La blockchain et la société sans valeur

1- La découverte fondamentale de Balbino Vulcian et Atsuko Komemura

Nous sommes en 2055. Après la énième crise financière, le capitalisme a donné des signes de faiblesse qui ont fait comprendre qu’il allait vers son terme. Les multi-milliardaires se sont terrés sur leurs îles éparses, ont préparé leurs yachts pour attaquer la haute mer. Les Ferrari sont au garage. L’argent remplit les coffres des paradis fiscaux, mais de plus en plus se pose la question : pour quoi en faire ? La crise globale de l’économie rend tout investissement incertain, les gens n’achètent plus, la valeur n’en finit pas de disparaître et avec elle le travail. Celui-ci, mal rémunéré et pour cause, tend à paraître vain à ceux et celles qui couraient encore après lui quatre-vingts ans auparavant. La jeunesse a fui l’emploi. Du reste, la majorité des objets produits et dont on peut avoir besoin sont fabriqués par des robots et des imprimantes 3D. Les gens sont massés devant leurs écrans mais se demandent de plus en plus quoi regarder, quelle série faut-il suivre dans la masse de celles qui sont désormais produites automatiquement par l’IA ? La guerre a ravagé des territoires entiers, jusqu’à l’Europe. Les gouvernements ouvertement fascistes ont massacré des vagues de migrants qui tentaient de passer leurs frontières. En été, la chaleur intolérable a causé la mort de millions de vieilles personnes. Les remous climatiques ont fait s’effondrer des falaises, entraînant avec elles maisons et hôtels proches des cours d’eau en furie. Les glaciers se sont évaporés et des réserves d’eau ont emporté des barrages, ensevelissant des mégapoles comme Delhi. Manhattan sombre sous les flots de l’Hudson.

Dans cet effondrement généralisé, où les gens qui travaillaient ont commencé à comprendre qu’à réclamer des hausses de salaire et des mesures de pouvoir d’achat ils ne faisaient que renforcer le système qui les opprimait, quelques militants, quelques associations et ONG, quelques penseurs de l’impossible surnagent : dans la catastrophe on les entend enfin. Il y a plusieurs décennies, on les aurait taxés « d’ultra-gauchisme », mais aujourd’hui, on n’a plus le cœur à ça, ce qu’ils annonçaient s’est produit, il ne reste plus qu’à les entendre.

Deux mathématicien.ne.s et philosophes, Balbino Vulcian et Atsuko Komemura, ont enfin jeté les bases d’une société sans argent. D’origine respectivement argentine et japonaise, ils s’étaient rencontrés dans une start-up de la région grenobloise. Ils ont repris les travaux du début des années 2000, entre autres ceux du philosophe Mark Alizart, qui s’appuyaient sur la découverte de la blockchain, mais qu’on n’avait guère pris en considération à l’époque. La blockchain n’avait servi jusqu’alors qu’à exploiter les bas instincts du capitalisme : faire du fric (le bitcoin), sauf que cette fois c’était sans les banques, mais ceci n’était qu’un détail, on pouvait spéculer sans les banques, rien ne l’empêchait, et on pouvait mettre au tapis des gogos et des naïfs qui croyaient encore pouvoir « s’enrichir ». Pourtant, Alizart, dès 2019, écrivait, dans Cryptocommunisme : « dans la mesure où il est d’un côté un « rapport social », une infrastructure et, de l’autre, un livre de compte universel, pas un livre de compte strictement bancaire, un livre de compte numérique programmable, [Bitcoin] peut potentiellement servir d’armature à tous les types de contrats, pas seulement les contrats financiers ». ajoutant cette phrase mystérieuse : « on pourrait imaginer que tous ceux qui participent à la création de valeur non marchande soient rémunérés ».

Balbino Vulcian et Atsuko Komemura

Ils traduisirent cela. Quand Alizart parlait de «création de valeur non marchande », il voulait dire bien sûr, création de quelque chose de différent de la valeur au sens capitaliste, et par « rémunéré » il signifiait juste une simple manière d’enregistrer ce qui avait été produit comme activité pour que son auteur puisse ensuite être reconnu dans ce qu’il avait fait. En somme, c’était comme si toute activité pouvait être rétribuée par elle-même, sans passer par la forme monnaie.

Il disait ainsi: Trier ses ordures, aider à nettoyer une plage souillée par une marée noire, participer à des actions éducatives et sociales ne fait pas l’objet d’un salaire. […] La raison à cela peut paraître évidente : qui payerait, sinon les citoyens eux-mêmes, pour toutes ces activités ? Ne serait-ce pas comme se donner à soi-même son argent ? Ne serait-ce pas un impôt de plus, une forme de redistribution insoutenable pour le budget de l’État ? Oui, sauf s’il est émis par une blockchain, où la charge de la preuve est inversée : c’est la preuve de travail qui produit la valeur, et non pas la valeur prélevée qui doit rémunérer le travail. Si l’État lui-même était blockchainé à l’image de Bitcoin, toute personne faisant un travail pour la collectivité serait rétribuée en devises digitales, ces « bons civiques » acquérant, du même coup, une valeur nominale, puisque des servicess pourraient être payés avec eux entre membres de la blockchain.

Voilà, c’était cela qu’il fallait. Avoir le moyen d’enregistrer toute activité contribuant à la bonne santé de la communauté comme activité liée à soi-même (signée par soi) donnant droit à un ou plusieurs jetons ou « bons civiques » (le nombre dépendant de la reconnaissance plus ou moins grande attribuée par la communauté à l’activité en question). A ceci près que ce jeton ne serait pas une monnaie. Il ne serait pas librement échangeable contre d’autres jetons voire, pire, contre de l’argent au sens classique du terme. Le jeton que j’ai acquis est signé de mon identifiant unique. Il donne droit à l’appropriation de certaines activités, traduites aussi en jetons, accomplies par d’autres, mais une fois dépensé, il n’est pas reproductible, il ne peut pas poursuivre son chemin et devenir l’équivalent d’une monnaie. Consommé une fois signifie éliminé du circuit. Le jeton sert bien à acquérir un bien ou un service, mais par le biais d’un échange d’activités non médiatisé, de sorte qu’il n’ait en lui-même aucune « valeur ». Pour cela, la transaction repose sur des outils que possèdent les actifs dans le cadre de leurs activités définies et reconnues, celles d’un restaurateur ou celles d’un libraire par exemple, ou bien celles d’un agriculteur écoulant sa production, applications qu’ils possèdent sur leur portable, programmées pour la transformation des jetons en d’autres jetons, désormais marqués par la nouvelle transaction et donc distincts des premiers qui, eux, ont disparu du circuit. On le voit, il s’agit désormais de quelque chose de très différent de la vieille monnaie.

Celle-ci, la vieille monnaie, était la forme marchandise équivalent universel, qui servait à acquérir toute marchandise (telle que Marx a pu en donner une définition précise au travers du fameux cycle de la marchandise, dans Le Capital) et, à ce titre, méritait d’être thésaurisée, accumulée, adulée (Walter Benjamin a décrit, dans les années 1930, la religion de l’argent, pour laquelle le billet de banque était une idole). A ce titre aussi, elle était volée, permettait tous les trafics (de drogue, d’armes, d’humains), autant dire qu’elle était un poison dans la société. Désormais, si je paie directement au moyen de mon activité enregistrée, je ne paie pas au moyen d’un travail abstrait qui s’est traduit en salaire, je paie au moyen d’un travail concret, sans rétribution autre que lui-même grâce à la reconnaissance mutuelle des agents. Ce jeton est signé : cela signifie que si par accident, une tentative de piratage a lieu, qu’un intrus s’empare de lui, il me sera très facile de le dévaloriser immédiatement et d’en faire générer un autre qui le remplacera. Plus de vol. Il n’y a également plus de possibilité d’acquérir ce genre de jeton par échange avec des marchandises : outre que la notion de marchandise au sens propre n’existe plus, ce qui pourrait exister et lui ressembler ne sera pas « achetable » avec mon jeton car ne sera pas lié à du travail concret, étant une sorte de fausse valeur volante n’ayant aucune valeur en elle-même.

Après bien d’autres, militants et activistes mais aussi chercheurs et philosophes, Balbino Vulcian et Atsuko Komemura savaient que la seule manière efficace de lutter contre le capitalisme ravageur consistait à supprimer l’argent en tant que marchandise-équivalent universel, mais ce sont eux qui ont mis l’idée en pratique en sachant utiliser les ressources de la blockchain. Si au cours d’une première phase de son développement, l’informatique avait pu faire naître la crainte d’une volatilisation de l’identité et de l’intimité de chacun, la technique de la blockchain avait permis d’obtenir des certificats signés dont la signature était indélébile et infalsifiable.

Certes, la transition ne pouvait être instantanée. Les multi-milliardaires avaient encore quelques munitions pour protéger leurs « valeurs ». On pouvait comprendre que l’argent classique continue d’exister. Mais pour combien de temps ? Le nouveau système d’échange apportait tellement d’avantages à la masse des gens, notamment en ce qu’il permettait de reconnaître soudain tous les travaux effectués au bénéfice de la collectivité, qu’ils étaient prêts à abandonner une monnaie qui ne leur servait plus ou presque plus à rien… alors la monnaie perdait sa valeur et les capitaux amassés aux îles Vierges ou dans les coffres suisses devenaient comme des tas de déchets fictifs abandonnés dans un coin.

Mais il fallait aussi que nos deux savant.e.s résolvent encore des problèmes multiples. On ne se passe comme ça, en si peu de temps, d’un outil qui remplissait autrefois autant de services, malgré ses monstrueux défauts.

/à suivre/

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5 Responses to La blockchain et la société sans valeur

  1. Avatar de Debra Debra dit :

    Je n’ai toujours pas de téléphone portable, toujours pas d’appareil photo. C’est fou combien ça dérange les gens, même ceux qui s’estiment bienveillants, inoffensifs, ouverts, et tolérants.
    C’est vraiment étonnant, combien les gens ouverts et tolérants souvent me haïssent parce que je n’ai pas de téléphone portable.
    J’ai toujours été méfiante envers toute velléité de créer des technologies qui étaient infalsifiables. Je pense que le fait de vouloir croire à la possibilité de cela est une forme de naïveté. Foi ? naïveté ? Je suppose qu’on a la foi qu’on peut dans un monde chu, et devant le rester.
    Une technologie infalsifiable serait un enfer, de mon point de vue, même si je devais en souffrir.
    Au delà du problème du capitalisme, il y a surtout le problème de la société de contrôle dans son ambition de tout/tous contrôler.
    Contrôler les papiers. Contrôler la voiture. Contrôler la santé avec les bilans.
    Contrôler la charpente, la toiture.
    A croire que « nous » sentons bel et bien le monde glisser en dehors de notre piètre contrôle à une allure vertigineuse pour vouloir mettre en place tant de contrôle… vain.
    Pour la rémunération de ce qui n’a pas de valeur immédiate pour la société, je pense à ce comportement des Français : là où j’habite, il y a un beau lac, et souvent il y a des détritus qui sont laissés, et qui gâchent le paysage. Mais le… citoyen ne prendra pas sur lui de ramasser les papiers, pour la simple raison que quelqu’un est déjà payé pour le faire, donc, ça ne lui incombe pas à lui, le citoyen, de faire le travail d’un employé.
    Le problème que vous soulevez ici est encore et toujours le problème de la grâce, un problème qui nous hante depuis que le monde est monde chu, probablement. Je ne sais pas si nous allons pouvoir rémunérer la grâce à sa juste valeur, et faire en sorte qu’elle reste grâce.
    Un vieux problème.

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  2. Avatar de alainlecomte alainlecomte dit :

    Ceci n’est qu’une courte fantaisie de science-fiction. On peut en penser ce que l’on veut, la discussion est ouverte! Oui, c’est joli, l’idée de rémunérer la grâce… alors peut-être ne serait-elle plus grâce. Sur ce que vous dites concernant les papiers qui souillent les abords du lac, et le comportement des gens par rapport à cela, je crains que ce ne soit une spécificité française. On ne voit ça ni en Suisse ni au Japon (encore une fois: voir Perfect Days, si dans ce film, on ne voit pas la grâce alors où est-elle?)

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    • Avatar de Debra Debra dit :

      Oui, je crois que je vais faire l’effort d’aller voir le film. Oui, le comportement des Français n’est pas comparable à celui d’autres citoyens ailleurs. C’est dommage. Merci pour votre réponse.

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    • Avatar de Debra Debra dit :

      Une pensée pour vous ce matin, Alain.
      Oui, vous avez tout à fait raison : quand on rémunère la grâce, du coup, elle n’est plus grâce. Ce qui me fait penser que ce qui caractérise le capitalisme moderne, c’est en quelque sorte, la volonté de DETRUIRE la grâce en faisant en sorte que tout, et… tous… soient rémunérés, ce qui forcément fait entrer des… chiffres dans la partie.
      Ça, c’est fatal… surtout pour la grâce.
      Nous avons déjà beaucoup eu cette discussion. Ce qui caractérise la pensée scientifique, c’est la nécessité de pouvoir faire des démarches reproductibles, et encore mieux, des démarches reproductibles à l’identique. Mais… la réalité ne veut pas se laisser réduire à la reproduction à l’identique. C’est NOUS qui voulons réduire la réalité à la reproduction à l’identique, et… c’est triste.

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  3. Avatar de W.E W.E dit :

    Il me semble qu’il y a eu des expériences semblables de ce type localisées au début de l’URSS. Il faudrait que je retrouve les travaux des chercheurs à ce sujet. De mémoire, le système économique était beaucoup trop instable et in-efficient pour que cela fonctionne, d’où la ré-introduction rapide de l’argent en URSS.

    Le point qui est intéressant est le suivant : est-ce que le progrès de l’informatique va nous permettre de lever les difficultés techniques que ce système engendre ?
    Il y a là-dessus un ancien papier du chercheur marxiste informaticien P. Cockshott (avec d’autres chercheurs) « Against Hayek », librement disponible.
    Ce dernier va également sortir en février un livre, « cyber-communisme » qui traitera directement du lien entre planification économique, travail et informatique.

    Il me semble que la question n’est pas tant de savoir si les ressources de l’informatique nous permettront de nous libérer techniquement de la loi de la valeur, mais si nous le ferons avec des structures sociales réellement démocratiques – voire libertaires (rêvons un peu). De quoi articuler ensembles informatiques appliquée et sciences sociales, tout un programme…

    Bien à vous,

    W.E

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