En souvenir de Henry Brulard, qui naquit et vécut à Grenoble

Les journées du Patrimoine, à Grenoble, comme ailleurs, ouvrent des portes sur des domaines intérieurs que l’on fréquente peu dans les temps ordinaires. Ainsi de celles de l’appartement natal de Henry Beyle, alias Stendhal où il naquit le 23 janvier 1783, et où il resta jusqu’à cette catastrophe qu’il relate dans La vie de Henry Brulard : la mort de sa mère, Henriette-Adélaïde Charlotte Gagnon, en couche, en 1790. Il aurait pu rester avec son père, mais ne l’aimant pas beaucoup et n’étant guère aimé de lui, il préféra se réfugier chez le vieux père Gagnon, son grand-père, qui habitait à deux pas de là (non, dit-il, « à cent pas », et c’est vrai), et dont l’appartement donnait sur la place Grenette (ce qui n’est plus le cas aujourd’hui, puisque ce qu’on nous donne comme « l’appartement Gagnon » est amputé de sa moitié, qui est toujours habitée par des particuliers). On peut s’étonner qu’en 2025, on garde encore une passion pour cet auteur dont d’aucuns diraient qu’il appartient à un monde révolu, à une conception de l’amour démodée et en tout cas très loin de #metoo.

Henriette Gagnon

Or, Stendhal est moderne. Il faut lire ce monument de la littérature française qu’est cette vie de Henry Brulard que je citais plus haut pour s’en rendre compte. « Je passe pour un homme de beaucoup d’esprit et fort insensible roué même, et je vois que j’ai été constamment occupé par des amours malheureuses […] A quel ami ai-je jamais dit un mot de mes chagrins d’amour ? Et ce qu’il y a de singulier et de bien malheureux, me disais-je ce matin, c’est que mes « victoires » (comme je les appelais alors, la tête remplie de choses militaires) ne m’ont pas fait un plaisir qui fût la moitié seulement du profond malheur que me causèrent mes défaites. » Certes, voici un mode d’expression qui assimile l’amour à des conquêtes, loin donc du type de rapport entre les genres que souhaiteraient les féministes d’aujourd’hui (à juste titre), mais on sera indulgent envers Henry rien que pour ce qu’il semble s’en rendre compte en prenant soin d’indiquer, comme s’il rougissait, qu’il ne dit cela que parce qu’il à la tête pleine de « choses militaires ». Il ne se vante pas. Il souffre et, pour l’exprimer, il se sert du langage qui est à sa disposition en ce XIXème siècle. On est loin du dragueur qui aligne ses conquêtes comme autant de prouesses (Stendhal n’est pas Frédéric Beigbeder par exemple). Lorsque je lisais cela, jeune, cela me touchait car c’était aussi ce que je vivais, et qu’un si illustre personnage le rapporte me réconfortait. Heureusement, plus tard, ma vie a pris un cours plus joyeux. Mais elle aurait pu demeurer aussi triste et mélancolique que ce que Stendhal nous laisse entrevoir de la sienne. Après tout, il n’a guère eu de joie, et sa sinécure de consul à Civittavecchia, pour proche de Rome, sa ville de prédilection, qu’elle fût, n’a pas dû lui apporter de grandes satisfactions. J’ai préféré, quant à moi, écrire des articles en anglais sur les modèles logico-mathématiques de la syntaxe ou partir en Afrique ou à Haïti enseigner à des étudiants perdus au bout du monde la manière dont je voyais l’histoire et la philosophie des sciences.

J’ai aimé Stendhal dès ma rencontre avec lui lorsque j’était encore très jeune et sur les bancs du lycée, où il m’était présenté par cet excellent prof de français que j’ai déjà évoqué, qui se nommait monsieur Pierre Abramovici (lycée de Drancy, aujourd’hui Eugène Delacroix, Seine-St-Denis).

Et de loin en loin au cours de ma vie, je l’ai retrouvé, comme un vieil ami avec qui l’on entretient des rapports distendus mais sincères. Habitant Grenoble depuis une cinquantaine d’années (!) j’aurais pu le côtoyer avec plus d’assiduité. Je ne l’ai pas fait, à cause sans doute de cette propriété dont je ne sais si elle est une qualité ou un défaut (défaut sans doute), qui est d’instinctivement tenir à distance les périodes, les lieux, les gens qui, si je les approchais de trop près, me détourneraient par trop des buts que je me fixe dans le moment présent.

Huile sur toile de Pierre-Joseph Dedreux, 1839

J’ai aimé qu’il se passionne pour les mathématiques et qu’en même temps, il exprime un trouble à leur propos : telles qu’elles lui étaient enseignées, elles lui apparaissaient comme un dogme fermé. Il en donne pour exemple la définition des parallèles : « Au commencement de la géométrie, on dit : « On donne le nom de PARALLELES à deux lignes qui, prolongées à l’infini, ne se rencontreraient jamais. » Et, dès le commencement de la Statique, cet insigne animal de Louis Monge a mis à peu près ceci : Deux lignes parallèles peuvent être considérées comme se rencontrant, si on les prolonge à l’infini. Je crus lire un catéchisme et encore un des plus maladroits. Ce fut en vain que je demandais des explications à M. Chabert. « Mon petit, dit-il en prenant cet air paterne qui va si mal au renard dauphinois, mon petit, vous saurez cela plus tard » ; et le monstre, s’approchant de son tableau en toile cirée et traçant deux lignes parallèles et très voisines, me dit : « Vous voyez bien qu’à l’infini on peut dire qu’elles se rencontrent. » Je faillis tout quitter. » (p. 335, ed. Folio). Ce trouble causé par les mathématiques, je l’ai connu aussi (avant qu’il ne se dissolve dans les approches contemporaines, mille fois plus rigoureuses que les mathématiques que l’on pouvait faire en 1795), et il existe une autre œuvre littéraire magistrale où il est parfaitement exprimé : il s’agit du roman de Robert Musil, Les désarrois de l’élève Törless (qui donna lieu en des temps anciens à un très joli film en noir et blanc, réalisé par Volker Schlöndorf avec Mathieu Carrière dans le rôle principal). Où le héros se pose des questions métaphysiques sur les nombres complexes.

En ce dimanche du Patrimoine, trois excellentes lectrices disaient des extraits de La vie de Henry Brulard, notamment ceux relatant des scènes ayant eu lieu dans l’appartement. C’était évidemment troublant. Imaginer que madame Beyle, mère de l’écrivain, était passée de vie à trépas dans la pièce même où nous étions assis, pieusement concentrés sur les mots du narrateur. Penser à ce que serait ensuite sa vie d’enfant dans une pièce sombre où il devrait voisiner avec les « collections » de l’horrible abbé Reillane (des dizaines de canaris enfermés dans une cage), mais heureusement essayer d’imaginer ce que pouvaient être ces moments d’enfin un peu de joie quand il pourrait rejoindre ses amis les Bargillon, trois jeunes – dont une fille – d’à peu près son âge mis sous la houlette d’une babysitteuse guère plus vieille car elle avait 17 ans alors que lui, Henry en avait treize. Cela se passait rue Chenoise, qui s’appelle toujours rue Chenoise mais qui, lorsqu’on s’y promène aujourd’hui, donne l’impression d’un triste abandon qui aurait été sinon voulu du moins toléré par la municipalité actuelle qui n’est guère habitée par l’âme stendhalienne. Un livre vient de sortir, dont on fait grand cas dans le microcosme politico-littéraire grenoblois, autrement dit cette partie de la bourgeoisie qui n’a peut-être guère changé depuis les tentatives de monsieur Gagnon de devenir député, La sociologie de Grenoble, où l’on aligne quelques chiffres, consacre deux pages à la culture – quand on sait la place que le théâtre a occupé en cette ville où ont été présentés les meilleurs spectacles de Georges Lavaudant entre autres – et le nom de Stendhal ne possède aucune occurrence, bel exemple de ce que l’on entend par la sociologie positiviste faisant fi de la composante imaginaire d’une ville qui, pourtant, est essentielle.

Pourquoi donc Stendhal et cette émotion à entendre ces textes en ces lieux ? Peut-être parce qu’une ville est aussi une tranche spatio-temporelle, et que ce genre d’événement nous procure la possibilité de voyager dans la dimension temporelle : Henry Beyle est un ami. Il boit son café de temps en temps en face des Halles. Il suffit d’être là assez tôt le matin pour le rencontrer.

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1 Response to En souvenir de Henry Brulard, qui naquit et vécut à Grenoble

  1. Avatar de Debra Debra dit :

    Merci. J’ai vibré avec vous, le temps de lire ce billet. J’ai visité cet appartement dans le temps. Grenoble adore dans le temple d’une religion scientifique en ce moment. Peut-être sera-t-il ainsi bien après ma mort…

    Je préfère vivre dans un monde où les lignes parallèles POURRAIENT se rencontrer un jour que dans un monde où elles ne se rencontreront jamais.

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