Les mathématiques, l’art et la littérature –II – L’art

Profitant de l’occasion fournie par cet événement auquel je m’étais promis d’assister – la leçon inaugurale de Thierry Coquand au Collège de France – je m’étais décidé à aller visiter, le matin même, la nouvelle Bourse de Commerce, création due à la fortune de François Pinault, l’un des milliardaires qui consacre une partie de son argent à une collection d’art contemporain que l’on dit admirable. Aimant toujours m’accompagner d’un livre qui porte sur le sujet de mes voyages ou de mes visites – ainsi que je l’avais fait précédemment en me munissant du dernier livre de Mathias Enard pour aller à Berlin – j’avais cette fois-ci pris celui écrit par Christine Angot dans la collection des Nuits au musée, parce qu’il était censé décrire une nuit passée à l’intérieur de ce bâtiment magnifique en forme de rotonde. Las ! Je fus déçu. Attiré que j’avais été par son intervention au cours de l’émission La Grande Librairie où elle titillait allègrement le meneur de jeu et où elle déclarait qu’elle avait choisi la Bourse parce que c’était un « lieu de pouvoir », je m’attendais à ce qu’elle approfondît l’idée en nous racontant ce que cela faisait d’être installée ne serait-ce qu’une nuit au sein d’un lieu certes superbe mais érigé en temple de la valeur et du capitalisme moderne. Quelque chose comme un The Brutalist en version littéraire en quelque sorte. Loin de cela, l’autrice consacrait des pages à relater des mondanités, des amitiés bancales avec des stars du système artistique et des liaisons éphémères avec tel ou tel héros ou héroïne de l’actualité version Gala. En fait de pouvoir, elle s’y décrit, elle, comme femme de pouvoir : qu’est-ce d’autre que d’être membre de l’académie Goncourt, avec ce que cela recèle de capacité d’influence sur les critiques, les éditeurs et les confrères, qui se voient désormais contraints de ne surtout pas la critiquer au risque de se voir rayés des listes de récompensables1 ?

Intérieur de la Bourse de Commerce – video de Arthur Jafa

Bien, je n’étais donc pas dans le domaine de la haute littérature, ni même dans celui de l’art, puisque ses jugements s’arrêtaient à « telle œuvre est belle » (« Léonore est revenue, et s’est allongée sur le lit de camp : – c’est vraiment très beau. Je me suis allongé à côté d’elle. – Les pièces sont vraiment très très belles. Objectivement les pièces sont très belles ») alors même que, dit-elle, elle a fréquenté certains des artistes les plus en vue, et qui ont leur place en ce lieu, et que donc elle devrait être capable d’en dire plus.

Il me fallait donc être seul dans ma visite de ce temple honorant à première vue un fétiche : le fétiche-art. Seul pour évaluer sans préjugé ce que je ne connaissais pas encore, des œuvres d’artistes avec lesquels je suis peu familier car leurs noms restent souvent à peine murmurés dans des cercles très fermés qui croient ainsi rendre un culte à ce qui fait que l’on peut encore espérer de la vie : l’art, qui devrait être ouvert à tout vent.

oeuvres de Mira Schor et Lynette Yiadom-Bioake

J’ai fait sagement la queue avant qu’il ne soit l’heure d’entrer et j’ai alors été saisi par la majesté du lieu : on retrouvait quelque chose de ce qui nous avait enchantés, C. et moi, lorsque nous étions l’an dernier sur l’île de Naoshima. Pas étonnant puisque l’intérieur de la Bourse de Commerce avait été entièrement refait par l’architecte Tadeo Ando, lequel avait introduit ici le même esprit, les mêmes courbes et surfaces se coupant à différents types d’angle que celles que nous voyions sur l’île. Le retour de The Brutalist, vous dis-je. On pénétrait par une ouverture rectangulaire qui donnait sur la projection d’un film de l’artiste vidéaste Arthur Jafa dans lequel se bousculaient à rythme très rapide des images prises aux quatre coins de l’Amérique de corps et de visages appartenant à la communauté noire américaine, depuis les figures iconiques comme Angela Davis, Miles Davis, Martin Luther King, Barack Obama etc. jusqu’à des anonymes, et parmi eux des danseurs de rue, des joueurs de baskett-ball et les plus démunis des enfants noirs des bidonvilles et des laissés pour compte des rues les plus désertes des grandes villes. La video se nommait Love is the Message, the Message is Death, comme un rappel lointain du slogan de Marshall McLuhan, The message is the massage, mais cela me rappelait aussi la phrase entendue en Inde autrefois, sur un site jaïn, selon laquelle Emptyness is the Message. Tellement ce mélange d’images précipitées les unes contre les autres avait tendance à les faire toutes s’annihiler dans un même maëlstrom qui, semblait-il, à la fin, débouchait sur le vide et l’anéantissement, ponctué de loin en loin par le rappel du soleil, boule incandescente qui inscrivait ce flux dans un devenir cosmique. Qu’y avait-il à l’horizon que la Mort et l’inévitable absorption de notre planète par l’étoile grossissante avant qu’elle même ne devienne une naine rouge.

Dans une salle attenante, baptisée Galerie 2, était projetée une autre video du même auteur (AGHDRA), où, cette fois, sur un écran vraiment gigantesque, on voyait un océan de lave et de plaques de plastique onduler sous un ciel d’aurore pendant qu’un bateau errait sur cette surface avec, à fond de calle, des personnes enchaînées, le tout baignant dans un mélange de musiques envoûtantes empruntées à la culture africaine-américaine.

Faisant le tour de la rotonde, comme un cadran d’horloge divisé en vingt quatre cases, on pouvait aller de vitrine en vitrine, comme autant de stations sur un chemin de croix imaginaire, afin de contempler en chacune une œuvre du sculpteur Ali Cherri, toutes ayant ce côté énigmatique du rêve, inscrites dans la lignée d’un certain surréalisme, réminiscences de Magritte ou de Delvaux, montrant la fragilité de certains objets du monde, comme nos vies, symbolisées ici par celle d’un petit chardonneret entre la vie et la mort, tenu dans une main qui hésite avant de se refermer, ou bien ces pierres sculptées datant du 14ème siècle que l’artiste a récupérées pour les greffer à des formes modernes, établissant ainsi un lien entre les époques historiques comme il établit un lien entre le rêve et la réalité.

Ali Cherri

Je suis monté aux étages supérieures, j’ai parcouru au dernier étage une galerie circulaire qui passait par tous les plus grands artistes d’aujourd’hui, ayant pour noms Kerry James Marshall, Marlene Dumas, David Hammons, Mira Schor, Peter Doig, Miriam Cahn, Ana Mendieta, Lynette Yiadom-Boakye, Georges Adeagbo et j’en oublie. Chacun ou chacune proposant un univers qui lui est propre, tellement singulier à chaque fois qu’il faudrait un temps indéfini pour pouvoir entrer en lui comme il le faudrait. Ce qui m’a le plus touché est bien sûr – puisque c’est ce que je tente d’approcher par une pratique datant déjà de nombreuses années – le domaine de la peinture proprement dite. On a eu tendance à oublier dans un passé récent le poids et la force de surfaces peintes. Surfaces avec des couleurs vives ou au contraire avec des couleurs sombres, avec des formes hiératiques qui nous dominent comme des figures de divinités alors qu’elles sont à l’image de gens du quotidien, corps qui dansent comme dans le cas des oeuvres de Lynette Yiadom-Boakye, ou qui se baignent dans la lumière de l’aube ou dans des mers bleu de prusse comme on le voit chez Gideon Appah (The woman bathing), corps pesants ou au contraire fluides comme s’ils allaient s’envoler et rejoindre le monde des esprits (Mira Schor). Pas un hasard si l’exposition s’intitule Corps et âmes.

Avignon – Georg Baselitz

Mais l’impression la plus forte qui m’a été donnée au cours de cette visite c’est celle offerte par les toiles gigantesques de Georg Baselitz, huit toiles verticales tombant du plafond, semblant plus grandes que les statues de l’île de Pâques (que je n’ai jamais vues!), toutes étant censées être des autoportraits de l’artiste, la tête en bas, regroupées sous le titre énigmatique pour moi de : Avignon. J’avais déjà vu des œuvres de l’artiste allemand, lors d’une de ses rétrospectives récentes, et j’avais déjà noté ce caractère unique qu’il développe, la recherche d’une maladresse dans l’exécution qui advient particulièrement lorsqu’on décide de dessiner les objets à l’envers, puisqu’on est alors confronté au réel de l’objet tout en étant forcé d’omettre les automatismes de sa représentation. Corps tête en bas comme moments d’un processus dialectique où l’on renverse le réel pour mieux le ressaisir ensuite dans une nouvelle fraîcheur quand il a été retourné, remis la tête à l’endroit, quand on devrait alors le retrouver inchangé alors qu’au contraire il est bouleversé, méconnaissable, prêt à repartir, tout ce que nous attendons, en somme, d’une vraie révolution qui, ici, avant de se produire dans l’histoire, se réalise dans l’esthétique. Et ce n’est déjà pas si mal si l’on croit comme le dit Hannah Arendt (dont le propos m’est transmis par Jean Caune) que c’est peut-être par l’esthétique que nous pouvons reconquérir une manière nouvelle de penser le politique.

Rien d’étonnant donc à ce que je revienne bouleversé de cette visite. L’art, à l’instar des mathématiques, demeurerait donc encore une réserve d’espoir, même s’il est confiné dans des temples, même si, pour se donner à voir, il doit passer par l’entremise des milliardaires. Le capitalisme tente de l’accaparer, mais voilà qu’il déborde des limites dans lesquelles il voudrait le cantonner.

La Beauté ne peut jamais être totalement asservie.

1 Le titre est « Ma nuit sur commande », où il faudrait voir un rappel des nuits incestueuses racontées dans les ouvrages précédents, dont le très émouvant « Voyage à l’Est », comme si, en quelque sorte, Christine Angot devait endurer en répondant aux sollicitations de l’éditeur une sorte de relation incestueuse et subie avec l’art contemporain. Cette idée n’est pas approfondie dans le livre, qui n’en reste qu’à l’extrême superficialité.

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1 Response to Les mathématiques, l’art et la littérature –II – L’art

  1. Avatar de Debra Debra dit :

    Testing.. je peux publier ici ou pas ? On verra.

    Je suis contente de lire ceci, Alain, moi qui ne vais plus dans les musées contemporaines depuis belle lurette, et qui n’y retournerai pas…à moins que les choses changent, et je ne vois pas d’indication pour l’instant que les choses sont prêtes à changer. Et puis, c’est vrai pour les salles officielles de théâtre, de musique, dans l’ensemble. Il souffle comme un souffle de… haine de soi, de nihilisme, de négation de la beauté, de désir de souiller porté à l’incandescence qui me met mal à l’aise.

    Je me souviens d’une citation d’Elie Wiesel dans le livre « Job, ou Dieu dans le Tempête » où Wiesel fait remarquer qu’il pressent l’arrivée d’un monde où le camp (de concentration) ne sera pas localisé ou circonscrit, tellement il sera partout.

    Bienvenue dans ce monde…

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