Parler du Tibet (et de la résistance tibétaine) en cette période de concentration de l’actualité au Proche-Orient peut sembler un point de vue décalé. C’est un reproche souvent fait à ceux qui défendent cette cause. Il y a trois ans, je devais faire une intervention en faveur du Tibet dans une manifestation locale, qui se déroulait dans les contreforts de la chaîne de Belledonne, (joli nom : « le Festival de l’Arpenteur »). Le festival de cette année-là était consacré aux « résistances » dans le monde. Il y avait plusieurs représentants éminents de la cause tibétaine, dont un écrivain relativement célèbre pour ses poèmes et ses émissions de radio sur France-Culture. J’avais fait de mon mieux pour tracer le portrait d’un peuple effectivement écrasé sous le pouvoir d’un autre, essayant de survivre dans les maigres interstices que lui laissait l’occupant, mais devant se battre au quotidien jusqu’à ce que, n’en pouvant plus, il tente par tous les moyens de s’enfuir et migrer vers l’Inde accueillante ou bien d’autres horizons, Suisse, France, Etats-Unis… De jeunes militants d’autres causes m’avaient assez vigoureusement apostrophé : le thème du Tibet avait tendance à se mettre en avant, à occulter les luttes d’autres peuples (il était question de la Palestine, de peuples amazoniens eux aussi menacés de disparition) et il avait bonne presse. Tout pour plaire : un beau pays, une culture pleine de mystère, une religion, le bouddhisme, devenue très « in ». Bref, je surfais sur une vague trop facile. En guise de réponse, j’avais bredouillé quelques concessions en affirmant haut et fort qu’en aucun cas la défense d’un peuple ne devait faire oublier ce qui se passait ailleurs. Ce qui fut curieux alors, ce fut le « savon » que je reçus ensuite de la part de l’écrivain poète dont je parlais plus haut : « on n’a pas à s’excuser de défendre la cause du Tibet » me dit-il en substance, furieux.
Je ne sais qui avait raison, de lui ou de moi, peut-être un peu les deux, mais il reste que la défense de la cause tibétaine dans nos pays occidentaux reste entachée d’ingrédients qui ne sont pas très clairs. Il y avait récemment dans « le Monde » un article passionnant de deux pages sur le mythe de « Shangri-La », avec tout ce que ce mythe comporte d’éléments propres à fasciner l’Occident et avec la part qu’il a eue dans la fabrication d’idéologies néfastes (les nazis s’en inspirèrent).
Il est difficile de dégager la réalité d’un pays sous tant de mythes, vrais ou faux, accumulés au cours des siècles d’exploration par une foule de promeneurs étranges et d’aventuriers, au masculin comme au féminin (Alexandra David-Neil n’y est pas pour rien, elle qui assurait avoir vu des moines en lévitation sur le haut-plateau).
Toujours dans le bulletin WTN (cf. ma note du 18 aôut), je lis le point de vue d’un jeune réalisateur tibétain, Tenzing Sonam, lucide, à propos des films qui sont en général consacrés à son pays, et qui vont de « Kundum » de Scorcese, à « Himalaya », de Valli, en passant par « Sept ans au Tibet » (Heinrich Harrer, encore un ex-nazi) de Jean-Jacques Annaud, « Samsara », film indien de Pan Nalin et le récent film chinois « Kekexili, la patrouille sauvage » de Lu Chuan (film que, sur un plan purement cinématographique, j’avais trouvé extraordinaire). Il déplore que l’on aille toujours au plus « sensationnel » dans la mythologie et ce qu’on prête comme coutumes aux Tibétains. Un exemple : aucun de ces films ne ratera l’occasion de montrer une de ces « funérailles célestes » où le corps du défunt est laissé en pâture aux vautours.
Or, il y a un autre Tibet, plus réel. Où les gens ne sont pas meilleurs qu’ailleurs, où les paysans ne sont pas nécessairement pleins de respect et d’admiration pour les moines, où peut-être même le Dalaï-Lama n’est pas encensé à tout bout de champ… ce Tibet-là est difficile à rencontrer. Paradoxalement, on le trouve parfois sous la plume de certains écrivains chinois (je veux dire « han »), qui ne se gênent pas pour exprimer ce qu’ils tirent de leurs expériences sur le terrain, et peut-être aussi dans une littérature tibétaine naissante.
Je recommande à ce sujet « La Fleur vaincue par le gel », petit « roman » de Thöndrupgyäl paru aux éditions « Bleu de Chine » en 2006. Je mets des guillemets parce que la structure du récit ne ressemble pas au roman auquel nous sommes habitués : une part de structure propre à la littérature orale entre dans la composition du récit. On trouve aussi ce qui peut passer pour une marque de modernité : le même récit repris par des narrateurs distincts, tous les personnages de l’action prenant la parole à tour de rôle. Ce qui est raconté est un fait-divers banal sans doute dans la société tibétaine : l’histoire d’un jeune homme et d’une jeune fille amoureux l’un de l’autre, mais la jeune fille a été promise à un autre par son père et tout cela dégénère en drame. En chemin, on rencontre des moines violeurs et de vieilles nonnes qui ont fort à faire pour défendre la cause des femmes au sein d’une société non seulement féodale mais machiste (je sais, les deux vont ensemble). En dépit (ou à cause ?) de cette banalité, on en apprend plus sur le Tibet réel dans ce court livre que dans les épopées hagiographiques à la gloire des dalaï-lamas.
Et cela n’enlève rien à la prise en compte de la souffrance du peuple tibétain. Simplement, cette souffrance est replacée dans un cadre mondial, au voisinage d’autres, dont il est en effet tout aussi légitime de se soucier.
—————————————————————————
Beauté du Tibet, disais-je plus haut… non, vous ne couperez pas à une ou deux photos (prises en juillet 2005… le train du haut plateau n’était là que pour des essais…)
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