Asma Mhalla sur le nouveau système totalitaire

J’ai parlé il y a peu d’Asma Mhalla, cette brillante politologue qui analyse le moment présent en des termes – me semble-t-il – pertinents. Elle évoque le techno-fascisme, le BigState complété par la BigTech, autrement dit un « Diléviathan », pour décrire la collusion d’intérêt entre la Silicon Valley et la puissance réactionnaire qui guide l’Amérique, symbolisés par le couple formé par Musk et Trump1. Elle voit la situation actuelle aux Etats Unis comme résultant de la confluence de trois courants, les rednecks, les techbros et les néo-réacs, de l’effet de l’accélérationnisme autrefois prêché par des idéologues ayant débuté leur carrière à gauche avant de la terminer à l’extrême-droite comme Nick Land. Finalement, la démocratie cède le pas à la fluxcratie, cet impérialisme des flux informationnels qui nous submergent et nous empêchent de réfléchir à cause de la vitesse avec laquelle ils s’emparent de nous, nous sidèrent et nous abrutissent. Les dirigeants de nos sociétés en accélération constante ont compris que le pouvoir résidait dans le contrôle de ces flux.

Citant Arendt : « Staline, comme Hitler, mourut au beau milieu d’une horrible tâche inachevée. Et quand survint cette mort, l’histoire que ce livre raconte, les événements qu’il essaie de comprendre et d’expliquer de l’intérieur connurent une fin au moins provisoire ». En insistant sur le mot « provisoire ». Ce que mon ami J-P. traduisait l’autre jour d’une simple phrase : « en somme, Hitler a gagné ». On trouvera toujours des gens bien intentionnés qui refuseront ce genre d’affirmation : il est évident, n’est-ce pas, que le décorum nazi ne correspond pas à l’actuel. Les discours de Trump, logorrhées sans queue ni tête qui ressemblent à des propos de soulards, n’ont strictement rien à voir avec les harangues hitlériennes, construites et toutes inspirées par une idéologie claire et définie au préalable dans un Mein Kampf. Pourtant, le milliardaire américain vocifère tout autant et utilise des tournures de phrase qui collent avec celles du chancelier allemand. Olivier Mannoni, qui est le spécialiste de ce genre de langage, note que « les migrants empoisonnent le sang américain » dit l’un quand l’autre disait « les Juifs empoisonnent le sang allemand ». Les saluts nazis commis par Musk ne sont pas des maladresses ou des signes mal interprétés : ils entrent dans une stratégie de communication planifiée : en renvoyant vers un passé pas si ancien, leurs porteurs sidèrent avant d’écraser leurs auditoires sous la fausse évidence que les nazis et les fascistes ont gagné, en dépit de tout ce qu’on a voulu dire et laisser croire pendant huit décennies. C’est ce que Asma Mhalla appelle le fascisme-simulacre. Ce ne sont pas les gestes et paroles du fascisme originel, mais leur imitation, laquelle leur fait jouer un nouveau rôle dans le contexte actuel.

Ceux qui récusent tout rapprochement avec le fascisme originel restent prisonniers d’un contexte historique passé qui, certes, ne reviendra plus. Mais ils ne voient pas que ce contexte continue à exercer son influence via des stratégies comme le simulacre. La Shoah taraude les esprits pas seulement en générant horreur et rejet comme on a pu le croire dans les années d’après-guerre (quand Adorno écrivait que la seule politique possible était celle qui permettait d’en éviter le retour), mais aussi en tant que rappel incessant d’un fait qui, justement, parce qu’il s’est produit une fois, peut (doit?) se reproduire.

Hitler et Mussolini étaient déjà amateurs de technique, ils aimaient la vitesse, le courant futuriste italien incarné par Marinetti et Georgio Balla adorait les voitures de courses et rêvait de remplacer le Grand Canal par une autoroute, le régime hitlérien soutenait les Flèches d’argent de la firme Mercedes. Mais tout cela n’était rien en comparaison des technologies actuelles et du rôle qu’elles jouent dans la fascination présente pour un avenir technique où l’on se serait débarrassé des interrogations liées à l’être2. Dominique Eddé écrit dans son récent et bel ouvrage, La mort est en train de changer : « L’intelligence artificielle – machine à calculer et à penser sans s’encombrer de l’être – est en train de déteindre sur un nombre impressionnant de gouvernants. Disons, pour n’en citer que quelques-uns, que Trump, Netanyahou et Poutine sont des cas types de toute-puissance, dénuée de surmoi, indifférente aux limites ». Machine à calculer et à penser sans s’encombrer de l’être…

Bien sûr, Hitler, Mussolini et Staline régnaient par la terreur et la répression, mais outre que terreur et répression ne sont pas exclues aujourd’hui (voir ce qui se passe en Russie, voir le climat dans lequel commencent à vivre, aux Etats-Unis, les opposants à Trump, notamment dans les Universités), Hitler, Mussolini et Staline auraient fait sans doute l’économie des armes et des milices s’ils avaient eu pour eux les technologies de manipulation des masses dont nous disposons aujourd’hui. Pourquoi entretenir armée et police si l’on a les moyens d’amener les sujets à coopérer « dans la douceur » grâce à l’insidieuse persuasion des medias et des réseaux sociaux ? Bien sûr, les temps changent. A côté du fascisme historique, apparaît alors la notion d’unfascisme générique, dont le premier trait essentiel est l’affirmation de la toute-puissance de la force pure et le rejet de toute autre considération (comme le droit, la morale, la négociation à armes égales etc.) du côté des faibles (« des femmelettes » ont toujours dit les virilistes).

Futurisme italien, Luigi Russolo – Dynamisme d’une voiture

On me dira sûrement que cette puissance de la force pure est déjà présente dans les régimes sociaux non considérés comme fascistes, le libéralisme par exemple, puisque le seul respect de la force est avant tout une caractéristique du capitalisme (et de certaines sociétés pré-capitalistes aussi sans doute !), la différence résidant alors dans le fait que dans un cas, elle existerait de manière nue et dans les autres, de manière déguisée. En somme, les rapports de force brutaux auraient été déguisés pendant la courte période d’apparent triomphe de la démocratie libérale3, les conflits inter-états étant traités de manière non guerrière, mais diplomatique, par exemple. Cela ne ferait aucune différence ? Eh bien si, cela fait une différence car on est toujours libre de préférer débats et discussions, même interminables, à la guerre. Les dirigeants démocrates ne sont pas des philanthropes et on peut sûrement arguer qu’ils sont tous des agents du Capital, donc de la force, ils n’agissent pourtant pas d’une manière telle que les populations qu’ils gouvernent soient menacées en permanence de déportation dans des goulags et autres camps, ou dans des prisons où l’on torture, ni de manière telle qu’ils encourageraient la délation au sein de leur population – comme c’est actuellement le cas aux Etats-Unis. Ces mêmes dirigeants démocrates auront même laissé des pans entiers de leur population – pas toute, j’en conviens – s’exprimer par des mouvements de masse qui, parfois, ont abouti à des victoires en matière de salaires, de congés payés ou de protection sociale. C’est sûrement ce que Dominique Eddé appelle avoir un surmoi.

C’est peut-être là que réside la grande différence : avoir un surmoi ou pas4.

« Le fascisme originel, dit Asma Mhalla,est une idéologie flexible et autoritaire, nationaliste et anti-libérale, prônant un Etat fort et la suppression des oppositions ». Il lui succède alors un fascisme post-moderne qu’elle qualifie de « show qui anesthésie le réel ». « Ce fascisme fonctionne par une double caricature : celle du système qui l’a enfanté et celle du fascisme-origine qu’il singe ».

On peut reprocher à la politologue de demeurer au stade des idées abstraites et de ne pas faire (assez) le lien avec la machine sous-jacente à ces processus, même si elle convient que « De crise en crise, le métacapitalisme, comme système idéologique englobant, est toujours là. Quant au fascisme, il gonfle ou dégonfle selon la crise du moment. D’une certaine façon, il permet au métacapitalisme d’entrer en résistance contre lui-même. Le fascisme historique métabolisa un capitalisme industriel et libéral pour le regurgiter dans l’ordre libéral post-1945 en un capitalisme financier, volatile, ultra-consumériste et néo-libéral. Le fascisme hypermoderne digère cette ultime version financière et néo-libérale en un régime élitiste, autoritaire et anti-démocratique ».

Robert Kurz

C’est là le moment principal de son ouvrage où elle établit le lien avec la machine abstraite en question, et cela rappelle les propos de Robert Kurz expliquant le nazisme par la nécessité pour le capitalisme de se moderniser5. Néanmoins, cela suggère que le capitalisme possède des phases où il entrerait « en résistance avec lui-même », ce qui paraît douteux. Pensons plutôt, comme Kurz, qu’il a des phases où ses contradictions s’aiguisent et où une forme « moderne » doit éclore. Asma Mhalla ne va pas plus avant dans son exploration des liens avec le capitalisme moderne, voire post-moderne. Chez elle, les flux existent par eux-mêmes, ils ne sont pas les prolongements de flux existants, et c’est dommage. Car après tout, ils ont toujours un lien avec les campagnes de persuasion associées à la consommation, au commerce et au marketing. Ce sont les mêmes recherches en psychologie sociale expérimentale qui sont à la source des techniques de marketing et des stratégies développées aujourd’hui dans l’ordre politique et sociétal.

Reconnaissons-lui toutefois le mérite de mettre en évidence un fait en apparent désaccord avec un marxisme béat, qui est que l’hyper-moderne ne va pas vers, à proprement parler, un Léviathan, un régime centralisé (qu’il ne resterait plus qu’à abattre?) mais vers un Etat liquide, décentralisé, réduit à des millions de lignes de code… mais pas moins puissant. Le métacapitalisme a réussi là un coup de maître : il n’y a pas seulement la destruction systématique ou la mise sous coupe réglée des contre-pouvoirs démocratiques : il n’y a (enfin) plus aucun pouvoir de nature politique. Il n’y a plus que des capitalistes milliardaires qui s’enrichissent indéfiniment…

On arriverait alors à la question de savoir s’il existe une limite à de tels processus.

S’il en est une, comment s’en saisir si les sujets humains ne sont plus réduits qu’à des agents déshumanisés (comme c’est le projet des tenants du transhumanisme post-IA) ?

Il faudrait un gigantesque mouvement de révolte, mais d’où peut-il provenir6 ?

Asma Mhalla fait ce qu’elle peut, elle cite volontiers Camus, Orwell, Deleuze, Foucault, Arendt, Thoreau, elle a raison de le faire,

mais est-ce suffisant ?

Quelques formules d’Asma Mhalla :

– n’avez-vous pas l’impression diffuse de vivre un moment de dissociation collective ?

– Ce que nous appelons réalité est déjà une interface. Ce que nous croyons être liberté n’est peut-être qu’un paramètre de confort dans un système de contrôle invisible à l’oeil.

– Un rapport au temps qui pourrait bien rendre le monde fou. Les gourous de la Silicon valléey se sont adossés au courant accélérationniste. Accélérer le capitalisme par les hypertechnologies pour provoquer la grande implosion, le point de rupture et de chaos à partir duquel un nouveau monde naîtra

– Comment s’opère la fascisation : matraquer une idée jusqu’à la rendre banale, la blanchir médiatiquement, l’imposer comme fait. C’est la brutalisation des imaginaires décrite par George L. Mosse, une accoutumance psychologique par la grandiloquence du spectacle

– se nourrit de colères, qui ne proviennent pas de la perception de l’inégalité sociale en soi ou de la guerre en soi, mais des promesses non tenues du progrès, de cette sensation de n’être jamais maître de soi, de n’être plus dépositaires que de vies qui ne comptent pas. Sur ce, interviennent des cataclysmes, des crises. 1929, subprimes, Covid

– apparaît un métacapitalisme, qui casse la monotonie, méta-idéologie qui crée et absorbe chaque parcelle de désir ou de conflictualité pour en faire une extension du marché, un objet désirable, en jouant sur les injonctions constradictoires sans fin. Nous sommes happés par les flux, constamment sollicités. Nos désirs circulent dans un circuit qui les précède et les capte avant même qu’on ne les formule.

1 Leur apparent divorce n’est qu’une péripétie secondaire qui ne dissout en rien l’alliance de fond entre les milliardaires de la Silicon Valley et les fascistes de la Maison-Blanche.

2 Il n’est pas sans intérêt de noter, me semble-t-il, une différence entre les technologies adorées des fascistes classiques et celles qui émergent en ce siècle : les premières, après tout, avaient au moins le mérite de promettre un « plus d’être » alors que les secondes ne sont orientées que vers un abandon de l’être. Le pilote de formule 1 représentait une sorte de sur-être, vaguement nieszchéen, alors que la start-up d’IA ne nous promet qu’un abaissement, une sorte de conduite de nos personnalités via des prothèses informatiques nous dictant à notre place ce que nous devons faire pour atteindre nos objectifs.

3 Lire à ce propos les descriptions des mécanismes de l’économie libérale dans Pétrole de Pasolini.

4 Il faut bien sûr en revenir à Freud pour asseoir ce type de jugement, mais on trouvera aisément dans Avenir d’une illusion par exemple de quoi le nourrir.

5 Dans La démocratie dévore ses enfants, éditions Crise & Critique.

6 A mon avis, et j’y revendrai bientôt, cela ne pourra se faire sans une sécession entre les tenants du futur technologique et ceux d’un certain conservatisme humaniste, les uns vivant dans les villes de pouvoir et les autres cherchant refuges dans les creux du monde, à l’abri des regards des premiers. Scénario de science-fiction qui reste à écrire et qui par certains côtés nous renverrait à l’époque de la préhistoire où coexistaient Néanderthaliens et Homo-Sapiens.

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