La première c’est Clair-Obscur
La seconde c’est Visages d’artistes
La troisième c’est La sorcière (comme l’appelait André Breton)
J’aime les expositions de la collection Pinault, non que j’aime les milliardaires, mais il se trouve que dans une société où tout passe par l’argent, certains de ceux qui en ont beaucoup semblent ne pas l’utiliser seulement pour la valorisation de leurs biens. Le Capital se laisse aller à des largesses. Les expositions de la Fondation Pinault s’organisent par rapport à des thèmes, et de ce fait, nous donnent à penser. Penser, le maître mot de l’art contemporain. Ce pourquoi, peut-être, certains le détestent. D’autant que cette pensée n’est pas la pensée pure, livresque, des traités savants, mais la pensée en tant qu’elle renoue avec le sensible.
Après Corps et âmes et Minimal, voici Clair-Obscur.
Cela commence au sous-sol, au sous-sol de l’âme. En pleine obscurité, dans des salles noires où sont projetées les vidéos géantes de Saodat Ismailova et de Philippe Perreno, ce dernier arrivant à reproduire l’atmosphère dramatique des peintures noires de Francisco Goya, qui avaient été peintes directement sur les murs à l’époque où Goya était malade et sourd. Et la première nous emmenant dans son lointain pays d’Asie Centrale où les restes de l’empire soviétique avoisinent le souvenir des chefs mystiques du 8ème siècle.

Se poursuit au rez-de-chaussée, sous la coupole, avec l’œuvre monumentale de Pierre Huyghe, nous sommes dans le désert d’Atacama, figuration de ce qui nous attend si la planète continue de se réchauffer, quand il ne restera plus que des robots savants manipulateurs qui soulèveront les os blanchis de nos squelettes depuis longtemps desséchés.
Non loin de là, surgissent les panneaux géants de Sigmar Polke méditant à partir de Karl Jaspers sur l’existence d’une période antique (entre 800 et 200 avant notre ère) qui a vu s’épanouir les Grands Sages et Penseurs Confucius, Zarathoustra, Bouddha, Homère ou Platon. Toiles transparentes, lumière mordorée et personnages dessinés comme en plein XVIIIème, anges regardant d’en haut, et jeunes hommes et femmes devisant sous le portail de l’Académie. Dans des vitrines, tout autour de la coupole, les œuvres de Laura Lamiel, « ça fait un bruit d’ailes, de feuilles, de sable », matériaux divers : tissus, briques émaillées, oiseaux ramassés, feuilles séchées, anciennes chaussures d’enfants, parfois dans une poussière rouge ou ocre, et parfois le blanc qui inonde la matière, variation de lumière et jeu sur l’opposition lumière / opacité.


Oeuvres de Victor Man (The chandler, 2013) et de Laura Lamiel


Sigmar Polke – Age axial
Un artiste roumain que je ne connaissais pas, Victor Man, plein d’allusions au surréalisme, pratiquant une palette sombre d’où émergent de temps à autres des couleurs vives pour évoquer des gitanes ou des jeux d’enfants avec des vers luisants, des personnages à la tête coupée par le cadre, des échos des toiles autrefois perçues dans les musées de la Renaissance et du primitivisme.
Plus haut, Dubuffet, Giacometti, Germaine Richier, Alina Szapocznikow (moins bien mise en valeur qu’à Grenoble, cet hiver dernier !) pour montrer des corps déformés, distordus, atteints par le mal. Pierre Huyghe coopérant avec Yves Tanguy pour un monde de germinations bizarres au terme duquel ne survivraient sur cette terre que des êtres hybrides.
Mais qui est Nina Childress ?
Visages d’artiste au Petit Palais, expo modeste avec, pourtant, ses pépites. Que je trouve davantage dans l’art contemporain que dans l’art ancien. Claire Tabouret pour un de ses multiples autoportraits (elle en fait un par jour, à ce que l’on dit) ici un double, avec collerette, comme deux sœurs jumelles accolées l’une à l’autre. Giulia Andreani dont j’avais tant aimé le portrait d’une jeune fille lors d’une récente biennale à Lyon, ici représentée par un cours de dessin, toujours travaillé au gris de Payne, sa couleur fétiche. Sophie Calle et ses rapports de filature par l’agence Duluc. Françoise Petrovitch (au rez-de-jardin) couleurs fraîches et juvéniles pour un groupe de baigneurs au regard absent. Nathanaëlle Herbelin, visible sur une petite vidéo, revendiquant le droit à une seconde grossesse ! Et Nina Childress, autoportrait en clown, née aux Etats-Unis mais vivant en France, première femme entrant au département peinture de l’Académie des Beaux-Arts et que…. qui n’est autre, heureuse coïncidence… que la personne près de moi qui commente elle-même son œuvre à un groupe de jeunes femmes ! Première fois de ma vie où contemplant un tableau, je me retrouve avec son auteur à côté de moi, surgie comme par magie ! voir: https://www.instagram.com/p/DWXUPtAgmpj/ NB: on peut trouver sur le web l’enregistrement video de son installation à l’Académie des Beaux Arts, avec un très beau discours en forme d’éloge de Catherine Meurisse.


Autoportrait en clown – Nina Childress et double portrait en collerette de Claire Tabouret
Et Leonora ?
Troisième exposition, c’est au Luxembourg, c’est sous un éclairage sombre, l’éclat des couleurs brillantes de la grande prêtresse du surréalisme, Leonora Carrington. Quel personnage ! Née dans une riche famille britannique, aimant par-dessus tout le dessin, en accomplissant des milliers durant son enfance, tous avec autant d’originalité, d’imagination et de fantaisie, des fées, des animaux fantastiques… passant à la peinture avec une facture rappelant la Renaissance sur des toiles parfois format prédelle où l’on voit se battre ours et chat, usant de la tempera pour mieux se rapprocher des primitifs, rencontrant enfin les surréalistes qui la saluent bien bas mais ne la considèrent pas moins que comme une femme, avec tout ce que cela signifie en ces années où l’homme domine encore tellement. En ce temps-là, les femmes sont reconnues quand elles jouent le rôle de muse. Cela n’intéresse pas du tout notre Leonora (« je n’ai pas le temps de jouer à la muse, dira-t-elle, j’ai trop à faire pour apprendre à peindre). Cela ne l’empêche pas de se lier avec Max Ernst. Ils iront tous les deux s’établir à Saint-Martin d’Ardèche dans une maison dont on dit qu’elle garde encore peut-être les décorations faites par les deux artistes sur quelques portes d’armoire. Mais la guerre est là, le pauvre Ernst est encabanné parce qu’allemand (au camp des Milles), cas de force majeure, ils se séparent, elle suit sa propre route, se réfugie en Espagne où elle se fait violer par des soldats franquistes, où elle plonge dans la folie, est internée et connaît là les heures les plus sombres de sa vie, qui transparaîtront sur plusieurs de ses tableaux. Enfin elle s’échappe et c’est le Mexique, un autre homme, deux enfants, une gloire établie confirmée par des commandes, jusqu’à ce qu’elle quitte le Mexique à la suite de la fusillade de 1968 sur le campus. Elle y reviendra pourtant quelques années plus tard et y terminera sa vie à l’âge de 94 ans. On voit un petit film sur elle vers ces âges-là, elle est désormais apaisée, elle pense que l’amour c’est une ivresse et que toute ivresse laisse un mal de tête, pour elle désormais, son amour va à ses enfants avant tout. L’une de ses toiles les plus envoûtantes est une tentation de Saint-Antoine où, aux antipodes de l’histoire racontée, le saint paraît étrangement serein, non troublé, tête répétée trois fois au centre d’une corolle blanche. Les tableaux de Léonora sont des rêves. Chacun essaie à son réveil de fixer par des mots les rêves dont il se souvient, rares sont ceux ou celles qui savent leur donner une apparence graphique ou picturale.




