Un film sur l’argent

Tant que l’argent existera, médiatisant les rapports humains, il y aura des salauds, des traitres et des lâches, des types prêts à tout pour en avoir davantage, des prostitué.e.s, des trafiquant.e.s et des gangsters, des politiciens véreux et des imbéciles comme Céline se perdant dans les marécages de la compromission. Tout est bon pour obtenir plus d’argent. On doit piétiner le droit, écraser son prochain, humilier ses rivaux, bombarder l’ennemi, celui qui est défini en termes de menace sur le montant d’argent que l’on peut espérer gagner, exterminer des populations, des groupes religieux ou ethniques (en accuser même certains d’être les responsables de cet état de fait, ce qui est un comble!), mentir, insulter, calomnier.

L’argent n’est pourtant lui-même que la traduction d’un certain rapport social, simple décalage entre ceux qui fournissent une force de travail et ceux qui la transforment en marchandise, puis entre ceux qui produisent et ceux qui consomment. Mais depuis des siècles, c’est ainsi que cela fonctionne. L’argent est devenu le fétiche par excellence.

Le film Les rayons et les ombres, de Xavier Giannoli nous rappelle tout cela de manière brutale et juste. Comment des idéaux pacifistes peuvent-ils se transmuer en complicité de meurtres, de déportation et d’extermination collective ? Le film nous l’explique, en longueur et en puissance. C’est lorsque la question de l’argent apparaît comme cruciale, pour sauver un journal, payer des objets de luxe à ses proches, ou se payer à soi-même le salaire que l’on croit mériter (« je n’ai de compte à rendre à personne ») que l’idéal se rompt et que le héros sombre dans la collaboration. Déchéance et trahison. La belle amitié entre Jean Luchaire (Jean Dujardin) et le modeste professeur de dessin Otto Abetz (August Diehl) se craquelle sous les coups de butoir de l’intérêt financier. Abetz devient espion au service du Reich pour pouvoir trimballer entre Paris et Berlin des valises de billets, qui pourront entre autres payer à son ami la survie de son journal, mais aussi par la même occasion lui assurer, à lui, luxe et confort, achat de tableaux de maître et réceptions au caviar. Il n’y a pas de film qui ne soit plus clair, limpide, au sujet de l’argent. A la fin, les mots du procureur, joué par Torreton, claqueront comme des étendards : c’est pour l’argent que Luchaire a choisi la voie de la collaboration, avant d’asséner : « les mots des salauds arment le bras des imbéciles ».

On rit (jaune) de lire ici ou là, même dans la presse « de gauche », que Giannoli aurait fait un film rendant presque humains l’homme de Vichy et celui du IIIème Reich et que cela est bien dommage, et même « ambigu », or il n’y a pas d’ambiguïté dans ce film puisqu’il dénonce noir sur blanc (mais en couleurs!) la nocivité de l’argent. Luchaire n’a pas à être « rendu humain » : il l’est déjà, si on considère que tout humain est, hélas, corruptible, et amené à sombrer dans les magouilles du fric, surtout s’il est un imbécile, ce qui semble bien être le trait caractéristique de Luchaire. Entendons par « imbécile » qui ne réfléchit pas, qui ne s’introspecte pas suffisamment pour essayer de comprendre d’où viennent ses pulsions, ses envies, ses goûts inconsidérés pour le luxe, qui en reste au jour le jour des décisions à prendre, sans essai de vision à long terme. Or, ce sont bien là les seules dispositions un peu positives et dotées d’un peu d’espoir dont sont dotés les humains.

Dans cette chute, est entraînée la fille de Luchaire (Nastya Golubeva), dont on sait qu’elle fut un temps promise à une grande carrière cinématographique (une nouvelle Greta Garbo!). C’est encore une enfant au début de la narration. Câlinée, adorée, protégée par son père, prête donc à abdiquer de toutes ces ressources dont est doté l’être humain à cause de l’adoration dont elle est l’objet. « Innocente, innocente, je suis innocente » lui fait crier le metteur en scène par le truchement d’un film dans le film (celui où elle joue la première fois, réalisé par un metteur en scène d’origine ukrainienne, Léonide Moguy, « Prison sans barreau »). Un père remplit tout manque affectif, elle ne peut que se laisser porter par ce monde dont elle distingue pourtant, peu à peu, les embrouilles et les limites, mais elle aussi y gagne, afin de satisfaire ses envies, notamment l’envie bien compréhensible de devenir actrice. Synonyme de luxe, de monde où l’on vit au-dessus des autres, hors des autres, monde protégé.

Tout au long du film, une métaphore se tisse, celle de la maladie. Luchaire est tuberculeux, Corinne le sera à son tour. La tuberculose est l’enfer de ces années-là. Giannoli ne nous épargne rien de son traitement douloureux par pneumo thorax, ni du sang qui s’écoule. Le sang. Celui qui est laissé hors-champ puisque le film ne voit que les salons d’ambassade et les réceptions parisiennes. Mais qui finit malgré tout par s’expulser, dans les crachats et les pointes enfoncées dans les thorax des tuberculeux. Le procureur s’en servira : on m’objectera, dit-il, que Luchaire était malade et que condamné pour condamné, sachant qu’il n’aurait plus longtemps à vivre, on comprend qu’il se soit laissé aller dans la corruption, mais enfin, il y a des cas aussi où la mort rode, et où les malades choisissent au contraire la voie de la Résistance…

Plus l’argent se répand, plus il laisse apparaître des agents mortifères, moisissures suspectes, liquide nauséabond, à la fin, l’argent corrompt, certes, mais il se corrompt lui-même. La mort apparaît, et engouffre les plaisirs qui lui sont liés dans la boue et le désespoir.

Jean Luchaire meurt fusillé le 22 février 1946 au fort de Châtillon.

Corinne meurt de la tuberculose en 1950, à l’âge de 28 ans.

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