Avignon 2025 : éloge de la distance

Avignon est une fête chaque année, à cause du théâtre qui donne ici ses plus belles réalisations et à cause d’une communion non feinte qui s’empare d’un public attentionné, recueilli, prêt à cette sorte de jouissance que procure la communication vivante. Comme l’art contemporain, dont on a pu dire (cf. ici) qu’il offrait l’un des derniers moments de rencontre d’une communauté lors des grandes expositions, le théâtre fait communier ensemble des masses de gens qui a priori ne se connaissent pas, viennent d’horizons sociaux et géographiques différents, ont des âges différents, le long d’un moment qui va d’une à plusieurs heures, concentrées qu’elles sont sur un texte, un jeu de comédiens, une mise en scène féérique, des costumes éblouissants, des ambiances de mythes. L’Antiquité se rejoue. Un peuple se revit ensemble1.

Deux sommets de ce Festival furent atteints avec La distance, pièce de Tiago Rodrigues mise en scène par l’auteur et Le soulier de satin, mise en scène par Eric Ruf.

Marina Hands et Didier Sandre, photo Raynaud de Lage pour Le Monde
LE SOULIER DE SATIN
Version scenique, mise en scene et scenographie Eric Ruf
Avec la troupe de la Comedie-Francaise

avant et après le spectacle

Le soulier de satin a eu beau durer huit heures, presque aucun spectateur n’est parti, les espoirs de ceux, se pensant mal placés, qui espéraient pouvoir glaner quelques rangs au fil du temps grâce aux désertions qu’ils pensaient inévitables furent vite éteints : on a eu une place pour Le soulier de satin (parfois obtenue de haute lutte!) et on y tient, on ira jusqu’au bout. Un bout qui s’amorce à l’aube, quand le ciel rosit avant de bleuir, juste le moment choisi pour qu’un des personnages annonce : « nous voici sous un nouveau ciel ». Moi qui, jusqu’ici, n’avait guère lu du Claudel (catalogué comme « écrivain catholique ») je découvrais la puissance d’un texte qui, certes, part dans tous les sens, y compris dans des discussions absconses sur des sujets qui n’ont plus beaucoup cours aujourd’hui (à propos de la foi catholique justement, ou de certaines conceptions de l’art, que, d’ailleurs à raison, le metteur en scène a gommées), mais développe certains fils qui, quand on les suit, nous conduisent à des apothéoses de joie et de modernité. Comme quand Prouhèze, ici fantastiquement jouée par Marina Hands, gravit quatre à quatre les gradins des spectateurs, le poing levé, en scandant, comme à la manif, « non ! Je ne renoncerai pas / à l’amour de don Rodrigue ! » (slogan répété plusieurs fois). Ou quand, à la fin de la troisième journée (moment le plus sublime), alors qu’enfin elle retrouve son Rodrigue (Baptiste Chabauty), venu défendre pour le compte du Roi, le château de Mogador qui lui avait été pourtant confié, à elle, et qu’on s’attend à des retrouvailles ardentes, elle s’oppose à lui, en lui faisant la leçon sur l’amour, le vrai amour, à laquelle le preux chevalier évidemment, ne comprend rien. Perchée dans les gradins et repoussant Rodrigue qui fait mine de la rejoindre, elle défend avec force une conception exigeante de l’amour, qui ne peut se limiter au don du corps : Tu en aurais bientôt fini avec moi si je n’étais pas unie maintenant avec ce qui n’est pas limité ! Tu cesserais bientôt de m’aimer si je cessais d’être gratuite ! Aux protestations de Rodrigue qui, bien sûr, vient chercher son dû, enfermé autrefois dans une promesse, elle répond : Pourquoi ne pas croire cette parole de joie et demander autre chose que cette parole de joie tout de suite que mon existence est de te faire entendre et non pas aucune promesse mais moi ! Moi, Rodrigue ! Moi, moi, Rodrigue, je suis ta joie ! Mais le vice-roi ne voit là que de la déception. A quoi sert cette joie si tu ne peux me la donner ? Ouvre, lui répond-elle, et elle entrera. Comment faire pour te donner la joie si tu ne lui ouvres cette porte seule par où je peux entrer ? On ne possède point la joie, c’est la joie qui te possède.

Après telle déclamation, on ne peut que se sentir pantois, rêver que de telles paroles pénètrent dans l’oreille des sourds, ceux qui sont encore plus sourds que Rodrigue et n’attendent de l’amour que gesticulations vite oubliées.

Beauté indescriptible, lors de la première journée, du moment où Prouhèze s’en remettant à la Vierge pour qu’elle sauvegarde son honneur, afin de se contraindre à avoir une marche ralentie vers celui qu’elle aime, lui transmet son soulier (de satin!) attaché à un ballon, lequel, lentement, s’élèvera dans le ciel avignonais…

Lors de la quatrième journée (après le troisième entracte donc, il est déjà quatre heures du matin), Rodrigue réapparaîtra, au moins trente ans après les faits, il aura connu déchéance et misère et traînera avec lui une jambe de bois, revenant du Japon où il s’est fait dessinateur et vendeur d’images pieuses – bel échaffaudage qui trône au-dessus de sa tête désormais chenue – mais continuera à ne pas comprendre, voudra bien répondre à l’appel du Roi qui veut désormais lui donner à diriger rien moins que l’Angleterre qui vient d’être conquise – du moins le croit-il – au prix d’une bataille navale dont nous voyons les péripéties au travers de maquettes de voiliers qui s’affrontent sur une table réduite au milieu de la scène (mais c’était une fausse nouvelle, que l’on veut cacher au roi!), épris d’un idéalisme naïf, tiraillé entre les injonctions de la fille de Prouhèze auxquelles il ne comprend à nouveau rien, et les recommandations royales, imposera de telles conditions qu’il se fera répudier cette fois pour de bon. Il fait complètement jour quand les soldats qui le gardent – car il est jugé comme traître – tentent de le négocier avec une religieuse qui, finalement, n’en veut pas… Le spectacle s’achève dans le triomphe le plus total. Eric Ruf qui s’avance sur la scène est ovationné.

Prouhèze était mariée avec Don Pélage, bien plus âgé qu’elle. Il n’est pas indifférent pour apprécier la beauté du spectacle de savoir que Don Pélage est joué par Didier Sandre, lequel il y a trente-huit ans, jouait Rodrigue, et que Marina Hands, qui joue Prouhèze, est la fille de Ludmilla Michaël qui, à l’époque, avait le même rôle ! Ici l’histoire du théâtre, dans sa magie, rejoint le théâtre lui-même telle une mise en abime.

Ô Rodrigue, il est vrai, cette distance qui me sépare, il est impossible par nos seules forces de la franchir.

Et par cetté évocation du mot « distance », nous voilà envoyés vers cet autre sommet de la programmation du Festival qu’est la pièce justement intitulée La distance, écrite et mise en scène par Tiago Rodrigues, vue à la salle L’Autre Scène, à Vedène, aux alentours de midi, alors qu’il faisait très chaud, et que je reconnaissais dans le public Patrick Boucheron en short et casquette, dont j’ai parlé la semaine dernière. Merveille d’émotion, là aussi, avec ses accents de sublime également même s’ils s’expriment cette fois dans une langue plus moderne, plus accessible, plus proche de nous… bref, plus « jeune ».

Ainsi ces deux pièces, Le soulier et La distance, se rejoindraient-elles par un thème commun. Trouver la bonne distance entre les êtres. Possiblement annulable mais sans jamais atteindre l’annulation totale pour la première, et maximale dans la seconde puisqu’opposant Mars et la Terre. La distance est en même temps la propriété nécessaire pour que nous puissions penser. Ainsi qu’aimer. Et d’aimer il s’agit donc dans ces deux pièces. Pour Le soulier de satin, nous avons vu comment, par le biais du dialogue entre Prouhèze et Rodrigue. Pour la pièce de Tiago Rodrigues, c’est évidemment autre chose puisqu’il s’agit de l’amour entre un père et sa fille.

La Distance – décors

Nous sommes en 2077, et la Terre connaîtra bientôt son quatrième effondrement… On ne peut visiter l’opéra de Sidney qu’en empruntant des tenues de plongée, l’espèce kangourou a disparu (on en a pourtant signalé un exemplaire près d’un supermarché de grande ville), il est difficile de se baigner dans les mers trop chaudes envahies par des îlots de méduses. Le père, Ali, magnifiquement joué par Adama Diop, est médecin, il a perdu sa femme accidentellement. La fille, Amina (Allison Deschamps), a fait un master of science en Australie et a pu de ce fait s’immiscer dans un programme d’expédition sur Mars. Programme qui en principe est réservé aux enfants de riches, qu’elle n’a pu rejoindre que grâce à ses compétences (de fait imposé par une « Corpo-Nation », organisme dont on devine la nature capitalistique, aux « Républiques » qui tentent de résister avec de faibles moyens). Elle est donc partie sans rien en dire à son père. La voici arrivée sur la planète rouge, contrainte de vivre dans des souterrains, à moins de sortir en surface revếtue d’un scaphandre. On essaie de recréer les conditions d’une vie humaine, on y cultive des tomates et on y fait de l’huile sauf que l’on voudrait lui donner le goût de l’olive alors que l’on n’a pas d’olive. La vie s’ébauche avec une contrainte de taille : celle de tout oublier. Car il faut tout oublier pour reconstruire un monde nouveau, repartir de zéro. Les participants ont donc pour nom : les Oubliants. Voilà le défi auquel doit faire face le père : instaurer une relation régulière avec sa fille, à coups de messages échangés qui prennent des semaines à arriver, et tenter par eux de maintenir des souvenirs, une transmission, alors que tout est fait pour qu’au contraire la fille oublie. En dépit des obstacles et de la distance, les messages sont des confidences intimes très intenses, comme si la distance permettait de mieux se connaître. Vers la fin, bien sûr, la corde cassera, il y aura rupture entre celle qui est partie pour changer de monde et celui qui aura passer sa vie à espérer changer le monde sans y parvenir. On comprend donc combien cette pièce est poignante et pourquoi les spectateurs ont parfois du mal à retenir leurs larmes. La mise en scène est sobre et belle : un plateau circulaire tourne à différents rythmes (très vite à la fin!) montrant aux spectateurs tour à tour Mars (imitation de rocher rouge) et la Terre (tronc d’arbre sec).

J’ai parlé d’un lien avec Le soulier. C’est à propos de l’amour. Que peut l’amour face à l’absence ? Que peut-il face à l’oubli programmé ? En quoi consiste-t-il ? N’est-il pas bien fragile quand tout se dérobe. Dans Le soulier, il se dérobe face à l’incompréhension, le temps qui file, et la mort, dans La distance c’est face au désastre écologique, mais c’est aussi face au temps, qui, dans les deux cas, est synonyme d’oubli. C’est bien pourquoi ces deux pièces ont tellement ému les spectateurs et pourquoi probablement elles resteront dans leurs esprits comme autant de pierres à conserver pour bâtir peut-être encore un peu de foi en l’avenir. Tant qu’on peut réfléchir à l’amour et aux conditions de l’amour… tout n’est peut-être pas perdu.

1On me dira inévitablement que ce n’est pas tout à fait vrai, que ce n’est pas « le peuple » mais une partie du peuple, que l’audience est majoritairement d’origine bourgeoise et un peu plus âgée que la moyenne, mais ne faut-il pas oublier un peu ces lectures sociologiques de la réalité. Il ne s’agit pas de reprocher aux autres, à tous ceux qui vivent avec juste ce qu’il faut pour survivre, de ne pas participer aux fêtes de l’esprit, ce serait profondément indécent. Mais de dire, au contraire, que le fait que tous participent est le seul objectif social et émancipateur qui vaille, et que cela ne signifie pas que ceux et celles qui ont la chance de pouvoir participer dès aujourd’hui soient contraints à la culpabilisation. La fête théâtrale n’est pas une manifestation de l’esprit de consommation, autrement dit une conséquence d’un état de fait social au sein de la formation sociale capitaliste. Tout au contraire, le théâtre, comme à l’âge antique, doit être vu comme matrice d’où s’origine le sens et qui nous met en porte à faux vis-à-vis des objectifs de cette formation sociale. Le théâtre « déborde » la marchandise et nous fait tout à coup entrevoir ce que serait une société qui serait libérée des contraintes de celle-ci. Le théâtre est, comme le dit Jean Caune dans son livre « Faire théâtre de tout », un fait social total. En cela il est par essence innovant et générateur potentiel d’une vie démocratique.

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