Journal de voyage en Bolivie (suite): le cas Morales

Réflexions en marchant sur la Cordillère

Au cours de ce voyage, nous sommes confrontés au cas Morales. Cela va faire quinze ans qu’Evo Morales est le principal dirigeant de la Bolivie et voilà qu’il se représente aux élections qui auront lieu le 20 octobre(*) en dépit de l’interdiction théorique qui lui en est faite par la constitution… Devons-nous prendre pour agent comptant ce que certains (comme Jaelle, notre première guide) nous affirment à propos de son rôle irremplaçable à la tête du pays, ou bien devons-nous nous méfier et considérer qu’il s’agit là d’un nouveau cas de messianisme de gauche avec lequel il importerait de prendre ses distances ? La question est difficile et mérite une réponse nuancée. En premier lieu, il ne fait guère de doute que la Bolivie a accompli un profond bond en avant durant les quinze années de la présidence Morales. Un récent article de la version espagnole de la télévision allemande Deutsche Welle, paru dans Courrier International, donne des chiffres impressionnants :

Ces treize dernières années, le PIB a bondi de 9 milliards, à plus de 40 milliards de dollars, le salaire réel a augmenté, le PIB par habitant a triplé, les réserves de change sont à la hausse, l’inflation n’est plus un problème, et l’extrême pauvreté a chuté, passant de 38 % à 15 %, soit une baisse de 23 points. À titre de comparaison, sur la même période, l’extrême pauvreté n’a diminué en Uruguay et au Pérou que de 2,3 % et de 12 %, respectivement.

L’article continue ainsi :

Tout le monde s’accorde à dire que le changement s’est amorcé avec la nationalisation des hydrocarbures en 2006.

“Le fonctionnement de notre modèle économique est simple : nous utilisons ce que la nature nous a donné. Sous le précédent régime néolibéral, cette richesse était aux mains des multinationales. Nous avons nationalisé le secteur pour pouvoir distribuer l’excédent de deux manières : nous réinjectons une partie de cette richesse dans l’économie, et nous en redistribuons une autre partie”, affirme Luis Arce Catacora, le ministre des Finances bolivien. Avec Carlos Villegas, aujourd’hui disparu, ils furent les grands artisans du “miracle bolivien”.

Autre fait indiscutable :

La force de la monnaie bolivienne a offert au MAS [le parti présidentiel] une autre grande victoire : la bolivianisation de l’économie. Les comptes épargne ne sont plus libellés en dollars, mais en bolivianos. À la fin des années 1990, 3 % de l’épargne étaient en bolivianos ; aujourd’hui, le chiffre s’élève à 94 %.

Ces observations corroborent notre impression première. Là où, il y a vingt cinq ans, ne se voyait que la misère des habitations en adobe sans eau courante ni électricité, fleurissent des lotissements en brique rouge visiblement aménagés correctement. La ville d’El Alto, autrefois considérée comme l’une des plus pauvres du continent, se développe sans arrêt – un peu trop même à notre avis, si on prend en compte l’air irrespirable qui la baigne – et arbore désormais des immeubles considérés ici comme de petits palais – en vrai horribles pour nos standards esthétiques – que l’on nomme « cholettas » pour les opposer aux « chalettas » des anciens riches dans la ville de La Paz. Alors qu’il fallait huit heures de piste pour rejoindre Uyuni depuis Potosi, une belle route asphaltée sur laquelle notre taxi peut rouler constamment à 100km/h permet de relier les deux villes en 2 heures et demie. Et encore, tout ceci n’est que la partie économique. Pour le reste, au plan social (ou « sociétal » comme disent les gens chic) l’état dominé par l’aristocratie des descendants des colons espagnols a cédé la place à « l’Estado Plurinacional de Bolivia », autrement dit à un véritable état « pluri-national », mettant juridiquement au même plan les trente-cinq minorités ethniques reconnues, Aymaras, Quetchuas mais aussi Guaranis, Moxos, Chiquitos, Panos, Chipayas, Araucos etc. (la plupart vivant dans la forêt amazonienne), et l’autonomie de gestion a été concédée aux communes (et non aux départements, ce qui était la revendication de celui de Santa-Cruz, le plus riche et le plus hostile aux réformes).

Tout serait donc parfait dans le meilleur des mondes possibles. Si toutefois… quelques critiques sérieuses n’apparaissaient. Dans la bouche de boliviens eux-mêmes (comme notre second guide, Pepe Lucho) mais aussi dans celle de spécialistes de l’Amérique du Sud qui ne sont pas forcément de droite. Ainsi Pepe Lucho écarte tout cela, et le discours qui va avec, d’un revers de main : ces belles maisons appelées « cholettas » que l’on voit au bord des rues d’El Alto, ne sont pas le signe heureux d’un enrichissement légitime d’une bourgeoisie sortie de terre à l’occasion des réformes économiques mais… tout simplement les signes extérieurs de richesse des narco-trafiquants. Le progrès perceptible dans certaines campagnes comme à VillaMar (notre première étape sur la route du Lipiez), manifesté par les équipements en électricité et en eau et la multiplication de petits hôtels pour accueillir les touristes n’est pas, non plus, un effet de la bonne volonté du pouvoir mais… de celle d’une mafia de narco-trafiquants et contrebandiers d’automobiles qui profitent de la proximité avec le Chili. Et si le narco-trafic se développe ainsi, ce n’est pas par impuissance de l’État mais en partie suite aux encouragements qu’il a donnés aux fameux « cocaleros », la corporation des cultivateurs de la coca, d’où provient Evo Morales (il en fut même le chef) et qui constitue une bonne partie de sa base sociale, en révoquant les accords de coopération internationale que la Bolivie avait signés avec les Etats-Unis et la Communauté Européenne dans le but de contrôler la production des feuilles de coca. En supprimant ces accords, nul doute qu’Evo s’est attiré une grande popularité de la part de ces cultivateurs d’un genre un peu spécial… Selon notre interlocuteur, la corruption gangrène la Bolivie comme elle le fait en Colombie, en Argentine, au Pérou, au Brésil ou au Chili (corruption patente dans le cas des contrats avec la Chine par exemple, et qui touche directement le président Morales, accusé de trafic d’influence à cause des liens qui l’unissaient à une femme qui n’était autre que la gérante d’une entreprise chinoise avec laquelle fut signé un contrat juteux!).

On pourrait évidemment penser que notre Pepe Lucho dit cela parce qu’il est de droite, qu’il est un fieffé libéral en quelque sorte, or nous retrouvons une analyse semblable dans des mains bien plus érudites, celles notamment du spécialiste de l’Amérique latine Jean-Pierre Lavaud qui s’exprime sur le blog de Médiapart dans un article au titre éloquent : « Bolivie : vers un narco-état ? », dont le chapeau dit ceci (en mars 2017) : « La Bolivie vient de quasiment doubler la superficie autorisée de culture de la coca et de légaliser ainsi la production de la région du Chaparé dont 94% est transformée en cocaïne. Or le chef de l’État bolivien, Evo Morales, est reconduit d’année en année en tant que secrétaire exécutif de la coordination des syndicats de producteurs de coca de cette région. Qu’en conclure ? ».

Selon ces intervenants qualifiés, il n’y aurait pas vraiment de socialisme en Bolivie même s’il y a un discours sur le socialisme, qui est toujours la même logorrhée hélas pratiquée sous toutes les latitudes. On y dit que les nationalisations sont le bien suprême permettant à l’État – donc au peuple ! – de s’enrichir, seulement l’État n’est jamais le peuple et les entreprises nationalisées tombent invariablement entre les mains de gestionnaires étatiques sans scrupules, souvent « amis du président »… Ici, comme ailleurs (on se souvient des discours de Mitterrand avant d’arriver au pouvoir, ou bien de celui du Bourget prononcé par Hollande), la rhétorique anti-capitaliste fait recette et réussit parfois à faire élire un candidat qui, dans les actes, ne respectera qu’à moitié (ou pas du tout) ce qu’elle exprime. En France, sous la « gauche », on est passé très vite d’une première période tentant de satisfaire les revendications populaires à l’ère Fabius, c’est-à-dire au social-libéralisme dont on feint de croire aujourd’hui qu’il a été inventé sous Macron (Macron a au moins le mérite de ne pas s’être présenté sous les auspices de cette vaine rhétorique).

Les discours idéologiques ne sont hélas, la plupart du temps, que des paravents de mensonges faits pour ceux qui veulent y croire et les absorber comme on va à la messe ou au catéchisme… et le goût de l’histoire est particulièrement amer quand le discours idéologique offert « aux masses » est tellement éloigné des actes concrets. Pepe Lucho est vent debout contre son président à l’occasion également de son attitude vis-à-vis des incendies qui ravagent en ce moment-même l’Amazonie – dont une partie non négligeable se trouve en Bolivie. Morales aurait à l’occasion tenté de minimiser la gravité de la catastrophe, refusant pendant un certain temps l’aide internationale (il semble l’avoir acceptée partiellement depuis) et aurait accusé à la fois la sécheresse – bien sûr – mais aussi la pratique systématique des brûlis, alors que sa politique, visant à étendre les zones d’élevage et de production de soja va justement dans le sens de cette pratique et qu’une de ses manières de se concilier une partie des habitants du département de Santa-Cruz a été de leur promettre plus de terres aux dépens de la forêt et de ceux qui l’habitent (les ethnies citées plus haut que l’idéologie officielle prétend respecter au plus haut degré). Jean-Pierre Lavaud ne dit pas autre chose dans un article récent du même blog, intitulé cette fois, « Morales, le président des cendres » qui se termine par cette citation pleine de sens extraite de sa déclaration du 6 octobre dernier alors qu’il inaugurait un pont traversant le fleuve Madre de Dios dans le département septentrional du Pando, largement couvert par la forêt tropicale humide : « Le département du Pando va être un département d’agriculture et d’élevage…je recommande aux éleveurs petits moyens et grands…de se préparer à exporter de la viande directement vers la Chine…». Ce qui ne va guère dans le sens de préoccupations écologiques par ailleurs affichées…

Ces écarts et dysfonctionnements viennent de ce que les discours idéologiques sont inopérants, sans prise sur le réel, autorisant que soient perpétrés en sous-main les actes qui s’éloignent le plus de ce qu’ils proclament, actions sans principes si ce n’est le pur opportunisme et le choix coup par coup en fonction d’objectifs immédiats et locaux. L’amélioration réelle des conditions de vie d’un peuple, la lutte contre la grande pauvreté et la réduction des inégalités sociales qui constituent la marque éternelle de la gauche véritable (et non simplement « idéologique ») ne passent pas par les discours idéologiques, mais par des travaux économiques approfondis s’inspirant d’une démarche scientifique et capables de mettre sur pied des programmes évaluables. C’est par exemple ce que se sont échinés à faire des chercheurs et chercheuses comme Esther Duflo ou des prix Nobel d’économie comme Joseph Stiglitz (mais depuis ce 14 octobre, Esther Duflo aussi est un Prix Nobel!). Leurs conclusions en général ne vont pas dans le sens de la facilité des discours.

Il n’est pas douteux que des pays comme la Bolivie (ayant « bénéficié » pendant longtemps de l’étiquette de pays pauvre) ont à profiter de ces approches et il semble bien que les populations les pratiquent spontanément si l’on en croit une expérience comme celle du petit village de Tuni, qui donne l’image d’une communauté en équilibre économique bien qu’à première vue elle ne jouisse pas de la fortune ou de la prospérité au sens où les définissent les économistes modernes. Mais ce n’est pas là un effet de l’idéologie globale du MAS. C’est juste le fait qu’une politique est assez intelligente pour laisser s’organiser une communauté comme elle l’entend. Des cas comme celui de la Bolivie sont exemplaires du fait que les critères et modes de mesure de l’économie moderne classique (en termes de PNB, PIB, taux de chômage etc.) sont le plus souvent inopérants (ce qui, entre parenthèses, relativise les chiffres donnés en introduction). Quel est le taux de chômage en Bolivie ? et cette question a-t-elle même un sens dans la mesure où un pourcentage énorme de gens participent du secteur informel et en vivent très bien. La dame qui a égaré son troupeau de lamas ne va pas s’inscrire au chômage… elle part à sa poursuite ! Les hôtes d’un gîte hébergeant des touristes vivent en symbiose avec eux, ne vont pas forcément déclarer leur activité et sont heureux des contacts harmonieux qui se nouent ainsi.

Pour revenir à la question initiale, il semble que, comme souvent, la vérité soit entre les deux extrêmes… que Morales ne serait ni le messie socialiste ni l’affreux trafiquant de cocaïne mais sans doute un homme d’état avisé entouré d’une poignée de bons économistes pour appliquer une politique économique « sage » et éloignée des proclamations du Grand Soir, et qu’à l’inverse d’un Chavez ou d’un Maduro, il se soit résigné à gérer les différentes mannes dont jouit la Bolivie, dont la manne pétrolière, de manière à améliorer le sort de sa population tout en sauvegardant le niveau d’investissement du pays, et pas pour « exporter sa révolution » (ce qui expliquerait, ceci dit entre parenthèses, que nos révolutionnaires de salon à la Mélenchon n’en fassent pas si grand cas). Que représente la manne « coca » dans cet ensemble ? Difficile d’en apprécier la part, est-elle considérable ? L’exagère-t-on ? Ceci est en dehors de nos capacités de connaissance. Il en est une en tout cas qui s’annonce prometteuse, c’est celle du lithium qui se trouverait enfoui en quantité pharamineuse sous le sel du Salar d’Uyuni, mais là comme ailleurs, la Bolivie ne saurait l’exploiter seule et doit faire appel à des consortiums étrangers (surtout chinois), toutefois il ne manque pas d’articles de presse pour promettre à cette région du monde (Bolivie + Nord de l’Argentine + Nord du Chili) un avenir digne du présent des Emirats Arabes, tant les besoins en lithium vont devenir énormes (jusqu’à ce que peut-être un inventeur de génie mette au point un nouveau type de batterie qui n’aura plus besoin de lithium, ce genre d’évolution s’étant déjà produite dans le passé en Amérique latine avec d’abord le guaino (!) découvert comme engrais magique par les cultivateurs occidentaux, puis, pour le remplacer, le salpêtre qui fit lui aussi la fortune d’industriels de la région… avant qu’un savant prussien ne découvre comment produire l’équivalent de façon artificielle). Noter que cette exploitation du lithium ne fait pas que des heureux : les habitants d’Uyuni en bordure du Salar sont plutôt contre car cela nuirait bien sûr à la ressource touristique que représente le lac salé… jusqu’à ce que le gouvernement accepte de leur reverser la part d’exploitation à laquelle ils estiment avoir droit. Bien entendu.

Extraction du lithium dans le Salr d’Uyuni (photo du mensuel GEO)

(*) ce billet a été écrit antérieurement au 20 octobre. Depuis, on le sait, le premier tour a eu lieu et a donné les résultats suivants (connus au matin du 21 octobre): après le dépouillement de 84% des votes, Morales en tête avec 45,28% devant Mesa 38,16%, ce qui contraint le candidat du MAS à un second tour risqué puisque si toute l’opposition s’unissait, il aurait du mal à glaner les 5% qui lui manquent encore. Il n’y aurait pas de quoi se réjouir d’une victoire de l’opposition dans ces conditions puisqu’elle signifierait inévitablement la destruction de ce qui a été fait de mieux sous la présidence de Moralès, à savoir une véritable politique de lutte contre la pauvreté.

Aux toutes dernières nouvelles, ce mardi 22 octobre… le décompte des voix aurait repris et après plus de 95% des votes dépouillés, Morales réussirait l’exploit de devancer Mesa de plus de 10%, ce qui lui permettrait, d’après la loi bolivienne, d’être élu au premier tour! En voilà une surprise…

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3 commentaires pour Journal de voyage en Bolivie (suite): le cas Morales

  1. l'effronté dit :

    Merci pour cette analyse très complète, et simple à comprendre pour les nuls en économie politique comme moi !

    J'aime

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