Quand il ne reste que le simulacre – Angela (a strange loop)

week-end du 11 novembre. Paris sous la pluie. Proche banlieue sombre mais où il reste encore des maisons pauvres et des hôtels bon marché (la pauvreté est une vertu dans l’océan de richesse qui nous accable).

Je n’aurais jamais cru voir un spectacle comme celui là. Qui à ce point touche à ce dont nous ressentons le besoin, à ce point touche le sentiment que nous éprouvons d’une déréalisation du monde, d’une perte de sa substance, d’un refuge cherché dans le simulacre. Angela (a strange loop) par Susanne Kennedy (réalisatrice) et Markus Selg (scénographe) est présenté aux Ateliers Berthier (Théâtre de l’Odéon) sous les couleurs flashy d’une table de dissection (et rien n’est plus beau, on le sait, que la rencontre fortuite d’une machine à coudre et d’un parapluie sur ce genre de surface). Quand les spectateurs et spectatrices entrent dans la salle, ils voient ce décor lumineux avec, écrit en gros le mot EXIT répété plusieurs fois, et, dans un coin, un matelas, et une belle fille morose qui scrolle sur son portable (Ixchel Mendoza Hernandes) et un ruban de mots qui défile annonçant ce qu’on va voir : une tragédie qui passera par trois phases : nigredo, albedo, rubedo. Les trois stades d’un processus alchimique. Et peu à peu nous allons déceler leur signification : vie, maladie, mort et résurrection. Une musique s’élève (Philip Glass), d’abord des grincements peut-être ceux du temps qui s’écoule. Entre un homme. Les bruits des portes qui s’ouvrent et se ferment sont amplifiés, de même d’ailleurs que tous les sons. Dès que les comédiens se mettent à parler, on se rend compte d’une étrangeté, de l’existence d’un décalage entre ce que nous entendons et ce que nous voyons sur leurs lèvres : manifestement, ce n’est pas eux qui parlent, mais ils accompagnent une voix enregistrée. Cela convient d’ailleurs particulièrement à la situation d’Angela, car elle est influenceuse, autrement dit passe son temps à montrer aux autres sur une quelconque plateforme genre TikTok, ce qu’elle vit, comme si elle vivait deux fois, une première fois qu’on peut supposer « en vrai » et une seconde fois en numérique, sauf qu’on peut toujours en arriver à confondre les deux, à penser aussi que peut-être le « vrai » est lui-même numérisé (on retrouverait là les arguments de Matrix). Angela est malade, elle l’est donc… deux fois. On nous a prévenu dans le prospectus donné à l’entrée qui contient un long entretien avec la réalisatrice : l’idée lui est venue de la pandémie et des formes de Covid long qui sont apparues. Mais on ne saurait en rester là. La pièce est bien autre chose qu’une narration sur le Covid et ses conséquences. La maladie apparaît comme un voyage, une autre dimension qui s’ouvre à nous. Nous croyions être forts et étions sûrs de nous et puis, tout à coup, vient la fièvre, viennent le mal et la douleur, des apparitions nous pénètrent dans la tête. L’hallucination emplit le réel au point que nous venons à douter de nous-mêmes, à penser que peut-être tout est hallucinatoire. Susanne Kennedy dit quelque part qu’elle s’est inspirée de thèses de certains neuro-scientistes qui nient la réalité du monde extérieur, lequel ne serait que le fruit d’une hallucination collective. Je sais que c’est vrai : ces chercheurs existent, je suis allé vérifier, l’un d’eux est Anil Seth, chercheur anglais de l’université de Sussex, ses travaux poursuivent d’ailleurs ceux du célèbre biologiste Gerald Edelman : nos perceptions ne seraient pas issues d’enregistrements passifs de nos sens, mais générées par notre appareil sensoriel. Cette réflexion vient de ce que nous n’avons jamais de preuve évidente de l’extériorité du réel.

copyright Julian Roder

Au cours de la représentation, plusieurs personnages viendront épauler l’héroïne malade, outre son petit ami qui finalement semble ne pas lui rendre tellement service : sa mère est là (aussi jeune qu’elle), son amie géante anxiogène, une musicienne enfin qu’on croirait sortie d’une BD d’Enki Bilal (Diamanda La Berge Dramm) : presque nue, totalement chauve, tenant à la main ce qui semble un arc et ses flèches (serait-elle une réincarnation d’Eros?) mais se révèle être un violon et un archet dont elle jouera à mainte reprise, mélopée mélancolique égrenant par instant des notes cristallines. Parfois apparaît une voix off bien étrange, et drôle à la fois ; une sorte d’ours en peluche, d’abord sur un tout petit écran puis gigantesqte, envahissant le décor. L’intérieur de la maison semble tangible, on peut poser ses coudes sur la table, ils ne vont pas la pénétrer (comme cela pourrait advenir dans un monde qui ne possèderait pas toutes les forces d’interaction sub-atomiques), mais pourtant on voit les objets bouger et se transformer : une étagère de livres devient floue au son de la musique, elle s’efface, devient vase et fleurs, puis tout à coup c’est la pièce entière qui bascule dans un flux d’images qui nous fait parcourir des chemins cosmiques, enjambant des corps laissés pour morts. Dans un coin de ce monde / écran, toujours une spirale : l’embouchure d’un vortex qui aspire pas seulement les personnages, mais les spectateurs aussi. Oui, nous sommes aspirés, engloutis. Nous ne savons plus dans quel monde nous sommes. Impossible de ne pas penser en ces instants à la mort et aux récits que parfois nous avons entendus d’expériences dites de mort imminente : l’esprit serait aspiré dans un long tunnel qui devient toujours plus lumineux, plus attirant. Il y aurait du plaisir dans la mort, ultime, comme il y a une rêverie dans la maladie. D’ailleurs, la mort n’est pas un problème : « OK, tu es en train de mourir. C’est tout » entend-on à pusieurs reprises.

Puis ces phases d’engloutissement s’éteignent, on revient à la vie. L’héroïne se demande qui elle est, elle interroge la mère sur sa naissance, juste avant qu’elle-même donne naissance, mais d’une étrange façon : prise d’une quinte de toux qui lui fait cracher du sang, elle accouche par la bouche d’un minuscule bébé que sa mère recueillera délicatement dans une bulle de verre. L’héroïne s’est auto-engendrée. Nous avons alors aussi le sentiment d’un temps cyclique, ou plutôt de l’existence de boucles temporelles : le texte est dit de telle sorte, avec des dispositifs d’enregistrement tels que parfois, il revient sur lui-même : la musicienne tend à l’héroïne un appareil qui lui fait entendre ce qui a été dit auparavant mais qui se poursuit jusqu’à l’instant présent. N’est-ce pas l’enregistreur qui va prendre le relai de ce qui se dit par la bouche des protagonistes ? Y aurait-il des enregistreurs restituant le futur plutôt que le passé ? A la fin (rubedo), Angela semble avoir traversé les épreuves et être arrivée dans un présent meilleur. Est-ce si sûr ?

Cette œuvre théâtrale me fait penser au spectacle d’un effondrement que j’ai essayé d’évoquer ces temps dernier, et qu’après d’autres, j’ai qualifié d’effondrement du capitalisme, qui doit nécessairement être suivi d’une renaissance, d’autre chose (bilan d’une lente et longue révolution?), mais sans que nous puissions en être assurés. La perte de la valeur, dans notre monde actuel, s’assortit, comme dans la pièce de Susanne Kennedy, d’un sentiment de perte de la référence et donc du caractère concret de notre existence. Quand le capitalisme, pour survivre, est contraint d’inventer des « marchandises de second ordre » (comme le disent les philosophes allemands Ernst Lohoff et Norbert Trenkle pour parler des titres financiers), ou bien contraint de remiser la création de valeur dans le purement fictif, le digital, il n’est pas étonnant que nous nous sentions nous-mêmes « numérisés », réduits à des états informationnels ayant quitté depuis longtemps le plancher des vaches. Des moutons viennent nous parler à l’oreille, et des objets en plastique sont générés tout seuls grâce à des imprimantes 3D pendant que des logiciels d’IA formulent par avance ce que nous devrions dire en telle ou telle circonstance.

Comme on voit, ce magnifique spectacle nous oblige à nous plonger au-dedans de nous-mêmes à la recherche de ce que nous sommes, de quelle identité nous pouvons nous réclamer, en forme de singularité spatio-temporelle ou de trame numérique. Il est d’usage de parler de représentation quand nous sommes au théâtre car il y a toujours représentation de quelque chose qui se situe sur un autre plan que celui où nous sommes en tant que spectateur, or ici, quelle est cette chose ? On a le sentiment qu’elle est absente ou qu’elle se crée au cours de la représentation, laquelle ne serait plus alors représentation au sens propre. Mais quoi alors ? Un rituel, semble suggérer Susanne Kennedy dans son entretien. Certains commentateurs (Victor Inisan dans AOC) ont parlé de simulacre : nous serions dans une société du simulacre (ainsi que le disait Baudrillard) et Susanne Kennedy serait ainsi pleinement dans son temps, plus que tout.e autre réalisateur ou réalisatrice de notre époque post-moderne.

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1 Response to Quand il ne reste que le simulacre – Angela (a strange loop)

  1. Avatar de Debra Debra dit :

    « Fiction », « représentation », ce sont des mots importants. C’est une chose d’avoir l’impression d’être un non dupe, mais… la place de Dieu ne se laisse pas usurpée, jusque dans nos têtes, d’ailleurs. Nous ne pouvons pas être… objectifs. Ce n’est pas possible.
    Je n’aime pas le « théâtre » qui vise à détruire le cadre même de la représentation. A quoi bon ? Plutôt aller lire du Baudrillard que d’aller au spectacle.

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