La question « de la culture » se trouve tout à coup re-posée à nouveaux frais dans le paysage politique en France et dans le monde. Ce qui semblait aller de soi ne le semble plus. Un public, dont je fais partie, qui, jusqu’ici, goûtait sans remords et sans scrupules les délices émanant des arts, du spectacle dit vivant, du cinéma et de la fiction, se trouve interpellé, parfois malmené. En des temps de restrictions budgétaires, de crise exacerbée (du capitalisme bien sûr, mais cela on le taira souvent), on se sentirait presque coupable de réclamer des subventions et des soutiens pour des entreprises dont on voit bien qu’elles ne concernent pas tout le monde. Alors faudrait-il continuer à s’enrichir l’esprit aux dépens de ceux et celles qui ont déjà du mal à simplement survivre ?
Une classe sociale, dont on dit qu’elle a accaparé depuis au moins le XIXème siècle le secteur de la culture, et qui s’identifie à une certaine bourgeoisie petite ou moyenne (« la grande ayant ses propres réseaux, sa propre « culture » », comme disait récemment un éminent sociologue du domaine au cours d’une réunion) doit-elle être laissée à ses envies, voire encouragée à absorber les deniers nécessaires à la survie des spectacles, des concerts et autres manifestations culturelles ? Telles sont évidemment les questions sous-jacentes aux débats qui ont lieu dans certaines municipalités, même (et surtout?) celles de gauche, lorsqu’elles se qualifient d’écologistes et citoyennes. Mon ami Jean C. me rappelait récemment les propos du maire de Grenoble lors de son accès à son second mandat, qui n’hésitait pas à minorer le rôle de la culture au sein de son équipe, affirmant qu’il fallait mettre un terme à la politique de la culture telle que nous l’avons connue depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale : Malraux et Lang, disait-il, c’est fini.
D’accord, c’est fini. Mais au nom de quoi ? Ou : pour être remplacé par quoi ? On a beau jeu d’en appeler à une culture authentiquement « populaire » si on n’a rien à mettre sous cette étiquette. On peut objecter qu’il n’en a pas toujours été ainsi, que sous l’égide de puissantes organisations de gauche dans les années soixante, des masses importantes d’ouvriers et d’employés des banlieues, se ruaient le dimanche dans les travées du Palais de Chaillot pour y applaudir au TNP les spectacles théâtraux extraordinaires qui sortaient du génie de Jean Vilar, et plus tard, de George Wilson. Gérard Philippe était alors le dieu vivant d’une théâtralité qui enthousiasmait les foules. Mais ceci est loin, trop loin. On nous dira en réponse peut-être que le projet soutenu par la gauche (surtout communiste) n’était pas complètement innocent : il s’y cachait aussi un souci de propagande, la culture était en ce temps-là vue un peu comme une possibilité d’enrégimenter les consciences, d’orienter les masses populaires vers les lendemains heureux d’une société sans classes. Nous en rêvions. J’ai grandi dans une famille ouvrière, mais qui se méfiait de la classe ouvrière et de ses organisations, je souffrais de cela tant j’aurais aimé que tout le monde participe de cette ferveur autour du grand projet socialiste. Qui bien sûr ne s’est jamais réalisé, nulle part et en aucun temps. Mon père, avec qui j’étais en désaccord, n’aimait pas le mot « culture », il me disait qu’il le voyait toujours écrit avec un « K ». Oui, la « kultur » aussi avait été instrument de propagande sous le régime nazi…
De telles considérations nous mettent mal à l’aise. Nous avons tendance à nous réfugier dans nos vieilles certitudes : la culture est indispensable, c’est elle qui nous donne nos instruments de réflexion, nos références, c’est elle qui instaure entre nous des relations qui, en principe, doivent échapper à l’argent, à l’intérêt, à la société marchande, c’est elle qui nous donne une idée du Beau qui doit, en principe toujours, nous faire oublier le poids des contraintes un peu trop matérielles. Le savoir et l’émotion esthétique sont les leviers permanents de notre libération, ou du moins ils devraient l’être. Mais nous sentons vite combien ces proclamations peuvent sonner creux. Qu’en est-il de cette liberté acquise si elle ne bénéficie qu’à un petit nombre d’entre nous ? Comment faire en sorte que toute émotion esthétique ne soit pas jugée élitiste ? Un film d’il y a au moins trente ans avait pour titre : « tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes ». Vient alors le moment où l’on se dit que ce n’est peut-être pas ainsi que se présente le problème, que nous sommes prisonniers de schémas « classistes » dans lesquels s’enferme une certaine sociologie, nous sommes hantés par la vieille idée d’une classe ouvrière qui aurait toujours raison parce qu’elle serait dans le sens de l’histoire. Or, il y a bien longtemps que nous ne croyons plus au sens de l’histoire et si une trajectoire historique existe, c’est celle du capitalisme dont nous pensons qu’il s’effondrera un jour… mais sans certitude que ce soit pour une ouverture vers le paradis. Alors il est normal que nous nous penchions vers ce qui nous fait vivre, ce qui aménage discrètement sans qu’on s’en rende toujours compte des trouées, des possibilités, des surgissements par quoi nous pouvons garder un peu d’espoir vers un peu d’émancipation. Le penseur qui a le mieux synthétisé cette façon de voir est sans doute Jacques Rancière, dont j’ai déjà parlé sur ce blog, mais il y a longtemps (vers 2018) et sans doute analyserais-je ce qu’il dit un peu différemment aujourd’hui : j’ai changé depuis, je serais moins critique à son égard. Rancière fait preuve d’un réalisme lucide, si son propos est émancipateur, ce n’est pas pour nous promettre une « révolution », une sorte de reprise en mieux de 1789, encore moins un 1917, mais de manière beaucoup plus réaliste, un parcours silencieux, susceptible de faire demeurer en nous, même aux pires moments, et de pire moments il y en aura encore en ce XXIème siècle promis aux ravages des hordes poutino-trumpistes cherchant à écraser nos velléités d’indépendance européenne, ou bien aux catastrophes qui ne sont qu’en apparence naturelles, faire demeurer en nous donc des éclairs de pensée et de joie. Et ce parcours silencieux, voire mieux, comme dit Rancière dans son petit livre Dans quel monde vivons-nous ?, cette insurrection silencieuse, sur quoi d’autre peut-elle être basée que sur l’extension du champ des formes littéraires et artistiques et la pratique et la réception de l’art contemporain (ou de la littérature) ?
Il apparaît en lisant Rancière, notamment cet autre petit livre, Partager le sensible, que le problème tel que je viens de l’introduire ne se pose peut-être pas comme j’ai commencé de le faire. Que l’on se trompe lourdement en érigeant la culture en monument, ou en bien monnayable lequel devrait être produit comme on produit des denrées indispensables à toute existence, avec pour inconvénient que la majorité des acteurs sociaux n’en percevrait pas l’absolue nécessité. La culture n’est pas un bien, ni un ensemble de biens, à ce titre on ne saurait la mettre en comparaison avec une activité économique quelconque. Pourtant, dans cet ouvrage dense, il n’y a pas une seule occurrence du mot « culture ». Preuve sans doute que là n’est pas la question.

A la place, il y est question de partage du sensible. Cela rejoint ce que m’a souvent dit mon copain Jean C. à savoir qu’au lieu de culture on ferait mieux de parler d’éducation à la sensibilité. Personne ne niera que le petit humain nécessite dès son plus jeune âge d’être éduqué, et cela dans tous les domaines, en matière de propreté tout d’abord, et de manière de vivre avec autrui, certes, puis après, en matière intellectuelle. La sensibilité aussi est une propriété qui s’éduque. On ne répétera jamais assez le mot d’Eluard selon lequel les poèmes d’amour précèdent l’amour1. Il veut dire par là que l’amour n’est pas un sentiment hors du temps et de l’histoire mais qu’il s’affine au sein d’une époque particulière par le moyen des mots, et surtout des mots des poèmes. La sensibilité est la manière de reconnaître en nous et de faire fructifier, après ce premier acte, nos sentiments et nos émotions. Nous devons apprendre à nous méfier des êtres qui n’en sont pas dotés ou en sont peu dotés car ce sont eux qui nous plongent dans l’abîme, ils occupent souvent les plus hautes fonctions au sein de nos sociétés, et sont même parfois présidents de grands pays. L’éducation de la sensibilité apparaît alors comme un dernier rempart face à leurs actions nuisibles et ce qui nous permettra toujours de résister. Résister encore ici probablement en son sens silencieux car il ne sera peut-être pas question de résister avec des armes et des combats physiques car nous ne ferons pas le poids en face d’eux. Nous opposerons une résistance analogue à celle de l’air quand nous lançons un projectile. L’air sera notre esprit empli de références littéraires, de musiques et de souvenirs de chef d’oeuvre et les projectiles leurs bombes cosmiques faites de haine et de violence.
Quand Rancière parle du partage du sensible, il sous-titre cela « esthétique et politique » et il introduit naturellement le rapport de l’art et de la vie. Il part sans doute (mais sans le dire, car cela doit lui paraître évident) de ce constat que l’aube de la vie humaine est associée à l’art. Lascault, Cosquer, Chauvet… L’art est donc là très tôt. Il ne semble pas que l’on se soit posé la question « faut-il de l’art ? », « l’art est-il nécessaire ? » ou « combien ça coûte ? ». On me dira : mais ils n’avaient pas le souci des subventions à cette époque. Mais comment cela ? Tout le temps qu’ils passaient à peindre et graver sur les parois des grottes, n’était-ce pas du temps pris aux choses matérielles comme chasser pour se nourrir, et fabriquer des feux et des armes ?
Le point central est que les pratiques artistiques transforment nos pratiques politiques, nos manières de faire et de voir des choses, tracent des limites entre ce qui est visible et ce qui ne l’est pas et que même si nous sommes dans l’ignorance de leur pouvoir, elles agissent en transformant nos représentations, ceci est tout aussi vrai des formes théâtrales que des formes d’art pictural par exemple, selon qu’interviennent au premier plan les formes abstraites ou réalistes, elles sont à la fois reflet d’une époque, et partie des leviers qui peuvent agir sur elle. Continuer à les développer participe donc d’un changement des mentalités, d’une adaptation à des problématiques nouvelles, et ce qui est important est que cela agisse à notre insu.

Que l’art, le théâtre, la fiction et la musique aient été, du moins en apparence, depuis deux siècles l’apanage des classes sociales aisées est un fait sans doute malheureux – je dis « en apparence » car nul ne sait évaluer la part des produits de ces pratiques qui ont pénétré la conscience et surtout l’inconscient de beaucoup d’acteurs sociaux qui débordent largement la classe bourgeoise – auquel il devrait être remédié, mais cela n’enlève rien à leur présence au sein de notre temporalité. Le propos d’une politique culturelle doit alors être tout entier tourné vers la manière d’aménager des accès vers eux ou elle, à peu près autant que le propos d’une politique d’aménagement doit être de donner accès à tous à l’eau, à la terre et à l’air pur.
La collectivité paie certes pour des manifestations culturelles dont ne bénéficie – en apparence encore – qu’une petite partie d’elle-même. Mais regrette-t-on le fait qu’elle paie aussi pour la santé de tous, y compris de ceux qui l’altèrent par le tabac, la drogue ou l’alcool ? Non, car cela nous apparaît tout à fait naturel et même souhaitable car la santé est un droit pour tous. La démocratie ne consiste pas à entraîner une totalité d’individus dans un même élan ou dans les mêmes soins, elle consiste à donner des droits, égaux pour tous, droit à la santé même si nous adoptons des comportements à risque (on paie aussi pour les sauvetages en haute montagne), droits à la culture et à l’éducation même s’ils sont utilisés peu ou mal. La liberté d’expression, la liberté de voyager ou celle de prendre des congés, la liberté de création ne sont pas mises en danger par le fait que certains ne les utilisent pas ou peu.
Nous n’avons qu’une vie. Le propre de Rancière est de nous montrer que c’est en son sein que nous pouvons travailler à amener plus de bonheur, ce n’est pas dans une vie rêvée, ni dans un paradis qui viendrait au bout de l’histoire. C’est dans l’ici et le maintenant. Peut-être ne faut-il pas attendre que le capitalisme s’effondre, comme on l’entend souvent suggérer, pour commencer à vivre, ou pour enfin réagir en essayant de poser les bases d’un autre monde. Faisant cela, nous nous auto-mutilerions. Il n’y aura jamais de tabula rasa. Ou alors si c’est le cas (imaginons une extinction globale) le fait d’avoir oublié tout ce qui précède nous aura aussi fait oublier les raisons pour lesquelles nous voulions construire quelque chose de différent ! Nous devrons toujours partir des débris et déchets du monde même en ruines. Et nous devons déjà partir d’eux. Qu’importe si nous ne sommes qu’un faible nombre, nous pouvons servir d’exemples et d’autres nous suivront. L’important n’est pas le nombre à un instant t c’est le fait que nous préservions des droits permettant à chacun et chacune de rejoindre ce chemin. Mais pour que ces droits soient préservés nous devons lutter pour que les moyens existent toujours pour la création et la transmission des valeurs esthétiques.
1« Tant de poèmes d’amour sans objet réuniront, un beau jour, des amants » dans L’évidence poétique.
