[ceci pourrait être un conte de Noël, il suffirait de dire que l’action se passe aux alentours de Noël]
Il était arrivé le matin même par un bateau venu d’Irlande dans ce petit port tout à l’extrêmité sud-ouest du Pays de Galles. Il ne voyait pas très bien le bout de la rue où il s’était emmanché. Ce qu’il voyait c’était des paquets de flotte qui jaillissaient d’entre les maisons. L’intérieur de son sac à dos devait être trempé, aurait-il seulement le temps de tout faire sécher une fois arrivé à l’auberge de jeunesse ? Celle-ci s’annonçait, petite et basse, un seul étage, avec trois tables en bois sur le devant et des bancs pour que l’on s’y pose quand il faisait beau, ce qui ne devait pas arriver souvent. La porte était fermée, on ne voyait au travers des carreaux que les lueurs sombres d’un feu en train se s’éteindre. Il poussa la porte du pied, elle s’ouvrit. Il chercha le ou la réceptionniste. C’était une femme âgée qui ne parlait presque pas, marmonnant entre ses dents, une mèche de cheveux blancs lui barrait le front. Elle était ridée mais dotée encore d’un beau visage, aux yeux très clairs
– combien de nuits ?
– deux ou peut-être plus.
– tu pars où, après ?
– sur Cardiff
– chambre ou dortoir ?
– le moins cher
– alors ce sera une place en dortoir, mais ne t’en fais pas, il n’y a personne ce sera donc comme si tu étais en chambre.
– Ok.
– tiens voilà ta clé. Tu as un sac de couchage ?
– oui mais il doit être mouillé.
– tu me diras si tu as besoin d’un autre.
– merci.
Il s’était installé à l’étage. Si la pluie diminuait, il irait faire un tour, en attendant, il irait près du feu qu’il avait vu rougeoyer dans la salle du bas, avec un bouquin. Il lirait peut-être un bout de Dubliners.
*
il n’y avait vraiment personne en effet dans cette auberge, et a priori aucune possibilité d’acheter quoi que ce soit pour se nourrir. Comment allait-il faire pour dîner ? Il y avait peut-être un pub quelques pas plus loin. Ou bien, dans quelque épicerie, pourrait-il acheter un peu de pain, des œufs, un bout de fromage, ce qui serait suffisant. Depuis combien de temps voyageait-il ? Trois semaines ? Un mois ? Plus ? Il ne savait plus très bien. Il avait pris le car à Rennes, avait rejoint un port en Bretagne et de là était passé en Irlande où il avait fait de l’auto-stop, du bus et un court voyage en train. Il était parti de chez lui parce qu’il n’y avait plus rien à faire. L’usine avait fermé. Il avait peu d’amis. N’avait pas réussi à séduire la fille qui l’attirait. Rien à faire. Peut-être l’herbe serait-elle plus verte ailleurs.
*
Il avait rapporté un paquet de pain de mie, une petite salade, une boîte d’oeufs, deux tranches de jambon sous plastique. L’auberge avait une minuscule cuisine pour faire cuire ce qu’il y avait à cuire. Deux œufs au plat par exemple. Tout en frissonnant, il y entra. C’était sombre, peu accueillant. Une fois sa tâche accomplie, il put retourner au salon avec son assiette et ses tranches de pain. La nuit tombait et l’eau continuait à ruisseler sur les vitres, et à marteler le toit d’une véranda. Comme il s’asseyait, quelle ne fut pas sa surprise de découvrir une forme humaine pelotonnée comme un chat contre le dos d’un fauteuil en osier, de l’autre côté de la pièce. Etait-ce possible ? Une personne était arrivée pendant son absence ? Ou avait-il la berlue ? Ses désirs de trouver à qui parler lui jouaient peut-être des tours, ce n’était rien, juste un paquet de chiffons et de coussins qu’il n’avait pas remarqué au premier coup d’oeil. Mais… ça bougeait ! Un chat peut-être. Un gros chat étalant ses pattes sur une couverture, essayant tant bien que mal de se sécher après une errance extérieure. Il fallait qu’il en eût le coeur net. Alors il s’approcha. Jusqu’à distinguer, il est vrai, une forme humaine !

La forme humaine se déplia un peu, s’étira. Une tête surgit avec des cheveux courts très noirs, des yeux bridés. Dormait-elle encore ou bien son regard avait-il du mal à se frayer un chemin entre cils et paupières lourdes ?
– Hello !
– Qui es-tu ?
– et toi, qui es-tu alors ?
– tu viens d’arriver ?
– (juste un grognement)
– veux-tu partager mon repas ? Je n’ai pas grand chose tu sais, mais on peut toujours tenter de l’accroître, je peux faire un œuf en plus, si tu veux ?
– moui
La comparaison avec un chat n’était pas inopportune : oui, cet être ressemblait à un chat, il miaulait même. Et pourtant ce n’était pas un chat, ça avait tout l’air d’une jeune fille asiatique assez timide.
Ils s’assirent à la même table, et il lui donna tout ce qu’il avait. Elle négligea le jambon, attacha un peu d’intérêt aux œufs, mais fut soulagée de voir qu’il y avait un peu de salade. Il la regardait, à la fois craintif et heureux de faire une rencontre, mais peu rassuré par l’attitude très précautionneuse qu’elle avait. Elle ne parlait pas très bien l’anglais.
– You don’t like ?
– I am vegetarian.
Il ne savait pas trop de quoi parler avec elle. D’où venait-elle ? South-Korea. Il était de plus en plus intrigué. Cherchant dans ses souvenirs, il ne lui vint pas à l’idée qu’il ait pu déjà rencontrer une jeune femme coréenne. Un jeune homme coréen non plus d’ailleurs. Que venait-elle faire ici ? Elle avait quitté son pays, en proie à des manifestations violentes, pour se mettre à l’abri. Et surtout pour continuer le roman qu’elle avait commencé à écrire. Il était de plus en plus étonné. Une écrivaine. Et si jeune. Et venant de si loin. Ils mangèrent lentement. Enfin, elle, ce qu’elle put manger, mâchonnant sans fin le bout de salade verte qu’il avait amené ici par hasard. Ils ne parlaient presque pas. Il l’observait et plus il l’observait, plus il était troublé par sa fragilité apparente. Ses doigts délicats. Son air grave. Un peu maladif.
*
Au bout d’un moment ils se quittèrent. Elle comme un chat qui a mangé et cherche la porte pour s’enfuir sans se retourner, oubliant les ronronnements qu’il a pu prodiguer l’instant d’avant. Lui comme un type seul renvoyé à sa solitude, prêt à la faire disparaître un moment dans les replis de son sac de couchage, qui a eu le temps d’un peu sécher depuis l’après-midi. Il s’endort et plus tard dans la nuit, son sommeil se remplit de rêves. Des filles en fleurs qui déploient leurs bras au milieu de voiles blancs, une fille nue sous son manteau, avec des seins minuscules mais une rose épanouie au milieu de la poitrine, une fille qui tousse comme si ce genre de fleur n’était que le sympôme d’une maladie pulmonaire. Puis des fuites éperdues dans de grandes avenues parcourues par des chars d’assaut, des tirs de mitrailleuse, des soldats entièrement de noir vếtus qui couvrent de nuit des rues et des palais. Une fille qui frappe à la porte d’un dispensaire.
*
au matin, il s’est réveillé, seul comme toujours. Il est allé dans le salon du rez-de-chaussée, inquiet de voir la fille du soir précédent. Mais il n’y a personne. Personne n’a laissé de trace ni sur la table où ils ont pris leur maigre repas, ni dans la cuisine. Il se dirige vers la réceptionniste qui lui confirme que personne d’autre que lui n’a dormi cette nuit dans cette auberge. La pluie s’est arrêtée de tomber, il pourra faire un tour jusqu’au port. Est-ce qu’on a vu quelqu’un embarquer ? Et même hier soir y eut-il un bâteau pour débarquer une passagère ? Il s’avérera que rien de tel ne s’est passé.
De retour à midi, il voit comme une agréable surprise une personne se faire enregistrer auprès de la réceptionniste. Qui est-elle ? C’est une jeune femme encore, et elle a l’air asiatique. Serait-ce la fille du soir ? Cette fois, cette jeune femme là semble beaucoup plus vivante, active. Son sac à dos est plein. Elle lui sourit. Il ne comprend pas, il va la voir et lui demande si elle aussi est coréenne. Quelle drôle d’idée. Eh bien oui, elle est coréenne, et que vient-elle faire là ? Elle fuit son pays occupé par les chars de l’armée du nouveau dictateur, elle cherche le calme pour écrire son roman. Elle ira dormir dans l’autre dortoir, celui réservé aux filles. Mais ils pourront manger quelque chose ensemble avant d’aller dormir.
*
Alors ils se retrouvent le soir. Cette fois il a eu le temps d’aller chercher un peu plus de nourriture, des harengs fumés par exemple. Elle, elle sort de son grand sac un carton de soupe et des friandises en pâte de haricot rouge. Ils parlent de tout et de rien. De la situation dans son pays. Des nombreuses victimes, des gens qui sont morts écrasés par les tanks, visés par les mitrailleuses, de son amie Yonghye qu’elle a perdue et dont elle ignore totalement ce qu’elle est devenue. Elle était triste, elle était pâle la dernière fois qu’elle l’avait vue, elle avait un tatouage en forme de rose au milieu de la poitrine. Elle lui avait confié son manuscrit. Elle ne savait pas où elle était, où son manuscrit désormais se trouvait. Elle pensait que peut-être son corps était entassé avec ceux des autres victimes des massacres. Elle pleurait doucement. Il lui dit alors sa rencontre de la veille. Elle fut secouée par ce qu’il lui dit. Cela cadrait tellement avec son amie. Mais personne ne l’avait vue à part lui, le jeune homme français, et encore la majeure partie de l’histoire s’était déroulée dans son rêve.
Il ne pensait plus à rien, même pas aux formes délicates de la jeune coréenne, il voulut juste lui demander son nom, qu’elle écrivit sur un carton rose pâle décoré d’une fleur verte, mais elle l’écrivit en coréen. 한강
*
ce n’est que longtemps après, qu’il put déchiffrer l’écriture.
Il était écrit : Han Kang.

Alain nous offre pour cette fin d’année une fiction qui montre qu’il est aussi habile à rechercher chez Marx ce qui peut nous aider à comprendre le monde d’aujourd’hui qu’a nouer un récit dans lequel le rêve ou l’illusion annonce ce qui se réalisera le lendemain : une rencontre éphémère.
Son récit est bien un conte de Noël moins par le thème que par la conjonction entre fantastique qui résulte de ce qui l’a affecté au plus profond : à savoir l’écriture d’une romancière coréenne, Han Kang. Ce récit dévoile une sensibilité qui devrait se faire jour plus souvent dans ses rumeurs d’espace. Cette veine aurait le mérite de donner à sa recherche de ce qui, dans les écrits de Marx peut éclairer le présent une ouverture. Cette co-existence fragiliserait la prétention et l’ambition de Marx à faire de l’analyse des rapports de production le déterminant de l’enchantement de l’imaginaire.
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Merci, Jean, de ton commentaire. Des nouvelles comme ça j’en ai d’autres dans mon sac, j’en redonnerai. Mais, comme tu le sais, la particularité de ce blog est d’être à ‘image de ma personne, parcourue de multiples tendances, celle de raconter, celle de chercher des explications, de faire de la poésie etc.
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