Le voyage en Egypte – 4 – Louxor/1

En ce début d’année, alors que le monde s’obscurcit de plus en plus, j’ai le plaisir de revenir sur mon voyage récent en Egypte, en souhaitant à tous mes lecteurs de connaître des moments de bonheur en 2026.

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Louxor, l’antique Thèbes. Appelée ainsi lorsque les Arabes découvrirent son temple qu’ils prirent pour un château, autrement dit un ksar.

23 novembre : Trois temples en une seule journée. La séparation a lieu avec notre équipage. Une voiture vient nous chercher. C’est le même chauffeur, Mahmoud, que pour aller à Abou-Simbel. Nous roulons dans le désert. Traversons une ville. Edfou. Comme il est huit heures, les rues sont animées, joyeuses des rires des enfants se rendant à l’école. Ils croisent les calèches, attraction touristique particulièrement appréciée des touristes notamment asiatiques.

Le temple d’Edfou est majestueux, c’est, paraît-il, le plus haut et le mieux conservé. De fait, sa façade (son premier « pylone » – cf. ci-dessous) est intacte des ravages du temps. Probablement cela est dû à son enfouissement après son délaissement à l’époque romaine – époque de Théodose 1er intransigeant sur le respect de la religion chrétienne, d’ailleurs ceux des Chrétiens qui à l’époque sont venus jusqu’ici ont tenté de faire disparaître les figures des dieux, en les martelant – jusqu’à ce que les savants napoléoniens ne découvrent le haut des tours dépassant des sables, et que l’illustre archéologue Auguste Mariette ne s’en empare dès 1860. Il est dédié à Horus, le dieu-faucon, et fut érigé sous les Ptolémées, lui aussi (comme Kom Ombo, donc) (entre 237 et 57 avant J.C.). On y voit des scènes de combat entre Horus et Seth, qui apparaît sous la forme d’un hippopotame (ridiculement petit !). Une salle des offrandes, celle où Hathor recevait ses cadeaux de la part d’Horus, et des bas-reliefs représentant Ptolémée III et sa cour. Emouvante chambre des parfums, avec des dessins de plantes et des hiéroglyphes en relief (au lieu d’être creusés). Le sanctuaire abrite une barque en bois de cèdre (comme toujours pour le transport des âmes), reconstituée par Mariette (l’original étant parti ailleurs). On peut voir sur certains piliers, la présence du dieu Ptah, sacré Dieu, dont nous entendons souvent parler depuis le début de notre voyage (à Alexandrie déjà) sans bien le connaître (ne l’ai-je pas confondu, issu de la bouche de Sara, avec Jupiter…), Ptah le premier Dieu ? Le créateur ? Celui à propos de qui Nerval écrit : Le Dieu Kneph en tremblant ébranlait l’univers ? En tout cas ici le dieu des artisans et des artistes, au point, nous dit notre guide Ahmad, que l’on s’est servi de sa silhouette pour façonner les Oscars qui sont remis chaque année à Hollywood (Vrai ? Faux ? Nous n’avons pas pu le vérifier)1.

Encore un peu de route pour atteindre Louxor.

Karnak est monstrueux, une ville. Et que nous visitons en trop peu de temps. Chaque recoin mériterait commentaire et explication, mais tout va trop vite, Ahmad est pressé, il ne nous attend pas, il commence ses explications avant que l’intégralité du groupe ne soit réunie. A la longue, on se fatigue, on se résigne, on se dit qu’on verra les explications dans des ouvrages spécialisés, on essaie d’inventer pour soi-même. Ce que je retiens, c’est que le temple immense (ou plutôt la constellation de temples) est construit autour de deux axes, un Nord-Sud et un Est-Ouest. L’axe Est-Ouest va bien avec la tradition, c’est ainsi que sont construits tous les temples. L’axe Nord-Sud, c’est pour le parallélisme avec le fleuve, et la liaison avec l’autre temple, celui de Louxor, au moyen d’une vaste allée de sphynx de trois kilomètres. La plupart des temples sont organisés en « pylones » et en « salles péristyles ». Non, un pylone n’est pas un mat en fer qui soutient du fil électrique. Wikipedia dit : « un pylône (terme issu du grec πυλών / pulṓn, « portail ») est une construction monumentale formée de deux tours à base rectangulaire reliées par un linteau, offrant une porte d’entrée dans les temples égyptiens ». Nous en avons déjà vu un bel exemple au temple de Philae. Quant à la salle péristyle, comme son nom l’indique, c’est une salle entourée de colonnes. Le temple principal est dévolu à Amon-Rê. Une allée de sphynx conduit au premier pylone, construit sous Nectanébo (XXXème dynastie, donc ce premier pylone a été construit en dernier), dont on voit, au dos, les restes d’échaffaudage ayant permis sa construction (montagnes de roche et de terre), puis on débouche sur des temples, celui de Séti II et celui de Ramses III. Un temple au péristyle immense… (Reconnais-tu le temple au péristyle immense et les citrons amers où s’imprimaient tes dents ? Écrivait encore Nerval) hébergeant même une salle hypostyle, à savoir une vraie forêt de 134 colonnes papyriformes, hommage au papyrus et aux marécages, recouvertes de couleurs vives dont il reste des traces. Etonnant ensemble, une salle pleine de colonnes où l’on peut à peine circuler, et seulement lever le regard vers les sommets.

Karnak est aussi le temple des obélisques, il y en a presque partout. Le plus haut jamais construit est celui d’Hatchepsout, la seule et unique pharaonne, dont je parlerai plus loin. Ayant plus ou moins éclipsé son beau-fils Thoutmosis, lorsque celui-ci revint au pouvoir, il voulut bien sûr gommer les traces de la belle-mère. Interdit de détruire un obélisque, les prêtres s’y opposent. Alors il tente de le cacher au moyen d’un mur et d’un autre obélisque. Quand on prend à droite l’allée Nord-Sud, on trouve encore des obélisques, des plus petits, des un peu bancals… jusqu’au temple de Mout – l’épouse d’Amon – en passant par la salle des cachettes (où l’on a retrouvé enterrés mille trésors, rapportés des campagnes militaires menées autant en Asie mineure qu’en Nubie, dissimulés afin de les soustraire aux convoitises des pilleurs), et le célèbre lac sacré. Le nombre de pylones atteint dix.

Dans la soirée, nous complétons nos visites par celle du temple de Louxor illuminé. Le premier pylône est précédé d’un obélisque solitaire, son jumeau ayant été offert à Paris. Six représentations de Ramsès dont l’une en granit rose sont adossées au mur. Les habitants des lieux venus tardivement s’étant installés par-dessus les ruines enfouies sous le sable, les reconstructeurs du temple ont du démolir leurs habitations, sauf la mosquée qu’ils avaient construite, puisque une mosquée ne saurait être détruite, cela donne un aspect étrange et sympathique, comme si une vraie vie continuait d’exister au sein des bâtiments anciens. Par rapport à Karnak, Louxor présente des proportions plus humaines. Pourtant, Ramsès II est partout, et les divinités qui vont avec : Amon en premier lieu, accompagné de femme et enfant – il s’agit là de ce qu’on appelle une triade et qui est présent dans chaque ville, dans la mesure où chaque ville possède son dieu propre, ou du moins, celui qu’elle préfère. Les autres membres de la triade sont ici Mout (sa parèdre) et Khonsou (son fils). Au-delà du portique s’ouvre une allée de colonnes gigantesques, papyriformes comme disent les spécialistes, créée par Aménophis III, avec des châpitaux en forme de fleurs ouvertes dont notre guide dit, admiratif, qu’ils pourraient supporter vingt-deux personnes debout… mais qu’iraient faire là-haut vingt-deux personnes debout ? Les bas-reliefs des murs extérieurs représentent comme toujours des scènes de bataille (encore Qadesh), mais aussi des scènes de joie, de retrouvailles entre les dieux lors de la fête d’Opet, au second mois de l’époque d’inondation.

24 novembre : deuxième jour à Louxor, consacré à la rive Ouest, celle vouée aux Morts et qui contient, dans de vastes étendues désertiques et montagneuses, la vallée des Rois et le temple de Hatchepsout (entre autres, car il y a aussi la Vallée des Reines, celle des Nobles et le village de Deir-el-Medina, dont nous serons privés, faute de temps et aussi parce que la tombe de Nefertari étant fermée, la vallée des Reines ne présenterait plus beaucoup d’intérêt, d’après notre guide). On pourrait dire de la Vallée des Rois qu’elle est devenue un vaste complexe de tombes parcouru par des véhicules électriques qui déposent les très nombreux touristes de place en place (Gizeh a aussi cet aspect désormais, fini le temps des aventuriers anglais qui la parcouraient à dos de chameau), lesquels touristes (dont nous faisons partie), n’en finissent pas de se photographier, comme si ce qui les intéressait en ces lieux, ce n’était pas les lieux eux-mêmes, mais leur propre présence. Alors, on voit des jeunes femmes, courtement habillées, se filmer afin, n’en doutons-pas, de nourrir dans l’instant le fil de leurs « stories ». On parle anglais, allemand, coréen, taïwannais, thaï, beaucoup moins japonais, les habitants de l’archipel se faisant en tout cas plus discrets. J’éprouve de la tendresse pour un vieux couple de cette nationalité, solitaire, qui remonte tout en sueur et éreinté une des rampes qui conduit au fond d’une tombe. Elle cherche une place pour s’asseoir, je lui en fais une près de moi, mais comme je ne peux pas les séparer, je cède la mienne au mari, qui me serre la main avec effusion. Modeste instant de rencontre au sein de lieux où on n’en a que pour soi-même et la photo que l’on prendra.

Les tombes pharaoniques sont de profonds couloirs dont les parois et les chapelles percées de temps en temps à titre de haltes de repos, contiennent des dessins fabuleux, gravés dans la pierre, et peints de couleurs vives, accompagnés de textes qui nous demeurent mystérieux, à nous autres béotiens, mais qui ont sans doute été tous traduits, révélant alors tous les secrets des vies de cette époque. C’est parfois beau à couper le souffle. Au bout du couloir, c’est la mort. Ou la morte, ô délices, ô tourments ! (la rose qu’elle tient c’est la rose trémière, disait encore Gérard). Peu de tombes recèlent la momie du roi embaumé. Seule peut-être celle de Toutankhamon, qui fut protégée par l’ombre que lui fit la tombe d’à côté… Nous voyons Ramsès III, Ramsès IV et Merenptah, dont les momies sont ailleurs.

Après une courte halte chez un tailleur de pierres, chez qui nous faisons provision de petits cadeaux (quelque scarabée, quelque hippopotame et quelque chat dédié à la déesse Bastet), nous voici face à l’immense temple construit pour Hatchepsout, par son architecte (et amant disent les amateurs de petites histoires) Sénènmout, au bas de la montagne, étalé sur trois terrasses avec, à chaque étage des galeries qui représentent les événements marquants, imaginaires ou réels, attachés à cette reine unique qui dut abandonner son apparence féminine pour mieux incarner le Pouvoir. Ainsi une aile est-elle consacrée à sa naissance imaginairement conçue d’origine divine, et une autre au grand voyage entrepris au pays de Pount, qui n’est autre que l’actuelle Somalie. Toutes ces illustrations s’étalent sur les murs comme les planches d’une énorme bande dessinée, jusqu’aux personnages croqués avec réalisme comme cette reine du Pount, petite et déhanchée et souffrant d’éléphantiasis. Le coeur se serre au souvenir du massacre perpétué ici en juillet 1997.

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1 Response to Le voyage en Egypte – 4 – Louxor/1

  1. Ah,j’avoue que le temple de Karnak illuminé me fait rêver ! 🙏

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