La lecture des Lumières sombres, d’Arnaud Miranda, apporte une mine de noires surprises1. On aimerait que ce soit une pure fiction, une BD de Bilal, les images bleues de cobalt en moins. Alors qu’il s’agit soi-disant de philosophie et de considérations sérieuses sur l’avenir du monde. Soulignant de nombreux passages qui me semblaient caractéristiques du genre, je me suis surpris à penser que si un jour quelqu’un retrouvait ce livre, après ma mort par exemple, il risquerait de croire que j’avais souligné parce que j’étais en accord. Puisse-t-il lire ceci : j’étais seulement stupéfait de tant de conneries et d’absurdité. Comme le disent les auteurs anglo-saxons (qui s’y connaissent en la matière !) de tant de pensée bulshitt. Il est important de souligner ici que c’est à ce bulshitt que souscrivent quelques personnalités françaises, qui vont de Maréchal à Zemmour en passant par certain.e.s journalistes du Figaro.


On y lit par exemple ceci.
A propos de Nick Land, le « philosophe » référence du mouvement, nourri pourtant aux mamelles de Deleuze et Guattari (ou peut-être parce que nourri à ces mamelles?) :
« des « hyperstitions », désignant des fictions speculatives, délibérément irrationnelles et qui n’ont pas tant vocation à décrire le futur qu’à le précipiter. Dans des textes expérimentaux comme Circuitries, Cybergothic, No Future ou Meltdown, écrits au milieu des années 1990 puis regroupés en 2011 dans le recueil Fanged Noumena, il décrit l’effondrement de la civilisation humaine, sa dissolution dans une grande machine cybernétique » (p. 84)
mais
« les forces révolutionnaires dont il est question ne sont jamais humaines. Land est obsédé par la figure transhumaine du cyborg. Agissant comme un virus pour l’humanité, le cyborg insinue du chaos dans l’ordre biologique, décompose les corps organiques pour les fondre dans une grande machine digitale et cybernétique. Il est pour Land, une figure du « surhomme » – non pas au sens où il est simplement une augmentation technique de l’homme, mais en ceci qu’il est sa désorganisation dans la matrice ».
« A l’organisation rationnelle du langage humain doit succéder l’immanence d’un langage irrécupérable par le pouvoir, parfaitement cybernétique. Land envisage ainsi l’invention de nouveaux langages mathématiques, ou de détruire le langage ordinaire par la « qwernomique »».
(Ici, je ne comprends pas du tout ce que signifie « mathématiques » dans le contexte. Il n’y a qu’un seul langage mathématique, à ma connaissance, et s’il en existait un autre, nul doute qu’il saurait se traduire dans le premier. Que veut dire cet auteur ? Qu’on pourrait fabriquer d’autres langages sur des bases mathématiques ? Cela existe déjà, et s’appelle les langages informatiques, ils n’ont pas remplacé le langage ordinaire. Quant à la « qwernomique », on nous dit en note qu’il s’agirait d’une nouvelle linguistique, le mot viendrait du clavier qwerty. Stupide. On ne voit guère comment une « autre linguistique » créerait un nouveau langage, la linguistique actuelle, à ce que je sache, n’a pas créé le langage qu’elle étudie, elle ne l’a pas détruit non plus d’ailleurs – contrairement à ce que voudrait faire croire parfois un Finkielkraut…)
Land, dans Meltdown, prédit l’apparition d’une singularité technologique qui plongera l’humanité dans une cyberguerre infernale (hypothèse selon laquelle la vitesse du progrès technique est exponentielle ce qui nous conduit vers un point de rupture au-delà duquel s’amorce une autre ère dont nous ne pouvons pas soupçonner les traits essentiels, concept popularisé par Ray Kurzweil. Date approximative : 2045!)
Pourrait-on croire qu’au moins nous pourrions en finir avec le capitalisme ? Que nenni :
le capitalisme ne connaît aucune limite ! Et rêver d’un monde post-capitaliste n’aurait aucun autre sens que stopper la marche du temps !
Nos auteurs se déchaînent dès que le capitalisme est en jeu. C’est leur religion, seule et unique. S’il ne reste qu’une seule chose « d’humaine » dans leur futur… ce sera le capitalisme !
Aphorisme à méditer :
A la racine de la matrice accélérationniste, il n’y a aucune distinction à faire entre la destruction du capitalisme et son intensification. L’autodestruction du capitalisme est le capitalisme lui-même (p. 88).
Pendant des millénaires pourtant, l’humanité a vécu sans lui. Mais c’est lui, il est vrai, qui a créé cet accélérationnisme, et Land pense donc que c’est le carburant avec lequel il s’alimente. Ce carburant a lui-même ses limites, il y a une borne supérieure à l’accélération possible et elle se manifeste à nous par l’épuisement des ressources de la planète et les ravages des changements climatiques, mais comme ceci est une vérité gênante, elle est niée.
Ces textes dépassent de beaucoup la haine de la démocratie, souvent évoquée (notamment après l’affaire Epstein) puisqu’ils atteignent carrément la haine de l’humain. Ce n’est pas tant à la démocratie qu’on s’en prend, à moins que l’on ait identifié la démocratie libérale existant dans notre monde occidental à l’humain (ce qui serait faire preuve de courte vue). Mais à l’humain. On fera alors remarquer que ces auteurs en font pourtant partie, et qu’ils ne peuvent penser qu’à partir des visions possibles pour les humains (et dont la science cognitive moderne parvient assez bien à rendre compte). Peut-on voir notre monde depuis un point de vue fantasmé qui serait extérieur à ce monde ? Nos auteurs n’ont pas lu Wittgenstein2, et d’ailleurs ils s’en fichent pas mal, et c’est bien dommage. Car s’ils l’avaient lu et compris, ils mettraient un frein à leurs délires.
La haine de l’humain n’est autre que la haine de soi-même.
Peut-on faire confiance à des êtres qui la professent ?
Après Nick Land, Miranda passe en revue des auteurs bien plus sinistres encore et qui s’embarrassent moins de références savantes, ils ont pour noms ou pour pseudos (car nous sommes désormais dans l’ère du réseau social et de la communication cryptée) Spandrell, BAP (Bronze Age Pervert!) ou Zero HP Lovecraft. Le pervers de l’Age de Bronze (!) se réfère toutefois à Nietszche (pas très étonnant, le « Surhomme » n’est pas loin). Spandrell est celui qui est persuadé de la suprématie de l’homme blanc basée sur un QI supérieur, vieille rangaine aussi vieille que le QI dont on ne répétera jamais assez à quel point c’est une mesure aléatoire dont on n’est absolument pas sûr de… ce qu’elle mesure (Binet disait que l’intelligence se définissait par ce que mesurent les tests dits « d’intelligence »). Quelle est la valeur d’un QI moyen d’une population ? Sur quoi renseignerait-elle si tant est qu’elle puisse être évaluée ? Si les populations blanches occidentales ont jusqu’ici ramassé les prix Nobel en science, n’est-ce pas dû à l’existence d’universités richement dotées depuis au moins le XIXème siècle, celles-là même dont le trumpisme néo-réactionnaire veut annuler les crédits ? C’est l’environnement éducatif qui élève le niveau intellectuel d’une population, ce n’est pas une quelconque essence qui n’appartiendrait qu’à certaines.
Sprandell en appelle à une nouvelle religion car le christianisme ne lui plaît guère : « nous avons besoin de quelque chose comme un mormonisme, mais débarrassé des références chrétiennes : une doctrine selon laquelle les gens sont stupides, Dieu occupe le poste de contrôle et pourtant nous pouvons nous rapprocher de lui en croyant et en pratiquant l’eugénisme ». C’est inoui le rôle que joue une certaine biologie fantasmée chez ces auteurs. Ils voudraient détruire la science actuelle pour la remplacer par une doctrine qui ressemblerait à la science mais retiendrait de cette dernière seulement queques concepts déformés. La chose fut déjà tentée autrefois par des penseurs proches des nazis (pensons à Alexis Carel), heureusement vite tombés dans l’oubli.
Le « pervers de l’Age de Bronze » (un certain Costin Vlad Alamariu, d’origine roumaine), quant à lui, rejette la théorie darwinienne. La vie selon lui, ne répond qu’à un principe : occuper le maximum de place dans l’espace. Il nous exhorte donc « à trouver la voie d’une affirmation brutale de notre barbarie », de notre instinct de conquête du territoire. Une de ses recommandations essentielles est de… mépriser les femmes !
Tout cela est évidemment stupide, obtenu en ramassant les clichés éculés que l’on peut trouver dans quelques mauvaises vieilles BD de très bas étage.
Thiel et Andreessen ferment la marche de cette revue pathétique. On connaît le premier : il est venu jusqu’à Paris récemment, à l’invitation de la philosophe réactionnaire Chantal Delsol, faire un discours… sur l’Antéchrist ! Pour lui, l’Antéchrist existe, c’est l’hydre du gouvernement mondial, mis en place à partir des institutions internationales, pour faire pièce à Armageddon, c’est-à-dire la catastrophe finale, l’apocalypse dont il a le pressentiment qu’elle pourra se produire bientôt. Mais ni Antéchrist, ni Argameddon, il faut trouver un lieu entre les deux. Il emprunte le terme grec de katechon à Saint Paul, c’est ce qui retient la fin des temps, et qui ne pourra apparaître que grâce à la technologie.
C’est moins violent et absurde que les élucubrations des précédents. C’est juste un délire religieux qui s’apparente à celui d’une secte. Mais attention, tout aussi dangereux que les précédents car il insinue comme le fait toujours une pensée réactionnaire, qu’il existe des forces masquées dans l’ombre qui conspirent à notre disparition. Il n’est pas étonnant que le thème du bouc émissaire, cher à René Girard, fasse irruption au sein de cette pensée. Des forces mystérieuses, dont on connaît mal la source. Et, pour les combattre, la seule ressource de s’en prendre à des bouc-émissaires, comme au temps de la Peste Noire, si bien décrit par Patrick Boucheron3, temps où l’on envoyait des centaines de Juifs à la mort car à n’en pas douter, c’était eux les responsables, du moins dans le discours des nobles qui les expédiaient et qui savaient très bien, eux, ce qu’ils faisaient.
Nous sommes donc éberlués face à cette pseudo-pensée dite néo-réactionnaire qui fournirait le corpus de base de la politique américaine présente et à venir. On se voile la face. Qui veut cela ?
Et pourtant demain peut-être, nous verrons, par l’entremise des réseaux sociaux, se répandre des linéaments de ces discours nauséabonds jusqu’à ce qu’ils finissent par pervertir de jeunes esprits et peut-être à triompher dans nos espaces publiques.
Il est donc particulièrement temps de dévélopper des pare-feux sous formes de contre-discours efficaces pouvant encore ouvrir des voies à la survie de l’humanité (si on la souhaite, bien sûr, car libre de n’en rien faire à ceux et celles qui en souhaitent la perte, ce qui n’est pas une opinion en soi répréhensible).
1 Je ne réfléchis pas ici au fait de savoir si la publication de ce livre est opportune, si notamment, par derrière cette publication ne se dessine pas un projet trouble qui serait incarné par l’existence même de la revue « Le Grand Continent », dont un journaliste de gauche, Sylvain Bourmeau, directeur de AOC, autre revue, soulignait le caractère ambigu dans le contexe actuel qui serait celui « d’une grande confusion ».
2 « La limite de mon monde, c’est la limite de mon langage » disait Wittgenstein dans son Tractatus. On peut trouver d’autres citations du même ordre. Toutes disent ce qui nous apparaît comme une évidence : qu’il ne sert à rien de vouloir dire ou décrire ce qui échappe par définition à notre finitude.
3 Je n’ai pas encore eu le temps de lire l’ouvrage récent de Boucheron, je parle simplement à partir de ses propos sur France Culture, ce matin du 10 février.