Jacob et Welfare

Cette année, Avignon est sous le signe de la langue anglaise, celle qui a nourri les plus grand(e)s, de Shakespeare à Woolf. Justement cette dernière : au cloître des Carmes, Pauline Bayle met en scène Ecrire sa vie, six comédien.ne.s dans la salle et sur le plateau qui jouent George, Tristan, Judith, etc. tous se connaissant depuis l’enfance et vivant en même temps les ruptures et les crises de la vie, sur des textes épars rassemblés de la grande romancière anglaise, tirés des Vagues ou de la Chambre de Jacob, aussi bien que de la correspondance et du Journal. C’est magnifique et je crois même que l’on éprouve encore plus de plaisir en s’en souvenant qu’en le suivant en direct, comme les excellentes nourritures dont la saveur n’en finit pas de s’engourdir en notre palais. La réalisatrice a été audacieuse, elle a installé des bancs pour les spectateurs sur le plateau, les autres sièges étant des gradins classiques qui surplombent la scène, réduite à un parterre de cailloux blancs sur lequel est posé en début de représentation une table de victuailles comme si on allait fêter quelque chose et de fait, oui, on s’attend à fêter quelque chose : le retour de Jacob. On a disposé un peu partout d’élégants ballons rouges qui voguent au gré du mistral – nous sommes en plein air – Malheureusement Jacob n’arrivera pas. Au début nous pensons qu’il est juste en retard, mais plus tard nous comprenons qu’il n’arrivera jamais. A peine entrons-nous dans les lieux (je suis accompagné de deux adolescentes, ma petite fille S. et son amie L.) que nous sommes accueillis par le spectacle : les comédien.ne.s sont parmi les spectateurs, ils ou elles nous demandent comment nous allons, si nous avons trouvé l’endroit avec facilité, « comme je suis heureuse de vous voir ! Merci d’être venus ! ». Nous irions bien sur le plateau, pour voir, mais les trois seules places restantes sont éparpillées et mes deux ados préfèrent que nous restions groupés. Et puis nous ne savons pas encore que ceux des spectateurs ou celles des spectatrices qui sont installé.e.s sur ces bancs vont être conviées à participer au spectacle. Comment ? Eh bien d’abord en chantant sur l’air des Beatles « Hey, Jude ! » remplacé par « Ja-cob ! ». Et puis plus tard dans cet effet inouï provoqué par la mise en scène au déclenchement de la guerre de 1914 : les cloches du cloître sonnent, la sirène résonne, les ballons rouges éclatent avec des bruits de bombes : les acteurs font évacuer le plateau ! Ce qui donne une impression de panique : chacun, chacune, reprenant vite fait ses affaires et cherchant au plus vite une des places de gradin restantes face à eux. C’est la guerre. Les accents du texte de Virginia Woolf s’accordent avec la période que nous vivons en ce moment, en un instant l’inquiétude gagne cette jeunesse et remplace l’insouciance, ils ne savent pas encore ce que sera l’horreur des tranchées, dont Jacob ne reviendra pas. La pièce est longue. Je ne saurais bien transcrire son intensité. A un moment, vers la fin, les personnages s’échangent leur nom, on ne sait plus qui est qui et ils ne le savent plus eux-mêmes. Je retrouve là un procédé qui m’a toujours enchanté chez Virginia Woolf, qui consiste à dissoudre les identités, à faire des personnes non pas des blocs d’individualité donnés d’avance mais des points de vue qui se forgent au cours des rencontres, des événements et des perceptions. Chez Woolf, le verbe est premier par rapport au substantif. Tout bouge, s’épanouit, resplendit, puis s’éteint et disparaît. Elle adopte ce schéma à propos des plus petites choses. Dans la Mort de la phalène, à laquelle il est fait allusion dans la pièce, son attention se concentre sur ce détail infime constitué par les mouvements de l’insecte, au début perçus comme un miracle de vie participant du flux constant de l’existence, et de la co-existence, des êtres, puis déclinant jusqu’à atteindre la mort. Ainsi pas de hiérarchie dans les formes de vie. Ontologiquement, il n’y a que des processus. La grande écrivaine a passé sa vie à exprimer ces petits détails, des instantanés, des moments de joie furtifs ou bien de tristesse, je retiens d’elle l’idée si bien dite par Pauline Bayle que, « pour Virginia Woolf, la présence au monde advient avant tout par la capacité à formuler ce que l’on ressent ».

Autre événement, sur lequel de nombreux critiques se sont déjà penchés : la mise en scène de Welfare, par Julie Deliquet en la cour d’honneur du Palais des Papes, d’après un documentaire, qui vient de sortir opportunément en France, de Frederick Wisemann. Que n’a-t-on pas dit ! Les grands journaux en ont fait des gorges chaudes. « Julie Deliquet met des SDF dans la cour d’honneur » (dixit l’Obs!), une mise en scène trop polie ( ?? dixit l’Huma), paradoxalement seul… Le Figaro semble avoir donné grâce à cette réalisation en y trouvant même des moments de cocasserie. Il est certes facile de comparer la pièce au film (que je n’ai pas encore vu) et de prétendre que ce dernier est bien supérieur… Mais il s’agit de théâtre, et comme dirait mon ami Jean, il s’agit de faire théâtre de tout. Le cinéma a le mérite de pouvoir faire varier la focale et de présenter des gros plans, au théâtre, on a désormais quelque chose pour cela : la video. Mais ce n’est pas le parti qu’a voulu prendre Julie Deliquet. Elle a donc fait preuve d’audace et de recherche de la difficulté. Lorsque nous entrons dans la cour d’honneur, des ouvriers s’affairent à démonter des tubulures qui se trouvaient sûrement là avant, des abris ? Des bureaux ? De sorte qu’au moment où commence vraiment le spectacle il ne reste plus qu’un grand terrain de basket. Il semble qu’on ait ouvert un centre d’accueil d’urgence pour les humains en détresse qui viennent rechercher une allocation ou simplement défendre leurs droits. Telle n’a pas obtenu son versement d’argent parce qu’on lui demandait les anciens bulletins de salaire de son mari, dont elle vit désormais séparée, alors qu’elle a bel et bien fourni lesdits bulletins mais que l’administration semble les avoir égarés. « Revenez ! » « mais non, dit-elle, c’est tout de suite que j’ai besoin de mon argent et je ne partirai pas avant de l’avoir reçu ! », telle autre aurait du se présenter avec son mari, lequel n’est pas venu à l’audience, et pour cause, il est hospitalisé, il ne pouvait pas venir ! Un autre attend depuis des heures qu’on veuille bien lui ouvrir un dossier de logement suite à l’incendie de son appartement, mais a-t-il bien déclaré le sinistre à son assurance ? Est-il bien en règle ? Un vieux blanc, vétéran des guerres de Corée et du Vietnam se perd en propos racistes, un couple est renvoyé car pas en règle et d’ailleurs la femme, qui est épileptique, est-elle bien la conjointe du monsieur ? Tout cela au milieu des larmes et des crises de nerfs. Seul un policier placide garde le calme, il est merveilleusement joué par Salif Cissé. A la fin, c’est lui qui met tout le monde d’accord pendant qu’un personnage triste, un certain monsieur Hirsch, termine le spectacle sur des accents tchékhoviens. Et parmi tous ces cas, des « travailleurs sociaux » ou du moins ceux et celles que l’on nomme ainsi, le plus souvent apeurés et se réfugiant derrière des règlements absurdes qui ne s’appliquent que sur la papier et jamais dans la réalité, contents d’avoir des procédures à respecter et cherchant à convaincre les demandeurs que s’ils ne suivent pas la sacro-sainte procédure alors ce ne sera pas possible… Ils s’accrochent à leurs règles dans l’espoir d’être récompensés un jour peut-être par une promotion, un changement de grade. Une femme espère devenir directrice du service, elle est persuadée qu’elle a tout ce qu’il faut pour cela, elle a passé les épreuves B1 et B2, elle a le nombre d’annuités qu’il faut, alors que faut-il de plus ? Heureusement, dans tout cela, il y a quelques « héros » de l’administration qui savent garder le fil et se rappeler au moment opportun qu’ils sont là pour aider et non pour faire respecter les lois. Spectacle bien mené, rondement mené, avec des comédiens et comédiennes excellent.e.s qui nous font croire en leurs personnages. Dommage qu’une rupture se produise au milieu du spectacle : il s’agit de faire une « pause » propice à quelque partie de basket et un peu de musique… rares moments d’ennui… dont d’ailleurs profitent quelques spectateurs non convaincus pour quitter les gradins. J’évoquais Tchékhov tout à l’heure. Et finalement, je ne croyais pas si bien dire, car, à la réflexion, ne trouve-t-on pas dans ce spectacle beaucoup de ce que nous aimons chez le dramaturge russe ? Des personnages souvent pathétiques bien que quotidiens, une action diluée dont les composants ne convergent pas toujours, de la mélancolie, de la dénonciation de l’état d’une société qui se délite, inquiète de son avenir. Allons, ce Welfare vaut bien une Cerisaie d’il y a deux ans !

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