Turin, la ville du cinéma et de la voiture, deux mondes estampillés « vingtième siècle ». Pour le cinéma, le Mole d’Antonelli, vieille synagogue recasée en cinéma multiplex agrémenté de salles d’histoire remontant à ce qui est appelé « l’archéologie du cinéma » : lanternes magiques, photogrammes, kinétoscopes, zootropes, zoopraxiscopes et autres praxinoscopes. Et qui montre enfin les premiers films des frères Lumière, comme l’entrée en gare de La Ciotat avec une (inutile) recherche de sensation qui conduit à faire intervenir une vraie locomotive miniature dans la salle de spectacle, comme pour faire comprendre le sentiment d’effroi qui s’emparait des spectateurs face à cette machine qui se ruait vers eux. Mais tout cela est bien connu. Le musée vaut beaucoup pour ses expositions temporaires, comme autrefois une fantastique exposition sur Martin Scorcese, cette fois-ci, rien qui nous transcende, juste des vamps, stars et starlettes en affiche dont l’histoire ne retiendra pas le nom (à part peut-être Elsa Martinelli, Helmut Berger et Brigitte Bardot) à l’occasion de la présentation de l’archive iconographique d’Angelo Frontoni, photographe cinéma des années 68.
Nous ne sommes pas allés au « temple de la voiture », restes des usines Fiat, le Lingotto, c’est peut-être dommage car on dit que l’architecture vaut la peine du déplacement.
La GAM (Galleria Civica d’Arte Moderna e Contemporanea) mettait autrefois à l’honneur l’Arte Povera dont fait partie le gigantesque Giuseppe Penone, mais les nouvelles présentations des collections (Rythmes, structures et signes et Dépôt vivant) ont refoulé cette spécificité pour donner d’un côté, l’aspect le plus froid d’un art qui n’est déjà plus très contemporain (renvoyant à un art géométrique et conceptuel propre aux années quatre-vingt), et de l’autre, plus haut en étage, le pire du pire : une exposition fourre-tout où l’on a mélangé le meilleur et le moins bon dans des amas de tableaux numérotés comme aux enchères, faisant disparaître un Hartung ou un Soulages au rang de barbouillages anecdotiques et faisant voisiner les trois Morandi que possède le musée avec des toiles qui n’ont rien à voir.

Il faut fuir alors vers les hauteurs, comme celle du Monte dei Cappuccini, d’où l’on a la fameuse vue sur Turin, et d’où, par temps clair, on peut voir plus loin, derrière, la cîme du Cervin, ici dénommé Matterhorn. Au sommet de la colline, le vieux monastère héberge désormais le musée de la Montagne, géré par le Club Alpin Italien, endroit idéal pour se reposer en regardant l’évocation des cîmes alpestres les plus dures à conquérir, constater que les techniques et le matériel ont bien changé, depuis les énormes chaussures fourrées des premiers alpinistes jusqu’aux agiles et rapides chaussons d’escalade mis par les héros et héroïnes des années les plus récentes, rester pensifs devant la transition des passages sur parois de glace verticales exténuantes dans les années soixante aux performances des grimpeurs actuels qui ne mettent plus que quelques minutes pour gravir ces cascades, là où autrefois on y mettait la journée, quand il ne fallait pas bivouaquer en route, accrochés au-dessus du vide dans des abris de toile précaires. Je suis incapable de m’imaginer attaquer ainsi ces versants couverts de neige et de glace au point que même si je devais revivre ma vie, je ne demanderais pas d’y être alpiniste, et pourtant je me sens d’une admiration sans borne pour ceux et celles qui le font, au risque permanent de leur vie. Ce musée est riche en aventures résumées sous forme d’articles de presse anciens, de photos qui montrent toujours des visages souriants même si les barbes sont raides des glaçons qui s’y accrochent et même si parfois, ces mêmes visages sont ceux d’alpinistes qui ne savent pas encore que d’ici quelques heures, quelques jours peut-être, ils vont perdre la vie dans une tempête. Walter Bonatti est ici le héros. La gloire s’est emparée de lui lorsqu’il a gravi avec d’autres alpinistes italiens le K2 en 1954. elle l’a repris à l’aiguille du Freiney en 1961 même si elle a été ternie par tant de chutes et d’accidents au cours desquels des compagnns de gloire ont disparu. On a voulu l’accuser de fautes graves, il ne s’en est jamais bien remis, même lorsqu’on l’a enfin disculpé, et puisque la montagne se méfiait de lui, il se méfia d’elle et arrêta l’alpinisme en 1965, remplaçant l’ascension verticale par les longs voyages horizontaux qui l’ont conduit dans tous les endroits de la planète. Sa gloire fut telle qu’on édita des séries de bandes dessinées relatant ses aventures. Une exposition a lieu montrant ces fumetti ritrovati. Un livre est sorti, qui fait briller les couleurs et rêver le lecteur à tous ces paradis lointains.



planches des Fumetti Retrovati consacrées aux voyages de Walter Bonatti
Et de ce musée, je retiens enfin ce beau moment d’émotion qu’il nous offre en montrant les photos et les objets rapportés du Ladakh par le voyageur Mario Piacenza, en 1913. Collision des temps : nous étions souvent là au début des années 2000, dont la première fois en 1998, et entre 1913 et cette époque encore récente (cela ne fait que vingt ans d’écoulé), il faut bien reconnaître que peu de choses avaient changé : les habitants semblent les mêmes, le château de Leh, modelé sur l’exemple du Potala, a le même aspect et le vieux quartier de Leh, celui où l’on achetait des petits pains faits au feu de bois et où trônait encore la belle maison de bois du premier ministre, semble éternel. Sans doute cela a bien changé depuis 2011, ce sont toujours les dernières années les pires dans ces évolutions soudaines dues au sur-tourisme. La dernière fois, le nombre de guest-houses s’était multiplié par dix ou vingt, des rues entières avaient été construites, bordées d’hôtels imitant vaguement le style du pays et une sombre ambiance de vengeances réciproques régnait entre les communautés musulmanes et bouddhistes (pour la chrétienne, représentée par l’église Morave, on n’en parlait déjà plus depuis longtemps…).









































































