sensible. La phénoménologie a beaucoup fait pour cela, mais Jocelyn Benoist la critique car elle a d’abord restreint l’univers du sensible à la perception, et ensuite, elle a principalement vu la perception comme outil de connaissance, comme s’il fallait justifier de l’étudier au moyen d’un argument relevant de l’épistémologie : qu’est-ce que je vois quand je dis que je vois un objet ? Alors que ce qu’il y a sous la perception n’a pas forcément besoin d’avoir un sens. Nous percevons, nous touchons, nous sentons. Point. Les philosophes de la perception, notamment Husserl, ont surtout cherché le moyen d’intégrer la perception dans l’espace des raisons : cela est vrai parce que je le vois bien. La perception est vue alors comme connaissance, et elle l’est parce qu’elle est présumée « donner accès aux objets ». Mais les objets doivent-ils avoir « un accès » ? Ne sommes-nous pas déjà dans les objets ?

Jocelyn Benoist – photo Radio-France – 2016

Tout se passe, dans cette conception, comme si nous étions un organisme extérieur au monde, doté de tentacules, de capteurs ou de canaux particuliers de transmission qui avance à tâtons pour parvenir à prendre connaissance d’objets dans son environnement. Une telle description peut correspondre à celle d’un robot envoyé sur la Lune ou sur Mars mais elle ne correspond pas à nous, êtres humains (et plus généralement êtres vivants, car Grummi le chat est, sur ces dimensions, semblable à nous : il ne traite pas l’information à la manière d’un robot, il ne « calcule » pas le saut qu’il doit accomplir pour atteindre le lézard ou le papillon qui passe).

Il y a assez longtemps que des spécialistes de la cognition (pensons à Francesco Varéla, trop tôt disparu) ont mis en évidence ce caractère de notre perception : la masse des impulsions ne se déplace pas de l’extérieur vers l’intérieur mais va au contraire dans l’autre sens, des zones de la perception localisées dans le cerveau vers la rétine. Que savons-nous à proprement parler de l’extérieur ? Notre cerveau a emmagasiné les représentations d’objets et de situations auxquels il s’attend et les projette sur ce qui est destiné à être perçu comme « notre monde », il ne réagit dans l’autre sens que lorsque quelque chose de nouveau, d’imprévu, dérange le processus en cours.

Cette prévision de ce que nous allons finalement voir n’est pas un « raisonnement », ce qui irait dans le sens d’une préséance de la pensée par rapport à la vision, c’est juste un processus inconscient. Les sensations ressenties viennent à l’esprit non pas en raison d’une action de choses que nous ne connaitrions jamais pleinement mais qui agiraient sur nos sens, mais juste comme manifestations internes d’interactions entre éléments du monde (au même sens que celui que nous employions concernant le phénomène d’intrication quantique), et comme le disait Bertrand Russell dans The Analysis of Mind, en 1921 : « Le matériau brut dont est fait le monde n’est pas de deux sortes, la matière et l’esprit ; il est simplement arrangé en différentes structures par ses interrelations : nous appelons certaines structures mentales, d’autres physiques ». Carlo Rovelli, dans son magnifique livre Helgoland, conclut : « L’hypothèse d’une réalité matérielle derrière les phénomènes disparaît, tout comme l’hypothèse d’un esprit qui connaît ».

Certains auteurs objectent que de telles vues relèveraient du sollipcisme1 car pour eux, les sensations n’existent qu’en première personne et que ramener la totalité du réel à une somme de sensations (ou « d’apparences », le mot étant conçu comme renvoyant à une subjectivité unique) serait faire comme si tout était dans un seul sujet, le sujet qui les expérimente. Carlo Rovelli cite ici Lénine s’en prenant à Bogdanov, et indirectement à Mach, dans Matérialisme et empiriocriticisme2. Le leader marxiste voulant se débarrasser de l’importun Bogdanov l’accusait de tous les maux de la Terre (le pire étant « idéaliste petit-bourgeois ») parce que ce dernier défendait thèses semblables (déjà!). Mais le barbichu se trompait complètement (et ce n’est pas le seul domaine où il se trompait), c’était lui l’idéaliste, puisqu’il défendait une vision de la nature comme assemblage fixe de particules de matière solide stable de toute éternité, et en avait, autrement dit, une conception totalement anhistorique. Ramener le réel aux apparences, ou aux sensations, ne consiste pas à s’enfermer dans un sujet, car la notion même de sujet se trouve balayée par cette perspective. Apparences et sensations (perceptions) sont des événements qui se produisent lors d’interactions. Et la notion de sujet n’est qu’une conséquence dérivée de telles interactions.

Lénine joue aux échecs avec Bogdanov, sous le regard de Gorki, à Capri en avril 1908.

Ainsi, les robots assemblés par les humains et qui sont censés voir, analyser et comprendre le monde extérieur au moyen de capteurs, de caméras et d’algorithmes informatiques ne sont pas plus « sensibles » que ChatGPT n’est « intelligent » du point de vue de son supposé accès au langage. La performance ici n’est pas le critère adéquat. L’IA générative n’est pas intelligente, puisqu’elle traite le langage comme d’un corpus extérieur à elle dont elle extrairait des phrases, des textes, par le moyen de calculs statistiques qui n’expriment en aucune manière une « compréhension » quelconque, alors que l’humain, lui, immergé qu’il est dans le langage, n’a pas non plus, à vrai dire, de « compréhension » puisqu’il est tout entier compréhension, « compréhension » signifiant chez lui qu’il coïncide avec le langage. Il n’a pas de compréhension parce qu’il est immédiatement compréhension (sauf là aussi quand des paroles arrivent jusqu’à lui qui le surprennent, qu’il doit analyser au moyen de procédures particulières pour tenter de les faire signifier). De même, le robot n’est pas sensible parce qu’il n’a pas de monde sensible en face de lui, mais un contingent de données statistiques exploitables, il imitera le chat qui saute pour atteindre sa proie mais là où celui-ci manifeste son appartenance au monde (comme élément d’une structure globale qui fait intervenir un prédateur et une proie3), le robot calcule une fonction et montre son indifférence au monde.

Autre point : revenant aux objections faites à Sartre sur ses comportements peu éthiques, nous touchons encore au monde des interactions mais à la puissance 2 (ou 10…), ce sont cette fois les interactions au sein de la société qui sont mises en jeu, avec l’idée fondamentale que les théories, les philosophies, les constructions intellectuelles de toutes sortes proviennent elles-mêmes des nœuds d’un réseau compliqué, sorte de sous-réseau de l’univers : celui des interactions sociales, où l’on rencontre nécessairement les propriétés du réseau particulier que forme le capitalisme / patriarcat. Même Sartre ne peut pas s’en libérer, tout révolutionnaire qu’il soit puisque ce réseau là est celui qui domine la production, aussi bien celle des marchandises que celle des pensées, des idées etc. La production théorique part de l’intérieur du réseau en tentant d’inverser les rapports intérieur / extérieur, puisque toute théorie vise à dominer à son tour la réalité afin de la soumettre, de « l’expliquer » dira-t-on,, mais nul ne sait si elle y parvient et de toutes façons nous nous trouverons toujours face à des situations paradoxales : la théorie qui dit que toute théorie est sous la domination de la formation sociale où elle prend ses racines est elle-même une théorie. Cf Kurz, la substance du Capital.

Mais dira-t-on, si tout le réel se résoud en la suite de ses apparences, et si les apparences forment l’étoffe du sensible alors on comprend mal, finalement, que le sensible apparaisse si lointain à maints de nos contemporains et qu’il soit même à ce point dédaigné que lorsqu’on en parle, on en vienne presque à être taxé de sensiblerie, voire d’esprit éthéré n’ayant pas de contact direct avec le réel. C’est ce qui m’est arrivé parfois dans des discussions « politiques ». C’est là probablement l’effet d’une sorte d’impérialisme de la raison classique qui refuse d’examiner les conditions mêmes qui rendent son discours possible. Un peu comme ce qui se passe à propos de la notion de travail à l’ère du capitalisme qui ne reconnaît que le travail-valeur, celui qui s’échange comme une marchandise, et nie la réalité des tâches communes et sociales qui lui assurent sa possibilité d’être (lire ici le livre de Roswitha Scholz, Le sexe du capitalisme). Une sortie du capitalisme, un humanisme véritable supposeraient que nous nous débarrassions définitivement du travail/valeur comme du rationalisme classique afin d’embrasser la vraie substance de nos vies et rendions justice à la notion de travail impliquée par la satisfaction de nos vrais besoins.

1Troublé par de telles objections, le physicien Hervé Zwirn, précurseur de l’interprétation relationnelle de la physique quantique, lui avait donné le nom de « sollipcisme convivial » !

2Le pensum que nous nous sentions obligés de lire quand nous étions marxistes, et même « marxistes-léninistes » !

3Ce genre de structure finement analysée mathématiquement par la Théorie des Catastrophes de René Thom.

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L’être, le néant, le quantique et le sensible

L’idée de phénomène

Sartre est presque oublié. Une grande partie de l’intelligentsia lui en veut sans doute d’avoir pris parti tout au long de sa vie pour les pauvres, les prolétaires, la révolution. Une autre partie des gens, et c’est plus grave, ne lui pardonnent pas ses frasques, entendez par là la manière plus que désinvolte qu’il a eue dans ses comportements avec les femmes. Après #metoo, ça ne passe plus, et c’est normal. Comment un penseur qui a réfléchi toute sa vie à la liberté et à l’égalité des hommes et des femmes peut-il avoir tellement contredit sa pensée dans son comportement ? Nous ne le savons pas et nous ne le saurons jamais, « l’excuse » selon laquelle cela se passait en un autre temps, un temps où il était totalement convenu et admis que les hommes pouvaient traiter les femmes en purs objets, baisables et jetables à volonté, ne marche pas. Alors… faut-il selon la formule consacrée séparer l’homme de sa pensée (ou de son talent de créateur etc.) ? En tout cas, on ne peut pas faire comme si cette pensée n’avait pas eu lieu. On ne peut jamais, je crois, faire comme si une pensée qui a eu lieu n’avait plus de lieu désormais. Même chose sans doute pour Heidegger. Les hommes faibles et veules passent, les pensées et les concepts restent. Un concept n’a pas de couleur, pas d’odeur, pas d’appartenance ethnique ou genrée. Il est. Et les raisonnements aussi. Imagine-t-on un mathématicien ne pas utiliser un théorème sous prétexte qu’il a été démontré par un logicien aux sympathies nazies ? J’admets cependant que ce que l’on fait des concepts et des raisonnements peut être genré, ou racialisé. J’admets même que des lieux de création spécifiques de concepts apparaissent, liés au genre ou à l’appartenance, et alors ces concepts font partie eux aussi de la masse des autres concepts. Ils deviennent utilisables par tou.te.s. On doit compter avec eux. Il est des raisonnements et des concepts qui furent élaborés en des temps où le droit des femmes était ignoré, et où les civilisations autres étaient rabaissés, on doit alors tenir compte de ces faits, ce qui ne veut pas dire que ces raisonnements et concepts doivent être à leur tour ignorés ou rabaissés mais que l’on doit les reprendre, les enrichir, leur fournir ce qui leur manque, et ne les abandonner que si un tel travail s’avère impossible ou conduire à des résultats contradictoires. Car les concepts n’en finissent jamais d’être élaborés. C’est ce que Bachelard appelait « le travail du concept ». Il faudrait donc reprendre les analyses de Sartre, notamment dans « l’Etre et le Néant » en leur ajoutant ce qu’elles ratent : l’existence de formes de conscience déterminées par l’appartenance genrée ou racialisée. Il me semble que d’éminent.e.s philosophes ont déjà entrepris ce travail (Camille Froidevaux-Metterie ? Omar Bachir Diagne ? Achille Mbembé?) il faudra que je regarde leurs travaux. Pour l’heure, je me concentre sur les textes originaux.

Le Sartre de l’Etre et le Néant part de l’idée de phénomène. Dès le début de son œuvre maitresse, il l’écrit : « L’apparence renvoie à la série totale des apparences et non à un réel caché ».

Je retrouve cette idée chez les phénoménologues modernes et les partisans du nouveau réalisme comme Jocelyn Benoist. Ces derniers ne l’ont donc pas inventée. Elle est très séduisante mais en apparence, elle contredit la science moderne car selon celle-ci, nous avons plutôt tendance à penser que le réel ne se limite pas aux apparences, même si toutes les apparences sont réelles. Les expériences de la physique contemporaine ont mis en évidence un niveau de réalité qui est complètement inaccessible à nos sens (les atomes, les quarks, les gluons etc.). Faut-il alors penser qu’il existerait deux mondes, le monde des apparences et le monde quantique ? et que les philosophes ne se contenteraient d’analyser que le premier des deux, ce qui d’ailleurs, en soi, ne serait pas si mal puisqu’après tout, il existe et qu’il nous concerne au premier chef. Le monde des apparences ferait partie de la réalité, mais il en existerait un autre, et pourquoi pas plusieurs ? Et si un jour on nous persuadait qu’il existe à côté du monde quantique, d’autres mondes encore dont nous demeurerions totalement ignorants ? Mais dès que l’on pose l’existence de plusieurs mondes, on est condamné à se poser la question de leurs relations : ces mondes ne peuvent pas exister indépendamment les uns des autres, par exemple : une grande partie de nos sensations, notamment tactiles, se trouvent fondées sur le caractère quantique de la matière. Jusqu’où alors peut-on penser explorer un monde tout en continuant d’ignorer l’autre ? Et ces mondes, s’ignorent-ils vraiment ? Le philosophe et le scientifique n’abordent-ils pas le réel par des bouts différents, comme ces humains enfermés dans le noir qui avaient pour tâche de décrire un éléphant alors qu’ils touchaient tous une partie distincte, l’un la trompe, l’autre la queue, le troisième les énormes pattes et qu’ils produisaient donc des rapports en apparence contradictoire ?

L’intrication quantique

L’intrication quantique reste pour nous une énigme. Les dernières interprétations proposées nous laissent pantois, en rupture qu’elles sont avec nos manières acquises de percevoir le réel. Ainsi de l’interprétation relationnelle de la physique quantique. Dans son livre, Helgoland, Le sens de la mécanique quantique, le grand physicien Carlo Rovelli la résume ainsi1 : ce que la théorie quantique décrit est la manière dont une partie de la nature se manifeste auprès d’une autre partie de la nature. Ce sont ces interactions que nous devons examiner pour comprendre la nature, et non les objets isolés. Un chat écoute le tic-tac de l’horloge ; un garçon lance une pierre ; la pierre perturbe l’air qu’elle traverse, heurte une autre pierre et la déplace, presse le sol où elle atterrit ; un arbre absorbe l’énergie des rayons du soleil, produit l’oxygène que les habitants du village respirent en regardant les étoiles, et les étoiles courent à travers la galaxie… le monde que nous observons est continuellement en interaction. C’est un réseau dense d’interactions.

hyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyà : trace du chat qui interagit avec mon clavier pendant que j’écris ces lignes

Le problème de l’intrication quantique est alors résolu. Soit une paire de photons en situation d’intrication se trouvant en état de superposition bleu/rouge, l’un envoyé à Pékin et l’autre à Vienne, étant donné qu’il n’existe pas de système (d’observateur) avec lequel les deux en même temps seraient en interaction, la mesure enregistrée à Pékin existe pour Pékin… et pas pour Vienne, et réciproquement, celle enregistrée à Vienne existe pour Vienne mais pas pour Pékin, il n’y a donc tout simpement pas de sens à dire que les deux photons sont dans le même état à Vienne et à Pékin ! Certes, une information peut être transmise, de Pékin à Vienne, ou de Vienne à Pékin, mais nous tombons alors dans une autre situation, l’information tranmise de Pékin à Vienne reste indéterminée pour Vienne tant qu’elle n’est pas reçue à Vienne, et dès qu’elle est reçue à Vienne, la situation d’intrication fait qu’elle est alors corrélée avec celle déjà opérée à Vienne. Autrement dit, très schématiquement, tout se passe comme si une inscription portée sur un message à Pékin… n’avait aucun sens pendant le transport (parce que personne n’est là pour en prendre connaissance), et prenait sens tout à coup à l’arrivée quand un observateur la décode, mais alors, cette observation ne peut pas contredire la précédente puisque l’observateur a déjà observé la particule et l’a trouvée rouge !

Ceci contredit nos habitudes de pensée parce que nous avons du mal à admettre que la valeur d’une propriété observée n’existerait que lors de son observation.

Voilà que je conçois tout à coup la possibilité de revenir en arrière dans cet article, commencé avec l’idée qu’il y avait incompatibilité entre phénoménologie et physique quantique, car je me dis : et si c’était tout le contraire ? Et si justement cette approche rovellienne de l’intrication ne faisait que prouver qu’il n’existe en réalité, comme le disait justement Sartre, que des apparences ? Car qu’est-ce que cette notion d’apparence si ce n’est une autre manière de concevoir celle d’interaction entre deux systèmes ? Le photon m’apparaît rouge quand je l’observe. Il n’y a pas de sens à dire qu’il est rouge en soi et de toute éternité, il est peut-être bleu pour mon copain Jean qui se trouve à 3000 kms de là, mais peu importe : ça, je ne peux pas le savoir puisque je ne suis pas avec lui, si bien sûr Jean est à côté de moi, il sera rouge pour tous les deux car nous le verrons ensemble, mais à 3000 kms, personne n’est là pour superviser nos observations respectives. Le photon m’apparaît en A, le photon apparaît à Jean en B. Il n’est ici question que d’apparences. L’idée que le réel se résoudrait dans la somme des apparences a donc toute sa justification.

Les apparences ne sont pas des futilités, des impressions fugitives, des choses inconsistantes et secondaires par rapport à une réalité qui, elle, serait solide, mais demeurerait cachée, comme on était tenté naïvement de le croire. Comme l’écrivait Sartre : L’apparence n’est pas une manifestation inconsistante de l’être. Tant qu’on a pu croire aux réalités nouménales, on a présenté l’apparence comme un négatif pur. C’était ce qui n’est pas l’être ; elle n’avait d’autre être que celui de l’illusion et de l’erreur. On sait maintenant que les apparences sont des corrélations, des interactions, et donc, peut-être, les seuls éléments tangibles de notre monde.

Et comme les apparences forment aussi l’étoffe du sensible… vous me voyez venir : nous voici proches d’une réconciliation entre la science abstraite et le sensible. Le philosophe et le scientifique n’étudient pas deux mondes différents, ils étudient le même monde mais sous des angles différents.

1 J’ai déjà fait la recension de ce livre, mais à sa première lecture, j’était tellement choqué que j’avais cru devoir ajouter une note pour dire que je ne croyais pas à ce qu’il énonçait ! Depuis, j’ai changé d’avis.

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Présence humaine à la Fondation Gianadda de Martigny

Belle exposition consacrée à Francis Bacon à la Fondation Gianadda de Martigny, avec le sous-titre « Présence humaine ». Je n’avais jamais à ce point ressenti la personnalité troublée et angoissée du grand peintre anglais, victime dès son plus jeune âge des violences de son père, puis des humiliations et des agressions sexuelles de ce voisin qui avait bien voulu le prendre en charge et l’emmener voyager à Paris ou à Berlin. Il gardera de Berlin un souvenir effroyable (« après Berlin, j’étais complètement déformé »). Il avait été expulsé de chez lui par son père une fois que celui-ci avait découvert son homosexualité. Toute sa vie, il sera plongé dans de noirs tourments, condamné à errer dans des quartiers damnés, vivant avec de jeunes hommes dont on ne sait jamais s’ils sont amants sincères ou s’ils cherchent à profiter de lui, en tout cas des amants qui sont tout autant paumés, angoissés et déprimés que lui, les deux principaux, Peter Lacy et George Dyer terminant leur existence par une forme de suicide (due soit à l’alcool soit aux drogues).

Francis Bacon peignait dans un atelier qu’il ne rangeait jamais, où s’accumulaient matières usées et moisissures, il fait un peu penser en cela à Soutine dont on disait que chez lui, il n’y avait que quelques objets de propres : ses pinceaux.

Il est éprouvant de penser que très souvent, trop souvent, le grand art est le produit d’affres et de souffrances mentales que les créateurs endurent jusqu’à leur mort. On est sans arrêt renvoyé à la fameuse question : faut-il être malheureux pour avoir du génie ? Si c’est le cas, ne préfère-t-on pas être heureux ? Les génies heureux sont rares, pourtant il a dû en exister, on pense au Titien, à Rembrandt, à Cézanne ou à Renoir, peut-être à Picasso.

Mais dans ce dernier cas (et d’autres aussi peut-être) cela cache quelque chose, dira-t-on… une certaine violence, une certaine propension à brutaliser le monde, comme l’ont fait notamment certains architectes : ceci est tellement bien raconté dans le film The Brutalist. Bacon était trop frêle, fragile et sensible pour brutaliser le monde autour de lui, alors il se brutalisait lui-même et, surtout, brutalisait la réalité sur ses toiles, qui ne laissent paraître que des corps malmenés, tordus, déchirés, des visages ensanglantés, des bouches écrasées. Cela pourrait être affreux à regarder et pourtant c’est d’une grande beauté : la couleur y est pour beaucoup, Bacon a utilisé des couleurs fraîches, franches, agressives comme peu l’ont fait. Ici un vert printanier parcourt d’un trait une chambre où gémit un corps nu, là il s’agit d’un violet ou d’un mauve qui transcende un cri de douleur.

Le fameux triptyque dévolu au suicide de George Dyer dans un hôtel parisien est une œuvre extraordinaire d’une audace incroyable, on y voit la déchéance de cet homme peint sans aucune pudeur assis sur la cuvette des toilettes puis dégobillant contre un lavabo. Le tableau du milieu est frappant : on y voit une sorte de vie spirituelle entre parenthèses symbolisée seulement par une petite ampoule qui ne parvient pas à éclairer la nuit noire encadrée par le chambranle de la porte. Des flèches orientées vers l’homme souffrant sur les deux tableaux extrêmes sont comme des marques d’insistance afin que nous regardions une vérité que nous ne voulons pas voir.

Study for a Portrait of Van Gogh IV 1957 Francis Bacon 1909-1992 Presented by the Contemporary Art Society 1958 http://www.tate.org.uk/art/work/T00226

En 1957, le peintre croit avoir trouvé son frère ou son double en la personne de Vincent van Gogh, autre génie voué au malheur, il en tire deux œuvres magnifiques de grand format, inspirées toutes deux d’une peinture de l’artiste néerlandais : le peintre sur la route de Tarascon, les couleurs sont sourdes, le vert voisine avec le rouge, le soleil paraît écraser le marcheur qui porte un chapeau jaune, mais ce n’est pas le soleil rieur de la campagne provençale, c’est le Soleil noir, celui qui transforme le moindre déplacement en labeur.

Un autre élément qui nous frappe chez Bacon est son rapport à l’espace. Même dans le cas des portraits, une tête, un corps sont repérés par rapport à un espace, au début souvent marqué par l’esquisse d’une cage, plus tard au moyen de raies, de stries qui portent une orientation, ainsi des marches d’escalier du portrait célèbre d’un homme en costard cravate et chaussures cirées, des raies du parquet d’un autoportrait datant de 1973, ou du mouvement d’un cycle dans le portrait de George Dyer à bicyclette. Sans parler bien sûr du fameux pape Innocent X, d’après Vélasquez, qui nous paraît aujourd’hui enfermé dans une papamobile anachronique.

Cette préoccupation pour l’espace me rappelle Alberto Giacometti, un presque contemporain, qui lui aussi a fait usage de cages pour situer ses sculptures, et mettait ses portraits dans un cadrage rigoureux.

Manière d’indiquer que l’un des paramètres fondamentaux garantissant la réussite ou non d’une œuvre plastique dans l’art contemporain est la façon dont elle est cadrée.

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Montagne en mai

Mai est la meilleure saison pour atteindre le haut des vallées alpines. La neige a beaucoup fondu, laissant seulement, de place en place, des matelas d’un blanc scintillant où se regroupent frileusement des troupeaux de jeunes chamois. L’herbe perce et avec elle les colchiques et les fleurs bleues des gentianes. Les skieurs sont repartis dans les villes et la plupart des exploitants de la montagne, propriétaires des téleskis, tenanciers de taverne et vendeurs en tous genres, ont pris quelques vacances. La place est laissée libre aux animaux. Dans ce chalet de pierres où je suis, qui fut bâti par mon beau-père à coups d’efforts surhumains pour hisser la toiture, consolider l’assise des poutres et creuser les caves au moyen de barres à mine, entre le plafond d’un appentis et le toit de lauzes, a niché une marmotte qui se pense chez elle. Elle est chez elle, et nous sommes chez elle, son odeur fait partie de l’atmosphère et un jour de l’an dernier où je tombai nez à nez avec elle, elle me fit savoir vertement que là n’était pas ma place. L’âge aidant, je n’ai plus l’agilité requise pour escalader les parois trop abruptes, néanmoins, je m’y risque encore quelquefois, même si c’est pour de courtes courses. Je m’y risquai justement l’autre jour ; après avoir marché sur la route, nous tentâmes, C. et moi de rejoindre le petit sentier qui passe au-dessus d’un chalet d’alpage. J’avais heureusement des bâtons de marche car la déclivité était rude, à peine s’il ne fallait pas redescendre d’un pas après chaque deux pas, mais j’arrivai à me hisser jusque là-haut, avec un filet de sueur qui pénétrait mes yeux et les faisait piquer. Atteignant le rebord du chemin, je dérangeai bien sûr quelques bêtes, des marmottes encore, bien sûr, et un peu plus haut, des chamois qui broutaient là tranquillement. Continuant le sentier, bien dénommé « des bergers », pour retourner à la maison, il fallait franchir des névés de neige qui n’avaient pas encore fondu, ce qui nécessitait précautions afin de ne pas glisser dans la pente, et surtout, il nous fallut franchir au moins trois couloirs d’avalanche. La neige s’était amassée au-dessus des cours d’eau, dans certains creux d’ombre, elle demeurait gelée. Les bêtes nous narguaient tellement nos efforts devaient leur paraître disproportionnés avec la vraie nature du relief telle qu’elles, elles la percevaient. Nous redescendions dans la forêt, je sentais mon sang battre dans les tempes, je pris un temps de repos auprès d’un pin, sur un tapis d’épines. Repartant, C. me fit voir deux chamois qui montaient à la verticale, courant sur les pierres en posant habilement leurs sabots légers sur chaque caillou sans qu’aucun ne tombe. Ils étaient suivis par un autre, parti un peu plus tard car il ne devait sans doute pas avoir senti tout de suite notre présence. Descendant vers le chalet, j’eus tout à coup ma ligne de visée barrée par un éclair, comme une flèche qui transperçait l’air bleu et léger de la vallée : un trait brun et blanc, une tête surmontée de deux petites cornes en trompette et un museau humant le vent. A peine le temps de le voir.

Au repos, assis dans un transat, je regarde la façade muette des sommets qui me font face. Le mont Dolent est à 3820 mètres, il semble comme posé sur un bloc de granit recouvert de verdure tandis que sur sa droite s’élance un pic beaucoup plus fin et élégant que d’aucuns nomment le Tour Noir, un glacier en descend, qui arriva autrefois jusqu’au bas de la vallée mais a aujourd’hui tellement remonté la pente que nous n’en voyons plus qu’un moignon riquiqui. Je n’irai jamais sur ces sommets, qu’importe, je les scrute, et les scrutant je m’imagine les faire entrer en moi-même, leur neige me lave de mes tourments si quelque fois il m’arrive d’en avoir (mais rassurez-vous, de moins en moins). La nature, et la montagne, entrent ainsi en moi. Le temps présent s’immobilise.

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Sur le désert affectif du capitalisme tardif

Récemment, assistant à un séminaire1 sur la critique de la valeur, j’entendis surnager, parmi quelques propos qui me paraissaient parfois abscons, en tout cas trop allusifs, ce morceau de phrase, que je notais aussitôt : le désert affectif du capitalisme tardif. Cette expression me plut d’abord sans doute à cause de sa rime intérieure, et en second lieu par une sorte d’évidence. Oui, le capitalisme tardif, comment qualifier autrement cette période que nous vivons ? Et comment ne pas voir un total désert affectif dans ce réel qui nous assaille, fait de guerres en tous genres, de haines portées par les réseaux sociaux, de meurtres d’adolescents et d’attentats racistes ? L’orateur ne semblait pourtant pas se contenter de la déploration de ce réel. Le désert affectif est plus profond : il n’est pas seulement assignable à une situation navrante que l’on a autour de soi, mais ce qu’il voulait dire sans doute c’est qu’il était en nous et qu’il découlait d’une forme subjective qui découle d’un état de fait de plus en plus prégnant : l’abandon de contenu véritable dans les échanges, les actions des individus, et notamment dans le travail, lequel existe principalement sous la forme du travail abstrait, c’est-à-dire ne valant que comme marchandise, et donc pour l’argent qu’il rapporte. L’argent, toujours l’argent, et pour ceux qui en manquent cruellement, le sentiment de ne pas exister. Je simplifierai ici les analyses entendues car, en fin de compte, elles aboutissent à un constat que l’on peut résumer assez simplement : comment survivre à une forme vide d’existence autrement qu’en créant des illusions de contenus auxquels on se raccroche, et que l’on nomme des « identités » ?

Pourtant, la question fondamentale qui se trouve posée au travers de ces remarques de bon sens mais qui ne vont pas de soi pour tout le monde, en tout cas pas pour ceux et celles qui, dans le dénuement de toute perspective d’espoir, cherchent des issues dans de telles voies, me paraît être plus angoissante encore que celle mise en avant par les tenants de la critique de la valeur. Ceux-ci critiquent à juste titre ces fuites vers des solutions illusoires et ils disent avec raison qu’aucune de ces voies de sortie ne comporte de visée émancipatrice, révolutionnaire et qu’elles ne remettent jamais en cause des structures mais des groupes rivaux, des sujets individuels perçus comme hostiles etc. Mais existe-t-il seulement quelque voie encore ouverte aujourd’hui vers l’émancipation et le changement véritable ? De plus en plus de gens en doutent et c’est ce doute justement qui nourrit ces refuges, ces replis sur soi, ces formes de « résistance » qui n’en sont pas car elles sont construites en reflets par rapport à ce qu’elles rejettent.

Neige Sinno

Rejeter des voies d’issue parce qu’illusoires laisse entendre qu’il en est qui ne le sont pas, alors que de plus en plus on les cherche sans arriver à les trouver. Dans un monde où tout est construit (pendant de la formule faustienne selon laquelle tout ce qui existe mérite d’étre détruit), on se dit que les seules luttes possibles opposent des constructions à d’autres, les premières ayant seulement le mérite d’être plus enviables pour tou.te.s que les autres. Un identitarisme qui exalte une race et ne conçoit plus les combats que comme basés sur ce seul concept, qui refuse en son sein l’expression d’autres « identités », comme celle liée au genre, accusant les femmes qui refusent le viol et les tortures d’être traitres à la cause, n’est pas une de ces constructions enviables pour tou.te.s (évidemment pas pour les femmes) et il n’est pas besoin de s’étendre des heures sur le sujet pour en être convaincu. Et qu’il y ait des liens entre de tels groupes et le parti qui s’auto-proclame le premier parti de gauche en France a de quoi nous rebuter. Mais que dans le monde où nous vivons, des descendants de peuples en grande partie disparus cherchent à retrouver leurs origines et à identifier les ruines glorieuses d’un passé s’exprimant dans les temples, les vieilles cités et des oeuvres d’art encore dotées de leur part d’émotion, cela ne nous paraît ni vain ni nuisible à une cause enviable. Neige Sinno dans son dernier livre La Realidad a rapporté l’émotion de se retrouver au sein des vieilles cultures mayas, elle a cité Artaud qui lui non plus n’en revenait pas de s’y trouver, ainsi que Jean-Marie le Clézio qui, dans Le Livre des Fluites peut passer pour un précurseur de la pensée décoloniale ici mise en accusation. Rien de nuisible à une cause enviable même si on voit bien le risque d’une idéalisation excessive du passé, et d’une résurgence du mythe du bon sauvage. Même s’il n’y a rien là de fondamentalement émancipateur ou de préparatoire à une révolution future, ne peut-on penser que nourrir, enrichir un imaginaire constructif dont une grande part est héritée du passé n’est déjà pas si mal pour projeter un avenir qui nous donne encore l’envie de lutter, tout simplement, pour notre survie. D’autant qu’en l’occurrence, cette situation concrète en plein Mexique s’avère être le cadre du mouvement zapatiste, dont il est plus que douteux qu’il puisse être considéré comme non pertinent du point de vue de l’émancipation et des perspectives révolutionnaires (voir ici le passionnant livre qu’y a consacré Jérôme Baschet)2.

C’est là le fond que l’on peut percevoir à ces histoires de mouvements identitaires qui naisssent un peu partout, tant dans l’univers racisé que dans celui qui se définit comme « blanc » ou comme « occidental ». Je sais gré à Clément Homs d’avoir rappelé quelques citations de Hobsbawm, de Jérôme Baschet, de Justin Monday ou de l’historien Jean-Frédéric Schaub, ainsi que de ce volume collectif récemment paru portant pour titre « Critique de la raison décoloniale », dont l’un des coordinateurs, Pierre Goossens, était présent à la réunion. Non, il n’y a pas de refuge possible dans un monde de traditions, car la plupart du temps, les traditions sont « inventées » selon la remarque de Hobsbawm, et il n’existe jamais de retour vers un paradis perdu. Pas plus qu’il n’existe de refuge possible dans un retour en arrière avant #metoo et la juste lutte des femmes agressées, violées, humiliées, pour exploiter un quelconque masculinisme se glorifiant dans les jeux de gonflette et les sports de combat.

La localisation, toute kurzienne, de l’origine de ces fuites dans la crise de la valeur qui s’intensifie aujourd’hui au point qu’elle pourrait bien atteindre sa borne interne, n’efface malheureusement pas l’éventualité que ce vide puisse être aussi ressenti dans un autre système, car rien ne prouve qu’il ne soit pas consubstantiel à l’humain, comme ont déjà pu l’analyser et le percevoir le Sartre de l’Etre et le Néant ou le Heidegger d’Etre et Temps, même si nous prenons toutes nos distances à l’égard de ce dernier qui, loin d’éviter de telles fuites, s’y précipite au contraire dans un geste catastrophique culminant avec l’approbation du nazisme.

Il est convenu d’admettre au moins deux périodes de notre histoire (Jerôme Baschet) : la première l’âge ecclésio-médiéval, et la seconde l’âge du capitalisme. Dans la première, l’existence est remplie par Dieu, ensuite ce n’est plus le cas, non plus parce que nous aurions fait le choix malheureux de ne plus croire en Dieu mais parce que désormais nous savons que l’univers est vide de présence divine (en un sens particulier du verbe savoir, un sens pour lequel l’opérateur modal ne fonctionne pas de façon à ce que p soit nécessairement vrai si Sp est vrai – rapport en quelque sorte extensionaliste entre le sujet du savoir et son objet – mais au sens plutôt constructiviste où on aurait accumulé suffisamment de preuves dans le passé pour qu’il soit devenu impossible de revenir en arrière sur le jugement du savoir). Et que rien ne peut s’opposer à ce savoir désormais définitif. D’où bien sûr ce sentiment de vide qu’il faudrait à toute allure combler par des ersatz de présence divine, que l’on ira chercher dans l’identité, l’hostilité, ou des religions de pacotille3.

Pourtant, dès que se trouve diagnostiqué ce vide de l’existence, ne se remplirait-il pas, si l’on voulait bien y faire attention, d’une multitude de petits détails qui constituent la « vie sensible », autrement dit la vie même, dans son immédiateté ? Les mêmes personnes qui se penchent avec sérieux sur la déliquescence et l’effondrement de notre monde, en y croyant profondément, peuvent être aussi les personnes qui savent jouir d’un rayon de soleil sur le pavé parisien, d’un chat roux qui les frôle ou, tout simplement, d’un bon vin rouge arrosant des spaghettis al dente.

Il reste bien sûr l’art et la littérature, derniers outils émancipateurs s’il en est (avant peut-être que d’autres ne se révèlent, plus puissants et plus libérateurs encore, mais ceci me paraît être de plus en plus un vœu pieux).

***

Dans ce séminaire, Clément Homs proposait un « modèle » de la société : notez que c’est paradoxal pour un courant ancré dans la dialectique négative d’Adorno. Il serait à trois étages : un macro-niveau où s’exerce le mécanisme fondamental de la valeur et de la marchandise, un micro-nouveau qui serait celui de l’individu et, coincé entre les deux, le méso-niveau des structures sociales et culturelles, cela rendrait compte du fait que, bien sûr, le capitalisme n’exerce pas son pouvoir de manière uniforme mais au travers du filtre des cultures et des organisations sociales. Belle évidence : on ne vit pas le capitalisme de la même manière à Paris et à Tokyo, dans la société nigériane et sur le plateau des Andes. La même valorisation de la valeur, la même crise, traversent ces divers ensembles culturels. Je veux bien l’admettre, même si les choses me semblent encore bien plus complexes que cela. La réalité globale nous semble être un mélange de réel, d’imaginaire et de symbolique, pour reprendre la tripartition lacanienne. Ce sont donc plusieurs couches qui se superposent entre les méso-structures et les individus (lesquels, d’ailleurs, devraient être à leur tour mis en question car ils ne sont pas « donnés », formant au contraire les enveloppes d’ensembles d’affects et de pulsions dominés par un inconscient, mais cela nous emmènerait trop loin), et pas seulement une. La réalité n’est pas unique, elle est faite de nos imaginaires et de nos cultures, vastes ensembles de symbolisations, et dans cette superposition figurent les strates de l’art et de la littérature, jamais mises en cause dans la problématique kurzienne de la critique de la valeur, comme s’ils n’appartenaient pas à la réalité, comme s’ils ne constituaient pas des filtres et des barrages aux idéologies dites « de refuge ». Or, art et littérature doivent être pris comme matière, autant que les structures sociales et les bases infrastructurelles du capitalisme. Ce sont les lieux où s’agencent les détails de cette « vie sensible » qu’on ne saurait négliger en aucune manière. Ici, comme le dit mon ami Jean Caune, l’esthétique rejoint le politique, en tant que politique du sensible dans le quotidien. L’art et la littérature parviennent à incruster les détails du quotidien, qu’il s’agisse de ce que nous rencontrons dans nos errances urbaines ou de ce que nous montre la nature sous forme d’êtres vivants toujours prêts à nous surprendre au détour d’un chemin, d’une montagne ou d’un marécage, chevreuil ou chamois ici, poule d’eau là-bas, et qui, par là, construisent un niveau de réalité solide, cohérent, transcendant le fluide absolu des idéologies temporaires.

Bref, il est une autre voie à mon avis, que les recherches d’identités condamnées à toujours être factices. Elle consiste à encourager le sensible, à faire se superposer aux formes vides de la société marchande, des formes encore occupées par lui. Au milieu des bombes, les habitants de Kherson se réunissent pour lire de la poésie. Sur les murs désolés des villes sinistrées, sur les parois des wagons tristes, sur les péniches et les usines à l’abandon, se mettent à vivre des graffes et des tags qui parfois nous invitent à changer notre regard sur le réel. Du fin fond de quartiers abandonnés sous forme de friches industrielles, s’élève le chant d’une flûte mélancolique ou bien la voix pure d’une jeune soprano. Sur les dalles en béton d’un parvis d’usine délaissée, virevolte une performance hip-hop. C’est sur ces sensations fugaces, ces morceaux de réel captés au hasard, que doit se construire l’idée d’une émancipation future.

Un tag d’Azyle

1 Séminaire portant sur la critique de la raison décoloniale, thème souvent abordé ces temps-ci mais le plus souvent, hélas, en partant du point de vue extrême-droitiste de la critique du soi-disant « wokisme ». Evidemment, ici, il ne s’agit pas de cela, mais bien au contraire d’aborder la question sous un angle critique de gauche. La position « décoloniale », si elle trouve une justification forte dans le colonialisme qui a réellement existé (!) et a causé certains des plus grands crimes de l’histoire, et dans la persistance de phénomènes coloniaux souvent internes aux pays ex-colonisés (on pense notamment aux pays d’Amérique du Sud, où une population descendante des colons espagnols ou portugais continue d’exercer sa domination sur des populations racisées d’origine indienne (aymaras, quetchas, anciens mayas, anciens incas etc.)), tend malheureusement à se refermer sur des positions identitaires qui lui sont nuisibles. Et ne parlons pas des mouvements en France, bâtis sur un ressentiment légitime des populations d’origine maghrébine ou sub-saharienne, qui cultivent des positions de repli parfois fondées sur le religieux (mais pas seulement), et qui finissent par adopter des points de vue réactionnaires concernant tous les domaines de la société qui ne concernent pas directement leur supposée identité raciale.

2 Il est important de noter ici que l’intervention de Clément Homs à ces journées ne consistait pas dans une volonté de dénigrement systématique du concept de décolonialité, mais, bien au contraire, de se placer dans une optique constructive : « que faire du concept de décolonialité ? ».

3 Je ne parle pas ici des gens qui ont réellement gardé la foi en Dieu : je sais qu’il en existe et ils sont bien sûr éminemment respectables, mais ils représentent une minorité, le monde ne tourne plus autour d’eux, les empires ne s’étendent plus pour propager la foi, nous ne sommes plus dans l’âge ecclésio-médiéval.

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Venise, la souris animatronique et la beauté des choses

la souris animatronique du Palazzo Grassi

Les voyages de courte durée ont ce goût désespérant de l’inachevé. Que sait-on de Venise si on y est juste venu pour honorer une date du calendrier, y rester trois jours et puis merci, bonsoir, retour à la maison, avec des souvenirs enfuis de canaux traversés, de ponts qui ne débouchent plus que sur des portes fermées et de ruelles encastrées dans de vieux murs de briques que ne perce jamais le moindre regard ? On est allé trop vite, on est passé sans voir, la pluie sur le Grand Canal a effacé les éclats que nous y avions connus en d’autres temps. Mais nous y reviendrons. Dans combien de temps ? Pour y voir quel aspect que nous avons ignoré jusqu’ici ? Les quais ne seront-ils pas tous recouverts de cette onde verte qui paraît de plus en plus haute dès que la mer s’agite un peu et que les vaporettis passent un peu trop près du rivage ? La petite souris de Ryan Gander, la « souris animatronique », bégayera-t-elle encore à l’accueil des visiteurs à la Punta della Dogana ou au Palazzo Grassi, comme elle le fait aussi à la Bourse du Commerce, à Paris ?

Nous aurons vu au cours de ces trois jours vénitiens les œuvres parmi les plus grandes de l’art moderne et de l’art contemporain. De cet art qui nous remplit encore de vie et d’envie, je ne dirais pas d’espoir, c’est un bien trop grand mot et qui a de moins en moins sa raison d’être, mais d’envie, oui, celle de ressentir, de comprendre, d’aller plus loin, de saisir la réalité des apparences, comme le dit si bien le philosophe Jocelyn Benoist dont j’ai déjà parlé récemment.

De fait, l’oeuvre de Jocelyn Benoist, même si elle est difficile, m’aura accompagné, y compris lors de ce long voyage en train qui pour des raisons mystérieuses de travaux sur les voies nous a fait passer par Bologne en venant de Milan pour atteindre la Cité des Doges, et lors de ce voyage plus long encore du retour, mis dans l’impossibilité que nous étions de re-franchir les Alpes pour cause de neige excessive et obligés de prendre des bus improbables afin de contourner l’obstacle en passant par Gênes et Nice – au passage, splendeur de ces villes qui venaient de redécouvrir le soleil après des jours de pluie.

A la Punta della Dogana et au Palazzo Grassi, des œuvres respectivement de Thomas Schütte et de Tatiana Trouvé. Ce qu’il y a de fascinant chez les artistes contemporains c’est à quel point ils mêlent les techniques et les modes d’expression : dessin, peinture, sculpture voire même vidéo et bien sûr l’art des installations. Dans des salles grandes comme des hangars faites pour des bateaux, Schütte montre d’abord des statues colossales d’environs trois mètres de haut, aux visage de vieux bouledogues perdus dans leurs ruminations tels de terrifiants burgraves sortis de chevauchées rilkéennes. On dirait qu’ils se penchent vers nous, insignifiants, ou bien au contraire qu’ils lèvent les yeux vers le ciel comme si, décidément, nous n’en valions pas la peine. Trois figures dès l’entrée se montrent à nous telles des géants aux pieds englués dans le sol, plus loin, des têtes sont en conciliabule, « Fratelli » qui complotent. Plus tard, le bronze le cède au verre et les houppelandes opaques des magistrats inquiétants cèdent la place à des corps moulés dans la matière transparente. Vision futuriste ou bien prise de conscience de ce qui menace, les « hommes efficaces » sont encore de hauts personnages mais aux corps et jambes remplacés par des fils de fer entortillés de ressorts, recouverts de couvertures industrielles, aux têtes moulées dans le silicone, sourcils froncés, yeux exorbités, le critique dit voir en eux « un commentaire grinçant sur l’agissement des forces qui gouvernent le monde ». A côté : des dessins sarcastiques, humoristiques ou signes de dépression, avec des jeux de mots comme Mankind (is) not kind, mais aussi des visages de gisants tournés vers le ciel, you and me.

Les hommes efficaces

Jocelyn Benoist parlant de l’art contemporain y voit, comme force agissante, la préoccupation d’un vrai « retour au réel », non pas au sens d’un « représentationnalisme », car il est évident que tout ceci ne représente pas une réalité extérieure, mais constitue une réalité en soi qui sert en quelque sorte à contrebalancer la réalité extérieure : les « hommes efficaces » ne représentent pas des hommes d’affaires qui partent au boulot, leurs serviettes sous le bras, mais ils sont là, réels, ils nous troublent justement pour cela qu’ils sont réels, sans quoi nous nous dirions que ce ne sont que de simples images, ou apparences, et nous passerions notre chemin sans nous interroger davantage. Leur présence là, en ce lieu, pose question, nous fait nous interroger notamment sur le fait qu’il puisse y avoir un monde qui leur soit semblable (J. Benoist : Du sens du « réel » fait certainement également partie ce souci du monde, c’est-à-dire aussi cette inquiétude quant au fait qu’il y ait ou non « monde »).

dessin de Thomas Schütte

Il en va de même chez Tatiana Trouvé qui, pourtant, emprunte des voies très différentes dans cette exposition La vie étrange des choses. Artiste passionnante que l’on voit dans un film présenter ses artistes femmes préférées qui vont de la photographe Martha Rosler qui introduit le réel des guerres dans les intérieurs des maisons américaines à la sculptrice créatrice de land art Beverly Buchanan, elle a commencé par faire de sa vie son œuvre quand elle collectionnait les lettres de refus à ses demandes d’emploi, puis elle a fait art de tout bois, ramassant des objets insignifiants pour en faire des diamants précieux. Faire des objets banals des œuvres dignes d’intérêt et parfois des choses précieuses des objets auxquels on ne prête aucune attention. Et surtout, surtout, nous troublant sans arrêt, nous égarant dans le jeu flou des apparences. Ce sac poubelle pendu au crochet d’une porte – tiens, le personnel d’entretien l’aura donc oublié ? – s’avère être une sculpture de marbre noir (parfaite imitation du plastique), ces chaises dites « les gardiennes » (car ce sont les sièges où sont autorisés à se reposer les gardiens des musées) où traînent des coussins en soie, des sacs à main et des pulls abandonnés ne sont pas la négligence mais l’imitent, le coussin aux reflets de soie est en réalité un bloc de marbre rose, idem pour un cintre, objet banal s’il en est, en réalité sculpture de marbre. Des cabanes en carton peuvent être prises pour des jeux d’enfant et lorsqu’on s’en approche, ce sont des structures métalliques repeintes comme du carton. La surprise, le doute sont installés partout. Des structures de reflets dans des glaces qui tombent sur des chaussures coincées sous la vitre nous révèlent tout à coup… nous-mêmes, qui nous sommes laissés prendre au jeu des miroirs. Des portes vitrées trop basses pour qu’on y passe laissent entrevoir au loin des objets que nous ne verrons jamais de près car ces portes n’ouvrent sur aucun lieu accessible… Nous sommes donc en plein dans ce réalisme des apparences que se plaît à dépeindre le philosophe. En même temps en plein réalisme, pour autant que, comme il le dit, la réalité n’est pas forcément du côté du représenté. Il peut aussi s’agir de la réalité du matériau ou des ressources utilisées : cette matière qu’on met ainsi à l’épreuve, et dont on invite les autres à faire une certaine épreuve, en créant les dispositifs adéquats.

oeuvres diverses de Tatiana Trouvé

Le philosophe demande : comment entendre la question du réalisme en art telle qu’elle pourrait se poser aujourd’hui ? La réponse qu’il suggère impliquerait un glissement de l’esthétique de la vérité vers celle de la réalité. Car vérité et réalité ne sont pas la même chose : l’une suppose une conception représentationnaliste du sens, l’autre en est débarrassée car elle n’existe que d’être là, son « sens » ne réside pas dans le fait de rendre « vraie » telle ou telle proposition, il suffit qu’elle se manifeste. Elle fait appel au sensible or, il n’est pas du tout dit que le sensible ait un sens ou doive en avoir un. Il déborde par rapport à lui et toute la gloire de l’art est de nous y maintenir installé.

On parle d’un « nouveau réalisme » qui se distinguerait du réalisme classique, lequel prenait son sens dans la représentation, comme provenant d’une dissociation des notions de « réalité » et de « vérité ». Les deux appartiennent à des dimensions différentes, contrairement à ce que l’on croit trop souvent. La réalité est du côté du sensible comme la vérité est du côté de la représentation, or nous allons à l’art pour stimuler notre sensibilité, pour l’éveiller, pour la maintenir, et c’est en cela que nous revenons d’une exposition d’art contemporain troublé, comme ayant connu à chaque fois une nouvelle expérience, qui fait fi de l’environnement qui nous pousserait à la dépression et au désespoir.

Mankind not very kind – dessin de Thomas Schütte

Autre exposition, autre lieu (la Galerie Guggenheim), moins contemporain car l’artiste est morte il y a déjà longtemps, mais elle aura tant, elle aussi, suscité en nous d’évocation d’un sensible qui nous semblait hors d’atteinte : l’espace, l’espace en lui-même, dont la science la plus moderne nous dit qu’il n’est pas ce vide abstrait que l’on croyait mais est construit de boucles gravitationnelles ou de champs quantiques, et que Maria-Héléna Vieira da Silva, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, peignait à coup de lignes parallèles ou confluantes, de carrés minuscules et de perspectives pures. Beauté des premiers portraits croisés de Maria-Helena et de son époux Arpad Szenes, symbôle d’un amour qui subsista jusqu’à la mort du premier des deux (en l’occurrence Arpad en 1985), observation minutieuse d’une réalité qui conjoint le cosmique et le social (M.H. Da Silva peignit même les barricades de mai 68, dans un style il est vrai très particulier. C’est là où l’on rencontre bizarrement une confluence avec l’autre artiste, Tatiana Trouvé qui, elle non plus n’est pas indifférente à la réalité sociale puisqu’on trouve à l’exposition du Palais Grassi un mur de plâtre qui est l’empreinte des coups portés aux murs de Montreuil suite aux émeutes survenues après la mort du jeune Naël poursuivi par la police en 2023). Peindre l’espace en englobant dans celui-ci l’espace du cosmos comme celui des villes, celui des architectures comme celui des mondes parallèles.

Evidemment Venise se prête à ces expositions, par son jeu permanent des lignes au long des canaux et des calle, ses faux-semblants dans les reflets des vitrines et ses statues colossales tels les deux lions géants qui gardent la porte de l’Arsenal. On croirait que l’on va étouffer dans les masses de touristes, et c’est un peu justifié quand on fraie son chemin entre la place Saint Marc et le Rialto, mais sitôt qu’on a franchi une barrière de corps humains et qu’on se trouve par miracle parachuté du côté de Castello, de Santa Elena ou, mieux encore, de la Giudecca, alors là, à nous les espaces, à nous la solitude, seul un chat peut-être viendra ronronner à nos pieds, ou une vieille nous regardera de son troisième étage derrière un volet à peine rabattu en ayant l’air de se demander mais que viennent-ils faire ces deux-là, par ici ?

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Comment se rencontrer entre hommes

Violente contradiction. D’un côté, des prises de conscience qui conduisent à de profondes remises en question et produiront peut-être de réels changements dans les mentalités, et de l’autre, des forces obscures qui ne visent qu’à une chose : détruire ces faibles avancées et revenir en arrière dans le temps pour que nous connaissions peut-être des violences encore pire que celles d’où nous sortons.

Ce sont bien sûr les nombreux débats qui ont lieu en ce moment sur le statut de domination des femmes par les hommes qui me font penser à cela. Manon Garcia a écrit un essai profond où elle pose la question légitime : comment vivre avec les hommes ? Oui, comment vivre avec eux quand on sait à quel point ils sont violents envers les femmes, ont peu d’empathie pour elles et les considèrent seulement comme des objets utiles à leurs plaisirs et à leur service ménager.

La philosophe met en évidence ce fait auparavant pour moi impensable. Sachant que les viols de Mazan ont été perpétrés dans une zone géographique restreinte d’un rayon d’environ 20 kms autour du village du Vaucluse et que cela signifie qu’il était facile pour Dominique Pélicot de convoquer en très peu de temps, pour la journée même, un candidat pour le viol de son épouse au sein de ce périmètre (jusqu’à soixante-dix hommes mais on sent que cela aurait pu être bien plus) et étant donné qu’il n’y a aucune raison pour que cette région de France se distingue des autres du point de vue des comportements masculins, on ne peut que déduire qu’à l’échelle du pays (du monde?) ce sont des quantités incroyables d’hommes qui sont prêts à répondre à ce genre d’appel, qui consiste à aller baiser une femme endormie – sans qu’elle s’en rende compte, donc – pour peu que cela ne se sache pas, que l’on passe inaperçu, ni vu ni connu je t’embrouille, le comble de la lâcheté et de l’ignominie.

Quand on est, justement, un homme, on frémit. On ne peut que se sentir mal à l’aise, troublé. Et si moi aussi j’étais comme cela ? Ou, si je suis si sûr de ne pas être comme cela, à quoi le dois-je ? Par quel miracle échapperais-je à ce qui semble être le trait non pas d’individus particuliers, mais bel et bien de la masculinité en tant que telle ?

Peu d’hommes prennent la parole sur ce sujet. Je ne connais guère qu’Ivan Jablonka, dans son livre Un garçon comme vous et moi, qui ait tenté d’approfondir la question, de s’approfondir lui-même, autrement dit de tenter de restituer son histoire personnelle afin d’éclairer les raisons qui ont fait qu’il était plutôt et sincèrement du côté des femmes.

Je devrais faire la même chose. Ce serait, à l’instar de Jablonka, montrer « les forces sociales et les formes culturelles dont je suis le produit ; étudier ma condition juvénile de pré-homme ; expliquer comment j’ai été inventé, construit, honoré peut-être, quelles ont été mes sources de pouvoir et mes marges de liberté ; de quelle façon j’ai intégré les codes de ma nature sexuée », mais pas seulement, ce serait aussi essayer de comprendre comment et pourquoi un homme (ou une femme) tout en ayant subi ces contraintes à être selon le code de son sexe, peut parfois dévier d’une trajectoire qui semble être majoritaire afin de ne pas partager ces codes, ou d’en partager le moins possible. En particulier en ce qui concerne les hommes – puisque c’est essentiellement eux qui sont en cause dans ces comportements sociaux qui nous horrifient – voir en quoi et comment, on peut encore échapper au masculinisme ou au virilisme (on choisira le terme que l’on veut), avec l’espoir peut-être qu’en montrant cela, on parviendra un peu à faire comprendre ce qu’il faudrait pour que cette manière de s’échapper devienne non pas exceptionnelle mais de plus en plus fréquente. Je sais que, pour certains, c’est prendre le problème par le petit bout de la lorgnette, le gros bout étant dévolu à l’analyse conceptuelle descendante partant de la notion de patriarcat. J’ai aussi essayé de pratiquer cette méthode et j’en reconnais les mérites, tout en en voyant aussi les limites, une dénonciation abstraite du patriarcat (voire du « patriarcat producteur de marchandises » pour parler comme Roswitha Scholz afin de désigner ce couple dont chaque terme n’est pas déductible de l’autre, que constituent le patriarcat et le capitalisme) ne pourra que nous satisfaire de manière intellectuelle sans que cela n’influe en quoique ce soit sur les comportements et attitudes concrètes ici et maintenant. Or, c’est de transformations vécues dans l’ici et le maintenant dont nous avons besoin aussi dans la situation actuelle d’incompréhension des femmes par les hommes.

Neige Sinno, dans son passionnant dernier récit, La Realidad, raconte qu’après être allée deux fois chez les Indiens du Chiapas afin d’y rencontrer les fameux zapatistes au cours de grandes réunions où se mêlaient les deux sexes, elle a eu l’opportunité une fois, de s’y rendre accompagnée uniquement de femmes, et de se retrouver donc ainsi pendant plusieurs jours dans ces grandes manifestations sans un seul homme. Elle exprime alors le bonheur ressenti à cette occasion. « Depuis que ma fille est née, je n’ai encore jamais ressenti une telle sécurité dans un lieu public. Nous sommes plusieurs milliers de personnes et quand elle se perd ou qu’elle s’échappe, je reste tranquille, car je sais qu’il ne va rien lui arriver. » Ces phrases doivent nous faire réfléchir. Il est de plus en plus fréquent d’entendre dire, même par celles qui nous sont les plus proches, qu’une différence essentielle entre hommes et femmes réside en ce que, si les premiers peuvent toujours se promener dans l’espace public en toute liberté, le nez au vent et insouciants, les secondes en revanche redoutent toujours ne serait-ce que de manière subconsciente, l’action des hommes qui peut se traduire par des remarques, des regards insistants, jusqu’à l’agression et même au viol. Les filles, depuis le plus jeune âge, jusqu’à des âges respectables (les femmes âgées ne doivent en aucun cas baisser la garde, j’ai connu une femme très âgée qui s’était fait suivre dans l’escalier de son immeuble et qui ne dut son salut qu’à son courage de crier) sont en insécurité dans l’espace public. On en parlait moins autrefois parce que les hommes parvenaient à convaincre que c’était là chose normale et que, de toutes façons, les femmes n’avaient pas à se retrouver seules dans la rue. Ou alors c’était qu’elles recherchaient elles-mêmes à être importunées. La division des genres est dont patente, elle se marque dans les détails quotidiens de l’existence. Les hommes peuvent-ils échapper à ces comportements d’ensemble ? Encore faudrait-il qu’ils se sentent confortés dans leur bonne volonté pour s’y soustraire si d’aventure ils en avaient une.


(VALENTINE PASQUESOONE / FRANCEINFO)

Or, l’éducation masculiniste cherche à convaincre les mâles que s’ils ne se comportent pas de manière brutale avec les femmes, ils seront jugés « pire que des femmes », ce que les américains trumpistes nomment des femmelettes : quand Trudeau se scandalisait de mesures états-uniennes, Musk l’apostrophait en l’appelant Girl. Girl, you’re not the governor of Canada anymore, so doesn’t matter what you say. C’est ce que tout homme a ressenti depuis son plus jeune âge, depuis l’école notamment, et peut-être la crèche, pour ceux qui l’ont connue. Il m’est arrivé de sursauter dans une chambre de maternité quand, après la naissance d’un petit garçon, j’ai vu l’infirmière glorifier le sexe du petit gars, et certains membres de la famille se rengorger face à un petit être qui venait de naître et qui, manifestement, « en avait ». On n’en faisait pas autant pour une petite fille, personne ne s’ébahissait devant sa vulve toute fraîche (ce qui d’ailleurs aurait été aussi incongru). Les petites filles braillent : on les fait taire, les petits garçons s’insurgent : merveilleux, ils sont déjà révoltés ! Le virilisme est ainsi imposé. Le pire est que par lui, on prétend s’affranchir des codes : la force virile contre la Loi. Raison pour laquelle il reprend de la vigueur en ces temps où certains aimeraient voir bafoués les droits qui fondent l’équilibre fragile d’une société.

Il faudra ensuite bien du courage (et de vrai sens de la révolte!) ou tout simplement de la chance pour que le petit homme ne succombe pas à la tentation de domination de l’autre.

De la chance oui, chance de ne pas être trop souvent exposé aux rites virilistes nombreux qui accompagnent le passage de l’enfant à l’âge adulte. Chance de ne pas fréquenter souvent les bandes masculines que l’on trouve dans les stades, sur les bancs de certaines écoles, voire même dans les églises. Chance de rester en marge du processus de conversion aux exigences capitalistiques du formatage en vue de devenir bon ouvrier, bon ingénieur ou bon soldat. Chance de ne pas prendre pour argent comptant ces rituels de passage.

Je ne suis pas niais. Je sais que prendre le parti des femmes, ce n’est pas s’applatir devant elles tel un petit chien (pour s’en attirer les faveurs peut-être?) car je sais que certaines d’entre elles, prises individuellement, ne valent pas mieux que des hommes, partageant avec eux, même si c’est parfois à leur insu, les valeurs du patriarcat. Comme disait Renaud lorsqu’il louait les vertus supposées féminines : « à part peut-être madame Thatcher ». Prendre le parti des femmes, c’est d’abord agir sur soi-même en tant qu’homme. Essayer de savoir d’où vient cette propension à exercer coûte que coûte cette domination sur les femmes, quitte à ce que ce soit par les moyens les plus misérables que sont le viol, le harcèlement et le meurtre. Identifier les cas où nous aurions pu basculer dans ces comportements de meute qui caractérisent les hommes. Brassens avait bien raison quand il chantait « sitôt qu’on est plus de quatre, on est une bande de cons », sauf qu’il aurait dû préciser : sitôt qu’on est plus de quatre hommes.

Il faudrait donc se méfier des groupes d’hommes, ne fréquenter les hommes qu’en tête à tête, car ce n’est que de cette façon que nous pourrions établir une relation de confiance, loin des glissements possibles vers des propos contre les femmes, toujours induits par des conventions de groupe.


Photo : La Presse canadienne / Graham Hughes

L’horrible type qui gouverne la première puissance mondiale et s’en érige désormais en dictateur (dans la presque indifférence de son peuple, ce qui illustre parfaitement ce qu’il peut advenir d’un peuple anesthésié par l’argent et obnubilé seulement par ce que l’on gagne comme fric), l’horrible type sur lequel cherchent à prendre modèle l’extrême-droite européenne et en particulier en France, madame Le Pen (comme quoi, ce n’est pas toujours une question de sexe visible, empirique qui vaut dans le contexte du patriarcat mondial), utilise des femmes-objets mannequins pour faire valoir sa silhouette de vieux beau et ricane en public que les femmes, il les attrape par la chatte, il est anti-avortement et voudrait virer toutes les femmes de la fonction publique, de l’armée, de la surveillance aérienne etc. au prétexte que, bien évidemment, elles sont faibles et déloyales. Lorsque j’ai écrit le 5 novembre dernier sur ce blog dans un moment de rage que l’élection de Trump c’était comme si les 51 accusés du procès de Mazan se levaient pour aller cracher au visage de Gisèle Pélicot, je n’ai pas écrit une phrase à la légère.

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