si nous sommes au temps du simulacre, quelle interprétation donner aux tableaux de Peter Doig, actuellement exposés au Musée d’Orsay ? Les toiles de très grand format accrochées sous les coupoles de l’ancienne gare ne sont peut-être pas vraiment représentatives de ce qu’a produit jusqu’ici le grand peintre d’origine écossaise (ayant beaucoup vécu aux Caraïbes), je me souviens en particulier de paysages féériques avec des maisons sur pilotis, de forêts luxuriantes et de pirogues filant à la nuit tombée sur des fleuves en feu. Mais quand même, il y a l’esprit de Doig dans ces toiles. Nous sommes face à des silhouettes si hautes qu’elles sont irréelles, des personnages qui se confondent avec les arbres. Visiblement, là non plus (je fais référence à la pièce Angela (a strange loop)), nous ne sommes pas dans un espace de représentation même si Doig est connu comme grand peintre figuratif. Figuratif de quoi? D’un monde dont il ne resterait que les derniers échos de lumière avant l’obscurcissement final.
En peinture, ce ne sont pas les pixels qui portent les images, de là vient sa force, ce qui fait sans doute que nous nous y attachions si fort (et c’est pourquoi les espèces de projections numériques dans de soi-disant temples de lumière comme aux Beaux de Provence sont tellement à contre-sens) c’est la touche, la couleur en tube et en pinceaux. Chez Doig, nous avons l’impression d’une surface qui s’interpose entre nous et la réalité, ce n’est pas un écran, car un écran ne fait que réfléchir, c’est un monde de substitution, qui ne représente rien à proprement parler, mais qui pose face à nous les objets d’un rituel semblables aux statues de l’île de Pâques.


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La peinture disais-je comme ultime recours face à un monde qui disparaît. Même s’il ne reste que des images, au moins c’est encore ça. Surtout quand ces images sont peut-être encore les objets les plus concrets qu’il nous soit possible d’appréhender. Quel héroïsme chez van Gogh, notamment au cours des derniers mois de son existence, lorsqu’il peignait au rythme d’un tableau par jour, cherchant à chaque amorce d’une nouvelle toile la solution d’un problème, inaugurant chaque fois une nouvelle manière de peindre, s’inspirant tour à tour de ce qu’il a vu des estampes japonaises ou du souvenir des grands maîtres qu’il a aimés. Il a peint la pluie, il a subverti les habitudes de cadrage en mettant au premier plan une masse de terre ocre ou rousse qui refoule à l’arrière les prés, les bois et les villages, il a usé de formats qui passaient pour incongrus lorsqu’on veut faire un paysage : des carrés et des double-carrés. Il a tantôt cerné d’un trait noir ses formes de rue, de murs et de jardins, tantôt au contraire laissé les surfaces se rencontrer et fusionner.







Son dernier tableau fut « Racines d’ arbres » (27 juillet 1890, le jour de sa mort), « ma vie à moi aussi est attaquée à la racine même » écrivait-il le 10 juillet. Ce tableau par son sujet qui fait penser à un entrelacs de formes sans ressemblance directe avec une réalité quelconque tendrait presque vers l’abstraction. Qui sait ce qui le poussa au suicide ? Quel sentiment d’échec, quelle sensation de manque ? Car il devait bien lui manquer quelque chose, au « suicidé de la société » comme l’a qualifié Artaud. Son frère, si important pour lui, avait été diagnostiqué atteint de la syphillis quelques jours plus tôt, il ne lui restait donc plus longtemps à vivre, peut-être cela a-t-il joué un rôle dans le fait de presser sur la gachette. Mais peut-être ressentait-il aussi la hantise du simulacre, qui est représentation d’une chose alors qu’il n’y a qu’un manque.
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Modigliani, c’est autre chose, surtout quand on ne le voit que sous l’aspect de son rapport au marchand, son marchand, Paul Guillaume. Cette optique ne nous le fait voir que sous l’angle de la décoration. Les beaux nus d’Amedeo étaient achetés pour garnir les murs des garçonnières. Quel horrible mot utilisait-on alors pour ces appartements possédés par des hommes riches afin d’y abriter leurs ébats. Simulacres de l’amour. Lieux réservés aux hommes, les femmes s’y aventurant devant savoir à quoi s’en tenir. Cela n’empêche pas qu’on savoure les beautés offertes par le talent du peintre. Femmes aux yeux clos (ou vides, c’est presque pareil), hommes transformés en aimables poètes (Max Jacob, Paul Guillaume lui-même, qui était grand amateur de poésie). Mais il nous manque quelque chose, peut-être justement ce regard, que van Gogh donnait aux portraits des gens simples qu’il côtoyait à Auvers, étonnés d’être peints, n’imaginant pas un seul instant concourir à la gloire d’un peintre qui resterait dans l’histoire, alors qu’ils croyaient avoir à faire à un pauvre fou.




