Franchissant les Alpes – 2) Le K2 et le Ladakh à Turin

Turin, la ville du cinéma et de la voiture, deux mondes estampillés « vingtième siècle ». Pour le cinéma, le Mole d’Antonelli, vieille synagogue recasée en cinéma multiplex agrémenté de salles d’histoire remontant à ce qui est appelé « l’archéologie du cinéma » : lanternes magiques, photogrammes, kinétoscopes, zootropes, zoopraxiscopes et autres praxinoscopes. Et qui montre enfin les premiers films des frères Lumière, comme l’entrée en gare de La Ciotat avec une (inutile) recherche de sensation qui conduit à faire intervenir une vraie locomotive miniature dans la salle de spectacle, comme pour faire comprendre le sentiment d’effroi qui s’emparait des spectateurs face à cette machine qui se ruait vers eux. Mais tout cela est bien connu. Le musée vaut beaucoup pour ses expositions temporaires, comme autrefois une fantastique exposition sur Martin Scorcese, cette fois-ci, rien qui nous transcende, juste des vamps, stars et starlettes en affiche dont l’histoire ne retiendra pas le nom (à part peut-être Elsa Martinelli, Helmut Berger et Brigitte Bardot) à l’occasion de la présentation de l’archive iconographique d’Angelo Frontoni, photographe cinéma des années 68.

Nous ne sommes pas allés au « temple de la voiture », restes des usines Fiat, le Lingotto, c’est peut-être dommage car on dit que l’architecture vaut la peine du déplacement.

La GAM (Galleria Civica d’Arte Moderna e Contemporanea) mettait autrefois à l’honneur l’Arte Povera dont fait partie le gigantesque Giuseppe Penone, mais les nouvelles présentations des collections (Rythmes, structures et signes et Dépôt vivant) ont refoulé cette spécificité pour donner d’un côté, l’aspect le plus froid d’un art qui n’est déjà plus très contemporain (renvoyant à un art géométrique et conceptuel propre aux années quatre-vingt), et de l’autre, plus haut en étage, le pire du pire : une exposition fourre-tout où l’on a mélangé le meilleur et le moins bon dans des amas de tableaux numérotés comme aux enchères, faisant disparaître un Hartung ou un Soulages au rang de barbouillages anecdotiques et faisant voisiner les trois Morandi que possède le musée avec des toiles qui n’ont rien à voir.

Il faut fuir alors vers les hauteurs, comme celle du Monte dei Cappuccini, d’où l’on a la fameuse vue sur Turin, et d’où, par temps clair, on peut voir plus loin, derrière, la cîme du Cervin, ici dénommé Matterhorn. Au sommet de la colline, le vieux monastère héberge désormais le musée de la Montagne, géré par le Club Alpin Italien, endroit idéal pour se reposer en regardant l’évocation des cîmes alpestres les plus dures à conquérir, constater que les techniques et le matériel ont bien changé, depuis les énormes chaussures fourrées des premiers alpinistes jusqu’aux agiles et rapides chaussons d’escalade mis par les héros et héroïnes des années les plus récentes, rester pensifs devant la transition des passages sur parois de glace verticales exténuantes dans les années soixante aux performances des grimpeurs actuels qui ne mettent plus que quelques minutes pour gravir ces cascades, là où autrefois on y mettait la journée, quand il ne fallait pas bivouaquer en route, accrochés au-dessus du vide dans des abris de toile précaires. Je suis incapable de m’imaginer attaquer ainsi ces versants couverts de neige et de glace au point que même si je devais revivre ma vie, je ne demanderais pas d’y être alpiniste, et pourtant je me sens d’une admiration sans borne pour ceux et celles qui le font, au risque permanent de leur vie. Ce musée est riche en aventures résumées sous forme d’articles de presse anciens, de photos qui montrent toujours des visages souriants même si les barbes sont raides des glaçons qui s’y accrochent et même si parfois, ces mêmes visages sont ceux d’alpinistes qui ne savent pas encore que d’ici quelques heures, quelques jours peut-être, ils vont perdre la vie dans une tempête. Walter Bonatti est ici le héros. La gloire s’est emparée de lui lorsqu’il a gravi avec d’autres alpinistes italiens le K2 en 1954. elle l’a repris à l’aiguille du Freiney en 1961 même si elle a été ternie par tant de chutes et d’accidents au cours desquels des compagnns de gloire ont disparu. On a voulu l’accuser de fautes graves, il ne s’en est jamais bien remis, même lorsqu’on l’a enfin disculpé, et puisque la montagne se méfiait de lui, il se méfia d’elle et arrêta l’alpinisme en 1965, remplaçant l’ascension verticale par les longs voyages horizontaux qui l’ont conduit dans tous les endroits de la planète. Sa gloire fut telle qu’on édita des séries de bandes dessinées relatant ses aventures. Une exposition a lieu montrant ces fumetti ritrovati. Un livre est sorti, qui fait briller les couleurs et rêver le lecteur à tous ces paradis lointains.

Le K2… vu de Turin!

planches des Fumetti Retrovati consacrées aux voyages de Walter Bonatti

Et de ce musée, je retiens enfin ce beau moment d’émotion qu’il nous offre en montrant les photos et les objets rapportés du Ladakh par le voyageur Mario Piacenza, en 1913. Collision des temps : nous étions souvent là au début des années 2000, dont la première fois en 1998, et entre 1913 et cette époque encore récente (cela ne fait que vingt ans d’écoulé), il faut bien reconnaître que peu de choses avaient changé : les habitants semblent les mêmes, le château de Leh, modelé sur l’exemple du Potala, a le même aspect et le vieux quartier de Leh, celui où l’on achetait des petits pains faits au feu de bois et où trônait encore la belle maison de bois du premier ministre, semble éternel. Sans doute cela a bien changé depuis 2011, ce sont toujours les dernières années les pires dans ces évolutions soudaines dues au sur-tourisme. La dernière fois, le nombre de guest-houses s’était multiplié par dix ou vingt, des rues entières avaient été construites, bordées d’hôtels imitant vaguement le style du pays et une sombre ambiance de vengeances réciproques régnait entre les communautés musulmanes et bouddhistes (pour la chrétienne, représentée par l’église Morave, on n’en parlait déjà plus depuis longtemps…).

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Franchissant les Alpes – 1) L’Egypte à Turin

Turin, de l’autre côté des Alpes

Faire un tour par Turin s’impose de temps en temps, quand par exemple on a envie de s’asseoir au Caffé Florio pour déguster parmi les meilleures glaces du monde, ou bien quand on veut revoir les grandes allées du marché, colorées et bruyantes, de la Porta Palazzo, mais encore plus quand on prépare – c’est mon cas – un voyage prochain en Egypte, pour la première fois de sa vie, et qu’on a envie de connaître un peu, avant de débarquer au Caire, les grandes lignes et les grandes œuvres de la civilisation égyptienne, de la période prédynastique des années trois mille au dernier pharaon qui s’éteint à l’époque romaine, car c’est à Turin que se trouve le plus grand musée d’égyptologie du monde, hormis bien sûr celui du Caire.

On ne se posera pas mille questions afin de savoir comment cela se fait, comment autant d’oeuvres colossales ont pu se retrouver de ce côté-ci de la Méditerranée, déplacées par quelques géants sans doute et sous la conduite d’un « savant éclairé », un certain Schiaparelli. On ne se demandera pas comment un tel pillage a pu se produire, ni comment une excroissance égyptienne a pu apparaître en bordure du Po alors que, bien entendu, aucune felouque n’est jamais venue longer ses berges. Mais le fait est là : des momies dont j’allais presque dire qu’elles étaient encore vivantes – mais non, tout juste bien conservées et embaumées dans leurs linges imprégnés d’onguents subtils – sont là, visibles à l’oeil nu et même un peu plus, car toute la science moderne s’est donnée rendez-vous pour analyser le moindre détail des peaux et des os, révélant telle maladie ici, ou telle opération subie là. L’analyse spectrale permet même de révéler les différentes couches de couleur qui se sont superposées sur des sarcophages, comme, par exemple, celui de cette cantatrice, du nom de Tamutmutef, réputée à l’époque (troisième période intermédiaire, c’est-à-dire entre 1076 et 746 BC), dont, avec un peu de patience peut-être on pourrait finir par entendre la voix (ne nous avait-on pas promis dans le temps que la technique serait un jour capable de nous faire entendre les bruits qui s’étaient gravés sur les poteries lors de leur confection, à la manière dont on a su graver dans la cire puis dans le vynil les sons émis par les instruments de musique ou les voix des plus grands artistes ?) et qui aujourd’hui nous fait un peu penser à une Aya Nakamura dévolue au culte d’Amon-Râ.

Tamutmutef – peinture sur lin extraite d’une tombe à Gebelein, époque prédynastique – stèle de Iti et Neferu, première époque intermédiaire

Oublions l’origine, les transports, les « achats » (qui nous semblent un peu des vols) et saluons le travail immense des chercheurs, des scientifiques, des curateurs pour nous offrir sur un plateau une telle somme de savoirs. Des salles entières consacrées à l’écriture, hyéroglyphique, démotique, copte… avec explications de leur génèse, et immenses papyrus dépliés sur les murs où l’on apprend beaucoup du rapport des anciens Egyptiens à la langue, à leur langue et à leur écriture. Ainsi certaines lettres étaient-elles à éviter car chargées de maléfices, comme celle qui se trouvait représentée par une vipère tétracorne, à cause de la mort fatale qui résultait de la morsure de la vraie (pas de la représentation), ce qui conduisait les scribes soit à omettre la lettre soit à en rogner la tête. On peut décrypter sur un pan de mur, le procès-verbal des juges suite à la condamnation de dignitaires qui avaient eu l’audace de se révolter contre le pharaon Ramses III. Comme l’action était sacrilège, on hésitait à la raconter, les noms des auteurs étaient déformés, les gestes commis n’étaient évoqués que de manière allusive. Signes sans doute de haute civilisation, car on ne sache pas que l’exposé cru et vulgaire des actes de violence ni la publicité faite aux criminels en citant leur nom, auxquels nous sommes habitués, soient le fait d’esprits élevés. Il y a sans doute, entre l’époque de Ramses et celle de Trump, un écart fabuleux en matière civilisationnelle.

Aurions-nous une vision aussi nette d’une civilisation si celle-ci n’avait pas eu deux éléments qui s’articulent parfaitement : l’omniprésence de la mort et la préciosité de l’écriture ? L’omniprésence de la mort a causé chez cette civilisation le souci de préserver les corps et les objets dans des cimetières et de vastes tombes qui ont gardé jusqu’à nous les traces de vie. La préciosité de l’écriture a suscité le culte et le respect des mots, de ce qui s’écrit comme de ce qui se chante pour nous faire parvenir les premiers textes et les premiers récits. C’est pourquoi sans doute ces Egyptiens nous paraissent si proches et si attachants, ils sont à l’exact opposé de ce vers quoi une certaine contemporanéité tend à nous entraîner : la perte de l’écriture et l’oubli vain et fantasmatique de la mort, ce qui prend pour nom, chez les apôtres du New Age, le transhumanisme.

Au retour de ce voyage, dans le Flixbus, je lisais le petit livre percutant de Dominique Eddé qui porte sur la mort, on peut le dire ainsi, évitant toute périphrase : La mort est en train de changer. On ne pouvait mieux à mon sens, synthétiser l’impression fugace qui traverse notre actualité. La mort était restée longtemps comme elle était encore du temps des pharaons, puis elle avait changé. D’un côté, on développait des technologies et des remèdes toujours plus sophistiqués pour venir à bout de cancers et maintenir des malades en vie le plus longtemps possible, empiétant sur le terrain de la mort, ce dont chacun d’entre nous se félicite, surtout s’il estime qu’il aura droit à en bénéficier, et de l’autre, on abrège à coups de drones et de bombes la vie des gens, même celle des enfants qu’on voit parcourir seuls et ensanglantés les ruines de Gaza ou de villes ukrainiennes. Comme dit Dominique Eddé, « au lieu de trancher entre avant et après, [la mort] s’est infiltrée dans les deux temps […] le vivant rétrécit d’un côté, est prolongé médicalement de l’autre ».

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Alina Szapoznikow, à Grenoble

La sculpture occupe une place à part dans l’art. Les monuments et les statues meublent nos villes et nos promenades quotidiennes sans, souvent, qu’elles ne nous émeuvent. Quelques grands émergent toutefois et nous font nous demander comment ils sont arrivés à si bien incarner nos sentiments, nos fêlures, nos émotions, nos visions métaphysiques. Comme si leurs œuvres se déplaçaient au milieu de nous, nous faisant parfois quelque ombre, ou bien nous exposant tout à coup à la menace de machines ressemblant à des insectes géants. Rodin, Giacometti, Camille Claudel, Louise Bourgeois, Niki de Saint-Phalle… Nous tournons autour de leur masse solaire comme des planètes déboussolées, saisissant un bras ici, un corps entier là, une tête, un mollet, le talon d’un pied à peine posé sur le sol, ailleurs. A nous d’être capables de reconstituer la totalité. Giacometti, je crois, disait faire face à ce problème : comment parvenir à faire une unité à partir de fragments de corps si morcelés.

Machine en chair – 1964

En même temps, les sculpteurs et sculptrices dessinent des espaces inconnus. Où nous tenterions de reconstruire des images de nous-mêmes, des espaces de sens donc où se créeraient des sujets. Mais pas toujours, parfois, nous ne parvenons pas à y voir « du sens », autrement dit un partenaire possible pour un dialogue. Et c’est dans ces moments-là peut-être que nous sommes le plus troublés, le plus emportés par l’art de la sculpture. Ce sentiment-là, je l’ai éprouvé en visitant par deux fois la splendide exposition consacrée, au musée de Grenoble, à la grande sculptrice polonaise Alina Szapocznikow (jusqu’en janvier 2026), première grande rétrospective effectuée en France de cette artiste qui pourtant vécut beaucoup à Paris et obtint même la nationalité française peu de temps avant de mourir (en 1973).

extrait film Jean-Marie Drot – 1969

Alina Szapocznikow était née en 1926 à Kalisz en Pologne dans une famille juive plutôt aisée (mère pédiatre, père dentiste), mais bien vite rattrapée par la réalité du ghetto et des camps. Auschwitz, Bergen-Belsen. La jeune Alina est envoyée au camp de Terezin, où son frère décède en 1945. Elle en sort et rejoint aussitôt Prague où elle fait ses études aux Beaux-Arts. Brillante élève, elle est vite adoptée par le régime de l’époque, et donc par le réalisme socialiste, et conviée à réaliser de grandes sculptures monumentales en forme d’hommages aux héros de la guerre et de la lutte pour le socialisme. Après la mort de Staline, elle voyage à l’Ouest et se libère des démons de l’art officiel. Désormais, elle est libre et trouvera tout son temps pour déployer une sculpture exprimant ce soucis de liberté, qui est d’abord celle du corps, de son corps. Sa sculpture prend son envol exactement comme semble le faire la première grande œuvre qui nous accueille dans le parcours de cette exposition grenobloise.

de haut en bas et de gauche à droite: Age difficile (1956), projet pour monument à Auschwitz (1958), Tête de Barbara Kusak (1955), Marie-Madeleine, Eclaté (1960)

A vrai dire, œuvre suffocante, qu’on n’a pas fini de regarder sous tous ses angles, chacun d’eux tour à tour nous délivrant un aspect, un éclat auquel nous ne nous attendons pas : il faut sans cesse faire le tour pour arriver à remodeler l’ensemble dans notre esprit. Il s’agit de Machine en chair, de 1964, donc loin d’être la première par ordre chronologique (on commence en 1955), qui a la particularité d’avoir en son centre, pointée vers le ciel, une roue de moto, en lieu et place de la tête de cet être difforme et fragile. « J’ai été vaincue par le héros miracle de notre époque, dira-t-elle, la machine. A elle, la beauté, les révélations, les témoignages, l’enregistrement de l’histoire ». Nous sommes en effet au début de l’ère où le monde mécanique fascine et effraie, les sculpteurs (pensons aussi à Tinguely) s’en emparent, mais leur regard, tout en semblant impressionné par lui, devient immédiatement critique, car ce qu’ils représentent n’est pas la machine absolue et parfaite, mais au contraire, celle qui par ses mouvements désordonnés ou par sa position incongrue, se révèle absurde, leviers qui ne lèveront jamais rien, roues qui ne déplaceront aucune charge, mécanismes vides en lieu et place d’une tête qui devrait fonctionner, ici la roue de moto, plus tard les matières plastiques, la résine de polyester etc. qui permettront d’enfermer des images reproductibles à l’infini.

Sculpture lampe (1970), Fiancée folle blanche (1971), Noyée (Plongée) (1968)

Dans la même salle, Age difficile, de 1956, oeuvre encore sous l’emprise du réalisme mais qui s’en dégage par sa pureté esthétique, long cou élégant, petits seins joyeux et fiers, queue de cheval associée à une idée de modernité pour l’époque, et qui avoisine un projet pour un monument à Auschwitz en forme de mains puissantes ouvertes vers un ciel désespérement vide. Auprès d’un corps désarticulé aérien, énigmatique et tout de masses grises, qui pourrait aussi bien ressembler à un cygne prêt à l’envol, à une danseuse jouant avec le sol où à un fossile géant extrait des marnes. Marie-Madeleine. Des têtes aussi, comme des masques mortuaires du Fayoum ou des enfants de Pompéï. Un magnifique portrait coloré de Barbara Kusak (1955). Et ce « truc », Eclaté, de 1960, où on commence à voir ce que sera une partie du futur de l’oeuvre : des masses angoissantes qui nous plongent dans l’interrogation impossible de l’Autre, toujours étranger à nous-mêmes. Elle incorpore dans le ciment puis dans la résine des éléments comme de l’ambre ou des pièces métalliques, « la formation abstraite, dit le cartel, évoque une cage thoracique humaine percée de tiges en métal ». Prémonition des douleurs futures qui seront ressenties par son corps, lequel restera, comme il l’est pour nous tous et toutes, étranger. Et alors, du corps, il sera toujours question, parfois en bien et en beauté, parfois en mal et en douleur : le corps, unique siège de nos plaisirs et de leur négatif. Alina Szapocznikow va, mieux que quiconque, en tisser à la fois les louanges et les détestations au travers des traumas qu’il lui – nous – occasionne.

De haut en bas et de gauche à droite: jambe moulée, Autoportrait (1966), Goldfinger (1965), Autoportrait (1966) Tumeurs accumulées (1970), Piotr (1972)

Beauté d’une jambe moulée et posée sur un socle de granit, moulage de sa bouche comme une fleur qui s’épanouit, forme noire qui se développe avec nouée en son sein une boule organique qui maintient une espérance de vie. Humour déréglé, jambes ou bien doigts avec l’entre-deux d’un instrument métallique (une paire d’amortisseurs de voiture) qui pourrait être de torture aussi bien que de plaisir, le tout dénommé Goldfinger, comme un clin d’oeil à l’actualité cinématographique du moment, et portrait délicat qui se déploie comme deux ailes, bouche côté face, poitrine côté pile. C’est le plus souvent le bas du visage qui est représenté, et même multiplié, jusqu’à ces essais où elle tentera de fabriquer des lampes aux formes de ses organes, y incluant sa jouissance en forme de femme en extase adossée à un sexe masculin géant. Plus tard, viendront ses « petits ventres », aimables coussins où tout un chacun désire se blottir, ni « beaux », ni « vertueux » mais doux et tendres. Quand la maladie la rattrape en 1970, elle fait l’expérience de l’art dans le cancer, témoignage unique puisque je ne crois pas qu’il existe un ou une autre artiste qui se soit livré à ce type d’expérience. Absence de pudeur inutile, représentation des tumeurs telles qu’elle se les imagine, colonisant petit à petit son corps jusqu’à ce qu’elle deviennent des boules, comme on dirait des boules de pétanque au milieu desquelles elle pourrait elle-même se montrer. Dernière salle, symboliquement au plus bas du musée, c’est le deuxième sous-sol (il a fallu déménager les œuvres qui s’y trouvaient pour laisser place nette à l’exposition), là où nous sommes confrontés avec la vérité, celle du mal, de la souffrance et de la mort. Tôt dans sa jeunesse, ayant constaté qu’elle ne pouvait avoir d’enfant suite à une tuberculose particulière, elle en avait adopté un : Piotr. Ce Piotr dont elle fait un moulage, comme si elle avait voulu l’emporter avec elle dans la tombe. Il se présente ici comme une figure christique à laquelle ne manquerait que la Vierge pour constituer une piéta, en oblique, vaguement appuyé à un mur mais qui bientôt s’élévera. Alina ira même jusqu’à sculpter son propre enterrement.

Encres, aquarelles et paysages humains

Au long des salles exposant les sculptures, il faut aussi mentionner les dessins, les encres, toujours fulgurantes, ou bien parfois sur la fin, roses et tendres comme la couleur des humeurs quand elles se répandent des corps.

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Le moment actuel et le spectre de Marx (II)

The time is out of joint. Dans Spectres de Marx, Derrida commente longuement ce propos de Hamlet. Que veut-il dire ? Derrida recense plusieurs traductions en français qui ont été données au cours du temps. Celle d’Yves Bonnefoy, bien sûr, la dernière : Le temps est hors de ses gonds, mais aussi celles qui ont précédé : Le temps est détraqué (Jean Malaplate), le temps est à l’envers (Jules Derocquigny), y compris celle, étonnante, de Gide : Cette époque est déshonorée. Il dit que celle de Bonnefoy paraît la plus sûre : « elle garde ouverte et suspendue, comme dans l’epokhé de ce temps même, la plus grande potentialité économique de la formule ». Mais celle de Gide a son mérite, celui de donner un sens plus éthique ou politique à cette expression. « On passe – dit-il – du désajusté à l’injuste ». Mais comment continue-t-il ce propos, Hamlet ? Par ces mots : Oh cursed spight, that ever I was borne to get it right. Autrement dit, traduit encore Bonnefoy : Ô sort maudit qui veut que je sois né pour le rejointer ! Ce qui signifie que Hamlet ne pleure pas tant sur l’horreur de ce temps que sur ce funeste destin qui fait que ce serait à lui de le remettre sur ses gonds. La parole bien sûr s’applique à notre époque, peut-être plus que jamais, mais qui alors viendrait jouer ce rôle que Hamlet se voit attribuer ? C’est là bien sûr que Derrida invoque l’esprit de Marx. Encore lui ! diront certains. N’en a-t-on pas bientôt fini de l’invoquer, lui, le grand barbu sur lequel se serait fondé déjà tout un passé de meurtres et de privation de liberté ? C’est que sans doute on n’a rien compris à Marx. Y aurait-il un « vrai Marx », qui aurait été rabattu sous des tonnes de déchets, de slogans, d’associations partisanes qui auraient cru pouvoir trouver chez lui de quoi fournir les masses de rancoeur et d’esprit de vengeance accumulés dans l’histoire ? « Si le droit tient à la vengeance, comme semble s’en plaindre Hamlet – avant Nietszche, avant Heidegger, avant Benjamin, ne peut-on soupirer après une justice qui un jour, un jour qui n’appartiendrait plus à l’histoire, un jour quasiment messianique, serait enfin soustraite à la fatalité de la vengeance ? » Un jour qui n’appartiendrait plus à l’histoire… voilà de quoi méditer. Car en effet, si le temps est disjoint, ce que l’on dit du temps peut aussi se dire de l’histoire. Et que doit faire Hamlet, si ce n’est réintroduire du joint dans cette discordance ? Nul doute que Derrida pense qu’il en est ainsi de Marx. Et c’est là qu’intervient le messianique de la pensée marxienne, déjà mentionné chez des auteurs comme Benjamin. Moi qui suis sot, j’ai toujours eu tendance à confondre messianique et messianisme, me faisant une image terrifiante et forcément négative du second, alors que le premier mot ne fait que nous laisser penser qu’un jour peut-être (en dehors de l’histoire peut-être) surgira enfin un état du monde, une position où régnera la justice. Tout le premier chapitre du livre de Derrida tourne autour de cette question de la justice à laquelle on aspire et qui ne peut jamais résider dans une forme historique établie, structurée, avec ses règles, ses lois, son injonction à se soumettre. En quoi les successeurs de Marx, les « marxistes » se sont trompés, eux qui ont cru qu’il était possible d’ériger un empire gouverné par les « lois du marxisme » alors que bien sûr, ils ne pouvaient que reproduire et répéter en pire la forme des empires et des impérialismes qu’ils avaient sous les yeux, autrement dit une reproduction mimétique du capitalisme avec la seule correction qu’il s’agirait d’un « capitalisme d’état ». Les esclaves marrons quand ils s’échappaient des côtes réunionniaises pour se réfugier dans les ilets, ces localisations sises dans des endroits vertigineux au centre de l’île, se réorganisaient entre eux en société pour pouvoir vivre ensemble, et ce faisant, ne reproduisaient rien de mieux que l’image de la société dont ils s’étaient échappés (c’est moi qui le dis, bien sûr, suite à un voyage que j’ai fait autrefois à la Réunion, ce n’est pas Derrida). Or, le messianique, c’est « la venue de l’autre, la singularité absolue et inanticipable de l’arrivant comme justice. Ce messianique, nous croyons qu’il reste une marque ineffaçable de l’héritage de Marx, et sans doute del’hériter, de l’expérience de l’héritage en général. Faute de quoi on réduirait l’événementialité de l’événement, la singularité et l’altérité de l’autre. Faute de quoi la justice risque de se réduire de nouveau à des règles, normes ou représentations juridico-morales, dans un inévitable horizon totalisateur ». Autrement dit – je traduis – le risque du totalitarisme.

William Mesguich dans Hamlet en 2011

Marxisme et discours « de gauche » sont usés parce qu’ils demeurent centrés sur les catégories d’un autre siècle : les classes sociales en situation de lutte depuis l’origine des temps, la catégorie de travail opposée à celle de capital, les fractures sociales perçues sous l’angle d’inégalités de « pouvoir d’achat », la domination réduite à l’exploitation d’une classe d’humains par une autre, l’aspiration à un futur réduit à un « plus de moyens », « plus de ressources », « plus de richesse », « plus de tout »… autrement dit des catégories incarnant une vision statique liée à un monde dont l’histoire avancerait comme une ligne orientée quantitativement : tout le contraire de l’histoire vue comme un temps disjoint, « hors de ses gonds », qui pourrait permettre, comme tel, de laisser entrer, à n’importe lequel de ses moments, une des figures spectrales invoquées par Derrida, comme par exemple l’apparition de la justice. Un monde sans historicité, donc, car sans événement. Où le futur ne serait que la continuation du présent. Mais « en plus » ou « en mieux » lors même que nous n’ignorons pas que des contraintes structurelles spécifiques au capitalisme empêchent cette progression (il suffit de penser à ce qui s’est passé lorsque nous avons eu des gouvernements de gauche, et à la déception qui s’en est suivie à cause de leur impossibilité à honorer leurs promesses compte-tenu de ces contraintes auxquelles ils ne purent se soustraire1) et que, de plus, les limites propres du monde dans lequel nous vivons annihilent nos soucis (même légitimes) d’expansion.

On use de catégories qui nous paraissent immuables, gravées dans le marbre par la doxa marxiste quand on devrait savoir – c’est Marx lui-même qui le dit – qu’elles sont dépendantes de l’histoire et qu’on ne saurait les concevoir comme « transhistoriques ». Par exemple, le travail n’est pas une activité indépendante de l’histoire, qui se trouverait inchangée de toute éternité, la simple description d’une relation entre l’homme et la nature. Au contraire, il change de caractéristiques avec les époques, et il est, sous le capitalisme, un rapport social spécifique. Or, le Marx de la maturité n’a voulu rien faire d’autre que se limiter à l’étude des rapports sociaux spécifiques au capitalisme. Les catégories utilisées : marchandise, valeur, travail, sont donc toutes historiques. La notion d’histoire, et même celle de temps (abstrait), sontelles-mêmeshistoriques. Cela exige un effort constant d’ajustement, de théorisation adéquate à une période donnée. D’autant que toute théorie conséquente qui s’inscrit dans cette perspective immanente d’analyse doit pouvoir être telle qu’elle puisse s’appliquer à elle-même, en tant qu’elle-même dépendante de l’histoire qu’elle prétend décrire. Comment peut-on être en retard sur la fin de l’histoire ? demande Derrida, question sérieuse répond-il car elle oblige encore à réfléchir et à se demander si la fin de l’histoire n’est pas seulement la fin d’un certain concept de l’histoire, ou bien, moi, je me risquerais à dire : d’une certaine période de l’histoire, après laquelle surgirait quoi ? Nous ne le savons pas encore.

Sommes-nous toujours dans le capitalisme, en tout cas dans le capitalisme tel que perçu par Marx ? Autrement dit, le travail est-il toujours le même ? Nos catégories sont-elles adaptées au monde d’aujourd’hui ? Questions qu’on ne saurait prendre, non plus, à la légère. Certains ont argué que nous étions déjà dans le post-capitalisme. D’autres ont remarqué que notre formation sociale actuelle retrouvait dans certains de ses aspects des traits des périodes pré-capitalistes, comme l’ecclésio-médiévale. Cet été, à Montferrier, dans le cadre d’un séminaire de la WertKritik, un jeune sociologue, Christophe Magis, analysant l’économie des plateformes (Amazon, Netflix, Facebook, Tweeter/X etc.) mentionnait la théorie selon laquelle nous assisterions dans ce cadre-là à une résurgence du féodalisme, un « capitalisme techno-féodal » appuyé sur une relation de propriété directe et non plus médiatisée par une classe sociale, et sur un type de prélèvement de valeur quasi-seigneurial ouvrant la voie à un nouvel esclavagisme et à l’absence de liberté du travail.

C’était, selon lui, oublier qu’il existe et qu’il a toujours existé des poches précapitalistes qui font exister le capitalisme (travail des femmes etc.). Selon lui, nous serions en fait dans un capitalisme de plateforme défini autour d’acteurs géants, intermédiaires sur le marché multi-versant (entre vendeur et acheteur) et basé sur l’effet de réseau. Les modalités de la captation de valeur changent simplement de forme selon la phase du capital et il serait vain de croire que les choses vont « en s’améliorant ».

Ainsi serions-nous encore sous le sceau du capitalisme, quelle que soit la forme que ce joug revêt, et nous serions toujours assujettis à ce mouvement d’automatisme qui cherche sans fin à créer et capter de la valeur, quand bien même elle résiderait en nous, en tant qu’audience captive des chaînes d’information continue, ou qu’agents malgré nous des transactions qui se produisent sur les réseaux sociaux.

1 De cette impossibilité naissent deux attitudes : la croyance éphémère en quelque miracle économique provoqué par une maîtrise supposée de l’économie par certains acteurs de la politique (ex : macronisme) ou bien le refuge dans des aventures populistes qui ravivent des fétiches sur lesquels reposeraient les « vraies » responsabilités d’un tel empêchement : présence « d’étrangers », rejet des « autres », d’un côté, retour au classisme et à la magie de la lutte de classes de l’autre.

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Le moment actuel et le spectre de Marx

La presse et les medias audiovisuels n’ont qu’une phrase à la bouche : nous vivons un moment de bascule. De fait, si nous regardons autour de nous, nous voyons toujours plus les empires s’emparer de ce qui reste à ravager de cette planète. Aux USA, après la séquence « assassinat de Kirk », les discours prennent les dimensions apocalyptiques de prêches religieux totalement insensés, comme si une vraie folie se mettait à flamber. Est-ce un phénomène subit ? N’y avait-il pas des signes avant-coureurs ? Les Etats-Unis, dans le fond, n’ont-ils pas été toujours cela ? Une folie ravageuse mêlant politique et religion, trouvant son expression dans un fascisme virtuel fait de violence exacerbée, de tueries de masse et de peine de mort. Sort un livre (il était temps) relatant les tendances pro-nazies des années trente des patrons américains qui n’ont échoué que de justesse à éliminer Roosevelt (le livre de Thomas Snegaroff, La Conspiration). Mais jusqu’à ces dernières années, cette tendance profonde avait été tenue à distance, refoulée en quelque sorte, les analystes politiques des Etats-Unis ayant même cru un moment que du fait des tendances démographiques et de l’importance de l’immigration, les Républicains ne reviendraient plus jamais au pouvoir… mauvaise analyse. Ils sont revenus, et sous le jour le plus sombre, le plus fascisant. Un tournant a été marqué par la tentative de prise du Capitole le 6 janvier 2021. Aucune démocratie occidentale n’avait connu cela : un dirigeant qui n’hésite pas à jeter ses partisans à l’assaut des institutions quitte à ce que cela fasse des morts. Le deuxième mandat trumpien est pire que le premier : une organisation méthodique prend la place de ce qui n’était alors qu’une improvisation. Tous les soutiens du trumpisme ne sont pas d’accord entre eux quant au fond, mais sur la forme, ils le sont : il faut abolir la démocratie si cela devient nécessaire du fait des obstacles de droit qu’elle pourrait opposer aux projets des oligarques et des prédateurs.

L’assaut du Capitole

Face à cela, un sentiment d’impuissance nous ronge. Nous croyions en une forme de rationalité, nous nous résignions à une approche des problèmes socio-économiques sous un jour quasi scientifique et nous voyons que les déchaînements de passion l’emportent autour de nous, et d’abord aux Etats-Unis. La raison nous avait enseigné que la guerre ne reviendrait plus en Europe car nous étions des peuples raisonnables et que tout pouvait se négocier. Poutine n’a pas hésité, lui, en 2022, à jeter ses forces armées, pourtant impréparées, à l’assaut des campagnes et des villes ukrainiennes, et cela continue chaque jour. Les « occidentaux » avaient cru pouvoir aborder les problèmes du Moyen Orient avec sagesse, Obama avait oeuvré en douceur pour amener les dirigeants israëliens à des positions conciliantes à l’égard de la Palestine, conseillant entre autres d’arrêter les colonisations en Cisjordanie, on nous dit maintenant que cela était une faute, car cela aurait donné de vains espoirs au Hamas qui en aurait fini par commettre le crime insensé du 7 octobre.

Nous sommes donc désarmés, démunis. Il semble ne pas y avoir de rationalité du monde. Ou s’il en est une, nos cerveaux ne savent pas ou plus l’embrasser dans sa complexité.

Alors survient l’Intelligence Artificielle. L’ultime mirage apocalyptique d’une intelligence qui, elle au moins, saurait trouver les réponses à nos questions. Cette intelligence ayant pour principale caractéristique d’être non humaine…

juste au moment où nous avons le sentiment que nous périssons justement faute d’humanité.

C’est, bien sûr, glaçant.

Nous sommes pourtant encore quelques-uns à nous accrocher au pouvoir des idées conçues par et pour des humains… Résisterons-nous longtemps ? Lire Marx et/ou Freud bien sûr nous semble rester à l’ordre du jour, et il s’impose encore de rendre justice à ceux et celles qui tentent encore aujourd’hui d’en faire ressortir ce qui est le plus à même de nous donner du grain à moudre pour penser notre présent.

Les philosophes qui ont essayé en fin de XXème siècle et au début du XXIème de faire avancer les idées d’émancipation sont encore lisibles. Nous ne les laisserons pas brûlés et piétinés par les censeurs d’outre-Atlantique et leurs émules de ce côté-ci de l’océan. Ils peuvent encore servir. Jusqu’à ce que peut-être une IA trouve les moyens de nous persuader du contraire… pour l’heure, je ne sais pas comment elle pourrait s’y prendre…

Des lectures récentes m’ont mis sur la voie d’une (re)lecture possible et même nécessaire de Jacques Derrida. Celui qui incarne le diable aux yeux de maints Américains (qui auraient paraît-il trop longtemps subi « l’arrogance de la French Theory ») et de quelques personnes d’ici, qui n’ont rien compris au concept de déconstruction (aidés un peu en cela par quelques militant.e.s un peu trop enthousiastes de la cause « déconstructionniste ») et qu’ils voudraient bien abandonner au bûcher. Derrida a écrit Les spectres de Marx. Je veux y revenir. Ce livre est analysé et critiqué de manière constructive – et donc non… déconstructive ! – par Moishe Postone, dans un article publié dans La société comme moulin de discipline, édité par cette toujours valeureuse maison d’édition sise à Albi et dirigée par Clément Homs, Crise & Critique.

Jacque Derrida et Moishe Postone

Postone est un de ces penseurs critiques assez peu connus chez nous (il était canadien et enseignait à l’Université de Chicago) occultés par la pensée non critique qui règne dans les milieux universitaires et médiatiques même quand ils peuvent sembler bien intentionnés (mais ce n’est jamais avec de bonnes intentions que l’on parvient à la justesse de la pensée). Postone cite Derrida, il lui sait gré d’avoir dit des choses sur Marx qui sont finalement très proches de celles qu’il a dites lui-même, tout en reprochant au philosophe de la déconstruction de ne pas être allé assez loin et d’être demeuré rivé à une interprétation de Marx collant un peu trop avec celle d’Althusser, ce qui le conduit évidemment à mécomprendre le Marx du Livre I ou des Grundrisse. Il lui reproche par exemple de « reprendre l’idée que la catégorie de valeur d’usage est le point de vue de la critique de Marx dans Le Capital et que, donc, sa critique est faite du point de vue ontologique de la matérialité, de la présence », ce que conteste Postone, voyant dans valeur d’usage et valeur d’échange simplement deux moments du mouvement du Capital, et non un pôle ontologique opposé à une catégorie abstraite.

Il est bien sûr hors de question de prétendre que Derrida était « marxiste », pas plus que ne l’était d’ailleurs Postone : comme mentionné plus haut, le marxisme est une idéologie largement périmée à laquelle nous devons beaucoup de souffrances, de massacres et d’échecs. Mais, disait Derrida, étant donné l’effondrement du communisme européen et la dissolution des appareils idéologiques marxistes, l’appropriation d’un esprit de Marx est peut-être rendue plus facile.

Marx est mort, le communisme s’est effondré, quoi de plus tentant que de faire parler les spectres ?

On pourrait suivre Derrida ici, en opposant les spectres à l’IA. S’en remettre à l’IA pour penser le monde aura toujours un empêchement majeur : elle considérera l’ensemble des rapports de force sur la planète comme un vaste jeu, une sorte de généralisation à grande échelle du jeu d’échecs (là où nous savons que l’IA a déjà fait ses preuves) mais elle n’est sans doute pas prête à intégrer ce qui n’entre pas dans le jeu, qui n’y entrera jamais, c’est-à-dire demeure improgrammable, non subsumé par des règles : en premier lieu, l’action des peuples, les mouvements de masse. Qui aurait prédit les révoltes actuelles de la dite « génération Z » dans maints pays au même moment (Népal, Maroc, Madagascar…) par exemple. On peut prédire des odyssées spatiales basées sur la technique et les jeux abstraits mais on ne peut jamais prédire les réactions en nombre qui peuvent survenir de manière imprévue venant des populations qui, tout à coup, s’opposent (et parfois violemment). Et en second lieu le lancinant rappel, parfois imprévu, incontrôlable du passé : c’est là ce qu’exprime la notion de spectre. Et Derrida de nous renvoyer à la figure qui, entre toutes, la symbolise le mieux : celle de Hamlet. Ah, l’amour de Marx pour Shakespeare ! C’est bien connu.

Alors, l’IA finira-t-elle par supprimer ces facteurs dérangeants (ou du moins à conseiller de le faire) ? Le pire hélas n’est jamais impossible (mais jamais certain non plus).

Avouons qu’un monde sans humains et sans spectres serait quand même plus facile à gouverner.

(à suivre)

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L’art et la technique à l’époque de Bresson, de Goldin et de Polke

Ils ont des yeux mais c’est pour ne pas voir. Décidément, cette maxime ne me semble jamais autant pertinente que lorsque je visite un musée ou une exposition de peinture. J’ai tellement hâte de tout voir, je me précipite si goulûment vers les tableaux… que j’en perds parfois l’essentiel. Une œuvre se regarde plutôt deux fois qu’une et on aurait bien tort de n’en retenir que le premier aspect global, lequel, la plupart du temps, n’est qu’un leurre pour cacher ce que le peintre, subtilement, a voulu montrer. Montrer et non pas dire. C’est ce que Guillaume Bresson exprimait l’autre jour au cours d’une conférence au Musée de Grenoble, ponctuant l’immense et très belle exposition de ses œuvres qui s’achevait en ce 28 septembre. Entré aux Beaux-Arts de Paris à une époque où la peinture était passée de mode et honnie, il voulait, lui, en faire, justement de la peinture… et on lui dit que c’était une mauvaise idée car il ne parviendrait jamais au seul moyen de ce médium à dire tout ce qu’il voudrait dire, mais, disait-il, justement, je n’ai rien à dire… car la peinture est l’art de montrer, en effet. Faire en sorte qu’une surface suggère, produise des interprétations à qui se pose en face. C’est à peu près ce que disait déjà Stendhal, et qu’a repris Nan Goldin dans son exposition justement intitulée, à Arles, Le syndrôme de Stendhal (décidément le grand grenoblois est dans l’air du temps, tant mieux). De fait, Bresson et Goldin ont ceci en commun qu’ils font dialoguer la peinture et la photographie. Bresson part de photographies qu’il a prises lui-même de ses bandes d’amis se livrant à des jeux et des bagarres dans des parkings ou sur des boulevards gris, et il les transforme en larges toiles où les personnages tiennent à la fois du hip-hop et du Caravage, alors que Goldin part de tableaux, souvent de la Renaissance, qu’elle a adorées dans tous les musées du monde et elle s’en inspire pour des photos intimes de ses amis, de ses amant.e.s et de passants. Démarche inverse. J’ajouterai un troisième : Sigmar Polke, bien que chez lui, ce soit toute autre chose qui semble se révéler : la technique photographique dans sa chimie la plus crue et la plus menaçante. Donc deux démarches différentes, car chez les deux premiers, au contraire, tout est fait pour que la technique s’efface. Mais revenons à Guillaume Bresson.

Issu d’un milieu très populaire, ayant commencé par le graffe et les battles de danse urbaine, il se trouva un jour parachuté à Paris pour y suivre les enseignements des Beaux-Arts et put découvrir en un seul coup à la fois Le Louvre, le Musée d’Orsay, le Centre Pompidou et le Palais de Tokyo, sans ordre ni hiérarchie. Sur le même plan Picasso et le radeau de la Méduse, l’art minimal et la peinture de Monet. Il en conçut une vision toute personnelle de l’histoire de l’art, et se sentit tout à fait à l’aise pour mêler intimement le spectacle de la rue, les bagnoles et les vêtements du hip-hop avec les faces tourmentées et les corps pâmés des tableaux anciens. C’est extraordinaire. Qu’y a-t-il de très différent entre une toile de tente en plastique qui claque au vent et les tentures des églises ?

A Grenoble, Bresson a répondu à l’invitation lancée par le directeur du musée, Sébastien Gokalp, de se positionner dans un projet plus vaste, s’adressant à d’autres plasticiens, intitulé « En regard », consistant à s’inspirer de tableaux de la collection permanente. On voit évidemment tout de suite le parti qu’il peut tirer de Bernardo Strozzi, du Dominiquin ou de Mathäus Stomer, tous peintres de la Renaissance ayant peint le Christ à Emmaüs ou bien Dieu réprimandant Adam et Eve. Mais c’est plus surprenant de le voir se coltiner avec une salle que peu de visiteurs connaissent : celle de l’art minimal américain des années cinquante à quatre-vingt, représenté en ce musée par Robert Mangold (Distorted square within a square, 1974), Max Bill (Champ avec un accent en vert, 1948), Josef Albers (Green-Grey Shield. Homage to the Square, 1959) et Carl André (Flanders Field, Cèdre rouge du Liban, 1978). Lors de ma première visite, je n’ai pas su bien répondre à l’appel. Il a fallu que j’entende le peintre commenter son travail pour que je me décide à y retourner, et que je « voie », enfin, conformément à la maxime que je rappelais plus haut. Que je voie la trame. La grille qui sert à la perspective méticuleuse, les personnages qui s’y inscrivent à l’issue de calculs savants (Bresson raconte qu’à l’époque de sa scolarité aux Beaux-Arts, personne n’enseignait ces techniques de perspective, et qu’il lui a fallu aller lire des lettres de Poussin, pour y trouver les leçons qu’il cherchait). D’un tableau à l’autre, des personnages identiques. Preuve que ce n’est pas « le réalisme » qui est recherché. Jamais de titre : Bresson dit que c’est là ce qui le distingue de la peinture d’histoire qui l’a passionné lors de son arrivée à Paris, dans cette dernière, le sujet préexiste, marqué par un titre que l’on a déjà donné au tableau, alors que chez lui, ce n’est pas le cas, c’est la matière et la mise en scène qui priment, le sujet ne vient que des interprétations données par les spectateurs. Le contenu compte bien sûr : évidemment il y a là de la violence, et des représentations de personnages qui, à l’époque en tout cas de la réalisation de ces tableaux, étaient peu présents dans la pratique artistique, il a bien fallu que Bresson réfléchisse à cela, et il s’est aidé de lectures. Bourdieu est devenu le sociologue familier. Et l’écrivain Edouard Louis est venu à sa rencontre. Bresson a compris que le rôle du peintre était, non pas de « délivrer des messages » mais de montrer le temps présent. Ainsi se lance-t-il désormais dans la monstration des vieilles personnes au sein des EHPADs. On a hâte de voir. Un chantier s’ouvre à lui : la décoration d’une station de métro nouvelle du Grand Paris, pour laquelle il devra se replonger dans l’art de la fresque.

Je mentionnais plus haut cet autre peintre, un peu plus ancien, mort en 2010, Sigmar Polke, dont nous avions déjà vu une exposition au musée de Grenoble, en 2014, et dont une rétrospective a lieu en ce moment (jusqu’au 25 octobre) à la Fondation van Gogh d’Arles. La différence est très grande, Polke, de la génération précédente, aborde le lien entre photographie et peinture un peu à la manière dont les philosophes Benjamin et Ardono l’abordaient dans l’entre deux guerres puis dans les années juste après la guerre, où il s’agissait de rendre compte des changements induits par la reproduction technique. La diffusion à grande échelle des œuvres, reproductions comme photographies, reposait sur des techniques et des formats nouveaux qui fractionnaient l’image, lui supprimant toute « aura », l’image devenait assemblage de pixels et les peintres de cette génération, fascinés, dessinaient à la main les pixels, un à un, comme s’ils jetaient un défi à cette technique menaçante. Au courant de recherches en photographie, notamment sur la couleur, qui mettaient à contribution le savoir chimique, ils voulaient aussi montrer qu’ils pouvaient mettre ce nouveau medium au service de leur art manuel. Polke déversait des kilos de produits chimiques sur une toile de plastique dans l’attente des réactions que cela susciterait, il n’était pas déçu : il voyait sous ses yeux s’ouvrir une nouvelle peinture. Ces temps sont révolus, nous sommes, semble-t-il, revenus en art de l’impérialisme technique, ou alors si nous l’utilisons c’est de manière discrète, le but n’est plus de montrer son savoir nouvellement acquis, il est au contraire de retourner aux techniques savantes des maîtres anciens et ce n’est pas plus mal.

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En souvenir de Henry Brulard, qui naquit et vécut à Grenoble

Les journées du Patrimoine, à Grenoble, comme ailleurs, ouvrent des portes sur des domaines intérieurs que l’on fréquente peu dans les temps ordinaires. Ainsi de celles de l’appartement natal de Henry Beyle, alias Stendhal où il naquit le 23 janvier 1783, et où il resta jusqu’à cette catastrophe qu’il relate dans La vie de Henry Brulard : la mort de sa mère, Henriette-Adélaïde Charlotte Gagnon, en couche, en 1790. Il aurait pu rester avec son père, mais ne l’aimant pas beaucoup et n’étant guère aimé de lui, il préféra se réfugier chez le vieux père Gagnon, son grand-père, qui habitait à deux pas de là (non, dit-il, « à cent pas », et c’est vrai), et dont l’appartement donnait sur la place Grenette (ce qui n’est plus le cas aujourd’hui, puisque ce qu’on nous donne comme « l’appartement Gagnon » est amputé de sa moitié, qui est toujours habitée par des particuliers). On peut s’étonner qu’en 2025, on garde encore une passion pour cet auteur dont d’aucuns diraient qu’il appartient à un monde révolu, à une conception de l’amour démodée et en tout cas très loin de #metoo.

Henriette Gagnon

Or, Stendhal est moderne. Il faut lire ce monument de la littérature française qu’est cette vie de Henry Brulard que je citais plus haut pour s’en rendre compte. « Je passe pour un homme de beaucoup d’esprit et fort insensible roué même, et je vois que j’ai été constamment occupé par des amours malheureuses […] A quel ami ai-je jamais dit un mot de mes chagrins d’amour ? Et ce qu’il y a de singulier et de bien malheureux, me disais-je ce matin, c’est que mes « victoires » (comme je les appelais alors, la tête remplie de choses militaires) ne m’ont pas fait un plaisir qui fût la moitié seulement du profond malheur que me causèrent mes défaites. » Certes, voici un mode d’expression qui assimile l’amour à des conquêtes, loin donc du type de rapport entre les genres que souhaiteraient les féministes d’aujourd’hui (à juste titre), mais on sera indulgent envers Henry rien que pour ce qu’il semble s’en rendre compte en prenant soin d’indiquer, comme s’il rougissait, qu’il ne dit cela que parce qu’il à la tête pleine de « choses militaires ». Il ne se vante pas. Il souffre et, pour l’exprimer, il se sert du langage qui est à sa disposition en ce XIXème siècle. On est loin du dragueur qui aligne ses conquêtes comme autant de prouesses (Stendhal n’est pas Frédéric Beigbeder par exemple). Lorsque je lisais cela, jeune, cela me touchait car c’était aussi ce que je vivais, et qu’un si illustre personnage le rapporte me réconfortait. Heureusement, plus tard, ma vie a pris un cours plus joyeux. Mais elle aurait pu demeurer aussi triste et mélancolique que ce que Stendhal nous laisse entrevoir de la sienne. Après tout, il n’a guère eu de joie, et sa sinécure de consul à Civittavecchia, pour proche de Rome, sa ville de prédilection, qu’elle fût, n’a pas dû lui apporter de grandes satisfactions. J’ai préféré, quant à moi, écrire des articles en anglais sur les modèles logico-mathématiques de la syntaxe ou partir en Afrique ou à Haïti enseigner à des étudiants perdus au bout du monde la manière dont je voyais l’histoire et la philosophie des sciences.

J’ai aimé Stendhal dès ma rencontre avec lui lorsque j’était encore très jeune et sur les bancs du lycée, où il m’était présenté par cet excellent prof de français que j’ai déjà évoqué, qui se nommait monsieur Pierre Abramovici (lycée de Drancy, aujourd’hui Eugène Delacroix, Seine-St-Denis).

Et de loin en loin au cours de ma vie, je l’ai retrouvé, comme un vieil ami avec qui l’on entretient des rapports distendus mais sincères. Habitant Grenoble depuis une cinquantaine d’années (!) j’aurais pu le côtoyer avec plus d’assiduité. Je ne l’ai pas fait, à cause sans doute de cette propriété dont je ne sais si elle est une qualité ou un défaut (défaut sans doute), qui est d’instinctivement tenir à distance les périodes, les lieux, les gens qui, si je les approchais de trop près, me détourneraient par trop des buts que je me fixe dans le moment présent.

Huile sur toile de Pierre-Joseph Dedreux, 1839

J’ai aimé qu’il se passionne pour les mathématiques et qu’en même temps, il exprime un trouble à leur propos : telles qu’elles lui étaient enseignées, elles lui apparaissaient comme un dogme fermé. Il en donne pour exemple la définition des parallèles : « Au commencement de la géométrie, on dit : « On donne le nom de PARALLELES à deux lignes qui, prolongées à l’infini, ne se rencontreraient jamais. » Et, dès le commencement de la Statique, cet insigne animal de Louis Monge a mis à peu près ceci : Deux lignes parallèles peuvent être considérées comme se rencontrant, si on les prolonge à l’infini. Je crus lire un catéchisme et encore un des plus maladroits. Ce fut en vain que je demandais des explications à M. Chabert. « Mon petit, dit-il en prenant cet air paterne qui va si mal au renard dauphinois, mon petit, vous saurez cela plus tard » ; et le monstre, s’approchant de son tableau en toile cirée et traçant deux lignes parallèles et très voisines, me dit : « Vous voyez bien qu’à l’infini on peut dire qu’elles se rencontrent. » Je faillis tout quitter. » (p. 335, ed. Folio). Ce trouble causé par les mathématiques, je l’ai connu aussi (avant qu’il ne se dissolve dans les approches contemporaines, mille fois plus rigoureuses que les mathématiques que l’on pouvait faire en 1795), et il existe une autre œuvre littéraire magistrale où il est parfaitement exprimé : il s’agit du roman de Robert Musil, Les désarrois de l’élève Törless (qui donna lieu en des temps anciens à un très joli film en noir et blanc, réalisé par Volker Schlöndorf avec Mathieu Carrière dans le rôle principal). Où le héros se pose des questions métaphysiques sur les nombres complexes.

En ce dimanche du Patrimoine, trois excellentes lectrices disaient des extraits de La vie de Henry Brulard, notamment ceux relatant des scènes ayant eu lieu dans l’appartement. C’était évidemment troublant. Imaginer que madame Beyle, mère de l’écrivain, était passée de vie à trépas dans la pièce même où nous étions assis, pieusement concentrés sur les mots du narrateur. Penser à ce que serait ensuite sa vie d’enfant dans une pièce sombre où il devrait voisiner avec les « collections » de l’horrible abbé Reillane (des dizaines de canaris enfermés dans une cage), mais heureusement essayer d’imaginer ce que pouvaient être ces moments d’enfin un peu de joie quand il pourrait rejoindre ses amis les Bargillon, trois jeunes – dont une fille – d’à peu près son âge mis sous la houlette d’une babysitteuse guère plus vieille car elle avait 17 ans alors que lui, Henry en avait treize. Cela se passait rue Chenoise, qui s’appelle toujours rue Chenoise mais qui, lorsqu’on s’y promène aujourd’hui, donne l’impression d’un triste abandon qui aurait été sinon voulu du moins toléré par la municipalité actuelle qui n’est guère habitée par l’âme stendhalienne. Un livre vient de sortir, dont on fait grand cas dans le microcosme politico-littéraire grenoblois, autrement dit cette partie de la bourgeoisie qui n’a peut-être guère changé depuis les tentatives de monsieur Gagnon de devenir député, La sociologie de Grenoble, où l’on aligne quelques chiffres, consacre deux pages à la culture – quand on sait la place que le théâtre a occupé en cette ville où ont été présentés les meilleurs spectacles de Georges Lavaudant entre autres – et le nom de Stendhal ne possède aucune occurrence, bel exemple de ce que l’on entend par la sociologie positiviste faisant fi de la composante imaginaire d’une ville qui, pourtant, est essentielle.

Pourquoi donc Stendhal et cette émotion à entendre ces textes en ces lieux ? Peut-être parce qu’une ville est aussi une tranche spatio-temporelle, et que ce genre d’événement nous procure la possibilité de voyager dans la dimension temporelle : Henry Beyle est un ami. Il boit son café de temps en temps en face des Halles. Il suffit d’être là assez tôt le matin pour le rencontrer.

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Avant la désalpe

A 1800 mètres d’altitude, au-dessus du premier village suisse qu’abordent les marcheurs qui font le tour du Mont-Blanc dans le sens inverse des aiguilles d’une montre (curieusement je n’en ai jamais rencontré qui le fassent dans l’autre), émerge de la brume, quand il y en a, et il y en a souvent, un alpage, celui du Mont Percé, où viennent estiver les bêtes de la vallée. Par bêtes entendez des vaches bien sûr. Car les humains sont peu nombreux à passer tout l’été à cette altitude. Et pourtant il en faut bien pour les garder et surtout les traire. C’est un travail terrible. Je ne peux regarder, quand je les croise sur mon chemin, ces hommes harassés, souvent à la recherche des bovins dont ils ont la charge, sans ressentir en moi un instant de panique. Ils me semblent si loin… comment pourrais-je être capable, moi, d’un tel labeur continuel, qui commence à la mi-juin pour s’arrêter à la mi-septembre, sans aucune trève, aucune vacance, les animaux n’en ayant pas, n’en prenant jamais, continuant à brouter le matin, le soir et même la nuit, et exigeant qu’on les vide de leur précieux lait deux fois par jour, et toujours aux mêmes heures, en l’occurrence, le chiffre 3 est à l’honneur, on les traite à 3h de l’après-midi et on les traite à 3h du matin.

Il se trouve qu’à trois heures du matin, moi, je dors. Il se trouve aussi que la petite chambre où nous dormons proches l’un de l’autre, C . et moi, est dotée d’une fenêtre basse longeant le toit du chalet, par laquelle nous pouvons regarder la montagne autour de nous, le soleil quand il se lève, les bêtes sauvages, parfois, quand elles accourent dans la neige du printemps, et à trois heures du matin, l’été, la nuit noire tout à coup s’éclaire de lampes puissantes, celles de nos bergers qui rameutent le troupeau avant qu’il ne rentre à l’étable pour se faire traire. Les cris des vachers bien sûr nous réveillent, mais allons-nous nous plaindre, nous qui sommes au chaud sous un amas de couettes ? Trop heureux de pouvoir observer ce qui se trame dans la nature autour de nous.

Je rencontre ces bergers ivres de fatigue, nous parlons. Ils viennent du val d’Aoste qui est tout proche, on a du mal à trouver des suisses pour faire ce boulot. Autrefois, j’y ai connu des français mais en général ils ne revenaient pas une deuxième année, plus avant j’ai connu ici un émigré kosovar, qui, lui, revenait chaque année, accumulant un petit pécule qui devait lui permettre ensuite de faire venir son épouse et de prendre une retraite dans un coin tranquille de la confédération ; cet homme, qui en avait vu d’autres au cours des guerres balkaniques, était heureux ici, heureux notamment de montrer son talent au jeu des échecs, m’infligeant chaque fois que je m’y risquais des défaites cuisantes, je ne tenais pas longtemps, en quelques minutes, c’était fini.

Le berger le plus petit, celui qui a des cheveux longs qui lui tombent sur le visage, et une barbe hirsute, me dit que c’est dur, et qu’ils en ont encore pour trois semaines. Il ne parle pas très bien le français mais je comprends qu’il me dit dans un sourire, presque un clin d’oeil, que pourtant il les aime ces vaches. Je le crois volontiers. Ces animaux sont d’une tranquillité qui nous apaise, on ne saurait deviner en elles la moindre agessivité. Elles demandent juste qu’il y ait de l’herbe grasse et qu’on les traie.

Une équipe officiant dans un alpage se compose en moyenne de trois personnes : deux bergers, qui entrent et sortent les vaches, et un fromager, celui qui transforme le lait en fromage. Celui-ci appartient à une sorte d’aristocratie par rapport aux autres. C’est pour cela qu’il a une chambre qui lui est propre. Comme la maison d’alpage est vieille, un peu vétuste et assez petite, la chambre individuelle s’est muée en caravane, qui reste amarrée en ce lieu été comme hiver depuis des années. Cela ne fait pas très joli dans le paysage et je doute fort qu’à l’intérieur, ce soit très « cosy ». Mais au moins le fromager a droit à son intimité. D’autant plus précieuse bien sûr quand il s’agit d’une fromagère, ce qui est arrivé dans le passé. Je me souviens de la belle Ouchy qui faisait les fromages en rigolant, revêtue d’une robe orange, et qui passait ses hivers au Tibet, ce sur quoi j’échangeais avec elle, parlant quelques mots de cette langue que j’avais tenté d’apprendre. Khalé pé. Khalé chu. Les deux manières de se dire au revoir, selon qu’on est celui qui reste ou bien celui qui part.

Comme le consortium (entendez le groupement d’éleveurs qui s’unissent pour envoyer leurs troupeaux en alpage l’été, on dit aussi en Suisse romande « consortage ») tient à son appellation contrôlée (Bagnes, bon pour la raclette), et que le fromage est fragile, sensible qu’il est à la moindre bactérie, il importe que les intérieurs, là donc où l’on trait les vaches et là où l’on fait le fromage, soient d’une propreté immaculée. Le travail des bergers comporte ainsi le lavage à grandes eaux permanent. Laver à fond le plancher avant que les animaux n’y pénètrent et encore à fond quand elles en partent, cela donc, deux fois par jour, à trois heures de l’après-midi et à trois heures du matin. Le carrelage est blanc lumineux. Quand j’entre dans la pièce je n’ose guère avancer car mes semelles vont laisser des traces noires, à coup sûr. Il me dit pourtant d’entrer. Il en sera sans doute encore pour un coup de tuyau d’arrosage. Il vend du sérac. Nous aimons cette pâte fraîche un peu fade mais à quoi l’on donne du goût en lui ajoutant un peu d’huile d’olive, du poivre, du sel, et un peu de cumin. Elle vient du petit lait, ce qui reste après la confection du fromage noble, et que l’on serre. D’où son nom. On dit aussi « du serré ».

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Morges, au centre de l’Europe

Nous sommes des habitués du Festival de Morges, « Le livre sur les quais ». C’est d’abord un lieu si agréable, au bord du Léman, avec ses deux petites tours qui marquent l’entrée du port, son lourd château fort et ses vieux édifices, et puis comme festival littéraire c’est un évènement tellement convivial, à proportions si humaines et permettant une telle proximité avec les auteurs et autrices. J’ai conversé ici librement avec des écrivains et écrivaines qui restent présents en moi : Simonetta Greggio, Jean-Noêl Schifano, Metin Arditi, Miguel Bonnefoy, Agnès Desarthe, Etienne Klein, Kamel Daoud, Claudie Hunzinger, Daniel de Roulet… j’ai parlé à certains que je ne connaissais pas et que j’ai ainsi découverts comme Odile Cornuz ou Rinny Gremaud, écouté lire leurs textes des créateurs de langage aussi ébourifants que Arno Camenish ou Mathias Zschokke. J’y ai suivi des conférences haletantes dans de petites salles ou d’autres un peu plus grandes comme celle du Casino, par des gens comme Christine Angot et Iegor Gran. Cette année, j’ai écouté dans les mêmes conditions et la même salle du Casino des écrivains aussi différents que Giuliano da Empoli et Fatou Diome (Emmanuel Carrère aussi… mais c’était un peu la même chose que ce que l’on pouvait entendre sur toutes les radios et toutes les émissions littéraires du moment!), j’ai parlé librement avec Sorj Chalendon et Corinne Atlan, j’ai salué Anne Berest en lui demandant des nouvelles de sa maman, que je connais et que j’aime bien, j’ai découvert une autrice de polars rigolote, née à La Chaud-de-Fonds, qui se nomme Emmanuelle Robert. J’ai écouté Hélène Frappat parler de son nouveau livre assez désopilant qui s’intitule Nerona et qui se moque de Giorgia Meloni, ainsi que Olivier Mannoni, grand spécialiste du langage fasciste. Et j’ai découvert cinq écrivains de langues différentes qui disaient des extraits de leurs œuvres dans leur langue avant qu’ils ne soient lus en traduction par une jeune femme aux yeux immenses. Ils se nomment Jacek Dukaj, Micha Lewinsky, Doris Femminis, Jaap Robben et Maria Sanchez, la jeune lectrice en français Julie Meyer, elle était accompagnée à la guitare par Stephane Blok, un jeune poète.

Emmanuel Carrère, Valentine Goby, Fatou Diome, Giuliano da Empoli, Doris Femminis, Olivier Mannoni

Le charme de la Suisse et donc de ce genre de festival réside en ce que, par rapport à nous, Français, elle est déjà l’Europe Centrale, autrement dit ouverte aux influences étrangères. On y parle quatre langues officielles, ce qui est une chance – alors que chez nous, on verrait cela comme une atteinte « à l’unité nationale » ! – et on y a reçu des gens du monde entier : des Russes beaucoup et souvent à la fin du XIXème et au début du XXème (les anarchistes, mais aussi des russes blancs), des émigrés italiens bien entendu, mais aussi portugais et espagnols, des gens de l’Est de l’Europe, originaires des Balkans, de Hongrie ou de Pologne. On y a donc l’habitude du brassage des langues, ce qui peut donner lieu à une vraie euphorie linguistique. Ainsi, la poétesse espagnole Maria Sanchez nous a-t-elle lu des poèmes écrits par elle qui, bien qu’ils fussent en espagnol, laissaient deviner leur sens pour peu qu’on y prenne attention : rien moins que l’intention de se mettre à la place des éléments de la nature, ruisseaux, forêts, végétaux, animaux à l’heure où la sécheresse envahit un pays et bientôt un continent. L’écrivain polonais Jacek Dukaj se servait de la science fiction (dont il est paraît-il un maître reconnu en son pays) pour nous faire réfléchir à l’absurdité de la valeur-travail. Mais c’est Doris Femminis, la Tessinoise, que j’ai préférée, et dont finalement j’ai acheté le livre. Le fragment lu était intriguant : comment et pourquoi une petite fille quittait son village chaque jour, en en fabriquant toute seule une réplique loin des autres, emportant avec elle des petits pains qu’elle dérobait à la boulangerie, épiant de loin les mouvements qui se produisaient dans ledit village ? Comment en était-on arrivé là ? C’est cette question qui m’a fait acheté ce livre, qui me l’a fait lire et me l’a fait adorer. Doris Femminis est une femme d’une cinquantaine d’année, née dans le val Maggia (pour ceux qui connaissent…) qui a élevé des chèvres mais a été aussi infirmière psychiatrique (et peut-être l’est-elle toujours). Son savoir de la psychiatrie transparaît dans ce livre par l’intermédiaire de descriptions étonnamment précises des souffrances subies par des patients. On sent que son approche de la vie de ce village est nourrie d’une connaissance profonde, à la fois de ce genre de milieu à l’écart des villes, et des mécanismes pulsionnels qui sont capables de perturber fondamentalement une communauté autant qu’une petite fille (voire plusieurs puisque le roman se centre autour de deux d’entre elles). Le roman, extrêmement bien écrit et traduit (par Festa Molliqaj, suissesse d’origine albanaise), retrace également en toile de fond ce que fut la période des années soixante-dix, « les années de la révolte, le fleuve en crue d’une culture de la transgression », années où l’une des héroïnes, Giulia, s’échappe de l’hopital où elle est soignée suite à une tentative de suicide, en compagnie de son ami Esteban et de quelques autres, franchissant le col du Simplon pour rejoindre l’ouest de la Suisse, et particulièrement la ville de Nyon et son fameux Paleo festival, pour y écouter les Jethro Tull (non sans évidemment que quelques joints ne se fument de ci de là). Ce passage du Simplon qui fait le trait d’union entre la Suisse du Nord et le Tessin (et les Grisons) est ainsi au centre du roman, comme là encore symbole de la rencontre des cultures, il me rappelle un voyage fait il n’y a pas si longtemps (deux ans), qui nous avait permis de connaîttre quelques villages du Nord de l’Italie et le val Bergaglia, et nous avait permis justement de connaître un peu du val Maggia et des Centovalli proches de Locarno. Magnifiques endroits (et magnifique terrain de camping à Vicosoprano !). Ce livre, Se sauver, je ne peux pas en dire plus sans risque de divulgacher… sachez qu’il est extraordinaire, que son écriture, comme une lame de couteau s’enfonce dans les profondeurs obscures de la psyché pour donner à voir des particularités des gens malades que le béotien en la matière ignore le plus souvent. Nous assistons, presque tremblants, aux ravages de la schizophrénie et à l’étrange phénomène de dissociation mentale. Rien d’étonnant à ce que les mannes de Roberto Bolaño soient invoquées au travers d’un long poème déchirant lu, dans le roman, par une folle.

On est bien inspiré parfois de suivre son orientation du moment, et de répondre à une impulsion soudaine en allant écouter des auteurs presque au hasard, dont on n’a jamais entendu parler, et qui, tout à coup, viennent prendre une place énorme dans notre conscience de lecteur.

Au lieu-dit « Le grenier bernois » (les cantons de Suisse romande ont toujours un rapport compliqué avec l’ours bernois), Olivier Mannoni et Hélène Frappat discutaient donc du rapport de la langue au fascisme. Comment le fascisme inonde-t-il notre langue ? Question importante certes, mais qui ne devrait pas nous faire glisser sur la pente d’une causalité liée à la langue. Le rapport entre la langue et le politique est une réalité très complexe. Oui, sous le fascisme, le langage devient brutal voire incohérent, mais c’est évidemment davantage un effet qu’une cause. On a pu voir aussi de fieffés fascistes s’exprimer en langage châtié. Brasillach, Bardèche, Drieu La Rochelle (sans parler de Céline) connaissaient et pratiquaient « le bon usage », comme dirait Grévisse, ce qui ne les empêchait pas de l’utiliser à des fins immondes (Emmanuel Carrère en parle dans Kolkhoze, révélant à ce sujet la proximité qui fut celle de sa mère avec Brasillach). Le point de vue de Mannoni et Frappat est que le fascisme utilise volontairement une syntaxe et un lexique appauvris afin de mieux se mettre à la portée du « peuple » qu’il prétend ainsi mieux représenter, montrant alors un réel mépris pour lui. Mais alors répond-on… ça marche puisque ledit « peuple » vote pour eux, serait-ce qu’il aime se sentir méprisé ? Il me semble que l’explication est trop sommaire et que les raisons pour lesquelles il vote pour des Hitler, des Mussolini ou des Trump (ou des Le Pen ou des Meloni) ne se résument pas à cette question du langage, s’y limiter revient à faire l’impasse sur des mécanismes bien plus puissants, basés sur l’économie. En France aujourd’hui, tant de milliardaires (les Bolloré, Sterin etc.) prennent les rennes du discours médiatique au travers de leurs groupes, ils soutiennent l’extrême-droite mais ne se soucient guère du langage employé dans leurs médias, ce qui leur importe c’est la réalisation de profits qu’ils ne pensent pouvoir acquérir qu’en s’alliant avec elle, tout comme les milliardaires de la Ruhr s’allièrent avec Hitler pour mieux développer leur industrie. On arrive ainsi au fascisme par des concentrations capitalistiques qui ont les moyens matériels et financiers d’influencer et de manipuler le public par la répétition des mêmes thèmes, la sélection du même type d’information, l’exposé systématique de raisonnements simplistes. La forme du langage y apparaît secondaire (même si bien sûr, à la marge, cela peut jouer, voir par exemple l’importance du phénomène Hanouna, encore que celui-ci ne repose pas que sur le langage employé ni sur sa prétendue « simplicité »).

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Tour en France – 2 (sous le signe de Soulages)

Entre Albi et Rodez, c’est un peu le désert, mais une campagne verte et paisible, pleine de vallées. Par exemple, nous franchissons le Viaur par un viaduc délicatement aérien qui l’enjambe… arrêt à Naucelle, petite bourgade du Segala, terre acide qui m’était jusque là inconnue, dont la spécialité, à ce que nous dit la patronne du bar, est le veau élevé sous la mère. Nous sommes en Aveyron dont la capitale est Rodez. Riche elle aussi d’une cathédrale massive aux tours de forteresse, qui renferme – encore – un orgue superbe. Mais avouons-le : nous ne sommes pas là pour la cathédrale (et pourtant) mais pour ce qui fait la renommée de Rodez depuis une dizaine d’années : son musée Soulages.

Une barre de métal couleur rouille, derrière les arbres d’un parc avec façades de verre filtrant la lumière, à la manière des surfaces noires dont le peintre est familier.

Dès la première salle, en sous-sol, on reçoit l’oeuvre comme un don. Ce sont des grands formats qui datent des années soixante, quand le peintre n’était pas encore converti à l’unicité du noir. Il a d’abord enduit la toile d’un jaune d’ocre ou d’un roux, puis il l’a recouvert de noir et il a commencé à en retirer une partie au moyen d’une truelle, faisant varier la force de la pression, laissant s’étaler des jeux de lumière et de substance parfois non prévus.

Puis on passe à de grandes salles dont la lumière du jour est filtrée. Soulages a découvert ce qu’il a appelé l’outrenoir, comme d’autres parlent d’outre Rhin ou d’outremer, autrement dit au-delà de. (On parle aussi d’ultragauche pour dire une vision du politique qui se situe au-delà de la gauche, à ne pas confondre avec l’extrême-gauche). Il a été un peintre au sens classique du terme à l’époque où il fréquentait ses amis des années cinquante, les Atlan, les Hartung, les Tal Coat, il peignait comme eux, utilisant plusieurs couleurs, avec brosses et pinceaux, puis progressivement le rôle du noir s’étendit. Il fut encouragé (notamment par Picabia) à persévérer dans cette voie du noir, jusqu’à ce qu’un jour des années quatre-vingt, pris dans une impasse, il se rende compte que le noir était autre chose que le noir. Que le noir était lumière. Et quand on est installé un long moment dans une salle centrale à regarder ce qui s’offre à nos yeux, la lumière en effet se révèle, elle bouge selon l’heure du jour et selon nos déplacements. L’acrylique a permis à Soulage d’étaler d’épaisses couches d’un noir parfois brillant qui, lorsqu’on les regarde sous certains angles nous apparaissent des blancs éclatants. Soulages depuis plusieurs années déjà usait du polyptique : assembler dans un même cadre d’acier plusieurs toiles au format très horizontal, des bandes, faisant alterner le mat et le brillant. Il utilisait aussi depuis longtemps des stries. Elles canalisent la lumière. Ainsi Soulages n’était plus peintre, il était capteur de lumière. Il fabriquait des toiles en maniant directement la lumière par l’entremise d’une matière sombre.

Capter la lumière. Sculpter la lumière. Offrir à la lumière tout un espace. C’est exactement ce qu’il a fait dans la fameuse abbatiale de Conques, où nous nous rendons le lendemain. Foin des vitraux d’autrefois qui représentaient des scènes religieuses mais qui obscurcissaient la nef. Soulages a voulu dépoussiérer, enlever le fatras des lueurs impuissantes et ternes. Avec ses nouveaux vitraux, faits d’un verre pour lequel il a dû travailler avec des spécialistes pendant trois ans, la nef de l’abbatiale apparaît dans toute sa clarté. Bien sûr, il ne fallait pas seulement le blanc du verre, il fallait aussi des rayures, comme les stries des tableaux noirs, afin de donner l’impression d’orienter le flux lumineux. Arcs et arabesques minutieusement dessinés. L’abbaye de Conques resplendit, de son intérieur comme de son extérieur, au sein d’un écrin de verdure qui semble luire en réponse des étendues noires et brillantes de l’artiste.

Le site de Conques pourrait faire craindre le sur-tourisme. Mais il semble qu’il y ait une retenue dans les groupes nombreux qui s’y pressent, peut-être déclenchée par le sentiment confus d’un endroit exceptionnel (bien sûr le caractère religieux du lieu y est pour quelque chose, mais il importe de souligner que Soulages n’était pas religieux et que tout ce qu’il nous dit de l’art se démarque fortement de toute conception mystique : il inscrit l’art dans sa matérialité, qui est celle des brosses, des pinceaux, des spatules et des lois de la lumière, cela contient bien sûr le refus de la représentation et de tout message à apporter). Une petite librairie, tenue par une charmante dame, est un lieu de repos et de fraîcheur à deux pas du célèbre tympan du Jugement Dernier, on y expose des œuvres d’artistes locaux et de jolies brochures de poètes avec illustration du peintre, comme cette petite plaquette de poèmes de Itsuji Yoshikawa, qui était un grand ami de Soulages. Ou bien le lumineux petit livre d’entretiens du regretté Charles Juliet. Ou encore un étonnant petit livre de Roger Vailland intitulé « Comment travaille Soulages », sur lequel il me faudra revenir car il contient toute une vision politique du rôle de l’art.

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