Kafka, portraitiste cruel de notre condition

Il y a des modes qui se produisent. Tout à coup on parle d’un auteur plus qu’à l’accoutumé, il avait sa place dans l’histoire de la littérature, certes, il était étudié, avait ses grands spécialistes. Il avait été traduit en français et même en beaucoup de langues, il était même associé à des images communes, à des expressions courantes, tout le monde croyait le connaître car il était entré dans les mœurs même quand il n’avait pas été lu, vraiment lu, l’auteur de ces lignes en avait entendu parler depuis sa prime jeunesse, son enfance, à Valence, ayant un copain dont le papa était libraire et lui en avait parlé, tout en le prévenant contre, voici un auteur qui faisait parler de lui mais qui, dans le fond, n’était pas solide. Savait-on bien de quoi il parlait, de quoi même, il voulait parler ? Le temps avait passé. A l’école on ne le lisait pas. Plus tard, au lycée, on ne le lisait pas non plus, ce n’était pas un auteur du programme. Bref, on ne l’avait pas lu, exception faite de deux nouvelles courtes et immensément célèbres. Et voilà qu’il réapparaît, que des magazines en font leur une. De qui parlé-je ? Vous l’avez deviné. De Kafka bien sûr. Kafka, Franz de son prénom, Kafka né le 3 juillet 1883 à la lisière du ghetto de Prague, dont le père tenait un magasin de nouveautés et dont la mère venait d’une famille comptant plusieurs rabbins. Le magasin avait pour enseigne un choucas car le nom de cet oiseau se dit justement Kafka (ou plutôt Kavka) en tchèque. Franz Kafka se mit à écrire très jeune, beaucoup écrire et beaucoup détruire telle aurait pu être sa devise. Et même tout détruire, puisque tel était son vœu formulé auprès de son ami Max Brod, lequel, fort heureusement, ne tint aucun compte de ses recommandations. L’écrivain eut une vie en apparence terne et sans histoires, quoi de plus terne qu’une vocation de juriste, puis d’assureur, mais vie tourmentée aussi, son rapport avec les femmes en particulier n’étant pas des plus simples, fiançailles (avec Felice Bauer), rupture de fiançailles, re-fiançailles, rupture définitive. Rapport difficile aussi avec le père, et puis maladie, la tuberculose, dont il meurt le 3 juin 1924, au sanatorium de Kierling près de Vienne. La vie lui aura permis de ne pas connaître la montée du nazisme, il n’aura vu que de très loin la révolution russe, autrement dit il ne sait rien de l’univers concentrationnaire. Or, pourtant c’est à cela que souvent on rapporte son œuvre, comme s’il avait de manière prémonitoire décrit les sociétés qui allaient advenir en ce terrible XXème siècle, comme s’il avait pressenti le totalitarisme, les camps nazis, les procès de Moscou et les envois au Goulag. Mais moi qui le lis en ce moment, et qui, surtout, lis cette œuvre géniale : Le Procès, j’ai plutôt l’impression qu’on se trompe en disant cela. On rabat le génie de Kafka sur une dimension historique et politique alors qu’il s’agit chez lui de toute autre chose. Mes amis qui connaissent le judaïsme sont sans doute plus aptes que moi à rendre compte des thèmes kafkaïens qui se rapportent à la tradition et à la religion. Moi, ce que je sais c’est que Benjamin et Scholem ont vu tout de suite chez lui comme des réminiscences du Talmud. Bref, on lit chez Kafka plutôt des thèmes mystiques et religieux que des thèmes « historiques », et au centre de l’oeuvre trône une instance majestueuse et indéboulonnable : la Loi. Même si, évidemment, on sent bouillonner le cerveau de l’auteur dans son désir d’y échapper. Y a-t-il façon d’échapper à la Loi ? Mais de quelle loi s’agit-il ? On pourrait penser qu’il s’agit de la loi des hommes, celle qui s’interprète et se fait au jour le jour, celle qui se promulgue en chaire et se défend devant les tribunaux, celle qui a pour agents les juges, les magistrats, les avocats. Et c’est ainsi que l’on commence Le Procès. Voici deux agents bizarres qui frappent à la porte de Josef K. et qui ne lui laissent pas le temps de prendre son petit déjeuner (en fait, on apprendra que c’est pour mieux le lui dérober et en jouir à sa place), tout de suite ils veulent l’emmener, le mettre en état d’arrestation. Pourquoi ? Ce n’est pas leur rôle que de le lui dire. Evidemment ce doit être une erreur pense Josef K. qui, selon lui, n’a rien à se reprocher, et l’erreur sera bien vite réparée. Il suffit de s’expliquer, mais s’expliquer auprès de qui ? Pas de l’inspecteur en tout cas, qui déclare tout de go que son importance est très faible : « vous êtes en état d’arrestation, mais je n’en sais pas davantage ». « Ne clamez pas trop fort votre innocence, cela nuit à l’impression plutôt bonne que vous faites par ailleurs ». Josef K. est renvoyé chez lui, il peut continuer son travail à la banque. Rien de grave alors ? Et pourtant tout lui indique que l’on est au courant dans son entourage. Josef éprouve le besoin d’expliquer à Mademoiselle Bürtsner, sa voisine (il vit dans une pension, tenue par une madame Grubach) ce qui s’est passé dans sa propre chambre en son absence, lorsque les visiteurs, aidés d’employés de la banque qu’il ne reconnut pas tout de suite, lui annoncèrent sa culpabilité et qu’ils se servirent de sa table de chevet comme d’un bureau. Occasion bien sûr de tenter de flirter avec elle… comme une réminescence de cette Felice Bauer qui a tourmenté l’esprit de Franz. Lorsqu’il se rend à son premier interrogatoire, il s’attend à quelque chose de solennel, mais il s’aperçoit qu’il ne connaît ni l’heure précise de sa convocation, ni même le lieu, il y va donc à l’aveugle, on lui avait juste indiqué le faubourg. Description des quartiers d’une ville de l’Europe centrale à cette époque, « la Juliusstrasse où le bâtiment devait se trouver et à l’entrée de laquelle K. resta un instant immobile, était bordée de part et d’autre d’immeubles quasi uniformes, de grands immeubles de rapport, gris, habités de pauvres gens » et il décrit les hommes et les femmes qui s’affairent en ce dimanche matin, et même un marchand de fruits. Un gramophone se met à grésiller. K. monte un escalier et tombe sur des enfants qui jouent et le regardent d’un mauvais œil, toute une foule se presse dans un immeuble qui devrait être une sorte de palais de justice, mais n’en est pas un. Il frappe à une porte du cinquième étage et entre dans une pièce sombre, pleine de monde, c’est là qu’on doit l’interroger. Curieusement, chez Kafka, il y a beaucoup d’enfants crasseux qui jouent de ci de là, des petites filles assez immondes qui harcèlent le passant, des femmes tristes avec un bébé sur les genoux, des gens finalement plutôt piteux qui attendent dans le silence des annonces ou des verdicts qui n’arriveront jamais. K. doit répondre aux questions de ses juges mais il s’avère bien vite que ceux-ci ont négligé de s’informer, « donc, fit le juge d’instruction, vous êtes artisan-peintre ? » eh bien non, il est administrateur en chef dans une grande banque. K. a beau jeu de faire remarquer qu’une telle erreur manifeste à quel point on s’est trompé sur lui et qu’il n’a rien à faire là, il en profite alors pour prendre la défense de tous ceux qui, comme lui, par le passé, ont pu être faussement accusés. La foule applaudit, parfois s’esclaffe. Nous n’en sommes qu’au début : K. croit avoir emporté le morceau, mais pas du tout : on le saisit par le col pour l’arrêter une nouvelle fois car tout ceci était un leurre… Les chapitres suivants sont remplis de ces situations à la fois cocasses et dramatiques. Il n’y a rien à attendre d’une prétendue « Justice ». S’il va voir un avocat c’est par acquis de conscience, mais des avocats comme celui-là, il y en a plein, tous sont bavards et dénués de toute efficacité, celui qu’il va voir le reçoit au fond de son lit, soi-disant malade, gardé par une fille étrange, une certaine Léni, qui drague les intervenants. Un homme fouette les modestes employés qui ont mal fait leur travail lorsqu’ils ont participé à son arrestation, en fait c’est parce que, lors de son interrogatoire, K. a dénoncé leur comportement, la manière dont ils lui ont dérobé des objets, mais K. aurait été prêt à leur pardonner : après tout ils ne sont pas responsables des rôles qu’on leur force à jouer, mais pour convaincre K. qu’il n’en est rien, qu’ils sont bel et bien responsables et que « l’Autorité » désapprouve leur comportement, elle les fait fouetter devant lui, pour qu’il se sente aussi, bien entendu, toujours plus coupable. Des commentateurs ont dit que Le Procès était un livre sur la culpabilité, sur « comment rendre coupable », c’est sans doute vrai. Un peintre auquel K. rend visite car il est supposé receler un savoir intéressant sur les procédures judiciaires (ayant servi de confident aux magistrats qu’il a portraiturés pendant toute sa vie) lui explique qu’il n’a désormais plus rien à attendre d’un « acquittement ». Nous ne sommes jamais vraiment acquittés, même si nous le sommes en apparence, la culpabilité va revenir, et on recommencera le procès depuis zéro si nécessaire.

Enfin arrive la rencontre ultime, celle avec le prêtre dans la grande cathédrale de la ville. K. y a été attiré parce que sa banque lui a demandé de servir de guide à un visiteur italien souhaitant connaître les richesses artistiques de la cité, mais d’italien, point en vue. Seul le prêtre qui commence sa harangue depuis le haut de sa chaire. C’est là qu’intervient LA parabole, la grande parabole dite aussi « la légende », qui fut publiée indépendamment. On songe au fameux passage des Frères Karamazov où figure, là aussi, une parabole célèbre, le chapitre sur « Le Grand Inquisiteur ». Ici, c’est un peu autre chose : la parabole du portier. Devant la Loi, dit l’ecclésiastique, il y a un portier. Un homme de la campagne arrive et demande à entrer. Mais le portier répond que pour l’instant il ne peut pas le laisser entrer. L’homme essaie de regarder par la porte, mais le portier rit et lui dit qu’il n’a vraiment pas intérêt à essayer de passer, ce serait tenter l’impossible. Alors l’homme attend le feu vert du portier. Qui lui apporte de quoi s’asseoir, et de quoi attendre. Combien de temps ? Nul ne le sait. Finalement, il attend des années. Il n’a d’autre passe-temps que celui d’examiner le portier, jusqu’à ce que sa vue baisse, qu’il devienne sénile, mais avant de mourir, il a une question à poser : comment se fait-il que pendant tout ce temps, il n’ait vu personne arriver à cette porte pour tenter d’entrer, d’accéder à la Loi ? Alors le portier lui hurle la réponse : personne n’est venu parce que cette porte était pour toi seul, et maintenant, je m’en vais et je ferme.

S’en suit une discussion entre K et l’ecclésiastique. De la discussion il ressort que le portier a été un fonctionnaire irréprochable, qu’on ne saurait prétendre que l’homme a été trompé : il a été toujours libre de se lever et de repartir, l’homme n’était pas subordonné au fonctionnaire, bien au contraire, on pouvait dire que l’inverse se produisait, le fonctionnaire était subordonné à l’homme puisqu’il n’y avait qu’une seule porte et qu’elle était dévolue à cet homme, qu’une fois celui-ci mort, le fonctionnaire perdrait sa fonction, n’aurait plus d’utilité. L’ecclésiastique insiste sur le fait qu’on ne saurait juger le portier, que, finalement il appartient à la Loi, que celle-ci ne saurait avoir tort, et qu’on ne peut donc même pas plaindre le portier en affirmant qu’il serait subordonné à l’homme. On ne saurait le plaindre car, lui au moins, a une fonction. « Etre attaché par sa fonction, ne serait-ce qu’à l’entrée de la loi, vaut infiniment mieux que de vivre en liberté dans le monde ». K a beau se révolter, dire qu’on ne saurait tenir pour vrais tous les propos du portier car il se contredit parfois, aller même jusqu’à dire que cette subordination à la loi est une façon d’ériger le mensonge en ordre universel, rien n’y fait, l’ecclésiastique ne fléchit pas, d’ailleurs lui dit-il, ne vois-tu pas que je suis moi-même dépendant du tribunal qui te juge ? Je n’attends rien de toi dit-il à K. parce que le tribunal n’attend rien de toi : il te reçoit quand tu viens et il te laisse partir quand tu t’en vas.

De mon point de vue, on a rarement établi un portrait aussi précis et cruel de notre présence au monde, portrait parfait de notre asservissement à l’Ordre, qu’il soit religieux ou politique, tout vaut mieux qu’être libre semble dire Kafka, en tout cas, c’est de cette façon que vivent l’ensemble des mortels. La Loi, qu’est-ce au juste ? Le Talmud ? Mais les autres religions aussi. Le Chrétien vit dans le péché. Les membres de toutes les religions vivent dans des réseaux de contraintes et d’obligations qu’ils se sont inventés eux-mêmes pour eux-mêmes. S’émanciper serait s’en extraire. Or, ce que l’on voit c’est que toute tentative de s’en extraire échoue, voire même conduit à pire. La Loi, c’est bien sûr aussi celle des régimes totalitaires, mais pas seulement d’eux. Car c’est la loi du Capital, par exemple, mais qui souhaite vraiment en sortir ? Je ne sais pas si Kafka a lu Marx, ou s’il s’est intéressé à lui. Peu importe en réalité. Ce que nous voyons ici c’est que l’un comme l’autre ont perçu l’assujettissement des humains à un ordre machinique. Ce n’est pas du Marx de la lutte des classes qu’il s’agit ici, mais de celui qui a commencé à voir que le sujet de l’histoire était un « sujet-automate ». Chaque humain qui en dépend peut apparaître de bonne foi désireux de s’en extraire, mais c’est en vain, il demeure prisonnier d’une forme-sujet qui accomplit le dessein d’une Loi supérieure. Loi de la valeur ? Forme-marchandise ? Impératif du travail ? Je crois que tout lecteur du Procès peut être tenté de percevoir chaque scène offerte à ses yeux au cours de ce roman magistral comme une métaphore de ces diverses instances.

Ces contraintes, ces empêchements qui tissent le tissu de la Loi, on en viendra à dire presque qu’ils ou elles sont utiles car ce sont par eux et elles qu’on maintient un lien social, est-ce donc qu’il faudrait tracer un trait sur tout souci de libération ? Le livre de Kafka est d’un pessimisme absolu : nous ne convaincrons jamais nos gardiens et nos semblables (nos gardiens-semblables) que nous sommes innocents, nous ne les convaincrons jamais qu’il y a une possibilité de vie libre, nous sommes condamnés par avance et nous en payons le prix en acceptant dignement d’être mis à mort, même si, ce faisant, nous reconnaissons le caractère honteux de cette situation.

Kafka est l’auteur génial du XXème siècle qui a réussi à cerner le drame de ce siècle, celui d’avoir pris lentement conscience de l’absurdité des croyances, de l’arbitrarité des lois, de la décentration du sujet (jamais au centre de lui-même, toujours agi par des structures qui lui échappent) et, en même temps, de l’impossibilité d’en sortir, du caractère vain de toute tentative d’échapper à ce qui apparaît finalement comme la condition humaine. Brrr. Il nous fait froid dans le dos, il semble nous inviter à la modestie, à l’acceptation de notre sort, et pourtant au dernier moment, il nous montre la capacité de révolte qui est en nous, capacité qui restera inexploitée, ce qui nous fera peut-être penser que c’est mieux ainsi car nous risquerions de plonger dans un abîme pire encore que celui que nous connaissons.

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